ÉPILEPTIQUES
praticien cette périlleuse question de l’épilepsie larvée (1), suivant la très-juste expression de M. Morel. Il a cité de nombreux exemples de ce choc épileptique qui se manifeste d’une manière plus inopinée encore que l’attaque convulsive par une violence subite ou par un acte bizarre, singulier, inouï, dans lequel on voit que la volonté n’est nullement intervenue. Un magistrat en pleine audience se lève de son siège, et contre le mur même du prétoire satisfait un besoin naturel, puis se rassied. Un savant assis à sa table de travail s’interrompt trois ou quatre fois dans un court espace de temps pour aller défaire et refaire son lit. Un menuisier abandonne son établi, dépose ses outils, et disparaît pendant huit jours, il était allé à soixante lieues de son domicile et en était revenu sans savoir pourquoi. Un ouvrier dans une rue qu’il traverse en mangeant plonge le couteau dont il se sert dans le ventre d’un passant et continue son chemin et son repas. C’est là dans toute sa simplicité et à son degré le plus évident l’impulsion instinctive irrésistible. Elle est tout à fait distincte et des actes réfléchis quoique sans mobile apparent que peuvent commettre certains fous hallucinés et de ces cas mal définis, et généralement propres à la folie mélancolique que l’on a désignés sous le nom très-impropre de folie transitoire. L’épilepsie larvée qui se manifeste par l’impulsion instinctive implique, lorsqu’elle est bien reconnue et constatée, la plus complète et la plus absolue irresponsabilité.
Mais, je l’ai déjà dit, il ne s’en suit pas que l’on doive considérer l’épileptique comme toujours et dans toutes ses actions, inconscient et irresponsable, pas plus que l’on n’annulera le testament ou que l'on n’autorisera l’interdic-
(H Trousseau. Le la congestion cérébrale apoplectique dans ses rapports avec l'épilepsie (. Bullet . de l’Accid. de mécl., t. XXVI, 1860-1861), Discussion sur ce sujet par MM. Tardieu, Malgaigne, Baillarger, Bouillaud, Beau, Durand-Pardel, Girard de Cailleux, Falret, Devergie, Gibert, Bousquet, (ibid. passim). J. Falret. Le l’état mental des épileptiques ( Arcli . génér. de mèd. décembre 1860 et suiv.). Morel. L’une forme de délire, suite d’une surexcitation nerveuse se rattachant à une variété non encore décrite d’épilepsie. Epilepsie larvée. Paris, 1860
tion de tous les épileptiques. Ce qu’il faut, avant tout, pour bien juger les actes dont il s’agit, c’est de ne pas séparer l’acte lui-même de l’état mental de celui qui l’a accompli, et de ne considérer ces véritables caractères de soudaineté d’imprévu que comme la marque de l’impulsion instinctive irrésistible que subit l’épileptique.
Le trait spécial que je cherche à préciser ici se marque davantage si on compare ces actions commises sous l’influence de la folie instinctive avec d’autres que peuvent commettre des épileptiques dans des conditions toutes différentes. Un de ces malheureux qui a terminé sa vie à Bicêtre, longtemps avant d’y être enfermé, mais déjà atteint du haut mal, était un contrebandier des plus actifs et des plus redoutés. Poursuivi et traqué par les douaniers il en avait tué deux à coups de fusil. Y a-t-il. je le demande, dans ce double homicide accompli par un épileptique la moindre analogie avec ce meurtre stupide commis sur un passant, sans réflexion et sans but, par cet ouvrier manifestement poussé par le choc de l’épilepsie larvée. Autant il est impossible de déclarer le premier irresponsable , autant il est impossible d’admettre un seul instant la responsabilité du second. Dans une prison du Midi de la France est renfermé un condamné pour vol, épileptique. Il a de temps en temps des attaques très-franches qui ne sont accompagnées ni de délire, ni de fureur. Son caractère est seulement désagréable et ombrageux, et il s’irrite des taquineries auxquelles il est en butte de la part de ses compagnons de captivité : un jour, les choses allant plus loin, il se prend de querelle avec l’un d’eux et le frappe mortellement d’un coup de couteau. Cet épileptique n’a certainement pas agi dans ce cas sous l’influence irrésistible de l’impulsion morbide; et je ne peux aller jusqu’à le considérer comme irresponsable, malgré l’autorité d’un des médecins qui ont montré le plus de sagacité dans l’étude du régime pénitentiaire et de la folie, M. le Dr Boileau de Castelnau. J’admets bien cependant qu’il faille tenir compte de la dégradation intellectuelle et morale qu’amène la succession répétée des attaques d’épilepsie et
IDIOTS ET IMBECILES
surtout des altérations que subissent les facultés affectives chez les épileptiques qui se montrent presque tous irascibles, méchants et cruels. Il y a là une question d'appréciation et de mesure à résoudre dans chaque cas particulier et sur laquelle je ne saurais trop insister.
Il y a donc en résumé des distinctions importantes à établir. au point de vue de la responsabilité des épileptiques ; et l’on doit se garder de confondre entre eux, l’épileptique qui obéit à la méchanceté de sa nature, à l’emportement de la colère, la volonté restant intacte, et celui qui est dans la fureur ou dans l’état habituel de délire, de démence ou dans le paroxysme épileptique. J’en citerai plus loin un exemple remarquable ; et enfin celui dont la volonté seule est pervertie, dominée et entraînée par l’impulsion irrésistible de l’épilepsie larvée, impulsion qui est, en ce qui concerne la médecine légale, le caractère dominant et essentiel de la folie épileptique.
Il faut, pour le bien comprendre, étudier avec une attention persévérante la manière d’être de l’épileptique, pénétrer au fond de sa nature morale et fonder l’opinion consciencieuse que le médecin expert doit à la justice sur la connaissance et l’analyse raisonnée de l’individu à examiner et non sur une doctrine nécessairement fausse parce qu’elle est absolue. C’est tout à fait dans ce sens que conclut M. le docteur Arthaud, médecin en chef de l’Antiquaille, auteur d’un travail très-sagement conçu sur cette question spéciale (1). Il n’y a rien d’absolu, dit- il, en ce qui touche la responsabilité des épileptiques. Il faut avant tout chercher à se rendre un compte exact de leur état mental.
Idiots et Imbéciles.
