‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 2)Chapitre 61 sur 88 · EXEMPLE? DE PENDAISON SUICIDE PRISE PAR ERREUR POUR II051ICIDE · texte numérisé non relu

EXEMPLE? DE PENDAISON SUICIDE PRISE PAR ERREUR POUR II051ICIDE

Je rapporterai sous ce titre trois cas remarquables à divers titres, et que le médecin légiste devra toujours avoir présents à l’esprit, en premier lieu, l’histoire de Calas; en second lieu, l’observation de M. le docteur Desbois; et enfin l’affaire de Bordeaux pour laquelle j’ai eu l’honneur d’être consulté, faits pleins d’intérêt et féconds en enseignements.

I. — Suicide de Marc-Antoine Calas (1). — «Jean Calas, âgé de soixante-huit ans, exerçait la profession de négociant, à Toulouse, de-

(1) Voltaire, Traité sur la tolérance à l'occasion de la mort de Jean Calas ( Nouveaux mélanges philosophiques, historiques, etc., Il* partie, édition de 1772, t. XXX11, p. 50).

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Puis plus de quarante années, et était reconnu, de tous ceux qui ont vécu avec lui, pour un bon père. 11 était protestant ainsi (pie sa femme et tous ses enfants, excepté un qui avait abjuré l’hérésie et à qui le père faisait une petite pension. 11 paraissait si éloigné de cet absurde fanatisme qui rompt tous les liens de la société, qu’il approuva la conversion de son fils Louis Calas, et qu’il avait depuis trente ans chez lui une servante, zélée catholique, laquelle avait élevé tous ses enfants.

« Un des fils de Jean Calas, nommé Marc-Antoine, était un homme de lettres; il passait pour un esprit inquiet, sombre et violent. Ce jeune homme ne pouvant réussir ni à entrer dans le négoce, auquel il n’était pas propre, ni à être reçu avocat, parce qu’il fallait des certificats de catholicité qu’il ne put obtenir, résolut de finir sa vie et fit pressentir ce projet à un de ses amis ; il se confirma dans sa résolution par la lecture de lout ce qu’on a jamais écrit sur le suicide.

« Enfin un jour (le 15 octobre 1701), ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour-là même pour exécuter son dessein. Un ami de la famille et le sien, nommé Lavaisse, jeune homme de dix-neuf ans, connu par la candeur et la douceur de ses mœurs, fils d’un avocat célèbre de Toulouse, était arrivé de Bordeaux la veille; il soupa par hasard chez les Calas. Le père, la mère, Marc-Antoine leur fils aîné, Pierre leur second fils, mangèrent ensemble. Après le souper, on se retira dans un petit salon; Marc-Antoine disparut; enfin, lorsque le jeune Lavaisse voulut partir, Pierre Calas et lui étant descendus, trouvèrent en bas, auprès du magasin, Marc-Antoine en chemise, pendu à une porte et son habit plié sur le comptoir; sa chemise n’était pas seulement dérangée; ses cheveux étaient bien peignés : il n’avait sur son corps aucune plaie, aucune meurtrissure. (On ne lui trouva après le transport du cadavre à l’hôtel de ville, qu’une petite égratignure au bout du nez et une petite tache sur la poitrine, causée par quelques inadvertances dans le transport du corps.)

« On ne décrira point la douleur et le désespoir du père et de la mère, leurs cris furent entendus des voisins. Lavaisse et Pierre Calas, hors d’eux-mêmes, coururent chercher des chirurgiens et la justice. Pendant qu’ils s’acquittaient de ce devoir, le peuple de Toulouse s'attroupait autour de la maison. Quelque fanatique de la populace, s’écria que Jean Calas avait pendu son propre fils Marc-Antoine. Ce cri répété fut unanime en un moment; d’autres ajoutèrent que le mort devait le lendemain faire abjuration, que sa famille et le jeune Lavaisse l’avaient étranglé par haine contre la religion catholique.

« La famille Calas, la servante catholique, Lavaisse furent mis aux fers... Il paraissait impossible que Jean Calas, vieillard de soixante-huit ans, qui avait depuis longtemps les jambes enflées et faibles, eût seul étranglé et pendu son fils, âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force

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au-dessus de l’ordinaire. Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune homme aussi robuste qu eux tous, sans un combat long et violent, sans des cris affreux, qui auraient appelé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des habits déchirés.

« Il était évident que, si le parricide avait pu être commis, tous les accusés étaient également coupables, parce qu’ils ne s étaient pas quittés d'un moment; il était évident qu’ils ne l’étaient pas; il était évident que le père seul ne pouvait l’être ; et cependant l’arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue. »

Revenons sur quelques détails (1) : « Le souper avait eu lieu sur les sept heures et ne fut pas fort long. Lorsque nous fûmes au dessert, ce malheureux enfant, je veux dire mon fds aîné Marc-Antoine, se leva de table, comme c’était la coutume, et passa à la cuisine, qui est auprès de la salle à manger au premier étage. La servante lui dit : Avez-vous froid M. l’alné? chauffez-vous; il lui répondit: Bien au contraire, je brûle, et sortit. Nous restâmes encore quelques moments à table. Environ sur les neuf heures trois quarts à dix heures, M. Lavaisse prit congé de nous et descendit avec Pierre. » ( Extrait d'une lettre de la dame veuve Calas, 15 juin 1862.)

« Marc-Antoine Calas était mécontent de sa situation, il était sombre, atrabilaire et lisait souvent des ouvrages sur le suicide. Lavaisse avant le souper l'avait trouvé dans une profonde rêverie ; la mère s’en était aussi aperçue. Ces mots : Je brûle, répondus à la servante qui lui proposait d’approcher du feu, sont d’un grand poids. 11 descend seul en bas après souper. Il exécute sa résolution funeste. Son frère, au bout de deux heures, en reconduisant Lavaisse, est témoin de ce spectacle. Tous deux s’écrient, le père vient; on dépend le cadavre: voilà la première cause du jugement porté contre cet infortuné père. 11 ne veut pas d’abord dire aux voisins, aux chirurgiens, «mon fils s’est pendu, il faut qu’on le traîne sur la claie et qu’on déshonore ma famille. » Il n’avoue la vérité que lorsqu’on ne peut plus la celer... Quand le père et la mère en larmes étaient, vers les dix heures du soir, auprès de leur fils Marc- Antoine déjà mort et froid, ils s'écriaient, ils poussaient des cris pitoya-' blés, ils éclataient en sanglots, et ce sont ces sanglots, ces cris paternels qu’on a imaginé être les cris mêmes de Marc-Antoine Calas, mort deux heures auparavant; et c’est sur cette méprise qu’on a cru qu’un père et une mère qui pleuraient leur fils mort, assassinaient ce fils... De très-mauvais physiciens ont prétendu qu’il n’était pas possible que Marc-Antoine se fût pendu. Rien n’est pourtant si possible. Le père en

(1) Pièces originales concernant la mort des sieurs Calas et le jugement rendu à Toulouse ( ibid ., p. 96).

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arrivant sur le lieu où son fils était suspendu, avait voulu couper la corde, elle avait cédé d’elle-même, il crut l’avoir coupée. Il se trompa sur ce fait inutile devant les juges, qui le crurent coupable. » ( Extrait d'une lettre de Douai Calas à sa mère , 21 juin 1762).

« M. Lavaisse et Pierre descendent, mais quel spectacle s’offre à eux ! Ils voient la porte du magasin ouverte, les deux battants rapprochées, un bâton fait pour serrer et assujettir les ballots passés au haut des deux battants, une corde à nœuds coulants et mon malheureux frère suspendu en chemise les cheveux arrangés, son habit plié sur le comptoir : Que faire? laissera-t-on le corps de son fils sans secours? Le père embrasse son fils mort ; la corde cède au premier effort parce qu’un des bouts du bâton, glissant aisément sur les battants et que le corps soulevé par le père n’assujettissait plus ce billot... Pour comble de malheur, le capitoul prévenu par ces clameurs, arrive sur le lieu avec ses assesseurs et fait transporter le cadavre à l'hôtel de ville. Le procès-verbal se fait à cet hôtel au heu d'être dressé dans l’endroit même où l’on a trouvé le mort... Enfin un chirurgien nommé Lamarque est nommé pour ouvrir l’estomac de mon frère, et pour faire rapport s’il y a trouvé des restes d’aliments. Son rapport dit que les aliments avaient été pris quatre heures avant sa mort. Il se trompait évidemment de deux. Il est clair qu’il voulait se faire valoir en prononçant quel temps il faut pour la digestion que la diversité des tempéraments rend plus ou moins lente. Cette petite erreur d’un chirurgien devaitelle préparer le supplice de mon père? » ( Mémoire de Donat Calas pour son père, sa mère et son frère.)

