CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA STRANGULATION
presque tous les faits de strangulation homicide s’observent sur des femmes et sur des enfants nouveau-nés (1). Le très-petit nombre de cas que j’ai rencontrés chez des hommes s’applique presque exclusivement à des pédérastes saisis à l’improviste par ceux dont leur passion coupable les entraînait à ne pas se défier. C’est là, en effet, une des conditions très-générales de la strangulation, de s’accomplir par surprise, sur des individus incapables de résistance, comme des nouveau-nés, ou trop faibles, comme des vieillards et des jeunes filles, ou enfin dont la force serait paralysée par des circonstances particulières, comme des femmes épuisées par la lutte d’un viol ou des pédérastes se livrant en quelque sorte d’eux-mêmes.
Différents modes de strangulation. — ïl existe différents modes de strangulation dont les traces et les signes varient assez pour qu’il soit indispensable de les faire connaître. Ces modes divers se rattachent à deux formes principales, suivant que la constriction du cou a lieu par un lien ou à l’aide des mains.
La constriction par le lien diffère elle-même non-seulement par la nature du lien employé, mais encore par la manière dont celui-ci est fixé. On trouvera chez les uns une corde plus ou moins grosse, chez les autres un mouchoir, une courroie, un ruban, un fragment de linge ou de vêlement, un lien quelconque. La manière dont le lien est attaché doit appeler l’attention d’une manière toute particulière ; à elle seule souvent elle peut indiquer les circonstances les plus essentielles de la strangulation, et spécialement faire connaître, ainsi que nous le montrerons plus tard, si elle a été opérée par une main étrangère. Tantôt, en effet, le lien sera noué, tantôt tourné
(i) J. Slingenberg, Dissert, medic.for. de infanticidio , Groningen, 1854, p. 00.
DE LA STRANGULATION
plusieurs fois autour du cou, plus ou moins serré; arrêté, dans quelques cas, par un lourniquet, une sorte de tige métallique, un morceau de bois, un ustensile quelconque, cuiller, couteau ou autres. Ce dernier procédé, qui ajoute à l’action du lien, appartient à ce genre de supplice désigné sous le nom de garrot , qui, usité en Espagne et en Italie, a été l’objet d’un perfectionnement imaginé par un chirurgien de Padouc, consistant dans un mécanisme « qui, lorsque le criminel était fixé au gibet, le tirait avec violence par les pieds et par la tête, occasionnait la luxation de la colonne vertébrale au niveau du cou, et déterminait ainsi une mort instantanée. »
La constriction, exercée directement par la main, est de beaucoup la forme de strangulation la plus fréquente, car elle constitue le procédé le plus ordinaire de la strangulation homicide, beaucoup plus commune, comme je l’ai dit, que la strangulation suicide. Suivant la vigueur ou l’audace du meurtrier, suivant la nature ou la résistance de la victime, les deux mains, ou une seule, servent à opérer la strangulation; deux ou trois doigts suffisent à l’infanticide par étranglement.
DES SIGNES DE LA STRANGULATION
La strangulation peut être complète ou incomplète : dans le premier cas, elle est suivie de la mort; dans le second, elle constitue une simple tentative de meurtre. Il n’est pas moins utile d’étudier les signes de l’une que ceux de l’autre. On verra, en effet, combien il importe d’apprécier la réalité et les caractères particuliers de la strangulation incomplète, qui soulève à elle seule des questions toutes spéciales. Je commencerai du reste, pour être assuré de n’omettre aucun détail important, et aussi pour éviter d’inutiles redites, par exposer le tableau de la
SIGNES DE LA STRANGULATION
strangulation complète de celle où les violences ont été jusqu’à la mort.
SIGNES DE LA STRANGULATION COMPLETE
Les signes de la strangulation sont de trois ordres qui fournissent à l’étude une division naturelle et que nous devons passer successivement en revue. En premier lieu, il convient d’examiner les phénomènes de la mort par strangulation, c’est-à-dire les troubles que déterminent les violences exercées sur les victimes qu’on étrangle, non pas que nous cherchions à en expliquer le mécanisme physiologique, mais en vue seulement des circonstances même du meurtre , que peut éclairer la connaissance acquise des phénomènes qui précèdent d’ordinaire la mort par strangulation. 11 reste ensuite à rechercher et à décrire les traces matérielles que ces violences auront laissées sur le cadavre, les unes à l’extérieur, var iables suivant le mode d’étranglement ; les autres ayant pour siège les organes internes et par cela même plus constantes sinon plus caractéristiques.
