XXIV. — Consultation sur un cas de paralysie générale
(MM. Ferrus, Parchappe, Calmeil, Métivié, E. Blanche et A. Tardieu.)
Les médecins soussignés réunis, le 8 novembre 1854, à la demande de MmG de N., à l’effet de donner leur avis sur l’état mental de M. de N., actuellement placé dans la maison de santé de M. le docteur Blanche, après avoir recueilli tous les renseignements propres à les éclairer , après avoir examiné et interrogé longuement M. de N., ont été unanimes à se prononcer, tant sur la nature de la maladie dont il est atteint, que sur la direction à imprimer au traitement, dans les termes de la consultation qui suit.
Sans vouloir reproduire ici tous les faits qui se rapportent aux antécédents de M. le comte de N., il importe d’en préciser et d’en faire ressortir le caractère. Qu’il suffise de rappeler qu’à une prédisposition héréditaire manifeste qu’il tenait de sa mère, s’est jointe dès les plus jeunes années chezM. de N., l’influence du plus complet abandon; que sa jeunesse est restée sans culture intellectuelle comme sans direction morale, exposée à tous les entraînements d’une nature faible et capricieuse, à tous les excès d’une vie oisive et sensuelle, à tous les dérèglements d’une vanité sans frein.
CHOIX UE RAPPORTS
Si quelques connaissances superficielles, quelques apparences de goût pour les arts ont laissé voir que l’esprit de M. de N. n’était pas absolument incapable d’effort et de développement, si les premiers temps d’une union heureuse ont montré que son caractère était susceptible d’affection et n’était pas opposé à toute discipline morale, il n’en est pas moins constant que ces lueurs passagères n’ont pas résisté à l’action plus puissante du naturel et des premières influences.
A des bizarreries, à des caprices fantasques, ont bientôt succédé des désordres plus caractéristiques, des périodes de tristesse sombre, de taciturnité et d’hébétude, puis de véritables accès d’égarement et de fureur, et enfin des crises nerveuses dont l’un des consultants a été témoin et qui, marquées surtout par des invectives, des blasphèmes, des idées de suicide, des convulsions, des voies de fait, des violences, des larmes, présentaient au plus haut degré les caractères de la folie maniaque. Dans l’intervalle de plus en plus court de ces accès, la torpeur croissante des facultés intellectuelles et affectives ne se dissipait que dans les excentricités d’une infatuation maladive ou les excitations des plus grossières débauches.
Mais il est un point sur lequel on ne saurait trop insister, et que les investigations des médecins consultants ontréussi à mettre en Jumièraj-c'estdheffet que n’ont pas manqué de produire sur la constitution physique ces désordres d’une autre nature , et la réaction qui a dû nécessairement s’opérer en sens contraire pour engendrer en définitive 1 état dans lequel se trouve aujourd’hui M. le comte de N. En effet, il est résulté de l’abus excessif des plaisirs vénériens, non-seulement une fatigue des sens qui a rendu inévitable le recours à tous les excitants, mais encore une inertie qui a amené des pertes séminales incessantes, c’est-à-dire la cause la plus active des désordres les plus graves du système nerveux et de la destruction graduelle, mais certaine, de toute énergie morale et intellectuelle.
Tels ont été, jusqu’au moment où une sage mesure est
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venue soustraire M. de N. à lui-même et aux détestables influences qu’il subissait, la marche et les progrès du mal dont les médecins soussignés sont appelés à déterminer la nature, à apprécier la gravité, à chercher le remède.
L’isolement dans lequel a été placé depuis trois mois M. le comte de N., la surveillance éclairée, la prudente et ferme discipline à laquelle il a été soumis, ont produit déjà des effets dont il est impossible de ne pas tenir un compte très-sérieux et qui constituent un élément trèsimportant dans le jugement qu’il s’agit de porter. Car, d’une part, on a vu les crises nerveuses et les accès maniaques se transformer et s’éloigner, la régularité reparaître dans les habitudes matérielles aussi bien qu'un sentiment plus vrai dans les affections; mais, d’une autre part, on ne peut méconnaître que, malgré cette apparente amélioration, il reste dans l’état mental et dans la santé physique de M. de N., des signes encore assez manifestes d’un désordre profond et persistant.
