‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 2)Chapitre 30 sur 88 · PAR BREVET D’INVENTION DES DECROTTEURS · texte numérisé non relu

PAR BREVET D’INVENTION DES DECROTTEURS

A Nisues, département du Gard, an 1838.

Fabrique du très-haut, très-puissant, très-excellent, très-généreux et très-luisant Cirage à la poire molle; par le citoyen BU- CHOZ-HILTON, dit la Poire molle, Ex-commandant en Chef les deux régiments des Volontaires de la Charte.

Prix courant, Savoir :

Pour les Prolétaires, 3 sous la boîte.

(Une grosse poire coûte d'avantage.)

La même boîte pour les particuliers, 1 fr.

La même boite pour les Députés de cette Chambre improstitué, 10 fr. avec espoir de diminution si leur conduite future la leur fait mériter.

La même boîte pour les très-nobles et puissants Seigneurs, les pairs de France, qui se sont vaillamment distingués dans le procèsmonstre, 10 francs : il y en a qui sont payés d’avantage à ne rien faire.

La même boîte pour les Ministres, 40 francs : cela n’est pas aussi cher qu’un Te Deum de 300,000 francs.

La même boite pour les Princes, très-illustres vainqueurs de la citadelle d’Anvers, de Mascara et de Constantine, 100 francs.

La même boite pour les Empereurs, les Rois, le Sultan et le Pape, son confrère, au grand rabais 500 francs.

Il est expressément défendu aux entreposeurs de ces précieux produits de la Poire molle, d’en vendre aux assomeurs de la Bastille, aux piqueurs du pont d’Arcole, aux braves de la rue Transnonin et du faubourg de Vèse à Lyon, et particulièrement à ces sales, dégoûtants et indécrotables électeurs qui ont nommé ces Députés les jésuites du juste-milieu.

Ce cirage est fait avec le sang et les os des satellites du Congo, Visigot et Russes, qui ont été tués en combattant contre les républicains.

Vivre libre de cirer ses souliers, ses bottes et même ses escarpins avec du cirage à la Poire molle ou mourir !

Le général Gérard, invisible les 27 et 28 juillet, reparut le 29, juste à temps pour recevoir son bâton de maréchal. Oh ! qu’il a admiiablement manoeuvré, ce sauveur de la patrie et combien sa cour te administration au département de la guerre lui fait honneur.

giand génie et très-illustre vainqueur de la citadelle d’Anvers, reçut une épée d’honneur du juste-milieu Belge, et Buchoz-Hilton

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r l'honneur de lui fabriquer du Cirage pour qu’il soit toujours brillant comme un astre.

Grâce au gobe-mouche. des Deux-Mondes avec sa meilleure des républiques, Buchoz-IIilton est dans la mélasse jusqu’au cou, et crèverait de faim sans son Cirage a la Poire molle.

Du temps de Charles X on se plaignait de l’infime police du fameux Mangin d’exécrable mémoire mais elle n’aurait pas arrêté ma voiture à Cirage et Encre à la Poire molle.

Le 8 mars 1833 la police Gisquet a arrêté ma voiture à Cirage et Encre à la Poire molle et lui a rendu les honneurs de la faire escorter par deux fusilhers et deux sergents de ville, à la préfecture, d’où je croyais qu’elle serait transférée au Conservatoire des Arts ou au Muséum.

Ces honneurs sont dus au citoyen Chose qui a daigné jeter un regard favorable sur ma voiture à Cirage et Encre à la Poire molle.

Célèbre Gisquet, quand rendras-tu mon Cirage et les Poires molles saisies par ta police?

' Quant au dessin publié dans la caricature française, sous le titre des Martyrs de la liberté et de la poire molle, il est impossible d’y saisir la trace d’une idée, sous ces traits grossiers et informes à travers cet étrange assemblage aussi bien que dans la légende qui l’accompagne on cherche en vain même une injure.

Nous aurons à revenir sur la correspondance de Buchoz dans sa prison.

2e Examen médical de Bachoz-Hilton. — Buchoz est un homme d’une haute stature, d’une constitution robuste. Son visage horriblement couturé par la petite vérole , sa barbe inculte et grisonnante, ses yeux dépourvus de cils lui donnent un aspect hideux ; son regard vif et pénétrant respire la défiauce. Son extérieur est plus que négligé, bien qu’annonçant un reste d’aisance; sa tenue est bonne; sa parole est libre et facile, et n’offre aucun embarras dans la prononciation. Il s’exprime en général assez bien et en termes à peu près corrects ; mais il y a toujours dans ses réponses, outre de nombreuses contradictions une intention visible de réticence , et une sorte d’affectation à cacher le fond de' sa pensée. Nous remarquons qu’il termine assez

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habituellement ses phrases par lin ricanement bruyant et répété ; il prodigue aussi volontiers les formules de serment et invoque à tout propos sa parole. Il cause d’ailleurs avec calme, ses idées se suivent assez bien, il semble se plaire à insister sur les épisodes les plus bizarres de son existence.

Les visites répétées que nous lui avons faites pendant son séjour à la Force et qui n’ont jamais duré moins d’une heure à une heure et demie, nous ont permis de l’entendre s’expliquer sur presque tous les faits que nous venons d’exposer. Nous l’avons pressé de questions qu’il savait éviter avec une grande subtilité. Nous rapporterons quelques-unes des principales réponses qu’il nous a faites.

Interrogé d’abord sur les motifs qui avaient pu le porter à se faire arrêter, Buchoz dit «qu’il a le plus violent désir, « qu’il a besoin de passer en jugement : il a eu déjà tant de « procès qu’il lui en faut encore un pour compléter les « autres. Du reste rien ne l’amuse autant que de paraître en « justice; il va là comme au spectacle. Il s’est fait également « à la vie de la prison au point de s’y trouver aussi bien « que chez lui. » Pour les lettres injurieuses et ordürières qu’il adresse à toutes les autorités, et au Roi lui-même, il les regarde « comme des plaisanteries inoffensives qui lui servaient à jeter sa colère sur le papier, lorsqu’il était exaspéré par les injustices dont il a été victime, et les vexations de la police. Il n’a d’ailleurs aucune haine particulière pour le Roi, ni pour personne. »

Il reprend son histoire depuis 1830 et raconte comment, pour ne pas le récompenser de ses services, M. Odilon Barrot, le maréchal Gérard, etc. l’ont accusé d’escroquerie, poursuivi et fait condamner. Il parle d’ailleurs de toutes ces circonstances sans amertume soit avec une sorte d’insouciance soit sur un ton d’ironie qu’il accompagne de son ricanement ordinaire. Il insiste sur les poursuites dont il a été l’objet de la part de la police qui n’a cessé de s’occuper de lui et de ses moindres actions. Ainsi « lors de l’attentat Quénisset, il a été interrogé par M. le chancelier qui lui a montré qu’on était instruit de toutes ses démarches même les plus in si-

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gnifianles , comme d’une empiète faite chez un boucher, du costume qu’il portait tel ou tel jour. On l’a persécuté de toutes les façons, dans ses droits de propriétaire au sujet de la maison qu’il possède à la barrière du Combat. On lui a interdit Je faire danser à la musette les chiffonniers et les Auvergnats auxquels il vendait à boire. Il ne s’est vengé que par ses lettre s au \ réfelde police. Pendant son absence, des ouvriers ayant laissé des outils sur la voie publique, il a été condamné pour contravention à une amende de 1 fr. qui, avec les frais s’est élevée à une vingtaine de francs et entraînait la contrainte par corps. C’est pour une somme si modique qu’il a été exproprié et que l’on vient de vendre judiciairement sa maison. Il en est enchanté: Cela manquait à son histoire ; être exproprié pour vingt francs, cela n’arrive pas à tout le monde. Il n’y a que lui pour de pareilles aventures. »

Nous continuons à laisser parler Buchoz-Hilton.

« Le jour même où les journaux annonçaient le prochain départ du Roi pour l’Angleterre, il reçut une lettre qui l’invitait à passer à la Préfecture. Il ne douta pas qu’on en voulût à sa liberté et se garda bien de se rendre à cet avis. Il se contenta de répondre par écrit qu’il n’avait pas l’habitude d’aller à la Préfecture, de peur qu’on ne le crût attaché à la police: le lendemain, de grand matin, le commissaire était chez lui avec une voiture et des gardes, et voulut l'emmener sous prétexte de donner des renseignements sur le vol de quelques brouettes enlevées dans le voisinage. Il refusa de suivre le commissaire qui se contenta de sa déclaration. Mais le soir son garçon de cave lui fit encore remarquer que des hommes rôdaient dans les environs et couraient les hauteurs des buttes Chaumont. Il les reconnut facilement pour des mouchards ; et voyant sa maison cernée, il se décida à fuir en escaladant les murs des maisons voisines. Il resta pendant quelques jours à Paris et se mit ensuite en route pour l’Angleterre. 11 marchait loin des chemins frayés, s’orientant comme il le pouvait, dormant le jour dans les bois, marchant la nuit, ne vivant que de laitage

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et évitant toutes les auberges, bien persuadé que son signalement était donné partout, qu’il était poursuivi et qu’une forte récompense était promise à qui l’arrêterait. Il en acquit la preuve : car, dans un petit village de Picardie, à une lieue en avant de la Fère, étant entré dans un cabaret, il entendit tout à coup battre la caisse, ce qu’il attribua d’abord à la présence d’une troupe de bateleurs qu'il venait de voir sur la place : mais il fut bientôt détrompé en entendant, à ce qu’il prétend, un crieur public annoncer que l’on eut à chercher et à arrêter partout où on le rencontrerait un nommé Bouchon , chef départi, etc. , dont suivait le signalement. Alors sur l’avertissement d’une servante et malgré la pluie qui tombait en abondance, il sortit et continua sa route. Il alla jusqu’à Ostende où il voulait s’embarquer. Mais là il rencontra un ancien employé de la prison où il avait été détenu en 1833, qui lui apprit que sa présence en Belgique était déjà signalée et son extradition demandée. Il revint alors sur ses pas et c’est, à Boulogne, qu’après un voyage de 150 lieues, et qui avait duré plus de trois semaines, il put s’embarquer sur un bateau de contrebandiers anglais.

« En Angleterre il a continué à être surveillé par la police. Il avait à sa suite une queue de mouchards anglais et français longue comme celle d’une comète et qui ne le quittait jamais. Il a reconnu des agents qu’il avait vus déjà autrefois.

Il ne peut pas dire en ce moment pourquoi il est revenu en France. Mais il veut un procès; il veut paraître en cour d’assises, il pensait bien qu’on l’arrêterait à Calais et a été très-étonné d’arriver à Paris sans empêchement. Il se réserve du reste de dire ses motifs devant le tribunal. C'est là sa défense. »

Buchoz interrogé par nous au sujet du commandement par huissier qu’il a fait faire sous le nom de Notlih (anagramme de Hilton), à l’un de ses débiteurs, il dit ne pouvoir répondre à ce sujet : « D’ailleurs, ajoute-t-il, Notlih pas mon nom, je ne sais rien, je n’ai rien fait. »

Il nous donne encore quelques détails extrêmement curieux sur son séjour à Nîmes. « Arrivé, sans un sou dans

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cette ville, qu’il avait choisie pour y passer son temps de surveillance, il y vécut (l’abord soutenu seulement par la charité de quelques anciennes connaissances. Il trouva ensuite à faire des dessins pour des architectes. Un jour qu’il passait près d’une salle de bal, il eut l'idée d’entrer et apprit que les musiciens composant l’orchestre recevaient dix francs par soirée. Se rappelant alors qu’il avait joué un peu de violon dans sa jeunesse, il y retourna le lendemain avant l'ouverture et pendant que le chef d’orchestre accordait son instrument, il se mit à lui jouer des contredanses datant de quarante ans, mais qui parurent toutes nouvelles. Il fut dès lors immédiatement engagé pour le café de la Jeune France. C’était la saison du carnaval et il gagna facilement de cette manière 50 ou 60 francs par semaine. L’été venu, il s’en allait dans les fêtes de village faire danser les paysans. Dans une de ses excursions, il rencontre des arpenteurs occupés au cadastre. Cela lui donne l’idée d’ajouter une nouvelle industrie à son état de ménétrier. Il avait été autrefois ingénieur civil à ce qu’il prétend ; il achète alors quelques instruments et s’en va dans la campagne son violon dans un sac, son équerre sur l’épaule, et s’offre aux paysans qui ont des terres à partager. Le métier lui réussit ; il s’élève en grade et fait bientôt des plans pour les particuliers, puis des projets d’architecture : et c’est sur ces entrefaites que le préfet de Nîmes lui refuse l’autorisation de se présenter au concours qui s’était ouvert pour le tracé d’un nouveau plan de la ville ; refus qui l’exaspéra et qui motiva les lettres nombreuses qu’il écrivit à ce sujet au préfet, au ministre, au roi lui-même. Sa position était alors assez bonne ; il avait repris des habitudes de sociélé ; il était abonné au théâtre. Des fièvres qu’il avait contractées dans la Camargue le rendirent assez malade; il consulta la Faculté de Montpellier, et comme on lui avait conseillé l’usage exclusif du lait il s’en alla acheter au marché un troupeau de dix ou douze chèvres, qu’on le vit dès lors conduire chaque jour lui-même hors de la ville dans les pâturages, ce qui lui valut le surnom de marchand de chèvres , gardeur de chèvres. Il était

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ainsi bien connu dans Nîmes ; et au théâtre où il passait ses soirées , son surnom, sa manie de se mettre en avant, les interpellations qu’il adressait publiquement au directeur amenèrent plusieurs fois des désordres qui nécessitèrent encore l’intervention de la police. »

A notre première visite Buchoz-Hilton parut s’inquiéter beaucoup de savoir qui nous étions. Gomme notre entrevue avait lieu à l’infirmerie, il se doutait bien que nous étions médecins, et se hâta de protester qu’il n’était ni malade, ni fou. 11 nous quitta en nous exprimant de nouveau son désir de paraître en justice et en nous déclarant qu’il ne dirait que devant un tribunal les choses qu’il avait cru devoir nous cacher.