« On peut juger de mon horrible surprise quand je vis mon frère suspendu en chemise aux deux battants de la porte de la boutique qui donne dans le magasin. Je poussai des cris affreux, j’appelai mon père : il descend éperdu; il prend à brasse corps son malheureux fils en faisant glisser le bâton et la corde qui le soutenaient ; il ôte la corde du cou en élargissant le nœud... Je vole chez le chirurgien, je ne trouve que le sieur Corse, son garçon et je l’amène avec moi. Le chirurgien Corse lui tâte le pouls et le cœur; il le trouve mort et déjà froid; il lui ôte son tour de cou qui était de taffetas noir ; il voit l’impression d'une corde et prononce qu’il est étranglé. Sa chemise n'était pas seulement froissée, ses cheveux arrangés comme à l’ordinaire et je vis son habit proprement plié sur le comptoir. Mon père, dans l'excès de la douleur, me dit : Ne va pas répandre le bruit que ton frère s’est défait lui-même, sauve au moins l’honneur de ta misérable famille. Mais sur le conseil d’un ami de la maison, Lavaisse et moi nous allons prévenir la justice. .. Le capitoul avait mandé le sieur La Tour, médecin, et les sieurs Lamarque et Perronet, chirurgiens. Ils visitèrent le cadavre en ma présence, cherchèrent des meurtrissures sur le corps et n'en trouvèrent point.

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Ils ne visitèrent point la corde: ils tirent un rapport secret seulement de bouche au capitoul; après quoi on nous mena tous à l’hôtel de ville; on prit le cadavre et les habits qui furent portés aussi à l’hôtel de ville... Le capitoul, l’assesseur, le procureur du roi et l’avocat du roi étaient venus quelques jours après notre détention, avec un expert, dans la maison où mon frère Marc-Antoine était mort; quel était cet expert, pourra-t-on le croire? c'était le bourreau. On lui demanda si un ho mme pouvait se pendre aux deux battants de la porte du magasin où j’avais trouvé mon frère. Ce misérable, qui ne connaissait que ses opérations, répondit que la chose n’était pas praticable. C’était donc une affaire de physique. Hélas! l'homme le moins instruit aurait vu que la chose n’était que trop aisée. » ( Déclaration de Pierre Calas , 23 juillet 1762.)

« Le sieur David, capitoul de Toulouse, avait consulté le bourreau sur la manière dont Marc-Antoine Calas avait pu être pendu, et ce fut l’avis du bourreau qui prépara l’arrêt, tandis qu’on négligeait l’avis de tous les avocats.»

C'est là le dernier mot de cette lamentable histoire. Les faits parlent assez haut, et lanotoriétéen a été assez grande pour qu’il semble inutile de rien ajouter. Aussi ne ferai-je qu’une courte remarque. Si grande que soit la part qu’il convient de faire, dans l’erreur judiciaire dont Jean Calas fut la victime, à l’esprit du temps, au caractère des populalions méridionales et au fanatisme religieux, il faut néanmoins reconnaître que les circonstances matérielles dans lesquelles s’opéra le suicide de Marc-Antoine, faussement interprétées, commentées et grossies par l’ignorance et le préjugé, ont puissamment contribué à répandre sur cette affaire la plus claire du monde, les ténèbres au fond desquelles devaient s’engloutir la justice et la vérité; et ont seules rendu possible cette inqualifiable sentence. C’est là qu’est pour la médecine légale, l’enseignement que je veux tâcher de taire ressortir. Que voyons-nous, en effet : au premier moment le dessein de dissimuler le suicide, le déplacement du cadavre, le défaut de constatation des conditions de la pendaison. Celles-ci étaient telles, qu’elles

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impliquèrent le suicide; ce bâton posé simplement sur les montants d’une porte est bien le procédé simple des morts volontaires ; et ne résiste pas au mouvement que les efforts du père imprime au corps. La corde s’est rompue ou plus probablement a glissé ainsi que le déclare Pierre Calas ; le père croit l’avoir coupée, ces contradictions, si faciles à comprendre, sont imputées à crime. Le soin avec lequel les cheveux sont peignés, les habits pliés paraissent incompatibles avec le dessein suicide et la préoccupation de la mort; c’est cependant ce que l’observation nous montre le plus souvent dans les suicides les plus avérés. L’heure précise de la mort est faussement établie parle chirurgien Lamarque qui se trompe sur l’état de la digestion stomacale, et fait remonter la mort à quatre heures en arrière, tandis que, d’un autre côté la foule qui a pris les sanglots des parents pour les cris de la victime, tendait à faire admettre l’opinion contraire d’une mort beaucoup plus rapprochée , enfin, la grossière ignorance de cet expert, si malheureusement choisi, le bourreau qui, ne connaissant que son gibet, déclara impraticable l’appareil de pendaison le plus usité du suicide, et la confiance accordée à celle déclaration téméraire; ne sonl-ce pas là autant d’erreurs de fait et d’interprétation, touchant les circonstances de la pendaison de Marc-Antoine Calas qui, jointes à l’inexpérience des médecins qui n’ont pas su comprendre, ni faire prévaloir la vérité, ont dès le principe précipité la justice dans de fausses voies, et l’ont livrée à tous les dangers de la passion et de l’aveuglement populaire.

II. — Suicide d'une femme faussement attribué à un homicide. — Erreur du médecin. — Condamnation du mari (1). — En septembre 1845, un riche cultivateur de Normandie, actif, laborieux

(1) Dr Desbois (de Rouen), loc. cit.

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Iet toujours cité pour la régularité de ses mœurs, vivait depuis plusieurs années en mauvaise intelligence avec sa femme dont la conduite scandaleuse n’était ignorée de personne. Deux fois cette femme s’était soumise à des manœuvres abortives, et son complice, un berger, connu sous le nom de YAvorleur, ayant été arrêté, elle se vit ellemême sous le coup de poursuites. Abrutie, d’ailleurs, par un état d’ivresse habituel, elle résolut d’en finir et se pendit ou plutôt s’accrocha par le cou avec un mouchoir plié ou roulé en cravate à la clef de la porte de sa chambre, laquelle clef n’était qu’à 98 cenlimèlresdu sol.

Son mari qui l’avait laissée couchée à quatre heures du malin, en se levant pour aller réveiller ses domestiques et donner ses ordres pour les travaux de la journée, la trouva ainsi accroupie et accrochée à six heures, c’est-à-dire au bout de deux heures. Elle était coiffée d’un bonnet, revêtue de son corset, d’un jupon et de ses bas. 11 la décrocha, la remit dans son lit et reconnut qu'elle n’existait plus. Un sentij! ment bien naturel, la crainte d’une espèce de déshonneur attaché dans les campagnes aux parents d'une personne, suicidée, le firent chercher à cacher le suicide. Il vint dire à ses servantes qu’il venait de trouver sa femme morte. Le médecin habituel de la maison trouva étrange que cette femme âgée de trente ans et d’une bonne constitution fût ainsi morte subitement. L’autorité locale, de son côté, crut aussi difficilement à ce genre de mort. Ce fut alors que le cultivateur craignant d’être soupçonné ou même incriminé se décida à dire la vérité et déclara comment il avait trouvé sa femme.

En conséquence, la justice fit procéder à l’examen du cadavre et ce fut par suite des conclusions des rapports et des dépositions de l’homm e de l’art, d’où dépendait toute l’accusation que cet homme fut accusé d’avoir fait avorter et d’avoir étranglé sa femme; qu’il fut jugé, condamné à six ans de travaux forcés et conduit au bagne où il mourut un an après.

Or ces conclusions du médecin étaient fondées sur ( des erreurs médico-légales flagrantes. À plusieurs reprises, tant dans son rapport que dans ses dépositions, le médecin appelé par la justice, répétait que la mort ne pouvait avoir eu lieu par une suspension partielle du corps ou en a’autres termes, et pour citer ses paroles textuelles, « qu’il fallait que le poids du corps vînt opérer la compression du larynx ou de la trachée-artère, de manière que la respiration ne puisse plus se faire, qu’autre-

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ment on ne comprenait pas la strangulation et qu’il ne pensait pas qu’avec la volonté même de se détruire, on puisse y parvenir dans la position ci-dessus indiquée. » De plus, le même expert considérait comme une marque certaine d’étranglement avec les mains et comme excluant la possibilité d’un suicide, « la direction horizontale ou transversale d’une légère empreinte située sur la partie latérale gauche et moyenne du cou, longue de deux centimètres et demi et large de dix à douze millimètres, n’intéressant que le réseau superficiel du crâne, dont l’aspect, la sensation au toucher, le plissement de l’épiderme étaient semblables à ceux que présente l’empreinte à peu près circulaire que l’on remarque au cou chez les individus qui se sont pendus. » Entin l’écoulement du sang par les fosses nasales était donné comme preuve de la strangulation, et ne se produisant jamais chez les pendus.

