C-IlOlX DE RAPPORTS
front. Il avait le bras levé pour en donner un second, quand Mme Lepron , s’interposant entre l’assassin et la victime, l’empêcha de frapper.
« Aux cris de douleur poussés en même temps, et dans le même lieu par ces deux femmes, les voisins accourent. Desbares profite du trouble général pour s’esquiver, et va pour se noyer dans le bief de l’usine, situé à peu de distance du lieu de cette horrible scène. On se précipite sur ses pas, on le retire de l’eau dans un moment de surexcitation ; il n’avait pas encore perdu connaissance; on le garrotte, et on le livre à la justice.
« Lepron et Legrand ont été tués: le premier en recevant un coup du talon d’une masse en fer, à l’occiput, et un coup de couperet au front; le deuxième en recevant un coup de talon d’un merlin (instrument qui sert à fendre le bois, qui s’est fatalement trouvé sous la main de l’assassin) qui a fracturé consécutivement l’occiput, et un deuxième coup de tranchant au front.
« Dans ses premiers interrogatoires, l’assassin a reconnu être l’auteur de ce double crime.
« A notre première visite, qui eut lieu le surlendemain, l'impression que nous fit la figure de cet homme fut pénible. Ses yeux noirs, secs, son regard rude, méfiant, sa physionomie triste, son teint hépatique, tout nous faisait de lui un objet de répulsion.
« En lui demandant ce qui l’avait poussé à commettre son double forfait, il nous dit froidement, après avoir été excité à plusieurs reprises, que c'était pour se venger de Legrand et Lepron, parce qu’ils voulaient le desservir auprès de ses patrons et lui faire perdre sa place.
« Voulant savoir ce qu’il y avait de fondé dans cette assertion, nous lui avons demandé sur quoi il basait son opinion; il nous dit quelle était tout à fait en désaccord avec les procédés que ces employés avaient toujours eu pour lui depuis dix jours qu’il était avec eux. Il se contenta de nous répondre : on me Va dit; des femmes me Vont dit , sans ajouter aucun autre détail. Il ne nous a pas été possible, malgré
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mie minutieuse enquête à ce sujet, de faire confirmer, par témoins, la vérité de cette assertion. Sur notre demande, cet homme nous montre une plaie simple, récente, non sanglante, sans traces notables d’inflammation, aux lèvres nettement coupées et déjà adhérentes de 0,02 de longueur oblique, dirigée de haut en bas, de dehors en dedans, située à la partie antérieure gauche de l’abdomen à 0,03 de 1 ombilic. Cette plaie n’a divisé que la peau et le tissu cellulaire cutané; elle n’a donné lieu à aucun accident. Des témoins affirment que Desbares s’est fait cette plaie quelques instants avant de commettre ses crimes, dans l’intention, non avouée, mais presque certaine, de se donner la mort.
« Transféré dans les prisons de Wally, et avant de répondre au juge instructeur, il désira avoir un prêtre; ce qui lui fut accordé. Pendant les premières semaines de sa détention, il répondit difficilement, mais justement, aux questions du juge. Son air hébété, inquiet, son isolement au milieu de ses codétenus, firent croire à une folie simulée; c’est pour éclairer la question qu’il fut soumis à notre observation.
« C’est cinq semaines après le crime que nous avons commencé à le visiter; nos visites ont eu lieu à différentes heures du jour et de la nuit, toujours sans être attendues ; et elles ont eu lieu pendant cinq semaines, tantôt séparément, tantôt collectivement, et nous avons constamment observé ce qui suit :
« Physionomie empreinte d’hébêtude, de stupeur. Appétit insatiable. Jamais Desbares ne demande quoi que ce soit. 11 mange seul, en cachette, salement ; il prend sa soupe avec ses mains; il creuse profondément son pain avec ses doigts. Il n’a pas de choix pour ses aliments. Il dort très-peu, sommeil très-léger; il s’accroupit au travers et au pied de son lit, plutôt que de s’étendre de tonte sa longueur. Il se couche tout habillé, il ne veut jamais changer de linge; il faut pour cela employer la force. Il se promène toujours seul, ne parle que très-rarement à ses codétenus. Tantôt il marche la tête baissée, en marmottant des mots entrecoupés, pa-.
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paissant rouler dans ce même cercle élroit d’idées; ainsi il se demande où il est, il suit le gardien et veut sortir avec lui; quelquefois il se désole de se sentir enchaîné. Dans la cour ou dans les corridors, il cherche de préférence les endroits isolés; il s’assied, va et vient, se grattant la tête, ou d’autres parties du corps, de manière à s’écorcher. Il a le regard oblique, inquiet, méfiant.
« Il est très-distrait. Il est difficile de fixer son attention . Quand on lui parle, ou bien il détourne la tête, ou il va et vient en tous sens, portant ses regards tantôt sur celui qui lui parle, tantôt sur les personnes qui causent à part.
« Dans les premiers temps de sa détention, il a pu raconter au gardien, à plusieurs reprises, quelques détails du drame pour lequel il est détenu. Quant à nous, nous n’avons jamais pu obtenir de lui une réponse convenable, franche, bien intelligible. Il ne parle à personne. Dans ses rapports avec ses chefs, avec nous, avec les autres détenus, il n’a jusqu’alors commis aucun acte de méchanceté; cependant depuis quelques jours il devient irritable; il vocifère, il ne craint plus le gardien. Il n’obéit à personne; il suffit qu’on lui commande une chose ou une autre pour qu’il ne la fasse pas; aussi faut-il, selon le besoin, le porter, soit dans son cachot, soit dans le préau.
« Interrogé sur les causes de sa détention, sur sa profession, sur sa famille, sur sa vie, son âge, il nous regarde d’un air hébété, en disant presque toujours, à voix basse, ces mots : mon bon monsieur, faites-moi donc sortir. Plusieurs fois nous lui avons accentué toutes les phases de son énorme forfait, et lui avons dit qu’en refusant de répondre à nos questions, il mettait ses jours en danger; fine répondait rien; ses traits restaient impassibles, et paraissait ne pas comprendre ce dont il s’agissait.
« Mis en rapport, sans s’y attendre, deux fois avec son père, qui s’est, jeté à son cou en versant d’abondantes larmes, il l’a regardé avec indifférence, ne lui a pas dit un seul mot ; ses yeux sont restés secs, les traits de sa face immobiles. Même impassibilité, même insensibilité quelques jours plus
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tard, en présence de la jeune fille qu’il aimait naguère et qu’il désirait épouser. La sensibilité générale est conservée.
« Pensez-vous, monsieur et tràs-honoré confrère, que de l’ensemble de ces faits nous ne puissions pas rationnellement conclure :
« 1° Que lors de la perpétration du double crime, Desbares ne jouissait pas de sa liberté morale;
« 2° Qu’il était en proie à un accès presque subit de monomanie suicide et homicide, avec hallucination de l’ouïe;
« 3° Qu’à cette forme cle la folie, a succédé la lypémanie dépressive, et qu’aujourd’hui le malade tend à devenir dément. »
Je n'ai pas besoin d’ajouter que je répondis âmes honorables confrères de Wally en adhérant complètement à leurs conclusions.