C’est ce système qu’a toujours continué de soutenir Buchoz-Hilton dans nos visites subséquentes. Il s’attache à nous persuader que ses innombrables lettres remplies d’injures et de saletés -dégoûtantes ne sont que des plaisanteries. Quant à la vie excentrique qu’il n’a cessé de mener, il l’explique par le besoin d’attirer l'attention pour se créer plus facilement les ressources qui lui manquaient. Et comme on lui démontre l’absurdité de semblables moyens qui ne le conduiraient qu’en prison, pour se dispenser de nous répondre, il se jette dans des divagations et des redites sans fin.

Depuis qu’il est détenu, Buchoz n'a pas laissé passer un seul jour sans écrire à M. le juge d’instruction, à M. le Procureur général, à M. le Procureur du Roi, à M. le Président de la Cour de Cassation, à M. le duc Pasquier, président de la chambre des Pairs, à MM. les membres de la chambre du Conseil, à Me NogentjSaint- Laurent, avocat, à MM. les rédacteurs du journal le National, à l’un de nous, médecin en chef de la Force et enfin au Roi lui-même «A sa généreuse et très-gracieuse Majesté Louis-Philippe, le roi citoyen, chevalier de l’ordre de la Jarretière. » Ces lettres dont le nombre dépasse cinquante etdontle ton tour à tour menaçant et facétieux n’est pas un seul instant mesuré ni raisonnable, ne sont autre chose qu’une longue et fastidieuse répétition des mêmes faits, des mêmes phrases, des mêmes mots ; elles

CHOIX DK K APPORTS

semblent toutes copiées les unes sur les autres, et tournent constamment autour de la même idée. Buchoz ne demande qu’une chose, c’est d’être renvoyé en cour d'assL^s. « Si vous » me mettiez en liberté par une ordonnance de non-lieu, » écrit-il à MM. de la chambre du Conseil , cel;^ prouverait » que la justice est dans un accès de rage et qu’elle ne fait » de moi que son payasse. » Dans une lettre à M. le Procureur du roi et dans vingt autres il s’exprime ainsi :

« Je perd de plus en plus l’espoir d’aller en coure d’as- » sise, j’en ai grandement besoin, vu que j’ai un catare sur » la poitrine et que ce catare ne pourra disparaitre qu’en » parlant beaucoup en présence d’un jurri. Je ne suis pas » Député, je ne peu pas parler à la tribune, il n’y a donc que » dans les tribunaux que je peux me faire entendre, ce qui )) parait ne pas convenir à Louis-Philippe. »

Comme nous ne lui avons pas caché que ses actes , ses écrits nous paraissaient de véritables extravagances, il s’est persuadé que nous étions les agents d’un complot organisé pour le faire considérer comme fou; et que le Roi que son nom seul remplit de terreur, était le chef du complot : Il écrit dans ce sens à Sa Majesté : « M. de Saint-Didier » m’a envoyé trois gentilshommes sans doute de votre con- » naisance pour me persuader que je suis un fou; d'après » cela je présume qu’il y a un complot, complot qui tent à » me faire passer pour être un fou afin d’éviter que je passe » en jugement. Gomme votre généreuse Majesté 11e dore tran- » quillement que quand je suis en prison, elle dormira mieux )> quand elle aura ma tête... Je suis venu pour vous apporter » ma tête et tiends à vous en faire cadot, vous avez eu mon » argent, il vous faut ma tête. »

À M. le juge d’instruction il écrit encore ces mots caractéristiques :

« Je suis venu de l’Angletefre pour tendre un piège » à Louis-Philippe qui est d’avoir le plaisir de passer en » cour d’assises, 11’importe quel en puisse être le résultat, w Vous avez aveuglement donné dans ce piège, puisque » vous m’avez fait emprisonner. Aujourd’hui vous ne savez

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» quoi l'aire de moi... J’ai un conseil à vous donner, c’est, » le plus simple. Faites-moi administrer une dose de poi- » son, vous trouverez assez d’hommes pour vous rendre ce » service. Car si, par une ordonnance de non-lieu, vous » m’obligez à être mis en liberté, je suis obligé, pour vivre, » de recommencer à vendre du cirage à la Poire Molle, » puisque je suis ruiné. » A M. le président de la Chambre des Pairs, il a répété :

« Le moyen le plus simple est de me faire empoisonner ; » cela mettra Louis-Philippe à même de dormir paisible- » ment. Ainsi donc qu’il fasse rechercher, dans le vieux » musée, la coupe de Socrate pour me faire faire con naissance avec elle sous l’assistance de M. Philippe, l’esca- » moteur du boulevard Bonne-Nouvelle. « Une fois cette idée de poison mise en avant, il ne parle plus d’autre chose dans toutes ses lettres. Interrogé par nous à ce sujet, il finit par nous dire que l’on a déjà tenté de l’empoisonner. Il affecte du reste , dans ses réponses, de n’attacher à ses lettres qu’une très-légère importance ; il les représente comme un simple délassement, comme un amusement qui lui est habituel et nécessaire. Quant à ce désir de passer en jugement, de comparaître en cour d’assises, désir que nous lui déclarons ne pas comprendre, il s’obstine à garder le - silence et prétend réserver ce qu’il pourrait nous dire pour ! ' sa défense, qu’il se promet bien d’ailleurs de ne pas confier à un avocat.

Si nous soumettons Buchoz à un examen physique, nous trouvons que sa santé a toujours été excellente, et depuis qu’il est à la Force, il n’a pas présenté la plus légère indisposition. Il n’est sujet ni aux maux de tête ni à aucun malaise particulier. Ses nuits sont bonnes, ses digestions faciles. Nous ne pouvons pas affirmer qu’il ait éprouvé de véritables halluciuations ; cependant il est infiniment probable que, dans ce voyage de Paris en Angleterre, pendant lequel il croyait toute la police et les populations ellesmêmes à ses trousses, il s’est figuré entendre son nom prononcé par un crieur public et a vu des ennemis dans

Tabdieu. — Folie. on

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les personnes les plus inoffensives qu’il a pu rencontrer.

3° Appréciation des faits précédemment exposés. — Les nombreux détails dans lesquels nous sommes entrés en. exposant les principales circonstances de la vie de Buchoz- Hilton et les résultats de l’examen physique et moral auquel nous l’avons soumis, pourraient nous dispenser d’une plus longue discussion. Les faits eux-mêmes parlent assez haut pour qu’il ne' soit pas besoin d’y lien ajouter. Nous nous bornerons à en faire ressortir le véritable caractère et à les apprécier le plus justement qu’il nous sera possible.

Une première circonstance qu’il n’est pas permis de négliger, c’est la maladie dont a été atteint le propre frère de Buchoz-Hilton, mort à Bicêtre, dans un état d’aliénation mentale. Sans vouloir donner trop d’importance à un fait qui pourrait être purement fortuit, il est cependant probable qu’il y a là une coïncidence dans laquelle on peut voir la preuve d’une prédisposition native à la folie dont le germe s’est développé chez les deux frères sous l’influence de causes diverses.

La vie toute entière de Buchoz n’a été qu’un long désordre auquel paraît l’avoir poussé sou caractère plus encore que les événements. Jusqu’en 1830, néanmoins, il est difficile de trouver dans sa conduite autre chose qu’une complète absence de principes moraux. Mais à cette époque, la révolution à laquelle il s’est trouvé mêlé, en exaltant outre mesure son esprit déjà si déréglé porta à sa raison un coup dont le retentissement s’est prolongé jusqu'à ce jour et se fera sentir pendant toute sa vie.

En effet, depuis ce moment, on le voit de plus en plu3 possédé du besoin de jouer un rôle. Forcé de renoncer à celui qu’-il avait usurpé, il en invente d’autres, et les plus extravagants, les plus absurdes, sont ceux qu’il préfère. Ce n’est pas, quoiqu’il en dise aujourd’hui, l’intérêt qui le guide, ce n’est pas même la haine ou la vengeance, c’est le désir du scandale et du bruit. Tout en se plaignant d'être persécuté, il recherche les poursuites, et, suivant ses habitudes d’exagérations, il s’applique à grandir les délits dont

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il. peut être coupable jusqu’aux proportions d’une affaire capitale. C’est sa tête qu’il offre à tout propos, sachant trèsbien qu’on n’a que faire de la prendre. A force de se poser en victime, il arrive à ne plus voir autour de lui que des ennemis; il se croit l’unique préoccupation de la police, de la justice, du roi lui-même. Pour échapper à ses ennemis, il s’enfuit, et ce voyage, qu’il entreprend à travers la France et la Belgique avant de se réfugier en Angleterre, est véritablement caractéristique. Ses traces effacées par celles des gendarmes, son signalement publié au son du tambour, son extradition demandée aux puissances étrangères, sa tête mise à prix, ne sont-ce pas là les mensonges ou les rêves d’une imagination en délire, cc II n’est pas parti une seule voiture » de Paris, écrit-il au sieur Janicot, qu’il n’y eût un em- » ployé de la police porteur d’un mandat d’arrêt. J’ai été » poursuivi par des habitants de la campagne pendant une ') nuit entière, etc. » A Londres, il est de même en butte à la surveillance la plus active, ce qui ne l’empêche pas de faire cette folle démarche de demander au lord-maire et à la reine l’autorisation d’arrêter le roi dès qu’il mettra le pied en Angleterre. Enfin ce besoin de faire parler de lui, de se montrer, de trouver une tribune, est si fort que, sans motif, sans raison, il quitte Londres pour venir apporter sa tête à Louis-Philippe, et qu’il implore comme une grâce d’être envoyé devant la Cour d’Assises.

Dans sa vie privée, c’est encore le même désordre, la même inconséquence, la même ignorance de ses véritables intérêts A Paris, il vit dans une cabane, il ne sait où s'arrête son bien et s’empare des buttes Saint-Chaumont : il habille des mannequins et plante dans son jardin, comme une enseigne digne de lui, un arbre mort avec des feuilles de métal. Ses excentricités, ses violences en font la terreur et la risée du voisinage, et la rumeur publique ne tarde pas de lui donner le nom qui lui convient : C’est le fou. Il doit de 1 argent a tout le monde, et quant au patrimoine modique qu il possédé, il le gère à sa manière, et, portant l’extravagance jusque dans des actes légaux, il change son nom

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dans un exploit qu’il fait signifier par huissier, et cela sans qu’il soit possible d’y trouver le moindre prétexte. A Nîmes, on le voit se transformer en berger et vivre au milieu d’un troupeau de chèvres; il attache à lui le ridicule et le scandale et mérite le nouveau surnom de gardeur de chèvres.

Mais quelque déraisonnables que soient ses actes, ce n’est rien encore auprès de ses écrits. Sa volumineuse correspondance et les pièces de vers que l’on a saisies chez lui sont inconteslablement les meilleurs éléments que nous puissions trouver pour juger sûrement du caractère et de l’état mental de Buchoz-Hilton. Le nombre considérable de ses lettres est déjà une circonstance qu’il importe de faire remarquer. En effet, ce besoin immodéré d’écrire sous le plus léger prétexte et le plus souvent même sans motifs, cette habitude d’adresser ses lettres aux personnes qui leur sont le plus étrangères et particulièrement aux personnages les plus haut placés, cette manie enfin, de confier au piapier tout ce qui passe dans leur esprit, est un trait presque caractéristique, et que l’on observe tr s-fréquemment chez les aliénés. La forme matérielle des lettres, et la disposition graphique que nous avons indiquée est aussi un cachet particulier bien facile à- reconnaître , et qui distingue ces sortes d’écrits. Les suscriptions elles-mêmes attirent tout

d’abord les regards et trahissent au premier coup-d’œil le

désordre d’esprit de l’écrivain. Il est impossible de ne pas être frappé de ce caractère, en parcourant la correspondance de Buchoz. Nous avons noté aussi un trait qui, joint aux autres, n’est peut-être pas sans importance; c’est l’omission fréquente d’une ou plusieurs lettres dans les mots. Nous ne voulons pas accorder trop de valeur à ce fait qui n’est peut-être qu’un simple oubli, un lapsus , mais comme il constitue l’un des signes les plus constauts d’une des formes les plus fréquentes de l’aliénation, la paralysie générale au début, nous avons cru devoir le signaler, surtout en considérant qu’il s’ajoute à beaucoup d’autres caractères plus essentiels et plus graves.