L’examen direct de la personne de M. de N., sa physionomie, son attitude, ses gestes, ses paroles confirment de la manière la plus complète l’idée qu’en ont pu faire concevoir les détails qui viennent d’être rappelés. Agé de plus de quarante ans, il porte dans sa mise prétentieuse, dans sa chevelure artificieusement composée, dans sa pose affectée, la marque de ccs préoccupations puériles, l’un des indices ordinaires de la faiblesse de l’esprit. Il dissimule mal l’émotion inquiète que lui causent la visite et les questions des consultants ; mais il est évident qu’il n’en comprend exactement ni le sens ni le but. Il cherche bien plus à faire parade de ses avantages personnels, qu a justifier les actes sur lesquels on cherche vainement à rappeler sa mémoire. C’est à peine s’il entend les questions les plus simples, et sa parole embarrassée, moins par les difficultés de notre langue qu’il semble posséder assez bien que par les obscurités de sa pensée, fait le plus souvent place à un sourire vague et inintelligent. 11 montre d’ailleurs, mais sans motif, une sensibilité expansive, qui se manifeste par des gestes
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suppliants, des caresses même, et dès «qu’il se retrouve livré à lui-même, par d’abondantes larmes. Du reste, rien, dans ses paroles, n’indique une appréciation même incomplète de sa situation, de son état, de sa maladie; il implore l’assistance de ceux qui l’entourent, comme le ferait un enfant, mais nullement comme un homme souffrant qui invoque le secours de l’art, ni même, il est bon de le dire, comme un malheureux qui aurait conscience de lui-même et aspirerait librement vers un retour à la vie commune.
Quant à la conformation extérieure et aux conditions physiques que présente M. de N., elles ne sont pas moins significatives. Quelque robuste que soit en apparence sa constitution, il est facile de constater l’affaiblissement marqué de ses forces. Les extrémités inférieures assez grêles eu égard au développement des bras et de la poitrine, sont raides et la marche n’est pas parfaitement assurée. Les muscles sont parfois affectés d’un tremblement marqué, qui s’étend dans certains moments jusqu’à la langue. Le bras gauche est plus faible que l’autre, et il existe une inégalité notable entre les dimensions des deux pupilles. Les pertes séminales continuent et ont résisté à un traitement local exigé par une affection des voies urinaires.
En résumé, de tous les faits qui viennent d’être rappelés et de l’examen approfondi auquel ils se sont livrés, les médecins soussignés n'hésitent pas à conclure que :
1° M. le comte de N., par le fait d’une prédisposition héréditaire et des circonstances multiples qui depuis son enfance ont agi sur lui, est arrivé, par degrés, à un état d’affaiblissement et de perversion des facultés intellectuelles et morales, qui est de nature à lui enlever la conscience de ses actes et le rend dès à présent incapable de diriger sa conduite et de veiller à ses intérêts et à ceux de sa famille.
2° Cet état qui s’est, dans ces derniers temps, aggravé par suite de la funeste direction à laquelle avait cédé M. de N. et qui a pris tous les caractères d’une véritable folie, n’a dû quelque amendement qu’à sa séquestration dans un établis-
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sentent spécial où il a reçu tous les soins qu’exige sa situation .
3° Malgré cette amélioration apparente, M. de N. n’en reste pas moins dans une disposition, tant originelle qu’acquise, qui reproduirait infailliblement et dans une forme de plus en plus grave, les symptômes d’aliénation mentale qu’il a offerts à plusieurs reprises, s’il cessait même momentanément d’être soumis à la direction ferme autant qu’éclairée dont il a ressenti les salutaires influences, et s’il n’était protégé contre les excitations extérieures de toute sorte qui ont déjà produit de si funestes effets.
