‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 2)Chapitre 31 sur 88 · XI. — Consultation médico-légale sur un cas de manie · texte numérisé non relu

XI. — Consultation médico-légale sur un cas de manie

chronique. (MM. E. Blanche, Denucé, Desmaisons et A. Tardieu.)

Les médecins soussignés réunis le 4 août 1864 à Bordeaux, sur la demande de M. L... agissant comme fondé de pouvoirs de sa fille, M,DeD...,à l’effet de donner leur avis sur l’état actuel de M. S. D..., son gendre, tant au point de vue mental qu’au point de vue physique, et de se concerter sur les mesures à prendre dans l’intérêt du malade et de sa famille, exposent les faits suivants :

Conformément à l’ordonnance de référé de M. le Président du tribunal civil de Bordeaux, en date du 3 août 1864, quatre heures de relevée, et par respect pour les termes de cette ordonnance qui expriment le désir que la consultation médicale provoquée par Mme S. D. soit accomplie avec tous les ménagements possibles, deux des consultants qui ont déjà vu le malade à d’autres époques et qui sont parfaitement au courant de tous les faits qui le concernent, se sont abstenus de le visiter de nouveau, et ont déclaré s’en rapporter aux constatations faites par leurs collègues, sauf à délibérer en commun sur l’appréciation des faits et sur les mesures qu’il pouvait être opportun de prescrire, MM. les Drs Tardieu et Denucé se sont donc seuls transportés à la résidence actuelle de la famille D.

Introduits sans difficulté près de M. S. D., les deux médecins sus-nommés l’ont entretenu seul pendant plus d’une heure, tant dans le parc, et en se promenant avec lui, que dans la salle de billard qui a été transformée pour lui en chambre d’habitation. Le résultat do cette observation attentive et prolongée peut être résumé ainsi qu’il suit :

ET CONSULTATIONS

M. S. D. n’a manifesté aucun mécontentement, aucune impression quelconque de la présence des deux visiteurs, dont l’un lui était complètement inconnu. Il les a reçus avec convenance, et s’est prêté à un entretien et à un interrogatoire longtemps soutenu. Son attitude pendant toute la durée de l'entrevue a été calme, ses réponses généralement pertinentes, sa mémoire même assez fidèle au moins sur les faits les plus saillants, tels que la date de sa naissance, celles de son mariage, de la naissance de son enfant, la durée approximative de son séjour dans la maison de santé, et les principaux faits qui y ont précédé son entrée, ou marqué sa présence, ainsi que l’époque et les circonstances de sa sortie. Mais sur certains points, il a été facile de reconnaître que M. S. D. est encore en proie à des conceptions délirantes, et très-probablement même à des hallucinations. Il ne se rend pas un compte exact de sa situation. Il parle de la nécessité où il est de veiller lui-même à ses affaires, et avoue qu'il ignore à qui elles sont confiées. Interroge sur la marche qu’il suivrait s’il en reprenait la direction, il dit qu’il se ferait tour à tour agriculteur et ingénieur. Il se plaint de sa séquestration dans une maison de santé, et motive surtout ses plaintes sur ce qu’on lui avait retenu ses bagages et ses objets de toilette, notamment ses rasoirs. Quand on lui rappelle un incident d’une' extrême gravité qui s’est produit, il y a quelques semaines, lorsque dans une sortie hors de la maison de santé, il s’est plongé tout habillé dans la Seine, ayant, ainsi que cela nous a été

il affecte de prendre la chose à la légère, et dit avoir voulu simplement gagner l’autre bord pour échapper au gardien qui l’accompagnait. Il fait de lui-même et sans provocation, allusion à une sorte d’image fantastique de géant à cheval sur une comète qu’il décrit d’une façon assez incohérente, et qu il dit avoir revue plusieurs fois.

Il est à remarquer que pour toutes les autres parties de sa conversation qui pourraient paraître plus raisonnables, il ne prend jamais l’initiative d’une pensée ni d’une parole,

CHOIX UE RAPPORTS

et que c’est seulement à l’occasion de conceptions délirantes qu’il ne se contente pas de répondre plus ou moins pertinemment aux questions qu’on lui adresse. Du reste l’expression de la pensée chez M. S.D. est lente et incomplète. On sent qu’il ne s’ouvre pas et que le cercle dans lequel se meuvent ses idées est singulièrement étroit. A un moment il s’est animé et a laissé voir une excitation marquée, c’est quand on lui a parlé de la possibilité de sa réintégration dans la maison de santé. 11 paraît aussi impatient de la surveillance et porté à s’y soustraire. A plusieurs reprises il a manifesté une certaine inquiétude, il s’interrompait et regardait dans l’espace, comme s’il craignait d’y voir paraître quelqu’un. Enfin, au terme de notre entretien ses traits et son langage trahissaient une visible fatigue.

En ce qui touche les facultés affectives, il est demeuré évident qu’elles sont au moins aussi affaiblies que les facultés intellectuelles. A différentes fois il a été question de sa femme et de son enfant. M. S. D. a toujours dit qu’il serait bien aise de les voir. Mais cette idée ne tient pas plus de place dans ses idées ; ce sentiment ne se traduit pas sous une forme plus expressive que tout autre besoin même physique dont on lui fait faire l’aveu. Lorsque M. S. D. s’est trouvé ramené par nous au milieu du cercle nombreux de sa famille, entre sa mère, ses frères et belle-sœur, il a manifesté un certain embarras qui pouvait tenir à la fatigue éprouvée, mais surtout à l’impression trop forte pour lui d’une conversation plus animée et plus bruyante. Tl ne s’y est pas mêlé, si ce n’est par un rire manifestement forcé.

La physionomie de M. D. est généralement peu mobile, il est très-pâle, son teint, que l’on dit cependant un peu meilleur que d’habitude, est plombé, son regard éteint et souvent inquiet. Il n’existe d’ailleurs aucun trouble dans la myotilité; pas le plus léger embarras dans les mouvements de la langue ; pas de tremblement des membres supérieurs ; pas de difficulté ni d’irrégularité dans la marche. On nous assure que toutes les fonctions s’exercent d’une manière normale.

ET CONSULTATIONS

Telles sont les constatations recueillies par les médecins soussignés qui ont été admis à visiter aujourd’hui M. S. D. Il est facile de les résumer et d’en tirer les déductions qui de l’avis unanime des consultants en ressortent naturellement.