Nous 11e reviendrons pas sur le contenu des lettres dont

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nous avons cité de nombreux fragments, il nous suffira de rappeler qu’elles ne sont qu’un tissu d'incohérence et de divagations. Une familiarité plus que déplacée à l’égard des fonctionnaires les plus éminents. « Mon cher procureur général, très-cher marquis, etc. » ; les injures les plus grossières et enfin des saletés plus dégoûtantes encore, telle est la substance qui compose invariablement chacune de ses lettres. Les outrages à la rigueur peuvent être attribués au ressentiment et à la haine, bien qu’il soit facile de démontrer quelle disproportion évidente il y a le plus souvent entre le prétexte de l’injure et sa violence. Dans les demandes qu’adresse Buchoz à M. le Préfet de Police en 1843 , dans ses lettres au ministre des finances, au sujet de l’impôt, et à M. le ministre de la guerre, relativement à l’Ecole des tambours, dans ses réclamations au maire et aux membres du conseil municipal de Nîmes, dans sa correspondance avec tous ses voisins, avec ses créanciers comme avec ses débiteurs, c’est toujours le même torrent d’injures grossières et ignobles, sans aucun motif; évidemment il n’y a là qu’un effet de ce besoin d’écrivailler et d’injurier à tout jiropos dont Buchoz est possédé. Mais quand bien même on verrait là le sentiment réfléchi de la haine et de la vengeance, que n’exclue d’ailleurs nullement la folie, que dirat-on de ces dégoûtantes stupidités, où les mots les pins sales s’entassent et n’arrivent pas à exprimer une idée. Si la connaissance des habitudes particulières aux aliénés ne montrait pas dans cette série des écrits de Buchoz une nouvelle analogie, le simple bon sens ne saurait les considérer que, comme une aberration de jugement, comme l’œuvre d’un* tou. Enfin il suffit de voir le dessin de la caricature publiée a xjOndies pour le trouver aussi dépourvu de sens que la logende qui y est jointe. C’est un véritable type de ces tableaux incohérents que font un grand nombre d’aliénés.

Si nous cherchons maintenant à apprécier les réponses nue Buchoz-IIilton nous a faites et à le juger par ce qu’il nous a montré de lui-meme, nous devons faire observer tout d abord que sa conversation, sa tenue, ses paroles, sont

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beaucoup moins déréglés que ses actes et ses écrits. Il ne manque dans ses réponses ni d a-propos, ni d’une certaine finesse; il parle avec vivacité, mais sans emportement. A part les contradictions, les mensonges, les sophismes, par lesquels il cherche à échapper aux questions qui le pressent, au langage de la raison qui l’accable, on pourrait prendre Buchoz tout simplement pour un esprit faux. Mais il est évident pour nous que dans nos diverses entrevues, il s’est toujours tenu en défiance, et n’a pas voulu se livrer. Ce genre de précaution réfléchie, cette subtilité d’argumentation ne manque pas chez cette classe nombreuse d’aliénés raisonneurs, desquels il est impossible d’obtenir ni une concession, ni une vérité. Toutes les fois qu’une question l’embarrasse, Buchoz l’étudie, et dans ses réticences nombreuses, il est facile de voir la preuve qu’il garde au fond de sa pensée quelque idée fixe, dominante, qui influe peut-être plus qu’on ne peut s’en assurer sur ses déterminations et sur ses actes ; du reste ce qui ressort le plus nettement de ces entretiens que nous avons eus avec Buchoz, c’est son insatiable besoin de jouer un rôle, c’est l’importance qu'il prétend se donner, c’est enfin cette conviction qu’il est le point de mire de la police, et l’objet de la haine personnelle du roi et des agents du gouvernement.

Le soupçon qu’il a conçu d’un complot qui tend à le faire passer pour fou, et les protestations qu’il élève d’avance contre cette inculpation de folie pourraient, peut-être, jeter quelques doutes dans l’esprit des personnes qui ne connaissent pas par expérience la manière d’être des aliénés. Mais il est bon que Ton sache qu’il n’est pas un malade atteint de délire partiel, pas un monomaniaque qui ne se révolte hautement à l’idée qu’on le regarde comme un fou, et ne soutienne qu’il est parfaitement sain d’esprit. Il est à remarquer en outre que, chez Buchoz-Hilton, le fait même de notre examen, et l’interprétation qu’il lui a donnée, ont servi de confirmation aux idées de persécution et de complot dont il se croit dès longtemps victime.

Enfin une dernière observation sur laquelle il convient

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d’insister, c’est cette invention de Bnchoz implorant le poison, revenant sans cesse sur cette idée et finissant par nous affirmer que Ion a déjà tenté de l’empoisonner. C’est là un nouveau fait bien propre à montrer jusqu’à quel poin t l’imagination de cet homme est faussée par le sentiment de son importance et de la crainte qu'il inspire au pouvoir.

Quant à l’état physique de Buchoz-Hilton, il ne présente rien de particulier à noter.

En résumé, prédisposition native probablement héréditaire; conduite déréglée dès le principe, existence entièrement livrée au désordre depuis plus de trente ans ; élévation d’un moment, qui rend plus violente la secousse de la chute, désir persistant de se signaler, fût-ce par le scandale et le ridicule; excentricités et violences de tous les instants; erreur constante touchant ses intérêts; complots et poursuites chimériques , écrits plein d’extravagances , de saletés et d’injures amoncelées ; instinct de défiance et de dissimulation ; réticences volontaires marquant les idées les plus fausses, tels sont les principaux traits que nous ont offerts la vie, les actes, le caractère et l’intelligence de Buchoz-Hilton.

Conclusions. — En présence des faits que nous venons d’exposer et dont nous avons discuté et apprécié la valeur, nous n’hésitons pas à poser les conclusions suivantes :

1° Le sieur Buchoz-Hilton présente dans l’ensemble de sa vie, et notamment dans la conduite qu’il a menée devant ces quinze dernières années, les signes les plus évidents d’une perversion morale et d’un dérangement des facultés mentales, qui se sont manifestés dans tous ses actes et dans ses nombreux écrits.

2° Les progrès toujours croissants de ce trouble des fonctions intellectuelles exprimé en diverses circonstances par des manifestations publiques; les extravagances, les menaces et les violences qui en ont été la suite, rendent indispensable le placement de Buchoz-Hilton dans un établissement destiné au traitement des affections mentales, afin qu’il puisse et.re soumis à la surveillance et au régime particulier que réclame son état.

CHOIX DK KAPl’UltTS

VIII. — Rapport médico-légal sur l’état mental de M. du P... — Aliénation mentale caractérisée ar l’excentricité et la perversion des facultés morales et affectives.

(MM. E. Blanche, Motet et A. Tardieu).

L'affaire à l’occasion de laquelle a été rédigé le rapportque l’on va lire, est l’une de celles qui ont fait le plus de bruit dans la presse non scientifique et qui ont servi de prétexte aux récriminations les plus injustes et aux appréciations les moins fondées. Elle a été portée devant la justice par une demande de mise en liberté, qui a motivé l’expertise médicolégale, ordonnée par le tribunal et à nous confiée. Il n’est pas sans intérêt de rappeler que la société médico-psychologique en avait été saisie par les honorables inspecteurs généraux du service des aliénés; MM. Rousselin et Lunier, elle y a été jugée exactement de la même manière que par nous, tant en ce qui regarde l’état du malade que concernant les mesures que'cet état exigeait.

Commis par jugement du Tribunal de la Seine rendu eu la chambre du conseil de la première chambre dudit Tribunal, le 19 février 1870, à l’effet de visiter M. Faulte du Puyparlier en la maison impériale de Charenton où il est actuellement retenu comme aliéné, et de dire s’il peut être rendu au libre exercice de ses droits sans danger pour luimême et pour l’ordre public; nous soussignés, docteurs en médecine de la Faculté de Paris, avons délibéré et rédigé le rapport suivant, après avoir fait trois visites à M.- du Puyparlier, et avoir pris connaissance de toutes les pièces contenues dans les dossiers judiciaire et administratif qui le concernent :

M. Faulte du Puyparlier (Auguste- Pierre-Jacques), né à Saint-Just (Haute-Vienne), le 5 août 1811 , marié, ancien sous-intendant militaire, officier de la Légion d’honneur, a été placé comme aliéné, le 24 janvier 1870, à la maison impériale de Charenton, par sa femme, Mme Faulte du Puyparlier, née Waresquiel, en vertu d'un certificat délivré par MM. les docteurs Rousselin et Lunier, inspecteurs généraux du service des aliénés.

ET CONSULTATIONS

L'opinion de ces deux honorables confrères ne s’était pas formée sur une seule visite faite à M. du Puyparlier. Dans * le courant de l’année 1869, ils avaient été appelés à l’examiner, et iis s étaient rendus à Beauvais où ils avaient passé une journée presque tout entière avec lui. A leur retour de Beauvais, ils avaient rédigé un long rapport dont voici les passages les plus saillants ainsi que les conclusions :

« Pour parvenir jusqu’à M. du Puyparlier, nous avons dû nous hisser à grand’peine au troisième étage à l’aide d’escaliers formés de plans f rtement inclinés où les marches sont remplacés par des tasseaux cloués transversalement. C’est là que nous avons trouvé M. du Puyparlier, dans une pièce qui lui sert à la fois de chambre à coucher, de cuisine, et de salle à manger, et où sont accumulés pêle-mêle, un lit malpropre et misérable, deux ou trois fauteuils dépiécés, un poêle en tôle , puis un peu partout, par terre, sur les meubles, ou accrochés aux murailles, des lambeaux d’étoffes ou de vêtements, des livres, journaux et brochures déchiquetés, des exploits d’huissier, des pipes, des fragments d'ustensiles de ménage et de statuettes en plâtre, des cadres et des tableaux dégradés ; et ce n’est pas là une installation provisoire, mais bien le logement définitif que M. du Puyparlier s’est réservé dans son hôtel. Quant aux chambres qu’il compte louer, ce sont des pièces taillées au hasard, sans autre ouverture que la porte, séparées par de simples cb.isons en planches mal jointes, et qu’il se fait fort de rendre parfaitement habitables en moins de huit jours.

» M. du Puyparlier n’a pas de chemise; une vieille houppelande râpée, sur laquelle est attachée la rosette d’officier de la Légion d’honneur, un pantalon jauni par l’usure et la saleté, un gilet de flanelle en loques, forment tout son vêtement; et c’est dans cet accoutrement qu’il nous accompagne dans les principaux quartiers de la ville. M. du Puyparlier nous raconte lui-meme son existence. Depuis longtemps séparé de sa femme, sans enfants, il vit seul, servi par une femme de ménage et un domestique, ancien forçat, paraitil, ne dépensant guère qu une centaine de francs par mois

CHOIX DE RAPPORTS

pour sa nourriture et pour les petites filles qui, nous dit-il, ne coûtent pas cher à Beauvais, et dont il ne se prive pas; quant au reste de ses revenus, il ne sait trop ce qu’il devient; il soupçonne son domestique de le voler, mais il ne s’en préoccupe pas autrement, et nous dit simplement que c’est un farceur.

» L’hôtel de M. du Puyparlier est une ancienne église qu’il a louée récemment, en vue d’en faire un café-restaurant et un hôtel meublé. C’est lui-même qui a dessiné les plans et qui dirige les travaux qu’il a confiés à deux ouvriers des plus mal famés. 'Or, il suffit de voir comment il a distribué les étages, placé les cloisons, pour comprendre qu’il est matériellement impossible d’en faire des pièces habitables. Cependant, M. du Puyparlier est enchanté de son œuvre, il ne doute pas que, dans quelques semaines, il pourra louer une quinzaine de chambres, et qu’il en tirera au moins 4 ou 500 francs par mois.

» Il ne se rend compte ni de ce qui est fait ni de ce qu’il faudrait faire, ni du but à atteindre, ni de la stérilité de ses efforts. M. du Puyparlier attend du reste que son hôtel soit terminé pour aller à Paris rejoindre Mmo du Puyparlier, et s’y installer avec elle définitivement. Il a ses entrées dans tous les théâtres, et il mènera dans la capitale une existence brillante et des plus agréables.

» Dans notre conversation avec M. du Puyparlier, nous avons constaté chez lui un affaiblissement notable des facultés, et particulièrement du jugement et du sens moral, coïncidant, ainsi qu'il arrive souvent, avec une suractivité intellectuelle maladive qui le porte à faire des spéculations extravagantes, étrangères à ses occupations d’autrefois, à son éducation, et qui l’entraîne aux excès vénériens les plus crapuleux.