4° Aussi les médecins soussignés sont-ils formellement opposés à la pensée d’un voyage, d’un déplacement et, en général, de toute distraction trop active qui, dans l’état de M. de N., loin de remédier au mal présent ne ferait qu’en aggraver la forme et en hâter les progrès, et se bornent-ils à conseiller le maintien de la mesure qui a été prise et la continuation du genre de vie bien entendu qui a été imposé à M. de N. dans la maison de santé où il est actuellement placé.
La note suivante avait été remise aux consultants et complète le mémoire qui précède.
« M.le comte de N. est né à Vienne en 18 14. Dans sa plus tendre enfance il sembla prédestiné au malheur; jamais il ne connut son père, puisqu’il n’avait que deux ans lorsqu’il le perdit. Sa mère elle-même le suivit de près au tombeau emportée par une maladie de poitrine dont depuis longtemps elle était attaquée; femme d’un caractère original et bizarre, on ne peut pas dire qu’elle fut atteinte d’une aliénation mentale bien déterminée, cependant elle ne laissait pas que d’en donner des marques de temps à autre. En mourant elle laissait deux orphelins, notre malade âgé de neuf ans et une sœur qui avait quelques années de plus. Précédemment elle avait perdu son autre fils. Ces deux jeunes enfants se trouvaient alors sans famille, il ne leur restait qu’un oncle qui loin d’être pour eux, pauvres orphelins, un second père, se montre un parent impie et sans cœur, qui déjà jette un
Tardieu. — Folie.
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œil d’envie sur l’immense fortune dont ils étaient les héritiers ; d’accord avec le curateur nommé par le gouvernement, il négligea leurs intérêts, et la sœur étant morte, il ne s’occupa nullement, on peut le dire, de l’éducation de M. J. de N. qui devenait alors le seul possesseur de tous les biens de son père et de sa mère. Cet oncle, vraiment indigne de ce nom, espérait peut-être déjà que son pupille ne tarderait pas, lui aussi, à aller rejoindre au tombeau ceux qui l’avaient précédé. Il ne prit aucun souci de la manière dont il allait être élevé. Un jeune homme lui fut donné comme précepteur et en quelques années il était devenu son seul mentor, il avait su s’attirer toute l’affection de son élève qui le regardait comme un second père, c’était pour lui au milieu du naufrage la planche du salut que le ciel lui envoyait, au moins tels étaient la croyance et l’espoir de cet enfant. Mais, hélas! il n’en était rien, il venait de quitter un mauvais parent pour tomber entre les mains de l’homme peutêtre le plus vil et le plus méprisable que la terre ait jamais porté. Loin de lui inculquer la notion élémentaire des sciences qui sont indispensables à tout homme qui se trouve au-dessus des autres par sa fortune, et par la position sociale que doit occuper tout le monde, il fit tout ce qui dépendait de lui, non-seulement pour laisser inculte cette jeune intelligence, mais encore pour lui donner une fausse direction. C'était pour ce mentor d’un nouveau genre un moyen plus sur d’arriver à sa fin. L’oncle voyant son neveu qui jouissait d’une santé assez bonne, et que déjà il était parvenu à l’âge de seize ans, dut sans doute perdre toute espérance et renoncer à ses illusions; aussi, à dater de ce moment, il abandonna son pupille qui se mit en voyage avec son précepteur. Celui-ci était arrivé déjà au point où il désirait en venir avec son élève: le jeune homme était sous sa dépendance complète, il ne lui laissait voir personne, le tenait à l’écart de toute société où il aurait pu entendre parler et voir la voie fausse et erronée dans laquelle on le contraignait à marcher. C’est ainsi que le jeune comte de N. atteignit sa vingtième année. Son précepteur songeait alors à le ma-
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rier, mais il voulait lui trouver une compagne loin de sou propre pays où il aurait pu voir peut-être un contre-poids à son influence dans la famille de celle qu’il épouserait. C’est avec cette idée qu'il le conduisit à Trieste, où il fut reçu dans une famille de cette ville des plus respectables tant sous le rapport de la naissance, que sous celui de la fortune. La famille Y., accueillit donc, avec cette bienveillance , hospitalière qui distingue le Slave, nos deux voyageurs pendant leur séjour dans cette ville. Après avoir fait la con- I anissance d’une des demoiselles Y., âgée de seize ans, il fut convenu, toujours d’après les conseils du précepteur,
| que le comte de N. demanderait la main de la jeune
I personne. Sa demande ayant été acceptée, le mariage eut lieu et deux jours après ces jeunes gens, ou plutôt ces enfants s’éloignèrent seuls de Trieste sous la conduite de cet homme qui voyant la jeune comtesse de N. sans aucune expérience, enfant comme on l’est à seize ans, avait pensé qu’il était temps encore de réformer la bonne éducation qu’elle avait reçue d’une gouvernante sage et élevée sous les yeux de sa famille. C’était pour lui une plante tendre et délicate qu’on pouvait encore faire pencher de droite à gauche. Mais il se trompait, les racines étaient déjà profondes.