Un premier fait à remarquer, c’est qu’elles concordent de la manière la plus exacte avec celles dont M. S. D. a été l’objet de la part des nombreux médecins qui ont eu l’occasion de l’examiner depuis le début de sa maladie.

Celle-ci, favorisée par des antécédents sur lesquels il serait superflu d’insister, a consisté dès le principe en un état de manie chronique avec paroxysmes d’excitation délirante, et devait fatalement aboutir à la démence. On ne peut guère douter que le malade n’ait été en proie à des hallucinations; et des indices très-sérieux donneraient lieu de penser qu’il a eu à différentes reprises, et même à une époque peu éloignée, des idées de suicide.

Quant à l’état actuel, il faut reconnaître que la démence n’est pas confirmée , et qu’il s’est produit récemment une rémission qui n’est pas rare, dans la marche ordinaire de cette forme de la folie. Mais il importe de ne pas se dissimuler que les conditions dans lesquelles se trouve placé depuis quelques jours le malade , affranchi de la surveillance et de l’isolement, doivent nécessairement avoir produit un certain degré d’excitation , reconnaissable pour un œil exercé, mais qui peut tromper la tendresse aveugle des proches , et être considéré comme une preuve d’amélioration, sur laquelle il n’est malheureusement perfnis de fonder aucun espoir sérieux pour l’avenir.

Il est du devoir des consultants d’ajouter que la sortie de la maison de santé autorisée avec les réserves les plus expresses dans une consultation signée, le 23 juillet dernier, par MM. les Drs Trélat et Cerise, et dont il nous a été donné communication, ne peut en aucun cas être considérée que comme un essai ; et que cet essai, ainsi que le disent ces deux honorables médecins , doit nécessairement « amener des conditions imprévues ». Ce sont précisément ces condi-

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lions , c’est cet imprévu qui crée une situation et une responsabilité dont on ne saurait trop vivement se préoccuper, et qu’il est permis de qualifier de très-redoutables. Les faits récents qui se sont produits et qui ont été précédemment rappelés donnent à cette situation une gravité encore plus grande. Car l’amélioration qui s’est manifestée lorsque le malade était soumis à la règle d’une maison de santé, et qui n’est pas la guérison, ne résistera pas à la position nouvelle dans laquelle l’essai tenté par la famille D. place le malade. Ce n’est pas assez pour en conjurer les dangers, de recourir à la surveillance toujours incomplète et impatiemment supportée d’un domestique ; c’est l’aggraver considérablement que de substituer, sans transition, à l’isolement salutaire et au calme forcé de la maison de santé la vie commune au sein d’une nombreuse famille.

Enfin il est un dernier point qui dépasse tous les autres en importance, et que les soussignés s’empressent de signaler avec autant d’énergie que les précédents consultants.

« Il n’y a pas à songer, ont écrit MM. Cerise et Trélat , au « rétablissement du domicile conjugal, et de simples visi- « tes même ne peuvent être permises qu’avec une grande « mesure. »

Il faut de toute nécessité, en reconnaissant la sagesse de cette prescription, aller plus loin encore. Si durant le séjour de la maison de santé, et sous la sauvegarde de ce séjour, de rares visites de Mme S. D. à son mari ont pu être sans grave inconvénient, quoique sans aucun avantage pour le malade, il n’en serait point ainsi dans l’état de liberté où il se trouve actuellement. Là toutes les conditions seraient changées et porteraient avec elles un réel danger. Elles hâteraient le retour de l’excitation qu’il est impossible de ne pas prévoir; elles entretiendraient d’une manière factice des sentiments qui n’ont chez lui aucune spontanéité, et que tant de considérations sérieuses doivent rendre redoutables.

En résumé, de l’exposé des faits qui précèdent, de la longue discussion à laquelle ils ont été soumis, et de l'appré-

ET CONSULTATIONS

dation raisonnée qu’ils en ont faite, les soussignés n’hésitent pas à formuler en leur honneur et conscience les résolutions suivantes :

1° M. S. D. n’est ni guéri de la maladie, mentale dont il est atteint depuis plusieurs années, ni envoie de guérison.

2° A tous les points de vue, le maintien du malade dans la maison de santé où il avait été placé eût été la condition la plus favorable et pour lui et pour les siens.

3° Il est en effet dans un état mental qui l’expose encore à des paroxysmes d’excitation maniaque très-dangereux pour lui-même et pour les autres.

4° L’essai qui a été tenté par la sortie de la maison de santé crée une situation et une responsabilité fort graves, que l’on doit tout faire pour atténuer.

5° Il importe que M. S. D. soit soumis à un examen médical assidu.

6° Dès que la température le permettra, c’est-à-dire au plus tard le premier septembre, il devra être emmené en voyage sous la direction et la surveillance incessante d’un médecin et d’un serviteur. Ce voyage devra durer au moins trois mois.

7° Au retour un nouvel examen permettra de statuer sur les effets de ce nouveau moyen de traitement et sur les mesures à prendre ultérieurement.

8° Jusqu’à la réintégration de M. S. D. dans une maison de santé, ou jusqu’à guérison, s’il est permis de l’espérer, il est absolument indispensable de proscrire toute espèce de rapprochement entre le malade, sa femme et son enfant.

XII. — Rapport méiico-lé^al sur un cas de manie intermittente. Inculpation de détournements et d’abus de

confiance. (MM. Calmeil et A. Tardieu.)

Commis par ordonnance de M. Charles Picot, juge d’instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en date du 31 mai 1848, à l’effet, serment préalablement prêté :

« 1° De constater judiciairement l’état des facultés intel-

« lectuelles du sieur J. F., capitaine au 24e bataillon de la « garde mobile, inculpé de détournement de deniers publics;

j) 2° De déclarer si, dans leur opinion, le Sieur F. jouis- « sait de ses facultés intellectuelles au moment de l’accom- « plissement des faits articulés dans la plainte formée contre « lui et dont une copie a été mise sous les yeux des experts.

