‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 2)Chapitre 37 sur 88 · XXI. — Délire de persécutions. — Hallucinations · texte numérisé non relu

XXI. — Délire de persécutions. — Hallucinations

(MM. F. Voisin et A. Tardieu.)

J’ai été chargé d’examiner l’état mental du sieur E., de concert avec M. Félix Voisin qui m’a remis sur ce malade la note suivante :

E., né d’une famille de fous, est entré dans le service le 22 juillet 1855. Il venait des Madelonnettes, où il avait été renfermé pour vol. Son dossier portait comme renseignements : « manie à forme chronique. »

Je l’interrogeai le jour même de son entrée; il ne put, ou du moins ne voulut me donner aucun détail sur son état mental antérieur, sur sa famille et sur les maladies s qu’il avait pu avoir. Il semblait ignorer qu’il sortait des Madelonnettes, et éludait la question, quand on lui demandait la cause de son incarcération. Depuis je lui ai posé plusieurs fois des questions sur le même sujet; il ne m’a jamais répondu.

Le jour de son entrée il me raconta que des ennemis politiques l’avaient fait renfermer à Bicêtre, parce qu’il avait des relations avec la famille de Henri V. Il me dit même à cette occasion, qu’il avait eu la veille dans la nuit, une entrevue avec la duchesse d’Angoulême. Il tint le même discours à M. Voisin, lors de sa visite; sur la remarque plusieurs fois répétée que la duchesse d’Angoulême était morte, il a abandonné cette idée et prétend maintenant avoir des relations avec Henri V et sa famille. Pendant tout son séjour dans les salles de l’infirmerie de la 2me section, il a été très-calme. Les surveillants n’ont point eu à se plaindre de lui. et si l’on excepte son ilée fausse dans laquelle il persis-

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tait toujours, rien ne trahissait en lui un trouble mental. Seulement chaque fois que M. Voisin l'interrogeait, il soutenait toujours qu’il avait des relations avec la famille de Henri V, qu’il voulait mettre sur le trône à la place de Napoléon.

Quelque temps après son arrivée, il fut conduit à la sûreté par ordre du préfet de police. Voici quelle a été sa conduite dans cet endroit d’après le rapport du surveillant et de son garçon, que j'ai interrogé avec soin :

Il est assez calme, ne refuse pas de manger, et n’est point violent à l’égard soit des garçons, soit des surveillants. Jamais on ne lui a mis la camisole de force. De temps à autre dans la journée, lorsqu’il se promène dans la salle qui est devant sa loge, ou dans la cour, il se met à crier contre des ennemis, qu'il croit voir dans sa loge, court pour les fuir, et se livre à ces actes instinctivement, sans être surveillé. Si on l’examine au moment de ses fureurs, il a les yeux hagards, inquiets, et ressemble à un homme en colère. S’il entre un étranger à la sûreté, il se met à crier immédiatement : vive Henri V, à bas Napoléon. Le demande-t-on au parloir, il vous pose la question suivante : « Est-ce pour me guillotiner? Combien de temps ai-je encore à vivre? » D’après le dire du surveillant, il paraît qu’un jour il aurait tenu le discours suivant, que je n’ai jamais pu de nouveau lui faire reproduire : « Je savais le jour où on devait tirer sur a Napoléon, je connaissais le meurtrier, il n’était pas de ma « société. » Car d’après son dire il fait partie d’une société secrete, destinée à rétablir sur le trône la famille des Bourbons.

J’ai causé longtemps avec E., le 25 août; voici la conversation que nous avons eue ensemble :

En l’interrogeant, je pressais mes questions, le plus qu’il m était possible, j’ai cru remarquer qu’il me répondait toujours la même chose, quand elles étaient trop rapides : « Je « \eux rétablir sur le trône Henri V. J’ai des relations avec (( ce^e famille. » En outre toutes les fois que je l’embarrassais en le questionnant, il hésitait et semblait réfléchir.