Les idiots et les imbéciles n’intéressent pas seulement le médecin légiste par leur faiblesse d’esprit et par leur incapacité notoire ; ils sont encore sujets à des impulsions mor-
(\) Arthaud, De l étal mental clés épileptiques au point de vue médicolégat. Mémoire lu à la Société de médecine de Lyon (Gaz. méd. de Lyon, T. XIX, 1867). ' ■
Indes qui les conduisent fréquemment à des actes violents et criminels et qui soulèvent la question de responsabilité.
On comprend que chez ces êtres dégradés, chez lesquels l’intelligence est nulle ou à peine ébauchée, les instincts qui survivent parfois soient tout-puissants et dirigent fatalement leurs actions. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à les voir subir des impulsions dont ils ne sont à aucun degré responsables.
Comme ils n’ont aucune notion de ce que peut être le bien d’autrui, ils s’approprient tout ce qui peut exciter leurs désirs, et tout ce qu’ils trouvent à leur portée. Les vols que commettent si fréquemment les idiots et les imbéciles ne sont pas conseillés par la réflexion, ce sont des actes purement instinctifs. L’imbécile est voleur au même titre et de la même manière que l’enfant ; et ce n’est pas la valeur de l’objet qu’il dérobe, qui l’attire le plus souvent; il prendra bien quelquefois de quoi satisfaire scs instincts de gourmandise et de gloutonnerie, mais dans la plupart des cas, il ramassera et entassera indistinctement des guenilles, des ustensiles divers, aussi bien que des pièces de monnaie et des bijoux dont il ignore le prix.
L’un des instincts dominant, l’un de ceux dont il faut le plus se défier, c’est la disposition érotique, parfois très-développée qui porte les idiots et les imbéciles surtout à des habitudes d’onanisme d’autant plus dégoûtantes qu’ils s’y livrent sans relâche et publiquement.
J’ai été consulté pour un homme enfermé d’office dans la maison de nos distingués confrères MM. Mesnet et Motet, qui depuis vingt ans se livrait à cette déplorable passion aux yeux de tous. Dans la commune qu’il habitait non loin de Paris, on ne le faisait pas arrêter parce qu’on le considérait comme n’ayant pas la conscience de ce qu’il faisait; on se contentait de le chasser comme un animal immonde. Ce qui ne l’empêchait pas de continuer, malgré toutes les menaces, à satisfaire, sans se cacher, ses honteuses habitudes et à revenir pour cela, à heure fixe et au même endroit. Le jour même où on -se décida à mettre la main sur lui, on
IDIOTS ET IMBECILES
l’avait plusieurs fois averti sans obtenir qu’il se retirât; il n’avait pas plus le sentiment des risques auxquels il s’exposait, que de l’immoralité de ses actes. C’est pour prévenir le retour de pareils scandales que sa famille avait demandé qu’il fût placé dans une maison de santé, et qu’elle refusait de le reprendre, bien que les médecins ne s’opposassent pas à la sortie de cet homme imbécile et dégradé, mais non véritablement aliéné.
Certains idiots sont entraînés par des emportements physiques qu’ils cherchent à satisfaire avec la dernière brutalité, et en se jetant sur la première femme venue, quel que soit son âge ou sa position, voire même sur leur sœur et sur leur propre mère. Les viols commis par des idiots livrés à eux-mêmes et errants dans les campagnes ne sont pas rares. Quant aux pauvres filles idiotes et imbéciles sur lesquelles aucune sollicitude ne veille, elles sont la proie d’autant plus facile des débauchés, qu’elles-mêmes poussées par leurs instincts s’offrent à tout homme assez dépourvu de sens moral pour abuser de leur faiblesse. Si elles deviennent mères, comme il n’arrive que trop souvent, le sentiment de la maternité ne s’ éveille pas chez elles plus que les autres, et rien n’est plus commun que de les voir, ignorantes d’ailleurs des premiers besoins du pauvre petit être qu’elles ont mis au monde, l’abandonner ou le tuer sans savoir ce quelles font.
Il existe dans les annales de la science médico-légale de nombreux exemples d’idiotes ou d’imbéciles qui se sont livrées sur des enfants à des actes stupides de violences. L’une verse du plomb fondu dans l’oreille d’un nouveau-né; l’autre à laquelle on donne imprudemment sa petite sœur à garder s’amuse à lui enfoncer des épingles dans la bouche et dans les yeux. Notre habile confrère M. le docteur Gérart Marchant de Toulouse a rapporté (1) le cas d’une femme imbécile qui fit périr un enfant de trois mois en lui introduisant une pierre dans la bouche, et qui déjà quelques années auparavant avait enfoncé une petite pierre dans la
(1) Gérart Marchant, de Toulouse. Rapport médico-légal sut un cas cl imbécillité. [Ann. mèdico-psjcholog . 3e série, t. I, p. 250. 1855).
gorge de son propre fils et du sable dans la bouche d’une de ses nièces et d’un autre enfant. J’ai été moi-même chargé visiter au dépôt de la préfecture de police, une jeune fille de dix-sept ans qui avait fait avaler des épingles à un petit enfant. Elle était chétive, contrefaite et non encore formée; sa physionomie était hébétée, ses manières, ses paroles, sa tenue n’étaient pas de son âge et restaient puériles. Cependant elle répondait avec assez de précision à des questions simples; mais il était facile de voir qu’elle ne comprenait ni la gravité, ni les conséquences de l’acte cruel qu’elle avait commis. Elle offrait en un mot tous les signes de l’imbécillité, et je n’eus pas de peine à faire admettre par le magistrat, qui m’avait commis pour l’examiner, que cette faiblesse native de l'intelligence, sans la constituer à l'état d’aliénée, enlevait cependant à cette jeune fille l’entière conscience de ses actes. J’ai vu encore une petite servante imbécile mélanger sans motifs et par cette sorte de perversité instinctive qui caractérise les individus de son espèce, du poison dans les aliments préparés pour toutes les personnes de la maison où elle avait été recueillie.
Les imbéciles peuvent dans l’inconsistance de leurs desseins et sans autre raison que l’entraînement de leurs instincts pervertis, se livrer à des tentatives de suicide ou de meurtre. Il faut reconnaître toutefois que ces tentatives sont rarement sérieuses, et que la débilité de la main est en rapport avec la faiblesse de l’intelligence et de la volonté. J’ai vu un jeune homme qui avait à plusieurs reprises porté des coups à sa mère et dont les violences obstinées attestaient l’imbécillité la plus marquée, se jeter à l’eau dans une tentative avortée de suicide.