Nous nous bornerons, dans cet exposé, à l’analyse des faits et à la simple description des caractères, nous réservant d’en discuter plus tard et d’en apprécier la valeur médico-légale, comme signes propres à faire reconnaître ce genre de violences et de mort, et à donner la solution des questions qui s’y rattachent.
Phénomènes de la mort par strangulation. — La strangulation n’amène la mort, ni d’une manière constante, ni d’une manière identique dans tous les cas. Si parfois la résistance de la victime se prolonge, on est véritablement frappé de la facilité déplorable que présentent en général ces manœuvres meurtrières. 11 n’est besoin ni de beaucoup de force ni de beaucoup de temps pour que la conslriction du cou> à l’aide de la main, soit poussée jusqu’à la mort.
DE LA STRANGULATION
Si, dans certains cas, lorsqu’il s’agit d’un homme capable \ de résister, la strangulation ne peut être accomplie qu’à la suite d’une lutte prolongée et à la condition d’une rare vigueur de la part de l’assassin, j’ai vu dans d'autres circonstances des femmes succomber en quelques minutes sous une étreinte peu énergique et par une main peu robuste qui ne cherchait qu’à arrêter dans la gorge des cris accusateurs. Je suis convaincu que la strangulation qui, dans certaines conditions, est difficile et avorte en trompant des tentatives criminelles, dans les conditions contraires, c’est-à-dire, lorsqu’elle s’opère à l’improviste et sur un individu faible oa incapable de résister, reste l’un des genres de mort violente les plus prompts et les plus terribles.
Ces différences mesurent, du reste, assez exactement le degré de force et de rapidité avec lequel a été intercepté l’accès de l’air dans les voies respiratoires. On trouve, à cet égard, dans deux des expériences de M. Faure (1), des renseignements très-précieux et qui sont de nature à recevoir, dans plus d’une affaire de médecine légale, une importante application. Dans la première, il s’agit d’un dogue de liante taille sur lequel une constriction très-forte et subite fut exercée à l’aide d’une corde passée autour du cou. Pendant cinquante-cinq secondes l’animal reste impassible ; mais tout à coup il est pris d’une agitation terrible, il se roidit, se jette contre le mur, bat le sol avec tout son corps et se roule en se tordant. Une écume sanglante s’échappe des narines et de la gueule, il grince des dents et pousse des cris aigus. Les efforts respiratoires sont d’une ampleur et d’une rapidité excessives. Les urines et les matières fécales sont rejetées. Après trois minutes et demie il tombe inanimé. Dans la seconde expérience,
(1) Faure, Arch. gén. de viïd., 1856, p. 40.
SIGNES DE LA STRANGULATION
encore plus décisive, un tube de caoutchouc étant fixé dans la trachée d’un chien au moyen d’un embout métallique, on en diminue progressivement le calibre de manière à amener une privation d’air graduelle. L’animal pouvait supporter un rétrécissement de la moitié du calibre ; mais passé cette limite, il fut pris d’une angoisse extrême ; un rétrécissement plus considérable de l’ouverture portail les convulsions au comble. Enfin, il mourut subitement au milieu d’une crise des plus terribles, bien que le cylindre ne fût pas tout à fait fermé.
Ces belles et curieuses expériences reproduisent les conditions les plus communes et les phénomènes les plus frappants de la strangulation homicide. Elles peignent, avec une rare exactitude, cet ensemble de troubles qui précèdent la mort, angoisse, agitation, convulsion, perte de la sensibilité et du mouvement, écume sanguinolente, évacuations involontaires, émission du sperme, diminution rapide et bientôt définitive des battements du cœur. Mais si le tableau est fidèle pour les animaux sacrifiés par l’expérimentateur, il est certaines particularités essentielles, certains traits à ajouter pour l’homme étranglé par une main criminelle. En effet, la persistance et l’action rapidement progressive de la constriction exercée sur le cou par le meurtrier qu’anime l’impatiente fureur du crime, abrège nécessairement la première période de celte scène de mort et peut même arriver à ce point que l’on voie manquer complètement les phénomènes d’agitation convulsive, surtout si la victime n’oppose qu’une faible résistance, s’il s’agit d’une femme ou d’un enfant nouveau-né. La strangulation opérée par un lien entraînera, au contraire, le plus souvent une agonie plus prolongée et les phénomènes complexes que nous venons d’indiquer et que nous avons constatés dans presque toutes nos expériences. Quant à l’emploi du tourniquet ou du garrot, il
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sera en général suivi d’une mort presque instantanée. C’cbt de celte manière que peut s’expliquer et se comprendre l’apparente immobilité de certains suicidés qui ont péri par strangulation.
