‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 2)Chapitre 23 sur 88 · HYPOCONDRIAQUES · texte numérisé non relu

HYPOCONDRIAQUES

actes plus ou moins insensés, des violences même dont ils ne sont réellement pas responsables (1).

Si rares que soient ces cas, ils n’en méritent pas moins de fixer l’attention du médecin expert, et j’en ai rencontré dans ma pratique médico-légale qui ne laissaient pas de place au doute. Il suffira d’en rappeler quelques exemples pour en faire comprendre le caractère.

Une vieille fille avait été renversée par une voiture, et cet accident n’avait eu d’autres suites que des contusions sans gravité. Elle avait reçu une indemnité très-équitablement fixée par le tribunal, conformément aux conclusions d’un certificat de M. le docteur R. Marjolin et d’un rapport de moi. Mais ne se trouvant pas satisfaite, et attribuant à sa chute toutes les indispositions, tous les malaises qu’elle éprouvait, elle poursuivit pendant plus de dix ans, par toutes les voies judiciaires la réparation d’un dommage chimérique : et comme elle attribuait au témoignage des médecins les échecs répétés qu’elle essuyait dans toutes ses prétentions, elle finit par nous prendre à partie mon honorable confrère et moi. N’ayant pu trouver ni un avoué pour poursuivre, ni même un huissier pour nous signifier une assignation, elle alla jusqu’à s’adresser, non moins vainement mais sans se lasser, au syndic pour lui demander la désignation d’office d’un huissier pris à l’assistance judiciaire, donnant ainsi la mesure de l'altération des facultés qu’avait amenée chez elle l’exagération d’une disposition hypocondriaque.

Un homme âgé de quarante-neuf ans, malade depuis cinq ans de calculs biliaires qui déterminaient des crises douloureuses d’une grande violence, était devenu triste et sombre et vivait dans un isolement absolu. Il était receveur de l’ enregistrement et avait toujours eu dans son administration des notes excellentes, lorsqu’un déficit d’une vingtaine de mille francs fut découvert dans sa caisse. Il fut

1) Esquimol. Exposé de l’étal psychique d’une femme hypocondriaque. (Ann. d’hyg. publ. et de méd. lég série, t. XVII, p. 197).

établi qu’il avait détourné ccs sommes, sans qu'il put en rendre compte; et l’état de sa sauLé physique, le trouble que cet état avait déterminé dans’ses facultés intellectuelles et morales, parut être la cause réelle de l’acte coupable auquel il s’était laissé entraîner.

Enfin je citerai le fait d’un étudiant en médecine, d’un âge déjà avancé, en proie à une affection nerveuse hypocondriaque qui n'altérait pas habituellement ses facultés. Refusé à un examen, il se rendit chez un de ses juges et lui demanda de revenir sur la décision qui le frappait ; puis n’obtenant pas ce qu’il désirait, il se laissa emporter jusqu’à menacer l’examinateur d’un pistolet dont il était armé. Je fus chargé par le juge d’instruction d’examiner ce pauvre garçon chez lequel je reconnus sans peine qu’un accès d’exaltation maladive avait éclaté sous l’influence des prédispositions que je viens d’indiquer, et notamment de la fatigue causée par un travail excessif ainsi que du désespoir que lui avait fait éprouver son échec. A mon avis ce jeune homme ne pouvait être considéré comme responsable de l’acte de violence auquel il s’était livré et qui ne devait être imputé qu’au trouble momentané de sa raison et à l’emportement morbide qui en avait été la conséquence. Je faisais remarquer en même temps que, comme cela arrive à la suite des impulsions irrésistibles et instinctives, le malade avait recouvré la plénitude de ses facultés et le calme le plus parfait, qu’il n’y avait pas lieu par conséquent de le maintenir séquestré. Je fus assez heureux pour voir cet avis complètement adopté par l’honorable magistrat qui m’avait chargé d’examiner l’état mental du pauvre étudiant.

Il existe une variété d’hypocondriaques qui appartiennent bien légitimement à cette forme de la folie, que l’on a appelée folie raisonnante, et qui offre pour caractère essentiel la maladie du doute , suivant l'expression juste de Falret père et pour trait prédominant la crainte du contact des objets extérieurs. Les exemples de cette aliénation partielle ne sont pas rares. Tous les médecins aliénistes en ont rencontré et pour ma part j’en ai vu plusieurs que

HYSTERIQUES

j’ai cités déjà en parlant des troubles des facultés affectives. M. Jules Falret en a esquissé une image fidèle (I). « Ces malades sont tellement dominés par des craintes diverses qui existent chez eux pendant le jour et pendant la nuit, que ces préoccupations réagissent incessammfent et delà manière la plus pénible sur tous les détails de leur existence et les empêchent de vivre de la vie commune. Aussi ils emploient un temps considérable pour faire leur toilette, pour se décider à se mettre à table et ils redoutent même de porter les aliments à la bouche. Ils ont peur de marcher dans la crainte de fouler le sol avec leurs pieds ; ils évitent le voisinage des autres hommes pour ne pas leur donner la main, ou pour ne pas frôler leurs vêtements; ils fuient en un mot le contact de tous les objets extérieurs; enfin ils ne consentent à toucher le bouton d’une porte pour l’ouvrir qu’à la condition de se servir de leur mouchoir, du pan de leur habit ou de leur robe. Quand on n’a pas reçu les confidences de ces malades on ne peut se faire une idée exacte de la multiplicité des craintes qu’enfante leur imagination en délire et les conséquences variées qu’elles entraînent dans les faits les plus insignifiants de la vie de chaque jour. Ont-ils touché involontairement un objet quelconque avec leurs mains ou une portion de leur vêtement, ils se hâtent de quitter ce vêtement ou bien de se laver les mains, et une grande partie de leur temps se passe ainsi dans des lavages sans cesse répétés. » Pour ces individus M. Jules Falret, partisan si résolu de l’incapacité et de l’irresponsabilité absolues de tous les aliénés quels que soient la forme et le degré de la folie, reconnaît qu’il y a peut-être lieu de faire quelque réserve, et que l’on pourrait être en droit de faire valider un testament rédigé par eux.