Mais deux cas plus caractéristiques encore méritent d’être cités. L’un m’a été présenté au mois de septembre 1855, par un jeune homme qui avait déchargé sur la voiture de l’Empereur, au sortir du théâtre- de l’Opéra-Comique, un méchant pistolet que l’armurier, appelé comme expert, déclarait incapable de servir d’instrument à des desseins homicides. Cet individu d'une intelligence originellement
IDIOTS ET IMBECILES
très-faible, s’était livré, dès sa première jeunesse, à la dissipation et à la débauche, sans cependant se montrer communicatif avec ses camarades de l’étude d’huissier dans laquelle il était entré après avoir essayé de plusieurs professions qui n’avaient pu le fixer. Trois ans avant cette dernière tentative il était allé se dénoncer lui-même au Secrétaire général de la Préfecture de police comme auteur de placards affichés récemment dans Paris, et dans lesquels le président de la République était condamné à mort. Ce fonctionnaire avait été frappé du peu de suite et du peu de portée de ses idées. Dans ses interrogatoires il ne se montre préoccupé que de rectifier certains faits de détail complètement insignifiants, mais nullement inquiet de sa situation réelle. Ses explications sont confuses et entremêlées de quelques phrases empruntées aux déclamations révolutionnaires sur le régicide. Il est d’ailleurs impassible, et s’exprime avec une sorte de ricanement puéril qui n’a rien de la forfanterie d’un séïde convaincu. Dans l’accomplissement même de l’acte dont il se reconnaît l’auteur, il n’a rien concerté, rien prévu; il a cédé à la perversion instinctive de sa nature imbécile.
Le second n’est pas moins significatif. Il s’agit d’un jeune garçon de seize ans portant un nom justement honoré et appartenant à la famille la meilleure et la plus dévouée, dont le seul tort était de se faire quelques illusions sur ses dispositions intellectuelles et morales, et de ne pas le soumettre à une surveillance assez sévère. On l'avait placé dans, plusieurs maisons d'éducation dont il s’était fait successivement renvoyer pour sa paresse incurable et ses mauvais penchants. Enfin un de ses parents qui habitait la province l’avait pris chez lui et l’envoyait suivre les classes du lycée de la ville. Abusant de la liberté qui lui était laissée, et subissant sans doute les effets du premier éveil de ses sens et des habitudes vicieuses auxquelles il était adonné, il trouvait le moyen de fréquenter les plus mauvais lieux. Un jour il monte chez une fille qui l’avait reçu déjà plusieurs fois; et sans motif, sans provocation aucune, sans avoir prononcé
une parole, au moment où elle allait se livrer à lui, il tire un couteau de sa poche, l’ouvre et frappe cette femme en pleine poitrine. La blessure sans être mortelle est assez grave, et aux cris de sa victime, ne sachant trop ce qu’il fait, tout effaré il se laisse conduire chez lui. Ce crime stupide que ne pouvaient expliquer ni la colère ni la cupidité, et dont Hauteur était un tout jeune homme, presqu’un enfant appartenant à la famille la plus honorable, parut assez étrange pour que la justice crut devoir faire conduire ce jeune homme à Paris et le soumettre à l’examen des hommes de l’art. Il ne nous fut pas difficile de reconnaître là le type achevé de Limbécillité. Pendant qu’il était à la Conciergerie il fit semblant de vouloir se tuer. Mais la tentative n’avait rien de sérieux et complétait seulement le caractère débile et pervers que d’un commun accord il nous parut juste de déclarer inconscient et irresponsable, avis qui fut partagé par les magistrats.
Il est un dernier crime pour lequel il semble que les. idiots et les imbéciles aient une prédilection marquée : rien n’est plus commun que de voir quelques-uns de ces malheureux poursuivis comme incendiaires. J’ai eu bien des fois à examiner des individus inculpés de ce crime dans des conditions qui ne laissaient pas de doute sur la nature de l’impulsion à laquelle ils avaient obéi sans résistance possible. Ce serait une grande erreur de croire, comme on le fait généralement, que le plaisir de voir briller les flam- ,mes et une sorte de joie infernale au spectacle de l’incendie, fussent le véritable mobile de ces malheureux. On en voit beaucoup qui concourent avec empressement à éteindre le feu qu’ils ont allumé, et qui se mêlent sans arrière-pensée à ceux qui viennent porter des secours. Ils ont simplement subi une sorte d’entraînement instinctif dont il est impossible de se rendre compte. C’est surtout parmi les habitants des campagnes et au milieu de toutes les facilités que présentent l'accumulation des récoltes, la reconstruction des granges et tant d’autres encore, que l’on rencontre les imbéciles incendiaires.
IDIOTS ET IMBECILES
Ils échappent, j’ai à peine besoin de le dire, à toute responsabilité, et, dans de fréquentes occasions, j’ai pu les soustraire à l’action de la justice. L’une des plus récentes a donné lieu à M. le professeur Lasègue, avec qui j’avais été commis par le juge d'instruction, de consigner dans notre rapport commun des considérations d’une grande vérité sur cette catégorie de criminels irresponsables. J’en citerai quelques passages vraiment remarquables : « Le problème que nous sommes appelés à résoudre est un des plus difficiles que présente la médecine légale des aliénés. Ce n’est pas que les observations manquent ; des faits nombreux ont été recueillis, dans des conditions tellement identiques, qu’étant donné un incendiaire, on. peut, avec une presque certitude, affirmer d’avance l’état de ses facultés intellectuelles. Mais ces dispositions mentales bien connues touchent de près à l'état normal, les anomalies n’ont rien d'énorme ; il ne s’agit pas de reconnaître une maladie à caractères précis, mais d’apprécier des degrés toujours mal définis d’intelligence et de moralité. Le seul symptôme positif est fourni par les actes eux-mêmes, et, en fait d’aliénanation, il est dangereux de s’appuyer sur les actes pour conclure aux dispositions mentales du malade.