On ne saurait nier qu’il y ait dans ces conclusions un oubli regrettable des notions les plus incontestables relatives aux effets de la pendaison. Nier la possibilité de la pendaison dans le cas de pendaison partielle, donner, à des empreintes laissées sur le cou par le lien suspenseur, une interprétation si manifestement contraire à la réalité des faits, contester enfin que du sang puisse s’échapper des narines du cadavre après la pendaison, c’est montrer combien peu on est préparé à la grave mission de décider de l’honneur et de la vie de ceux sur qui pèse le bras de la justice.

lit. — Suicide d'une femme. — Ecchymoses du cou attribuées à des violences commises par le mari et reconnues plus tard pour avoir été faites par la main de la femme pendue. — Innocence de l'inculpé reconnue (1). — Le fait que je vais citer n’est pas sans analogie avec

(1) À. Tardieu, Question médico-légale de la pendaison. — Distinction du suicide et de l'homicide [Ann. d'hyg. publ. et de méd. lég. 2° série, 1865, t. XXIII, p. 540).

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le précédent, mais s'il a été l’occasion d’une accusation injuste il n’a pas eu du moins. celle conséquence funeste de faire condamner un innocent.

Par une commission rogatoire, en date du 22 septembre 1864, de M. 0. le Roy, juge d’instruction près le tribunal depremière instance de Bordeaux (Gironde), j’ai été commis à l’effet de procéder à l’examen des pièces de la procédure suivie contre le nommé J. C..., inculpé d’assassinat sur la personne de sa femme, notamment des conclusions des médecins appelés comme experts et des objeclions développées contre leurs rapports, et donner mon avis sur les causes de la mort de la femme C..., et sur la possibilité d’un suicide à l’aide de la corde attachée à une poutre, au-dessus de l’endroit où le corps a été trouvé gisant; après avoir prêté serment entre les mains de M. le juge d’instruction, j’ai reçu communication de vingt-deux pièces énoncées dans l’état joint à la commission rogatoire; ainsi que d’un scellé contenant le fragment de la poutre auquel est encore attachée la corde qui aurait servi à la pendaison de la femme C...; et enfin, de trois pièces conprenant une deuxième déposition du docteur Abadie, et une note de 51. le juge d’instruction de Bordeaux, pour faire suite à sa commission rogatoire, et un procès-verbal de constat des lieux.

Ces nombreux documents ont été de notre part l’objet de l’étude la plus attentive et la plus approfondie. Ils nous ont donné l’idée la plus complète et la plus exacte de tous les détails delà grave affaire qui nous est soumise. 5Iais nous devons le dire hautement, celle-ci se présente dans des circonstances si délicates, entourée de difficultés telles, que c’est seulement après une longue analyse de chacun des faits, et grâce à la précision avec laquelle ils nous ont été. présentés dans les commentaires et annotations si remarquables dont 51. le juge d’instruction a accompagné le texte de sa commission rogatoire, que nous sommes parvenu à résoudre les questions qu'il nous a fait l’honneur de nous poser, et à formuler des conclusions positives qui sont l’expression dune conviction formelle et mûrement réfléchie. Qu’il nous soit permis d’ajouter qu’en faisant cette déclaration, nous tenons particulièrement à bien établir, dès le début, que nous comprenons mieux que personne les hésitations par lesquelles ont dû passer tous les médecins qui se sont occupés avant nous de cette affaire, les variations mêmes qui ont pu se produire dans leur opinion; et que, si nous différons parfois d’avis avec eux, ce n’est jamais du moins sur les principes essentiels et sur le fond même des choses.

Exposé sommaire des faits. — Je résumerai très-succinctement les laits en insistant seulement sur les points qui sont l’objet du débat médico-légal et en vue de bien préciser les questions qu’il soulève.

Le 10 août, à huit heures et demie du matin, la femme C... âgée de

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quarante-huit ans, est trouvée sans vie dans un réduit attenant au grenier de sa maison. Les premiers témoins qui accourent aux cris de son mari, aperçoivent le corps assis et comme alfaissé contre une pile de planches au-dessous d’une poutre à laquelle pend encore une corde fixée par une rosette et dont l’anse est rompue. Le corps est incomplètement vêtu, les cheveux dénoués ; il est froid et roide. Le mari emporte sa femme dans ses bras et la dépose sur le ht. Ce n’est que trois heures plus tard, à onze heures et demie, qu’un homme de l’art, M. le docteur Abadie, arrive et procède à des constatations régulières qui établissent d’une manière positive qu’à ce moment la face et le corps sont refroidis et la rigidité prononcée. Un examen plus attentif du cadavre, commencé par cette honorable médecin, poursuivi et complété le lendemain par MM. Desgranges et Lafargue, experts chargés de procéder à l’autopsie, démontrent l'existence au cou de traces évidentes de constriction, d’un sillon formé par un lien, et de meurtrissures avec extravasation de sang disposées d’une manière régulière au-dessous du sillon, qui, à ce niveau même, est réduit à une simple empreinte. Je reviendrai sur les autres détails consignés dans le procès-verbal d’autopsie; je me contente de rappeler qu’il n'y a pas d’autres traces apparentes de violences. En présence de constatations matérielles aussi nettes, la question se posait d’elle-même. La femme C... était-elle morte étranglée ou pendue? en d’autres termes, et pour aller au fond des choses, avait-elle été étranglée d’abord, et ensuite pendue par un meurtrier qui aurait tenté de laisser croire à un suicide? ou avait-elle attenté à ses jours en se pendant?

Les opinions contradictoires qui se sont produites me font un devoir d’étudier chacune de ces questions, à tous les points de vue où il est possible de se placer. Je crois donc indispensable de reprendre en quelque sorte un à un chacun des faits qui ont été relevés, soit parles témoins, soit par les experts, soit par la logique de M. le juge d’instruction ; et de passer ainsi en revue l’état des lieux et les conditions physiques dans lesquels a été découvert le cadavre de la femme C..., la disposition du lien fixé à la poutre et qui aurait servi à la pendaison ; les signes extérieurs et intérieurs constatés sur le cadavre et propres à démontrer la cause réelle de la mort; enfin, et subsidiairement, les circonstances qui sont de nature à permettre la détermination plus ou moins précise de l’époque de la mort. Je me livrerai à l’examen de chacun de ces points, avec la préoccupation constante de mettre en lumière les preuves sur lesquelles peut être légitimement fondée, dans le cas dont il s’agit, la distinction du suicide et de l'homicide.

Examen des lieux où a été trouvé le corps de la femme C... et des conditions matérielles dans lesquelles se serait opérée la pendaison. — Je serai très-bref sur ce premier point : car une longue pratique

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de la médecine légale el l’étude attentive des faits que la science a enj registres, m’ont dès longtemps convaincu que, dans le cas de pendaison, et en ce qui touche les conditions matérielles dans lesquelles celle-ci s'est opérée, l’expert ne doit s’arrêter que devant les impossibilités démontrées; que dès qu'une circonstance, même la plus invrai- ,j semblable, la plus difficile à concevoir, est matériellement possible, il i faut se garder de la contester en lui donnant une importance qu’elle ne saurait avoir. Le choix de l'endroit où a lieu la pendaison, du point où sera attaché le lien suspenseur; la manière dont celui-ci sera fixé ; i les difficultés apparentes ou réelles que l’on aura dû avoir à atteindre la corde, à passer la têle dans une anse ou dans un nœud coulant, toutes . ces conditions et bien d'autres encore du même ordre, ne pourraient être formellement invoquées contre l’idée d’une pendaison volontaire. Ces remarques trouvent, en ce qui touche la mort de la femme C...,

; une application tout à fait directe.