Lésions extérieures produites par la sir angulation.
L’étranglement laisse le plus souvent à l’extérieur des traces apparentes, mais celles-ci n’acquièrent pour le médecin expert une signification réelle, qu’à la condition d’être exactement décrites, étudiées avec soin, et nettement dégagées de toutes les autres marques plus ou moins analogues qui peuvent se produire soit à la région du cou, soit ailleurs, sousl’intluence de causes très-diverses. Parmi ces traces extérieures delà strangulation, il en est de communes à tous les genres et d’autres qui sont propres à chaque mode particulier d’étranglement. C’est là une première distinction très-nécessaire, sans laquelle on retomberait certainement dans la confusion. Nous appelons sur ce point toute l’attention de nos lecteurs.
Les signes communs à tous les genres de strangulation que l’on rencontre à l’extérieur, consistent principalement dans l’étal de la face, dans la physionomie des individus étranglés, ainsi que dans les traces de l’effort violent par lequel ceux-ci résistent à l’obstacle qui interrompt violemment l’entrée de l’air dans les voies respiratoires. Je ne crois pas utile de parler des traces de contusions diverses qui peuvent se montrer sur différentes parties du corps, et qui, témoignant de la lutte qu’a soutenue la victime, se rattachent à des violences générales sans avoir rien de particulier à la strangulation. Mais il est impossible de ne pas mentionner, d’une manière toute spéciale, les coups à la tête, et les blessures qui si souvent compliquent la slrangulalion. Il semble que la plupart des meurtriers, par un concert odieux, se rencontrent tous dans la même pensée et que, comme Pradeaux dans ses trois assassinats
SIGNES DE LA STRANGULATION
; successifs, ils cherchent, par un premier coup porté sur la tète, à étourdir la victime qu’ils achèvent en 1 ’étranjLglant.
La face des personnes étranglées reste généralement tuméfiée, violacée et comme marbrée; c’est certainement dans un cas exceptionnel qu’Ollivier l’a vue pâle et naturelle, et l’on serait porté à conclure qu’il s’agissait d’une stran- . gulation rapidement consommée et sans grande résistance. Je note, en effet, que l’altération de la physionomie est d’autant moins marquée que la victime est moins forte et qu’elle se présente au plus faible degré chez les enfants nouveau-nés. La langue est ordinairement proéminente, serrée entre les dents ou fixée derrière les arcades dentaires. 11 n’est pas rare de voir un sang spumeux s’écouler par les narines. Mais le signe le plus constant, c’est la formation d’ecchymoses très-nombreuses et de très-petites dimensions sur la face, sous la conjonctive, au-devant du cou et de la poitrine. Toutes ces parties présentent un pointillé rouge qui leur donne un aspect saisissant, mais non pas absolument caractéristique. En effet, nous devons rappeler ici que nous avons signalé de semblables ecchymoses dans les cas de suffocation par compression des parois de la poitrine et du ventre, et que nous avons fait remarquer qu’elles se produisaient également et d’une manière presque semblable, dans des circonstances trèsdifférentes, telles que dans les efforts prolongés d’un accouchement laborieux , ou dans les violentes attaques d’une maladie convulsive. Mais, sous cette réserve, je ne crains pas de dire que, dans aucun cas, les ecchymosess ponctuées des téguments de la poitrine et de la face et l'infiltration sanguine de la conjonctive, ne sont plus fréquentes, plus tranchées, plus significatives que dans la strangulation.