: Enfin elle lutta pendant de longues années; trop faible pourf tant pour résister à des attaques venant d’un homme aussi adroit, et d’ailleurs trop enfant pour s’occuper de ses affaires,
!elle laissa le précepteur de son mari diriger entièrement la fortune et administrer tous les biens qui lui avaient été remis à sa majorité. Néanmoins cet homme s’apercevait que la comtesse, femme d’une intelligence remarquable et d’une amabilité parfaite, acquérait de jour en jour une influence plus salutaire sur son mari dont les facultés morales, sans être nulles, étaient au moins dans un engourdissement complet. C’est alors qu’il se montra tel qu’il était, cest-àdire un profond scélérat: il calomnia auprès du comte de ■N. sa jeune épouse qu’il ne pouvait parvenir à faire dévier de la droite voie dans laquelle elle avait toujours continué | malgré ses perfides instigations. Il serait trop long dans cette
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analyse rapide des malheurs d’une famille qui sont moins cruels, de réciter tous les faits qui pourraient prouver jusqu’où peut aller la perversité du cœur de l’homme, lorsqu’il s’abandonne au mal. Entre mille fautes du même genre, nous nous contenterons d’en citer une seule pour démontrer quelle influence il pouvait avoir sur M. le comte de N. dont les facultés morales étaient déjà fortement affaiblies. Mme de N. venn nt de perdre une de ses sœurs et ayant dû se rendre dans sa famille, son mari ne l’avait pas accompagnée; le perfide précepteur profita de son absence pour persuader M. le comte que sa femme prolongerait son séjour au milieu des siens afin d’apprendre à préparer du poison qu’à son retour elle emploierait pour lui donner la mort. Les Italiens, disait-il, savent distiller lentement, mais ils finissent par conduire à une mort sûre et certaine ceux auxquels on l’administrait. Le comte cette fois pourtant eut assez d’énergie pour repousser avec vigueur une pareille calomnie et chassa de chez lui l'homme qui, non content de l’avoir tenu en tutelle jusqu’à l’âge de trente-quatre ans, non content d’avoir presque abruti son intelligence, de lui avoir, dans l’administration de sa fortune, volé des sommes énormes, cherchait encore à rendre à ses yeux coupable d’un plus grand crime, une jeune femme douée de toutes les qualités et à laquelle on ne pouvait reprocher qu’un trop grand soin pour son mari, qui déjà depuis plusieurs années la négligeait- pour lui préférer des femmes perdues de vice et de débauche. M. le comte de N. se trouva donc enfin débarrassé d’un misérable, mais le poison qu’il lui avait jeté dans le cœur devait le venger peu à peu; la plaie était trop profonde pour être faiblement cicatrisée. Cependant la comtesse de N. pouvait espérer que son mari, mieux entouré qu’il ne l’avait été jusque-là, cesserait de glisser sur la pente où on l’avait forcé de se laisser aller. Cette fois encore il n’en fut rien; il sembla vraiment qu’un destin funeste s’est attaché aux jours de cet homme auquel il accorde ce que le monde en général croit pouvoir procurer de bonheur, c’est-à-dire la fortune, mais auquel il refuse tout le reste. La santé du
