XVII. — Rapport médico-légal sur un cas de folie lypéma
niaque avec délire mystique et hallucinations. (MM. Falret
père, F. Voisin et A. Tardieu.)
Nous soussignés, commis par arrêt de la cour d’assises du département de la Seine, en date du 23 octobre 1852, à
CHOIX DE RAPPORTS
l’effet de procéder à l’examen du nommé L. et constater son état mental, après avoir prêté serment entre les mains de M. le Président, avons reçu communication du dossier relatif à l’instruction criminelle suivie contre le nommé L.
Nous avons pris connaissance des pièces judiciaires et administratives qui concernent l’accusé, ainsi que des lettres écrites par lui pendant son séjour à Bicêtre ; nous l’avons ensuite visité à plusieurs reprises, tant à la prison Mazas qu’à la maison d’arrêt des Madelonnettes, l’avons interrogé et examiné avec le plus grand soin et nous sommes entourés de tous les renseignements que pouvaient nous fournir les gardiens de la prison et les codétenus de l’accusé. C’est sur ces éléments divers et d’après les résultats de l’enquête à laquelle nous nous sommes livrés que nous avons établi notre jugement sur l’état mental du nommé L.
Nous devons rappeler que vers le milieu du mois de juillet dernier, l’accusé ayant donné à la maison de justice où il était enfermé des signes d’aliénation mentale, fut transféré à l’hospice de Bicêtre. Après un séjour de six semaines environ, il fut considéré comme guéri et réintégré en prison. Mais peu de temps après et quelques jours seulement avant celui où il devait paraître devant la cour d’assises, il était de nouveau signalé comme offrant un- dérangement dans les facultés intellectuelles , et son attitude à l’audience, le langage qu’il y tenait dénotaient un désordre d’idées qui motivait le renvoi de l’affaire à une autre session. C’est dans ces circonstances que nous sommes appelés à constater l’état mental du nommé L. Nous devons ajouter que placé, au sortir de la maison de justice, dans une des cellules de la prison Mazas où nous l’avons visité d’abord, il a été transféré en dernier lieu aux Madelonnettes, où il est en contact, sur le préau, avec un grand nombre d’individus et où il partage la chambre de deux détenus qui ont été à même d’apprécier sa tenue et ses discours et que nous avons interrogés avec un soin tout particulier.
Le nommé L. ne fait aucune difficulté de répondre aux questions qu’on lui adresse et entre de lui-même dans de
ET CONSULTATIONS
longues explications, que nous croyons utile de reproduire aussi fidèlement que possible. « Sa naissance eût dû. être remarquée, mais on 11’eut garde de la faire connaître. Sa mission semble commencer à l’âge de six ans ; elle s’est manifestée par la chute de la royauté, le choléra, la guerre civile, la ruine de la Pologne. Il est une chose digne de remarque, c’est que, dès sa jeunesse, ceux qui lui ont fait du mal ou qui auraient dû le faire connaître, sont toujours morts peu de temps après ou ont été honteusement chassés. Il prit une part active à la révolution de février. Un blessé qui expire dans ses bras, portait un livre sous ses vêtements, ce qui prouve, dit-il, qu’il ne faut pas de révolution, mais qu’il faut répandre l'instruction et faire disparaître la misère, source de tous les maux et de tous les crimes. L’insurrection de Juin le trouve parmi les plus ardents : il est atteint par les balles, fait prisonnier et transporté. Mais là encore la main de Dieu se fit sentir en suscitant de nouveaux malheurs, le choléra, la guerre en Hongrie, les troubles sanglants de Vienne, le Pape en fuite laissant devant Rome deux armées républicaines s’entr’égorgeant, enfin toutes les calamités. — C’est ainsi que plus tard pendant qu’à Lyon au milieu d’une émeute, il est renversé et frappé, un ouragan s’élève qui emporte le pont d’Angers et précipite dans le fleuve trois cents malheureux soldats. Sa vie n’a pins été qu’une dure et longue misère. Très-souvent, quand il arrivait dans de grandes cités, le tonnerre se faisait entendre. Depuis sa dernière arrestation et durant sa détention à la Conciergerie, deux fois la scène de la Passion s’est renouvelée parce qu’on le maltraitait ou qu’on voulait attenter à sa vie. Un rayon de lumière pénétrait dans son cachot pour le réchauffer et quand on frappait sur sa tête, sa tête sonnait comme une cloche. Quand il se met en colère, souvent le tonnerre gronde, et s’il est triste le soleil se cache ; mais lorsque, au contraire, il a songé à l’organisation sociale qu’il projette et dans laquelle tout le monde est heureuxf il fait beau, toute la nature devient douce, tous les animaux réjouissent , et les petits oiseaux viennent voler autour
CHOIX DE RAPPORTS
de sa tête. « Croyez-moi, s’écrie-t-il, je suis celui qui vous apporte la paix et la fraternité, qui fera disparaître toutes les forteresses, toutes les- ronces, les épines, les canons, les sabres, les fusils, toutes les armes meurtrières. » Partout Dieu le Père qui est au ciel, l’accompagnera et tous les éléments viendront à son secours. C'est sa mission; il est descendu sur la terre pour cela; et si on veut l’empêcher on se perdra. C’est le règne de Dieu sur la terre qui viendra et l’on aura un climat moitié plus beau. N’a-t-on pas entendu quand on a voulu le faire passer en jugement, dans ces derniers temps, le tonnerre éclater; et quand on l’a réintégré à Mazas, n’a-t-on pas vu tout à coup le ciel s’assombrir et la pluie tomber. Il ignore ce qui est arrivé depuis son arrestation ; mais bien des malheurs ont dû arriver. Tous les événements de sa vie ont été conduits par une main invisible; il n’y a pas à douter qu’il ne soit le messie annoncé. Il a été arrêté le jour de Pâques. Si on le fait sortir de prison il rendra tout le monde heureux et fera de la terre un peuple de frères ; toutes les religions n’en feront qu’une. « Il faut s’aimer les uns et les autres et ne plus supporter qu’un enfant souffre ; que la pauvre femme puisse allaiter son enfant en paix, et que la pauvre fille ne soit plus déshonorée. C’est la loi de Dieu. »
Toutes ces explications sont données d’un ton à la fois trèssimple et très-convaincu. Les objections que chacun de nous adresse à L. viennent se briser contre la ténacité trèscalme avec laquelle il reproduit ce long exposé de sa mission céleste. Il s’anime à peine lorsqu’on lui objecte que sa mauvaise conduite, ses crimes même sont incompatibles avec son prétendu caractère divin. Une seule fois, à l’une de nos visites, L. a paru avoir conscience de son état. Il lui faudrait, dit-il, quelque liberté pour se remettre ; il a beaucoup souffert et il a besoin d’air et de voyage pour se retrouver. Il porte la main à sa tête et sent, en quelque sorte, le trouble et l’affaiblissement de son intelligence. Mais cette perception confuse du dérangement de ses facultés ne l’empêche pas de persister dans ses divagations. Il ajoute comme nou-
ET CONSULTATIONS
velles preuves que depuis son arrestation des malheurs sont arrivés. Si on veut le saigner, il est sûr qu’au bout de quatre heures le ciel s’obscurcira et le tonnerre grondera. Du reste c’est par ses inspirations que Dieu se révèle à lui, mais il ne l’a jamais ni vu ni entendu. Et pressé sur ce point, il ne prétend en aucune façon être atteint d’hallucinations de cette nature.