» Tel a été le résultat de notre examen direct. Voici maintenant les renseignements que nous avons recueillis de la bouche de personnes honorables et dignes de foi :

)> M. du Puyparlier, depuis six ans environ qu’il est à la retraite, réside habituellement à Beauvais qu’il ne quitte

guère que pour faire quelques voyages dans la Corrèze où il a des propriétés. Il y a déjà plusieurs années qu’il est devenu excentrique et cynique, suivant les uns, et que, suivant les autres, il commet des actes de folie. Ainsi, il est rentré un jour en ville, monté sur une vache qu’il ramenait d’une de ses excursions ; il se promène dans les rues sans autre vêtement qu’un habit sans manches et une moitié de pantalon; il danse sur les places publiques avec les gamins pour lesquels il est journellement un sujet de risée.

» M. du Puyparlier que sa naissance, son éducation, et les fonctions honorables qu’il a remplies autrefois à Beauvais même, appelaient à vivre dans la meilleure société, mène aujourd'hui une existence crapuleuse; il n’est plus entouré que de gens grossiers et mal famés qui l’exploitent et le volent de la façon la plus éhontée; il a acheté à des prix extravagants, sans besoin et au hasard, chez les fripiers et marchands de bric-à-brac, des objets sans valeur; il dépense sans compter et sans jamais payer; aussi, malgré son revenu plus que suffisant, et la vie misérable qu’il mène, contracte-t-il tous les jours de nouvelles dettes ; il a déjà été saisi deux fois en quelques mois; il prend ses repas dans un restaurant de bas étage dont les convives sont devenus ses compagnons de débauche; il ramasse dans les tas d’ordures des débris de légumes dont il fait sa nourriture; il poursuit toutes les petites tilles qu’il rencontre ; il satisfait ses besoins partout où il se trouve, et enfin il a été condamné récemment pour outrage public à la pudeur.

» De tout ce qui précède, nous nous croyons en droit de conclure :

» 1° Que M. du Puyparlier est atteint d’une aliénation mentale (démence commençante) caractérisée notamment par un affaiblissement des facultés intellectuelles, et une dépravation du sens moral ;

8 ^ Que du Puyparlier ne se rend plus compte que très-imparfaitement delà portée de ses paroles et de ses actes,

et qu il n est plus en état de résister à des suggestions étrangères ;

CHOIX DE RAPPORTS

» 3° Que l’affaiblissement du sens moral et l'absence de toute retenue qui en est la conséquence, peuvent entraîner M. du Puyparlier à commettre les actes d’indécence et d’immoralité des plus regrettables ;

» 4° Qu’enfin la vie crapuleuse que mène M. du Puyparlierne peut qu’être préjudiciable à sa santé, et compromettre son existence, et nous n’hésitons pas à déclarer :

» 1° Que dans l’intérêt de sa santé, et aussi de la morale et de la sécurité publiques, M. du Puyparlier devrait être interné et maintenu dans une maison de santé, pour y recevoir les soins que nécessite son état;

» 2° Que, dans tous les cas, il est indispensable que M. du Puyparlier soit le plus tôt possible privé de la direction de sa personne, et de la gestion de ses biens et revenus (1). )>

Nous allons maintenant faire connaître tous les renseignemen ts puisés par nous dans les documents officiels qui nous ont été communiqués :

» Au mois de janvier 1869, le commissaire de police de Beauvais, informé que M. Faulte du Puyparlier, habitant l’ancienne église Saint-Barthélemy, rue Saint-Pierre, commet des outrages publics à la pudeur en s’exposant en état de nudité aux regards des passants, ouvre une enquête de laquelle il résulte que M. du Puyparlier a été vu, à plusieurs reprises, circulant dans lame en chemise très-courte, n'ayant ni caleçon, ni pantalons, ni bas; qu’il se tient sur son balcon, qui donne sur la rue, dans des positions indécentes, en robe de chambre ouverte, avec une chemise assez courte, et sans pantalon; qu’il a été vu plusieurs fois urinant de son balcon, faisant face à la rue, et, une autre fois, essayant d’uriner dans une cuvette d égout, de manière que l'on apercevait ses parties; qu’il a été vu se promenant tout nu dans sa chambre et fumant. »

Traduit pour ces faits devant le Tribunal correctionnel,

(1) La plupart des faits consignés dans ce rapport se retrouvent dans une lettre écrite par M. le procureur impérial de l'Oise à M. le procureur impérial de ia Seine, en date du 4 février 1S70.

ET CONSULTATIONS

M. du Puyparlier en nie la plupart, et il cherche à atténuer la portée de ceux qu’il avoue, mais en présence des dépositions très-nettes et très-affirmatives des témoins, aucun doute n’est possible sur la réalité des actes incriminés. Cependant les juges, frappés de ce qu’il y a d’insolite dans la tenue et dans la conduite du prévenu, décident qu’il y a lieu de faire examiner son état mental, et renvoient l’affaire à un mois.

Les trois médecins commis ne peuvent tomber d’accord. Un des experts constate chez M. du Puyparlier l’existence d’un état de manie suffisant pour lui enlever la responsabilité de ses actes. Des deux autres, l’un considère M. du Puyparlier comme un nouveau Diogène , qui conserve la responsabilité entière de ses actes, et le troisième enfin, tout en le déclarant suffisamment sain d’esprit pour apprécier la valeur morale de ses actes et en demeurer responsable, ajoute que les chagrins, la solitude dans laquelle il s’est renfermé, la haine qu’il nourrit contre la société, l’abandon dans lequel il se complaît, ont exagéré sa tendance à l’excentricité, ont affaibli ses facultés et créé sous ses pas une sorte de pente qu’il ne se sent pas la force de remonter. En somme, les experts sont d’avis, à la majorité, que M. du Puyparlier est sain d’esprit, qu’il ne perd jamais, en- tout ni en partie, la conscience de ses actes, et, par conséquent qu’il en est responsable.

A l’audience du 25 janvier 1869, M. du Puyparlier, en conséquence de ce rapport, est condamné à 100 fr. d’amende par un jugement dont les termes des principaux considérants sont la preuve que le Tribunal ne croyait pas autant que les médecins à la responsabilité entière du prévenu.

Voici en effet ces considérants :

« Attendu que s’il résulte des conclusions du rapport que Faulte du Puyparlier, doit être considéré comme responsable de ses actes, il ressort néanmoins de la teneur du même rapport qu’il existe entre les experts une divergence sérieuse d’opinion sur le degré d'affaiblissement de ses facultés mentales;

» Attendu que la gravité de cet allaiblissement devient surtout,

CHOIX DK HAPPOltTS

évidente lorsque l’on considère que les faits d’impudicité commis par l’inculpé ne lui profitaient de rien, et, qu’oublieux de sa dignité personnelle, sans respect pour ses distinctions honorifiques, juste récompense de son mérite et de sa bravoure, il n’a pas craint de s’exposer à la risée publique et aux sévérités de la loi, sans motif, intérêt, ni même sans avoir été entraîné par les emportements des passions ou par les dérèglements du vice ;

» Attendu que si ces considérations sont insuffisantes pour faire disparaître la responsabilité de l’inculpé, elles l’atténuent du moins dans une certaine mesure et permettent de mitiger la peine édictée dans l’art. 330 du Code pénal;

» Condamne Faulte du Puyparlier à 100 fr. d’amende. »

Si M. Puyparlier avait été un homme tant soit peu raisonnable et maîire de lui, il aurait, à la suite de cette condamnation, aggravée encore pour lui par un décret de l’Empereur lui interdisant de porter pendant deux ans les insignes de la Légion d’honneur, il aurait, disons-nous, renoncé, tout au moins pour un certain temps, à la tenue et à la conduite qui la lui avaient attirée, mais il est entraîné irrésistiblement aux mêmes actes, sans comprendre qu’on puisse les remarquer et s’en plaindre, et sans en redouter pour lui les conséquences.

Aussi, deux mois à peine s’écoulent et le commissaire de police, « informé que M. du Puyparlier continue à commettre des outrages publics à la pudeur, en se tenant sur son balcon de manière à exposer ses parties sexuelles aux regards des passants, ouvre une seconde enquête d’où il résulte que M. du Puyparlier a é é vu sur sou balcon, sans caleçon ni pantalon, vêlu d’une robe de chambre ouverte depuis la ceinture, les cuisses et les parties sexuelles à découvert ; qu’il ne tient aucun compte des observations qu on lui adresse sur son indécence, qu’il se contente de répondre qu’il n'a pas froid et reste dans la même attitude; qu’il s.e montre ainsi chaque jour, et qu il lui arrive souvent d’uriner de son balcon dans la rue. «

Traduit de nouveau devant le Tribunal, M. du Puyparlier est condamné d’abord par défaut à huit jours de prison, mais il fait opposition à ce jugement, et il se présente la

ET CONSULTATIONS

semaine suivante ; il se borne à nier les faits qui lui sont imputés, et la peine de la prison est convertie en 200 fr. d'amende, les juges obéissant certainement encore aux mêmes motifs d’indulgence qui les avaient déjà dirigés trois mois auparavant.

Bientôt après cette seconde condamnation. M. du Puyparlier a quitté Beauvais où il n’a plus fait qu’une courte apparition au mois de janvier dernier.

En quittant Beauvais, M. du Puyparlier vient à Paris où il loue un logement rue Truffault, 100, mais il part bientôt pour Chamboulives, dans la Corrèze, où il est propriétaire, et voici ce que nous apprend de sa tenue et de sa manière de vivre dans ce pays une lettre de M. le juge de paix du canton de Seilhacà M. le procureur impérial de la Seine.

« Retiré du service, M. du Puyparlier a acheté à Chamboulives une petite propriété sur laquelle il a établi à grands frais une habitation, démolissant, rebâtissant successivement, faisant beaucoup de projets, parlant tantôt d’une vacherie, tantôt d'une brasserie, et employant de mauvais ouvriers à des prix excessifs.

» M. du Puyparlier est très-excentrique, sa vie animale est un peu sauvage; cela se remarque dans ses habitudes, même dans son coucher. Sa tenue laisse à désirer. Parfois il monte à cheval et fait le commandement sur la place publique. Sa conversation dans son état normal est quelquefois brillante et annonce de l’instruction, mais en d’autres ch constances, elle est mauvaise, et va jusqu’au cynisme.

» Il est plus que prodigue, dépensant tout sans raison, sans utilité. 11 est réellement incapable de gérer sa fortune encore moins celle de sa femme. Il est vrai qu en cela il ne porte préjudice qu à lui-même. Placé dans une maison de santé de première classe il serait plus heureux. Néanmoins, 1 état mental de M. du Puyparlier ne présente aucun danger poui la société, pour la sécurité publique, et rien n’autoriseiait sa séquestration dans l’établissement de Charenton. »

Ce (jue M. le juge de paix dit de la vie animale un peu sauvage de M. du Puyparlier, se trouve confirmé par les

CHOIX DE RAPPORTS

faits exposés dans la requête en interdiction présentée au Tribunal de la Seine, et que par cette raison meme nous croyons devoir ciier, quoiqu’ils n’aient pas encore subi l’épreuve d’une enquête judiciaire.

» L’habitation de M. du Puyparlier à Ghamboulives est simplement une espèce de tanière construite dans un trou avec des arbres, dont quelques-uns sont plantés par la tête, des pierres sèches, sans couverture daus une partie , recouverte dans l’autre de quelques planches pourries , rattachées par des ficelles. Là, pas de meubles, pas de lit, un grabat infect, où pullule la vermine; pas de linge, pas de vêtements, pas de vaisselle, une vieille marmite dans laquelle il jette tout ce qu’il trouve; un banc en bois , une chèvre et quelques litres de vin. C’est là qu’il prétend avoir une brasserie avec laquelle il va faire une grande fortune. Il est criblé de dettes ; les fournisseurs refusent de lui faire crédit ; alors il achète un vieux cheval, l’attache à un piquet, le laisse mourir de faim, et va chaque jour en couper des lambeaux qu’il jette dans sa marmite pour en faire ses repas, et lors [ue la viande décomposée devient mauvaise et infecte, il dit qu’il va la saler. »

Au mois de janvier de cette année, M. du Puyparlier rentre à Paris dans son logement de la rue Truffault, n° 100, et voici les renseignements que nous trouvons dans deux rapports de police, en date du 14 et du 24 février 1870 sur sa tenue et sa manière de vivre :

« M. du Puyparlier était d’une incurie et d’une imprudence notoires. Il est très-vrai que son voisinage avait une crainte continuelle de l’incendie; il fumait dans son lit et y vidait les cendres de sa pipe; il laissait des copeaux épars dans toutes les pièces de son logement, et même à proximité d’un poêle en faïence placé dans la salle à manger. Des allumettes chimiques étaient répandues sur ses meubles. I! a éiô constaté qu’une planche-étagère de son buffet était brûlée sur une surface d’environ vingt centimètres carrés.

» Dès son arrivée, on s’est aperçu que M. du Puyparlier ne jouissait pas de la plénitude de ses facultés mentales.

ET CONS'ULTÀÏÏÔ'ÿïS.

