‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 2)Chapitre 78 sur 88 · CIRCONSTANCES DU MEURTRE · texte numérisé non relu

CIRCONSTANCES DU MEURTRE

de la mort. L’enfant nouveau- né, la femme, le vieillard, succombent très-certainement avec une rare promptitude sous l’étreinte de la strangulation. J’en ai rencontré un exemple qui ne peut laisser aucun doute, celui de la femme Petrement, assassiné le 25 juin 1857. Déjà âgée et surtout très-affaiblie, et d’une telle maigreur que le larynx saillant au-devant du cou pouvait être tout entier saisi entre deux doigts, elle avait été étranglée dans le comptoir de son magasin par un jeune apprenti, dans un temps si court et si facilement, que son mari, séparé par une simple cloison, n’avait rien entendu, tant la mort avait été instantanée.

Si réelle pourtant que soit l’influence de l’âge et de la force sur la rapidité de la mort, celle du mode de strangulation est plus grande encore. Le lien fortement serré et maintenu par un tourniquet serait sans doute le mode le plus prompt, s’il était employé par une main étrangère. Mais comme, dans sa rareté, il appartient presque exclusivement au suicide, il n’agit qu’avec une certaine lenteur. C’est la strangulation opérée par des mains criminelles qui, en raison de la violence rapidement croissante de la constriction, peut le plus vite déterminer la mort. L’emploi du lien présentera de grandes variations suivant qu’il sera plus exactement appliqué, plus fortement serré, plus sûrement fixé. Ces variations sont, en général, contenues entre des extrêmes trop éloignés, pour qu’il soit possible de rien prévoir à cet égard avec certitude.

Une difficulté résulte encore dans cette appréciation, de la complexité des violences dont on peut trouver la trace sur le cadavre d’un individu étranglé. Les coups, les blessures ont ordinairement précédé la strangulation qui n’a été employée que pour achever la victime, et la durée delà lutte sera calculée d’après le nombre et la nature des blessures que l’on rencontre sur le corps * et surtout

UE LA STRANGULATION

d’après la cause réelle de la morl; car c’est là la première chose à rechercher, puisque celte détermination sera la seule base sur laquelle on pourra fonder uri jugement relatif à la succession des blessures, à la durée de la résistance de la victime, à l’énergie et à l’acharnement du meurtrier.

Je n’ai parlé jusqu’ici que des signes tirés des lésions extérieures; mais il est cerlain que l’état des organes internes peut servir aussi à mesurer le degré et la durée de la résistance à la strangulation. Le nombre et l’étendue des plaques d’emphysème disséminées à la surface des poumons, la profondeur et la multiplicité des noyaux apoplectiques, la congestion générale du tissu pulmonaire attestent, sans nul doute, la violence et la prolongation des efforts de ceux qui ont péri étranglés.

Il suffit de poser cette question, qui ne demande, pour être résolue, que l’examen attentif de l’expert. Je rappellerai seulement qu’il est fréquent de trouver réunies sur le cadavre d’une personne étranglée d’autres traces de violences de diverses natures. Les plus fréquentes consistent, en contusions et plaies contuses du cuir chevelu, en fractures du crâne, ainsi qu’en lésions caractéristiques de la suffocation tentée par occlusion forcée des narines et de la bouche, ou par compression des parois de la poitrine et du ventre. Enfin il ne faut jamais négliger de rechercher sur le cadavre des victimes de la strangulation des traces de viol, d’attentat à la pudeur, de sodomie ou de pédérastie (1).

La strangulation est-elle le fait d'un suicide ou d'un

homicide? — On a nié que la strangulation pût être le résultat du suicide : le fait ne saurait être contesté aujour-

(1) Voyez mon Étude medico-légale sur les attentats aux moeurs, 5“ éd^ Paris, 1866, et les Observations citées -à la fin de la présente Étude.

DISTINCTION DU SUICIDE ET DE L’HOMICIDE. 195

d’hui; il reste néanmoins très-rare. Mais il est malheureusement impossible de rien préciser à cet égard, car aucune statistique ne sépare les cas de strangulation de ceux de pendaison. En s’en tenant à l’observation directe des faits de strangulation, et indépendamment de toute comparaison, il est impossible de nier que la mort par strangulation soit, dansl'immense majorité des cas, l’œuvre du crime et ne demeure un procédé, sinon exceptionnel, du moins très-peu fréquent de suicide. C’est donc déjà une présomption d’homicide que la constatation de ce genre de mort.

Mais il faut chercher des preuves plus certaines et des caractères vraiment distinctifs dans les circonstances particulières de la strangulation, clans la manière dont elle a été opérée; c’est sur ce point que nous devons insister en quelques mots.

La strangulation opérée par les mains ne permet pas le doute. Il est inutile de dire qu’elle exclut toute pensée de suicide ; les traces en doivent seulement être constatées avec netteté et précision , et il importe de rappeler qu’elle est le mode le plus commun, le plus ordinaire de strangulation homicide.

La strangulation par le lien, au contraire, peut servir à la fois les desseins volontaires et les tentatives criminelles. La manière dont le lien est placé et attaché autour du cou ne fournit pas de signes certains du suicide ou de l’homicide. Cependant le choix de certains objets appartenant à la victime elle-même et servant de lien constricteur, les tours multipliés que fait celui-ci, plusieurs nœuds serrés pour l’arrêter autour du cou semblent indiquer spécialement le suicide. Il en est de même, et plus formellement encore, de l’emploi d’un tourniquet ou garrot. Depuis celui dePichegru, les exemples de ce mode de strangulation cités par Üllivier (d’Angers), et auxquels j’en puis ajouter un observé à Mazas sur un détenu qui s’était servi

Tardieu. — Pendaison. 15

DE LA. STRANGULATION

du manche de sa cuiller pour tendre et fixer le lien, sont tous des cas de suicide ; et c’est avec raison queM. Durand- Fardel avance que ce procédé exclut presque absolument tout soupçon d’homicide, en raison de l'inutile complication qu’il apporterait dans les manœuvres criminelles. 11 faut tenir grand compte aussi de l’immobilité du cadavre des suicidés. La paralysie même d’un membre et une infirmité réelle ne s’opposerait pas absolument à l’accomplissement de l’étranglement volontaire. La science en possède un exemple très-curieux observé par M. le docteur Alph. Rendu (1) durant son internat. Une fille privée, par une ancienne brûlure, de l’usage de la main droite, s’était étranglé dans son lit avec un fichu roulé en forme de corde faisant deux fois et demie le tour du cou, et assujetti sur le côté gauche par deux nœuds, dont le premier était plus serré que le second.

Relativement à la manière dont le lien est attaché, je remarque qu’on le trouve plus souvent moins serré et lâche sur le cadavre des individus assassinés. Mais le point capital dans la distinction de la strangulation suicide ou homicide, c’est la présence des désordres extérieurs et des lésions locales que l’on trouve au cou, et qui, presque nuis chez les suicidés, sont, au contraire, à peu près constants et souvent très-apparents, très -étendus, très-profonds et tout à fait caractéristiques dans le cas de meurtre accompli ou tenté par strangulation.