Ses codétenus interrogés par nous avec le plus grand soin et hors de sa présence s’accordent à le signaler comme aliéné. Il passe tout son temps à se promener du matin au soir, sans travailler, sans questionner les autres sur leurs affaires, sans chercher à les prêcher; seulement lorsqu’on lui parle, il dit qu’il entend souvent le tonnerre, qu’il voit les éclairs, et ne manque pas de revenir sur ses idées politiques, sur son origine, sur sa mission. Il est d’ailleurs invariablement doux et calme. Aucun des détenus ne met en doute son état d’aliénation.
Son état physique est parfaitement conforme à la nature et à la forme de son délire. Il est pâle, amaigri; ses yeux sont caves, son regard fixe, ordinairement terne, mais prenant parfois un sombre éclat; ses cheveux longs et incultes relevés sur le front pendent jusque sur le col; les ongles démesurément longs et les mains dépourvues de toute callosité attestent une longue oisiveté. L’attitude est généralement recueillie, et comme en rapport avec la méditation intérieure à laquelle il est constamment livré. Son langage, même en dehors des idées délirantes qu’il exprime, n’est que l’écho trop facile tà reconnaître des déclamations qui ont de tout temps défrayé les discours des prétendus réformateurs de la société et des faux prophètes de l’avenir.
De l’étude attentive des faits et des pièces soumis à notre appréciation ainsi que de l’examen de l’accusé, nous concluons que :
1° Le nommé L. est dans un état d’aliénation mentale caractérisée par un délire partiel, très-probablement rémittent qui, en lui enlevant la conscience de sa situation, le rend incapable de répondre de ses actes à la justice.
2° Cet état pouvant, à un moment donné , présenter des exacerbations et des accès du caractère le plus dangereux, nécessite la séquestration de l'accusé L.
XVIII. — Rapport médico-légal sur un cas de folie lypémaniaque avec hallucinations et délire de persécution.
(MM. Trélat et A. Tardieu.)
Nous soussignés etc., avons été commis par ordonnance de M. A. de St-Didier, juge d’instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en date du 2 octobre 1846, à l’effet de procéder à l’examen et à la visite du sieur J. -B. G-autrin, inculpé d’offenses envers la personne du Roi, etc., actuellement détenu à Sainte-Pélagie et de constater l’état de ses facultés intellectuelles.
Après avoir prêté serment, nous avons reçu de M. le juge d’instruction communication du dossier comprenant les écrits saisis au domicile du sieur Gautrin , ou déposés par lui au ministère de l’intérieur, les procès-verbaux relatifs à son arrestation, les lettres qu’il a adressées depuis cette époque à plusieurs personnes, les déclarations des témoins et enfin les résultats divers de l’enquête qui a été faite sur ses antécédents.
C’est par l'étude attentive de chacune des jnèces contenues dans ce dossier, et d’après l’examen direct auquel nous avons soumis le sieur Gautrin que nous avons visité à différentes reprises dans sa prison et avec lequel nous nous sommes entretenus pendant plusieurs heures, que nous sommes arrivés à asseoir notre jugement touchant l’état mental de Gautrin. Le présent rapport, résultat de nos observations, contiendra : i°le résumé succinct des faits recueillis par l’instruction sur les antécédents , les dispositions particulières et le genre de vie de Gautrin; 2° l’examen médical, physique et intellectuel du détenu, fondé principalement sur les explications verbales dans lesquelles il est entré devant nous au sujet de ses écrits et de ses actes, ainsi que sur les lettres qu’il a écrites depuis le commencement de sa détention ; 3° enfin l’appréciation raisonnée des faits
précédemment exposés et les conclusions qui eu découlent.
1° Résumé des faits recueillis par f instruction . — Le sieur J.-B. Gautrin, âgé de 35 ans, est né à N.ogent-sur- Seine où toute sa famille occupe encore aujourd’hui dans la classe moyenne une très-bonne position. Son père jouit d’une bonne santé; mais sa mère a succombé, il y a vingt-cinq ans environ, à une affection cérébrale aiguë que M. le docteur Cheysson, qui depuis trente ans donne des soins à la famille Gautrin , qualifie d’apoplexie. Un fait plus important qui est de notoriété à Nogent et qui est surtout bien établi par la déclaration du médecin, c'est que la dame Gillon , aïeule maternelle de Gautrin, est morte, il y a seulement quatre ou cinq ans, en complet état de folie. « Cette malheureuse femme « passait une partie des journées à crier par les fenêtres de sa « chambre en adressant aux passants les paroles les plus in- « cohérentes. » Quant à J.-B. Gautrin, il paraît que, dès son enfance, il se faisait remarquer, suivant l’expression du Dr Cheysson, par son caractère sonubre et taciturne, et qu’il existait même par instant une certaine aberration dans ses idées.
