‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 2)Chapitre 36 sur 88 · I. — ÉLÉMENTS FOURNIS PAR L’ENQUÊTE. — 1° Conceptions · texte numérisé non relu

I. — ÉLÉMENTS FOURNIS PAR L’ENQUÊTE. — 1° Conceptions

délirantes ; — idées d’empoisonnement.

Les premiers signes de la monomanie paraissent s’être montrés en 1855 ou 1856; la crainte du poison a été le premier symptôme , et cette crainte a persisté jusqu’à la mort.

Dans les dix dernières années de sa vie, presque tous les

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domestiques que M. Béron a eus à son service ont été accusés par lui d’avoir voulu l’empoisonner. C’est d'abord la femme Georges qui dut quitter M. Béron en 1856, accusée par lui d’avoir nus du poison dans un plat de haricots. Le malade, à la suite de ce prétendu empoisonnement, s’était empressé de boire une assez grande quantité d’huile, et il a | répété depuis que, sans cette huile, il n’eût pas échappé à la mort. A d’autres témoins , M. Béron a dit que, malgré l'huile qu’il avait bue, il sentait qu’il était perdu. Jenny Boutin, qui est restée neuf ans chez M. Béron, a été aussi accusée d’empoisonnement; il prétendait qu’elle mettait dans ses ! aliments des poudres qui lui étaient données par un méde- ! cin. D’autres fois c’était un nommé Brun qu’il désignait comme complice. Les mêmes accusations ont été portées contre la femme Miaille et contre les époux Fourcassié. Ce qui se rattache à ces deux derniers serviteurs est particulièrement remarquable. « A différentes époques, dit Fourcassié, M. Béron a essayé de me faire entrer à son service; il recommença ses instances en 1863. A cette époque, ce fut en pleurant qu’il me sollicita. Il m’offrit 3,000 fr. comme .gratification. » Fourcassié objecta vainement que l’état de 1> sa santé et son âge (il avait 74 ans) ne lui permettaient plus i de se louer. « Béron, dit-il, ne tint aucun compte de mes

observations et je cédai à ses prières et à ses larmes, car ses paroles étaient accompagnées depleurs. » Plusloin, le témoin . ajoute : « Au moment de mon entrée à son service, Béron i me manifestait une grande tendresse, voulait même me faire bâtir un caveau dans lequel je serais déposé à son côté, et faire construire une métairie pour mon fils. »

Sept mois s’étaient à peine écoulés , que les époux Fourcassié, dans lesquels M. Béron avait cru pouvoir placer sa confiance, étaient, comme les autres serviteurs, accusés l’empoisonnpment. Un jour, Fourcassié, voyant M. Béron sombre et préoccupé, crut devoir lui demander s’il avait quelque chose à lui reprocher. « Je sais , lui répondit-il, \ue Cadichonne , ta femme , cherche à m'empoisonner et que u t y prêtes aussi; j’ai entendu que tu lui disais de mettre du

Tardieu. — Folie.

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poison dans mon lait. » « Cüs paroles, ajoute Fourcassié, soulevèrent mon indignation, et je lui manifestai mon intention de partir immédiatement de chez lui. Ma femme et moi fîmes en effet nos paquets avec une grande précipitation, sous ses yeux; mais, au moment de le quitter, il me serra affectueusement la main et versa d’abondantes larmes.... Lorsque je partis, il me serra de nouveau la main et m’assura de ne jamais m’oublier. J’ai su qu’il n’avait pris, ce jour-là, aucune nourriture. »

A notre avis, ces larmes abondantes que versait le malade en quittant ces vieux serviteurs auxquels il avait témoigné tant de tendresse, sont faciles à comprendre. Quand il les avait suppliés d’entrer à son service, il leur disait que sans eux il était perdu. En voyant partir Fourcassié, après l’avoir entendu dire à Cadichonne, sa femme, de mettre du poison dans son lait, M. Béron, entouré d’ennemis /devait être en proie à un véritable désespoir. Depuis lors, en effet, dans l'intérêt de sa santé , il n’a plus de cuisinière. Anne Balau venait « tuer et plumer ses volailles qu’il vidait ensuite et faisait cuire lui-même. » Tout concourt ‘donc à prouver que M. Béron, comme le dit un témoin, « vivait dans la crainte d’être empoisonné. »

M. le docteur Musset assure que cette idée d’empoisonnement était chez M. Béron une idée fixe qui le poursuivait et au sujet de laquelle il déraisonnait complètement.

M. Béron, comme tous les monomaniaques , s’appliquait à rechercher des preuves à l’appui de ses conceptions délirantes, et, comme eux, attachait souvent une grande importance aux faits les plus insignifiants. Il m’a raconté, dit Marie Richard, qu’il avait renvoyé de chez lui la femme Miaille, qui lui avait administré du poison, que la couleur jaunâtre que sa sueur donnait à ses chemises en était la preuve évidente. J’ai lavé plusieurs fois le linge de Béron, dit Marie Léon; il m’a fait remarquer que les marques rougeâtres qu<' la sueur avait faites à ses chemises sous les bras, étaient le résultat de V empoisonnement dont il avait été victime de la part de la femme Miaille. »

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Joseph Duvaur atteste qu’un jour M. Béron lui fit voir un de ses testicules, 'prétendant que l’état dans lequel il se trouvait provenait cle V empoisonnement dont il avait été victime de la part de la femme Miaille.