Outre ces signes extérieurs, communs à tous les genres
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de strangulation, on trouve, principalement au cou, des traces dont la nature varie d’après le mode suivant lequel elle a été opérée, et qui, par cela même, offrent en médecine légale une plus grande importance, puisqu’ils peuvent éclairer directement l’expert sur les circonstances mêmes du crime accompli.
Lorsqu'un lien a été appliqué et serré autour du cou, il y laisse une empreinte en rapport avec sa forme, son épaisseur et la manière dont il était disposé et attaché. C’est le plus souvent un sillon transversal, à peu près régulièrement horizontal, ordinairement peu profond, plus ou moins large ; tantôt simple, tantôt double ou multiple si le lien constricteur formait un, deux, ou plusieurs tours. Le cercle tracé autour du cou par l’empreinte du lien peut être plus ou moins complet; mais ce serait une erreur de croire que le sillon est toujours marqué sur toute la circonférence du cou, car si le lien doit serrer également sur tous les points, il ne s’imprime pas partout avec une égale facilité et il n’est pas rare de rencontrer dans ce mode de strangulation un sillon plus ou moins interrompu et ne formant pas autour du cou une empreinte circulaire. Celleci peut même, dans certains cas, être réduite à des traces tout à fait superficielles, à de simples excoriations linéaires produites par le frottement d’une corde étroite cl dure. Au niveau du sillon, la peau, sans être parcheminée, comme on l’observe après la pendaison, est souvent pâle et tranche, par sa couleur, sur la teinte violacée des parties voisines. Elle ne présente aucun changement de texture ni de consistance, aucun amincissement ou condensation particulière de son tissu.
Cet état de la peau, si différent de ce qu’on observe chez les pendus, ce sillon peu profond, non parcheminé, qui n’a pas modifié l’épaisseur et a à peine changé la coloration du tégument, s’expliquent facilement par cette eon-
SIGNES DE LA STRANGULATION
sidération que, dans la strangulation, la constriction du cou, si violente qu’elle soit, dure fort peu et ne persiste pas après la mort, le lien se relâchant souvent de lui-même, tandis que dans la pendaison le poids du corps augmente d’instant en instant la pression qu’exerce le lien suspenscur et rend les marques à la fois plus profondes et plus persistantes. Mais si le sillon est moins marqué chez les individus étranglés que chez les pendus, les premiers portent beaucoup plus fréquemment autour du cou des ecchymoses qui exigent en effet pour se produire plus de violence que de continuité dans la pression. Ces ecchymoses, presque constantes, correspondent exactement aux points où le lien était, soit plus fortement imprimé, soit plus inégal et plus rude; elles s’étendent irrégulièrement, quoique tou jours dans la direction du lien et à une plus ou moins grande profondeur. Tourne rien omettre des traces extérieures que peut laisser ce genre de strangulation, nous mentionnerons les marques que peuvent imprimer dans les chairs, sous la mâchoire, sur le menton ou sur la peau les espèces de tourniquet qui auraient servi à fixer le lien, commedans le garrot. L’un des faits les plus célèbres en ce genre, le suicide de Pichegru,en a fourni un exemple remarquable. « La strangulation avait été faite à l’aide d’une cravate desoie noire fortement nouée dans laquelle on avait passé un bâton de 45 centimètres de long et 9 de tour, et l’on avait fait du bâton un tourniquet avec lequel ladite cravate avait été serrée de plus en plus, jusqu’à ce que ladite strangulation fût effectuée. Ledit bâton se trouvait reposé sur la joue gauche par un de ses bouts, et en le tournant avec un mouvement irrégulier, il avait produitsur ladite joue une égratignure transversale d’environ 6 centimètres, s’étendant de la pommette à la conque de l’oreille gauche. Il y avait au cou une impression circulaire large d’environ deux doigts et plus marquée à la partie
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latérale gauche. La face était ecchymosée, les mâchoires serrées, la langue prise entre les dents (1). »