Cette singularité, ces bizarreries observées chez l’enfant se retrouvent plus tard dans la manière dont Gautrin arrange sa vie et dirige ses travaux. Destiné d’abord au barreau et ayant déjà achevé son droit, il change de carrière et se livre à l’étude de la chimie industrielle ; employé successivement dans plusieurs exploitations en province, il revient, il y a peu d’années, à Paris où il entreprend la fabrication et la vente de la ouate ; enfin dans ces derniers temps et, après s'être dégoûté de ce commerce où d’ailleurs il réussissait assez mal, il accepte une place dans une manufacture de produits chimiques à Rouen. Dans ces positions diverses et malgré son peu de persévérance , Gautrin fait cependant preuve d’une intelligence distinguée, et, à part quelques pertes essuyées dans son entreprise de ouates , il pouvait trouver l’aisance dans un emploi honorable, puisque à Rouen et tout récemment ses appointements ne s’élevaient pas à moins de fi, 000 francs. Mais toujours mécontent de ceux qui l’entou-
CHOIX DE RAPPORTS
raient et incapable de suivre longtemps le même chemin, Gautrin ne sut jamais s’assurer une position. De plus à ce défaut d’esprit de conduite se joignait une exaltation naturelle qui se manifestait dans plus d’une circonstance. C’est ainsi qu’ en 1835, au sortir des bancs de l’école, on voit Gautrin dépourvu de toute étude politique , de toute conviction sérieuse, publier a Nogent une courte brochure intitulée Du Gouvernement et où il se pose fort gratuitement en victime et en martyr de la liberté. « Je 11e sais au a juste ce qui m attend, dit-il, je n’ignore pas qu’il est dance gereux de dire la vérité aux despotes , et que leur parce 1er selon sa conscience , c’est prendre le chemin des carcc rières, etc. » Cet écrit n’a de signification que par les dispositions qu’il indique chez Gautrin et la liaison qu’il établit entre son état actuel et l’exaltation maladive dont il donnait déjà des preuves. Enfin dans les habitudes les plus simples de sa vie matérielle se révèle une excentricité singulière. Ainsi, les fenêtres de sa chambre restent, à ce qu’il assure, constamment ouvertes la nuit et le jour, en hiver comme en été et par tous les temps.
Telle était la manière d’être, telles étaient les dispositions morales de Gautrin lorsque des embarras survenus dans ses affaires commerciales , des difficultés litigieuses suscitées par la mauvaise foi, et dont il aurait été victime, vinrent ébranler son esprit déjà exalté et achevèrent de porter le trouble dans ses idées. Il n’hésite pas à attribuer les revers qu’il éprouve à des persécutions occultes et, passant en revue toutes les déceptions qu’il s’est préparées lui-même dans le cours de sa carrière tant de fois*interrompue , il ne tarde pas à se croire , depuis longtemps , l’objet des poursuites obstinées de ce gouvernement auquel, il y a dix ans, il a jeté le défi. Son imagination lui montre autour de lui, et dans toutes les personnes qui l’approchent, les agents du pouvoir qui le menace. Il abandonne alors toutes ses affaires et quitte la position très-avantageuse qu’il avait à Rouen pour se livrer tout entier à la politique. Il revient à Paris décidé à la lutte , entreprend de dévoiler les mystères de la
police secrète, la corruption du Gouvernement et celle surtout. du chef de l’État dans une série d’écrits qu’il fait autographier et qu’il va distribuer lui-même dans les boutiques du faubourg qu’il habite. C’est dans les premiers jours du mois de Juillet dernier que Gautrin commença ses publications; depuis quelque temps déjà professant à tous les voisins ses opinions politiques, et leur confiant le récit des persécutions qu’il avait à subir; il était connu dans son quartier « pour une espèce de fou qui a la monomanie de croire qu’il « est journellement surveillé par des agents secrets qui ne « le quittent pas » , on le regardait « comme un homme illu- « miné en p: Je à des vertiges incessants. » Il semble que luimême ait eu la conscience de l’exaltation particulière de son esprit car, dans un de ses écrits inachevé et inédit, nous remarquons cette phrase qui paraît faire allusion aux idées fixes dont est rempli son cerveau malade. «... Si l’on m’avait « posé ces questions, il y a un an, je n’aurais même pas essàyé « d’y répondre. Aujourd’hui, par l’effet d’une singulière liai- « lucination àlaquelle j'ai été en proie, à la suite de contrarié- « tés vives et de vives inquiétudes, il me semble que je trou- « verai plus facilement la réponse. Gela ne doit étonner « personne : les fous , chacun le sait, passent dans certains « pays pour être doués de seconde vue, c’est-à-dire, pour « avoir la vue très-pénétrante. »
Au moment des élections générales, Gautrin fait un voyage à Nogent, où il se rend moins pour voir sa famille que pour combattre la candidature de M. D. Dans ce but, il veut faire imprimer des proclamations dont l'éditeur Garreau refuse les manuscrits parce qu’il remarque son exaltation, et qu’il lui semble qu’il a la tête un peu dérangée. Tous ses amis et ses parents les plus proches n’hésitent pas non plus à le considérer comme fou et atteint du même mal que sa grand’mère.