2° Extension de la monomanie ; — illusions des sens; —

hallucinations.

On a souvent répété qu’il est rare que la monomanie soit limitée à une seule idée. Le plus souvent, en effet, des conceptions délirantes accessoires viennent s’ajouter à l’idée principale, ou bien on observe d’autres signes de délire, des illusions des sens et des hallucinations, etc. Il en a été ainsi pour la folie partielle dont M. Béron était atteint. Nonseulement le malade vivait dans la crainte d’être empoisonné, mais un témoin déclare qu’il a accusé la femme Georges de s’entendre avec M. Andore, curé cle Saint-Quentin, et une femme Gaboy, pour lui faire prendre des drogues non plus pour l’empoisonnement mais pour le rendre amoureux et le faire marier avec Jenny Boutin.

Marie Richard, qui est restée au service de M. Béron penlant environ dix-huit mois (de septembre 18G1 à mars 1863) léclare qu’elle « l’a toujours vu en proie à des craintes chimériques. Il prétendait, dit-elle, qu’il était volé, que l'on ■’ introduisait dans son domicile et qu’on lui prenait ses lèguncs. Sa préoccupation ne cédait jamais à l'èviclence. J’avais >eau lui prouver que les traces des personnes qu’il pré tenait exister dans sa cour n’étaient autres que les siennes, et ue les légumes qu’il prétendait lui avoir été enlevés se

1 couvaient encore dans le jardin ; jamais je ne pouvais le onvaincre de la fausseté de ses accusations. »

M. Béron n’a pas cru seulement qu’on l’empoisonnait, u’on voulait le rendre amoureux pour lui faire épouser enny Boutin, qu’on le volait, qu’on s’introduisait chez lui t nuit ; il a eu, en outre, des illusions des sens et des hallucinations.

« A une certaine époque, dit Marie Audigey, Béron croyait ujours voir , la nuit, dans sa maison , des personnes qui ne ^trouvaient pas; il désignait notamment, parmi ces per-

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sonnes, M. Darvoy, M. Brun, M. le cm é Andore. » Jenny Boutin déclare qu’un soir il dit à la domestique qui était avec elle : « N’ entendez-vous pas frapper à 1 1 porte avec des tuiles ? ce qui, ajoute le témoin, était complètement faux. »

M. Béron a raconté à Marie Dumon « que le curé Andore montait sur un ormeau qui était près de sa cour , et que de là il examinait ce qui se passait chez lui. » Je manifestai quelques doutes, ajoute le témoin, et lui demandai qui prêtait à M. le curé l’échelle dont il devait avoir besoin pour faire cette ascension; il me répondit que c’était parfaitement exact, et que M. le curé montait très-bien sur l’arbre sans échelle. Il me dit, au même instant, qu’il avait mis en joue M. Brun, de Daignac, pendant qu’il 5’ chappait de son domicile par la croisée de sa souillarde ; que Dieu seul l'avait retenu. » Elie Béduchaud assure qu’il a entendu répéter souvent à M. Béron « qu’une nuit il avait trouvé le curé Andore dans la chambre de Jenny Boutin ; qu'il l'avait couché en joue , mais que la crainte de la justice l’avait retenu. »

Outre M. le curé Andore, M. Béron a encore accusé M. Darvoy d’être venu, la nuit, trouver sa servante. « Il prétendait, dit ce témoin, qu’il m’avait vu passer au coin de sa maison, qu’il m'avait couché en joue , et que l'amitié seule qu’il avait pour moi l’avait retenu. » La même accusa- j tion a encore été portée par M. Béron contre le curé de Gamiac. Enfin, il importe de rappeler que M. Béron a laissé

partir Fourcassié parce qu’il l’avait « entendu dire à Cadi-

chonne, sa femme, de mettre du poison dans le lait. »

Tous ces faits prouvent que les conceptions délirantes relatives au poison ne caractérisaient pas seules la maladie mentale de M. Béron; qu’il y a eu d’autres idées accessoires f tout aussi fausses , et, de plus, des illusions des sens et des hallucinations. Cette maladie, dans les dernières années de sa vie, paraît avoir encore pris plus d’extension.

C’est ainsi que M. Béron a manifesté au docteur Musset l’intention de vendre sa propriété, pour aller habiter dans le Périgord, afin de se soustraire au danger dont il était me-

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nacé, se prétendant victime d'une conspiration ourdie contre lui par des curés et par clés femmes. Enfin il disait au brigadier de la gendarmerie de Branrne, après l’incendie de la tuilerie : « Tout le monde m’en veut ; ils veulent vie faire brûler tout vif. Aussi je vais me faire bcîtir un caveau clans lequel il y aura seulement place pour ma personne; de celle manière je serai peut-être tranquille. »

En résumé, il résulte des documents fournis par l’enquête que non-seulement M. Béron vivait dans la crainte d’être empoisonné, et qu’il a accusé successivement presque tous ses serviteurs, mais qu’en outre il croyait qu’on le volait , qu’on s’introduisait chez lui la nuit ; qu’il a eu, à plusieurs reprises, des hallucinations , et qu’enfin il avait fini par croire que le monde lui en voulait et qu’il existait contre lui une véritable conspiration.