La strangulation est-ciie simulée? Celte question n’a pas trait aux cas où la strangulation a été suivie de la mort; car c’est là un procédé de suicide trop rare pour qu’on ait cherché à dissimuler, sous les apparences de l’étranglement, un autre genre de mort violente* Tout au

(1) À. Rendu, Suicide par strangulation (Ann. d'hyg. et de méd. Idg., 1” série, 1835, t. X, p. 152).

STRANGULATION SIMULEE.

plus pourrait-on essayer de cacher par ce moyen un meurtre par suffocation. Mais on comprend facilement que la tentative de strangulation puisse être feinte de la part de personnes qui croient avoir quelque intérêt à se faire passer pour victimes de violences. Quelques écorchures superficielles faites au-devant du cou, une empreinte légère produite par une constriction peu profonde et de peu de durée serviraient à tromper les yeux, tandis qu’un récit mensonger exagérerait les violences subies, les souffrances éprouvées et les accidents persistants qui en auraient été la suite. Mais si Ton veut bien se rappeler les signes trèstranchés que j’ai donnés comme propres à la strangulation incomplète, on verra que, d’une part, les traces en sont rendues de plus en plus visibles par suite des modifications de couleur que présentent progressivement les parties comprimées, à mesure que le sang infiltré se montre à la surface de la peau sous forme d’ecchymoses de plus en plus apparentes; et que, de l’autre, la pression qui a été exercée sur le cou y détermine un gonflement qui augmente pendant plusieurs jours, et qui s’accompagne d une gène parfois excessive de la déglutition, ainsi que d’une altération souvent très-marquée de la voix. Enfin, pour peu que la tentative de strangulation ail été sérieuse, on doit trouver sur la face, sur le cou et même sur la poitrine les points ecchymoliques et les extravasations sanguines qui en sont un des signes les plus constants. Ce sont là des caractères positifs auxquels un expert habile reconnaîtra la réalité d’une tentative de strangulation et dont l’absence le mettra sûrement en garde contre la fraude, surtout si les exagérations de la personne qu’il examine lui montrent un désaccord trop frappant entre les violences dont elle se dit victime et le peu de gravité des désordres locaux et des accidents qu’elle présente.

Quelque facile à découvrir que soit la ruse en celte ma-

IJE LA STRANGULATION.

tière, ce n’est pas sur une simple hypothèse que j’ai cru devoir la signaler à la fin de ce travail.

J’en ai vu, il y a peu de temps, un exemple singulier qui m’a paru de nature à éveiller l’attention et dont le récit terminera utilement celle étude de la strangulation. Une jeune fille, intelligente et distinguée, habitant Courbevoie, voulut se rendre intéressante en se faisant passer pour la victime d’une conjuration politique dont elle prétendait avoir surpris le secret. Un soir elle fut trouvée dans le plus grand trouble et dans l’état en apparence le plus alarmant à la porte de son appartement. Elle ne parlait pas, mais indiquait par ses gestes, et déclarait ensuite par écrit qu’elle avait été attaquée, au moment où elle rentrait chez elle, par un homme qui avait cherché à l’étrangler en lui serrant le cou avec la main, en môme temps qu’il lui portait en pleine poitrine deux coups de poignard. Ceux-ci n’avaient entamé, il est vrai, que les vêtements, et encore le corset n’était pas percé au môme niveau que la robe. Mais, en ce qui touche la prétendue strangulation, elle avait eu cet effet bizarre et tout à fait nouveau de produire instantanément, non pas une gène de la parole ou une altération de la voix, mais un mutisme complet. Chargé d’aller constater la réalité de ces faits, qui avaient déjà paru 5 bon droit suspects à un magistrat difficile à tromper, M. le juge d’instruction Busserolles, je ne trouvai aucune trace apparente de la tentative de strangulation : et comme je déclarai à la jeune fille que celte perte de la parole ne pouvait se prolonger au delà du premier moment, elle se décida de suite, et avec une grande docilité, à renoncer à son rôle de muette : bientôt après elle avouait sa supercherie.

L’affaire Armand que je rapporte plus loin fournit un exemple plus curieux encore de strangulation simulée (1).

(1) Je ne peux donner ici tous les détails de cette déplorable accu-

OBSERVATIONS

La position dans laquelle avait été trouvé Maurice Roux ; la disposition des liens autour du cou et à la fois aux pieds et aux mains; la durée du temps pendant lequel le sieur Roux disait être resté étranglé et garrotté; la prétendue commotion résultant d’un coup porté à la nuque; les conséquences immédiates et les effets consécutifs de ces divers actes de violences, tels sont les points sur lesquels j’appelle plus particulièrement l’attention et sur lesquels j’ai insisté pour démontrer en celte circonstance la fraude plus éclatante que le jour.

choix d’observations.

Je viens de passer en revue les principales questions médico-légales que peuvent soulever les faits de strangulation, sans avoir certainement prévu toutes celles qui pourront surgir dans un cas donné. Mais je crois avoir assez fait, si j’ai mis l’expert à même de prévoir et de résoudre les difficultés que la pratique de la médecine légale peut lui réserver sur ce sujet important. Il trouvera un complément utile aux principes qui ont été précédemment exposés, dans un choix de faits que j’ai puisés parmi mes

sation portée par un imposteur contre un homme innocent pour lequel le jour de la justice a été si lent à venir. On trouvera les éléments du débat scientifique auquel cette affaire a donné lieu dans la consultation médico-légale que j’ai rédigée sur les faits de l’accusation et que l’on trouvera à la fin de l’étude sur la strangulation, ainsi que dans les mémoires publiés à Montpellier en 1863, et dans lesquels m’ont fait l’honneur d’adhérer à mes conclusions MM. les professeurs G. lourdes (de Strasbourg), Ch. llouget (de Montpellier), E. Gromier (de Lyon), Sirus Pirondi (de Marseille) et Jacquemet, agrégé (de Montpellier). (Voyez Ann. d'hyg. publ. et de méd. lég. 2e série, t. XXI, p. 415.) Il convient de citer comme pièce contradictoire réfutée à l’avance par les travaux qui viennent d’être mentionnés YEtude médicule et expérimentale de l homicide réel ou suicide par strangulatio?i relativement aux attentats dont Maurice lioux a été l'objet, parle professeur Alquié. Montpellier, 1864.

DR JA STRANGULATION

propres observations, et qui lui présenteront dans toute leur réalité des exemples de strangulation complète, simple ou compliquée d’autres violences, blessures, viol, pédérastie, infanticide et de tentative de strangulation. J’espère qu’ils ne paraîtront pas indignes d’intérêts; ils méritent, dans tous les cas, d’être étudiés, non comme modèles de rapport, mais comme spécimens fidèles des faits trop peu connus dont j’ai entrepris l’histoire médico-légale.

Obs. I. Strangulation opérée avec la main; coups portés sur la tête. — On sait de quelle manière cruelle périt madame la comtesse de Caumont-Laforce, assassinée par son jardinier, le 20 février 1857. L’autopsie, dont j’eus l'honneur d’èlre chargé, révéla de nombreuses blessures à la tète, au cou et à la main.