De retour à Paris, il continue la publication de ses articles sur la police secrète, mais la lutte électorale a rendu plus violente encore l’excitation à laquelle il est en proie depuis plusieurs mois. Ses prétendues études machiavéliques
Tardieu. — Folie. 25
CHOIX DE RAPPORTS
qui jusqu’alors n’étaient que d’obscures divagations ou d'insignifiantes diatribes, et dont le ton ne s’élevait pas au-dessus de la déclamation la plus vulgaire, change tout à coup de caractère à partir du huitième article qui porte la date du 11 septembre. Les signes du désordre intellectuel le plus évident se manifestent dans les passages suivants : ce Qui <c croit que la tyrannie, si elle était attaquée avec ardeur par <c un homme assez vigoureux pour reifdre impuissant dans « sa main le glaive de ses lois tyranniques, hésiterait à em- <( ployer le poignard de V assassin ou le poison pour se débar- « rasser de son adversaire. » — Gautrin ne reste pas longtemps dans les généralités ; il se hâte d’en faire l’application à lui-même et l’idée de poison qui, comme nous le verrons, germait depuis longtemps dans sa tête, l’idée de sourdes attaques auxquelles' il serait en butte devient dominante dans le reste de ses écrits. « Je crains qu’on cherche, non pas « à me faire passer pour mort , mais à me le faire devenir... « Je suis porté à croire que n’ayant pas pu m’arracher l’âme, « c’est le cœur maintenant qu’on attaque. Depuis le jour « de la clôture des chambres, ma santé, que je soigne et <c que je surveille comme un soldat soigne ses armes, a subi <c tout à coup une altération profonde et dont la cause m’est « suspecte, mes forces s’affaissent et j’éprouve au cœur des <c douleurs intenses. Si je n'ai pas recours à un médecin, « c’est que je pense que le poison, si poison y a, est trop « récemment découvert et tenu trop secrètement pour qu’un « médecin non affilié puisse y porter remède. Peut-être ne « serai-je pas le premier qui succomberai à une maladie « artificielle, etc... La guerre ici devient trop énergique « pour qu’elle puisse se prolonger longtemps. A mes raisons « on répondra certainement par des moyens meurtriers. » Il n’est pas jusqu’aux amis qui l’entourent qu’il ne transforme en ennemis et en traîtres... « Quand je ne serai plus, « S. pourra réclamer le prix du sang. Sa trahison aura con- « tribué à ma chute plus que le poison. » En même temps dans la pièce intitulée: Pétition au Roi Louis-Philippe d’ Orléans, on trouve les premières traces d’un plan que Gautrin
ET CONSULTATIONS
méditait déjà et au succès duquel il attachait le triomphe de sa cause. Eu effet, dans cette lettre, expression incohérente des idées qui l’obsèdent, Gautrin « demande justice pour les « persécutions inouïes qu’il dit avoir éprouvées ; il veut for- « cer le Roi à lui donner des juges parce qu’il a le droit d’en « avoir et qu’il espère faire triompher la vérité dans l’intérêt « delà France. » Cet écrit, daté du 19 septembre, porte, sur la ■couverture en forme de double titre et en gros caractères, disposé sur deux lignes transversales au milieu de la page, les mots suivants qui n’ont de sens 'que pour l’imagination en délire de Gautrin :
La police secrète ou le Judasisme et le Jésuitisme .
Plus on a trahi les hommes, plus on les hait, plus on veut les haïr (Judasisme).
Plus on a servi les hommes, plus on les aime, plus on veut les servir (Jésuitisme).
A tout péché miséricorde.
Judas , le roi Judas a des oreilles d’âne.
A cette époque l’agitation de Gautrin est au comble : un de ses cousins, Aug. Gautrin qui vient le voir à Paris, est « frappé du désordre et de la misère qui régnaient dans son « intérieur et sur sa personne. Il lui dit qu’il n’avait pas « mangé depuis deux jours, qu’il n’avait pas faim et qu’il « devait continuer à écrire. » Huit jours plus tard, le 27 septembre, poussant à l’extrême sa lutte contre le gouvernement et sa résolution d’appeler les rigueurs du pouvoir pour obtenir la publicité d’un procès, va lui-même afficher de ses propres mains sur les boulevards et dans quelques-uns des points les plus populeux de la ville une proclamation adressée aux Français pour les exciter au renversement de la dynastie régnante. Cette pièce écrite en termes violents et absurdes, •quoique dictée en apparence par une inspiration politique et semblant être un appel en faveur de Henri Y, n’est bien expliquée que par ce qui précède et l’on voit alors qu’elle est la dernière manifestation de cette guerre que Gautrin croit soutenir contre Louis-Philippe. Il avait pris soin de . mettre son adresse au bas de la proclamation et de se signa-
CHOIX DE RAPPORTS
1er ainsi comme l’auteur d’un désordre qui ne pouvait plus être toléré. Le lendemain, en effet, M. le commissaire de police se présentait au domicile de Gautrin, qui lui déclarait que « sa visite était loin de le surpendre, qu’il l’avait appelée de « tous ses vœux que ne voulant pas se ruiner à faire de « nouvelles publications il avait voulu avoir un procès en « règle, attendu que la publicité serait plus grande et gra- « fuite, etc. »
Depuis son arrestation ces idées ont dominé toutes les paroles et toutes les lettres de* Gautrin. Il se félicite hautement du succès de sa lutte et se croit appelé à faire triompher du haut du tribunal les opinions qu’il professe. Il écrit de la Préfecture de police à M. Balard, membre de l’Institut: « J’ai fini par me faire mettre en prison, mais vous ne sauce riez croire combien j’ai eu de mal pour en venir à bout. Il ce m’a fallu aller jusqu’à afficher moi-même une quinzaine « de protestations très-significatives et assez entraînantes, ce car je crois que si elles n’avaient été que significatives, on « aurait fait semblant de ne pas s’en apercevoir. Comment « cela finira-t-il? Je ne sais, mais ce qu’il y a de certain, « c'est que la fin, quelle qu’elle doive être, ne me fait pas « peur. »
A Mrae Chanonat, sa cousine, Gautrin parle dans le même sens : « Enfin Sa Majesté Louis-Philippe ma mis la main « sur le collet. Nous nous tenons; ce n’est pas sans peine; <c il s’est joliment fait prier. Maintenant il s’agit de savoir a qui de nous deux battra l’autre. La partie sera chaude si « Dieu ne m’abandonne pas, ce que j’espère. — Adieu, ce rassurez toute ma famille et faites-lui bien comprendre « que ce n’est pas moi qui suis pris, c’est le chat. » Gautrin continue en même temps à se croire en butte à une surveillance continue. Dans une première lettre adressée à la dame Chanonat, il trace de son séjour au dépôt de la Préfecture un récit très-animé, dans lequel il transforme toutes les personnes qui l’ont approché et tous les détenus qui l’entouraient en agents provocateurs qui, sous un déguisement plus ou moins transparent, ont épié toutes ses actions, ses
ET CONSULTATIONS
paroles et jusqu’à ses pensées. Il se vante d’avoir pénétré toutes ces manœuvres... « Je me propose, écrit-il, de rire « beaucoup quand je leur dirai : j’ai éventé toutes vos ruses « et j’ai joué la comédie pour vous dépister ; cela m’est bien « permis, j’imagine. A corsaire, corsaire et demi. » Enfin nous devons mentionner quelques passages remarquables dans le premier interrogatoire que M. le juge d’instruction a fait subir à Gautrin.