Nous n’avons ici ni la mission ni les moyens de rechercher la valeur des divers témoignages produits dans l’enquête et la contre-enquête; mais il est un point sur lequel nous croyons devoir appeler l’attention, et qui, à notre avis, est d’une assez grande importance. Nous voulons parler de l’accord qui existe entre la plupart des témoins entendus dans l’enquête et la contre-enquête sur la sanité d’esprit de 1 M. Béron.

Ceux qui ont été entendus dans l’enquête, en même temps qu’ils font connaître les conceptions délirantes qui domi- 1 liaient l’esprit du malade ou les actes déraisonnables qui ten étaient la conséquence, ajoutent que. d’ailleurs, ils ne ■ se sont pas aperçus que son intelligence fût altérée. Marie Ricard, par exemple, déclare que Béron, qui buvait habituellement le lait d’une vache qu’il avait chez lui, lui demanda l’autorisation de venir boire chez elle le lait de sa 1 ache au moment où on venait de la traire , ce qu’il fît pendant quinze jours environ, matin et soir, puis elle ajoute : « Je ne me suis point aperçue que son intelligence se fût allaiblie. » Le mari de cette femme atteste aussi le fait du changement de lait pendant quinze jours, changement qui a eu lieu sous 1 influence des idées d’empoisonnement;

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mais il déclare en même temps qu’il a toujours eu avec Béron des rapports d'affaires, et qu’il ne s’est jamais aperçu que son intelligence fût affaiblie. Élie Béduchaud va plus loin : après avoir rapporté les confidences que Béron lui a faites quant à l’empoisonnement dont il aurait été victime de la part de la femme Georges et de Jenny Boutin, les hallucinations relatives au curé Andore^, il déclare que, d’après lui, Béron jouissait de la plénitude de ses facultés intellectuelles. M. Darvoy, accusé de s’être introduit la nuit chez M. Béron , et que celui-ci aurait couché en joue, trouve ces propos extraordinaires , mais il ajoute : « Je 11e me suis jamais aperçu que l’intelligence de Béron eût été altérée. » Tout cela se résume dans la déposition du docteur Musset, lequel assure que Béron cc avait conservé l’usage complet de ses facultés intellectuelles , à l'exception toutefois de Vidée fixe de V empoisonnement dont il était poursuivi, et au sujet de laquelle il déraisonnait complètement. »

On comprend que, si les témoins entendus dans l’enquête ont trouvé, malgré la confidence des conceptions délirantes, que M. Béron jouissait delà plénitude de ses facultés, à plus forte raison a-t-il dû en être ainsi pour les témoins de la contre-enquête auxquels le malade n’a pas parlé de ses idées fixes. Ce qui revient à dire que, quand il s’agit d’un aliéné atteint de monomanie, une contre-enquête est toujours facile, mais que les résultats sont presque de nulle valeur. Ils 11e peuvent, en effet, comme il arrive dans beaucoup d’autres cas, infirmer les témoignages de l’enquête. Il nous paraît inutile d’insister sur ce fait; il suffît de le signaler.

Eléments fournis par le testament olographe. — Il est rare que , dans les cas analogues à celui-ci, les médecins n’aient pas à apprécier divers écrits des malades, des lettres, des notes, des plaintes adressées à l’autorité, etc.

Dans le cas spécial, il n’y a absolument que le testament , mais, à notre avis, on y trouve plusieurs passages qui viennent au plus haut degré confirmer les faits révélés par l’enquête. L’un de ces passages tend même à prouver que

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le trouble des facultés de M. Bérou était probablement beaucoup plus profond et plus étendu qu'on ne serait porté à le soupçonner d’après les seuls résultats de l’enquête.

Le premier passage du testament qu’il importe de signaler est celui dans lequel M. Béron déclare instituer Pierre Miaille pour son légataire universel, par ce motif que cet enfant « l’aidait, par son attachement, à supporter avec j; . moins d’amertume tous les soucis et tourments que l’on se plaisait à lui susciter. » M. Béron a écrit ce passage sous l’influence du délire des persécutions. Il en est l’expression simple mais certaine.

Le second passage qui révèle aussi l’existence de la monomanie est d’une bien plus grande importance. Le testament porte : qu’une somme de six mille francs sera réservée à perpétuité pour être placée sur l’Etat, et que la rente de cette somme devra servir à l’entretien du caveau de M. Béron. C’est Pierre Miaille qui est chargé, au moyen de cette « rente, de faire faire toutes les réparations nécessaires et de tenir toujours le caveau en bon état. » M. Béron prévoit le cas où cette rente ne suffirait pas, et alors Pierre Miaille devra payer de ses deniers le surplus de la dépense. Cependant le testateur fait une exception à cette dernière clause pour le cas où quelques méchants susciteraient à Pierre Miaille plus de dépenses que le revenu de la rente. Alors, ajoute M. Béron , Pierre Miaille ne sera pas tenu de faire réparer mon caveau.

Comment convient-il d’interpréter cette étrange prévision faite par un homme qui depuis dix ans croyait qu’on l’empoisonnait, qu’on le volait, qu’on s’introduisait chez lui la nuit, et enfin qu’il y avait contre lui une conspiration de femmes et de curés ?