L’endroit où le corps a été trouvé était étroit, encombré mais non inaccessible : les nombreux objets mobiles dont il était rempli n’avaient pas été renversés ; mais un meurtrier portant un lourd fardeau, ou

Imême simplement deux personnes au lieu d’une dans cet espace et au milieu de ces ustensiles, eussent eu plus de peine encore à n’y produire aucun dérangement que celle qui aurait concentré son œuvre suit eide au voisinage de la poutre. C’est immédiatement au-dessous de celle-ci que le cadavre a été trouvé replié sur lui-même, position qui indique que la chute n’a pas été violente, et que le corps à comme . glissé et s’est affaissé quand la corde s’est rompue. Quelques obscurités ■ sur la position exacte des madriers comparée à celle du corps ont été dissipées par M. le juge d’instruction lui-même; et il demeure con- - stant que la rupture de la corde a pu laisser tomber le cadavre là où il a été retrouvé.

Le fait même de la pendaison ne saurait être contesté. Sans parler des traces constatées sur le cou de la femme C... et sur lesquelles j'au- : rai à revenir, la rupture de la corde ( fig . 2) avec élongation inégale des I brins qui la composent, el plus encore la dépression très-manifeste qui existe à la partie supérieure de la poutre, et non pas seulement sur • ses bords indiquent que la poutre et la corde ont eu à supporter un poids très-lourd. Je n’ai trouvé nulle part indiqué le poids exact ou probable du corps de la femme C..., à moins que M. le juge d’instruction n’y ait fait allusion en parlant de 45 à 50 kilogrammes ; d'un autre côté, je ne vois pas que le cordier appelé en témoignage ait expérimenté la force de résistance de la corde que j’ai pu moi-même examiner, et s’il l’a évaluée à 250 ou 300 kilogrammes, c’est d’une manière tout hypothétique. Ce qui est certain, c’est qu’elle n'était pas neuve, l’examen de la partie rompue atteste même que sa solidité était

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déjà atteinte. Enfin, j’ajoute qu’elle a résisté certainement beaucoup plus longtemps qu’on n’a paru le croire : l’empreinte laissée sur le bois de la poutre aussi bien que celle qui a été retrouvée sur le cou de la femme C..., prouvent de la manière la plus évidente que la suspension a duré un certain temps, et que, par conséquent, la corde ne s’est pas rompu du premier coup sous le poids du corps. Une autre cause, d’ailleurs, sur laquelle je reviendrai, a pu contribuer activement à la rupture de la corde.

La manière dont le lien suspenseur était attaché à la poutre, n’a, je l’ai dit déjà, qu’une signification très-secondaire : tout en pareille matière est possible. Mais s’il fallait tirer quelque induction du procédé qui a été employé dans le cas de la femme C..., celui-ci serait à bien des égards, favorable à l’idée du suicide. La corde n’était retenue à la poutre que par une simple rosette, et il eût suffi de tirer d’un côté pour la dénouer {fig. 1). D'une manière générale, il est permis de faire

remarquer que les procédés de pendaison les plus simples, les moins sûrs en apparence, appartiennent tous au suicide. Le meurtrier qui pend sa victime, même privée de vie, attache plus solidement la corde.

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D’ailleurs, si l’on veut bien réfléchir que le lien suspenseur avait été passé au cou en nœud coulant, on reconnaîtra que le nœud en floche ou la simple rosette était de tous le plus facile à faire, et pouvait même s’exécuter d’une seule main, ce qui vient bien, on en conviendra, à l’appui delà supposition du suicide.

Cette manière d’expliquer le procédé de ligature employé fait disparaître les difficultés prétendues, tirées de l’étroitesse de l’anse formée | par le nœud coulant et du Irôlement forcé de la tète, contre le dessous de la poutre, qui aurait dû enlever la couche de poussière et de j toiles d’araignée que les témoins disent avoir trouvée intacte.

J'aurai terminé sur ce point en disant un mot de circonstances ac- I cessoires, absolument insignifiantes et dont je ne parlerais pas, si elles ; n’avaient été relevées avec une certaine insistance. Le peigne, les rubans, la coiffe retrouvés sur les planches et rangés comme avec ordre ne constituent pas le moins du monde un indice ; et, à quelque point de vue que l’on se place pour expliquer cette particularité, on ne peut échappera des hypothèses dont le moindre inconvénient est d’être complètement stériles. Est-ce le dernier soin de la personne qui se prépare •à la mort, ainsi que l’ont ingénieusement avancé nos honorables confrères de Bordeaux? Est-ce le fait en quelque sorte involontaire de celui qui a le premier relevé le corps, et qui sans en avoir conscience, tura ramassé ces objets, tombés au moment de la chute dans laquelle es cheveux se seraient dénoués?

Cela importe peu; et de cet incident sans conséquence, pas plus que le la plupart des conditions matérielles que je viens de passer en revue,

1 n'est permis d'inférer le moindre soupçon de crime. Les indications : pie l'on pourrait en tirer semblent, au contraire, et c’est la seule renarque que je veuille faire, plutôt favorables à la supposition du suicide le la femme C...

Appréciation des signes extérieurs et intérieurs recueillis par l'exanen du cadavre et propres à démontrer la cause réelle de la mort. - Si les conditions dans lesquelles a été trouvé le cadavre et les cir- I distances que l’on peut appeler extrinsèques ne servent en général i |ue bien rarement et ne peuvent en rien, dans le cas qui nous occupe, ervir à éclairer la question capitale de la distinction du suicide et de homicide, il n’en est pas de même des signes que fournit l’examen lu cadavre. C’est à ceux-là seulement que je veux m’attacher.

liais auparavant, et pour ne rien laisser dans l'ombre, je dirai ma lensée tout entière sur un élément que les habiles experts de Bordeaux )nt introduit dans leur démonstration et que, pour ma part, je 11e sauais admettre à aucun titre. Ils se sont fait un argument en faveur du ■mcide de la femme C... ou plutôt contre le crime imputé à son mari, le considérations purement morales telles que « l’honorabilité de l’ac-

cusé, sa position sociale, l’absence de motifs sérieux, etc. » Ces motifs ne sont pas du domaine de l'expertise médico-légale; et j’en appelle sur ce point aux principes mêmes énoncés par mes honorables confrères. Je tiendrais, au contraire, un très-grand compte des lésions d’organes capables de révéler une disposition maladive et une tendance reconnue au suicide. Mais j’avoue que malgré les constatations faites du côté du cerveau, de l’intestin et de la matrice, lors de l’autopsie cadavérique de la femme C..., il m’est impossible d’y voiries « traces évidentes d’altération organique profonde », et les caractères d'une « femme hystérique pouvant avoir des idées fixes et sombres ». Contentons-nous d'établir, s’il est possible, le fait du suicide sans prétendre à en pénétrer les causes; et tâchons d’échapper aux contradictions qui représentent la femme C..., d’un côté, comme ayant l’esprit inquiet et la santé dès longtemps altérée; de l’autre, comme douée d’un caractère heureux et qui, se plaignant parfois de maux d’estomac, et de vomissements, riait et plaisantait la veille de sa mort, ce qui n'a rien d’absolument inconciliable.

J’arrive au point vraiment culminant de la question, à l'objet même du débat, l’appréciation raisonnée des lésions observées au cou.

Ce sont celles qui ont frappé tout d’abord les personnes qui ont les

premières approché le cadavre de la femme C... Toutes ont constaté aïTcou l’existence d’un sillon circulaire ; mais les descriptions qu’elles en ont données ne concordent pas exactement entre elles. Je m'en tiens, par des raisons que l’on comprendra, à celles qui émanent des

Fig. 5

DISTINCTION DU SUICIDE ET DE L’HOMICIDE

médecins, et je cile textuellement les termes du rapport de M. le docteur Abadie, d’une part, et, de l’autre, les expressions mêmes de MM. Desgranges et Lafargue. Le premier décrit un sillon « très-profond surtout dans la partie postérieure du cou, unique, profond de 6 ou 7 millimètres, sans bourrelet intermédiaire et paraissant résulter de l’action d'une corde unique. Dans un intervalle où le sillon était moins marqué et. allait en se relevant, existaient plusieurs ecchymoses placées sur une même ligne à peu près horizontale. Une autre ecchymose intéressait le bout de l’oreille gauche, plus rouge que les autres, qui ressemblaient plutôt à des meurtrissures. » Le rapport des experts de Bordeaux mentionne « un sillon constitué par une dépression de la peau, dont le tissu commence à se parcheminer et présente une teinte brunâtre. Son ensemble est formé par deux dépressions ayant les mêmes caractères physiques, et qui sont encore parfaitement appréciables quoique réunies. Le contour circulaire du sillon apparaît en avant, à droite et en arrière; à gauche, il rejoint le point de départ après une certaine flexuosité et est en ce point moins profond et moins parcheminé ; large de 1 centimètre environ en avant, un peu moins en arrière; plus profond en arrière et à droite qu’en avant et à gauche. Au-dessous du sillon, au niveau de la ligne irrégulière qu'il forme à gauche, on voit plusieurs ecchymoses roussàtres de 1 centimètre environ, arrondies, séparées par des intervalles réguliers, et comme rangées sur deux lignes ou traînées transversales. Une tache ecchymotique à peu près semblable existe à l’extrémité de l’oreille gauche. Par la dissection on constate que le tissu cellulaire du sillon est parcheminé. L’extravasation sanguine est, au contraire, évidente au niveau des taches de l'oreille et du côté gauche du cou (fig. 3). •>