« D. Quels sont les motifs qui vous ont fait abandonner cc votre industrie ?
« R. Le désir d’étudier la politique et de rendre les serc< vices que j’ai cru à ma portée de rendre.
« ... J’ai fait déposer ces pièces au ministère de l’Intérieur « pour qu’elles puissent motiver des poursuites.
« D. Qu’est-ce qui peut vous décider à être ainsi l’objet de « poursuites judiciaires ?
« R. Parce que je crois que c’est le seul moyen en mon cc pouvoir de faire débattre publiquement des questions qui « m’intéressent personnellement et qui sont aussi d’un intécc rêt général.
cc D. Yous n’ignorez pas que vous commettiez des délits?
cc R. Je crois même qu’on peut appeler ces pièces des cc attentats...
cc D. Yous parlez dans votre pétition des persécutions cc inouïes que vous avez eu à subir : quelles sont ces persécc cutions ?
cc R. Ces persécutions se rattachent aux faits dont j’ai cc donné connaissance dans mes écrits. Il ne me convient pas cc quant à présent, de donner sur ce point des explications cc qu’il me paraît utile de réserver pour plus tard ; d’ailleurs cc je ne suis pas bien fixé moi-même sur tous les détails où ce je me réserve d’entrer dans les discussions générales. Et cc moi aussi j’ai à faire le rôle de juge d’instruction. »
Il est impossible de ne pas être frappé dans ces réponses de ce désir d’être poursuivi, de ce besoin de se faire entendre publiquement qu’affiche Gautrin, et en même temps de ces «réticences qui font allusion à de prétendues révélations et
CHOIX DE RAPPORTS
qui indiquent de la manière la plus positive à quel travail intérieur l’intelligence est en proie.
Tels sont les faits recueillis dans l’instruction et qui permettent de juger des antécédents, de la conduite et des dispositions d’esprit de Gau trin jusqu’au moment où la gravité de ses actes a dû fixer l’attention de l’autorité.
2° Examen physique et moral du sieur Gautrin. — Déjà, parmi les faits que nous avons exposés, il en est qui font connaître d’une manière presque caractéristique la nature de G. Mais, avant de les apprécier, nous devons indiquer les résultats de l’examen auquel nous l’avons soumis pendant les visites que nous lui avons faites à Sainte-Pélagie, et les observations que nous avons été à même de faire sur son état physique et intellectuel, soit dans nos entretiens avec lui, soit d’après sa manière d’être dans la prison.
L’extérieur de G. est tout à fait remarquable. Il est de petite taille, mais se tient très- droit et porte la tête trèsliaute. Son front est élevé et encore agrandi par le soin qu'il prend de rejeter ses cheveux fort en arrière. Ses yeux sont arrondis, brillants, et démesurément ouverts; son regard fixe; ses traits fatigués et amaigris rendent plus apparentes les saillies osseuses de son visage. Sa bouche est grande et ses lèvres presque toujours contractées par un sourire forcé. Sa parole est en général rapide, assez facile, quelquefois véhémente, mais lorsqu’il s’anime, il perd à plusieurs reprises le fil de ses idées; sa bouche se sèche et sa parole s’embarrasse. Sa physionomie respire le contentement de soi et la conviction de son importance et de sa supériorité. Sa contenance manque de calme, ses mains et ses doigts ne cessent de s’agiter.
G. n’a fait aucune difficulté de répondre aux nombreuses questions que nous lui avons adressées. Après nous avoir raconté la manière dont il avait passé sa vie et les différentes positions qu’il avait occupées, et comme nous lui demandions pourquoi il avait abandonné la place qu’il avait en dernier lieu à Rouen, il nous dit qu’il n’avait pas eu d’autre motif que de s’adonner tout entier à la politique; que, du
ET CONSULTATIONS
reste, il n’avait jamais cessé ce genre d’étude; qu’il y a douze ans déjà il avait publié une brochure qui devait lui servir de jalon pour constater la justesse de ses prévisions sur la marche du gouvernement. Intimement convaincu aujourd’hui que le moment est venu où l’on ne peut plus, sans lâcheté, laisser régner Louis-Philippe, il a voulu publier une série d’articles dans le but de se faire arrêter. Quand nous lui exprimons notre étonnement de ce qu’il a été audevant des poursuites et cherché un procès, il nous dit et nous répète à plusieurs reprises qu’il n’avait pas d’autre moyen d’obtenir une publicité aussi étendue qu’il la désire et d’avoir une tribune ; et sous quelque forme que nous lui objections l’absurdité de ce moyen, il ne sort pas de cette réponse. Il dit ne s’être nullement abusé sur la portée de ses écrits, et notamment sur l’effet de sa proclamation ; il ne voulait nullement soulever les populations, mais seulement forcer la police à l’arrêter. Lorsqu’on lui demande ce qu’il aurait fait, si on n’avait pas pris garde à sa proclamation et qu’on l’eût laissé libre, il répond qu'il aurait bien fini par trouver un moyen de lasser la patience et d'en venir à son but ; qu’il ne sait d’ailleurs ce que les circonstances lui auraient indiqué.