A notre avis, il est impossible de n’y pas voir la plus haute expression du délire des persécutions.

Les ennemis de M. Béron qui, comme il le dit dans son testament, se plaisaient à lui susciter des tourments , pouvaient ne pas s arrêter devant sa tombe. Il redoutait encore que les méchants ne vinssent dévaster son tombeau, et susciter

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ainsi à Pierre Miaille des dépenses auxquelles la rente cle 300 francs ne suffirait plus.

On pourrait s’étonner que M. Héron, après avoir spécifié dans son testament qu’en dehors de la clôture de son caveau. « il serait laissé une distance d’un mètre trente-quatre centimètres pour pouvoir faire les réparations sans passer sur les voisins ; » qu’après avoir recommandé à Pierre Miaille de tenir toujours ce caveau en bon état, on pourrait s’étonner, disons-nous, qu’il ait dispensé son héritier des réparations si les dégradations étaient causées par les méchants. Cependant, cette clause, quelque pénible qu’elle ait pu être pour le testateur, est parfaitement logique. Pourquoi dégraderait-on le tombeau ? Pour susciter , par esprit de vengeance, des dépenses à Pierre Miaille. Or, le meilleur moyen de rendre ces actes de vengeance inutiles, est assurément de laisser le caveau sans réparations. C’est ce que M. Héron paraît avoir compris et ce qui lui a fait établir deux clauses différentes pour les réparations ordinaires même quand les dépenses s’élèveraient à plus de 300 francs, et pour celles qui seraient nécessitées par la malveillance.

Le testament contient relativement au caveau un autre passage assez étrange : « Personne, dit le testateur, ne pourra se faire déposer dans mon caveau, sous quelque prétexte que ce soit, excepté Pierre Miaille que j’autorise à s’y faire déposer si cela lui convient, mais il n’a pas le droit de le céder à personne. » On cherche quelle a pu être la cause et le but de cette défense assurément inutile, mais si formelle et à laquelle M. Béron paraissait attacher tant d’importance. A notre avis, l’explication ne peut être encore ici que dans la nature du délire.

On se rappelle d’ailleurs qu'à un moment le malade avait dit à Fourcassié, alors qu’il lui manifestait une grande tendresse : « Qu’il voulait lui faire bâtir un caveau dans lequel il serait déposé à ses côtés. » L’accusation d’empoisonnement a forcé Fourcassié à quitter M. Béron, et c’est au jeune Miaille qu’a été transmise cette auturisation de se faire déposer, s’il le voulait, dans le caveau.

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On vient de voir que le malade avait prévu le cas où les méchants dégraderaient son tombeau pour susciter des dé-, penses à son héritier ; mais il est allé plus loin, et, par une clause spéciale, il a voulu intéresser ses trois nièces à la conservation de la vie de cet enfant. Il statue en effet que Pierre Miaille devra faire à chacune d’elles une rente de 500 francs , mais que, s’il meurt, ses héritiers « ne seront pas tenus , après lui , cle continuer la pension ; à son décès , elle devient nulle. » Dans notre conviction , cette clause est encore une manifestation du délire, et peut-être une des plus graves. Elle tend à prouver, ainsi que celle relative à l’entretien du caveau, que dans la voie des soupçons envers sa famille, soupçons dont nous parlerons plus loin, M. Béron est allé beaucoup plus loin qu’on ne pourrait le supposer. Il importe, en effet, de rappeler que, dans la très-grande majorité des cas, on est loin de reconnaître toutes les conséquences que les monomaniaques tirent de leur délire. Ces malades, extrêmement défiants, sont difficiles à pénétrer et ne laissent, en général, connaître qu’une partie de leurs idées fixes. Il a dû en être ainsi pour M. Béron, et nous croyons que son délire l’entraînait probablement beaucoup plus loin que l’enquête ne l’indique.

Peut-être, sous ce rapport, à côté des faits que révèle le testament, convient-il de rappeler que M. Béron, qui avait une vache chez lui, qui pouvait la faire traire devant lui, et boire le lait dans un vase apporté et lavé par lui, que M. Béron a été pendant quinze jours boire, matin et soir, le lait d’une autre vache appartenant à des voisins. Qu’il se défiât du lait que son domestique lui apportait, rien de plus simple avec ses craintes d’empoisonnement ; mais cela n’explique pas comment il a cru devoir demander aux époux Gremier l’autorisation de boire le lait de leur vache au moment de la traire. L’un de nous donne des soins à un monomaniaque ayant les mêmes idées qui dominaient M. Béron, et qui, bien qu’en proie à la faim, refusait de boire du lait trait devant lui dans un bol lavé par lui, se défiant de la fabrication de la porcelaine. Ce malade, toujours

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en proie au même délire, est cependant un homme trèsérudit et qui passe une partie de ses journées à faire des recherches à la Bibliothèque impériale. Quand on sait que beaucoup de monomaniaques , ayant d’ailleurs les apparences de la raison, arrivent ainsi aux idées les plus absurdes, on se demande jusqu’où devait aller le délire de M. Béron, ne croyant plus pouvoir avec sécurité boire le lait d’une vache qui était chez lui, quand il pouvait la faire traire devant lui, et boire dans un bol apporté cl lavé par lui.