Pour remplir d’une manière convenable la tâche qui nous était confiée, pour nous mettre à même surtout de répondre à la question qui nous était posée en dernier lieu , nous avons fait de fréquentes visites dans les infirmeries de Charenton où le sieur F. est séquestré depuis le 24 avril dernier ; [nous nous sommes mis en rapport avec les élèves, avec les serviteurs qui surveillent les aliénés , nous avons compulsé les certificats délivrés sur le compte du sieur F. par différents médecins, et nous n’avons arrêté notre opinion qu’après avoir été édifiés par la concordance d’une foule de faits très-significatifs.

Au premier abord , après un examen réitéré, après même des interrogatoires poussés de la manière la plus pressante, sous toutes les formes, et sur tous les sujets possibles, il ne nous a pas semblé que les facultés intellectuelles du sieur F. eussent subi aucune atteinte morbide, aucune modification, aucune amélioration fâcheuses ; rien, en effet, pendant nos premières investigations , ne semblait trahir dans les raisonnements, dans les habitudes, dans les actions, dans la contenance de M. F. le plus léger symptôme d’aliénation mentale; il est vrai que cet officier ne semblait pas soupçonner la gravité de l’inculpation qui pesait sur lui ; qu’il affirmait avoir perdu entièrement le souvenir de tout ce qu’il avait pu faire à partir du 3 avril, jour de sa disparition de sa compagnie, jusqu’au 11 du même mois, jour où il fut arrêté et ramené devant ses chefs ; qu’il demandait avec instance à être renvové à son bataillon absolument

comme si sa conduite n’eût jamais cessé d’être irréprochable; mais rien ne prouvait que ce défaut de mémoire fût réel, que cette sécurité apparente ne reposât pas sur un habile calcul de la volonté.

ET CONSULTATIONS

D’un autre côté , pourtant , un médecin de service à la Préfecture de police avait déclaré , dès le 24 avril , que le sieur F. était alors en proie à une exaltation profonde. Le 8 mai suivant, M.Foville, qui avait donné à Gharenton les premiers soins à M. F. , déclarait que le jour de son entrée dans cet établissement (24 avril) , cet officier avait présenté les symptômes d’une grande excitation, que la face était injectée, les pupilles inégales, la parole brève, saccadée, les muscles du visage agités d’un tremblement convulsif; qu’un certain embarras dans les idées et dans l'expression de ces idées lui semblaient correspondre à une maladie de l’encéphale, que néanmoins la position particulière dans laquelle se trouvait le citoyen F., l'engagea à suspendre un jugement positif sur son état, qu’après l’avoir observé trèssoigneusement les jours suivants, il est resté convaincu qu’il était réellement affecté de maladie mentale; qu’un traitement sédatif a été administré sans interruption, qu’une amélioration très-grande a succédé, qu’on pouvait croire le citoyen F. en voie de guérison, qu’il redoutait pourtant une marche intermittente, que cette crainte a été justifiée par l'événement, que le 8 mai, au moment de la visite, le citoyen F. est retombé dans un violent état d’exaltation, que ce n’est qu’avec une extrême difficulté qu’on a pu obtenir de lui quelques paroles.

M. Fo ville disait , en terminant son certificat : « Nous « croyons, en conséquence, que le citoyen F. est affecté de K maladie mentale, et, d’après la nature des impulsions au * meurtre qu’il a présentées avant son entrée dans la mai-

< son nationale de Gharenton, nous ne pensons pas qu’on c puisse sans imprudence le laisser maître de ses actions

< d’ici à deux ou trois mois. »

Sachant combien est variable le mode d’expression des naladies de l’intellect, combien sont fréquentes les aliéîations mentales rémittentes ou intermittentes, nous avons ru, en présence de tant d’avertissements, n’avoir rien e mieux à faire qu’à en référer de nouveau à l’observaion, qu à épier, à l’insu de M. F. , les moindres variations

Folie. — Tardieu. oq

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de son intelligence, de son moral, de toutes ses fonctions encéphaliques.

Finalement, il nous est démontré, aujourd’hui, que M. F. est sujet, à des intervalles variables, à des atteintes de manie passagère, accompagnées d’hallucinations de l’ouïe et de différents autres symptômes nerveux :

Ainsi, dans les huit premiers jours de juin, M. F a présenté un état de turgescence du visage qui n’a cédé qu’à des émissions sanguines ; il avait perdu alors l’habitude du sommeil, il lui était à peu près impossible de rester couché, sa figure était inquiète, il entendait retentir à ses oreilles des voix imaginaires ; on le surprenait à parler seul, à éviter la rencontre de ses semblables ; l’appétit était nul; les bras étaient affectés de tremblement.

Ges phénomènes morbides ont fait place à une période de raison parfaite ; mais, dans les derniers jours de juin, la tête est encore devenue lourde, le moral inquiet ; la physionomie a offert une expression de défiance et de tristesse, et le travail manuel a dissipé seul ce commencement d’accès.

Le 11 juillet courant, M. F. est parvenu à franchir les murs de l’établissement et à s’évader. Le matin il paraissait jouir de l’intégrité de sa raison. A peine a-t-il été libre, hors de la maison , qu’il s’est rendu , assure-t-il , auprès de ses camarades et de ses supérieurs pour réclamer son ancienne position, et les avantages attachés à son grade de capitaine. Il est clair qu’il s’exposait à être arrêté , et à se faire réintégrer dans l’établissement ; cette idée, cette crainte ne s’est point présentée à son esprit.

Des le 12 juillet, il était conduit à la Préfecture de police où M. le Dr Ghambert, chargé de constater son état mental, s’exprimait ainsi :

« Le nommé F., capitaine de la garde mobile, célibataire, « est dans un état d’exaltation maniaque; la face est rouge, « les yeux sont injectés, le malade se plaint de chaleurs et « de douleurs dans la tête; il est en ce moment très-agité et « violent; il parle seul, ses propos sont décousus, il paraît « avoir des hallucinations de l’ouïe ; accès antérieurs pour

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« lesquels il a été traité à Charenton ; abus des boissons « alcooliques. »

Le 12 au soir, M. F. était réintégré dans les salles de Charenton ; son délire était complet. Il ne sembla pas reconnaître l’interne de la division; la violence de ses actes obligea l'interne de service à le faire conduire dans le quartier des furieux. Il parlait seul, paraissait tourmenté par des voix imaginaires et être en proie à une sorte de terreur. Les assiduités des serviteurs, la vue des autres malades redoublaient ses craintes; on fut forcé de l’entraîner dans sa cel- Iule; au moment du coucher, toutes ses idées étaient incohérentes.