Hystériques.

Comme l’épilepsie, dont elle peut à bon droit être rapprochée sous ce point de vue, l’hystérie compliquée d’aliéna-

(1) J. Falret. Loc. cil. p. 40.

lion mentale constitue une forme spéciale de la folie; comme l’épilepsie elle atteint la volonté, altère les facultés morales et provoque des impulsions instinctives que le médecin légiste a le devoir d’étudier avec un soin tout particulier.

La folie hystérique proprement dite se développe surtout chez les femmes atteintes d’hystérie non convulsive à l’occasion de quelque émotion vive, d’une affection contrariée ou d’un violent chagrin, quelquefois aussi sous l’influence de causes purement physiques, telles qu’une affection des organes sexuels, un trouble de la menstruation, ou même la grossesse et l’état puerpéral. Elle est caractérisée tantôt par un délire érotique et une grande agitation, tantôt par une incohérence d’idées et de paroles et une loquacité extrême ou par une mélancolie sombre, un besoin de solitude, des pleurs sans motifs, des plaintes ou des chants langoureux. Les attaques de délire affectent souvent une marche périodique et reviennent, par exemple, soit à chaque époque menstruelle, soit à des époques variables.

Les dispositions érotiques des hystériques, aliénées ou non (1), méritent de nous arrêter un instant, car il importe de ne pas tomber à cet égard dans les erreurs et les exagérations qui ont cours non-seulement dans l’opinion du monde, mais même dans la science. Il faut distinguer d’une part la nymphomanie, véritable fureur utérine (2), excitation morbide des organes génitaux, et, d’une autre part, le dérèglement de l’imagination et des sens, les habitudes vicieuses ou même simplement l’ardeur naturelle d’un tempérament exalté, et enfin la forme érotique que prend assez souvent le désordre intellectuel chez des folles d’ailleurs atteintes de délire général. Quoiqu’il en soit, ces dispositions que quelques auteurs ont aujourd’hui trop de tendance

(1) F. Voisin. Des causes morales et physiques des maladies mentales et de quelques autres affections nerveuses telles que l’hystérie, la nymphomanie, la salyriasis. Paris, 1826.

(2) H. Bavard. De Vutèromanic ( Thèse de la Faculté de médecine Pans. 1835.

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à restreindre et à effacer (I) sont un des signes sinon constants, du moins essentiels et importants de l' influence qu’exerce l’hystérie sur l’état mental et sur les facultés morales des femmes. Elles ne peuvent être négligées par le médecin légiste qui aura plus d’une fois à en constater les effets variés et les degrés divers.

Bien qu’on ait observé une exaltation singulière de la sensibilité générale aux deux extrêmes de la vie, avant la puberté, dans la première enfance même, comme dans la vieillesse la plus avancée, ces faits restent exceptionnels, et on les rencontre plus spécialement aux époques critiques de la vie de la femme, celle où apparaît et celle où cesse le flux menstruel. Dans tous les cas, il faut voir là le plus souvent la conséquence d’une prédisposition organique presque toujours très-marquée qui constituerait ce que l’on a appelé assez grossièrement le tempérament génital et qui coïnciderait assez fréquemment avec un ensemble de caractères physiques particuliers, notamment la prédominance du système nerveux, les muscles charnus et développés,' l’ embonpoint médiocre, les poils noirs et très-abondants, une physionomie expressive et mobile, la bouche grande, les lèvres épaisses et d’un rouge vif, les dents blanches, quelquefois les formes très-accusées, surtout dans les parties où le sexe se révèle.

Tantôt préparée depuis longtemps par un penchant extraordinaire aux plaisirs vénériens, une imagination lascive et des besoins physiques immodérés ou par une passion longtemps contenue, la folie hystérique nymphomaniaque se déclare soit dans le temps du veuvage, soit à l’approche des règles et s’annonce par une chaleur vive, un état de spasme, une tension avec prurit dans les organes génitaux et vers les seins, des douleurs sourdes dans les lombes et quelquefois un écoulement vaginal assez abondant. La malade ne peut rester assise, parce que la chaleur irrite davan-

'b Mobeait de Tours. Traité 'pratique de la folie névropathique, ^vulgo -hystérique). Paris, 1869.