En résumé, la prévision inscrite par M. Béron dans son testament, que des méchants pourraient après sa mort, susciter à Pierre Maille des dépenses en dégradant son tombeau ; cette clause que la rente faite à ses nièces devra cesser parla mort du jeune Maille, autorisent à supposer, réunies à d’autres faits signalés plus haut, que le délire de M. Béron était en réalité plus tranché et plus étendu qu’on ne pourrait le supposer. Quoi qu'il en soit, les symptômes de monomanie révélés par l’enquête expliquent de la manière la plus simple certains passages du testament qui, sans cela, pourraient paraître inexplicables ; d’autre part, ces passages complètent et confirment l’enquête.

De tout ce qui précède nous n’hésitons pas à conclure, quant à la première question : Que M. Bcron, dans les dernières années de sa vie , était atteint d’une monomanie de persécutions , et, en outre, que cette monomanie s’est, à plusieurs

reprises, compliquée d’ hallucinations .

» # Deuxième Question. — Le testament olographe que M. Béron a fait, le S mai 1865, doit-il cire considéré comme la conséquence de sa monomanie ?

Pour répondre à cette question, il convient, à notre avis, d’examiner : 1° quelles ont été, d’une manière générale, les conséquences de la maladie mentale; 2° quels changements cette maladie a pu apporter dans les sentiments du testateur envers sa famille.

Conséquences de la maladie de m. béron, envisagées

d’une manière générale. — D’après M. le docteur Musset,

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Béron « se méfiait de toutes les personnes qui V entouraient. » D’autres témoins ont déclaré qu’il « n’avait confiance en personne et croyait que tout le monde lui en voulait. »

Après avoir renvoyé successivement ses serviteurs en les accusant d’empoisonnement, il en est venu à se servir luimême, à vider lui-même ses volailles, à faire lui-même sa cuisine. Pendant certains paroxysmes de son délire, et sous l’influence d’hallucinations, il se levait la nuit et s’armait de son fusil pour poursuivre les gens qui s’introduisaient dans sa maison.

Dans d’autres cas, quand les idées d’empoisonnement se réveillaient plus vives, peut-être à la suite de quelques douleurs passagères, M. Béron, au lieu de boire le lait de sa vache, allait, matin et soir, pendant quinze jours, boire du lait chez les époux Cremier, ou bien il cessait de manger chez lui ; il emportait un morceau de pain sec et tirait luimême sa boisson dans un tonneau de son chai.

De si grands changements ne se font pas dans les habitudes et le genre de vie d’un homme auquel sa fortune et son entourage de famille auraient pu assurer une vieillesse calme et heureuse, sans de profondes modifications dans les sentiments affectifs.

M. Béron a souffert pendant dix ans de tourments qu’il n’avait rien fait pour provoquer, et comme il le dit dans son testament, qu’on se plaisait à lui susciter. Un tel degré d’injustice a développé chez lui des sentiments extrêmes et qui ne sont que trop faciles à comprendre. Il a fini par ne voir autour de lui que des méchants capables de le poursuivre même après sa mort en dévastant son tombeau.

Cependant le malade avait besoin d'être aidé et servi ; il cherchait vainement à qui accorder sa confiance. Un moment il avait cru trouver une ancre de salut dans les époux Fourcassiô. Aussi le voit-on, au refus qu’il faisait d’entrer à son service, opposer ses supplications et ses larmes, leur disant que , sans eux, il était perdu. En outre, il leur promettait 3,000 fr. de gratification et devait faire bâtir une métairie pour leur fils. Au commencement de leur séjour chez lui,

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il leur témoignait une grande tendresse. Tout cela peut « paraître étrange, et cependant s’explique de la manière la plus simple, il faut bien voir que le nombre des personnes auxquelles M. Béron croyait pouvoir se fier était très-restreint. Quand il disait aux époux Fourcassié que, sans eux, il était 'perdu, le malade était parfaitement convaincu. L’honnêteté et la bienveillance ne lui apparaissaient plus que comme de rares exceptions, et, quand il avait cru les rencontrer, sa reconnaissance devenait extrême.

Fourcassié renvoyé comme empoisonneur, il n’est' plus resté au malade que le jeune Miaille. M . Béron , sain d’esprit, qu’il eût eu autour de lui Fourcassié, ou Pierre Miaille, ou tout autre, aurait pu les récompenser de leur attachement et de leurs bons services; mais les récompenses eussent été toutes différentes et n’auraient pas dépassé certaines limites. Il importe d’ailleurs de faire remarquer que l'intimité de M. Béron et du jeune Miaille pouvait être tout à coup détruite par quelque incident. Il eût suffi, pour cela, d’un paroxysme de la maladie, et Pierre Miaille subissait alors le sort des époux Fourcassié.

A ce point de vue, nous croyons d’ailleurs devoir faire remarquer que pendant la dernière année de sa vie, bien que la monomanie de M. Béron persistât, ses soupçons d’empoisonnement envers les personnes qui l’entouraient ont pu se réveiller moins souvent par suite d’une diversion.