La tempe droite, le nez et l’œil gauche sont le siège d'un gonflement considérable avec coloration violacée, due à l’épanchement d’une grande quantité de sang dans les tissus sous-jacents. Il n’existe d’ailleurs sur ces points que de légères excoriations. Autour de l'œil gauche, qui présente une tuméfaction énorme, on distingue l’empreinte de coups portés avec les pieds et les marques de clous et de débris de fumier. Au-dessus du front on découvre une plaie contuse, large de -4 à 5 centimètres, à bords très-irréguliers, et qui peut également avoir été faite par un coup de bâton. Du reste, les os du crâne et de la face n’ont été nulle part fracturés. La substance cérébrale, à part un épanchement de sérosité, qui doit tenir à une maladie ancienne, ne présente aucune lésion récente, à laquelle la mort puisse être attribuée.

Au-devant du cou et de chaque côté du larynx, on voit de nombreuses excoriations et des ecchymoses qui indiquent qu’une forte pression a été exercée sur cette partie. L’état des organes internes n’est pas moins caractéristique; le larynx et la trachée, renferment une grande quantité d’écume sanguinolente. Les poumons, fortement congestionnés, présentent en plusieurs points des déchirures superficielles. Le sang contenu dans le cœur est tout a fait fluide.

La main et le poignet droits sont couverts de contusions reçues dans les efforts de résistance opposés par la victime à son meurtrier. Le corps présentait les traces de coups violents portés sur le visage et sur le crâne avec les poings et les pieds. Ces coups, malgré leur gravité, n’ont pas amené la mort.

Celle-ci est le résultat de la strangulation opérée à l’aide d'une main fortement serrée autour du col. Les traces de contusions constatées sur

OBSERVATIONS

la main droite attestent la résistance que madame C.-L. a opposée aux coups de son meurtrier.

Obs. II. Strangulation opérée à l’aicle de la main. — Le 17 décembre 1845, à Neuilly, dans une maison où avait été découvert la veille le cadavre d'un individu nommé Rollet, on trouve enterré dans la cave le corps d'une femme, que l'on reconnaît pour celui de la fille G... qui est venue passer la nuit trois jours auparavant avec l’auteur de ce double crime. Le cadavre a été enterré très-peu profondément, recouvert d'une simple chemise, et dans un coin de la cave. Je lus appelé à pratiquer l'autopsie avec le concours de M. le docteur Soyer.

Le corps, bien conservé, est couvert de terre et de poussière; l’état du ventre et des mamelles indique une grossesse assez ancienne. Il n’y a ni plaie ni contusion à la tête : la face est pâle, la langue fixée derrière l'arcade dentaire qu’elle ne déprime pas.

A la partie antérieure du col, au niveau du larynx, la peau brunie et parcheminée dans l’espace d'un doigt, présente de chaque côté, et surtout à gauche des marques d’ongles correspondant à une main droite serrant le col. Plus en arrière, une ecchymose remonte vers l’angle de la mâchoire. Le tissu cellulaire et les muscles sterno-mastoïdien et soushyoïdien sont profondément infiltrés de sang. Quelques ecchymoses récentes et peu considérables existent en outre sur l’épaule droite, en haut delà cuisse droite et sur la jambe du même côté. Au genou gauche on voit une plaie postérieure à la mort. Le cœur., de volume normal, renferme un peu de sang liquide, dans le ventricule droit surtout. Le larynx intact à l’extérieur, sans lésion des cartilages ni de l’os hyoïde, contient ainsi que la trachée et les dernières divisions bronchiques, dont la muqueuse est uniformément rosée, une grande quantitée d’écume blanchâtre. Les poumons, très-volumineux, ne s’affaissent pas. Ils sont très-fortement injectés et infiltrés de sang.

L'estomac est vide de tout aliment. Les organes génitaux sont le siège de trois chancres parfaitement caractérisés et de végétations considérables à l’entrée de la vulve. On trouve du pus dans le vagin. Les lèvres du museau de tanche sont tuméfiées et granulées. La matrice ne contient pas de produit de conception.

La mort de la femme C... est le résultat de la strangulation opérée par la pression des doigts sur le larynx. La mort est survenue plusieurs heures après le dernier repas. La femme C... était atteinte, au moment de la mort, d’une affection syphilitique peu ancienne et parfaitement caractérisée.

Obs.IÏÏ, IV" et Y. Triple assassinat commis par strangulation et coups portés sur la tête. — On n’a pas oublié les trois assassinats commis par

DE LA STRANGULATION

Pradeaux dans l'espace de dix jours et dans des circonstances tellement identiques , que le simple examen des trois victimes accusait le crime d’un même meurtrier. Les constatations que j’ai été appelé à faire dans ces cas, m’ont fourni en quelque sorte le type de la strangulation homicide, et je les signale à ce titre à toute l’attention des médecins légistes.

À. — Le meurtre de la veuve Chateau est le premier des crimes de Pradeaux qui ait été découvert, et je procédai à l’examen du cadavre, de concert avec le docteur Fodéré, le 2G avril 1852.

La veuve G... était très-vieille et peu vigoureuse. A la tête nous constatons un ecchymose très-large et profonde au-dessus du sourcil gauche, et à la tempe droite, une plaie continue et une déchirure de l’oreille droite. En arrière et à la base de l’occiput, une plaie transversale profonde, pénétrant jusqu’à l’os, sans fracture, sans enfoncement des os. Le cerveau est sain et exhale une forte odeur d’alcool.

À la face, le long du bord de la mâchoire inférieure à gauche, il existe plusieurs ecchymoses. En dedans de la lèvre inférieure de petites ecchymoses ont été produites par la pression sur les dents. Au cou un sillon transversal est imprimé sur la peau. Entre les muscles on trouve une infiltration de sang coagulé autour du larynx. La face interne du larynx et de la trachée est violacée et congestionnée. Les poumons sont engoués; le cœur plein de sang lluide; les viscères abdominaux sont sains. L’estomac, plein d’aliments non digérés. Il n’y a pas de trace de rixe sur les membres; quelques petites ecchymoses existent sur la main gauche.

La veuve G... a été frappée à la tête de quatre coups portés avec une grande violence, à l’aide d’un instrument contondant. Ces coups ont pu ne pas déterminer la mort. Us ont certainement amené une perte de connaissance complète et probablement subite. La mort est le résultat de la strangulation et de l’occlusion forcée des voies aériennes opérée à la fois avec la main et un lien serré. Il n’y a pas de trace de résistance, et l'odeur alcoolique semble indiquer que la veuve C... était en état d’ivresse, et a pu être surprise pendant son sommeil. La mort a eu lieu moins de deux heures après le dernier repas.

B. — La seconde victime de P... est également une vieille femme, la demoiselle Suan, dont le cadavre fut examiné par moi le 1er mai 1852 et dont je fis l’autopsie quatre jours plus tard.