Si la strangulation a eu lieu à l'aide des mains, les traces extérieures en seront toutes différentes et présenteront des caractères en quelque sorte spécifiques, d’une importance considérable au point de vue des recherches médicolégales. De chaque côté du larynx, sous la mâchoire, à la hase du cou, on trouvera des ecchymoses et des excoriations, dont le siège, la disposition, la forme, attestent le plus souvent l'origine et reproduisent parfois sur le cou, de la manière la plus frappante, l'empreinte exacte de la main du meurtrier. 11 est facile de comprendre en effet que l’objet même de ces manœuvres criminelles, concentre les violences à la partie antérieure du cou dans un espace très-limité ; que, de plus, la pression destinée à intercepter l’entrée de l’air dans le larynx et dans la trachée ne peut être assurée que par une action directe, s’exerçant aussi immédiatement que possible sur ces organes eux-mêmes, résultat qui sera d’autant plus facilement obtenu que l’extrémité des doigts, fortement contractés pourra saisir et serrer le devant du cou. De là ces traces d’un rouge vif dans les premiers moments, violacées plus tard et bleuâtres, formées par le froissement de la peau et l’extravasation du sang, et qui dessinent la pulpe des doigts si nettement quelquefois, que l’on peut les compter et juger au premier coup d’œil, par la disposition des empreintes, laquelle des deux mains a agi, et quelle place occupait l’assassin derrière ou devant la victime. De là aussi ces petites excoriations curvilignes qu'ont formées les ongles enfoncés dans les chairs et dont il importe d’examiner la direction avec la plus minutieuse attention : car, suivant que la concavité ou la convexité est tournée en
(1) Chaussier, Médecine légale, 1 8^4, p. 279.
SIGNES DE LA STRANGULATION. ICI
haut ou en bas, on peut reconnaître quelle était la situation respective des deux acteurs de ces scènes de violences. Cette donnée a surtout une grande portée dans les cas d’infanticide par strangulation. Il est bon d’ajouter, à cette occasion, quel’on doit tenir un compte très-sérieux, dans toutes les affaires de ce genre, de la conformation et de la dimension du cou des individus étranglés ; celui-ci peut en effet offrir plus ou moins de prise, plus ou moins de facilité à l’agression et il en résulte des variations correspondantes dans la manière dont se place la main du meurtrier et par suite dans la disposition des ecchymoses ou excoriations que l’on retrouve après la strangulation. Cette remarque trouvera de nombreuses applications chez les femmes très-âgées qui sont l’objet de semblables violences et dont le cou amaigri présente en saillie et comme sous la main, le conduit respiratoire; et, d’une autre part, chez les enfants nouveau-nés, dont le cou peut être ou comprimé d’avant en arrière par un seul doigt ou saisi tout entier par deux ou trois doigts, et chez lesquels, en outre, l’exiguïté des parties, non moins que la délicatesse des tissus, rend presque nécessaire, et à coup sûr plus facile, l’impression des ongles et les excoriations. En résumé, la strangulation opérée à l’aide des mains, plus encore peut-être que celle qui a lieu par un lien, se reconnaît à des signes extérieurs caractéristiques qui peuvent fournir à l’expert les plus précieux indices.
11 est cependant une observation indispensable à consigner ici : c’est que, quel que soit le mode de strangulation, les lésions extérieures peuvent faire défaut, ou du moins n’ôtre pas apparentes au moment où le cadavre est soumis à l’examen de l’expert. Il est rare qu’elles manquent complètement ; il l’est beaucoup moins de les voir bornées à quelques traces Irès-superlicielles, et surtout de constater une inégalité et un défaut de rapport très-mar-
Tardieu. — Pendaison. 11
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quos cnlre les signes extérieurs el les lésions profondes que détermine la strangulation. Cette circonstance se produira surtout dans les cas où la conslriction du cou aura été exercée sur une grande étendue de la région cervicale, soit par un lien très-large, souple et uni, soit par la pression delà main tout entière.
Lésions des organes internes produites par la strangulation. — Je viens d’indiquer les traces extérieures de strangulation qui doivent frapper au premier abord les regards de l’expert appelé à examiner le cadavre d’un individu étranglé; si elles sont souvent de nature à le guider d’une manière sûre dans la recherche des causes de la mort, lorsqu’un lien, par exemple, est resté fixé autour du cou, il ne doit jamais conclure sans avoir contrôlé ces premières données par l’examen des organes internes, dans lesquels la strangulation détermine des lésions encore plus constantes, et qui permettent seules des conclusions formelles sur la cause réelle de la mort. Nous étudierons donc avec le plus grand soin l’état des parties profondes du cou, du poumon, du cœur et du cerveau, tel qu’il se montre après la strangulation.