Tardieu. — Folie.

tage les parties génitales : elle est obligée de marcher lentement en écartant les jambes, afin d’éviter le froissement des parties. Tout mouvement, tout contact répond à l’utérus. En meme temps, les désirs les plus violents se font sentir: l’imagination s’enflamme; le teint, les yeux s’animent; mais cette ardeur fait place à des moments d’abattement et de tristesse ; le visage rougit et pâlit tour à tour. La raison, le devoir, la' pudeur luttent avec effort contre le désordre des sens ; et si les femmes parviennent le plus souvent à dissimuler à tous les yeux le feu qui les consume, elles ne peuvent cependant résister complètement à leurs désirs et cherchent dans des attouchements solitaires un soulagement insuffisant et éphémère. Si leurs besoins peuvent être satisfaits ou si l’influence salutaire d’une contrainte morale énergique se fait sentir, l’excitation maladive peut s’arrêter à ces premiers symptômes, mais dans bien des cas la femme n’est plus maîtresse d’elle-même. Son maintien, ses paroles, ses gestes expriment publiquement les idées qui l’obsèdent. La vue d’un homme exalte les désirs et détermine un spasme voluptueux dans les organes génitaux. Au mépris des principes et des habitudes d'honnêteté les plus invétérées, des sentiments religieux les plus sincères, la malade se livre au premier venu, recherche même souvent les embrassements des personnes de son sexe ; on en voit enfin abandonner parents, famille et aller demander à la prostitution un remède encore impuissant à la triste fureur qui domine leurs sens et leur raison. Quelques-unes, honteuses de leurs propres excès, se réfugient dans le suicide; d’autres succombent épuisées par les horribles transports de paroxysmes furieux auxquels succèdent un abattement et une prostration dont elles ne peuvent se relever. On a vu quelquefois une grossesse faire cesser, au moins pour un temps, les penchants érotiques des hystériques. Esquirol cite le fait d’une idiote de la Salpêtrière qui se livrait aux travaux grossiers de la maison, il lui arriva plusieurs fois qu’après avoir gagné quelques sous, elle allait les porter à un ouvrier, s’abandonnait à sa brutalité et, dès qu’elle était enceinte, ne

retournait pi us vers lui. Des faits encore plus significatifs sont rapportés par le Dr Ménard de Lunei (I) cité par Marcé, celui surtout d’une jeune personne saisie aussitôt après ses noces d’une vraie manie érotique qui lui fit commettre les actions les plus indécentes. Elle ressemait vers les parties génitales un prurit continuel et plein de volupté. Les caresses de son mari ne pouvant la satisfaire, elle éprouvait les plus vifs désirs de se livrer à la prostitution. Cet état dura deux ou trois mois au bout desquels elle devint enceinte et recouvra pour toujours sa tranquillité.

La folie hystérique est le point de départ de ces faits singuliers de démonopathie, de démonolâtrie, ou de possession qui ont été observés à différentes époques (2) et même de nos jours (3) sous la forme de véritables épidémies, dans les cloîtres, dans les maisons destinées à l’éducation des jeunes filles et qui ont rendu si tristement célèbres les Ursulines de Loudun et les religieuses de Louviers. Tout près de nous, dans un couvent du département de la Somme et dans un coin reculé de la Savoie, la démonopathie hystérique a reparu. Ce n’est pas ici le lieu de nous étendre suites faits de ce genre qu’il suffit de rappeler à la mémoire du médecin légiste, et qui sont intéressantes surtout au point de vue de la contagion morale qui les propage.

Mais en dehors des accès de fureur ou de délire, le signe vraiment dominant de cette' forme de la folie, c’est la perversion des facultés affectives et de la sensibilité qui entraîne les hystériques à des actes involontaires et inconscients, les plus bizarres et les plus déraisonnables ou même tout à fait répréhensibles et criminels. Un trait commun les caractérise, c’est la simulation instinctive, le besoin invétéré et incessant de mentir sans intérêt, sans objet, uniquement pour mentir, et cela non-seulement en paroles, mais encore en actions, par une sorte de mise en scène, où l’imagination

(1) Ménard de Lunel. Journal de mèd. et de chirurg. prat. 1834.

(2) Calmeil. Loc. cil.

(3) A. Constant. Relation sur une épidémie d’ hyst&ro-dèmonopalhie observée en 1861. Paris, 18G3.

A PI’IiECIATlON DE CHAQUE GEN HE DE FOLIE.

joue le principal rôle, enfante les péripéties les plus inconcevables et se porte parfois aux extrémités les plus funestes.

On a vu tout récemment dans un couvent de Gascogne, une jeune fille se dire victime de tortures et de violences inouïes, et son père abusé porter devant la justice une dénonciation dont il se repentit si violemment plus tard qu'il mit fin à ses jours. Triste effet de la folie hystérique méconnue.

Une fille hystérique adonnée jusque-là à des pratiques exagérées do dévotion, et se livrant sur elle-même à des mortifications ascétiques, à des flagellations violentes, saisit un jour ses ciseaux et se fait sur tout le corps plus de six cents incisions. Puis elle soutient que ces blessures sont l’œuvre d’un individu quia voulu la violer. Mise en présence d’un médecin expérimenté et de grand sens, le Dr Toulmouche (de Rennes), et pressée par lui, elle ne tarde pas à lui confesser qu’elle s’était volontairement fait de légères coupures partout où ses ciseaux avaient pu atteindre, et cette singulière comédie avait précédé de peu une attaque d’hystérie très-caractérisée (1).