« Hors de là, les incendiaires aliénés sont en général des individus jeunes, faibles d’esprit, capables néanmoins d’un travail qui fournit à leur subsistance, plus ou moins sombres, haineux, concentrés ou violents. Les incendies qu’ils •allument s’expliquent plutôt par une impulsion instinctive que par le désir de nuire à une personne déterminée. Dans la plupart des cas, le même malade a allumé plusieurs incendies, et si une des tentatives répond à des idées de vengeance, à des rancunes ou des antipathies souvent contestables, les autres ne sauraient reconnaître la même cause. Presque toujours le feu une fois allumé, ils viennent concourir à l’éteindre, ou ils s’éloignent sans même chercher à jouir du spectacle de leur succès. Avant, pendant et après le désastre, ils conservent l'impassibilité qui est un des caractères des abaissements intellectuels et moraux, et qui les
soustrait aux soupçons des voisins et aux investigations de la justice. Les aliénés à délire défini, à conceptions absurdes, et chez lesquels la subversion deT esprit est profonde, n’allument pas des incendies volontaires. Par une loi non moins étrange, mais également vraie, l’impulsion maladive qui fait les incendiaires ne se développe presque jamais chez les habitants des villes.
« On comprend combien, en pareil cas, le médecin doit procéder avec réserve. Admettre un délire instinctif, une attraction unique et irrésistible dans une intelligence d’ailleurs saine, comme l’ont fait quelques auteurs, c’est reculer la difficulté plutôt que la résoudre. Si le délire n’est caractérisé que par l’acte, l’action de mettre le feu devient à elle seule un motif suffisant d’exonération, et il n’y a plus de coupable parmi les paysans incendiaires. Il faut chercher en dehors des faits et dans la nature morale du malade une caractéristique. Elle existe, mais elle est si délicate à constater et à formuler, elle prête, dans chaque exemple particulier, à tant d’objections et de doutes que les acquittements pour cause de folie, non plus que les condamnations, se motivent rarement par des raisons vraiment décisives.
« L’incendiaire ne délire pas, il n’est même pas toujours à un degré d’imbécillité qui le rende inapte à l’exercice d’une profession. Son infériorité constante se traduit par des signes qui auraient passé presque toujours inaperçus, n’était l’acte qui a provoqué une enquête approfondie. Jusqu’au jour de l’incendie il n’avait été remarqué ni par les perversités exceptionnelles de son caractère, ni par l’énormité de son incapacité. Le crime une fois commis, il s’applique en général à l’excuser par des raisons d’une authenticité doutéuse. Le plus souvent on le lui a conseillé, il ne sait pas pourquoi il a cédé ; il reconnaît sa faute, mais n’a qu’une conscience très-imparfaite et de la faute et des conséquences pénales qu’elle doit entraîner. Il lui semble que son aveu suffira à lui mériter l’indulgence. Les préparatifs de l’incendie ont été parfois organisés avec une sorte d’obstination patiente qui ne ressemble en rien aux éclats qui portent à l’homicide et
DÉGÉNÉRÉS. EXCENTRIQUES
au suicide. La même passivité se retrouve après le crime, les explications sont imaginées à loisir, le malade prévoit les objections et les réfute, il discute plutôt qu’il ne se défend ou qu’il n'accuse, mais il n’est arrêté ni par les invraisemblances, ni par les contradictions, ni par la découverte de ses mensonges. »
Je donnerai plus loin les détails du fait auquel se rapportaient ces observations générales si profondément vraies et si pleines d’enseignement. Ce qu’il importe surtout d’en retenir, c’est la distinction profonde et nécessaire qui existe, et que le médecin légiste, plus que tout autre, doit sévèrement maintenir entre l’impulsion maladive irrésistible et le délire partiel monomaniaque. Il n’y a de pyromanie ou de monomanie incendiaire chez l’idiot ou l’imbécile qui met le feu dans les campagnes, pas plus qu’il n’y a de monomanie du vol ou kleptomanie chez celui qui s’approprie le bien d’autrui. J’insiste d’autant plus sur cette notion capitale que nous en retrouverons l’application dans les autres types de malades qui subissent des impulsions instinctives et notamment chez les hystériques. Elle a d’ailleurs pour conséquence pratique ce principe dont 11e saurait trop se pénétrer le médecin expert qu’il faut, pour bien juger les faits de cette nature, ne pas se borner à apprécier l’acte seul et en lui-même, mais que c’est dans le rapprochement et dans la comparaison de l’acte avec la nature morale de celui qui l’a commis, qu’il doit chercher la solution du difficile problème qui lui est soumis.
Dégénérés. Excentriques.
A mesure que j’avance dans l’étude de ces types des misères intellectuelles et morales sur lesquels doivent porter les investigations du médecin légiste, les difficulté s s’accroissent et les caractères deviennent de plus en plus délicats à saisir et à tracer. Les descriptions didactiques, les déterminations dogmatiques sont ici impossibles et courent
le risque d’être radicalement fausses. C’est dans les faits seuls, c’est dans une série d’observations prises sur nature, c’est pour ainsi dire dans une galerie de portraits qu’il convient de montrer ces individus dégénérés, cent fois pires que les véritables aliénés, qui 11e sont pas intellectuellement des imbéciles, mais qui dans l’ensemble de leur vie, dans l’excentricité de leur conduite, dans les défaillances de leur nature morale, dans leur absolu défaut de jugement, dans l’inconscience surtout de leurs actes, viennent cependant très-légitimement prendre place dans les cadres de la folie, et parmi ceux que le médecin légiste a le droit et le devoir de déclarer incapables de se diriger suivant les règles de la droite raison, et de soustraire en partie au moins à la responsabilité des actes criminels ou délictueux auxquels ils peuvent être entraînés parleur instinct perverti.
Fils ou descendants de fous ou d’épileptiques ou d’imbéciles, ils ne sont pas eux-mêmes dépourvus d’intelligence, parfois même ils semblent sur quelques points doués de facultés supérieures. Les uns brilleront par la facilité de leur élocution, les autres par des aptitudes artistiques, beaucoup par des dons extérieurs et une grande habileté dans les exercices du corps. Mais de bonne heure ils se rangeront dans la classe de ces individus insupportables aux autres que le monde désigne complaisamment sous le nom d’originaux. Ils feront tout au rebours des gens sensés, m’apportant dans leurs desseins ni consistance, ni décision sérieuses. Toujours en dehors de la raison et de la vérité, le mensonge prendra bientôt dans leur vie morale une telle place qu’ils sembleront n’en avoir plus conscience, et qu’il deviendra pour eux une seconde nature. Ce sont eux qui sont par excellence les fous lucides ; c’est pour eux qu’on a créé les mots de manie sans délire, de manie raisonnante, de folie morale, de folie des actes, etc. Quelques-uns 11e sont pas mauvais; ils sont généreux à la façon des prodigues, disposés à se mettre en avant moins par dévouement que par défaut de réflexion : ils sont courageux plus par insouciance que par fermeté de coeur. Mais la plupart sont enclins au
DÉGÉNÉRÉS. EXCENTRIQUES
mal, et s’y complaisent d’autant plus qu’ils manquent absolument de sens moral.