Après la congestion cérébrale, en effet, certaines idées hypochondriaques paraissent avoir été prédominantes. Elles ont eu pour conséquence la construction de ce bizarre appareil de compression en fil de fer, « de cette espèce de casque » avec lequel M. Béron se montrait en public, et dont il se disait l’inventeur ; appareil qui, s’il eût été exactement appliqué, ne pouvait manquer d’entraîner les plus fâcheuses conséquences. C’est alors aussi que M. Béron demandait au docteur Musset de lui pratiquer la ligature d’une artère du crâne. La congestion cérébrale etles préoccupations spéciales qu’elle a fait naître ont donc pu produire une sorte de diversion .

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Si Fourcassié n’était entré chez M. Béron que dans cette période, peut-être son maître eût-il conservé pour lui jusqu’à sa mort celte grande tendresse qu’il lui avait témoignée pendant les premiers mois.

Il importe d’ajouter que, pendant cette dernière année, il n’y a pas eu seulement des idées hypochondriaques qui se sont associées aux conceptions délirantes anciennes, mais qu’en outre, la congestion cérébrale a eu pour conséquence un commencement d 'affaiblissement de V intelligence.

L’un des témoins entendus dans l’enquête, Joseph Duvaur, a très-bien décrit chez M. Béron l’un des symptômes de la démence des apoplectiques. J’ai vu, dit-il, Béron « jusqu’à une époque très-rapprochée de sa mort ; dans les derniers temps, je m’aperçus que son intelligence avait faibli. Les larmes s’échappaient fréquemment de ses yeux, et ce n'était qu' après avoir pleuré un moment qu’il pouvait me parler. »Ce fait seul suffirait pour prouver que l’attaque de congestion cérébrale du 8 août 18G4 avait produit un certain degré d’ affaiblissement in tellectuel .

Après cetle attaque, Béron, dit Anne Balan, « s’exprimait plus difficilement qu’avant. « Un autre témoin déclare que, depuis la même époque, «la physionomie et surtout la parole se modifièrent notablement. » D’après Pierre Chambot, M. Béron lui-même semblerait avoir eu conscience de l'affaiblissement de son intelligence. « Depuis mon attaque, lui avait-il dit, je suis tout idiot. Bien que les faits qui se rattachent à l’affaiblissement intellectuel observé à la suite de la congestion cérébrale n’aient ici qu’une importance secondaire, en présence des symptômes si tranchés de monomanie révélés par l’enquête, cependant nous n’avons pas cru devoir les passer sous silence.

Cet affaiblissement n’a pu, comme les idées hypochondriaques, produire une diversion aux conceptions délirantes qui caractérisaient la monomanie de M. Béron, mais il a dû avoir pour effet de nuire au discernement, de diminuer l’énergie de la volonté, et de rendre le malade plus accessible à des suggestions étrangères.

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En résumé, la monomanie de M. Béron a eu pour conséquence de le réduire peu à peu à l’isolement, de modifier profondément ses sentiments affectifs, et de provoquer chez lui des sentiments extrêmes. C’est ainsi, à notre avis, que peuvent également s’expliquer et son aversion envers certaines personnes et, au contraire, sa tendresse pour d’autres.

Sans Fourcassié, . il se croyait perdu et ne pouvait trop faire pour le retenir à son service.

Pierre Miaille l’a aidé par son attachement à supporter avec moins d 'amertume les tourments qu'on se plaisait à lui susciter , et il a cru n’être que juste en lui léguant presque toute sa fortune.

Quoi de plus simple de la part d’un homme que la haine de ses ennemis avait réduit à se servir lui-même pour conserver sa santé ?

Changements que la monomanie a pu apporter dans les

SENTIMENTS DE M. BÉRON ENVERS SA FAMILLE. — L’enquête

ne fournit aucun renseignement qui permette de juger des sentiments de M. Béron envers ses nièces avant l’invasion de sa monomanie. Mais M. Moussol, curé de Camiac, entendu dans la contre-enquête, a déclaré qu’à cette époque il lui avait dit « que ses nièces auraient toute sa fortune. »

Si telles étaient, avant l’invasion du délire, les dispositions de M. Béron, il reste à rechercher si le changement de ces dispositions a été ou non la conséquence de la maladie. Pétronille Faucher, qui est restée chez M. Béron de 1859 à 1861, déclare que, tout en faisant bon accueil à ses nièces, il prétendait, « quand elles étaient parties, qu'elles ne venaient chez lui que par intérêt et qu’elles désiraient le voir mort. » Marie Richard a servi M. Béron depuis le mois de septembre 1861 jusqu’au mois de mars 1863. « Il craignait, dit-elle, que ses nièces ne voulussent attenter à ses jours , et me recommandait de veiller avec soin à mes casseroles lorsqu’elles allaient dans la cuisine.

« Il ne voulut pas manger de la salade que Mme Demptos m’avait aidée à trier, malgré l’assurance que je lui donnai

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qu’elle ne contenait aucune substance étrangère. Il refusa une invitation à dîner qui lui fut faite par M. Duchapreau, alléguant que, s’il s’y rendait, il serait empoisonné.