La première fois que nous avons vu G. , nous nous sommes présentés à lui sans décliner notre qualité. Cette circonstance n’a pas paru d’abord éveiller son attention, et ce n’est qu’au moment de notre départ qu’il nous a demandé à quel titre il nous reverrait, sans insister d’ailleurs pour obtenir une réponse. Cependant, abandonné à lui-même, ses idées ne tardent pas à fermenter, et il se persuade que nous sommes des agents envoyés pour l’épier; il écrit à M. le juge d’instruction pour se plaindre très-vivement de ce que des mouchards se sont présentés à lui sous le titre d’avocats, et lui ont fait la proposition infâme de renoncer à ses projets. Déjà il s’était révolté de ce qu’on l’avait transporté à l’infirmerie de la prison, et avait adressé une protestation à M.le directeur de Sainte-Pélagie en se justiûant du soupçon de folie. Il convient cependant que « pour forcer la police à
CHOIX DE RAPPORTS
« battre le terrain autour de lui, il s’est amusé à battre u quelque peu la campagne clans des bluettes plus ou moins « drôles qu’il a cherché à rendre spirituelles, etc. » Il attribue la violence dont il est l’objet, noiiTseulemcnt au désir de le faire épier d’une manière toute spéciale, mais encore aux desseins qu’on peut avoir contre sa personne, ce Mon séjour a à l’infirmerie, ajoute-t-il, peut me laisser quelque in- « quiétude, parce qu’il serait facile de m’y empoisonner. » Cette idée, ces craintes de mort se reproduisent dans les lettres que G. écrit presque coup sur coup à M. le juge d’instruction. Il revient sans cesse sur les facilités qu’offre au pouvoir son séjour à l’infirmerie pour attenter à ses jours. La première nuit qu’il a passée dans la prison, il a été couché dans une cellule que partageait avec lui un autre détenu dans lequel il voit aussi un agent chargé de le pendre pendant la nuit. Il écrit : « J’ai la conviction profonde, qu’en « ville, je n’ai sauvé ma vie plusieurs fois du poison des « d’Orléans, que pour avoir employé à temps des contre-poi- « sons qui ne me quittaient pas... J’ai la conviction, moi, « chimiste, qu’hier encore, 1 1 octobre, mon vin a reçu quel- « que purgatif. Je l’ai supposé en le prenant, je l’ai supposé « à la réaction que j’ai sentie en moi après l’avoir pris... » Lorsque nous revoyons G. après la lettre où il s’est plaint de notre première visite, nous n’hésitons pas, en l’abordant, à lui dire que nous sommes médecins, sur sa demande même nous déclinons nos noms. Nous amenons alors directement la conversation sur son état physique et particulièrement sur les signes par lesquels il était arrivé à connaître les persécutions dont il est l’objet. Il nous dit alors que, dans le principe, ayant éprouvé des revers et ayant rencontré des obstacles dans tout ce qu’il entreprenait, il fut longtemps sans pouvoir découvrir la loi de tous ces faits particuliers ; il fallut bien pourtant reconnaître plus tard l’évidence. « J’avais, nous dit-il, il y a deux ans, une fabrique cc en prospérité et l’occasion sûre d’en doubler les produits. « J’ai remarqué alors qu’il y avait autour de moi des gens « qui paraissaient mettre des bâtons dans les roues; c’était
ET CONSULTATIONS
« surtout un homme que je voyais toujours, un banquier. « J'ai cherché le piège; j’ai pensé qu’il n’obéissait qu’à ses « intérêts, mais alors j’ai trouvé toute une série de pièges, u J’avais cru d’abord à un fripon, mais l’affaire était bien <( plus compliquée. J’en ai conclu que c’était un agent de « Louis-Philippe. » Nous lui faisons observer que sa conclusion est loin d’être logique ; mais il répond que de même qu’en jouant avec des dés, si on amène toujours le numéro six, on acquiert la certitude que les dés sont pipés ; de même et reconnaissant que la cause de ses revers n’était ni ici, ni là, il en conclut qu’elle devait être ailleurs; que n’étant point en bas, elle devait être et était nécessairement plus haut. C’est ainsi qu’il est arrivé jusqu'au roi. De ce moment tout lui fut suspect, il se défia de tout le monde.
Des douleurs fort intenses qu’il dit avoir éprouvées au cœur, et un feu général qu’il ressentait par tout le corps lui donnèrent l’idée qu’on pouvait aller jusqu’à vouloir l’empoisonner. Il ne s'est pourtant pas hâté de l’affirmer; mais, plus tard, les preuves devinrent d’une telle évidence, qu’il ne voulait plus manger, et qu’il prit soin de ne jamais dîner chez des personnes de sa connaissance et d’aller chaque jour dans un restaurant nouveau. Il crut aussi qu’on avait voulu introduire le poison par l’enveloppe du corps; il dit même avoir senti à la peau des douleurs assez vives, comme une brûlure ou une chaleur toute particulière, et comme il pensait que le poison était dans son linge blanc, il avait soin de porter deux chemises, et de ne mettre sur la peau que celle qui était déjà restée pendant un certain temps par-dessus l’autre. Il était alors tellement tourmenté, qu’il s’est demandé s’il n’était pas fou. Enfin il fut obligé de recourir à des contre-poisons et crut en avoir trouvé de certains dans trois substances qu’il 11e quittait pas et qu’il respirait abondamment : de l’ammoniaque gazeux, du chlorure de chaux et de l’acide chlorhydrique. Nous lui demandons sur quelles preuves il appuyait sa conviction d’empoisonnement? Il nous dit que si Louis- Philippe était honnête homme il le prouverait. « J’admets et je conclus, ajoute-t-il,
CHOIX DE RAPPORTS
(( qu’il ne se sent pas capable de m’eii fournir la preuve, car « ce serait le seul moyen de m’ôter ma conviction. La pre- « mière cause de ma persécution, c’est ma conviction pro- « fonde que Louis-Philippe n’est pas honnête homme. Il « est fort possible qu’il ait organisé une espèce de chasse « aux honnêtes gens, et que je sois victime de ses chiens. « J’ai vu des gens qui me surveillaient, qui m’épiaient, me « faisaient appeler et entraient dans mon cabinet pour voir « ce que j’écrivais. J’éprouvais des douleurs partout; j’étais « obligé de recourir à chaque instant au chlorure de chaux, « à un alcali et à un acide. » Nous lui faisons remarquer ce qu’il y a d’étrange à ce que lui, chimiste habile, connaissant l’action différente des diverses substances, ait toujours recours aux mêmes contre-poisons pour tous les cas possibles. Il se borne à nous répondre que c’était une sorte de pharmacopée portative et qu’il s’était assuré de son efficacité. Il soupçonnait un des commensaux habituels de sa prison