Une autre, par un mensonge du même genre mais dont les conséquences ont été plus graves, a fait retenir en prison pendant plus d’une année deux pauvres garçons qu’elle avait accusés non- seulement de lui avoir fait violence, mais encore de lui avoir introduit dans le corps, dans le Vagin et à plusieurs reprises des cailloux, des morceaux de bois et de fer, que l’on en retirait en effet, non sans lui causer de vives douleurs. A la suite de cette opération , elle tomba dans des attaques convulsives dont elle ne sortit que paralysée en apparence complètement. On l avait fait entrer à l’hôpital afin de pouvoir mieux l’observer. Mais là encore elle réussit à tromper la surveillance dont elle était l’objet. Outre la paralysie, elle Simulait une constipation absolue,

(l) Toulmouche. Consultations médico-légales sur deux cas assez rares d' aberration mentale (Ann. d'hygiène publ. et de médec. lég. lre série, t. T, p. 124. Paris, 1853).

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une suppression complète de toute évacuation : elle avait simplement introduit dans sa paillasse les matières qu’elle rendait en cachette et que l’on y retrouva plus tard aplaties et desséchées. Elle mit ainsi en défaut la loyauté d’un médecin honorable et instruit qui, convaincu de sa sincérité, crut pouvoir attester les violences dont elle se disait victime. C’est à un confrère mieux inspiré, M. le Dr Merland, qu’après beaucoup d’efforts et après avoir comparu en justice, les deux jeunes gens accusés durent de voir leur innocence reconnue (1) et d’échapper à cette manœuvre épouvantable ourdie contre eux par le mensonge et la perversité d’une folle hystérique.

Dans d'autres circonstances on voit ces malheureuses se livrer gratuitement à des actes irréfléchis et bizarres qui rappellent ceux des épileptiques. C’est ainsi qu’une jeune fille très-bien née, pour se punir du péché d’orgueil, et ne se laissant pas convaincre par les conseils du Directeur éclairé, qui combattait ses scrupules exagérés, quitte un jour la maison paternelle, change ses habits pour des haillons de chiffonnière, se procure les attributs de son nouveau métier et l’exerce pendant toute une semaine dans les rues de "Paris.

Le caractère des actes commis par les hystériques n’est pas toujours aussi facile à déterminer : c’est en combinant le mensonge qui leur est naturel, avec l’altération de leurs facultés affectives qu’elles arrivent à des actes qui tout en paraissant le fruit d’une affection et d’une intention coupables sont cependant l’effet d’une perversion instinctive de la volonté qui atténue considérablement, si elle ne l’annule, la responsabilité de certaines filles hystériques. Je n’en connais pas d’exemple plus frappant que celui de cette jeune fille dont on n’a peut-être pas oublié l’histoire, et qui, en plein jour, au milieu du jardin des Tuileries, enleva l’enfant d un magistrat de Paris. C’était tout un roman absurde né

M Mert.and. Singulière affaire de simulation (Ann. d'hgg. ei de mêüec. lég. ‘2e série. Paris, 18Gi, t. XXTT, p. 141).

dans celle tète de seize ans, qui voulait simuler une maternité pour se faire épouser par un garçon à qui elle s’était livrée et qui avait brutalement refusé de réparer sa faute. Ayant réussi à éloigner la nourrice après s’être fait remettre l’enfant, elle s’était enfuie emportant ce pauvre petit dont elle avait été bien vite fort embarrassée. De retour dans sa province, elle l’avait confié à une matrone ; mais le bruit que cet enlèvement inexplicable avait fait, rendit facile et prompte la découverte de l’enfant qui fut rendu au.bout de quarantehuit heures à ses parents éplorés. La fille, coupable tout au moins de leur avoir causé une épouvantable douleur, fut arrêtée et mise en jugement. Chargé d’éclairer la justice dans cette affaire étrange, je trouvais une fille très-forte et très-brune, à système pileux très-dé veloppé, formée à douze ans et demi et toujours bien réglée, mais en proie depuis plus d’une année à une affection nerveuse manifestement de nature hystérique, caractérisée par des attaques convulsives, des étouffements, des palpitations, de l’anesthésie, et, dans certains points, des douleurs névralgiques térébrantes. Son intelligence paraissait du reste très-nette; sa tenue était convenable et nullement affectée : elle se décida à grand’ peine à faire des aveux mais finit par les faire très-complets et par raconter le plan fort compliqué qu’elle avait inventé. Je constatai de plus une défloration déjà ancienne. Sans trace d’accouchement ni de débauche habituelle. Elle n’avait du reste pas même essayé de simuler une grossesse que sa taille n’avait jamais permis de supposer. Je ne conclus pas, connue on me le fit dire pour attaquer plus facilement l’opinion soutenue par moi devant la Cour d’Assises, que cette jeune fille devait être considérée comme tout à fait irresponsable. Mais après avoir établi qu’elle était déflorée et n’avait jamais été mère, je déclarai qu’elle présentait à un haut degré tous les signes d’une affection hystérique; que cette maladie n’avait nullement altéré ses facultés intellectuelles, mais qu’elle était de nature à influer puissamment sur son imagination et par suite sur ses actes. On se souvient qu’elle fut acquittée..