Le 13, son attitude fut menaçante, il refusa d’écouter la parole du médecin, répondit par des propos insolents à ses marques de bienveillance et continua à manifester les mêmes symptômes que la veille.

Ce n’est qu’après plus de huit jours, sous l’influence des émissions sanguines, des douches, des bains prolongés, que M. F. est peu à peu rentré dans ses habitudes de calme.

Aujourd’hui, il paraît jouir de l’intégrité de sa raison ; il rend compte de ce qu’il a fait depuis l’instant de son évasion jusqu’au moment où il a été de nouveau saisi par la police, mais il paraît ignorer complètement ce qu'il a éprouvé, ce qu’il a dit ou fait pendant la période de manie.

En résumé, nous regardons comme établi que le sieur F. est actuellement atteint d’une maladie mentale internittente et que l’explosion du délire, lorsqu’elle a lieu, ne oeut être imputée à un calcul de sa volonté. Il obéit penlant ses paroxysmes à une influence évidemment maladive -t à laquelle il n’est pas maître de résister.

Quant à la question de savoir si le sieur F. jouissait de | a plénitude de ses facultés intellectuelles, ou si déjà sa •aison était chancelante, ébranlée ou malade, lorsqu’il a forait à l’honneur et détourné les deniers de l’État, il est diffible de la résoudre d’une manière précise.

Le sieur F. confesse que par moments il se sent enclin

la boisson et que cette passion, lorsqu’elle se réveille chez

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lui, a des suites d’autant plus fâcheuses que le moindre écart de régime suffit pour anéantir temporairement l’exercice de sa raison. Il convient aussi avoir fait des déjeuners trop copieux, pour fêter l’avancement de quelques camarades, vers les premiers jours d’avril. Peut-être M. F. a-t-il simplement subi, en dérobant les deniers de l’Etat, les conséquences d’un affaiblissement moral momentané, et tel que le produit malheureusement parfois l’abus des boissons fermentées, sans avoir positivement cédé à l’entraînement d’une folie suffisamment caractérisée.

Mais l’induction pourrait faire supposer, d’un autre côté, que la manie intermittente , dont l’existence est aujourd’hui constatée, a été déterminée par la surexcitation alcoolique, et que déjà le sieur F. était sous l’empire d’une véritable aliénation lorsqu’il a effectué le détournement d’un dépôt sacré.

Il nous a dit, avec le ton de la dignité, qu’entre la mort volontaire et le déshonneur son parti serait bientôt pris; que son grade de capitaine constituait une fortune inespérée pour lui, qu’il aurait fallu qu’il eût atteint le dernier degré d’imbécillité pour consentir à voler grossièrement, en ruinant son honneur, sa position actuelle et son avenir ; il nous a demandé ce qui avait pu se passer dans son organisation lorsqu’il avait accompli des actes qui constituaient à ses yeux une véritable énigme ; et cependant il tient à n’être pas considéré comme fou ! On pourrait certainement admettre que déjà le cerveau du sieur F. avait cessé de fonctionner régulièrement, ainsi que l’entendement, dès le 3 avril dernier, alors que le sieur F. a commencé à abandonner la ligne de ses devoirs, à déserter sa compagnie et à se livrer aux plus coupables excès ; on invoquerait pour étayer cette opinion l’exemple d’une foule d’aliénés chez lesquels le début de la folie est signalé par les plus monstrueuses extravagances, et dont la conduite se trouve tout à coup alors en opposition avec la pratique d’une vie jusquelà exemplaire; mais, en dernière analyse, on ne peut émettre que des conjectures sur l’état mental de l’inculpé au moment de sa disparition de sa caserne.

ET CONSULTATIONS

Nous déclarons au contraire, quant à l’état actuel, que le sieur F. n’est point encore débarrassé de son affection mentale, qu’il aura probablement encore un certain nombre d’accès de délire, et qu’il y aurait de nombreux inconvénients à interrompre prématurément le traitement auquel le sieur F. est soumis, et qui ne peut être appliqué d’une manière satisfaisante que dans un hospice d’aliénés ; nous concluons donc à ce que la séquestration soit maintenue jusqu’à parfaite guérison.

XIII. — Meurtre commis par un halluciné. Délire de persécution. — Erreur judiciaire.

11 faut lire en entier les débats de cette triste affaire où l’on voit un pauvre malade traîné devant la cour d’assises du Pas-de-Calais et condamné pour un acte qui n’avait eu d’autre cause que le délire dont il était atteint et dont le plus incroyable aveuglement a empêché, malgré l’évidence, de reconnaître le véritable caractère. Rien ne peut être plus instructif que ce fait dont je crois utile de reproduire tous les détails.

L’accusé est un Anglais nommé Piers (John Edwards), âgé de quarante-six ans, et résidant à Saint-Omer depuis vingt-cinq ans. L’instruction a révélé les faits suivants :

A l’angle de la rue de Dunkerque et des Pavés, à Saint-Omer, se trouve une maison appartenant à un marchand de charbon et ■ d’épiceries, appelé Barbion dit Berthier. Le premier étage de cette : maison était occupé par l’accusé qui y demeurait seul, à titre de : locataire, avec une domestique appelée Joséphine Quéva, fille âgée d’environ quarante ans, et depuis plusieurs années à son f service.

Le 17 avril 1855, vers deux heures et demie de l’après-midi, Barbion se trouvait dans sa cour, située au-dessous des fenêtres de son locataire, et surveillait le travail d’un nommé Duhotoy, H qui était occupé à la réparation d’une pompe.

Le dos appuyé contre la fenêtre du salon, il s’entretenait avec !1 cet ouvrier de choses indifférentes, lorsque l’attention de ce dernier fut éveillée par un bruit de pas venant de l’étage supérieur, j Duhotoy leva la tête et aperçut l’accusé debout près de la fenêtre

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ouverte au-dessus d’eux, et paraissant écouter leur conversation; John Piers, en le voyant, se retira sans rien dire.

Quelque temps après, le travail de la pompe terminé, Duhotoy s’en alla par la porte donnant sur la rue des Pavés, et Barbion, resté seul, fumait paisiblement sa pipe contre la porte de sa cuisine, lorsque l’accusé, paraissant une seconde fois à sa fenêtre, lui dit avec autant de calme que de politesse : Monsieur Berthier, auriez-vous la complaisance de monter à ma chambre. Barbion franchit rapidement les marches de l’escalier qui conduit au premier étage, et se présenta devant son locataire.