Aussi ne tardent-ils pas à se dégrader, et comme ils ne trouvent dans leur conscience, ni dans leur jugement aucun frein qui les retienne, comme ils sont bien vite repoussés de la société des gens sensés et honnêtes, ils tombent de chute en chute au dernier degré de l’abaissement. Gomme, ils ne sont pas complètement et aux yeux de tous, de véritables fous, aucune mesure légale et protectrice n’est prise le plus souvent à leur égard ; les pauvres femmes unies à de pareils êtres se voient refuser leur séparation, les familles dont ils sont le fléau ne peuvent réussir à les placer en tutelle ou à obtenir leur interdiction ; les tribunaux 11e se croient pas en droit de les atteindre, et cependant ils consomment leur propre ruine et celle de leur maison, bien plus leur honneur même finit par sombrer, et c’est seulement quand ils se sont laissés entraîner à quelque scandale public ou à quelque action prévue par la loi pénale que la justice consent à s’occuper d’eux.
C’est là que notre rôle commence, mais on voit à travers quelles préventions, quelles difficultés, quels périls il va s’exercer. Si ces individus dégénérés, si ces fous excentriques sont le malheur et parfois la honte des leurs, il me sera bien permis de dire qu'ils font aussi le désespoir des médecins chargés de les examiner. E11 effet tout en reconnaissant chez la plupart d’entre eux la perversion des instincts et en admettant l’impuissance morale de résister aux impulsions morbides, il est des cas où certains actes sont de leur part le résultat d’une méchanceté active et consciente qui ne permet pas de les considérer comme complètement irresponsables.
Je ne parle pas ici de faits dont l’excentricité, l’extravagance, parfois même la révoltante monomanie impliquent et dénoncent le véritable caractère. Tels sont les outrages publics à la pudeur, les actes de bestialité ; j’en ai vu qui polluaient des chiennes, des brebis et jusqu’à des poules ; le
retour à la vie sauvage qui engendre ces hommes des bois
Tau di eu. — Folie. 10
dont M. le Dr M.esnet a fait connaître et étudié nn type curieux (1); la violation des sépultures et les odieuses souillures imprimées à des cadavres arrachés de leurs tombeaux. On se rappelle sur ce dernier point les faits odieux qui se sont accomplis au Havre il y a peu d’années, et quelque temps auparavant au cimetière du sud à Paris, où l'auteur de ces sacrilèges attentats était un sous-officier de de l’armée chez qui rien ne dénonçait la folie, et que la justice militaire renonça à punir à la suite d’une très-éloquente et très-juste appréciation de son état mental présentée par M. le Dr Marchai de Calvi. J’ai trouvé un grand nombre de ces individus parmi les pédérastes, et ce sont eux qui fournissent les plus frappants exemples de cette folie morale très-justement nommée psychopathie sexuelle. Mais ils peuvent commettre aussi des crimes beaucoup plus vulgaires, des vols, des abus de confiance, des escroqueries, des faux, pour lesquels il n'est pas toujours aussi facile de reconnaître et de déterminer l'influence de l’état mental de ces individus.
Un des traits sous lesquels se. manifestent le plus souvent leurs dispositions morales consiste dans une sorte de persécution obstinée dirigé par eux contre telle ou telle personne qui aura eu le malheur d’être en rapport avec eux, surtout contre ceux que leur position a mis une seule fois à même de leur être utile. Il faut retourner ici l’expression heureuse par laquelle M. Lasègue a désigné toute une classe d’aliénés lypémaniaques atteints du délire de persécution, c’est-à-dire se croyant persécutés et appeler ceux-ci des aliénés persécuteurs. Ils ne se bornent pas à obséder de leurs écrits, de leurs plaintes, de leurs réclamations incessantes ceux à qui ils s’attachent comme à une proie; ils les poursuivent tantôt publiquement, tantôt jusque dans leur maison, eux, leur femme, leurs enfants, de suppliques répétées. Iis en viennent bientôt à
(1) Mesnet. Étude médico-psychologique sut' l’homme dit le Sauvage du Var. Paris, 1865.
DÉGÉNÉRÉS. EXCENTRIQUES
L’insulte et. aux menaces, parfois même, quoique rarement, aux voies de fait. J’aurais ici bien des exemples à citer. Je rappellerai seulement celui d'une femme qui après avoir, à force de mensonges, d’histoires romanesques inventées et soutenues pendant des années avec un luxe d’imagination extraordinaire, sollicité et obtenu d’un vénérable curé de Paris, des secours considérables finit, quand elle eut lassé sa charité, par tirer sur lui dans son église même, deux coups de pistolet qui ne lui firent heureusement que des blessures peu graves. Etait-il possible de dire en pareil cas que la volonté avait été inconsciente, l’impulsion irrésistible et que cette femme n’était pas responsable de sa tentative homicide. Je ne l’ai pas pensé pour ma part et je ne le pense pas encore. Je reconnais toutefois l’impossibilité de poser dans des cas de ce genre une limite et des règles absolues pour une appréciation médico-légale toujours très délicate.
Ces êtres malfaisants, ces persécuteurs acharnés qui dépensent en efforts stériles et pour arriver à un but chimérique cent fois plus d’intelligence et de peine qu’il ne leur en faudrait pour suivre tranquillement la voie commune et occuper honnêtement leur place dans la société, ont une tendance marquée à se jeter dans les intrigues et dans les bas-fonds de la politique. C’est contre les hommes les plus haut placés, souvent contre le chef même de l’état qu’ils dirigent leur persécution. Outre qu’il plaît à leur vanité puérile de se donner un rôle, de faire parler d’eux, d’être l’occasion de quelque scandale d’autant plus bruyant que leurs visées sont plus hautes, ils trouvent là où les passions politiques semblent engagées, des dupes plus faciles et parfois des appuis fort inattendus qui ne sont, il est vrai, que leurs premières dupes avant de devenir leurs complices. On n’en trouvera pas de modèle plus complet et plus frappant que ce Buchoz Hilton dont j’ai déjà cité quelques écrits et dont je donnerai plus loin l’histoire détaillée, et qui se fit pendant quinze ans le persécuteur obstiné du roi Louis-Philippe.