Le cadavre, placé sur un fauteuil, présentait une rigidité très-prononcée. La tête était inclinée sur la poitrine. Du sang s’écoulait parles fosses nasales. De chaque côté du front sur la paroi droite, et sur l’angle de la mâchoire inférieure, on voit une tumeur charnue, coloration bleuâtre. Au-dessous de la mâchoire, sur les côtés du cou et au-dessus du sternum, il existe des excoriations profondes dont la forme carac-

OBSERVATIONS

téristique est celle des ongles imprimés fortement dans les chairs. A la main droite, aux troisième et quatrième doigts, il existe trois excoriations profondes. Il n’y a pas d’autres blessures sur le reste du corps.

Le cadavre de la demoiselle S... porte à la tête et au cou des traces de violences qui ont dû causer la mort, ainsi que pourra seule le démontrer l’autopsie cadavérique. Les blessures qui existent à la main montrent que la demoiselle S... a cherché à apporter quelque résistance et a lutté contre son meurtrier.

Lors de l’autopsie, pratiquée le 6 mai, la putréfaction est à peine commencée.

De chaque côté du front, près des tempes, existe une large ecchymose avec infiltration de sang coagulé dans l'épaisseur du tissu cellulaire et des muscles sous-jacents. Les os du crâne, intacts, ne présentent ni enfoncement ni fracture. Le cerveau est fortement congestionné sans épanchement sanguin.

Sur les parties latérales du cou on trouve dans les muscles qui entourent le larynx une infiltration de sang profonde et étendue en remontant sur l'angle de la mâchoire inférieure. La face interne du larynx et de la trachée n’offre aucune lésion, non plus que les poumons qui ne sont le siège d’aucun engouement. Le cœur est complètement vide et revenu sur lui-même. Les viscères abdominaux sont sains. L’estomac renferme un liquide qui paraît être du calé au lait.

La mort de la demoiselle S... est le résultat de la strangulation» opérée à l’aide des mains et d’un lien fortement appliquée autour du cou. Deux coups portés à la tête avec le poing ou un instrument contondant ont amené une perte de connaissance rapide et complète. La mort a suivi de près l’ingestion d'un liquide, très-probablement du café au lait.

C. — Le troisième crime de P... a heureusement échoué, et nous n’avons constaté chez la dame Naudin, examinée par nous à deux reprises, le fi et 17 mai 1852, que les traces d'une tentative de strangulation, d’ailleurs très- caractérisé.

La dame N... présente une tuméfaction considérable de la peau, qui est toute violette. Une ecchymose énorme s'étend sur les joues, autour des yeux, au cou et sur la poitrine. Au sommet du crâne on trouve une plaie contuse de 10 centimètres intéressant seulement les téguments. Autour du cou on voit distinctement l’empreinte de doigts et d’ongles. La dame N... se plaint de douleurs de tête, d’étourdisse- ' ment; elle n’a pas de fièvre; l’intelligence est nette. Des traces de contusions se remarquent aux épaules, au bras et à la hanche. La dame N... porte aussi au cou les traces d’une strangulation opérée à l’aide des mains et avec tant de violence qu’une extravasion sanguine

DE LA STRANGULATION

considérable s’est produite dans une grande étendue à la face et au cou.

La plaie de la tète a été produite par un instrument contondant et résulte d’un coup porté avec une grande force. Il n’est pas douteux que les blessures dont la dame N... porte les traces, étaient dénaturé à causer la mort, et quelle a du, en grande partie, son salut à sa forte constitution et aussi à son embonpoint, qui s’est opposé à ce que la strangulation fût complète. Bien qu'elle soit, encore trés-souffrante, et loin d’être remise de ses blessures, il est à espérer qu’elle est maintenant à l’abri de complications graves qui auraient pu survenir, et qu’elle survivra : 1 incapacité de travail se prolongera plus de vingt jours.

A notre seconde visite, douze jours après le crime, nous n’avons pas trouvé d’amélioration notable. 11 y a diminution de gonflement, mais persistance de la coloration ecchymotique, et des douleurs de tète. Extrême faiblesse, lourdeur de tête, impossibilité de supporter la fatigue. La plaie du cuir chevelu est cicatrisée. En résumé, la dame N... est encore très-souffrante des blessures qu’elle a reçues. Elle est hors d’état de supporter la moindre fatigue, et par conséquent de se livrer à un travail soutenu. Il est à craindre que cette incapacité de travail et cet état de souffrance persistent pendant un temps encore très-long, plusieurs mois au moins, et que la santé reste pour toujours ébranlée.

Obs. YI. — Strangulation à l'aide d'un lien ; coups portés sur la tête. — Le 11 mai 1846, j’ai procédé à l'autopsie du cadavre de la dame veuve Duvignaud.

Le cadavre est celui d’une femme d’une soixantaine d’années, bien conformée, présentant un embonpoint considérable. La rigidité est presque nulle ; la putréfaction à peine commencée.

La face présente une teinte violacée presque générale ; la langue proémine entre les arcades dentaires qui la serrent. Les yeux offrent des deux côtés une tache de sang formée par une ecchymose sousconjonctivale assez étendue, une certaine quantité de sang est également inliltrée dans le tissu cellulaire de la paupière inférieure, surtout du côté droit. Au-dessus de l’oreille, et dans la région temporale du même côté, on trouve une large et profonde ecchymose, et un épanchement de sang coagulé dans l’épaisseur du tissu cellulaire souscutané. Il n’y a d’ailleurs aucune plaie du cuir chevelu, aucun enfoncement des os.

Au col, la peau est d’une couleur rouge vif assez uniforme, sur laquelle tranche une double ligne circulaire, large d'un doigt environ, ijui remonte jusque vers la mâchoire, et est marquée par une pâleur

OBSERVATIONS

| complète de la peau, sans que le tissu soit altéré dans sa consistance ou dans sa texture. Le tissu cellulaire et les muscles sous-jacents ne IL sont le siège d’aucune lésion et ne présentent ni ecchymose ni infiltraj| tion sanguine. Au-dessous de la clavicule du côté droit, à la partie antérieure de la poitrine, on trouve plusieurs ecchymoses peu étendues et peu profondes, disséminées dans le tissu graisseux et disposées d'une manière irrégulière au-dessous et aux environs du larynx. Quelques traces de contusions légères se remarquent encore sur le bras droit et sur les jambes. Il n’existe d'ailleurs aucune plaie, aucune blessure en d’autres points du corps.

Le larynx n'est nullement altéré dans sa forme extérieure. Les cartilages et l’os hyoïde sont intacts. La face interne est le siège d’une rougeur vive, due à l’injection et à l’infiltration du sang dans le tissu sous-muqueux. La membrane interne de la trachée et des bronches est tapissée par une couche de mucosités sanguinolentes assez épaisses : et non spumeuses. Les poumons sont très-volumineux et remplissent presque toute la cavité de la poitrine. Ils sont le siège d’une congestion très-forte et présentent une coloration noirâtre très-prononcée ; à la partie postérieure surtout, l’engouement est considérable. Les vaisseaux de la région cervicale et de la poitrine sont gorgés d’un sang noir. Le cœur fortement revenu sur lui-même ne contient qu’une médiocre quantité de sang noir liquide, sans aucun caillot.