Une minute s’était à peine écoulée, que la détonation d’une arme à feu se fit entendre. Un bruit sourd, pareil à la chute d’un plateau pesamment chargé, suivit cette détonation. L’alarme se répandit dans la maison; des interpellations diverses se croisèrent entre les personnes qui s’y trouvaient; bientôt on entendit la voix de Joséphine Quéva qui criait : Mon Dieu ! mon Dieu ! quel malheur! il est tué!...

Au premier moment, la dame Barbion crut que John Piers s’était suicidé. La domestique lui avait dit, en effet, dans la matinée, que Monsieur était fort en colère à cause d’un nettoyage qu’on faisait dans la maison, et sa première pensée avait été d’envoyer chercher son mari, qu’elle croyait alors dans une maison voisine, portant pour enseigne le Petit Capucin. Mais comme elle montait l’escalier, Joséphine lui dit : Mais, madame, vous n’avez donc pas compris? C’est votre mari qui est tué!

En effet, John Piers, un pistolet à la main, parut lui-même à la porte, et confirmant les paroles de sa domestique, ajouta : Allez, madame, allez chercher votre mari, il est déjà loin.

Saisie de terreur à cette révélation, la femme Barbion se sauva dans la rue en poussant des cris désespérés. A l’appel : Au secours ! à l’assassin ! un rassemblement se forma devant la maison; quelques voisins se précipitèrent vers la pièce où l’événement venait de s’accomplir. La porte était entr’ouverte. John Piers, tenant dans ses mains un fusil double, marchait à grands pas et parcourait son appartement avec agitation. Parfois même il mettait en joue ceux qui semblaient vouloir en franchir le spuil.

M. Devaux, avocat, se dirigea seul sur lui et l’aborda sans hésitation. Il venait l’inviter à lui faire connaître la cause du tumulte qu’il remarquait dans sa maison, lorsqu’il aperçut le corps de Barbion étendu dans l’angle de la chambre, derrière la porte vitrée, la tête baignant dans un flot de sang. Saisissant aussitôt John

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Piers par ses vêtements : Vous venez d’assassiner Berthier, lui dit-il, la loi française m’ordonne de m’assurer de votre personne. Je vous. arrête au nom de cette loi. Quelques hommes de garde, qui étaient arrivés, s’emparèrent alors de lui. John Piers, qui, à l’arrivée de M. Devaux, était allé déposer son fusil dans l’encoignure de la cheminée, était encore, en ce moment, armé d’une paire de pistolets chargés et d’un couteau-poignard.

Il portait, serrée autour du corps, une ceinture en cuir avec des poches de chaque côté servant de fontes, des cartouches, des balles, des capsules et des bourres. Tandis qu’on s’occupait de le désarmer et que les soldats le conduisaient au poste de la place, au milieu de la foule indignée, on releva enfin le corps de Barbion dit Berthier.

Le malheureux respirait encore, mais d’une respiration haletante, irrégulière, entrecoupée, et qui semblait prête à s’exhaler. Il portait à la tête, au-dessus de l’oreille gauche, une blessure d’où s’étaient échappés, avec une grande quantité de sang, des portions de cervelle et des esquilles d’os. Déjà les extrémités étaient froides; on le transporta sur le lit de John Piers, donnant quelques signes de vie; mais il succomba vers huit heures et demie du soir, sans avoir repris connaissance un seul instant et sans avoir pu proférer une parole.

Les médecins qui pratiquèrent l’autopsie déclarèrent qu’il était mort d’un coup d’arme à feu, tiré presque à bout portant par une main étrangère.

D’abord l’accusé fit parade d’une grande assurance; il refusa de répondre aux magistrats et leur dit que Berthier s’était suicidé. Ce ne fut que lorsqu’il comprit que cette équivoque n’était pas admissible, qu’il se décida à faire des aveux. Alors il raconta avec une parfaite netteté de mémoire, avec une précision et une lucidité de raisonnement non moins remarquables, le but, les motifs et les circonstances de l’assassinat.

Il dit que depuis longtemps il était convaincu que Barbion l’insultait et excitait même les autres à l’insulter; que, le 17 avril, tandis qu’il était à sa fenêtre, il avait entendu Barbion dire à Duhotoy, en le désignant de manière à ne pas s’y méprendre, qu’il était sans pantalon et que c’était un bougre ; que l’accusation d’un crime (il veut sans doute parler d’un crime contre nature) lui avait paru une injure sanglante; que sous l’impression de cet outrage il avait appelé Barbion pour lui demander des explications; que cet homme lui avait répondu qu’il ne savait pas ce qu’il voulait dire,

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ot qu’alors il lui avait tiré un coup de pistolet à bout portant et l’avait étendu à terre.

John Piers ne se borna pas à raconter les détails de cet horrible crime, il en montra lui-même, avec non moins de sang-froid, toute la gravité. Il dit qu’il savait très-bien qu’il n’avait pas le droit de tuer un homme, et que la loi anglaise, pas plus que la loi française, ne permettait pas de se faire justice à soi-même ; mais en même temps il déclara qu’il regardait l’injure qui lui avait été adressée comme tellement grave, qu’il recommencerait encore s’il l’entendait proférer contre lui, parce que dans son pays un homme qui commettrait de pareilles actions serait déshonoré. Il y a, dit-il, deux cas dans lesquels on peut disposer de la vie de son semblable : c’est quand on trouve un homme couché avec sa femme, ou quand on est traité de bougre.

Il arriva ensuite à la question de préméditation, et ses explications ne furent ni moins nettes ni moins catégoriques.