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Dans cet entretien il m’a dit qu’avant de venir à Bicêtre, il était commis- voyagèur; pour quelle partie ? lui ai-je demandé. — « C’est mon secret, » m’a-t-il répondu. Aucun renseignement sur sa famille, sur ses maladies antérieures, sur la cause de son incarcération, alors lui ai-je dit : « Pourquoi vous promeniez-vous avec agitation, quand je suis entré ? — J'ai des ennemis qui me poursuivent. J’ai trouvé des balles dans ma loge ce matin. — Où sont-elles? — Dans la cour. — Qui vous poursuit? — Des ennemis, Napoléon, entre autres. — Pourquoi? — Parce que je veux faire régner Henri Y et les nobles ; ils ont été chassés en 1789, ils le méritent bien. — Pourquoi? — Pas de réponse. — Que vous ont-ils fait pour que vous les souteniez? — Pas de réponse positive. Il hésite et reprend le même ordre d’idées que tout à l’heure: « J’ai des ennemis, qui me poursuivent partout. » Après cette conversation il s’est mis à crier : Vive Henri Y.

Le reste du temps que j’ai causé avec lui, il me disait toujours qu’il avait des ennemis qui le poursuivaient parce qu’il voulait rétablir sur le trône la famille des Bourbons.

Je l’ai prié alors de m’écrire les tourments que lui faisaient subir ses ennemis et par quels moyens il voulait rétablir sur le trône la famille de Henri Y, et donner le pouvoir aux nobles. Il m’a donné le lendemain des pages d’écriture entièrement illisibles.

XXII. — Rapport médico-légal sur un cas de folie lypémaniaque avec hallucinations. — Idées de suicide et meurtre commis sous l’influence du délire. (MM. Chevance et Alepe de Wassv.)

Mes honorables confrères, chargés par M. le juge d’instruction d’étudier l’état mental d’un jeune homme qui a commis un double assassinat, m’ont fait 1 honneur de me soumettre les faits scrupuleusement recueillis et observés, et les conclusions qu’ils en ont tirées, en me demandant mon avis.

« Jeune homme de vingt-deux ans, taille moyenne, forte

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constitution , tempérament bilieux. Rien de particulier dans la conformation de sa tête. Yeux grands, noirs, brillants ; regard dur, oblique, méfiant', cheveux noirs , soui cils fortement arqués; pas de barbe; lèvres grosses ; teint jaunâtre ; physionomie sévère, comme hébétée, lorsque nous l’avons vu le lendemain du crime. Nous ne le connaissions pas avant cet acte.

« Il n'y a chez lui aucun antécédent établissant un état de folie. Trois mois avant le crime, il eut une pneumonie simple, sans accidents cérébraux, sans d’autres maladies. Une de ses sœurs est morte à l’âge de vingt-cinq ans, sans avoir jamais parlé, ni marché. Ce jeune homme appartient à une famille honnête, dans le sein de laquelle il avait puisé de bons principes de moralité. Élevé à l’école du village, il se fit remarquer par son intelligence, la douceur de son caractère, son assiduité à l’étude. Sa première communion faite, il travailla, avec son père, en qualité de petit fondeur dans un fourneau de fonte. Ses patrons, lui reconnaissant une intelligence plus qu’ordinaire pour un ouvrier, l’employèrent comme commis subalterne. Sa bonne conduite, la douceur de son caractère, son aptitude à remplir ses fonctions, lui valurent d’être choisi pour remplir un poste plus élevé dans sa partie. Il fut placé à la tête d’un fourneau et chargé seul de la surveillance des ouvriers, et de la tenue des écritures. Cette usine est située à 30 kilomètres environ de celle où il avait passé son enfance, où il avait grandi, au sein de sa famille, et où il était devenu amoureux d’une jeune personne qu’il devait épouser. Il partit à regret, et à peine avait-il passé quelques jours dans sa nouvelle usine, au milieu d’un monde et d’un pays pour lui jusqu’alors inconnu, qu’il demanda à retourner dans son ancienne usine. Cependant il était content, ainsi qu’il l’écrivait à son père, d’avoir été admis , comme pensionnaire , par les époux Lepron. Ce.Lepron était un vieil employé de l’usine où Desbares (c’est le nom de l’assassin) venait d’être placé. Ce Lepron habitait une petite maison, dans la cour de l’usine; auprès d’elle étaient plusieurs maisons d’ouvriers , toutes

CHOIX DE RAPPORTS

habitées. A 300 mètres en avant de cette usine, et à l’entrée du parc donnant sur une vaste prairie serpentée par une petite rivière, est un pavillon habité par un nommé Legrand, autre vieil employé du fourneau, et aujourd’hui exclusivement régisseur du domaine du lieu. Ces deux anciens employés aidaient de leurs conseils et de leur expérience de jeune Desbares très-peu au courant de ses nouvelles fonctions.