En effet, il sortait pieds nus, le pantalon déboutonné, laissait tomber parfois son pantalon en marchant dans la rue, se montrait en chemise devant sa femme de ménage, vivait dans la saleté et dans la vermine. »

C’est dans ces circonstances que Mme du Puyparlier s’adresse de nouveau à MM. les docteurs Rousselin et Lunier, et les prie de visiter son mari et de lui indiquer les mesures qu’exigerait sa situation.

MM. les docteurs Rousselin et Lunier se présentent chez M. du Puyparlier, qui les accueille sans leur demander qui ils sont, et qui, sous un prétexte qu’il agrée sans difficulté, les laisse examiner tout à leur’ aise son intérieur. Ces messieurs se retirent en promettant de revenir le lendemain. A la suite de cette visite, nos deux honorables confrères délivrent le certificat suivant pour servir à l’admission de M. du Puyparlier dans un asile d’aliénés :

« Nous soussignés , appelés de nouveau par Mme du Puyparlier à donner notre avis sur l’état mental de M. du Puyparlier, son mari, et à dire s’il convient de le placer dans un établissement destiné spécialement au traitement des maladies mentales.

» Après avoir interrogé et examiné M. du Puyparlier dans le logement qu’il occupe à Paris, rue Trnffault, 100 (Batignolles), déclarons ce qui suit :

» La tenue de l’appartement de M. du Puyparlier dénote de sa part les habitudes les plus étrangères à un homme de sa classe: il vit au milieu de la malpropreté la plus révoltante ; il est impossible de décrire le désordre dont nous avons été témoins en pénétrant chez lui. Nous devons ajouter que là ne se bornent pas les actes déraisonnables constatés par nous, mais que nous avons pu acquérir la conviction que ses habitudes et ses actes de tous les instants sont de nature à compromettre la sécurité publique ; que par suite de son incurie il s expose notamment à chaque instant à incendier la maison qu’il habite, et que, sous ce rapport, il est devenu pour ses voisins un sujet de craintes perpétuelles.

Tardieu. — Folie.

» Du reste, bien que M. du Puyparlier ait encore conservé une certaine suite dans les idées, que sa conversation soit loin d’être aussi caractéristique que ses actes, il est cependant facile de s’apercevoir qu’il est sans cesse occupé de projets irréalisables, de spéculations et qu’il y a chez lui une absence complète de jugement, et qu’enfin sa manière de vivre indique qu’il est totalement privé de sens moral.

« En conséquence, nous estimons que M. du Puyparlier est atteint d’aliénation mentale, et que, dans l’intérêt de sa santé, de la morale et de la sécurité publiques, il est nécessaire de le placer et de le maintenir jusqu’à nouvel ordre dans un asile d’aliénés, où il pourra recevoir les soins dus à son état. »

Décidée à suivre le conseil des médecins qu’elle avait consultés. Mme du Puyparlier cherche le moyen de faire conduire son mari dans l’asile, par surprise, et de manière à éviter l’emploi de la force. M. du Puyparlier tombe dans un piège des plus grossiers avec une facilité qui montre encore l’état de sa raison.

Deux individus qu’il ne connaît pas viennent chez lui à la place des deux personnes qu’il attendait, et lui offrent de traiter l’affaire en déjeunant. Il se laisse emmener; on déjeune bien ; M. du Puyparlier boit avec excès ;.eii sortant de table, on prétexte un oubli d’argent, on propose d’aller chercher la somme chez un parent, on parle aussi de terminer cette petite fête chez une jolie femme ; M. du Puyparlier accepte, il remonte en voiture, s’y endort, et se réveille à Char en ton.

A son arrivée, on constate que M. du Puyparlier a des vêtements d’une saleté excessive, que sa tête est couverte de crasse et de vermine, que ses bras portent des taches de prurigo dû à une malpropreté extrême, que sa figure est fatiguée et paraît plus vieille que son âge ne le comporte.

M. le Dr Galmeil, médecin en chef, après l’avoir examiné, fait le certificat suivant : <c M. Faulte du Puyparlier est atteint de folie raisonnante ; il s’exprime sur un ton trèsanimé, passant rapidement d’un sujet à un autre ; ses propos

sont exubérants; ses raisonnements sont presque tous entachés de fausseté; l’état de sa personne et de ses vêtements dénote des habitudes de malpropreté repoussante ; il est exalté, et incapable d’apprécier la portée et les conséquences de ses actions. »

Dès le lendemain de son entrée à Charcnton, M. du Puvparlier proteste contre la privation de sa liberté, mais tout en protestant, il ne paraît ni triste ni affecté. « Il parle avec complaisance de ses avantages physiques, vante la perfection de sa main, fait admirer son mollet dont il veut que l’on constate la dureté, et il donne sans aucun embarras, devant plusieurs personnes, les détails les plus élogieux sur la forme, le volume et la vigueur de ses organes génitaux ; il expose ses plans d’avenir, et tous les projets qu’il a en tête et qu’il mettra à exécution aussitôt qu’il aura hérité de la fortune de sa belle-mère, ce qui ne peut beaucoup tarder, au moins il l’espère. Tout en persistant dans son idée principale qui est de recouvrer sa liberté, il cause volontiers de toutes choses ; ses propos sont diffus ; chaque nom, chaque date, est l’occasion de longues digressions, de phrases incidentes qui abondent en détails sans ordre et sans fin. » (Extrait du registre des observations médicales de l’Asile.)

Cependant, il s’adresse au Tribunal pour réclamer sa liberté. Yoici les conclusions du rapport des trois experts, MM. les docteurs Legrand du Saulle, Lobligeois et Bouchereau, chargés d’examiner M. du Puvparlier :

« 1° M. Faulte du Puyparlier présente des symptômes très-accusés d’affaiblissement intellectuel et de perversion morale ;

« 2° Il peut être rendu à la liberté;

« 3° Toutefois, comme il ne saurait être réputé responsable de la plupart de ses actes, et comme il est incapable de bien gérer sa fortune, il y aurait lieu, à notre avis, de 1 entourer d’une surveillance affectueuse et continue, et de le pourvoir d’un conseil judiciaire. »

Contrairement à ces conclusions, le Tribunal n’ordonna pas la mise en liberté de M. du Puyparlier, et, après l’avoir

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entendu en chambre du conseil, décida qu'il serait procédé à une nouvelle expertise.

C’est dans ces conditions, parfaitement connues de M. du Puyparlier, que nous nous sommes présentés à lui, et que nous lui avons fait trois visites. M. du Puyparlier savait donc que notre opinion aurait beaucoup d’influence sur la écision du Tribunal; il avait, en outre, déjà reçu de fréquentes visites de ses parents, de ses amis, de ses conseils qui l’engageaient à veiller sur ses paroles et qui cherchaient par leurs avis à régler sa tenue et ses discours. D’un autre côté, M. du Puyparlier avait dû retirer déjà quelque profit de la vie régulière et du régime auxquels il avait été soumis depuis plus d’un mois et dont les heureux effets étaient manifestes dans sa mise décente ainsi que dans son air de bonne santé. Nous pouvions donc nous attendre à ce que M. du Puyparlier, tout en reconnaissant la vérité des faits sur lesquels nous l’interrogerions, chercherait ou à les expliquer par l’excitation que lui causait le chagrin de ses démêlés de famille, ou à les atténuer par des motifs plus ou moins plausibles, ainsi qu’on l’observe fréquemment chez quelques monomaniaques qui ont conservé un certain empire sur eux-mêmes; mais, malgré toutes les raisons qu’il avait de s’observer attentivement, M. du Puyparlier n’en fut pas capable; il se contint cependant pendant la plus grande partie de notre première conversation, qui ne roula d’ailleurs que sur sa jeunesse et sur ses campagnes, et dans laquelle il n’y avait pas occasion à délirer; mais, vers la fin de cette première entrevue, il se montra déjà moins sûr de lui, et il nous fit des réponses dans lesquelles apparut le trouble de sa raison. Le résultat de la seconde et de la troisième visite fut tout à fait décisif, ainsi qu’on pourra en juger par le récit suivant :

M. du Puyparlier nous accueille avec empressement, ayant hâte, nous dit-il, de nous prouver qu’il jouissait de toute son intelligence. Il nous raconte d’un ton très-calme sa carrière depuis sa sortie de l’École polytechnique jusqu’à ses campagnes d’Afrique; puis, toutes les péripéties de son

ET CONSULTATIONS

mariage, qui n’eut lieu qu’aprôs des sommations respectueuses faites par sa fiancée à son père, qni refusait son consentement, mais ce furent ’là à peu près les seules réponses sensées que nous pûmes obtenir. Ainsi, à propos de l’église qu’il avait louée à Beauvais, « il nous avoue qu’il voulait y établir un restaurant, qu’il avait eu la pensée de remplacer les escaliers ordinaires par des plans inclinés sur lesquels on pourrait monter en vélocipède; il ajoute, toutefois, qu’il n’attache pas à cela grande importance, mais il affirme qu’il aurait retiré au moins 20 pour cent de revenu de sa spéculation sur l’appropriation de l’église en restaurant et en hôtel meublé. »

A propos de la défense qui lui a été faite de porter la croix d’honneur pendant deux ans, il se plaint de cette aggravation de peine qui lui a été infligée injustement par l'Empereur, il oublie que cette décision est la conséquence de sa condamnation par le Tribunal correctionnel; il compte faire casser le décret par le Conseil d’Etat, et, d’ailleurs, il se croit le droit de porter la rosette, et il la porte, en effet, depuis l'amnistie du 15 août dernier, ce qui est une appré- ^ dation complètement erronée.

Il nous raconte assez exactement les circonstances dans lesquelles il a été amené à Charenton ; mais il prétend qu’on lui a dit qu’en arrivant il était escorté par huit hommes armés de bâtons. A notre observation que ces huit hommes armés de bâtons sont invraisemblables, il répond qu’il ne tient pas absolument aux bâtons, et que s’il les a ajoutés, c’était pour orner la phrase. Il interrompt souvent ses récits pour nous faire remarquer qu’il n’est pas fou et qu’il a toute son intelligence, et à l’appui il nous récite des vers

qu il a composés sur les incidents de son arrivée à Charenton.

« A propos de son séjour dans l’asile et des soins qu’il y îeçoit, M. du Puvparlier tantôt se loue extrêmement des médecins et du directeur, tantôt il les traite de fous, de libertins et de voluptueux.

Nous lui demandons ce qui a pu faire dire qu’il avait

CHOIX DE RAPPORTS

une perversion du sens moral. A cette question, nous remarquons que la physionomie de M. du Puyparlier se transforme et devient souriante et animée lorsqu’il nous raconte que c’est sur une confidence qu’il a eu la sottise de faire à un jeune interne de la maison qu’on s’est appuyé pour renouveler ce reproche qu’on lui a déjà bien injustement adressé au sujet de son mariage, puisqu’au contraire il a donné alors de grandes preuves de sens moral, en empêchant sa femme d’envoyer une sommation respectueuse à son père le jour même de la fête de celui-ci; plus tard, en se précipitant sur un rideau enflammé qui menaçait de brûler Mme du Puyparlier et en la sauvant ainsi d’un grave danger ; puis, revenant à sa conversation avec l’interne, il nous raconte qu'il lui a parlé d’une maison publique à Paris, dans laquelle il y a des femmes charmantes et belles comme il n’en a jamais vues ailleurs qu’à Srnyrne ; s’excitant déplus en plus, M. du Puyparlier nous engage à aller visiter cette maison : si, dit-il, vous craignez d’être reconnus, mettezvous un faux nez, quelques pains à cacheter sur la figure, des plumes dans les oreilles; vous donnez 5 fr., si vous voulez seulement regarder ; mais pour 20 fr. vous pouvez choisir une de ces filles et passer une agréable soirée.

« Nous entamons le sujet de ses nombreux procès , M. du Puyparlier nous parle alors de M. Jules Favre, et tout à coup, il s’écrie : « Mais je n’ai pas besoin d’avocat, je saurai bien plaider moi-même, j’ai huit, puis se reprenant, j’ai quatre inscriptions de droit; je serais un excellent avocat: mais j’ai bien d’autres projets.

« D’abord, je vais me faire. élire député, et avant tout, messieurs, je suis un inventeur; je vais fabriquer des allumettes inusables. Avant peu, tout Paris parlera de moi. Mes allumettes sont en paille, parce que la paille ne coûte rien; je prends des brins de vingt centimètres de longueur environ. Gomme je suis très-bon chimiste, je fais une préparation de chlorate de potasse; j’en enduis les deux bouts du brin de paille. Quand on l’a allumé par un bout, on l’éteint et on a encore l’autre bout; quand on a usé les deux bouts.

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on le remet dans la boîte, et je reprends les allumettes pour les enduire de nouveau et les revendre; elles sont comme neuves, c’est une combinaison très-simple, et je gagnerai beaucoup d'argent. Je vais annoncer ma découverte ; j’ai fait faire dans le temps mon portrait, un très-beau portrait au daguerréotype; je vais l’exposer sur le boulevard des Italiens, au café du Helder, où j’ai l’habitude d’aller, et audessous il y aura une grande affiche portant mon nom : « Puyparlier, fabricant d’allumettes; allumettes Puyparlier, nouvelle invention. »

«J’ai encore bien d’autres ressources ; je pourrais tout comme un autre gagner mes 5 fr. tous les matins dans un manège, à donner des leçons. J’ai monté à cheval toute ma vie; j’ai même fait autrefois une chute grave, à la suite de laquelle j’ai été longtemps malade et privé de mémoire, et, à cette occasion , je me suis chansonné moi-même. (Et M. du Puyparlier nous récite une pièce de vers relative à cet accident).