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corps, la seule chose qui lui restait, lui est bientôt ravie, il se trouve en proie à diverses maladies, sa digestion ne se fait plus que difficilement, enfin on l’engage à prendre les eaux, il parcourt l'Allemagne et va demander la santé aux différentes sources qui lui sont indiquées. Mais dans ce voyage encore le malheur veut que la personne placée près de lui, fût un digne successeur de son illustre maître ; après ce second, en vient un troisième et ainsi de suite, tous voulurent le tromper, lui inculquer des idées fausses et exagérées, en un mot il continua l’œuvre qui a été si admirablement commencée pour perdre cet homme. Chacun ne voit que son intérêt et croit le servir en flattant les caprices de cet homme, en les encourageant, enfin en le conduisant, en le désabusant le plus scrupuleusement possible. Mme la comtesse de N. d’un caractère naturellement doux et timide, n’osait elle-même faire aucune remontrance à son mari, jamais elle n’eut la hardiesse de s’opposer à la plus petite de ses volontés, jamais personne ne fut assez brave pour lui dire la vérité lorsqu’il devait la connaître. Le moindre de ses caprices devait être satisfait, quel qu’étrange qu’il fût, et il l'était, car sa fortune lui en donnait toute la faculté.
« Cette vie dura pendant de longues années, des scènes affreuses de colère venaient parfois jeter l’effroi et l’épouvante au milieu des siens ; depuis six ans principalement la vie n’était plus possible avec lui. 11 était loin de cacher à sa femme qu’il allait chercher ailleurs des jouissances autres que celles qu’il trouvait auprès d’une épouse aimable et vertueuse ; depuis trois ans surtout il s’était presque complètement séparé de sa famille ; ayant un enfant qui commençait à grandir, il avait compris pourtant qu’il devait voiler aux regards purs et chastes d’une jeune personne, de sa fille, la conduite dégradante qu’il ne se donnait pas même la peine de cacher à sa femme, que même il cherchait à faire passer pour sa sœur. C’est alors qu’accompagné d’un secrétaire débauché et corrompu, il se mit à voyager et à venir en France. C’est dans cet état que nous le voyons arriver à Paris, il y a environ deux ans ; là, plus qu’ailleurs, il trouva à
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satisfaire ses goûts dépravés et son secrétaire ne contribua pas peu à le pousser à sa ruine. De jour en jour sa santé devint plus chancelante, les scènes de colère auxquelles il se livrait se rapprochèrent de plus en plus; sa famille, lorsqu’elle venait à Paris, osait à peine aller dîner chez lui.
« Tel est l’abrégé rapide de la vie de M. de N. jusqu’au moment où il est entré à Passy dans la maison de santé du Dr Blanche.