L’état des parties profondes du cou chez les étranglés n’est nullement indiqué par celui de la peau qui les recouvre. Alors même que celle-ci n’est le siège d’aucune ecchymose apparente, on trouve très-fréquemment des extravasations sanguines non-seulement dans le tissu cellulaire sous-cutané, mais encore dans l’épaisseur des muscles desrégions sus- etsous-hyoïdiennes, et jusque sur la face extérieure du larynx et de la trachée. Ces ecchymoses profondes se montrent dans tous les genres de strangulation, mais plus spécialement dans celle qui est opérée à l’aide des mains; et, dans ce cas, elles ne sont pas toujours bornées à la région cervicale : on en voit sous la mâchoire, sur le sternum, et même dans les muscles
SIGNES DE LA STRANGULATION
pectoraux. Elles sont parfois isolées, circonscrites, et répondant par leurs dimensions aux empreintes digitales que nous avons notées à l’extérieur; d’autres fois elles sont diffuses, et produites par l’infiltration du sang dans le tissu cellulaire lâche qui sépare les couches musculaires, et entoure les vaisseaux et les conduits qui traversent le cou.
Le larynx et la trachée sont rarement le siège de désordres graves. La fracture des cartilages thyroïde et cricoïde, la luxation ou la fracture de Los hyoïde, sont tout à fait exceptionnels. On trouve un exemple bien tranché de ce genre de lésion dans un cas de meurtre consécutif à un viol, cité par Briand et Chaudé(l) d’après un rapport de M. Rousset, professeur à l’École de Montpellier : « Les deux grandes cornes de l’os hyoïde avaient une mobilité remarquable, surtout la droite, qui était repliée sur le corps de l’os, de manière à faire avec lui un angle droit; le cartilage thyroïde, au lieu de former, comme à l’ordinaire, un angle saillant en avant, était aplati de manière à rester presque immédiatement appliqué contre les parois postérieures du larynx; la membrane crico-thyroïdienne était intacte, ainsi que le prolongement fibreux qu’elle envoie sur le cartilage cricoïde ; mais on sentait, en promenant le doigt, que ce cartilage était rompu à sa partie moyenne : au lieu de former un arc, il présentait un angle rentrant produit par le reploiement en arrière des deux extrémités fracturées. En somme, le larynx avait toutes ses parties ou déviées, ou affaissées, ou fracturées, comme elles auraient pu l’être par une compression énergique et prolongée pendant plusieurs minutes. » Le crime a d’ailleurs été avoué par le meurtrier. Ollivier (d’Angers! dans les deux observations qu’il a insérées dans son mé-
(1) Briand et Cliaudé, loc. ciL, p. 401.
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moire sur la mort par strangulation (1), a noté, chez deux vieilles femmes étranglées, l’une par un large ruban de fil arrêté par plusieurs nœuds autour du cou, l’autre par la pression des mains, chez la première une dépression et un aplatissement complet des deux cerceaux supérieurs de la trachée-artère, chez la seconde une mobilité considérable et inusitée des deux moitiés du cartilage thyroïde. Dans une collection extrêmement curieuse de cas recueillis par deux médecins légistes expérimentés, MM. Isnard et Dieu (2), on trouve un exemple intéressant de strangulation avec luxation de l’os hyoïde, ainsi décrit par les auteurs : « En comprimant nous-mêmes le larynx, nous constatons que le cartilage thyroïde, ordinairement ossifié complètement chez les vieillards, avait une certaine élasticité qui permettait de rapprocher ses deux lames l’une de l’autre, de déterminer par conséquent 1 oblitération de la glotte. Les deux cornes de l’os hyoïde sont également susceptibles d’un rapprochement considérable. La dissection montre les lésions suivantes : au niveau du cartilage thyroïde et à droite, une ecchymose profonde ne correspondant à aucun signe extérieur de violence sur la peau ; à gauche et au niveau delà grande corne de l’os hyoïde, une ecchymose analogue. Cette grande corne est luxée à son point d’union avec le corps de l’os. » Je n’ai jamais, pour ma part, dans plus de cinquante cas de strangulation, rencontré de semblables lésions.