« Il prétendait que ses nièces et ses neveux s’ entendaient avec le boucher et le boulanger pour qu'ils lui portassent de la viande et du pain empoisonnés. Il refusa d’aller aux noces de ses deux nièces sous le prétexte que l’on pourrait l'y empoisonner; et comme on lui fit remarquer que cela était impossible, puisque les plats qui. seraient servis seraient ceux dont tout le monde mangerait, il dit qu’il serait facile d’introduire du poison dans son assiette.

« Bien qu’il fît bon accueil à ses nièces, il manifestait de grands soupçons sur leur compte dès qu’elles étaient parties. Il se méfiait, au surplus, de sa famille entière. »

Les mêmes faits sont attestés par Joseph Duvaur. « Il se méfiait beaucoup de ses nièces, dit ce témoin, et recommandait à ma femme de bien surveiller ses casseroles lorsqu’elles venaient dans la cuisine. Il refusa d’aller aux repas qui furent donnés à l’occasion de leurs mariages, prétendant qu’on pourrait l’empoisonner en mettant du poison dans son assiette. »

Anne Deffès fait connaître une particularité en apparence peu importante, mais qui vient à l’appui des témoignages qui précèdent. Elle avait été appelée pour faire le dîner un jour où la famille Plan tey était reçue chez M. Béron. «Pendant que j’étais là, dit-elle, je vis arriver Mme Demptos, ainsi qu’il me l’avait annoncé, pour faire la crème ; mais il lui dit que le lait était tourné, ce qui était inexact, car il n’y en avait pas dans la maison. » La conduite de M. Béron envers sa famille est d’accord avec ces témoignages. Il a refusé, comme on l’a vu, d’assister aux repas de noces de ses nièces, de peur d’y être empoisonné; et quand il a été frappé de congestion cérébrale, ce ne sont pas ses neveux, tous les deux médecins, qu’il a fait demander, mais M. le docteur Musset.

Ce témoin a donné l’explication suivante de la préféîcnce dont il avait été l'objet de la part du malade : « Je

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compris, dit-il, d’après les conversations nombreuses que j’ai eues avec lui, qu’il était sous le coup de la crainte d’un empoisonnement, et qu’il se méfiait de toutes les personnes qui l’entouraient; ce qui m’expliqua les raisons 'pour .lesquelles j’avais été appelé à la place de ses neveux, médecins comme moi , et voisins de son habitation. »

Il importe d’ajouter que M. Béron, qui avait été longtemps lié avec M. Gauthier, père de l’un de ses neveux, s’était brouillé avec lui, après l’avoir accusé d’avoir voulu empoisonner son chien. Mais le fait le plus important, sous ce rapport, c’est la clause du testament par laquelle M. Béron a décidé que la rente de 500 francs qui devait être faite à chacune de ses nièces par Pierre Miaille, cesserait à la mort de celui-ci.

De quelque manière qu’on interprète cette clause, il est difficile de n’y pas voir, comme nous l’avons dit plus haut, le résultat des soupçons les plus graves envers ses neveux et ses nièces.

On sera surtout porté à admettre cette interprétation, si on se rappelle que M. Béron a prévu, dans son testament, le cas où les méchants susciteraient à Pierre Miaille des dépenses pour l’entretien du tombeau; ce qui suppose évidemment des dégradations faites par esprit de vengeance.

Nous croyons devoir faire remarquer que M. Béron a pu avoir contre sa famille les soupçons les plus graves, et les dissimuler dans la crainte d’augmenter encore les dangers dont il se croyait entouré.

Cette dissimulation est un des traits les plus marqués du caractère des monomaniaques, et l’enquête tendrait à prouver que, sous ce rapport, M. Béron ne faisait point exception à la règle.

La femme Fourcassié, par exemple, a déclaré que, dans le commencement de son séjour chez M. Béron, elle n’avait rien remarqué chez lui de particulier. Mais, après quatre mois environ, il est devenu peu à peu rêveur et préoccupé: puis il a cessé de boire du lait, comme il en avait l habitude; enfin, il avait fini par prendre sous le bras un mor-

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ceau cle pain sec, qu’il allait manger dans son chai, etc.

Et c’est après trois mois seulement de ces préoccupations que l'accusation directe d’empoisonnement a été faite en réponse à une question adressée à M. Béron par Fourcassié.

Lorsque cette accusation a eu lieu, les époux Fourcassié étaient chez M. Béron depuis sept mois; mais les préoccupations et le changement dans le genre de vie ne tendentils pas à prouver que les soupçons existaient depuis le quatrième mois, et qu’ils avaient été dissimulés avec soin par le malade?

Il résulte des fa:ts signalés dans 1 enquête, que les nièces, de M. Béron n'ont point échappé à ses soupçons d’empoisonnement. Non-seulement il a cru qu’elles désiraient le voir mord mais il les surveillait pour se préserver du poison. Sa conduite envers elles a été la conséquence de ces conceptions délirantes; et si, comme l’a dit M. le curé de Camiac, M. Béron, avant d’être aliéné, voulait leur laisser sa fortune, il est impossible d’admettre que ses sentiments n’aient pas été complètement changés par le fait de son délire.