Tel est, en résumé, l'état de la région du cou chez la femme G... Je remarque que les observations que je viens de reproduire ne diffèrent que sur un point. Là, où MM. Desgranges et Lafargue notent une double empreinte réunie dans le même sillon, M. Abadie ne reconnaît, avec M. le maire d’Andrault et le gendarme Puybaraud, qu’une empreinte et un sillon uniques. Cette divergence sur un point de fait peut s’expliquer par les conditions différentes d’observation dans lesquelles les uns et les autres se sont trouvés placés. Les experts qui ont procédé à l’autopsie, qui ont disséqué les téguments, qui ont, par conséquent, été en quelque sorte contraints à un examen plus approfondi, sont trop formels et trop précis dans leur description pour que l’on hésite à l’admettre. D’ailleurs, il existe un témoin plus irrécusable encore que ces savants médecins légistes, c’est la corde elle-même dont 1 anse rompue est sous mes yeux pendant que j’écris ces lignes. Il n est pas contesté que cette corde ait été, à un moment quelconque, serrée autour du cou de la femme G.,., vivante ou morte. Lorsqu’on Tardieu. — Pendaison. * G

DE LA PENDAISON

l’examine, on voit que dans toute sa longueur là où elle est doublée, les deux chefs sont si étroitement accolés qu’ils ne forment à vrai dire, qu'une seule corde, et qu’il faut un certain effort pour les séparer, comme s’ils adhéraient à l’aide de l’enduit graisseux qui les recouvre. Et de plus, il faut bien se rappeler que la forme même du nœud coulant serré un peu fortement, tend à rapprocher et à confondreles deux chefs de la corde. Ce ne serait pas d’ailleurs seulement une empreinte simple ou double que l’on trouverait autour du cou si, avant l’application du lien suspenseur, la strangulation avait été opérée sur la femme C... avec un lien autre que la corde fixée à la poutre. L’empreinte de cet autre lien devrait se retrouver distincte du sillon formé par la corde simple ou doublée.

Je n’insiste pas davantage, et je crois avoir démontré que le sillon a bien en réalité été fait par la corde repliée en double et dont les deux empreintes se sont rapprochées au point de se confondre. J’ai hâte de discuter la valeur des autres signes tirés de la tonne du sillon, de sa direction, de sa profondeur et des autres traces qui l’accompagnent. Il y a cependant une circonstance qu’il est impossible de passer sous silence, car elle a paru embarrasser plus qu’aucune autre l'esprit judicieux du magistrat qui nous a fait l’honneur de nous consulter. J’ai à cœur de ne pas laisser subsister une difficulté qui, suivant moi, est plus spécieuse que réelle. Sur la corde attachée à la poutre et dans la partie qui a dû former le nœud coulant et servir à l'arrêter, on voit un nœud qui comprend les deux chefs de la corde, et dont il semble que l’empreinte devrait se retrouver dans le sillon du cou, qui est partout égal et ne reproduit nulle part la saillie et la largeur du nœud. Je crois que l’on a beaucoup exagéré sur un point, d'une part, en croyant que ce nœud aurait dû laisser une marque beaucoup plus large et plus étendue que celle qu’il eût pu produire en réalité ; en effet, dans la partie aplatie, la seule qui a dû porter sur la peau, le nœud ne dépasse que de quelques millimètres la largeur des deux chefs de la corde réunis, et il ne faut pas s’attacher aux différences d’épaisseur et de saillie de la portion que j’appellerai extérieure de ce nœud ; d’une autre part, pourquoi chercher la marque du nœud dans les parties du cou où le sillon est très-profond et très-marqué, et où, en effet, les saillies et les inégalités de la corde eussent été plus facilement saisissables? Il est impossible de dire sur quel point de la circonférence du cou le nœud se sera trouvé arrêté; et si c’est dans la partie où l'empreinte est le moins visible, où la constriction a été certainement interrompue, ne comprend-on pas qu'il n’y a plus à s'étonner de ce qu'on ne retrouve plus la trace du nœud?

De telle sorte, qu’en résumant tout ce qui est relatif à la corde, il me semble impossible de ne pas admettre que celle qui a été trouvée atta-

DISTINCTION DU SUICIDE LT DE L HOMICIDE

cliée à la poutre est bien la même qui a enserré le cou de la femme C..., qu'elle a produit en un sillon unique la double empreinte formée par ses deux chefs accolés ; que ceux-ci n’ont pas dû se séparer, et que la forte traction exercée sur le nœud coulant les a maintenus accolés dans toute la continuité de l’anse circulaire dans laquelle leçon a été serré : enfin, que la saillie du nœud existant le long de la corde n’a porté qu'en partie sur la peau et dans un point qu’il est impossible de fixer, peut-être même au niveau de l’interruption dusillon ; qu’il n’y a donc pas lieu d’en rechercher la trace, ni de supposer que celle-ci fait défaut parce que la corde aurait été appliquée seulement après la strangulation opérée à l'aide d'un autre lien; auquel cas la meurtrissure se fut aussi bien produite sous la pression du nœud, sur le cadavre que sur le vivant.

Ce sillon était circulaire, ainsi que je l’ai dit déjà, c’est-à-dire qu’il était marqué à peu près également, sauf un point, sur tout le tour du cou. Mais de plus, il était presque exactement horizontal, excepté le même point correspondant à l'angle inférieur gauche de la mâchoire, où il présentait une déviation et une flexuosité très-marquée mais peu étendue. Cette forme et cette direction sont-elles incompatibles avec la pendaison simple ou, pour mieux dire, avec la pendaison suicide? Nullement; et ici, pour peu que l’on veuille réfléchir, on reconnaîtra que les deux caractères, continuité et direction horizontale, se tiennent et se corroborent l’un l'autre. Sans doute, il est fréquent de trouver chez les pendus un sillon oblique et non continu. C’est ce qui arrive lorsque la pendaison a eu lieu avec une anse simple, sur laquelle le cou pèse seulement par une partie de sa circonférence; ou encore, lorsque le lien suspenseur étant peu souple ou trop large, un écartement se produit presque forcément entre le lien et le cou, au point de réunion de la portion verticale du lien suspenseur avec la portion oblique qui opère la constriclion du cou. Dans le cas qui nous occupe, les conditions étaient tout autres.

Le lien était petit, très-souple, facilement glissant et s’appliquant par le moindre effort exactement sur le cou de manière à l’enserrer dans toute sa circonférence ; il devait donc nécessairement aussi former un sillon à la fois continu et presque horizontal. C’est d’ailleurs là ce que l’on" observe dans un très-grand nombre de cas de pendaison dont le caractère volontaire ne peut être suspecté. Et que l’on n’arguë pas contre les observations qui précèdent, de ce que chez la femme C... le sillon était interrompu; qu’on n’attribue pas, à l’écartement du nœud coulant au point opposé au plein de l’anse, l’apparente discontinuité du sillon. 11 est bien établi, en effet, qu’il y avait seulement une empreinte moins marquée, mais cependant visible et continue du lien; fait d’une valeur considérable, mais non au point de vue de la question qui

DE DA PENDAISON

m’occupe en ce moment. Ainsi, je ne crains pas d'affirmer que le sillon continu et horizontal n’exclut pas la pendaison à l’aide d’une corde formant nœud coulant, et que les traces constatées sur le cou de la femme C... sont parfaitement en rapport avec le fait de la suspension du corps de cette femme à la corde, qui pendait rompue à la poutre du grenier.