« J’ai une grande facilité à faire les vers, j’écris très-bien, je vais fonder un petit journal qui s’appellera Le Mépris, j’y donnerai des photographies des médecins et des magistrats qui m’ont interrogé. Ces magistrats, ils prétendent aussi que je manque de sens moral ; l’un d’eux m’a dit : Vous êtes lubrique , monsieur ; je me suis retenu; j’avais bien envie de lui répondre : Monsieur, vous vous voyez dans un miroir. J’espère que j’ai encore fait preuve de sens moral en ne disant pas ce que je pensais.

«Je ne doute pas maintenant, messieurs, que vous ne soyez bien convaincu que j’ai toute mon intelligence, et que vous 11e me tiriez bientôt d’ici.

« Après tout, je ne m’y ennuie pas, j’y fais des observations très-curieuses, je n’y aurai pas perdu mon temps, il y a ici une foule de malheureux qui ne devraient pas y être; le Val-de- Grâce jette ici, pour s’eu débarrasser, de vieux militaires qui ne sont pas fous du tout. Il y a un nommé Mv. qui a pour tuteur son frère, lequel mange toute sa fortune. Ce pauvre D... qui lait ces dessins, tenez, regardez

CHOIX HE li APPORTS

comme c’est joli (en nous en montrant un), lui, il s’est fait mettre ici avec un certificat de complaisance; il a supplié un de ses amis, médecin, de le déclarer fou.

« Sa femme vient le voir souvent et pleurer avec lui; maintenant il travaille pour moi, il peut me faire deux dessins par .jour comme cela; je lui donne dix francs que je doublerai,, triplerai ; cela vaut de l’argent, c’est très-joli, je* revendrai Lrôs- facilement trente francs ce que j’aurai payé dix francs., i .

« J’ai encore d’autres compagnons ici qui ne sont pas fous, qui souffrent et qui ne disent rien ; mais je m’occuperai d’eux quand je serai sorti. J'ai l’intention de fonder une maison d’aliénés ; je veux forcer ces malheureux à changer de régime, d’air, de coefficient.

« Je les ferai soigner par des femmes, j’estime beaucoup les médecins, mais les femmes comme madame une telle, et madame une telle, voilà ce qu’il faut auprès des malades.

« J'ai bien d’autres projets en tête. Je me suis occupé de teinture, et tenez, voici un bonnet persan que j’ai teint moimême avec de l’anyline ; quand je l’ai sur la tête, tout le monde me salue. Avez-vous vu les petites machines à broder qui marchent toutes seules. Le travail se fait à l’aide de l’acide phénique. Je veux appliquer cela au vélocipède; je ferai marcher le vélocipède à gaz; j’éviterai ainsi les frottements qui sont très-ex citants, surtout pour les femmes qui ont les muqueuses très-sensibles.

« J’ai aussi inventé une pompe, et c’est bien simple ; vous avez un soufflet de forgeron, de boucher; vous le faites fonctionner ; naturellement vous faites le vide ; supposez que vous y ajoutiez un tube qui plouge dans l’eau, vous aspirez, vous avez une pompe.

« Je veux faire une bière nouvelle avec de l’essence d’orge convertie en malt et aromatisée avec du houblon. Je vendrai 10 fr. ce qui m’en coûtera 2 ; je gagnerai beaucoup d’argent et je livrerai de la bière à 10 centimes le litre..

« Je tirerai parti des matières fécales de Gharenton qu’on

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laisse perdre et qui vont infecter la Marne ; je les convertirai en excellent engrais ; je m'entendrai, pour cela, avec la Compagnie chaufournière de l’Ouest. Je ne laisse rien perdre, moi. Je ramasse le crottin de cheval sur les routes avec mes mains, je mets cela dans mon mouchoir, et je le rapporte dans ma poche. J en suis quitte pour changer de mouchoir en rentrant chez moi. Je donne ainsi le bon exemple à mon domestique, et s’il le fait de lui-même je le récompense.

« Je m’occupe toujours ; je suis extrêmement robuste, voyez comme je suis développé, j’ai beaucoup d’air dans la poitrine; tâtez-moi le mollet; je suis encore vert, j’ai vu ces jours-ci une jeune religieuse à qui je le prouverais bien , mais je veux être sage, j'ai l’intention d’entrer dans l’administration ; je veux être nommé sous-préfet à Mostaganem, je suis sur que dans peu de temps je serai nommé préfet à Oran. je connais très-bien le pays.

« J’ai une cousine qui est venue me voir, je vais lui faire une proposition, c’est de venir vivre avec moi, elle s’habillera en homme ou moi en femme, ça m’e§t égal, nous vivrons comme mari et femme , non , comme frère et sœur, mieux que cela, deux hybrides, pas de sexe.

« Je changerai de religion, je suis catholique, je. veux me faire protestant ; je serai bien vite pasteur, et député donc, pourquoi ne le serais-je pas aussi bien que messieurs tel ou tel (et il nous récite des vers qu’il a composés sur un député de Paris).

«Avouez qu’ils sont bien tournés; j’aime beaucoup Fabius, mon domestique, il est bachelier ès-lettres, je l’appelle monsieur, c’est un personnage, il me coûte 5 fr. par jour pour les courses qu’il me fait. Messieurs, j’espère

que vous etes contents de moi, et que vous me trouvez intelligent. »

Nous nous retirons, et M. du Puyparlier nous accompagne en marchant d’un air triomphant, la tête renversée en anime, le tronc tendu en avant, et avec une expression de contentement indicible de lui-même.

CHOIX HE RAPPORTS

Nous avons reproduit aussi exactement que possible les discours de M. de Puyparlier, mais ce que nous ne pouvons pas rendre, ce sont ses jeux de physionomie, ce sont ses intonations, ses exclamations , c'est cette exubérance de gestes, cette foule de digressions, de parenthèses, de citations que nous ne pouvons qu’indiquer sans pouvoir en faire le tableau.

La conversation elle-même de M. du Puyparlier, tout incohérente qu’elle apparaisse encore dans la reproduction que nous en donnons, est cependant rectifiée, régularisée, parce que l’on ne peut pas se soustraire à ce travail involontaire de l’esprit qui rétablit un peu d’ordre et de suite dans les discours les plus désordonnés et les plus incohérents des aliénés. Néanmoins, il nous paraît impossible que du tableau que nous venons de retracer de nos entrevues avec M. du Puyparlier, comme aussi du long exposé que nous avons donné des faits qui ont précédé son placement dans la maison de Charenton, il ne ressorte pas la démonstration évidente d'un trouble profond et déjà ancien qui existe dans les facultés intellectuelles de M. du Puyparlier.

En effet , nous ne saurions attribuer à une excentricité et à une originalité, même poussées à leurs dernières limites, mais compatibles avec la raison , le défaut absolu de jugement, l’absence de toute appréciation juste de sa situation personnelle, la violation inconsciente des règles les plus ordinaires de la vie, l’incurie sordide, l’abandon de soimême, l'imprévoyance des besoins matériels aussi bien que l’insouciance de sa sécurité et de sa dignité, le mépris incessant des obligations les plus élémentaires de la décence et de la morale publiques.

Il y a là pour nous les caractères d’une véritable aliénation mentale, et sans ranger M. du Puyparlier parmi les aliénés réputés dangereux, parce que sous l’influence d’une hallucination ou d’une impulsion irrésistible ils peuvent commettre des actes de violence, nous n hésitons pas à déclarer qu’il appartient à cette classe d’aliénés dont le séjour dans la société est une source permanente de trou-

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blés, de désordres, de malheurs et de crimes, et à l’égard desquels, par conséquent, c’est un devoir et un droit de prendre des mesures protectrices, autant pour eux-mêmes que pour autrui.

En résumé, nous concluons que :

1° M. Auguste- Pierre- Jacques Faulte du Puyparlier est aliéné ;

2° Son placement . dans la maison de Gharenton est à la fois légitime et nécessaire ;

3° M. Faulte du Puyparlier est incapable de gouverner convenablement sa personne, et, n'étant pas maître de lui, il peut commettre des actes compromettants pour lui-même et pour les autres ;

4° M. Faulte du Puyparlier est également incapable d’administrer ses affaires et de gérer sa fortune ;

5° Au triple point de vue des soins que son état exige, de ses intérêts personnels et de l’ordre et de la sécurité publics, M. Faulte du Puyparlier doit donc être maintenu, quanta présent, dans un établissement spécialement consacré au traitement des aliénés ;

6° M. Faulte du Puyparlier ne pourrait pas sans inconvénient et sans danger, être rendu à sa famille, avant que l’on eût pris à son égard les mesures indiquées par la loi, pour sauvegarder à la fois ses intérêts, sa sûreté personnelle et la sécurité publique.

IX. — Rapport médico-légal sur l’état mental d’un aliéné persécuteur atteint de perversion des facultés morales, et plus tard de paralysie générale. —Inculpation de faux.

(MM. Foville, E. Blanche et A. Tardieu.)

Le malade qui fait l’objet de ce rapport, est un des types les plus curieux de ces folies insidieuses, à marche lente, faite pour tromper le public, et qui y ont le mieux réussi. Les pièces que nous joignons à notre rapport, et qui montrent quelle en a été la terminaison, prouveront mieux que tous les commentaires combien nos prévisions étaient justes, et nos appréciations conformes à la vérité, que tant de passions et de mensonges ont obscurcie dans ce cas particulier

CHOIX DE Jl APPORTS

Nous soussignés, commis par ordonnance de M. Fleury, juge d’instruction près le tribunal de la Seine, en date du 27 septembre 1862, à l'effet de visiter le sieur Léon Sandon détenu à Mazas et constater son état mental, après avoir prêté serment entre les mains de M. le juge d’instruction, avons reçu communication des divers dossiers qui concernent ledit sieur Sandon et où se trouvent un grand nombre d’écrits émanés de lui; avons ensuite, soit isolément, soit ensemble, visité et entretenu longuement et à plusieurs reprises le détenu dans sa cellule, et avons ensuite 'conféré sur son état. C’est sur ces divers éléments que s’est fondée l’opinion unanime à laquelle nous sommes arrivés, et qui va être exposée dans le présent rapport en réponse aux questions qui nous sont soumises.

L’état mental du sieur Léon Sandon a déjà été, dans des circonstances qu’il serait superflu de rappeler, l’objet d’un double examen. A la date du 28 avril et 8 août 1861, MM. les docteurs Laségue et E. Blanche, constataient chez le sieur Sandon la perversion des facultés morales, et la prédominance d’idées fixes caractéristiques d’une des formes de l’aliénation mentale désignée sous le nom générique de manie raisonnante. Et successivement ces deux confrères déclaraient que si le dernier terme de la folie n’était pas encore atteint par le sieur Sandon, la forme de son délire était évidemment progressive et que, dans un laps de temps plus ou moins long, il deviendrait nécessaire et inévitable de prendre à son égard les mesures tutélaires prévues par la loi.

L événement n’a pas tardé à justifier de la manière la plus complète ces sages prévisions; et en passant en revue tous les faits et tous les écrits du sieur Sandon depuis un an, en l’examinant lui-même, tant au point de vue physique, qu’au point de vue moral et intellectuel, nous nous sommes trouvé en présence d'une situation tellement aggravée qu’il nous a été impossible de ne pas être frappé de la marche rapidement décroissante qu’ont suivie chez le sieur Sandon toutes les facultés, et du progrès fatal d’un mal dont l’origine est d’ailleurs déjà bien ancienne et paraît même, il

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n’est pas permis d’en douter, liées à la constitution et aux dispositions natives du sieur Sandon.

Nous rappellerons très-succinctement, avant d’exposer dans quel état il se trouve aujourd’hui, les principaux traits de son caractère et de sa vie passée.

On sait par quelles faveurs précoces son ambition fut d’abord surexcitée outre mesure, puis comment son infériorité morale l’ayant fait déchoir, il arriva précisément dans 1 âge où l’homme honnête et droit commence d’ordinaire à recueillir les premiers fruits de son travail, à une position oisive, nulle et presque dégradée. On sait encore, mais on comprend moins, par quelle fausse appréciation de sa propre situation, par quelle aberration de son jugement et en même temps par quel absolu défaut de sens moral, il imagina de s’en prendre de ses propres erreurs à un de ses plus éminents confrères, éloigné de lui par tout ce qui peut le plus séparer les hommes et qui ayant eu une seule fois en sa vie les relations les plus passagères avec lui, lui parut néanmoins devoir être rendu responsable de tous les malheurs qu’il s’était attirés, et devint dès lors le point de mire de toutes ses récriminations, en même temps que de toutes les convoitises de son ambition déçue.