Les os du crâne, même dans le point correspondant à l’ecchymose du cuir chevelu, sont partout intacts. 11 n'existe pas de sang épanché dans l’intérieur de la cavité crânienne, non plus que dans la substance du cerveau. Celle-ci est d’une bonne consistance et parfaitement saine dans toutes ses parties. Dans la cavité orbitaire, à droite et à gauche, on rencontre également une infiltration de sang dans le tissu graisseux qui enveloppe les yeux. Il n’y a d’ailleurs pas de fracture de l’orbite.

Les organes abdominaux sont parfaitement sains. L’estomac est distendu par une masse considérable de matières alimentaires composées presque exclusivement de salade et de chicorée, ou d’épinards, dont la digestion n'est pas môme commencée.

De l’examen qui précède, nous concluons que : 1° la mort de la dame D... est le résultat de la strangulation opérée au moyen d’un lien serré autour du col ; 2° les traces de contusions qui existent sur diverses parties du corps indiquent qu’avant la mort des violences ont été exercées sur la dame D... ; 5° l’épanchement de sang assez considérable que nous avons constaté dans la région de la tempe gauche, peut avoir été produit par la chute du corps sur le sol ; mais il est beaucoup plus probable, en raison surtout de l’ecchymose simultanée ’de la paupière et de l’orbite des deux côtés, que cette lésion est due

DE DA STRANGULATION

a un coup porté violemment sur la tête, et qui a pu étourdir la dame D... sans causer la mort; 4° la mort a suivi presque immédiatement un repas assez copieux et en grande partie composé de végétaux herbacés.

Ods. VII. — Strangulation à l'aide d'un lien; coups nombreux portés sur la tête. — La veuve Gautier, âgée de soixante-cinq ans, bien constituée, présente à la tête un grand nombre de blessures, contusions, profondes, disséminées sur le front, sur les tempes, sur les joues, et plaie contuse placée à la partie postérieure du crâne. Épanchement considérable de sang coagulé, mais ni fracture ni enfoncement. On compte en tout au moins douze coups sur la tête. Autour du cou, vers la partie moyenne, on remarque un sillon transversal très-profond qui fait tout le tour du cou en suivant une direction très-exactement horizontale. Le fond est large et parcheminé; les bords saillants. Les tissus sous-jacents sont ecchymosés et du sang est infdtré dans les muscles. Au-dessus de ce sillon on trouve, à deux travers de doigts plus haut, une seconde empreinte plus superficielle. Le larynx, à sa face interne, est parsemé de petites ecchymoses ponctuées, et renferme un peu d’écume sanguinolente. Les poumons, très-peu engoués, n’offrent pas la moindre ecchymose sous-pleurale, mais seulement un peu d'emphysème. Le cœur est plein de sang tout à fait fluide. Des ecchymoses existent en outre sur les deux mains et sur le sein droit. L’estomac contient un liquide grisâtre, qui parait être du bouillon. La veuve G... a reçu sur la tête un très-grand nombre de coups qui n’étaient pas de nature à entraîner la mort, mais qui ont dû amener un étourdissement et une perte de connaissance. Ces coups ont pu être portés simplement avec les poings. La plaie qui existe à l’occiput peut être le résultat de la chute. Il existait en outre sur les mains des contusions qui attestent une résistance de la part de la victime. La mort est le résultat de la strangulation opérée à l’aide d'un lien fortement serré autour du cou.

Obs. VIII. — Strangulation à l'aide d'une corde ; coups sur la tête; incendie tenté pour faire disparaître les traces du meurtre. — Le 12 janvier 1858, la veuve du célèbre peintre Garneray fut trouvée morte dans son lit, où le feu avait été mis, et dont le bois et les plumes avaient brûlé lentement. Elle était très-fortement constituée et bien conservée pour son âge.

La première chose qui frappe à la vue du cadavre, cesl l’état des membres inférieurs, du ventre, de la poitrine et de l’extrémité de la main droite, qui ont subi une combustion lente et qui présentent, ou-

OBSERVATIONS. 205

tre une coloration noire due à la carbonisation de la peau, une véritable coclion de la chair musculaire.

Une corde formant nœud coulant entoure le cou sans le serrer. La tête, considérablement augmentée, présente, au niveau de la tempe .gauche, un gonflement très-étendu, avec fluctuation formée par un épanchement énorme de sang coagulé qui occupe toute la région temporale, la joue, les paupières et l’oreille du même côté. Il n’y a ni plaie, ni excoriation à l’intérieur ; les os ne sont pas fracturés, mais profondément enfoncés. Du côté opposé, un coup semblable a amené au-dessous de la tempe droite, dans la région maxillaire, un épanchement de sang non moins considérable. La face est violacée et la lan- . gue proéminente entre les arcades dentaires. Le cerveau est sain. La corde n’a laissé sur le cou qu’une empreinte très-superficielle, marquée seulement à droite par une légère rougeur de la peau et à gauche par plusieurs excoriations linéaires superposées les unes aux autres, et dues au frottement de la corde sur le tégument. Les muscles sous-jacents sont le siège d’une infiltration assez étendue de sang coagulé. Audevant de la poitrine, et au-dessus des parties noircies par la fumée, on remarque plusieurs taches ecchymotiques ponctuées résultant de la strangulation, et, de plus, quatre ecchymoses plus larges et plus profondes, situées au-dessous des seins et sous la clavicule, et manifestement dues à une forte pression exercée sur ces parties. Une écume sanguinolente tapisse l’intérieur de la trachée. Les poumons sont congestionnés ; le cœur renferme un peu de sang fluide ; l’estomac est complètement vide.

De ces différents faits ressortent les conclusions suivantes :

1° La dame G... a été frappée à la tête de deux coups portés trésviolemment avec un instrument contondant à large surface; 2° ces blessures ont dû déterminer une commotion profonde et une perte de connaissance, mais n’ont pas amené la mort; 5° celle-ci est le résultat de la strangulation opérée à l’aide d’une corde serrée autour du cou par un nœud coulant, pendant qu’une forte pression était exercée sur la poitrine ; 4° le corps ne porte pas de traces de résistance active de la part de la victime; 5° la mort a eu lieu longtemps après le dernier repas; G0 la dame G... était déjà privée de vie lorsque son cadavre a subi l’action du feu et un commencement de combustion lente.

Obs. IX et X. — double assassinai. Strangulation; suffocation et coups portés sur la tête. — Le 1er janvier 1851, deux vieilles demoiselles lurent assassinées par Lafourcade. L’une d’elles survécut à une double tentative de strangulation et de suffocation.