Un dernier trait, sur lequel il importe de revenir dans la description du sillon, c’est sa profondeur et l’état parcheminé des téguments dans les points où il était imprimé. Plusieurs considérations ressortent de cette double particularité. Avant tout, je reconnais que la constriclion du cou exercée sur un cadavre à l’aide d’un lien, peut produire ce résultat, à savoir, un sillon profond et un état parcheminé de la peau, tout comme lorsque le lien aura été appliqué pendant la vie. Mais il faut aller un peu plus loin pour se bien rendre compte de ce résultat. Pour qu’il puisse appartenir à la mort aussi bien qu’à la vie, il faut qu’il se range parmi les phénomènes purement physiques, parmi ceux qu’engendrent les lois générales qui régissent la matière. C’est là, en effet, ce que l’observation démontre : la profondeur et l’aspect parcheminé du sillon sont la conséquence directe, et en quelque sorte la mesure de la durée de la constriction du cou. Ce double indice, chez la femme C..., s’ajoute donc à ceux que j’ai déjà examinés, pour prouver qn’elle a été pendue, et pendue pendant un temps assez long. Car c’est presque exclusivement chez les pendus que l’on rencontre le sillon profond et parcheminé que produit rarement la strangulation, et seulement dans les cas où le lien constricteur a été fortement serré et assujetti, et maintenu d’une manière fixe et persistante autour du cou, ce qui ne saurait être admis chez la femme C.... Il n’est pas inutile de faire remarquer que l’empreinte de la corde dans la peau et dans le tissu cellulaire sous-cutané, partout où le sillon était le plus profond, ne s’accompagnait pas d’ecchymoses, ce qui est à peu près constant dans la pendaison simple. Je réserve, bien entendu, les traces observées au côté gauche du cou et qui demandent à être étudiées à part.

Jusqu’ici, à vrai dire, il ne parait pas que nous ayons rencontré de sérieuses difficultés : l’état des lieux, la disposition du lien suspenseur, le rapport entre ce lien et les marques, ou du moins le sillon profond et parcheminé, continu et horizontal, constatés sur le cou de la femme C... démontrent d’une manière qui me semble de tous points satisfaisante, le fait de la pendaison de cette femme. Et je me persuade que si les constatations judiciaires et médico-légales n’avaient rien produit de plus, le crime n’eût pas été un instant admis, ni même soupçonné. Mais il reste un seul point sur lequel se sont concentrées toutes les incertitudes, toutes les obscurités, toutes les menaces d’une accusation capitale, et qui, malgré les avis déjà données à la justice par les experts

DISTINCTION DU SUICIDE ET DE L’HOMICIDE

de Bordeaux, si dignes de sa confiance, appelle encore de nouvelles explications, de nouveaux éclaircissements, et exige de ma part la discussion la plus minutieuse, l’examen le plus approfondi, la démonstration décisive en un mot. Je ne l’aborde, j’ai besoin de le répéter, qu’après y avoir longuement réfléchi, et après avoir vu toutes les difficultés de cette affaire se dénouer en quelque sorte comme d’ellesmêmes et la lumière se faire jour par la simple analyse et l’interprétation naturelle du fait et de ses principales circonstances.

Je veux parler, on le comprend, des ecchymoses qui ont été constatées précisément au-dessous du point où l’empreinte du lien est le moins marquée et n’affecte plus la régularité et la direction qu’elle offre dans tout, le reste de son parcours autour du cou. Il est à peine nécessaire de rappeler que la ligne que forme cette empreinte, au-dessous de la mâchoire et de l’oreille gauche, devient fl exueuse, se relève pour s’abaisser vers la nuque, et surmonte une double série d’ecchymoses, les unes linéaires, les autres régulièrement arrondies, séparée entre elles par des intervalles égaux et parfaitement caractérisées par l’extravasation du sang infiltré dans le tissu cellulaire et dans la peau. L’ extrémité inférieure de l’oreille gauche est le siège d'une ecchymose semblable. Qui dit ecchymose et extravasation sanguine, dit lésion faite sur un individu vivant, et, le plus souvent, indice et trace de violences. Dans le cas de pendaison notamment, où l'ecchymose ne résulte pas habituellement de la simple application du lien suspenseur, cette lésion acquiert une importance particulière et suppose la violence. Elle donne lieu souvent d’admettre la strangulation homicide, suivie ou non de pendaison du cadavre, c’est-à-dire de suicide simulé. Il n’y a donc rien que de très-naturel à ce que des médecins expérimentés, habitués aux recherches médico-légales, aient ressenti tout d’abord à la vue du cadavre de la femme C... l’impression que je viens de rendre : celle des violences meurtrières exercées sur le cou de cette femme. Cette impression, ils l’ont eux-mêmes reconnu avec une loyauté qui rend ma tâche bien facile aujourd'hui, n’a pas résisté à une étude plus réfléchie ; et le seul regret que puissent avoir MM. Desgranges et Lafargue, ce qu’eux seuls ont le droit de se reprocher, c’est d’avoir laissé percer lors de leurs premières constatations, et d’avoir traduit tout haut les incertitudes par lesquelles passaient leurs opinions avant de se formuler en jugement. Le rôle qui m’a été assigné dans cette affaire } m’a soustrait à ce péril ; mais ce n’était pas une raison pour en méconnaître la réalité. J’en profiterai, du moins, pour examiner en toute liberté les hypothèses très-diverses qui se sont produues, pour expliquer l’origine et indiquer la signification véritable de ces meurtrissures et ecchymoses, trouvées au côté gauche du cou de la femme C...

DE LA PENDAISON

11 est une première remarque que je ne peux m’empêcher de faire au sujet de la multiplicité de ces hypothèses, c’est que leur nombre même devait les rendre suspectes; et qu elles ont été présentées avec trop peu de fermeté pour entraîner la conviction. Il ne peut y avoir en pareil cas qu’une seule bonne raison à donner ; il s’agit de la trouver et de s’v tenir. La sagacité de M. le juge d’instruction ne s’y est point trompée; ses objections s’adressent à des explications inadmissibles et portent très-souvent juste. Je passerai rapidement sur ces arguments purement théoriques qui, loin de servir la vérité, ont contribué à l’obscurcir et à l’étouffer, pour arriver à la démonstration qui, je l’espère, ne laissera plus place au doute sur la cause réelle des ecchymoses du cou, à l’endroit où le sillon cesse d’être profond et régulier.

Les ecchymoses ont' été attribuées tour à tour à la pression opérée successivement en plusieurs points par le nœud fixe par suite des mouvements de la tête; au dédoublement de la corde qui aurait produit à gauche du cou à la fois le sillon et les ecchymoses; au plissement de la peau, qui dans l’intervalle des plis se serait aussi trouvée protégée contre l’action delà corde; enfin, à ce que les honorables experts de Bordeaux ont appelé d’une façon plus ingénieuse qu’exacte les hasards de la pendaison, avouant en termes formels qu’ils « admettaient la « possibilité du suicide, mais avec certaines circonstances qui manquent « et d’autres qu’ils ne pouvaient expliquer. »

Il est facile de montrer qu'aucune des hypothèses qui viennent d’être rappelées ne saurait être acceptée. La première, qui suppose la tète mobile dans le cercle du lien constricteur, non-seulement dans le sens horizontal, maisencore dans le sens vertical, puisque trois séries d'empreintes sont superposées dans ce même point, méconnaît ce fait capital, que le cou du pendu est absolument immobilisé et que c’est cette partie qui devient le point d’appui de tout le reste du corps. Il y aurait d’ailleurs une contradiction trop flagrante à croire que la pression la plus forte, celle qui a pu produire les ecchymoses, s’est exercée précisément là où l’empreinte de la corde est le moins marquée et par conséquent le moins énergique; cette seule contradiction suffirait à prouver que ce n’est pas la corde à laquelle la femme G... a été pendue qui a produit les ecchymoses. Comment expliquer d’ailleurs la régularité des intervalles qui séparent les ecchymoses. On ne peut pas davantage invoquer le dédoublement de la corde qui, dans cette même partie gauche du cou, aurait produit par l’un de ses chefs l'empreinte, par l’autre, les ecchymoses. D’abord cela n'expliquerait que deux rangées de marques alors qu’il y en avait trois, et de plus, l'empreinte qui continue le sillon, devrait être moins large que lui, ce qui n’a pas lieu, car elle est moins profonde et moins marquée, mais d’égales dimensions ; et de même, les ecchymoses formées par un seul chef n’auraient cer-

DISTINCTION DU SUICIDE ET DE L’HOMICIDE

taineraent pas la largeur qui a été indiquée et figurée sur le dessin qui m'a été communiqué.