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M . îe Dr Legrand du Saul le dans un article plein d’intérêt et d’une grande justesse de vues (1) qui lui a été inspiré par le lait même que je viens de rapporter, se prononce dans le même sens que moi et admet très-explicitement l’atténuation mais non l’abolition de la culpabilité et de la responsabilité des hystériques du genre de celles dont je viens de parler. Il raconte à ce sujet que le Journal dont il est un des rédacteurs les plus distingués reçut , il y a quelques années, une demande de consultation dans les circonstances suivantes : une jeune fille de vingt ans reconnue hystérique, accusa un officier de santé de l’avoir violée un soir dans son cabinet. Ce médecin, tout en niant le fait, essaya de se retrancher derrière le peu de confiance que devait inspirei le témoignage d’une hystérique. M. le DrBrochin, rédacteur en chef et M. Legrand du Saillie ne crurent pas devoir appuyer de leur autorité une pareille doctrine; et en fait le médecin fut reconnu coupable. Je n’admets pas plus que ces honorables confrères, je tiens à le répéter, l’irresponsabilité absolue des hystériques, mais je me défie de leur perversité instinctive, de leur propension irrésistible au mensonge et des impulsions morbides auxquelles elles ne sont pas toujours libres de se soustraire.

J’ai eu plus d’une fois à examiner l'état mental de femmes qui sous cette influence s’étaient laissées entraîner à des vols qu’aucun autre mobile ne pouvait expliquer. Un juge d’instruction m’écrivait, il y a dix ans, la lettre suivante : <( Une femme G. qui est dans un état voisin de la fortune, dans une grande aisance, dans tous les cas, s’est laissée tenter par un coupon de drap et l’a volé. Les explications fournies au sergent de ville qui l’a arrêtée, au commissaire de police qui l’a interrogée , à moi-même , m’o.nt prouvé que cette femme est âpre du bien d’autrui, qu’elle n’est pas folle du tout. Cependant un docteur ayant fourni un certi-

(1) Legrand du Saui.le. Elude médico-légale sur l hystérie et sur le degré de responsabilité des hystériques et des aliénés devant la loi, à l'occasion d’un procès récent ( Gazelle des hôpitaux, décembre 1850,

168 APPRÉCIATION DE CHAQUE GENRE DE l’OLIE.

ücat, j’ai cru devoir vous prier de la voir et de me dire votre opinion sur ses penchants. Sont-ils le résultat d’un dérangement des facultés? .» On voit quelle était l’impression première du magistrat, mais il est hon que l’expert la connaisse, il ne doit pas s’en préoccuper autrement que pour redoubler d'attention et apporter plus de soins encore à faire la lumière et à convaincre le juge. Dans ce cas particulier je me trouvai en présence d’une femme encore jeune affectée depuis de longues années d’hystérie confirmée, comptant trois aliénés dans sa famille du côté paternel. Elle est accouchée, il y a trois mois; a nourri pendant huit ou dix jours et a cessé parce que cela l’ennuyait. Elle parle avec lenteur, a parfois des absences, et présente dans une moitié du corps une agitation chronique. Elle avait reçu récemment une lettre annonçant que son enfant était malade en nourrice, et en avait ressenti une sorte de révolution à la suite de laquelle elle était partie sans savoir où elle allait. Ses réponses touchant le fait qui lui est imputé, sont évasives et mensongères. Mais elle se montre fort peu émue des conséquences qu’il peut avoir. J’ai insisté sur ces signes évidents d’un trouble des facultés et le juge se rangeant à cette opinion rendit une ordonnance ■ de nonlieu.

J’ai été moins heureux, quoique tout aussi convaincu à l’occasion d’une jeune femme appartenant à une famille honorable et dans l’aisance qui devait comparaître devant le tribunal correctionnel d’Amiens sous l’inculpation de vols nombreux. Des avis contradictoires avaient été émis sur son état mental par divers médecins, les uns affirmant, lesautres repoussant la kleptomanie. A la demande de l’honorable et habile défenseur de cette dame, M. Gustave Dubois, je pris connaissance de la procédure et donnai un avis dans lequel je ne me plaçai pas au point de vue de la monomanie inadmissible du vol, mais des impulsions instinctives que l’hystérie provoque et explique. Les premiers experts avaient été induits en erreur précisément parce qu’ils cherchaient un délire qui n’existait à aucun degré ; ils s etonnaien t

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des réponses pertinentes delà prévenue, et allaient jusqu’à voir dans sa tristesse, dans l’abattement de son attitude, et dans sa recherche de la solitude qui contrastaient suivant eux avec l’intégrité du sommeil et de l’appétit, des preuves de simulation de la folie. Or cette jeune femme s’est formée tard et n’a jamais eu de régularité dans ses époques menstruelles, qui sont restées quelquefois supprimées pendant trois ou quatre mois. Elle a toujours été sujette à des maux de tête, à des étouffements, à des spasmes qui redoublaient au moment des règles. Son sommeil était souvent troublé par des cauchemars, par des réveils en sursaut et même par des accès de somnambulisme. Mariée à 21 ans, sa santé n’est pas devenue plus régulière, elle croit avoir fait une fausse couche. C’est seulement après cette époque qu’elle a commencé à se livrer au vol sous l’influence non pas seulement d’une tentation instantanée, mais d’une obsession constante, ne pensant qu’à cela et sans cesse prête à recommencer. L’intelligence de cette jeune femme est bornée, mais elle est, au dire de son mari, d’une grande sensualité, agitée par des désirs très-violents, qu’il se déclare incapable de satisfaire toujours. Je constate en outre des palpitations très-fortes avec un bruit de souffle chloro-anémique ; et j’apprends qu’il y a eu dans la ligne paternelle un aliéné. Les objets volés consistaient principalement en étoffes, en effets d’habillement, en châles, enfin en nombreux vêtements d’homme. Pour moi il n’était pas douteux que la pauvre femme ne fût un type d’hystérique sujette à des impulsions morbides et n’ayant agi que sous l’influence d’une perversion des instincts et de la volonté. Mais je ne pus faire partager cette manière de voir par les juges qui prononcèrent une condamnation d’ailleurs minime.