Dans son interrogatoire du 20 avril, c’est-à-dire trois jours après son crime, il confessa qu’il était fermement résolu à assassiner Barbion, et le 24 avril, pendant sa confrontation avec Duhotoy, il dit encore à M. le juge d’instruction que, s’il n’avait pas tiré par sa fenêtre sur Barbion, au moment où il avait entendu ou cru entendre ces paroles, c’est qu'il avait eu peur de le manquer et qu’il voulait alors lui demander des explications. Il est d’ailleurs à remarquer qu’entre le moment où John Piers vint à sa fenêtre pour écouter la conversation de Barbion avec Duhotoy et le moment où il fit venir Barbion dans sa chambre pour le tuer, un intervalle assez long s’était écoulé et que la réflexion avait eu le temps de faire place à la pensée criminelle qui était venue. Du reste, cette pensée était d’autant plus coupable que Duhotoy affirme de la manière la plus formelle que Barbion n’avait pas dit une seule parole qui put blesser personne et qu’il n’avait parlé ni d’homme sans pantalon ni de bougre.

L’explication de ce crime odieux se trouve dans le caractère emporté et vindicatif de John Piers. Menant une vie retirée, solitaire et taciturne, irritable et susceptible à l’excès, John Piers n’a jamais voulu dominer son humeur excentrique et son imagination trop ardente. Sa colère qu’il aurait dû s’habituer à vaincre, ne connaissait plus de bornes quand elle avait fait explosion, et il s’abandonnait avec une légèreté inexcusable à toute la violence de sa nature.

Déjà le Tribunal de Saint-Omer l’avait condamné à l’emprison-

ET CONSULTATIONS

nement, pour avoir maltraité cruellement un vieillard qui n’avait eu d’autre tort que de demander avec insistance une somme d’argent qui lui était due. C’est ainsi qu’il est arrivé par degrés, et sur la foi du soupçon le plus injuste, à donner froidement la mort à un père de famille, qui laisse une veuve enceinte avec trois jeunes enfants.

On procède à l’appel des témoins, qui sont au nombre de treize assignés par le ministère public, et autant par la défense ; parmi eux se trouvent trois docteurs médecins.

Immédiatement après, Me Desmarets se lève et demande à la Cour que les trois médecins soient entendus les premiers, afin qu’ils puissent assister aux débats avec mission d’observer l’accusé pendant cette épreuve.

Cette requête fait pressentir les moyens de défense que le conseil de l'accusé a l’intention de présenter en sa faveur. M. le Procureur impérial n’y met aucune opposition à la condition toutefois que l’accusé sera interrogé d’abord.

D. Le 17 avril dernier, vous étiez dans votre chambre, au premier étage de la maison occupée par les époux Barbion, dit Bertbier? — R. Oui, monsieur le président.

D. Où étiez-vous placé? — R. J’étais assis à la cheminée.

D. Les fenêtres étaient-elles ouvertes? — R. Non, monsieur.

D. Avez-vous entendu proférer des paroles dans la cour? — R. Oui.

D. Comment avez-vous pu entendre ce qui se disait dans la cour, puisque vos fenêtres étaient fermées et que vous en étiez éloigné d’une certaine distance? — R. J’ai entendu parfaitement M. Berthier dire que j’étais sans pantalon et que j’étais un bougre.

D. Ne vous êtes-vous pas trompé? N’est-ce pas l’autre personne qui se trouvait alors avec lui qui a pu prononcer ces paroles? — R. Non, monsieur.

D. Qu’avez-vous fait alors? — R. J’ai ouvert la fenêtre et j’ai prié M. Berthier de monter à ma chambre, voulant lui demander des explications sur les propos qu’il venait de tenir. Il me déclara quùl ne savait ce que je voulais lui dire, et comme j’avais la certitude absolue qu’il m avait imputé le crime le plus épouvantable et le plus irrémissible à mes yeux, d’un coup de pistolet je l’ai renversé à mes pieds.

D. Ainsi vous reconnaissez bien avoir tué Berthier?

CHOIX DE RAPPORTS

l’accusé, avec fermeté. — Oui, monsieur.

D. Quanti on vous a arrêté, vous étiez armé d’un fusil double, et de plus vous portiez autour du corps une ceinture renfermant deux pistolets et des munitions ; que vouliez-vous en faire? — R. C’était pour me défendre au cas où on aurait voulu se porter à des excès sur moi. D’ailleurs, j’ai toujours eu l’habitude de porter des armes, et cette ceinture ne me quittait jamais.

D. Mais on ne comprend pas que vous la portiez sur vous dans votre appartement? — R. Dans mon enfance, mon père m’a dit qu’un homme ne doit jamais se trouver au dépourvu.

D. Quand vous avez fait monter le malheureux Berthier dans votre chambre, quelle était alors votre intention? — R. J’étais fermement résolu de le tuer ! (Frémissement dans l’auditoire).

D. Vous savez cependant qu’il n’est pas permis de se faire justice à soi même, pas plus en Angleterre, votre pays, qu’en France? — R. C’est vrai.

D. L’àcte que vous avez commis est un assassinat dans tous les pays, c’est le plus grand des crimes ? — R. L’imputation qui m’a été faite est infiniment plus grave que mon action; c’est l’outrage le plus sanglant qu’on puisse faire à un homme, et sans être déshonoré, on ne peut laisser vivre celui qui l’a proféré contre vous.

D. Qu’est-ce qui vous donnait le droit de disposer ainsi de la vie de votre semblable ? — R. L’injure abominable qui m’avait été faite : elle imprime sur l’homme une tache qui ne s’efface jamais.

D. Pourquoi, avant de vous livrer à cette criminelle extrémité, n’avez-vous pas vérifié si réellement le propos que vous reprochiez à Berthier avait été tenu par lui contre vous ? — R. C’était inutile, j’étais convaincu.

D. Mais alors, pourquoi n’avez- vous pas tiré immédiatement par la fenêtre, dans la cour; vous n’étiez séparé de lui que par une distance de trois à quatre mètres? — R. J’avais peur de le manquer.

D. Vous avez dit que vous aviez appelé Berthier pour lui demander des explications, et, quand il s'est présenté devant vous vous n’avez pas voulu écouter celles qu’il vous donnait; vous l’avez tué aussitôt ? — R. Il ne s’est pas disculpé.

D. Si vous croyiez qu’il vous avait fait une injure sanglante, au lieu de le tuer, pourquoi ne l’avez- vous pas provoqué en duel? — R. Un duel était impossible entre nous, d’abord parce qu’il aurait dû être à mort et qu’on n’aurait pas trouvé de témoins pour cela ; ensuite je voulais avoir la vie de celui qui m’avait ainsi outragé et

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non m’exposer à être tué moi-même, parce qu’on aurait dit alors : Il a tué un bougre, et je serais mort déshonoré !