Mais si la déformation, la fracture et la luxation des parties constituantes du conduit aérien sont rares, il n’en est pas de même de l’aspect qu’il présente à l’intérieur. La face interne du larynx et de la trachée est le plus souvent
(1) Ollivier (d’Angers), loc. cil. (Ann.d’hyg. et de méd. lêg., t, XXVI, p. 185 et 1 94).
(•2) Isnard et Dieu, Revue rétrospective des cas judiciaires de l'arrondissement de Metz. Paris, 1847.
SIGNES DE LA STRANGULATION
congestionnée, d’un rouge uniforme, parfois violacé; on y trouve, d'une manière à peu près constante, une quantité plus ou moins abondante, souvent très-considérable, d’écume. Celle-ci manque très-rarement; elle est en général très-fine, et pénètre quelquefois jusque dans les bronches. Tantôt blanche ou rosée, elle est le plus souvent sanguinolente; enfin je l'ai vue dans certains cas remplacée par une exhalation de sang pur qui, après s’être coagulé, tapissait les parois du larynx. Cette particularité s’est présentée notamment .chez le pédéraste Letellier (obs. XXII), qui n'avait succombé qu’après une longue lutte sous la violente étreinte de la main du meurtrier. La présence de l’écume dans les voies aériennes de ceux qui périssent étranglés est un fait si constant, qu’il y a lieu de s’étonner qu’il n’ait pas été mentionné, et que des experts instruits aient pu, comme je l’ai dit, douter de sa signification.
Je dois parler, à l’occasion des lésions des parties profondes du cou, des cas dans lesquels on a noté une dislocation de la tôle et des vertèbres cervicales (t). Mais ces faits n’appartiennent pas, à vrai dire, à la strangulation, et constituent un genre de blessures tout différent, qui a pour effet non pas d'empêcher l’air de pénétrer dans les voies respiratoires, mais de comprimer ou de déchirer la moelle épinière. Y a-t-il cependant des cas d’infanticide par strangulation , dans lesquels les violences aient pu aller jusqu’à la luxation des vertèbres cervicales? « Si ilia strangulalio tinta laquei simul ope fuit per acta , non solum respiratio suppressa, verum etiam pressio venarum jugularium , læsio, aliquando luxatio vertebrarum cervicalium in censum venitft).» Ces faits sont au moins douteux, et dans tous les cas ne se rapporteraient pas à la strangu-
(1) S. Causse (d’Albi), Mémoire cité.
(2) Slingenberg, loc. cit., p. ÜO.
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lation par un lien, mais à celle qu’opéreraient des mains robustes.
L’état des poumons est très-variable, comme d’ailleurs dans tous les genres de mort parmi lesquels la strangulation est restée confondue; cl il m’est permis de faire remarquer à cet égard que la strangulation apporte une preuve de plus de l’incertitude, ou pour mieux dire du néant des signes prétendus de ce que l’on a appelé l’asphyxie. Ils sont généralement peu ou point engoués, d’une couleur rosée assez uniforme, parfois fortement congestionnés, parfois tout à fait à l’état normal. Chez Tune des victimes de l’assassin Pradeaux (obs. IV), malgré une infiltration de sang profonde et étendue dans les muscles qui entourent le larynx, attestant la force de la pression, il n’existait aucun engouement pulmonaire. A part ces variations d’aspect des poumons, il est des lésions plus caractéristiques dont ces organes sont fréquemment le siège. En première ligne, il faut noter la déchirure des vésicules les plus superficielles, d’où résulte un emphysème plus ou moins étendu. Ces ruptures des vésicules pulmonaires ne manquent presque jamais ; elles sont multiples, tantôt isolées, plus souvent réunies en groupes. 11 en résulte un aspect très-remarquable des poumons; il semble que leur surface soit parsemée de plaques pseudomembraneuses, peu épaisses, très-blanches, de dimensions variables. Mais pour peu qu’on regarde de plus près, on reconnaît de très-petites bulles d’air retenues sous la plaie et qu’une simple piqûre fait disparaître par un affaissement subit. M. le professeur Liman (I) a noté que la surface des poumons n’est, pas lisse, mais inégale, bosselée ; les proéminences sont d’une couleur plus claire : elles proviennent des groupes d’alvéoles emphysémateuses
(1) Liman, loc. cil.