M. le Dr Motet dont j’ai tant de fois eu l’occasion d’apprécier l’excellent esprit et le talent d’observation, a publié récemment (1) un fait extrêmement curieux d’hystérie avec

(I) A. Motkt. [{apport mnlico-lifj al. Faiblesse intellectuelle. Hérédité ( Annales médico-psychologiques. 5e série, t, VI. p. 3GS). v

impulsion au vol dont l’analyse très-fine à laquelle il s’est livré a fait ressortir d’une façon lumineuse le véritable caractère. Il s’agit d’une femme de 31 ans. « Son père est mort aliéné. Dès son enfance, elle a été sujette à des accidents nerveux parmi lesquels les troubles du sommeil paraissent avoir tenu la plus grande place. Plus tard sa sensibilité affective s’exalte outre mesure ; elle a de plus avec une intelligence très-active des déterminations hardies que suivent de près de profondes défaillances. Elle a (T ellemême une opinion très-haute et bientôt elle doute de tout qt avec une mobilité dont on retrouve à chaque instant la trace, elle ne peut mener à bien aucune des entreprises qu’elle a commencées. Chez elle tout est désordre et dans les actes incriminés eux-mêmes, on peut reconnaître les caractères propres aux actes irréfléchis. Elle entasse dans son armoire les objets qui l’ont attirée, qu’elle a désirés, dont elle s’est emparée avec habileté peut-être, mais avec une absence complète de discernement. Elle ne tire pas profit de ses larcins; ils s’accumulent chez elle ; à peine a-t-elle satisfait l’impulsion qui la domine, qu’il se fait en elle, ce qui se produit chez tous ces malades, le calme, le repos et aussi l’oubh. l/enquête a révélé la présence de neuf châles qui n’avaient pas servi, de cinq corsets, de dix-neuf ûlets, de chemises de batiste, de coupons, de dentelles^ et de guipures etc.; on eut- pu y ajouter encore un nombre considérable d’autres objets qu’elle avait payés et dont l’inutilité n’était que trop facile à démontrer. » M. Motet conclut, avec toute raison, que cette jeune femme est une malade chez laquelle les troubles nerveux ne sont pas arrivés à un degré d’intensité tel que la folie proprement dite, c’est-à-dire un état continu de délire, en ait été la conséquence ; mais chez laquelle ces troubles ont porté une atteinte profonde à l’exercice normal des facultés intellectuelles. C’est là, à n’en pas douter, une de ces hystériques livrées sans défense à toutes les sollicitations instinctives, et qui ne peuvent être considérées comme responsables des actes délictueux ou criminels quelles commettent.

Ces faits et d’autres encore justifient les mesures prises

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parfois avec une apparence d’arbitraire à l’égard de certaines hystériques, et je ne crois pas sans intérêt de citer ici une note rédigée pour moi par le magistrat dirigeant le parquet du tribunal de la Seine à l’occasion d’un fait de ce genre, note irès-curieuse et qui contient plus d'un enseignement. « Mme N. n’est point aliénée, elle est hystérique. Appartenant à une famille honorable et aisée, mariée il y a environ seize ans à un magistrat, d’incroyables désordres de conduite déterminèrent son mari à la placer dans une maison de santé. Elle était alors enceinte des œuvres d’un domestique ou jardinier, du moins on le croyait, et l’enfant dont elle est accouchée dans l’établissement n’a vécu que quelques mois. Mme N. ne parait pas avoir réclamé alors sa mise en liberté, comprenant sa situation et désireuse elle-même que le silence se fasse autour de son nom. Depuis elle a demandé plusieurs fois sa sortie, et sa lucidité d’esprit est telle, ses raisonnements sont si convenablement déduits qu’il semble impossible de permettre plus longtemps son maintien dans une maison d’aliénés. Toutefois son mari est effrayé de la pensée de cette mise en liberté annoncée ; sa mère et surtout son père ne paraissent pas très-désireux d’assumer la responsabilité de la garder auprès d’eux et de veiller sur sa conduite. Enfin la directrice de l’établissement où elle est maintenant retenue, la considère comme toujours en proie à sa funeste maladie ; et si cette dame insiste beaucoup en ce moment sur la mise en liberté ou la translation dans une autre maison, c’est à cause de la surveillance constante qu’elle est obligée d’exercer sur sa pensionnaire, à raison de la présence de plusieurs ouvriers dans l’établissement. La mission confiée à M. le Dr Tardieu a pour objet de constater l’état actuel de MmeN., particulièrement au point de vue de la maladie spéciale dont elle est atteinte. Avant de prendre un parti définitif, le parquet, suffisamment édifié sur l’état mental de Mme N., désire être renseigné d’une manière précise sur son état particulier de maladie, sur le plus ou moins de désordre que ce mal peut amener dans les facultés mentales et sur les plus ou moins d’incon-

vénients qui peuvent en résulter au point de vue de la vie libre et des relations du monde. » Je vis cette dame âgée alors de 42 ans, elle présentait au plus haut degré les caractères de la l'olie hystérique sans aliénation, et le maintien dans la maison de santé, la surveillance et les soins spéciaux qu’elle y trouvait étaient bien évidemment les seuls moyens de la protéger contre elle-même et contre les entraînements coupables du mal qui la dominait.