de favoriser les tentatives d’empoisonnement dont il était victime. Il s’observait alors de manière à ne toucher qu’aux mets dont mangeait celui-ci. C’est le vin principalement qui était altéré par des substances soporifiques. Toutes ces lumières lui vinrent surtout à Rouen pendant qu’il était employé à la fabrique de produits chimiques; et il avait bientôt la certitude que M. Malétra, son patron, était luimême l’agent des persécutions que lui suscitait Louis- Philippe. Les moindres circonstances lui paraissent jeter le plus grand jour sur les trahisons auxquelles il était en butte. Ainsi M. Malétra part avec toute sa famille pour une courte absence, sans le prévenir d’avance. Il se persuade qu’il y a là quelque trame ourdie contre lui, et que c’est pendant ce temps que vont éclater les malheurs qui le menacent. En y réfléchissant il reste convaincu qu'on veut le prendre en défaut, qu’on prépare une abominable machination. La pompe a été mise à dessein en réparation, on refuse de la mettre en place; il voit là une preuve de complot, c’est un incendie qui doit éclater. En effet, il se rappelle parfaitement qu’ayant lu un soir dans son lit un volume de
ET CONSULTATIONS
Jérôme Paturot , jusqu’à un endroit non coupé, il posa le volume, éteignit la lumière et s’endormit. Mais il ne tarda pas à être réveillé par un commencement d’incendie. On s’était introduit dans sa chambre par la fenêtre restée ouverte comme toujours, ou plutôt on avait par la fenêtre mis le feu à distance. Sa table était serrée contre le lit mais le lit non bordé comme à l’ordinaire. Il vit un grand éclat de lumière. Cependant le feu n'avait pris ni au livre ni au lit. Cet événement paraît avoir laissé une vive impression dans son esprit. Du reste il affirme n’avoir, durant tout ce temps, jamais entendu les voix des gens cachés autour de lui .
Ces nombreux détails nous ont été racontés avec précision par G., il s’est préoccupé seulement de l’interprétation que nous pourrions donner à ses paroles pour dénaturer ses opinions et compliquer ses affaires ; et il a écrit dans ce sens à M. le juge d’instruction. Depuis que nous ne l’avons vu, ses lettres indiquent qu’il est de plus en plus frappé de l’idée qu’il doit être bientôt victime d’un empoisonnement. Il se résigne à la mort et ne veut même plus voir, ni son père , ni ses amis pour s’épargner la douleur des adieux.
Sa santé générale paraît bonne ; il ne souffre pas de la tête et n’accuse rien autre chose que ces douleurs passagères au cœur et à la surface du corps dont il s’est plaint à plusieurs reprises. Le pouls assez régulier s’anime et s’accélère facilement. Toutes les fonctions paraissent s’exercer d une manière normale. Il éprouve seulement de l’amertume de la bouche et c’est à cela qu’on peut rapporter la saveur qu’il attribue à tout ce qu’il mange et particulièrement au vin. Ce léger trouble ainsi que la diarrhée dans laquelle Gautrin a vu l’effet d’un purgatif qui aurait été mélangé à ses boissons peuvent être l’indice d’un embarras gastro -intestinal passager. L’état physique de G. ne présente rien de plus à noter.
3° Appréciation des faits précédemment exposés . — Si parmi les faits nombreux que nous venons d’exposer et dont le caractère ne saurait échapper à personne, nous cherchons à Apprécier ceux qui peuvent le mieux faire connaître l’état
CHOIX DE RAPPORTS
des facultés intellectuelles du sieur G. nous n’avons qu'à rappeler les principales circonstances de sa vie, les dispositions naturelles de son esprit, les derniers événements dont il a reçu l’influence et enfin les impressions qu’il a ressenties.
Nous devons insister avant tout sur les conditions originelles dans lesquelles G. s’est trouvé placé. Sa mère succombant à une affection cérébrale et son aïeule atteinte de folie établissent de la manière la pi us positive cette prédisposition héréditaire qui joue un rôle si actif dans le développement de l’aliénation mentale. Il semble d’ailleurs que dès son plus jeune âge G. en ait ressenti l’influence. En effet ce caractère sombre et bizarre signalé par le médecin de sa famille et déjà remarquable dans son enfance, n’est que le prélude des singularités qui le distinguent plus tard. Inconstant dans ses projets, exalté dans ses opinions, plein d’orgueil, mécontent de tout, ombrageux et peu sociable, incapable en dépit d’une intelligence distinguée de se créer une position stable, il montre dans tout le cours de son existence cette susceptibilité, cette agitation nerveuses qui rendent les esprits faibles particulièrement accessibles à toutes les impressions qui peuvent ébranler et troubler la raison.
Jusqu’à l’époque où G. entreprend le commerce des ouates, rien n’est venu modifier sensiblement les dispositions que nous avons indiquées. Mais depuis ce moment où les embarras pécuniaires , les inquiétudes d’un procès à suivre , et la douleur de l’avoir perdu, l’ont vivement affecté, les souffrances de son amour-propre blessé, et la défiance habituelle de son caractère ont fait chaque jour de nouveaux progrès. Au lieu de donner aux chances ordinaires de la fortune l’interprétation la plus naturelle, il a , par une aberration bien commune aux esprits malades, attribué tous ses malheurs à l’activité mystérieuse d’une persécution imaginaire. Dès ce moment , à n’en pas douter, G. était fou, et depuis lors le désordre de son cerveau n’a fait qu'augmenter. Il est facile de s’en convaincre en le suivant pour ainsi dire jusqu’au jour ou il a été mis sous la main de l’autorité. Ces ennemis
ET CONSULTATIONS
dont il se croit entouré ; cet espionnage continuel auquel il se plaint d’être en butte ; cette conviction dont il est pénétré que le roi lui-même est l’auteur de ses revers ; cette lutte qu’il entreprend contre le gouvernement ; ce besoin d'écrire et de publier ses opinions qui le pousse à imprimer et à répandre lui-même dans son quartier une série d’articles où il exhale ses prétendus griefs contre le pouvoir ; ces craintes dont il est saisi pour ses jours et qui lui font voir partout des empoisonneurs et du poison ; ces précautions enfin aussi absurdes en elles-mêmes que les maux prétendus auxquels elles s’adressent; tout révèle chez G. le trouble et les écarts d’une imagination en délire. Aucun de ceux qui rapprochent ne s’y trompe et parmi ses voisins, aux yeux même de ses parents et de ses amis , partout il est considéré comme un pauvre aliéné.