Enfin, l'hypothèse de la peau plissée est, s’il est possible, encore moins acceptable. Déjà M. le juge d’instruction a fait remarquer avec toute raison que, les ecchymoses existant simultanément avec le sillon la corde ne pouvait avoir fait à la fois le sillon qui est au-dessus et les taches ecchymoliques qui sont au-dessous. J’ajouterai que la peau en se déplissant aurait laissé non pas des marques arrondies, mais des segments coupés nets d'une ligne marquée par la corde sur la saillie des plis. D’ailleurs, ces plis de la peau fortement comprimés par la mort seraient certainement restés apparents sur le cadavre.

C’en est assez pour faire voir l’inanité de ces suppositions diverses qui se contredisent entre elles. Tour arriver à l’explication vraie du fait qui nous occupe, il faut que la cause reconnue rende compte à la fois de la coïncidence de l’empreinte continue du sillon avec les ecchymoses; de la flexuosité de la ligne que suit l’empreinte en ce point ; de la moindre profondeur de cette empreinte; de la forme et du nombre des ecchymoses qui constituent la ligne inférieure ; du siège et de la forme de celles qui sont intermédiaires ; de l’espacement régulier des unes et des autres; enfin, de la meurtrissure du bout de l’oreille. Je ne crois pas avoir amoindri ni dissimulé aucune des conditions du problème. Je ne m’attribue pas non plus le mérite d’en avoir inventé la solution : car elle a été entrevue par mes habiles confrères. Il s’agit seulement de la faire revivre et de la placer dans son véritable jour.

S'il est une chose qui frappe dans cette difficile affaire, c’est qu’à la première exploration complète du cadavre de la femme G..., tous les assistants, hommes de l’art, magistrats, témoins, se sont accordés dans cette pensée que les ecchymoses symétriquement alignées au côté gauche du cou, reproduisaient d’une manière saisissante l’empreinte des saillies osseuses du dos d'une main fermée. Cette idée naturelle et simple est restée fixée dans l’esprit de ceux qui ont fourni ou reçu les premières déclarations; elle est demeurée jusqu’ici la base du système très-logique que M. le juge d'instruction oppose aux hypothèses accumulées par les experts. Ceux-ci, malgré leur retour à des conclusions contraires, semblent néanmoins avoir conservé eux-mêmes une impression très-vive d’une expérience tentée par l’un d’eux sur le cadavre, et qui a consisté à rapprocher les saillies articulaires de la main des ecchymoses du cou de la femme C... Et, en racontant cette épreuve dans leurs seconds rapports, ils se laissent aller jusqu’à dire : « Nous ajouterons même que nous fîmes la réflexion que celui qui aurait exercé la torsion de la corde devait avoir la main peu volumineuse. » Celte réflexion, ils la faisaient en mesurant en quelque sorte la main

DE LA PENDAISON

appliquée sur les ecchymoses du cou; mais, préoccupés à ce moment de la main du meurtrier, ils ne pensaient pas à celle de la victime. Et c’est elle pourtant qui, ainsi qu’on l’a timidement insinué plus lard, a laissé son empreinte entre la corde à laquelle elle s’était pendue et son cou qui en ressentait l’étreinte.

J'aurais peut-être hésité moi-même à me laisser convaincre par des preuves uniquement déduites du raisonnement, quelque entraînantes qu’elles m’eussent paru. Mais un exemple que j’emprunte à la curieuse collection destinée aux besoins de mon enseignement, aidera, je l’espère, à la démonstration que je vais entreprendre, comme il m’a aidé à me former un jugement définitif.

11 s’agit d'un jeune homme de vingt-quatre ans, qui s'est pendu dans sa cellule à la prison de Mazas, et dont le suicide par conséquent n’est pas douteux. Le savant et honorable médecin en chef de cette maison d’arrêt, M. le docteur Jacquemin, qui a exactement recueilli les dessins et les observations des cas de ce genre malheureusement trop nombreux, a bien voulu me les communiquer, et je joins à ce rapport une reproduction fidèle de celui dont je viens de parler ( voy . pl. IX). On y voit mieux que je ne pourrais le décrire le mouvement de ce malheureux, dont l’instinct de conservation se réveille au seuil d’une mort volontaire et qui, par un suprême effort, écarte de la main le lien que lui-même s’est atlaché au cou. Ce n’est donc plus sur le terrain de l’hypothèse que je poursuivrai l’examen des circonstances qui me paraissent de nature à prouver que la femme C... a agi comme le détenu de Mazas, dont on peut voir ici l’image. Je reprends à ce point de vue chacun des termes du problème que j’ai posés plus haut, et que doit résoudre l’explication à laquelle je me suis arrêté et qui me semble décisive.

La femme C... suspendue à la poutre, le cou serré dans le nœud coulant, dans ce court instant durant lequel le pendu avant de perdre connaissance, sent l’étreinte mortelle, a porté la main et saisi la corde dans ses doigts repliés. Elle a réussi à l’écarter, sinon pendant tout le temps de la pendaison, du moins pendant une partie de ce temps. D’où résulte à la fois : en premier lieu, la coexistence de l’empreinte du sillon avec les ecchymoses, puisque avant ou après avoir été écartée par la main, la corde a certainement exercé une action directe sur le cou ; en second lieu, la flexuosité de la ligne formé par l’empreinte de la corde au niveau de l’endroit où sa pression continue a été interrompue et violemment dérangée ; en troisième lieu, la profondeur moindre du sillon là où la constriction moins prolongée à dû laisser une. empreinte moins marquée. En ce qui touche la trace supérieure, c’est-à-dire la partie à demi effacée du sillon circulaire, tout devient, on le voit, facile à comprendre par le soulèvement momentané du lien constricteur.

DISTINCTION DU SUICIDE ET DE L'HOMICIDE

Quant aux deux autres séries de traces formées par les ecchymoses sup. rposées, les unes arrondies, les autres linéaires, très-régulièrement rangées à des intervalles égaux, pour prouver qu'elles ont été faites par les saillies osseuses articulaires pour les inférieures, et pour celles du milieu par la continuité des os des phalanges d’une main humaine, il me suffira d’invoquer l’expérience faite sur le cadavre de la femme C... par les experts, les témoignages du docteur Abadie et des autres témoins et l’argumentation de M. le juge d’instruction luimême. Personne ne me contredira, quand je dirai que la main seule a pu laisser ces traces, dont le nombre, la forme, la position régulière indiquent si nettement la nature, et qui en dessinent, pour ainsi dire, l’image sur le cou du cadavre. Je sais qu’il est impossible de pousser jusqu’au bout la démonstration, et d'établir un rapprochement qui eût été si éloquent entre la main de la femme C... et les ecchymoses; de rechercher sur la peau des doigts de cette femme les marques, peutêire il est vrai peu apparentes, qu’aurait pu laisser, sur un épiderme épais, la corde saisie. Mais il ne faut pas oublier la remarque si expressive dans son impartialité qu’ont faite MM. Desgranges et Lafargue, sur l’exiguïté de la main qui avait dû laisser ces traces ; remarque qui permet au moins de supposer, sans grande chance d’erreur, que c’était plutôt la main d’une femme que celle d’un vieillard septuagénaire. Enfin, la meurtrissure de l’oreille est-elle le fait de la pression de la pulpe du cinquième doigt étendu, ou du frottement de la portion verticale du lien suspenseur? Cela importe peu en présence des preuves positives que je viens de grouper, et qui établissent si clairement que le dérangement de la corde et la pression du cou dans le point où existe la double rangée d’ecchymoses, sont le fait de la main ne la femme C... cherchant à éloigner l’instrument du suicide. J'ajoute que la traction convulsive que cette main a exercée, n’a pas peu contribué, sans doute, à la rupture de la corde dont l’explication avait paru embarrassante.

J'ai dit que je ne voulais négliger aucun ordre de preuves. Quelque surabondantes qu’elles puissent paraître, je résumerai encore celles qui résultent de l’examen des organes internes; je le ferai avec d’autant plus de soin qu’elles sont trop souvent laissées dans l’ombre, et que, dans ce cas particulier, il ne me paraît pas qu’on leur ait attribué toute l’importance qu’elles méritent ; et cependant ce ne sont pas seulement les traces extérieures que l’on observe sur le cou, qui permettent de distinguer la mort par pendaison de la mort par strangulation. L’état du cadavre de la femme G... offre à cet égard les indications les plus précieuses.

La face était pâle, ce qui est l’ordinaire chez les pendus suicidés ; tandis que chez les étranglés, elle est le plus souvent rouge, pointillée.