Ces entraînements en effet n’ont ni frein ni limites et il est impossible d’en prévoir même la portée. 11 me reste à citer un dernier exemple qui en fournira une preuve vraiment terrible. Il s’agit d’une jeune femme approchant de la trentième année, d’une merveilleuse beauté et appartenant à l’une des plus grandes et des plus riches familles de l’aristocratie autrichienne. Ayant depuis longtemps quitté son pays et rompu avec tous les siens que son caractère indomptable et le désordre de sa conduite avaient lassés, elle en était arrivée à ce point qu’une demande fut adressée par voie diplomatique à l’autorité française pour la faire reconduire à Vienne où elle serait soumise au traitement que son état mental paraissait exiger. Avant de faire droit à cette demande, l’administration voulut être elle-même éclairée sur cet état et chargea MM. Galmeil, Lasègue et moi de visiter cette jeune femme et de procéder à l'examen nécessaire pour se rendre compte de l’opportunité et de l’urgence des mesures dont elle devait être l’objet. Nous la trouvons misérablement installée dans une maison de très-médiocre apparence, et dans un état de saleté qui faisait le plus triste contraste avec l’air de noblesse et l’éclat répandus dans toute sa personne. Ses vêtements étaient sordides et ses cheveux admirables n’avaient pas été peignés depuis bien longtemps. Des documents authentiques qui nous avaient été communiqués et de son témoignage même, il résultait qu’elle menait une vie véritablement crapuleuse, allant prendre ses repas dans une gargotte et se prostituant aux marmitons, au garçon coiffeur, à tous les hommes que son cynisme et sa malpropreté ne repoussaient pas. Elle se refusait d’ailleurs à toute expli-

HYSTÉRIQUES

cation et son intelligence paraissait assez obtuse, quoique nullement aliénée. Cette abjection ne pouvait s’expliquer que par une perversion maladive liée à un état hystérique des plus caractérisés et justifiait surabondamment la demande de la famille entre les mains de laquelle elle fut remise sur notre avis unanime. Mais ce n'est pas tout ; près d’un an après, je suis chargé par la justice de faire l’autopsie d’un enfant nouveau-né qui venait d’être tué par sa mère. Je me rends dans l'hôtel garni où le crime avait eu lieu et l’on m’introduit dans la chambre même où était accouchée la mère qui s’en était rendu coupable. Quelle n’est pas ma stupéfaction lorsque je reconnais dans cette femme celle dont j’avais constaté quelques mois auparavant l’état mental. Elle avait, je ne sais comment, échappé à la surveillance de sa famille et était revenue à Paris reprendre sa vie de désordre. Une grossesse était survenue sans quelle s’en souciât le moins du monde et, quand était venu le jour de la délivrance, elle était accouchée seule et avait écrasé la tête de son enfant comme elle aurait fait d’un insecte incommode et avait jeté le cadavre dans son vase de nuit, sous le lit où il était encore lors de mon arrivée. Quant à elle, assise sur sa couche, demi-nue, souillée de sang, les cheveux épars, elle regardait tranquillement les officiers de police qui m’accompagnaient, sans songer à se soustraire aux regards ni à expliquer le meurtre de son enfant.

Que pourrais-je ajouter à un pareil tableau ? n’est-il pas de nature à enseigner au médecin légiste plus sûrement et plus éloquemment que les plus longues dissertations, à quei point peuvent être énergiques et funestes les impulsions instinctives, irrésistibles que subissent certaines femmes hystériques, et combien sont évidentes chez elles l’inconscience et l’irresponsabilité. Sans doute il n’y a rien d’absolu à cet égard, mais si, à la considération de l’acte en lui-même, on ajoute celle des dispositions morales et des signes caractéristiques de l’affection hystérique, on est assuré de se prononcer en toute sûreté et en pleine connaissance de cause. Ces signes en effet, je tiens à le répéter en terminant, ont

une valeur considérable au point de vue de la constatation médico-légale de l’état mental des hystériques. Et c’estpour ces malades surtout, ainsi que l’a très-justement fait remarquer un auteur dont les recherches originales ont éclairé plus d’un point de leur histoire, M. Moreau de Tours, c’est pour ces malades que l’élément physique ou, comme on dit aujourd’hui, l’élément somatique, c’est-à-dire les phénomènes nerveux précurseurs ou concomitants de l’hystérie et, circonstance non moins essentielle, l’hérédité névropathique acquièrent une importance que le médecin légiste, plus qu’aucun autre, a le plus grand intérêt à ne pas méconnaître.

Femmes enceintes.