En effet, malgré la conservation de l’aptitude spéciale qu’il déploie dans la fabrique où il est occupé, malgré l’apparente logique de la plupart de ses écrits et de ses discours, il est impossible de ne pas reconnaître dans les actes de G., dans les idées fixes qui l’obsèdent et surtout dans cette défiance soupçonneuse qui remonte jusqu’au premier personnage de l’Etat des signes les plus caractéristiques de la folie partielle. Un autre élément dont il importe de tenir compte afin de l’apprécier à sa juste valeur, c’est cette couleur politique que G. cherche à imprimer aux divagations de son délire et par laquelle il s’efforce de se justifier de tout soupçon de folie. Mais sans nous arrêter à ces protestations de bon sens et de saine raison que ne cessent de faire à tout propos, les aliénés monomaniaques, nous devons rappeler que de tout temps G. s'était montré très-exalté dans ses opinions, que sa vanité se complaisait dans le rôle de martyre politique et que le sentiment exagéré de son importance devait survivre même à sa raison. Toutes ses réponses sont empreintes de ces idées et ce désir obstiné d’une tribune, ce sacrifice qu’il prétend faire de sa vie à ses opinions sont de nouvelles preuves du désordre de ses facultés. Il est impossible de ne pas insister à ce sujet sur les conséquences très-graves que
CHOIX DE RAPPORTS
peut avoir la forme spéciale du délire dont est atteint G. Il voulait à tout prix obtenir la publicité d’un procès criminel et pour atteindre ce but il n’eût reculé devant aucun moyen ; cet aveu qu’il nous a fait a pour nous une extrême importance. On sait en - effet tout ce que l’on peut craindre de la folie impulsive des monomaniaques et nul doute que dans certaines conditions G., dominé par ses conceptions délirantes et obéissant aveuglément aux inspirations de son cerveau malade, eût pu se livrer à un attentat. C’est là, on le comprend, une circonstance dont on ne saurait tenir trop de compte.
Mais il est encore d’autres symptômes non moins essentiels et que nous devons apprécier. Nous avons dit comment G. était arrivé à croire que du poison était mêlé à ses aliments ou imprégnait ses vêtements. Certains phénomènes physiques mal interprétés, certaines sensations fausses ont pu contribuer à entretenir chez lui cette conviction erronée. L’amertume de la bouche, quelques douleurs dans la région , du cœur, une sensation pénible de chaleur à la peau, tels sont en effet les accidents que signale lui-môme le malade. Il est difficile de ne pas admettre que quelques-uns de ces phénomènes et particulièrement l’ardeur particulière qu’il éprouvait à la surface du corps et qu’il cherchait à éviter en 11e mettant pas de linge blanc. à nu sur la peau, ne soit autre chose que l’effet d’une hallucination. C’est ce qui demeure encore plus évident si l’on songe à ce prétendu incendie qui, d’après G. aurait été allumé par la malveillance, dans sa propre chambre, à la fabrique de M. Malétra.- II faut qu’on se rappelle qu’il s’attendait à ce malheur, que son imagination le lui faisait craindre depuis plusieurs jours, et que, réveillé au milieu de la nuit par une lueur éclatante, il affirme cependant que ni le volume placé sur sa table, ni ses rideaux, ni son lit, 11’ont conservé les traces du feu. Est-il possible alors pour peu que l’on ait quelque habitude d’observer les aliénés, de 11e pas voir dans ce fait un des symptômes qui compliquent le plus ordinairement la folie partielle, une véritable hallucination.
ET CONSULTATIONS
‘ Sous le rapport physique, la santé de G. ne paraît pas actuellement altérée, niais son extérieur, sa contenance, sa physionomie, son regard, l’animation de sa parole, concourent à lui donner l’aspect caractéristique des aliénés monomaniaques.
En résumé : prédisposition constitutionnelle et héréditaire bien établie ; bizarrerie dans l’humeur et dans les habitudes ; exaltation dans les idées et particulièrement dans les opinions politiques ; vanité excessive ; esprit soupçonneux ; revers de fortune attribués à des influences occultes; persécutions chimériques; empoisonnement imaginaire ; hallucinations ; désir effréné d’intéresser le public à sa lutte prétendue avec le pouvoir, et volonté arrêtée d’obtenir, même par un attentat, la publicité d’un procès criminel, tels sont les principaux traits que nous ont offerts la vie, les actes, le caractère et l’intelligence de G.
Des faits qui précèdent, de l’examen répété auquel nous avons soumis le sieur G. et de la discussion à laquelle nous nous sommes livrés, nous n’hésitons pas à conclure que :
1° Le sieur G. est atteint d’aliénation mentale.
2° La folie est caractérisée par un délire partiel, par des sensations fausses et par des hallucinations.
3° La maladie du sieur G. qui remonte à une époque déjà éloignée a pris un développement considérable depuis le commencement du mois de juillet de la présente année, êt ses progrès ont toujours été en augmentant jusqu’à ce jour. Dans cet intervalle sa conduite n’a été dirigée que d’après les idées délirantes qui le dominaient.
4° En conséquence, le sieur G. doit être renfermé dans un établissement destiné au traitement des affections mentales et soumis à une surveillance toute spéciale.
5° Cette mesure est d’autant plus nécessaire que la nature du délire du sieur G., ses animosités politiques et son désir d’obtenir des juges peuvent le porter aux plus grandes violences.
CHOIX DE RAPPORTS