■* A* Le cadavre de la demoiselle Lebel présente deux plaies con-

DE LA STRANGULATION

tuses a la tète. La face, couverte de sang, est déformée par une fracture double de la mâchoire. Aulour de la bouche et des narines, il existe de nombreuses et profondes excoriations ayant la forme d'e'nipreinfes d ongles. Des marques de contraction violente s’observent au cou. Le 5 janvier, je procédai à l’autopsie du cadavre. Mademoiselle L... était de petite taille, septuagénaire, peu robuste. La plaie du sommet de la tête va à Los; la table externe est le siège d’une fracture, avec perte de substance lenticulaire correspondant au centre de la plaie, et autour de laquelle rayonnent plusieurs fêlures. Il n’y a pas de fracture profonde, pas d'épanchement dans le cerveau. A la face, la lèvre inférieure est profondément ecchymosée. Un vaste épanchement au niveau d’une double fracture du maxillaire sur la ligne médiane et à 1 angle gauche. L intérieur des cavités buccale et pharyngienne est éraillé et ecchymosé; plusieurs dents ont été brisées par 'un bâillon violemment enfoncé dans la boucbe.

Au-devant du cou, des excoriations et ecchymoses multipliées attestent les efforts de strangulation : les parois de la poitrine sont infiltrées de sang au niveau d’une fracture de la clavicule droite et de la 8e côte. Les poumons engoués présentent plusieurs ecchymoses souspleurales; du sang liquide se trouve dans les cavités du cœur. L’estomac est vide. Des ecchymoses sont disséminées sur les membres et le tronc.

1° La mort de la demoiselle L... est le résultat de la strangulation et de la suffocation produites par l’occlusion des voies aériennes; 2° d’autres blessures, qui pouvaient également être morbides, existaient à la tête et à la poitrine, où l’on ne comptait pas moins de cinq fractures et de nombreuses contusions ; 5° ces différentes blessures ont été faites par des coups de pied, et doivent être attribuées au choc de l’angle du talon de la chaussure plutôt qu’à un instrument contondant ; 4° la mort a eu lieu plus de trois heures après le dernier repas. Elle a dû être rapide et suivre presque immédiatement le crime.

B. — La demoiselle Bibaut, à notre première visite, est dans une grande émotion, en proie à la fièvre, la voix brisée, la tête enveloppée d’un appareil; la conjonctive ecchymosée, la face contuse, la bouche écorchée, le cou portant les traces de strangulation. Amdevant de la poitrine, une très-large ecchymose s'étend sous forme de traînée le long du sternum. En arrière, une ecchymose semblable existe au milieu du dos. Une paralysie complète du mouvement occupe les membres inférieurs, sans anesthésie, sans paralysie de la vessie et du rectum.

A notre seconde visite, le 5 janvier, nous constatons une diminution de la fièvre et de l’agitation nerveuse ; douleur de tête encore très-vive; la paralysie à peine diminuée. L'appareil étant enlevé, on trouve des

OBSERVATIONS

plaies contuses sur le côté gauche du crâne : l’une exactement triangulaire, large de 2 centimètres, pénètre jusqu’aux os; la seconde, à bords irréguliers, a la même dimension.

l°La demoiselle R... porte à la tête, à la face, au cou et à la poitrine, des plaies et des contusions très-profondes provenant de coups portés avec les pieds et notamment avec l’angle du talon ; 2° les coups portés sur la tête ont dû amener une perte de connaissance complète et prolongée, ainsi qu’une perte de sang assez abondante, des traces de strangulation très-évidente ; 5° la paralysie de mademoiselle R... peut-être attribuée soit aux coups directement portés sur la région vertébrale, soit à la position forcée du corps étendu à terre longtemps; 4° malgré l’amélioration légère, l’état doit être considéré comme très-grave. Les plaies peuvent se compliquer d'inflammation cl d'accidents cérébraux de nature à mettre la vie en danger; et d’un autre côté, la paralysie peut persister pendant un temps plus ou moins long, peut-être même à l’état d’infirmité incurable. Dans tous les cas, l’incapacité de travail dépassera de beaucoup vingt jours.

Obs. XI. — Strangulation à l'aide des mains avec tentative de suffocation. Question d'identité. — Dans la nuit du 24 au 25 novembre 1858, une fille publique du plus bas-étage périt victime d’un assassinat dont fut accusé un maréchal ferrant. Chargé de l’autopsie de la victime et de la visite de l’inculpé , j’eus à répondre à quelques questions spéciales qu’il est bon de faire connaître, et je constatai tous les signes les plus tranchés d’une strangulation opérée à l’aide des mains et compliquée d'une tentative de suffocation. Je cite textuellement les questions formulées, avec sa sagacité ordinaire, par M. le juge d’instruction Rohault de Fleury dans son ordonnance :

« 1° Si la mort est due à la strangulation ou à toute autre cause ; 2° Si la pression des mains a laissé des traces; 5° Si la mort a pu remontera onze heures du soir, étant donné que la victime a fait son dernier repas à huit heures environ; 4° S'il existe sur la peau du cou des souillures noires comme auraient pu en imprimer les mains d’un ouvrier forgeron ; 5° Si des souillures semblables peuvent se voir sur les vêtements que portait la victime au moment du crime. »

Le cadavre de la fille A. est celui d’une femme qui louchait déjà à la vieillesse et que l’âge et la débauche ont flétri. Il existait sur les deux avant-bras et sur l’une des cuisses des tatouages consistant en noms d’hommes, en devises d’amour et en attributs militaires. — La face est livide et marbrée de teintes violacées; les yeux injectés de sang. Des narines et de la bouche s’écoule un liquide écumeux et sanguinolent. Les deux lèvres présentent à leur face interne et sur leur bord libre des traces de déchirures et des ecchymoses qui résultent mani-

DE IA STRANGULATION

lestement de ce que les lèvres ont été appliquées fortement contre les dents serrées. La langue est projetée en avant et fixée derrière les arcades dentaires.

Au bas de la joue gauche et sur le bord de la mâchoire inférieure, on voit une très-large ecchymose avec infiltration de sang coagulé dans le tissu cellulaire de cette partie de la joue. Vers le milieu de cette tache ecchymotique, on distingue une empreinte plus foncée qui atteste en ce point une pression plus forte exercée par l’extrémité d’un doigt.

Au cou, sur le côté gauche du larynx, il existe à l’extrémité quatre excavations dont la forme, les dimensions et la disposition régulière correspondent à l’empreinte des ongles. A droite, on en trouve une semblable. Plus profondément, dans l'épaisseur du tissu cellulaire sous-cutané et des muscks, on voit du sang infiltré et coagulé. Le corps thyroïde est volumineux et d’une couleur foncée presque lie de vin. La face interne du larynx et de la trachée est tapissée par une grande quantité d’écume sanguinolente très-fine.

Au-devant de la poitrine, au-dessus du sein gauche, on découvre encore deux ecchymoses sous forme d’empreintes digitales. Les poumons sont volumineux, très-fortement congestionnés et commj splénisés par place, offrant à leur surface un grand nombre de plaques emphysémateuses formées par la réunion d’une foule de vésicules pulmonaires rompues qui ont l’aspect de taches blanches, et comme de pellicules disséminées irrégulièrement sous la plèvre. — Le cœur renferme une assez grande quantité de sang noir tout à fait fluide. Les téguments et les os du crâne sont intacts. Le cerveau est médiocrement congestionné et n’exhale pas d’odeur alcoolique. L’estomac contient seulement quelques débris d'aliments presque complètement digérés, parmi lesquels on reconnaît des pellicules de haricots.