« Pendant cette dernière année, celui qui trace ces lignes, a pu observer M. de N. à chaque instant du jour et presque de la nuit; il Ta suivi pas à pas sans jamais le quitter. Voici le résultat de ces observations :
« M. le comte de N. se levait habituellement entre dix et onze heures du matin, faisait un déjeuner copieux et abondant, puis il se mettait à sa toilette qui durait jusqu’à trois heures au moins, ensuite il allait régulièrement faire une promenade au bois de Boulogne, où il se promenait à pied pendant une demi-heure environ et le reste du temps en voiture. Il ne parlait que fort peu et toujours sa conversation roulait sur les femmes, soit quelle fût en italien ou en français, il se servait d’expressions non-seulement communes, mais encore des plus grossières. A son retour il dînait, puis, chaque soir, il allait ou au théâtre, ou dans les hais publics. Dans une année il n’a pas passé une seule soirée chez lui avec sa famille. A l’exception de deux fois il a toujours été on ne peut plus convenable dans les bals ; tout le temps il se promeuait et n’adressait jamais la, parole à une -femme à moins qu’elle ne vînt à lui, parce que, disait-il, il était assez bel homme, assez intelligent et assez riche pour être remarqué de tout le monde. Une femme, quelque belle qu’elle fût, ne lui parlait-elle pas, pour lui c’était une injure qu’elle lui faisait, et il la trouvait alors affreuse et dépourvue d’intelligence, puisqu’elle n’avait pas l’esprit de le remarquer ; au contraire, la fille la plus sale et la plus hideuse, était une beauté à ses yeux si elle venait à lui, et lui faisait des compliments. D’une timidité poussée à l'excès, le comte de N. n’eût jamais refusé d’acheter à une femme
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qui lui eu faisait la demande des bibelots ou des bouquets , et souvent il lui est arrivé de dépenser de la sorte de 50 à 100 francs, ce qui se renouvelait fréquemment et presque tous les jours pendant l’été, saison durant laquelle il n’allait que rarement au spectacle à cause de, la chaleur.
« Deux fois la semaine ordinairement M. de N. conduisait une femme du bal à son hôtel et jamais la même. Lorsque par hasard il restait huit jours sans en avoir, il s’imaginait qu’il devait être malade, parce que jusque-là tous ceux qui l’avaient entouré, lui avaient mille fois répété qu'il était indispensable pour sa santé d’avoir des rapports avec une femme tous les trois jours. Il arrivait que parfois, bien qu’il fût souffrant, il en conduisait une chez lui, non par plaisir, mais plutôt comme une médecine, à son point de vue.
« C’était là un de ces nombreux préjugés dont il est redevable à tous ceux avec qui il avait vécu, car certainement si on lui avait dit qu’en agissant de la sorte, il contribuait à ruiner sa santé, il eût agi différemment; dans ces derniers temps la chose n’eût pas été possible parce qu’il n’eût plus ajouté foi aux personnes qui se seraient ainsi trouvées en désaccord avec toutes celles qui l’avaient conseillé précédemment.
« Jamais M. de N. n’a passé une nuit entière avec une femme. Il restait tout au plus deux heures avec elle; pour lui, c’était un instrument dont il se servait et qu’il éloignait dès que sa passion était satisfaite, ou plutôt ce qu’il croyait être chez lui une nécessité; ses forces viriles étaient loin de le pousser à voir des femmes. Dans l’espace d’une année, deux ou trois fois seulement il a eu la nuit des érections ; aussi souvent, le lendemain du jour où il avait eu une femme avec lui, il se lamentait de ce qu’il ne ressentait plus cette puissance virile d’autrefois, et de là l’origine, la plupart du temps, de sa mauvaise humeur pour la journée, qui souvent dégénérait en colère et se terminait par une crise, dont la nature était toute particulière. 11 cherchait le moindre prétexte pour s’irriter, disait alors les injures les plus
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grossières, proférait des blasphèmes abominables, disant qu’il se vengerait contre Dieu, de ce qu’il le faisait souffrir et crachait contre le ciel; cela durait parfois deux ou trois heures, mais il conservait généralement sa raison, répondant à tout ce qu’on pouvait lui dire, et enfin, ses colères, ses crises se terminaient par d’abondantes larmes qu’il versait chaque fois.