J’ai énoncé dès le début, et j’ai tenu à mettre en lumière dans tout le cours de cette étude, cette vérité essentielle que la médecine légale, en ce qui touche la folie, a d’autres exigences et doit se laisser guider par d’autres principes que la nosologie. C’est pour y rester fidèle que je ne réunis pas sous le titre commun de folie puerpérale les faits relatifs aux femmes enceintes, aux nouvelles accouchées et aux nourrices. Pour peu que l’on veuille en effet rester attaché à la réalité des faits eux-mêmes , on est bien forcé de reconnaître que-la folie puerpérale a été constituée très-artificiellement, et que dans ses cadres beaucoup trop élargis on a fait entrer les états les plus divers et les plus complexes (1). Il est indispensable pour le médecin légiste de sortir de cette confusion et, de même qu’il n’a jamais à se prononcer que sur des cas particuliers, il est nécessaire de simplifier pourlui l’exposé des notions qu’il doit posséder et les faits sur lesquels il aura à exercer son appréciation. C’est pourquoi je parlerai d’abord et séparément de l’état de grossesse au point de vue du trouble qu’il peut apporter dans les dispositions mo-

(1) L. V. Marge. Traité de la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des nourrices; et considérations médico-légales qui se rattachent à ce sujet. Paris, 1858.

FEMMES EN CE r N TES.

raies et dans l’état mental des femmes. L’erreur de doctrine que je crois pouvoir reprocher au livre de Marcé est rachetée par une conscience de recherches et par une richesse d’observations que je mettrai à prolit dans l’étude de ce sujet.

C’est un fait vulgaire et qui, s’il a été exagéré dans l’opinion commune, n’en est pas moins très-réel et universellement reconnu que l’influence, parfois très -notable, qu’exerce la grossesse sur le système nerveux et, par suite, sur les facultés intellectuelles et morales de la femme. Si je répugne absolument aux doctrines d’une certaine école étrangère qui 'prétend ne voir dans toute espèce de folie, dans toute perversion instinctive, comme d’ailleurs dans tout mouvement volontaire et bientôt dans toute résolution humaine, une simple action réflexe, je suis loin de méconnaître les rapports étroits qui existent entre l’état organique de l’utérus et les déviations morales que l’on observe quelquefois durant la grossesse et qui sont analogues à ces cas de folie hystérique déterminée par une lésion de la matrice. La science possède un grand nombre de faits de ce genre qu’il n’y a pas lieu de reproduire ici.

L’influence de la grossesse se manifeste le plus ordinairement par un changement plus ou moins marqué, plus ou moins profond dans le caractère, l’humeur, et les impressions morales. Quelques femmes deviennent tristes, ne cessent de pleurer, d’autres éprouvent une sorte d’excitation, d’animation extraordinaire, des susceptibilités, des antipathies sans motifs, qui portent quelquefois sur les êtres les plus chers, attestent le trouble des facultés affectives. Chez celles qui ont déjà de grands enfants, la tristesse est parfois mêlée d’une sorte d’ennui et de honte; chez les plus jeunes, la crainte des douleurs de l’enfantement et la pensée de la mort prennent souvent le caractère d’une idée fixe.

C’est là le point de départ pour les femmes d’ailleurs prédisposées soit par leur constitution éminemment nerveuse, soit par un état hystérique antérieur, soit enfin par une disposition héréditaire, d’une véritable altération des facultés, d’une réelle aliénation mentale. Marcé a trouvé moins deprimipa-

res que de femmes ayant déjà eu un ou plusieurs enfants, et déjà avancées en âge, parmi les femmes devenues folles pendant leur grossesse. Ce sont là des cas de folie ordinaire,, habituellement de nature mélancolique, avec tendance quelquefois chez la femme enceinte à se détruire, elle et son enfant; ou encore de folie hystérique avec délire maniaque et penchants érotiques.

Mais ce qui nous intéresse davantage c’est la perversion des facultés morales et les impulsions instinctives que peut déterminer l’état de grossesse. Y a-t-il là autre chose qu’un préjugé populaire? Eusèbe de Salles nous apprend (1) qu’une loi de l’an III, abrogée lors de la rédaction du Gode, prescrivait qu’une femme prévenue de crime capital, ne put être mise en jugement avant que l’on eût constaté si elle n’était pas enceinte, et que l'oubli de cette visite fit casser un jugement de cour criminelle, non-seulement à cause des émotions qui pourraient compromettre la vie de l’enfant, mais encore parce que, dans cette situation, une femme pourrait ne pas avoir toute la présence d’esprit nécessaire à sa défense. Mais la législation n’a jamais été jusqu’à admettre que l'état de grossesse enchaînât ou abolit la liberté morale. Cependant il est incontestable que la femme enceinte peut être quelquefois entraînée par des appétits physiques auxquels elle ne sait pas résister, par des, envies, c’est le mot consacré, qu’elle satisfera malgré tout et par tous les moyens, même par le vol. C’est à cette catégorie de faits que je rattache ces actes de soustractions commis aux étalages des marchands de comestibles, des fruitiers, des charcutiers, des rôtisseurs par des femmes grosses, qui se sont laissées tenter par un beau fruit, une primeur, une pièce de choix, même lorsqu’elles auraient pu se les procurer à prix d’argent, comme cette dame riche dont parle Marcé(2), qui, étant enceinte, déroba une volaille dont le fumet et la vue avaient excité son envie. Le médecin appelé à apprécier

Cl) Eusèbe de Salues. Traité de médecine légale, p. 171.

(2) Marc. Loc. cit., t. 1T, p. 262.

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