Il estime dernière remarque très-importante et très-prath
que à faire au sujet de ces dégénérés excentriques, c’est que le plus ordinairement, lorsqu’on peut les suivre pendant un certain temps.'on voit leurs facultés intellectuelles décliner plus ou moins rapidement, et la folie paralytique ou la démence consomûierla ruine morale de ces natures déchues. Je rapporterai en exemple l’observation très-concluante d’un de ces malades, de celui peut-être qui a su faire le plus de bruit et soulever le plus de fausse passion autour de son triste nom, de celui à coup sûr dont les mensonges ont fait, dans les rangs les plus élevés, les dupes les plus éclatantes.
J’ajoute que ce sont surtout les fous de cette catégorie qui ont pris à partie les médecins à l’examen desquels ils avaient été soumis et qui avaient eu à donner un avis à leur sujet sur l’opportunité de la séquestration ou de l’interdiction. Des procès de cette nature ont été portés plus d'une fois et tout récemment encore avec un certain éclat devant les tribunaux civils. J’ai été moi-même trois ou quatre fois l’objet d’assignations de la part de malades dont la justice m’avait chargé de constater l’état mental. Je n’ai jamais cru devoir y répondre, et j’ai refusé de constituer avoué, c’est-à-dire de me reconnaître partie intéressée dans de semblables débats. Je n’admets pas que la mission de médecin expert qui est, à bien dire, une délégation du magistrat instructeur se faisant pour certains faits qui ne sont pas de sa compétence suppléer par un homme de l’art, relève d’un autre tribunal quecelui de sa conscience. C’est à la justice qui lui accorde sa confiance et qui a réclamé son intervention à le sauvegarder et à le défendre. Je dois dire que le tribunal de la Seine en a jugé ainsi, et m’a mis purement et simplement hors de cause, sans que j’aie eu même à faire acte de présence et que j’aie répondu de quelque façon que ce soit à la citation. Je sais que des collègues dont je suis loin de critiquer la conduite, ont agi autrement et n’ont pas reculé devant les ennuis d’une défense personnelle : mais quelque conviction, quelque verve éloquente qu’ils aient montrées, et quelque succès qu’aient obtenu leurs paroles, ils ont, suivant moi, accepté une situation périlleuse pour le médecin-légiste et à laquelle en
ALCOOLISANT?.
principe je préfère la dignité de l’abstention et du silence. Les fous, que nous déclarons tels, sont pour nous des malades et non des adversaires.
Alcoolisants.
C’est une question difficile et grave que celle des rapports de l’alcoolisme avec la folie et pour laquelle il est plus que jamais nécessaire que le médecin-légiste ne procède qu’avec beaucoup de circonspection et de mesure. En effet, les acci- I dents que l’abus des boissons fermentées engendre chez l'homme, sont de nature. très-diverse, et ceux qui portent sur les facultés intellectuelles présentent eux-mêmes de notables différences.
L’ivresse qui en est en quelque sorte le premier degré, est en réalité une courte folie et offre les caractères les plus constants de l’aliénation ; mais ce n’est pas à cet état, le plus souvent, conséquence volontaire du désordre moral, que doit s’appliquer l’immunité que la loi pénale accorde à celui qui était en démence au temps de l’action criminelle. Les progrès déplorables que l’alcoolisme a faits de nos jours (1), les effets désastreux qu’il a déjà produits et dont il menace encore les forces vives de la nation, conduisent les meilleurs esprits non-seulement à refuser à l’ivresse le caractère de l’excuse légale, ce que la jurisprudence de la cour suprême avait dès longtemps proclamé, en tenant l’ivresse dans ses arrêts pour un fait volontaire et repréhensible, ne pouvant jamais constituer une excuse que la morale et la loi permettent d’acueillir ; » mais encore à faire de l’ivresse une circonstance aggravante du crime et de la pénalité. L’Assemblée Nationale a été cette année même (1871) saisie de plusieurs propositions inspirées par la pensée d'opposer enfin une digue aux progrès de l’alcoolisme, et parmi les efforts tentés dans cette voie, il n’en est pas de plus énergiques et de mieux
(1) Magnan et Bouchereau , Statistique des alcooliques entrés au bureau d admission en 1870 et 1871 (Ann. mèd. psuchol. 5° série, t. VII, p. 51, 1872).
dirigés que ceux d'un de nos plus distingués confrères qui honore le titre de médecin, parmi les représentants du pays, M. le docteur Théophile Roussel. Le mémoire qu’il a présenté sur ce sujet à l’Académie de Médecine (1) à la fois si plein de science et de faits, si profondément empreint de sens politique et de philosophie pratique, contient sur cette question si actuelle des principes et des vues que le médecin et le législateur ne sauraient trop méditer, et que je ne pouvais dans cette étude ne pas signaler hautement (2).
L’ivresse toutefois, je l’ai dit déjà, n’est pas la folie. Mais elle y conduit d’une manière presque certaine lorsqu’elle dégénère en habitude, par des voies différentes, il est vrai,, et sous des formes diverses qu’il importe au médecin-légiste de ne pas confondre.
La plus commune et la plus simple, celle qui constitue la folie alcoolique proprement dite et que l’on distingue le plus souvent sous le nom impropre de delirium tremens , se manifeste comme le résultat direct de l'empoisonnement alcoolique chez les individus qui quelquefois par état, comme les marchands de vins, le plus souvent par passion et par habitude boivent fréquemment et avec excès, même sans aller toujours jusqu’à s’enivrer. Au bout d’un certain temps leur appétit languit, le sommeil est léger, court, troublé par des songes et des visions, la face prend un aspect d'hébétude ; quelquefois il survient des vomissements bilieux, du tremblement et le délire ne tarde pas à éclater. Il est ordinairement très-général et très-intense, accompagné d’insomnie opiniâtre, d’hallucinations de la vue, qui offrent souvent l’image d’animaux, de rats, de souris qui courent sur le lit
(1) Th. Roussel. Mémoires sur la répression légale de l'ivresse ci de l’ivrognerie. (Dullet. de l’Acad. de mèd ., t. XXXVI, p. 61G et G88, 1871). ,T. Bergeron. Rapport sur l’alcoolisme. {Ibid., p. 528, 993 et 1081).
(2) Il convient de signaler aussi, au sujet de la part qui revient à l’absinthe dans l’histoire de l’alcoolisme, les intéressantes recherches de M. le Dr Magnan, médecin de l’asile de Ste-Anne. Alcool cl Absinthe. Epilepsie absinlhique. Paris, 1871 ; et l’excellente thèse d’un de ses élèves, M. Chat.lans, De J’ alcoolisme et de l’absinthisme. Thèse dp Paris, 1870.