Sur le poignet droit il existe deux coups d’ongle et quatre longues égratignures toutes récentes.

Du côté des organes sexuels, examinés avec beaucoup de soin, nous notons seulement une affection grave et ancienne des deux ovaires. Mais ni dans le vagin ni dans la matrice, nous ne trouvons de trace de liqueur spermatique, et d’autre matière que celle d’un flux leucorrhéique peu abondant. L’anus très-élargi, comme cela arrive après la mort, ne peut fournir aucun indice qui mérite d'être noté.

Je néglige les détails qui se rapportent à l’examen de l’inculpé et je consigne seulement ici les conclusions de mon rapport :

1° La fille A... est morte étranglée.

2° La strangulation a été opérée à l’aide d’une des mains fortement serrée autour du cou, tandis que l’autre comprimait et fermait violemment la bouche.

OBSERVATIONS

5° La mort a eu lieu trois heures environ après le dernier repas, c’est-à-dire vers onze heures du soir, la fille A... ayant soupé à huit heures.

4° Il n’existe pas sur la peau du cou de souillures que l’on puisse attribuer au contact d’une main noircie par le travail de la forge ; mais il importe de faire remarquer que la coloration noire qui se produit dans ces conditions est formée principalement par l’incrustation de parcelles de fer dans l’épiderme, et ne peut par conséquent se communiquer par le simple contact aux parties ou aux objets que toucherait la main d'un ouvrier forgeron.

5° L’inculpé présente à la main gauche, au milieu de blessures diverses, dues à son travail habituel, deux coups d’ongles récents qui peuvent être attribués à une rixe qui ne remonterait pas au delà de quarante-huit heures, ou à la résistance que lui aurait opposée une personne qu’il aurait maltraitée.

G0 D'un autre côté, on trouve sur la main droite de la fdle A... des traces d’égratignures et des coups d’ongles qui indiquent de sa part une certaine tentative de résistance aux violences homicides dont elle a péri victime. Rien n’indique qu’elle fût ivre.

Obs. XII. — Infanticide par strangulation. — Le 10 mai 1853, j’ai fait à la Morgue l’autopsie de l’enfant de la fille Carré, accouchée le 2 mai à l’hôpital Saint-Louis.

Cette enfant, du sexe féminin, vigoureux, né à terme depuis sept jours, présente une cicatrice ombilicale parfaitement et complètement formée. Un sillon large d’un doigt et demi, et très-profond, tourne transversalement autour du cou. Les bords sont violets ; la partie inférieure de la face est très-violacée. 11 n’y a pas d’ecchymose dans le tissu cellulaire sous-jacent. Le larynx et les bronches contiennent une écume rosée très-fine et très-abondante. Les poumons sont gorgés de sang ; des ecchymoses larges et nombreuses sont disséminées à leur surface; les cavités droites sont pleines de sang fluide. L’estomac est rempli de lait récemment ingéré.

Cet enfant, né à terme, bien conformé, a vécu huit jours ; sa mort est le résultat de la strangulation opérée à l’aide d’un lien fortement serré autour du cou.

Obs. XIII. — Infanticide par strangulation. — Le 28 avril 1854, j’ai procédé à l’autopsie d'un enfant nouveau-né trouvé sur la voie publique, sans lien autour du cou, à terme, viable, vigoureux, pesant 2k, 500. Le cordon a été rompu et non lié.

La région temporale droite présente une infiltration de sang trèsépais, coagulé, qui s’étend jusque sur le côté du cou. Des ecchymoses Tardieu. — Pendaison. 14

DE IA STRANGULATION

sous-cutanées existent en outre au front. De chaque côté du cou, audevant de la poitrine, et sur les épaules, on remarque un grand nombre d’ecchymoses et d’excoriations. Deux très-larges répondent à la forme de l’extrémité des doigts d’un adulte de chaque côlé du cou. La peau y est excoriée, et une profonde infiltration de sang coagulé s’est laite dans les muscles sous-jacents. La docimasie pulmonaire prouve d’une manière non douteuse la respiration. Les poumons volumineux, d’un rose très-pâle, sans le moindre engouement, présentent quelques ecchymoses sous-pleurales, très-petites et rares vers les bords. Quelques-unes sont poi ntillées et réunies en groupe, de manière à former une plaque uniforme. Le cœur est rempli de sang fluide; l’estomac contient des mucosités teintes de sang.

Cet enfant, lié à terme, a vécu et respiré. La mort est le résultat de la strangulation opérée non à l’aide d’un lien, mais avec les mains, qui ont en même temps exercé des violences très-graves sur la tête et la poitrine, ainsi que de chaque côté du cou.

Obs. MV. — Infanticide par strangulation. — J’ai procédé, le 16 mai 1856, à l’autopsie de l’enfant nouveau-né issu de la femme Bourienne. L’enfant, du sexe masculin, pèse 1\ 50, ne présente pas de point osseux dans les cartilages du fémur. Le corps exhale une odeur fécale. Le cordon a été rompu et non lié, à 15 centimètres de son insertion abdominale.

, Sur la face, le tronc, la poitrine, le ventre, vingt longues incisions de profondeur variable, blafardes, sans infiltration sanguine, évidemment postérieures à la mort. Au cou, des excoriations en forme de coups d’ongles et des ecchymoses irrégulières sont disséminées autour du larynx. Sous le cuir chevelu , du sang coagulé forme plusieurs épanchements circonscrits; les poumons, volumineux, sont rosés, crépitants ; ils sont le siège d’un emphysème superficiel presque général, sans ecchymose sous-pleurale; du sang fluide remplit le cœur. Du liquide de la l'osée d’aisances a pénétré dans le larynx ; l’estomac est vide.

L’enfant, né trois ou quatre semaines avant terme, est né viable et bien conformé, a vécu et respiré. Sa mort est le résultat de la strangulation. Sur le cadavre, de nombreuses et profondes incisions et des mutilations incomplètes ont été opérées par un instrument non tranchant. Le corps a été jeté dans une fosse après la mort.

Obs. XV. — Infanticide par strangulation. — Le 26 février 1857, j’ai procédé à l’autopsie de l’enfant de la fille Pegny.

La putréfaction était assez avancée. La cicatrice ombilicale parfais leinent formée ; un point osseux, large de 7 millimètres, existe dans

OBSERVATIONS

les cartilages épiphysaires du fémur. A droite et en arriére du crâne, un vaste épanchement de sang coagulé s’étend jusqu'à l’oreille et à la joue; à gauche, on voit une ecchymose semblable à l’oreille et au cou, il n'y a pas de fracture des os. Le pariétal droit est enfoncé. Au cou, l’on remarque un sillon large de 8 à 9 millimètres, transversal, au niveau duquel la peau est parcheminée, et les muscles infiltrés de sang. Le larynx renferme de l’écume fine et rosée. Les poumons, d’une couleur rosée, n’oflrent pas de taches sous-pleurales et seulement quelques vésicules superficielles rompues. Le cœur est plein de sang en partie coagulé; l'estomac est vide.