Il y avait déjà dans ce seul fait de quoi faire naître les doutes les plus sérieux sur la sanité de son esprit et l’intégrité de sa raison. Que sera-ce lorsqu’on le verra bâtir sur cette première chimère tout un édifice de projets insensés, et se jeter sans trêve ni relâche dans ces machinations ténébreuses , dans ces inventions perverses, mais surtout absurdes qui , au lieu de le mener à la fortune qu’il rêvait , ne pouvaient le conduire qu’à l’échec le plus mérité, comme le plus facile à prévoir.

La disproportion des moyens employés et des résultats à

atteindre est un point qui frappe tout d’abord et sur lequel il importe d’insister, et sans rentrer dans le récit que l’on trouve a chaque page des volumineux dossiers qu’après tant d autres nous avons eu à étudier, et dans l’exposé des phases qu a traversées, avec une monotonie significative la lutte

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engagée depuis tant d’années par le sieur Sandon contre l’impossible et le néant, il nous sera cependant permis de faire remarquer, comme l’ont fait avant nous les premiers experts, le caractère singulièrement saisissant de l’idée fixe qui dominera désormais tous les actes , toutes les paroles, toutes les déterminations instinctives ou volontaires du sieur Sandon. Ainsi qu’il en a consigné l’aveu expressif dans un de ces retours comme en ont si souvent certains aliénés, « il a eu parfois le sentiment de l’obsession qu'il subissait, (c de sa raison qui lui échappait et de cet odieux cauchemar a sans lequel il redeviendrait ce qu'il avait été. »

Tel s'est monLré le sieur Sandon aux diverses époques où il a été précédemment soumis à l’examen, soit des magistrats, soit des hommes de l’art ; tel nous allons le retrouver, sous des traits encore plus marqués, depuis le moment où l’un de nous, M. Blanche, avait eu déjà à apprécier son état, c’est-à-dire depuis un peu plus d’un an jusqu’à ce jour. Et, qu'on ne l’oublie pas, durant tout cet espace de temps le sieur Sandon rendu à la liberté, n’a eu à subir aucune contrainte, si ce n’est celle de cette possession maladive qui, ne lui permettant plus de chercher à se refaire, dans le calme d’une raison saine et par les efforts d’un sens droit, une position régulière, l’a rejeté incessamment dans ce tourbillon de conceptions fausses et dans cette stérile agitation où devaient achever de sombrer les débris de son intelligence.

Si l’on veut suivre le sieur Sandon d’un peu haut pendant ces derniers temps, on est saisi d’abord par cette pensée que, lui qui se pdaint des persécutions inouïes auxquelles il ne cesse d’être en butte, s’est au contraire constitué l’organisateur d’un système de persécutions pour lequel tous les moyens, même le faux , lui sont bons et dans lequel surtout il cherche à compromettre tout le monde. A cette tâche impossible, il a complètement et absolument perdu le sens de la vérité. Pas une de ses démarches, pas une de ses paroles qui ne soient illusion ou mensonge. Il est constant, pour toute personne éclairée qui l’approche aujourd’hui, qu’il n a plus à aucun degré la notion ni la conscience. du vrai. Nous

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citerons bientôt quelques exemples à l’appui de ce fait si manifestement caractéristique de la folie et l’on verra que le sieur Sandon n’a plus même aujourd’hui cette cohérence apparente, cette suite et cette fausse logique dans les idées et dans les déductions que l’on retrouvait chez lui, lorsqu’on définissait son état sous le nom de manie raisonnante. Il passe du plus fol orgueil et de la plus impudente présomption à l’humilité et à la plus basse soumission. Il menace et il s’aplatit tour à tour. Il rêve les honneurs, les distinctions, la gloire, et l'instant d’après, il ne demande en larmoyant qu’à se faire oublier. Il veut que l’on compte avec lui comme avec l’un des représentants et des soutiens d’un parti, et presque sans transition il se contenterait d’être placé dans une maison de santé comme un pauvre malade.

Ces contradictions ne se montrent pas seulement d’une façon en quelque sorte abstraite, elles se retrouvent jusque dans les manifestations de ses pensées les plus dominantes. Ainsi, à l’égard même de l'homme d’Etat contre qui il dirige ses poursuites insensées, dans la même lettre où il le représente comme voulant le faire assassiner et où il lui demande du poison, il lui confie le soin d’exécuter ses dernières volontés- et lui désigne la place où il veut que ses restes reposent. Tantôt il le menace, lui et son gendre, d’une réparation sanglante, tantôt il lui promet que si plus tard une révolution le fait ministre à son tour, il protégera sa famille et peut-être lui-même. Dans le même écrit où il adresse à la fille du même haut personnage les supplications poétiques les plus passionnées, il le couvre des plus violents outrages.

La teinte d’opposition politique dont pourrait se colorer la folie du sieur Sandon 11e résiste pas au plus simple examen. Il compromet et abandonne successivement toutes les opinions et tous ceux qui les représentent, et dans le tissu de ses illusions et de ses mensonges, il est facile aujourd’hui de prendre, à bien dire, sur le fait, l’infiuence du délire ambitieux, de la folie affective et de la perversion morale qui les inspirent.

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Nous répugnons à citer les noms dont le sieur Sandon abuse depuis si longtemps et avec une si déplorable facilité; et cependant il ya dans cet abus mêmeun caractère si essentiel et si véritablement décisif de la maladie mentale à laquelle il est en proie, que nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser de joindre cette preuve convaincante à celles sur lesquelles doivent s’appuyer nos conclusions. Nous n’avons sans doute pas besoin d’ajouter que l’on ne doit voir dans ces citations que l’écho très-affaibli des imaginations d’un malheureux maniaque.

L’approche des élections générales est pour le sieur Sandon un prétexte naturel de donner cours à sa folie ambitieuse. Il attribue à M. Carnot la promesse formelle de le faire nommer député à Paris. Il préférerait toutefois se présenter dans la Creuse, son pays, où il trouverait sans effort huit à dix mille voix. Malgré ses engagements dont il se montre cependant très-fier en d’autres occasions il consentirait à être le candidat du Gouvernement, ce qui lui assurerait l’unanimité, mais il y met la restriction d’être patroné par M. le comte de Persigny et non par M. le duc deMorny.

Quand il sortira de Mazas, il se flatte d’être immédiatement reçu par M. le préfet de police qui lui donnera de l’argent. Il enverra alors quatre ou cinq cents francs d’honoraires à M. Duboy, avocat au Conseil d’Etat, avec lequel il ne veut plus avoir aucune relation; attendu que ceM. Duboy est un homme très-violent et que lui, Sandon est fatigué. de servir de bouc émissaire aux partis politiques.

Il achètera une robe pour sa mère et sa servante, des livres pour lui et ira vivre à Felletin dans la retraite pour se faire oublier. Il comprend qu’on ne puisse lui donner tout de suite une place dans la magistrature ; il faut attendre au moins quelques mois. Mais alors il fera un riche mariage et il aura enfin la position sociale à laquelle lui donnent droit son intelligence et son talent.

On sait quelles relations mensongères il s’est attribuées avec quelques personnes haut placées, il continue à en faire l’objet de ses récits les plus habituels. Il a été passer cet été

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Blême plusieurs semaines au chateau d Augei ville, chez M. Berryer et en Bourgogne, chez M. le comte de Montaleirrhert dans la familiarité de qui il persiste à se dire, en dépit des faits récents qu’un esprit moins troublé que le sien ne devrait pas avoir oubliés. Quant à M. d’Haussonville, il le dénonce comme son banquier ordinaire. Bien qu’il lui doive encore huit mille francs sur les douze mille qu il lui a prêtés, Sandon n’hésite pas à dire que M. d’Haussonville est tout prêt à payer pour lui une pension de cinq ou six cents francs dans une maison de santé, et qu’on peut demander en son nom tout l’argent dont il aura besoin à la même personne qui s’empressera d’envoyer cinq cents francs plu-

tôt que cent francs.

Un dernier trait achèvera de peindre et de rendre visible pour tous le désordre d’esprit du sieur Sandon. Sur une demande qu’il avait adressée au bâtonnier des avocats du barreau de Paris , l’un des secrétaires de Me Dufaure Me Saint- Aignan voulut bien venir le visiter récemment à Mazas. Il le prit pour un agent, de police et ne le reçut qu’avec -défiance et se plaignit même à nous de sa visite. Mais ce n’est pas tout, son imagination, par un revirement qui lui est familier et par suite d’un nouveau travail, lui suggéra l’idée d’attribuer à cet honorable avocat la rédaction d’une note destinée à être insérée dans V Indépendance Belge et qu’il nous présente écrite, il est vrai, de sa propre main, mais, ajoutait-il, dictée par M. Saint-Aignan et inspirée par Me Dufaure.

Si nous avions pu douter un seul instant de la nature et de l’étendue des illusions dont la raison du sieur Sandon est le jouet et du trouble auquel elle est incessamment livrée, nous eussions vu tomber toute hésitation devant les interprétations erronées, les suggestions imaginaires, les inventions maladives dont notre mission a été l’objet de la part de celui que nous avons été chargés de visiter et d’examiner, avons-nous besoin de le dire, en médecins et au seul point le vue de la constatation de son état mental. Aucun de nous l’a été à l’abri ni de ses mensonges, ni de ses injures, ni de

Tahdieu. — Folie. 22

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ses violences; et, tous trois, nous l’avons vu tour à tour nous accabler de ses protestations d’estime et de confiance. On jugera par ce seul spécimen de la manière dont il comprenait ses rapports avec nous.

A la date du 7 novembre dernier et dans la meme lettre, il priait l’un de nous de presser le dépôt de noire rapport et sans transition il le chargeait de lui acheter un cours de langue allemande dont il lui indiquait l’auteur, l’éditeur et le prix. Il terminait cette étrange épître par la menace suivante : « On me demande un récit de l’entrevue avec les « trois médecins. Je veux votre avis avant de le donner, c’est « Me Dufaure lui-même qui doit venir le prendre, avant « de placarder votre nom à tous les coins de la publicité, « suisse, belge, anglaise, allemande, italienne, européenne. « Enfin j’ai dû vous en prévenir. » On retrouve dans ces dernières paroles l’expression de cette idée fixe qui domine toute la conduite et toutes les facultés de Sandon, c’est que la France et l’Europe n’ont pas de préoccupation plus grave que celle de sa propre personne et du sort qui lui sera fait.

Nous en avons dit assez pour faire comprendre et, nous osons l’espérer, pour faire toucher du doigt la réalité et la nature de la folie dont est atteint le sieur Sandon. Nous voulons cependant pour ne rien omettre, insister encore sur quelques particularités et notamment sur les signes importants que peut fournir encore l’examen de son état physique.

Nous avons parlé plus d’une fois dans le cours de ce rapport des nombreux écrits émanés du sieur Sandon qui ont passé sous nos yeux et qui nous ont si puissamment aidés à le connaître et à le juger. Mais le nombre même et la forme de ces écrits ont une signification qu’il n’est pas permis de négliger. Sans revenir sur les prétentions d’écrivain de Sandon qui se compare à Montesquieu, et voit déjà s’ouvrir les portes de l’Institut devant un nouveau traité de la grandeur et de la décadence de la démocratie, suivant la prédiction que lui aurait faite M. Prévot-Paradol, nous 11e voulons relever ici que cette fécondité stérile, ceLle manie épistolaire qui dans toutes les positions, à Paris ou à Fclletiu,

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en prison ou en liberté, partout, toujours et à tous reproduit chaque jour les mêmes idées, les mêmes mots sans être arrêté un seul instant par l’inutilité avérée et le constant insuccès de cette correspondance universelle. C’est là, on le sait, une des marques les plus caractéristiques et les plus générales de la folie. Il en est de même de ces post-scriptum multipliés , de ces alinéas nombreux, de ces lignes serrées qui donnent aux écrits des aliénés un cachet si remarquable et que nous retrouvons dans toutes les lettres du sieur San don.

La personne du sieur Sandon n’offre pas une physionomie moins tranchée. Il a 37 ans. Sa constitution assez vigoureuse ne parait pas notablement altérée, et cependant son visage porte l’empreinte d’une certaine souffrance intérieure, son teint est plombé, ses traits ordinairement contractés. Il porte souvent la main à la tête et s'est plaint à l’un des honorables magistrats qui l’ont visité de sentir son cerveau rongé par les rats. A nous même, il a déclaré avoir éprouvé comme une sensation d’engourdissement et de paralysie dans un côté du corps. Son extérieur est tout à fait inculte et la pauvreté seule n’explique pas la malpropreté et l’abandon de toute sa personne. Sa parole est ordinairement trèsfacile et d’une prolixité qui est très-commune chez certains fous et qui est le plus ordinairement l’indice de l’incohérence des idées. Ainsi jamais il ne répond directement à me question, et sur les faits les plus actuels, il recommence oujours le récit de toute sa vie passée et des circonstances es plus étrangères à la demande qu’on lui adresse. Les principales fonctions physiques, à part quelques troubles des rganes digestifs, s’exercent d’une manière régulière. Le ieur Sandon a eu à différentes reprises des périodes mariées d’excitation et d’emportement qui le montraient fort apable de violences. lia fait plusieurs tentatives de suicide ni lesquelles il nous serait difficile de nous prononcer,

H mte de renseignements suffisamment précis. Mais il est 1 31 tain que 1 idée du suicide revient très-souvent dans les I s cours et dans les écrits du sieur Sandon.