ALCOOLISANTS.
du malade, et compliqué d’agitation extrême, parfois de fureur et de tendance au suicide. La voix est tremblante, la langue sort de la bouche, comme par un effort convulsif ; les lèvres restent difficilement en repos; le pouls est petit, non fébrile, l’attitude du corps est incertaine, la démarche mal assurée, les mains agitées de tremblements : quelquefois le corps tout entier pris de convulsions épileptiformes. En général après six ou huit jours, parfois plus tôt, le délire tombe, l’agitation se calme, le sommeil revient, mais pendant quelque temps encore les idées offrent de la confusion, la tête reste un peu lourde et les mouvements continuent à être mal assurés. Ce délire alcoolique, au point de vue médico-légal, ne diffère pas des autres délires que j’étudierai bientôt; ce n’est pas par ce côté que les alcoolisants appartiennent au groupe qui nous occupe en ce moment et intéressent plus particulièrement le médecin-légiste.
Cependant les attaques de délire alcoolique récidivent presque inévitablement et chez quelques-uns avec une extrême fréquence en raison des habitudes invétérées auxquelles ils ne savent pas résister. Etla plupart après plusieurs accès déplus en plus rapprochés, restent décidément aliénés, maniaques ou déments, ou finissent par succomber à une paralysie générale.
Mais dans les intervalles des attaques de folie alcoolique, et avant de toucher le terme fatal de l’aliénation confirmée, l’ivrogiie en dehors du delirium tremens et du délire passager que l’ivresse amène, subit une dégradation morale et intellectuelle plus ou moins rapide, dont les effets méritent toute notre attention. Quelquefois chez ces individus, l’habitude de boire a été provoquée soit par le besoin de s’étourdir sur un chagrin, un malheur, une ruine récente, soit par une sorte de faiblesse d’esprit ou d’épuisement physique qui porte quelques individus imbéciles ou débauchés à rechercher une excitation factice qui leur devient de plus en plus nécessaire; c’est parmi eux que se rangeraient les prétendus dipsomanes, ceux que porte à hoire une sorte de soif maladive. Les premiers changements qui se font sous cette influence portent sur le caractère. L’ivrogne tombe
dans line indifférence complète; s’il était ouvrier laborieux il devient paresseux et inexact; insoucieux de ses affaires et de ses intérêts, il en abandonne la direction au hasard; sa sensibilité naturelle s’émousse; il voit autour de lui, sans s’en émouvoir, la douleur et la misère; doux et paisible autrefois, il est maintenant' irascible, violent, emporté. Ses , habitudes de distinction, son éducation première font place à des mœurs crapuleuses et sordides, un langage grossier, des manières brutales.
Ce n’est encore qu’un ivrogne, ce n’est pas un fou, et, malgré l’autorité de quelques aliénistes, parmi lesquels je nommerai seulement Leuret (.1) et Falret père (2), je résiste absolument à l’assimilation que plus d’une fois j’ai entendu faire dans des débats criminels par des médecins entre l’ivrognerie et la folie. Mais il faut pénétrer plus avant dans les modifications morales dont l'ivrognerie est non pas le signe, mais le principe, et qui s’opèrent chez l’alcoolisant.
Avant d’arriver à une forme de folie déterminée et à une maladie mentale définie qui se nommera la manie chronique, la démence ou la folie paralytique, l’alcoolisant traversera presque nécessairement une période, que quelquesuns mêmes ne dépassent jamais, durant laquelle il sera, ce que dans le langage trivial auquel j’emprunte cette expression saisissante de vérité, on appelle un abruti. Plongé dans une hébétude presque continuelle, dans une immobilité prolongée durant des heures entières, à peu près étranger à ce qui se passe autour de lui, le regard atone, presque éteint, il a subi une dépression manifeste dans ses facultés; ses idées sont très-lentes ; il répond avec peine et comme à regret, et seulement quand on sollicite fortement son atten-
(1) Lecret. Observation médico-légale sur l’ivrognerie et la méchanceté considérées dans leurs rapports avec la folie. {Ann. d'hyg. publ. et de méd. lég. lre série, t. XXIV, p. 372).
(2) Falret et de Pietra-Santa. Assassinat de la femme R. par son mari dams un accès de délire alcoolique. {Ann. d'hyg. publ. et de méd. lég. 2e série, t. IX. p. 441).
ALCOOLISANTS.
don; sa main tremble quelquefois; sa langue est épaisse et sa parole déjà embarrassée ; la physionomie, les traits contractés du visage portent le cachet de la dégradation intellectuelle et morale. A cette hébétude ordinaire, à cet engourdissement de la pensée, succèdent, sous l’influence le plus souvent de nouveaux excès, mais sans ivresse, des périodes d’excitation dans lesquelles s'éveillent des instincts violents et brutaux, qui se traduisent par des actes dans lesquels on retrouve parfois le caractère essentiel de l’impulsion morbide. Un alcoolisant, sortant de chez lui après avoir battu sa femme et ses enfants et tout cassé dans son ménage, donne un coup de bâton à un passant inoffensif qu’il rencontre dans la rue ; sans provocation et certainement sans plus de conscience que l’épileptique qui frappe de son couteau ouvert et dans des circonstances absolument identiques.
Mais si les signes de l’impulsion instinctive s’accusent ici d’une manière assez tranchée , qui ne voit combien la limite est difficile à tracer et combien la mission de l’expert appelé à se prononcer sur l’état mental de pareils individus est délicate et pleine de périls. Cependant il me semble qu’en s’attachant à cet ensemble de caractères que je viens d'énumérer, et en rapprochant le fait incriminé de cet état normal que j’ai décrit et dans lequel de rares moments d’énergie et d’excitation alternent avec un accablement physique et intellectuel parfois très-profond, le médecin légiste sera autorisé à reconnaître et à conclure qu’il n’a pas devant lui un homme vraiment sain d’esprit, au sens même de la loi pénale, et que celui-ci ne peut conscienciêusement être considéré comme entièrement libre et responsable de ses actes. J’ajoute qu’il est un trait qui manque rarement et qui achèvera de porter la conviction dans l’esprit de l’expert, c’est l’indifférence absolue dont fait preuve l'alcoolisant qui a commis un acte punissable et l’insouciance de sa situation qu’il montre au plus haut degré. Il se comporte dans sa prison comme s’il était dans une auberge ou dans sa propre maison. Il ne semble pas coin-
prendre à quoi il est exposé, ou s’il le sait, il ne s’en soucie en aucune façon. Il peut se réveiller à un moment donné en présence du juge ou du médecin qui l’interroge ou devant le tribunal qui va prononcer sur son sort; mais le plus souvent il ne sort pas de sa torpeur, ne sait ce qu’il a fait ou ne s’en occupe pas. Ce sont là des signes importants, définis, positifs, qui font non pas de tout ivrogne un fou, mais de l’alcoolisant un type moralement dégradé, sujet à des impulsions irrésistibles, et par cela seul dans beaucoup de cas qu’il restera à l’expert médecin à reconnaître et à déterminer, inconscient et irresponsable.