SIGNES DE LA STRANGULATION. 167
qui se distendent dans le parenchyme lui-même et se distinguent par cela de la putréfaction.
On ne trouve pas à la suite de la strangulation simple les ecchymoses sous-pleurales ponctuées, disséminées à la surface du poumon, qui sont le signe essentiel de la mort par suffocation ; mais une altération qui n’est pas sans analogie, et que l’on trouve chez un certain nombre d’individus étranglés, consiste dans la formation de noyaux apoplectiques dans l’épaisseur du tissu pulmonaire et d’extravasation ou d’infiltration sanguine, dont la largeur varie depuis celle d’une pièce de 20 centimes jusqu’à celle d’une pièce de 5 francs, toujours plus grandes, plus étendues, comme on le voit, que dans la suffocation. Cependant il est très-important de faire remarquer que souvent l’assassin emploie concurremment les deux modes de violence, et que l’on peut trouver à la fois sur le même individu les signes réunis de la suffocation et de la strangulation.
Cette confusion s’est produite dans quelques-unes des expériences de M. Faure(l). L’une d’elles, donnée comme exemple de strangulation, a consisté dans l’occlusion directe de la trachée à l’aide d’un bouchon, c’est-à-dire en une vraie suffocation. Et dans une autre observation du même auteur, également rangée sous le titre de strangulation, on voit un aliéné étouffé par des aliments entassés dans toute la longueur de la trachée. C’est ainsi que s’explique pour moi l’extension que M. Faure a donnée aux taches ponctuées ecchymotiques répandues sous la plèvre, que je considère comme appartenant spécialement à la suffocation. M. Faure lui-même indique dans la strangulation proprement dite les infiltrations sanguines plus larges, plus profondes, que j’ai rencontrées comme lui, et auxquelles j’ai assigné les mêmes dimensions.
(1) Faure, loc.cit., p. 38 et 42.
1)E LA STRANGULATION
Du reslc, dans les nombreuses expériences que j’ai faites de mon côté sur des animaux que j’ai fait périr par strangulation, j’ai constaté les mêmes variations dans l’état des poumons. Ces différences y étaient encore plus marquées que dans les autopsies judiciaires d’individus étranglés, par suite d'une circonstance dont il faut tenir un grand compte dans l’appréciation des lésions pulmonaires, résultant de mort violente; je veux parler du moment où l’on procède à l’ouverture des corps, suivant que celui-ci a lieu immédiatement après la mort, ou au contraire vingt-quatre ou quarante-huit heures plus tard. Dans le cas qui nous occupe, c’est surtout sur les animaux ouverts aussitôt après qu’il ont été étranglés, ce qui est l’ordinaire dans la plupart des expériences, notamment dans celles de M. Faure, que l’on voit dans le tissu des poumons des extravasations sanguines étendues. C’est dans les autopsies tardives au contraire que l’on rencontre ces différences très-grandes dans l’apparence extérieure des poumons, tantôt pâles, tantôt congestionnés, sans marbrures, ni ecchymoses. Mais dans l’un et l’autre cas, les ruptures vésiculaires constituent la lésion pulmonaire constante et véritablement caractéristique de la strangulation.
Je n’ai que peu de chose à dire de l’état du cœur qui n’offre rien d’essentiel; je n’ai jamais rencontré, après la mort par étranglement, d’ecchymose ou d’extravasation sanguine sous le péricarde ou sous l’endocarde. Le cœur est parfois absolument vide; on y trouve cependant en général un peu de sang noir, et tout à fait fluide; c’est à peine si j’ai trouvé une seule fois du sang à demi coagulé, et c’est là aussi le résultat auquel est arrivé le docteur Faure dans ses expériences.
Il n’existe rien de constant ni de suffisamment précis dans les caractères que présente le cerveau dans la stran-
SIGNES DE LA TENTATIVE DE STRANGULATION
gulation. On le trouve exempt d’altération plus souvent que congestionné ; et l’état de cet organe diffère notablement de ce que l’on observe à la suite de la pendaison, où l’engouement sanguin des vaisseaux encéphaliques est aussi fréquent qu’il est rare dans la strangulation.