« La charge paraît avoir été trop lourde à cet employé; il se plaignit, même à ses maîtres, d’avoir accepté ce poste, et il aurait voulu conserver son premier emploi. Il y avait à peine cinq ou six jours qu’il était à Charmes, qu'il aurait voulu en être parti. Le neuvième jour même il monta et descendit plusieurs fois de voiture pour retourner à Gultrat, d’où il sortait; mais, indécis, il rebroussa chemin et revint à son poste. Deux jours avant, il avait été consulter le médecin de la localité, pour un malaise abdominal, de l’inappétence, et pour quelque chose d’indéfinissable par tout le corps. — Il fut purgé seulement. — Sa propriétaire, madame Lepron, qui n’avait eu pendant les quelques jours qu’il passa chez elle, aucun reproche à lui faire, nous dit que les deux ou trois nuits qui ont précédé le crime, Desbares ne dormait plus; qu’une fois il passa toute la nuit assis dans son fauteuil, qu’il voulut même se tuer, avec des pistolets; qu’une autre nuit, il allait et venait, à chaque instant, de sa chambre dans la cour de l’usine.

« Enfin, le dixième jour de son arrivée, il se leva à son heure habituelle, fit vers sept heures un modeste déjeuner avec son propriétaire Lepron, puis ils allèrent ensemble ail bureau de l’usine. Ce bureau est situé en face la maison Lepron, dont il est séparé par la cour qui est d’une largeur de cent mètres, et où du monde va et vient presque continuellement.

« Entre huit heures et huit heures un quart, on vit Desbares sortir à pas lents du bureau et se dirigeant du côté de la maison Legrand, dans la prairie. Celui-ci l’ayant aperçu sautant l’herbe en tout sens, sur le bord de l’eau (3 juillet),

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l'appela et le blâma du peu de respect qu’il portait à la propriété d’autrui. Ges messieurs revinrent ensemble à l’usine. Ils entrèrent chez Lepron, et ils furent étonnés tous deux, mais sans donte d’une manière bien différente, de voir Lepron couché, et le médecin près de lui. Yoici ce qui était arrivé :

« Une personne en entrant dans le bureau y trouva Lepron couché de tout son long sur le dos, en face de son bureau, et à côté d’un immense poêle en fonte, à angles. Gomme cet homme, âgé de cinquante-cinq ans, était sujet aux éblouissements, chacun pensa qu’il était tombé à la renverse, que la partie postérieure de la tête avait frappé contre le poêle, avait produit une plaie contuse à la région occipitale, et une commotion cérébrale, avec perte de connaissance et résolution des membres. Quand les soins eurent été donnés à ce malheureux par le médecin, Legrand se retira, et Desbares avec lui.

« Dix minutes après environ, celui-ci rentra seul chez Lepron. Il n’y avait plus que deux personnes : la femme du blessé et la dame Legrand. Celle-ci, voyant Desbares pâle, hagard, comme hébété, ayant quelques gouttes de sang sur la partie antérieure et moyenne de son pantalon, lui dit : Ah! mon ami, comme vous êtes pâle. Qu’avez-vous donc? Rien, répondit sourdement Desbares; je me suis écorché, voilà tout. Tenez, ajouta cette dame, buvez ce verre d’eau sucrée, préparé pour Lepron, cela vous remettra; et Desbares de prendre le verre et de boire.

« Alors Mme Legrand sort, demande où est son mari; on lui dit qu’il est entré dans le parc par la petite porte attenante à l’usine. Mme Legrand suit ce chemin et elle trouve, à cent cinquante mètres de la maison Lepron, son mari gisant immobile, à plat ventre, dans une mare de sang.

« Elle revient sur ses pas, pousse des sanglots, et crie à l’assassin. Pendant ce temps, Mme Lepron, restée momentanément seule avec son mari, sans connaissance et Desbares, appelait au secours. Desbares venait de donner un violent coup de couperet à Lepron, à la partie antérieure du

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