« Au printemps, surtout, au moment de l’équinoxe, chaque soir, avant de se mettre à table, on devait s’attendre à une scène. Il ne voulait pas manger, ou il faisait comme un enfant gâté , brisait des vases, jetait les couteaux et les cuillères à terre, se plaignait que la cuisine était mauvaise, et, afin que les domestiques qu’il accusait d’en être la cause, ne pussent profiter de ce qui retournerait chez eux, il versait de l’eau dans les mets pour les gâter; il faisait ainsi durer ces extravagances jusqu au moment où il devait aller au théâtre. Dans sa plus grande fureur, il n’oubliait pas de regarder sa montre, pour s’assurer s’il était temps de partir, alors il se préparait, et une fois arrivé au spectacle ou au bal, il était comme tout le monde, mais se plaignait fréquemment de la chaleur. Le seul moyen qu’on pouvait employer avec lui pour le calmer lorsqu’il était en fureur, c’était une sorte de magnétisation. Il s’asseyait alors assez volontiers, et quelques frictions le long des bras et des jambes, amenaient presque toujours un heureux résultat, soit qu’il fût dû chez lui à une réaction nerveuse ou à une réaction morale.
« Plusieurs médecins, et entre autres le docteur du Planty, médecin à l’hospice de Beaujon, avaient conseillé à la comtesse de N. d’employer ce moyen ; mais malheureusement l'effet produit n’était que de courte durée.
« Parfois, en se mettant au lit, M. de N. éprouvait une violente chaleur à la tête, et se faisait appliquer des compresses d’eau froide sur le front, ce qui le soulageait. Jamais il ne se couchait avant une heure du matin, et plus souvent à deux heures. Il arrivait encore qu’avant qu’on ne le quittât, quand il avait été mal disposé dans la journée, il
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manifestait la crainte de rester seul, et avouait qu'il avait une sorte d’inquiétude, comme une frayeur de rester seul, qu’il ne pouvait s’expliquer. Bien des fois, durant le paroxysme de sa fureur, il menaça de se donner la mort, soit avec un rasoir, soit avec un autre instrument. Il eût été alors imprudent de s’approcher de lui pour lui arracher l’instrument qu’il tenait entre les mains, car il eût pu blesser gravement celui qui eût agi de la sorte; ce que, dans ce cas, on devait faire, c’était d’attendre, sur qu'on était qu’il ne se ferait aucun mal. Il se trouvait fort désappointé, lorsqu’il voyait qu'on le laissait tranquillement agir; il rejetait l’instrument qu’il tenait en disant qu’il devait encore réfléchir à la manière dont il se donnerait la mort, parce que, se couper la gorge, c’était une manière trop commune d’en finir avec la vie. Parfois, il se jetait à terre comme un enfant, appelait la mort et lui disait qu’il était prêt à la recevoir.
« Les douleurs les plus ordinaires que M. de N. se plaignait habituellement de ressentir, était une grande chaleur dans la tête, avec une sorte de pesanteur à la nuque; des étourdissements qui, quelquefois, l’obligeaient de prendre le bras de quelqu’un. Jamais il ne s’est plaint de yoir voltiger devant ses yeux des papillons ou autres objets, comme cela arrive habituellement dans ces sortes de maladies. Il avait aussi des maux de reins et des faiblesses dans les jambes qui, parfois, semblaient plier. Quant à la raideur qu’on remarque dans cette partie de son corps, pour quiconque le connaît, on peut l’attribuer à cette manie qu’il a de vouloir avoir les jambes parfaitement raides en marchant, pour que les genoux ploient le moins possible, afin que ses pantalons aient plus de grâce. Cette manie existe chez lui depuis son enfance.
« Jamais non plus il ne s’est plaint d’entendre des voix, soit le jour, soit la nuit.
« Dans ces dernières années, il n’avait qu’une seule conversation, celle qui avait rapport aux femmes; si on parlait d’autre chose devant lui, comme son intelligence ne lui permettait pas de prendre part à ce qui se disait, fût-il parlai-
tement disposé, il finissait bientôt par s’irriter et se retirait ou ordonnait qu’on cessât le sujet de la conversation. C’est à cela qu’on peut attribuer cette augmentation de mauvaise humeur, qui s’emparait de lui la plupart du temps, quand sa famille venait dîner. Il n’avait jamais souffert qu’on parlât de mort, de malheur, de maladies devant lui.