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En résumé de l’exposé les faits qui précèdent et de l’examen approfondi auquel nous nous sommes livrés , nous n’hésitons pas à conclure que :

1° Le sieur Léon Sandon est atteint d’aliénation mentale, caractérisée par un délire ambitieux et des idées fixes, ainsi que par une perversion absolue et complète des facultés morales et affectives.

2° La maladie mentale du sieur Sandon a fait, depuis un an, et malgré l’état de liberté dans lequel il a vécu, de notables progrès ; et la tendance manifeste qui existe vers la démence , ainsi que les phénomènes physiques qui se produisent du côté des centres nerveux, doivent faire considérer cette maladie comme incurable.

3° L’état du sieur Sandon est de nature à lui enlever complètement la conscience et la responsabilité de ses actes, et le rend par cela même dangereux, non-seulement pour lui-même, mais pour l’ordre public et la sûreté des personnes.

4° 11 y a lieu en conséquence de le placer et de le maintenir dans un asile spécialement consacré au traitement des aliénés.

Depuis que ce rapport a été rédigé, c’est-à-dire depuis plus de dix ans, celui qui en est l’objet n’a cessé d’occuper de sa personne le public, les autorités, les plus hauts représentants du pouvoir lui-même. Traité non en malade , mais en victime, persécuteur beaucoup plus que persécuté , il a réussi par vivre , non-seulement en liberté , mais secouru sur les fonds secrets du ministère de l’intérieur et de la préfecture de police. Mais le mal n’en faisait pas moins des progrès et n’en suivait pas moins sa marche fatale. A la date du 24 août 1870, le sieur Léon Sandon était admis à la maison municipale de santé, dans le service de notre très-honoré collègue, M. le Dr Besnier, à la loyauté et à la confiance de qui je dois la note suivante : c’est la seule réponse qu’il me convienne de faire à toutes les attaques dont ont été assaillis avec moi, pendant tant d’années, tous les médecins qui ont eu le malheur d’être appelés à se prononcer sur

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l'état, mental de Sandon , et qui d’ailleurs avaient été unanimes pour le déclarer aliéné.

M. Besnier accompagnait l’envoi de ses observations de la lettre que je crois devoir reproduire- ici : « Je m’empresse a de vous adresser le résumé des incidents principaux du « séjour de M. Sandon dans mon service, c’est une rédac- « tion photographique , qui a toute la sécheresse , mais « toute l’exactitude de la photographie. Je désire vivement « qu’elle vous serve, le cas échéant, à anéantir une odieuse « calomnie que les journaux ont encore articulée ces jours « derniers. »

M. Léon Sandon, avocat, entré le 24 août 1870, à la maison municipale de santé, service de M. Ernest Besnier — 3e étage, chambre n° 7.

M. Sandon déclare « ne pas être malade » il ne peut donner aucun renseignement.

L’examen attentif de sa personne indique qu’il s’agit d’un accès congestif céphalique , avec état saburral des voies digestives , chez un paralytique général : congestion de la face, tremblement fibrillaire de la langue, gêne de la parole, faiblesse des membres inférieurs, incohérence dans les idées, aberration dans les actes, etc.

Interrogé sur son âge, M. Sandon répond qu’il a « cinquante ans. » Sur l’année de sa naissance, il répond « 1823 » et il est impossible, quelque soin affectueux que l’on prenne de le remettre sur la voie, non-seulement de lui faire rectifier son erreur, mais encore de la lui faire comprendre.

M. Sandon interrogé sur sa profession , ses antécédents, sa situation de fortune, etc., répond qu’il est avocat, qu’il a été substitut à Biom, en 1856 ; qu’il est revenu à Paris depuis cinq ou six ans... « que ses affaires vont mieux qu elles n ont jamais été... qu’il a gagné vingt-cinq mille fr. sa première année d’exercice à Limoges... qu’il lui sera difficile de se remettre à sa profession... qu’il n’est pas malade, etc., etc. »

Sous 1 influence d’une médication appropriée , les accidents congestifs et saburraux se sont amendés, mais l’aber-

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ration mentale est restée la meme : négligence absolue de la personne , difficulté de déshabiller le malade qui veut se coucher et qui se couche en effet tout habillé. Aux interrogations habituelles do la visite du matin, il répond, un jour, en réclamant un objet qui ne lui manque pas; un autre jour, en demandant durant tout le service, qu’on lui amène « sa petite maîtresse » etc.

La maison municipale de santé n’étant pas destinée au traitement des affections de ce genre, M. Sandon est emmené le 6 septembre.

X. — Rapport médico-légal sur un cas de manie chronique, à l’occasion d’une demande en interdiction. (MM. Parchappe, Devergie et A. Tardieu.)

Les médecins soussignés, en vertu d’un jugement du tribunal civil de lre instance du département de la Seine, à la date du 21 juillet 1859, qui ordonne, avant faire droit: que Ici fille N. sera vue et visitée à l’effet de constater son état mental ; lesclits experts s' entoureront de tous les documents qui leur paraîtront nécessaires , adresseront toutes questions , prendront toutes informations et dresseront du tout procès-verbal, de rapport avec leur avis motivé pour être ensuite requis et statué ce qu'il appartiendra ;

Après avoir prêté serment entre les mains de M. le Président du tribunal civil; après avoir pris connaissance des documents suivants : 1° Jugement du Tribunal civil du 16 avril 1859 ; 2° Délibération du Conseil de famille du 28 avril 1859 ; 3° Interrogatoire de MIIe N. du 24 mai 1859 ; 4° Certificat du Dr Duvivier, du 8 juillet 1859 ; 5° Certificats des sieurs B. et D., habitant la maison occupée par MIIe N. ; 6° Jugement du 24 décembre 1844, qui déclare interdit M. N., père de ladite demoiselle; et après avoir visité et interrogé Ml,e N., le 17 décembre 1859, dans l’habitation qu’elle occupe avec sa mère : ont rédigé ce rapport en vue d’apprécier l’état mental de Mlle N. et d’exprimer leur opinion sur les mesures à prendre pour sauvegarder les intérêts de cette demoiselle, de sa famille et de la société. Il

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résulte des documents ci-dessus énumérés: 1° Que le père de M,Ie N. a été interdit pour cause d’aliénation mentale ;

2° Que MUe N. d’une intelligence très-bornée, a commencé à offrir des symptômes caractérisés d’aliénation mentale, il y a huit ans environ, et à manifester des idées de suicide qui l’ont poussée à une première tentative d’asphyxie à l’aide

du charbon, au printemps de l’année 1851 ;

3° Qu'à cette époque Mlle N. fut placée dans la maison de santé des Drs Falret et Voisin à Vanves, d’après les conseils et un certificat de M. le Dr Duvivier, et quelle fut retirée, quelques jours après, de cet établissement par sa mère prématurément et malgré les conseils des Drs Duvivier, Falret et Voisin ; . »

4° Que depuis cette époque elle a plusieurs fois cherché à attenter à sa vie par le même moyen, et que le trouble de sa raison l’a conduite fréquemment à des actes de colère et d’emportement accompagnés de pleurs et de cris, dans lesquels elle injurie et même frappe sa mère ;

5° Que la connaissance personnelle qu’avaient de ces faits les membres du conseil de famille les a conduits à émettre à l’unanimité l’avis qu’il y aurait lieu à l’interdiction de

Mlle N.

L’interrogatoire subi par MIle N., le 24 mai 1859, n’a fait ressortir aucun symptôme positif d’aliénation mentale; il en résulte néanmoins : 1° que Mlle N. s’est livrée à propos de cet interrogatoire à des manifestations de frayeur, de chagrin, à des plaintes et à des récriminations contre sa mère, qui paraissent peu compatibles avec l’état de raison ; .

2° Qu’elle a accusé sa mère de n’avoir jamais eu de confiance en elle et de l’avoir toujours traitée comme un enfant de 12 ans, et la famille de sa mère d’avoir toujours conseillé et poussé sa mère contre elle;

3° Qu’elle n’a pu rendre aucun compte de l’état de sa fortune et de ses droits dans la succession de son père.

Dans la visite que nous avons faite à MUo N., en présence de sa mère, nous avons constaté les faits suivants : Mlle N., àgce de 32 ans, a les apparences d’une bonne santé; elle a la

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tête petite, la physionomie peu intelligente. Elle s’est montrée très-contrariée de notre présence et très-peu disposée à établir avec nous des relations après avoir essayé de quitter la maison et n'avoir cédé qu’avec peine à l’invitation qui lui a été faite par sa mère et par nous de ne pas sortir, elle a voulu se retirer dans sa chambre; il a fallu user presque de contrainte pour la décidera rester dans l’appartement où nous nous trouvions. Et ce n’est qu’après une scène trèslongue de pleurs, de sanglots et de reproches violemment adressés à sa mère que, s’étant un peu apaisée, elle a consenti à nous répondre.

Au milieu de ses plaintes et de ses récriminations, dans lesquelles elle répétait sans cesse et avec véhémence en s’adressant à sa mère ces mots : que t’ai-je fait pour me faire cela? elle insista sur ce que sa mère lui avait ôté son cœur depuis plus de quatre ans par l’influence de sa tante.

Aux réponses sur divers sujets que nous lui avons adressées, voici sommairement ce qu’elle uous a répondu, non sans user de réticences et sans s’interrompre pour retomber dans les larmes et pour reprocher à sa mère de l’avoir ainsi livrée à trois étrangers sans l’en avoir prévenue.

Elle déclare n’être pas malade et n’avoir pas besoin de médecin, d’ailleurs elle aun médecin en qui elle a confiance. Chacun a le sien, pourquoi n’aurait-elle pas le sien?

Après beaucoup d’instances, elle se décide enfin à répondre quelque chose relativement à sa santé. Elle reconnaît qu’elle est souffrante toutes les fois qu’elle a une évacuation alvine. Sa souffrance consiste en ce que cela lui ôte la chaleur du .corps et lui donne des élancements dans les jambes et la tête; elle digère bien; elle dort bien; rien ne la trouble dans son sommeil; elle est bien réglée; elle n’éprouve rien d’extraordinaire à propos de ses règles.

Sa mère lui a ôté 'son affection. Cela a lieu depuis quatre ans;, c’est par l’influence de sa tante, qui en a donné le conseil, que sa mère veut se débarrasser d’elle, et la faire passer pour folle. Sa mère lui a refusé les divertissements qu’elle désirait, le spectacle par exemple.

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Elle reconnaît qu’elle a des altercations avec sa mère; que sa mère ne l’a jamais battue. Elle hésite à avouer qu’ellemême s’est livrée à des actes de violences envers sa mère.

M"ie N. ayant déclaré que sa fille, dans ses accès de colère, lui jette fréquemment à la tête ce qu’elle a sous sa main, que dimanche dernier par exemple elle l’a plusieurs fois frappée au visage avec sa serviette, Mlle N., après avoir nié le fait d’abord très-positivement, puis faiblement, finit par dire: si je l’ai fait, c’est à cause du chagrin que j’ai et non par volonté de mal faire.

Elle ne peut ou ne veut pas s’expliquer sur la cause de son chagrin. Elle reconnaît que c’est elle qui n’a pas voulu se marier quand un parti s’est présenté. Elle ne repousse pas plus que les autres l’idée du mariage. Elle nie positivement et obstinément la tentative de suicide par asphyxie dont les circonstances lui sont rappelées.

Elle affirme ne rien savoir relativement à ses intérêts de fortune , et à toutes les questions qui lui sont faites sur le montant de la fortune laissée par son père, sur la part qui lui revient dans l’héritage, sur la dot qu’a reçue son frère, sur les ressources dont sa mère dispose, elle répond : je ne sais pas. Dès que nous avons manifesté l’intention de cesser notre examen, MUe N. s’est levée brusquement et s’est hâtée de se retirer dans la pièce voisine où nous l’avons entendue pendant quelques instants parler seule à haute voix.

De l’ensemble de ces faits les médecins soussignés concluent :

1° Que M!ie N. est atteinte de folie héréditaire, chronique et très-probablement incurable ;

2° Qu’ elle est incapable d’administrer sa personne et ses biens ;

3° Que le penchant au suicide et la disposition à frapper qui font partie de son délire et qui ont amené dans le passé des tentatives de suicide et des actes de violence sur sa mèie, rendent les conditions ordinaires de la vie dangereuses

pour Mllc N. elle-même et pour les personnes qui habitent avec elle ;

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Et sont d’avis, qu’il y a lieu de placer immédiatement M1,e N. dans une maison de santé spéciale, en vue de lui procurer les soins que réclame son état et d’obtenir , à l’aide d’une observation pendant quelque temps continuée, des données certaines sur les caractères de permanence qu’il est dès à présent possible d’attribuer au trouble morbide de sa raison.

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