D. Il résulte des dépositions des témoins que vous allez entendre que votre honneur n’était pas compromis; que les propos qui ont provoqué votre crime n’ont pas été proférés ? — R. Moi, je les avais entendus, cela suffisait.

m. le procureur impérial à l’accusé. — Piers, si vous vous trouviez encore dans un cas semblable, agiriez- vous de même?

l’accusé, sans hésitation et avec assurance. — Oui, monsieur ! (Mouvement).

Tout cet interrogatoire a été soutenu par l’accusé avec une parfaite convenance, mais avec un calme et une énergie indescriptibles.

évrard (Paul-Joseph), 65 ans, docteur en médecine à Saint- Omer. — Chargé par la justice d’étudier et de constater l’état mental de l’accusé, je l’ai visité depuis plusieurs jours dans la prison. Mes observations l’ont saisi à tous les instants du jour comme de la nuit, et je n’ai rien trouvé dans ses paroles ni dans ses actes qui pût déceler une affection morbide de l’intelligence. Depuis son incarcération, toutes les fonctions de son existence ont été régulières et normales. En mon absence, j’avais chargé le gardien-chef de l’observer, et, comme moi, il n’a rien remarqué qui fût de nature à suspecter l’insanité d’esprit de l’accusé. Il m’a dit seulement que plusieurs fois Piers était allé se plaindre à lui qu’on l’insultait dans la prison. Il n’en était rien.

A la troisième fois, il lui a dit que s’il continuait de vouloir troubler l’ordre de la prison par des plaintes non fondées, il serait obligé de sévir contre lui ; Piers ne lui a plus parlé depuis de ses prétendus griefs. Le témoin atteste qu’il connaît l’accusé depuis vingt ans, et qu’il a toujours eu une susceptibilité portée à l’extrême. C’est à cette cause qu’il attribue sa croyance à des insultes imaginaires, et plusieurs actes de sa vie en témoignent d’une manière indubitable. Ainsi, on m’a assuré, dit le témoin, qu’il y a quelque temps il a tiré un coup de pistolet sur trois personnes inoffensives qui causaient tranquillement sous ses fenêtres. Il s’imaginait qu’elles disaient du mal de lui.

m. le président, au témoin. — Comment, en médecine, caractérisez-vous cette grande susceptibilité? — R. C’est le produit d nallucinations. D’après tout ce que je sais de lui, je crois que Piers est un halluciné. Il croit entendre des paroles qui n’ont pas été prononcées ; il s’imagine qu’on parle mal de lui , alors qu’on ne s’en occupe pas.

D. Et comment qualifiez-vous l’acte atroce auquel il s’est livré ? — R. Pour moi , c’est un acte de monomanie homicide, résultat des hallucinations de son auteur.

m. le procureur impérial fait remarquer au docteur Evrard que cette appréciation est en contradiction formelle avec le début de sa déposition.

le docteur répond que l’accusé n’p.st pas atteint d’aliénation mentale, mais qu’il a des hallucinations qui produisent une folie partielle et que, lorsqu’il est dans cet état, il n’a pas son libre arbitre.

m. le procureur impérial objecte encore qu’en admettant les hallucinations de l’accusé, portant sur des injures imaginaires qui lui seraient faites , on pourrait soutenir seulement que l’halluciné devait agir alors comme s’il avait été réellement insulté. Or, l’insulte la plus grave ne lui donnait pas le droit de tuer celui qui en serait l’auteur ; et cependant l’accusé, qui n’est pas en proie à ses hallucinations en ce moment, a déclaré tout à l’heure, de la manière la plus formelle, qu’il recommencerait encore, s’il se trouvait dans le même cas , c’est-à-dire qu’il tuerait encore celui qui lui adresserait la même imputation dont il prétend avoir été outragé par Berthier.

Augustin delpouve, quarante-cinq ans, docteur en médecine à Saint-Omer. — Ce témoin rend compte de l’autopsie qu’il a été chargé de faire du cadavre de la victime. Après avoir décrit l’état dans lequel il a trouvé le malheureux Berthier, il conclut en disant qu’il a été tué par une main étrangère, avec une arme à feu tirée presque à bout portant.

On introduit ensuite m. re vel, aussi docteur en médecine, qui, après avoir prêté" serment et déclaré ne rien savoir de particulier sur l’affaire , se place avec les deux autres médecins dans l’hémicycle du prétoire, en face du banc de l’accusé, afin de l’observer pendant le cours des débats.

Benjamin duhoto y, 33 ans, plombier à Saint-Omer. — Le 17 avril dernier, je fus appelé pour arranger une pompe chez M. Berthier, qui vint avec moi dans la cour. En travaillant, nous causâmes de choses de notre état respectif. Dans l’intervalle, j’entendis le bruit des pas d’une personne au-dessus de nous; je levai la tête et je vis l’accusé à sa fenêtre qui paraissait nous écouter. Aussitôt qu’il me vit regarder, il se retira dans l’intérieur de la chambre. Quand mon ouvrage a été terminé, je me suis en allé.

D. Avez-vous parlé avec Berthier d’un étranger qui restait dans la maison ? — R. Non, monsieur.

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D. A-t-il été dit quelque chose qui fût de nature à blesser cet étranger ou tout autre personne? — R. Non, monsieur. Gomme je vous l’ai dit tout-à-l’heure, nous n’avons parlé que de choses indifférentes concernant notre état, lui de son commerce de charbon, et moi de mes ouvrages de plomberie.

D. Etes-vous sûr que ni vous ni Berthier, n’avez dit que Piers n’avait pas de pantalon et qu’il était un bougre? -"-R- J’affirme delà manière la plus formelle que rien d© semblable n’a été dit par nous ni par d’autres personne© àrfiotre portée.

m. le président a T’accusé. — Vous entendez, Piers? Pourquoi n’avez- vous pas appelé le témoin qui vous aurait assuré que l’injure à votre adresse, que vous avez cru sortir de la bouche de Berthier, n’avait été proférée ni par lui ni par d’autres ? — R. Je ne l’aurais pas cru, parce que je l’avais entendu moi-même, et que cela ne pouvait pas être autrement.