L’exemple suivant complétera ce que les considérations générales qui précèdent auraient de trop abstrait ou d’insuffisant. Un individu âgé de trente à trente-cinq ans, assez bien doué et ayant reçu une certaine éducation, d’abord étudiant en médecine, puis clerc d’avoué, puis employé dans une officine comme élève en pharmacie, a été enfermé deux fois à Charenton, d’abord pendant trois mois, puis dans un asile de province pour des attaques assez éloignées l’une de l’autre de delirium tremens , dans l’intervalle desquelles il est resté, en apparence, sain d’esprit. Mais en réalité il était toujours adonné à la boisson, et se livrait de temps à autre à des dépenses folles et à de véritables extravagances. Il avait quitté sa pharmacie et se promenait sans direction et sans but dans les environs de Paris. Sans être plus ivre que de coutume, mais toujours sous l’influence de la boisson, il rencontre un garde champêtre qui ne fait mine ni de le surveiller ni de mettre la main sur lui. et, le provoquant lui-même, d’emblée il frappe de quatre ou cinq coups de couteau, d’une main heureusement mal assurée et tremblante, qui ne fait que des blessures sans gravité. Il est immédiatement arrêté et mis en prison. Là et dès les premiers moments, il écrit à sa mère pour l’informer de son incarcération et la prie de lui envoyer un pot de pommade, un poulet et du vin, mais de ne pas l’embêter de ses conseils; il est en prison et il y restera. Cette lettre écrite sous l’inculpation de tentative de meurtre et
ALCOOLISANTS.
du fond d’une prison, est celle d’un écolier en retenue et mal élevé qui demande qu’on lui envoie de quoi se distraire. Conduit devant le juge d’instruction, il commence d’abord par répondre à ses questions, puis s’interrompt tout d’un coup en disant : « J’en ai assez comme cela, je considère cet interrogatoire comme inutile, je ne veux plus rien dire; ça m’ennuie de répéter; je l’ai dit au commissaire de police. » Le lendemain il écrit au chef du Parquet une longue lettre dont le ton et le style sont caractéristiques : « Je regretterais que mon insouciance et ma gaieté naturelles fussent prises pour du cynisme. Si j’ai perdu mon âme dans les accidents d’une jeunesse orageuse, j’ai gardé une bonne dose de cet esprit français qui sait se soustraire à tous les embarras de la vie. J’ajouterai que, fatigué de la pharmacie, je suis dans ce moment occupé de me chercher un autre état; j’ai jeté les yeux sur la photographie où je réussis assez bien comme amateur. Gela constitue dans ma vie actuelle une sorte de crise qui n’est peut-être pas sans influence sur ce qui est arrivé. » Ce ton léger, cette indifférence ont quelque chose de vraiment significatif. Amené à Paris, il fut soumis à mon examen. Le séjour et le régime de la prison ne pouvaient manquer de lui être favorables, et, ainsi que cela arrive le plus souvent, surtout pour les individus de cette sorte qui se trouvent tout d’un coup soustraits à leurs funestes habitudes, il en éprouva le bénéfice et revint à une plus juste appréciation de lui-même et de sa situation; je le trouvai assez honteux et très-convenable dans sa tenue; racontant sa vie avec une certaine complaisance, mais sans incohérence et sans désordre dans les idées. Néanmoins, et quoiqu’il n’eût plus rien de l’aliéné, je n’hésitai pas à conclure, en raison de l’acte lui-même, des écrits du prévenu, de son attitude avant et après son arrestation, en tenant compte aussi de ses antécédents et de sa vie passée, que la tentative de meurtre dont il était l’auteur, pouvait être l’effet de cette dégradation morale dans laquelle l’avaient fait tomber ses habitudes d’ivrognerie et ses attaques antérieures de folie; que
ses facultés intellectuelles et morales avaient subi une atteinte réelle, qu’il n’avait pas eu la pleine conscience de ce qu’il avait fait, et qu’il n’en pouvait être complètement responsable.
J’ai eu également à visiter avec M. Lasègue un autre de ces alcoolisants qui, sans être ivre et sans provocation, avait frappé d’un coup de couteau une femme avec laquelle il vivait. Après quelque temps de séjour en prison, nous avons vu se réveiller chez lui le sentiment amer et vrai de la situation et de la dégradation dans laquelle il était tombé. C’était un ouvrier mécanicien, intelligent et gagnant bien sa vie, qui peu à peu entraîné par une liaison crapuleuse avec une fille publique, s’était laissé aller à l’ivrognerie. Il était devenu taciturne et sombre, et ne sortait de son silence et de son abrutissement que pour se livrer à des violences dont il avait à peine conscience. L’influence salutaire qu’exercèrent sur ses dispositions morales, l’isolement et le changement d’habitudes, est un fait capital, non-seulement au point de vue moral, mais encore comme indice très -important de cet état mental particulier que le médecin légiste peut avoir à apprécier chez les alcoolisai! ts, et que M. Morel a su très-bien caractériser dans un très-bon rapport qui avait pour objet un vieillard incendiaire, ivrogne et méchant, mais non aliéné et nullement dominé par une impulsion instinctive (1).
Hypocondriaques.
Certains hypocondriaques non aliénés chez lesquels les préoccupations de leur santé physique ont fini par altérer profondément les facultés affectives, peuvent par moments, sous l’influence d’une violente contrariété ou d’une tension d’esprit exagérée, arriver à un véritable état d’aberration, à une sorte d’inconscience d’où peuvent résulter des
(1) Morel. Rapport médico-légal. (Ann. médico-pxycholog. 3e s^rie, t. I, p. 267, avril 1855).