« M. de N. avait de nombreux préjugés; il s’imaginait que de manger des légumes, c’était contraire à sa santé, aussi ne se nourrissait-il presque exclusivement que de viande. Il se plaignait toujours de n’avoir pas d’appétit, et cependant il mangeait plus que qui que ce fût; de même il trouvait qu’il ne dormait pas bien, lorsque, dans une nuit, il se réveillait une ou deux fois, et on pouvait prédire à coup sûr, le matin quand il avait annoncé qu’il avait mal dormi, que la journée serait mauvaise. Il en était encore de même lorsqu’il avait fait quelque rêve. En général, il avait un excellent sommeil; il dormait habituellement huit heures sans se réveiller.
« M. de N. avait encore un autre préjugé, c’est que les bains froids, comme les bains chauds, lui faisaient perdre ses forces viriles; c’était, disait-il, un médecin fort expérimenté qui lui avait bien recommandé dans son enfance, de n’en jamais prendre; aussi ne pouvait-on lui en parler.
« Le comte de N., comme nous l’avons déjà dit, était plein d’orgueil et de vanité; il s’imaginait que bien qu’il eût quarante-deux ans, il ne paraissait en avoir que vingtdeux. Il disait lui-même qu’il était le plus bel homme qu’on pût voir,' qu’il avait plus d’esprit que chacun ; en un mot, il se croyait supérieur à tous les hommes, et cela sous tous les rapports. Il passait des journées entières à sa toilette, pour laquelle il dépensait des sommes énormes ; nous en pouvons donner une idée en disant que chez le tailleur Dusautoy, en dix-huit mois, sa note se montait à cinquantedeux mille francs. Quelquefois, depuis onze heures du matin jusqu’à onze heures du soir, deux coiffeurs travaillaient alternativement sur sa tête pour lui teindre les cheveux.
« Quant aux sentiments affectueux de M. de N. pour sa
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famille, nous pouvons dire qu’ils étaient nuis. A peine de temps à autre l’entendait-on parler de Mllc de N., sa fille, jeune personne de dix-sept ans, digne, sous tous les rapports, de l’amour paternel.
« L’égoïsme, l’amour de soi-même , tels étaient les sentiments qu’on pouvait remarquer chez lui.
« D’après tout ce qui précède , on pourrait inférer que
M. de N. n’a aucun talent, aucune qualité; il n’en est pas ainsi pourtant : il possède une des plus belles mémoires qu’on puisse rencontrer; il parle six langues, avait autrefois un grand et véritable talent pour la musique, à laquelle il a complètement renoncé depuis plusieurs années ; autrefois il s’occupait de peinture qu’il n’a reprise que depuis quelques mois.
« Tel était au mois de juillet dernier, l’état physique et moral de M. le comte de N., lorsque sa famille désolée, ne sachant comment faire pénétrer un médecin auprès de lui, car il ne voulait en voir aucun, résolut de recourir aux derniers movens, c'est-à-dire de le mettre -dans une maison de santé. Mais comment s’y prendre ? la chose n’était pas facile. M"10 de N. ne voulait pas que son mari vînt à savoir que c’était elle qui le faisait séquestrer. Pour cela, après y avoir mûrement réfléchi, et pris l’avis de médecins aussi prudents qu’habiles, après avoir fait constater l'état de son mari par le docteur Galmeil qui put le voir se rouler dans son jardin et entendre tout ce qu’il disait. Elle demanda à ces messieurs la manière dont elle devait procéder. L’avis fut unanime pour avoir recours à la police. En conséquence, deux agents furent mis à sa disposition par la préfecture, et, le 28 juillet, après une journée pendant laquelle M. de
N. avait été on 11e peut plus mal, le soir, au moment où il allait entrer à Mabille , deux agents déguisés en bourgeois s’approchèrent de Sa voiture et, avec les termes les plus convenables, le prièrent de les suivre; personnelle remarqua ce qui se passait. Le comte, sans résistance aucune, fut conduit chez le docteur Blanche, à Passy, où il se trouve actuellement. »