Joséphine quéva, 40 ans, domestique de l’accusé. — Au moment de l’événement, j’étais montée à l’étage supérieur; j’ai entendu monsieur qui demandait à M. Berthier pourquoi il l’avait traité de bougre ; M. Berthier a répondu qu’il ne savait pas ce qu’il voulait lui dire. Alors j’ai entendu le mouvement qu’a fait monsieur pour tuer M. Berthier.

Huit ou dix jours avant, je suis allée chez Mme Berthier, de la part de mon maître, demander si on ne disait pas du mal de lui ; Mme Berthier m’a assuré qu’on ne s’occupait jamais de lui, et que si elle en entendait mal parler, elle s’empresserait de l’en instruire.

Sur interpellation, le témoin dit que l’accusé s’occupait à dessiner, à faire de la musique, à fumer et à polir des pipes. Il mangeait et buvait peu ; il dormait bien. Elle n’a jamais remarqué qu’il n’eût pas son bon sens, mais il était fort vif et avait souvent la tête en feu.

Pendant la nuit, il se levait quelquefois pour aller à la fenêtre écouter si on ne parlait pas mal de lui dans la rue.

Viennent ensuite trois témoins, voisins de Berthier, qui sont accourus les premiers sur le théâtre du crime ; mais en voyant l’accusé armé d’un fusil, ils se sont retirés sans oser pénétrer dans sa chambre. Tous trois déclarent, néanmoins, que l’accusé ne témoignait aucune irritation, et que sa contenance était parfaitement calme.

La première personne qui ait abordé l’accusé est m. devaux, avocat, qui habite aussi dans le voisinage, et qui a entendu les cris: Au secours ! à l’assassin ! proférés dans la rue, lorsqu’il recondui-

3G6 CHOIX DE RAPPORTS

sait un client à la porte de sa demeure. Il s’empressa d’accourir a la maison de Bcrthior, d’où partait le tumulte, et malgré les observations de ceux qui l’y avaient précédé, il monta sans crainte à l’appartement de Fiers, qui, en le voyant, déposa immédiatement son fusil à l’angle de la cheminée. M. Devaux, ignorant encore le meurtre de Berthier, demanda à Piers quelle était la cause du grand troublo qui existait dans la maison; à quoi celui-ci répondit: Ce qui est fait est fait; on verra lequel des deux est le coquin.

C’est alors seulement que, tournant la tête, le témoin vit le cadavre de Berthier gisant derrière la porte d'entrce. Il dit aussitôt à l’accusé: Vous venez de tuer cet homme; la loi française m’ordonne de m’assurer de votre personne, je vous arrête au. nom de cette loi. A ce moment la garde est arrivée et l’a emmené.

L’accusé lui a paru en proie à une violente agitation ; son air était provocateur et hautain, et sa figure fort animée. Il a retiré les deux pistolets qu’il portait à sa ceinture et les a remis sans résistance.

m. le président à l’accusé. — Après avoir tiré, vous avez rechargé votre arme; pourquoi cela?

R. Pour qu’on ne la trouvât pas déchargée, parce que c’eût été une preuve contre moi.

m. baule, commissaire de police à Saint-Omer, qui le premier a interrogé l’accusé, déclare qu’il s’est borné à lui répondre qu’il ne parlerait qu’après s’être concerté avec un avocat.

On procède ensuite à l’audition des témoins à décharge.

La femme thallier, blanchisseuse à Saint-Omer, qui depuis longtemps travaille pour l’accusé, déclare qu’il a toujours été bon pour elle, mais que sa domestique lui a dit que son maître devenait de jour en jour plus emporté et qu’elle croyait qu’il allait perdre la tète.

La femme cadore, ménagère à Saint-Omer, a été longtemps au service de la famille Piers ; le père et le fils étaient très-vifs et croyaient toujours qu’on les insultait ou qu’on parlait mal d’eux. Joséphine Quéva m’a dit, il n’y a pas longtemps, quelle craignait que son maître ne devînt fou.

Une jeune fille d’Eperlecques déclare qu’un jour l’accusé l’a mise en joue, avec son fusil, au milieu de la ville. L’accusé nie positivement ce fait.

Enfin, on entend les trois personnes sur lesquelles l’accusé au mois de février 1854, à huit heures du soir, a tiré deux coups de pistolet sans les atteindre, lorsqu’elles étaient arrêtées à causer sous ses fenêtres. L’accusé, qui en convient, déclare que s’il a tiré

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sur ces témoins, c’est pour le même motif qui l’a fait tuer Berthier.

Les témoins affirment n’avoir pas parlé cle l’accusé et ignorer même alors qu’il existât.

m. le procureur impérial demande à l’accusé pourquoi cette foislà il a tiré du haut de sa fenêtre dans la rue; il n’avait donc pas peur de manquer son coup? — R. Je croyais être sùrjUatfcefndre ceux sur qui je tirais, mais comme je les ai jn^rques, l’expérience m’avait instruit ; et c’est pourquoi, -voulant tuer Berthier, je n’ai pas tiré cette fois parda-fenStre.

Cette partie du débat se termine par le rapport des médecins sur ce qu'ils viennent d’observer.

Tous trois sont unanimes pour déclarer que, de tout ce qu’ils viennent de voir et d’entendre, il résulte que l’accusé a des hallucinations; qu’il croit entendre des paroles qui n’ont pas été proférées, être l’objet d’insultes qui n’ont pas été commises. Cette idée délirante a produit chez lui une monomanie homicide raisonnante, et lorsqu’il est sous l’empire de cette affection morbide, il ne jouit pas de son libre arbitre. Si on objecte qu’il a cherché à se disculper du crime qu’il venait de commettre, on répondra qu’il y a beaucoup d’exemples de fous avérés qui ont cherché à se justifier de mauvaises actions qu’on pouvait leur reprocher.

Nonobstant cette opinion, que l’organe du ministère public n’adopte pas, m. caron soutient énergiquement l’accusation, qui est combattue par Me desmarets.

Après de vives répliques et le résumé de M. le président, les jurés délibèrent pendant une heure environ sur les deux questions qui leur sont soumises; elles sont résolues affirmativement, avec admission de circonstances atténuantes.

En conséquence, John Piers est condamné à vingt ans de travaux forcés.

Jamais plus flagrante erreur ne fut commise par la justice, que cette condamnation infamante, frappant un pauvre malade inconscient, coupable seulement de son délire et de ses hallucinations.

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