DE LA PENDAISON

a\ec des extravasations de sang dans les yeux. 11 n’y avait pas, dans le larynx ni dans la trachée, cette écume blanche ou sanguinolente qui ne manque presque jamais dans le cas de strangulation, et qui se montre, au contraire, rarement chez les pendus. Enfin, les poumons ne présentaient qu’un engouement sanguin dans les parties inférieures, comme il arrive par le fait de la suspension, et nullement ces ruptures des vésicules superficielles, ces suffusions sanguines qui sont les lésions caractéristiques de la mort par strangulation; ni ces ecchymoses souspleurales que les experts ont eu le soin de chercher, et dont l’absence exclut également la mort par étouffement ou par occlusion forcée des voies aériennes. D’où cette conséquence déduite, non-seulement des circonstances extérieures et des lésions du cou, mais encore de l’état des organes internes, que la femme C... est morte pendue et non étranglée ou étouffée.

Détermination de l'époque de la mort. — Parmi les questions de médecine légale qui ont été posées aux experts, il en est qui ont pour objet de déterminer à quel moment précis remontait la mort de la femme C..., lorsqu’elle a été trouvée sans vie à huit heures du matin ; et si, notamment, il est permis de croire aux allégations de son mari, qui prétend lui avoir parlé un peu après cinq heures du matin. Je chercherai dans les faits constatés, et uniquement dans les faits, jusqu’à quel point il est possible d’arriver à cette détermination.

Les signes auxquels on s’est attaché dans le cas actuel pour résoudre celle question, sont le refroidissement du corps et la rigidité cadavérique. L’état de plénitude ou de vacuité de l'estomac qui a, en général, une si grande valeur, n’a fourni ici qu’une donnée négative. Je ne m’explique pas comment des témoius ont parlé d’aliments retrouvés, non complètement digérés, quand les experts chargés de l’autopsie ont formellement déclaré qu’ils avaient trouvé l’estomac absolument vide.

Je m’en tiens donc aux deux phénomènes précédemment indiqués. Mais je suis obligé de déclarer qu’ils n’ont à mes yeux qu’une signification bien incertaine et toute relative dans la question dont il s'agit. C’est, en effet, une grave erreur de croire que la rigidité soit liée au refroidissement du corps ; le cadavre peut devenir roide bien avant que la chaleur soit éteinte; et, c’est seulement avec la contractilité musculaire qui persiste même après la mort, que la rigidité cadavérique a des rapports constants. Aussi est-elle sous la dépendance de toutes les causes qui ont pu, dans les derniers moments de la vie, hâter ou retarder la dépense de contractilité musculaire. Quant au refroidissement, il tient en grande partie, au moins dans les premières heures qui suivent la mort, aux conditions physiques dans lesquelles le corps est placé et aux circonstances extérieures qui peuvent agir sur lui.

11 n’est pas très-facile de faire de ces principes généraux une appli-

DISTINCTION DU SUICIDE ET DE L’HOMICIDE

ation sûre au cas de la femme C... J’avoue que, pour moi, les faits 1e sont pas suffisamment établis pour que je me prononce avec certiude. Je vois bien que son mari l’a trouvée froide probablement aux iarties découvertes, au visage, aux mains qu’il aura seules touchées ; t je ne m’en étonne pas, car, à la fin d’une nuit d’été, dans un lieu bscur, un corps incomplètement vêtu peut perdre très-vite la chaleur, urtout aux extrémités. Mais je suis beaucoup moins certain qu’à huit eures et demie le cadavre ait été bien réellement rigide, au sens où entendent les médecins légistes. Les témoins qui déclarent ce fait sont tes femmes qui, accourues aux cris du sieur G..., l’ont vu emporter (ans ses bras le corps inanimé de sa femme, et qui, en disant que ce orps était roide, ont bien pu confondre l’immobilité avec la rigidité, e ne trouve de constatations positives que dans le rapport de M. le doceur Abadie, qui signale le refroidissement de la face et du corps, la riidité prononcée, et des lividités cadavériques dans les parties postéieures et inférieures du tronc et des membres. On sait ici à quoi s’en leriir : mais il est bon de faire remarquer que M. Abadie n’a examiné a femme C... qu’à onze heures et demie, c’est-à-dire six heures après 3 moment où les déclarations du mari placeraient le suicide de cette emme. Nous rentrons ici, il faut bien le reconnaître, dans des limites ù, en tenant compte de l’heure matinale, du lieu de la mort, de la nuité partielle du corps pour le refroidissement, de la saison, de la onstitution individuelle et du genre de mort, pour la rigidité cadavéique, il est fort possible d’admettre qu’à onze heures et demie du main, le 16 août, le corps de la femme G..., morte entre cinq et six lieues du matin, ait pu être trouvé froid et roide. La rigidité durait encore lorsque les experts de Bordeaux ont procédé à l’autopsie vingt-quatre leures après, ce qui permet de croire qu’elle commençait lors du prenier examen du docteur Abadie. Je m’en tiens à ces observations, en enouvelant les réserves que je crois toujours nécessaire de faire touliant la valeur du refroidissement et de la rigidité, comme signes précis e l’époque de la mort.

Conclusion. — Dans le cours de cette longue discussion, où j’ai assé en revue toutes les questions médico-légales auxquelles pouait donner lieu la mort de la femme G..., tous les faits, tous les arurnents qui pouvaient être ou avaient été déjà produits pour ou onlre l’hypothèse de l’homicide ou du suicide de cette femme ; j’ai onné avec trop de développement, sans doute, mais avec tout le oin et toute la conscience dont je suis capable, les motifs des opinons qui m’ont paru devoir être adoptées sur chacun des points de elte délicate et grave affaire. Je n’ai plus, pour achever ma tâche, u’a les résumer dans des conclusions très-courtes, qui en rappelleont les principaux points :

DE IA PENDAISON

1° Des conditions matérielles dans lesquelles a été trouvé le corps de la femme G..., des traces et lésions qui existaient tant au cou que dans les organes internes, et notamment, dans les voies respiratoires il résulte que la mort de cette femme est le fait de la pendaison simple, et qu’elle n’a été ni étranglée ni étouffée;

2° La manière dont la pendaison a été opérée, la disposition du lien suspenseur autour de la poutre à laquelle il était fixé, la forme, la profondeur, la continuité, la direction du sillon que ce lien a imprimé autour du cou, donnent tout lieu d’attribuer la pendaison de la femme G... à un suicide;

3° Les marques de pression violente qui ont été constatées au côté gauche du cou, et qui ont pu faire penser à un crime, ont été faites par la propre main de la femme C..., cherchant à écarter de son cou la corde à laquelle elle s’était pendue;

4° S’il est impossible de préciser avec certitude le moment où la femme G... a cessé de vivre, rien dans les constatations qui ont été faites sur le cadavre, ne s’oppose absolument à ce que la mort ait eu lieu, le 10 août dernier vers cinq heures du matin.

Ces conclusions seront, je l’espère, adoptées par tous les médecins légistes qui auront pris la peine de lire la consultation qui précède. J’ai eu la vive satisfaction de les voir acceptées par le magistrat qui m’avait fait l’honneur de me demander mon avis. Je ne résiste pas au désir de citer, non par une vaine préoccupation personnelle, mais comme une consécration de l’opinion que j’ai soutenue, un passage de la lettre par laquelle M. le juge d’instruction de Bordeaux, 0. Le Roy, a bien voulu me faire connaître sa décision : « Vous avez entraîné ma conviction, dissipé mes doutes ; votre judicieuse hypothèse explique tout et répond à mes objections si complètement, que le jour même de la réception de voire rapport, j’ai levé le mandat de dépôt de C..., ne voulant pas que sa détention préventive fût prolongée. »

EXEMPLES DE PENDAISON AVEC PRESOMPTION d’hOMICIDE.

J’ai donné avec une entière conviction les faits qui précèdent pour des exemples de suicide avéré. Dans ceux

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qui vont suivre, s’il y a de fortes présomptions d’homicide,

, il huit reconnaître que les signes n’ont pas offert assez de i certitude pour permettre des conclusions formelles. Mais i il nous parait que l’expert, dans les faits de ce genre, ne ! peut pas aller au delà du doute et, sans rien affirmer, i doit se borner à indiquer dans quel sens du suicide ou de l’homicide inclinent ses présomptions. C’est là le seul motif du désaccord qui s’est produit entre MM. Bidault (d’Évreux), et Devergie et moi, dans le cas si intéressant que je vais rappeler.

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