En résumé, nous avons essayé de montrer comment la monomanie de M. Béron, l’ayant peu à peu réduit à l’isolement, avait dû modifier profondément ses sentiments affectifs et provoquer chez lui des résolutions extrêmes ; comment, par exemple, après de longues souffrances, et n’osant plus se fier à personne, il avait, pendant quelques mois, témoigné une grande tendresse à Fourcassié, déclarant que, sans lui, il se croyait perdu.

D’autre part, il résulte des faits révélés par l’enquête, que M. Béron a soupçonné ses neveux et ses nièces de vouloir l’empoisonner, soit directement, soit en s’entendant avec diverses personnes, ce qui a dû changer complètement ses sentiments à leur égard.

Nous concluons donc, quant à la seconde question, que le testament olographe fuit par M. Béron , le 8 mai 1865, a ctê la conséquence fatale de sa monomanie, et que la preuve

Tardieu. — Folie.

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directe s’en trouve très-explicitement formulée dans cette déclaration du testateur, qu’il institue Pierre-Camille Miaille son légataire universel « pour ce fait : « Que, par son attachement, il l’a aidé à supporter avec moins d'amertume tous les soucis et tourments que l’on se plaisait a lui susciter.»

C’est sous cette influence que M. JBéron a testé, ce qui n’eût jamais eu lieu s’il n’avait pas été atteint de la monomanie des persécutions, dont l’existence est démontrée par tous les faits consignés dans ce mémoire.

MM. Denucé, E. Gintrac, Levieux et Musset, de Bordeaux, ont adhéré à la précédente consultation.

XX. — Manie raisonnante avec délire de persécutions. — Séquestration à maintenir.

Allard (Michel) âgé de 46 ans, prêtre catholique, ancien missionnaire en Géorgie, exalté, violent, se plaignant depuis 1860, époque de son retour du Caucase, d’avoir été victime de mauvais traitements 'et de spoliation de la part des autorités russes, a adressé, en 1861, une pétition au Sénat, laquelle a été renvoyée au ministère des affaires étrangères, s’est présenté, nombre de fois, dans les bureaux de ce département, pour s’enquérir de la suite donnée à ce renvoi, paraît s’être servi de ce prétexte pour prolonger son séjour à Paris, nonobstant un arrêté du mois d’août 1861 , qui lui a interdit le séjour du département de la Seine pendant deux ans.

Attaché, en dernier lieu, sur l’invitation de l’archevêché, à la paroisse Saint-Germain-des-Prés, où il s’est fait bientôt remarquer par ses allures étranges, sa manière singulière d’officier, l’élévation anormale de son chant, les scènes violentes auxquelles il se livrait, même dans la sacristie et au moment de monter à l’autel ; devenu un objet de répulsion pour les autres membres du clergé de la paroisse et particulièrement pour le curé, qui ne le tolérait que par suite de l’invitation de l’autorité diocésaine, laquelle n’avait vu en lui qu’un ecclésiastique malheureux et dénué de toutes ressources.

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Soumis à une surveillance exacte de la part de l’administration de la police, il a été remarqué plusieurs fois sur le passage de l’empereur, en proie à une certaine agitation ; a parlé à plusieurs reprises de se venger à la façon de Verger.

Au moment de mettre à exécution contre lui l’arrêté qui lui interdit le séjour du département de la Seine, l’administration a cru devoir, préalablement, faire examiner son état mental; et sur un certificat du Dr Lasègue, du 14 février 1863, est intervenu l’arrêté de placement à Bicêtre.

L’abbé Allard s’est adressé à MM. Jules Favre, E. Picard, etc., députés, pour demander leur intervention à l'effet d’obtenir son élargissement. Il se prétend persécuté par la police française, qui ne ferait, en agissant ainsi, qu’épouser les rancunes de la police russe.

C’est dans ces circonstances que le Parquet m’a chargé de l’examiner et de constater son état mental et que je le visitai.

Le certificat de placement était ainsi conçu :

« A 46 ans, manie raisonnante avec idées prédominantes de persécutions exercées contre lui par la police russe. — Excitation. — Loquacité. — Menaces contrôla police française qui aide la Russie. — Ferme résolution de faire valoir ses droits par tous les moyens. — Idées peu suivies ; assez de lucidité en dehors des conceptions prédominantes. »

Au premier abord, dès ma première visite, je constate l’attitude caractéristique du sieur A. Il se dandine, se regarde dans sa glace avec un ricanement continuel et s’occupe d’accommoder sa barbe et ses cheveux. Il parle de ses blessures sans pouvoir en montrer une seule et revient sans cesse à ses démêlés avec la Russie. Il vante sa chasteté que personne n’a mise en question, se dit suivi par la police dès le premier jour où il est revenu en France, il y a deux ans. Plusieurs fois il a apostrophé des gens par qui il se croyait suivi. Il prétend que c’est à tort qu’il a été accusé d’avoir des pistolets sous sa soutane. Quant à l’excentricité de son costume qui consistait en une cotte bleue, il dit qu’au Liban les ' missionnaires allaient tout nus. Interrogé sur la manière

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dont il officiait, il répond qu’à l’église le prêtre doit chanter. Reprochez-lni, ajoute-t-il, de voler ou de coucher avec des filles, mais non de chanter.

Il était impossible de méconnaître dans cet état les caractères d’une manie raisonnante avec délire de persécutions qui justifient parfaitement les mesures prises à l’égard du sieur A.

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