En résumé, les violences graves à la tête et à la face résultent d’une forte pression exercée sur ces parties et faites manifestement pendant la vie. La mort a été opérée par strangulation à l'aide d’un lien fortement serré autour du cou.

Obs. XVI. — Infanticide par strangulation; question médico-légale importante relative au mode de strangulation. — L’affaire que je vais rapporter a donné lieu à une question soulevée par les allégations de l’accusé principal et qui offre un très-grand intérêt dans l’histoire de la strangulation. Les termes de la commission qui nous fut donnée par M. le juge d'instruction, en font connaître l’objet et la portée: nous étions invité à nous livrer à de nouvelles investigations dans le but de constater « si l’asphyxie par compression du col qui, ainsi qu’il appert de notre rapport d’autopsie en date du 13 avril 1847, a occasionné la mort de l’enfant nouveau-né des époux Delachat, a pu être l’œuvre de la femme Delachat au moment où elle tirait son enfa?it pour hâter sa délivrance et ce, sans intention coupable ne sachant, comme elle le dit, ce qu’elle faisait. »

Il résulte des allégations de l’accusée « qu’au moment de son accouchement et l’enfant étant au passage, la femme Delachat aurait voulu le tirer pour hâter sa délivrance et lui aurait fait sans le savoir du mal à la figure, et que la mort de l’enfant serait le résultat involontaire de ces tractions faites sans intention coupable. »

Nous devons rechercher si les désordres matériels que nous avons constatés en procédant à l’autopsie du cadavre de l’enfant des inculpés peuvent être expliqués par les allégations de la femme Delachat, ou si au contraire la fausseté de ces déclarations ne ressort pas manifestement du caractère et de la nature des lésions observées.

Or, s’il n’est pas complètement impossible que, dans les derniers instants du travail de l’accouchement, la femme Delachat ait cherché à saisir la tête de l’enfant au passage dans le but de hâter sa délivrance, et quelle ait ainsi, sans le vouloir, froissé ou même excorié légèrement la face de son enfant; il est cependant difficile d’admettre que

DK LA STRANGULATION.

dans la position d’une femme qui accouche et dont le ventre considérablement développé gène les mouvements, elle ait pu atteindre les parties génitales et saisir la tête de l’enfant; qu’elle l’ait fait en outre avec assez de force pour déterminer sur le visage des excoriations dont le nombre s’élève à sept.

Mais le doute n’est plus possible, pour les lésions étendues et tout à fait caractéristiques qui existent au col. — En effet rappelons que derrière l’angle de la mâchoire du côté droit nous avons constaté : « 1° deux excoriations parallèles longues de 15 millimètres, profondes, commençant en haut par une extrémité effilée se dirigeant assez obliquement d'arrière en avant et de haut en bas et se terminant par un bourrelet large et saillant; 2° plus en dehors et en haut trois petites excoriations dont deux ont une forme demi-circulaire, à convexité supérieure; 5° deux autres écorchures tout à fait sur les côtés du col ; 4° en avant et à gauche froissement considérable de la peau avec excoriations et ecchymoses. »

Ainsi non-seulement les lésions occupent circulairement tout le tour du col et sont à la fois nombreuses et très-profondes, ce que l'on ne peut comprendre dans l’hypotbèse alléguée par la femme de Delacliat ; mais de plus la direction des excoriations contredit d’une manière formelle ses déclarations. L’enfant se présentant au passage la tête en bas, la trace de tractions exercées sur le col pour amener le corps hors de la vulve, devrait être dirigée du cou vers la tête, c’està-dire(en replaçant l’enfant dans sa position naturelle) de bas en haut. C’est précisément le contraire qui a lieu. Les excoriations commencent en haut par une extrémité effilée, et vont en s’élargissant et en creusant la peau de plus en plus de manière à former en avant et en bas un bourrelet saillant. 11 est impossible de considérer cette déchirure plus profonde comme le point de départ de l’excoriation, car il était facile de voir sur le cadavre le sens dans lequel étaient refoulés les tissus, et de constater que la déchirure s’arrêtait en bas d’une manière nette et tranchée, Enfin si ces caractères manquaient, il suffirait de faire remarquer la trace parfaitement distincte des ongles, dont la convexité tournée en haut indique de la façon la plus évidente que le col a été saisi de haut en bas et non de bas en haut.

Nous ajouterons encore que l’état des poumons et de l’estomac constaté par l’autopsie, et qui nous a permis d’établir que l’enfant avait vécu et respiré assez longtemps, ne permet pas davantage d’admettre que la strangulation ait eu lieu au moment où l’enfant était au passage.

En résumé, nous concluons que les lésions qui existaient au col et qui ont occasionné la mort de l’enfant nouveau-né des époux Delachat ne peuvent être le résultat des manœuvres exercées par la femme au moment où elle tirait son enfant pour hâter sa délivrance.

OBSERVATIONS

Obs. XVil. — Strangulation opérée à l'aide d’un lien, à la suite d'un viol. — Le 5 juin 1852, je fus appelé à pratiquer l’autopsie de la lille Joséphine Pernot, femme de petite taille et de force moyenne. Sur les jambes, les genoux, les hanches et les bras, on voit des excoriations blafardes, sans infiltration sanguine, et manifestement produites par la traction du cadavre sur le sol. Les mains, imprégnées de sang, ne portent aucune trace de lutte ou de résistance. La seule lésion récente qui existe sur les membres est une ecchymose large, mais peu profonde au-dessous de la jambe gauche, et paraissant provenir d’un coup de pied. Les téguments et les os du crâne sont intacts; la substance cérébrale est saine. Au-devant et sur les côtés du cou, on voit très-distinctement l’empreinte d'un lien fortement serré. La peau, surtout vers la partie latérale droite, est parcheminée et excoriée; le tissu cellulaire infiltré de sang; le larynx, la trachée et les bronches sont remplies d'une écume très-fine et très-abondante, de couleur rosée, qui s’étend jusque dans les bronches. Les poumons sont fortement congestionnés ; le cœur, revenu sur lui-même, contient du sang liquide. Les viscères abdominaux sont sains; l’estomac, presque vide, renferme seulement un demi-verre d’un liquide couleur café qui n’exhale pas d’odeur alcoolique bien caractérisée.

Les organes sexuels n’offrent rien de particulier à l’extérieur; la matrice, sans produit de conception, n’offre pas de trace de grossesse; au fond du vagin on découvre une humeur épaissie dans laquelle il est facile de reconnaître les caractères de la liqueur spermatique. L’anus, dont la déformation et l’élargissement peuvent être le résultat du relâchement que la mort amène dans tous les sphincters, offre cependant à son pourtour une érosion et une coloration d’un rouge vif qui paraissent tenir moins à des habitudes contre nature qu’à des violences récentes exercées sur ces parties.

1° La fille J. P... est morte étranglée par un lien fortement serré autour du cou ; 2° 11 n'existe sur le corps, à l’exception d’une contusion récente et peu profonde au-devant de la jambe, aucune trace de violences exercées pendant la vie, aucune lésion qui puisse indiquer qu’il y ait eu lutte ou résistance de la part de la victime ; 5° Le cadavre porte de nombreuses marques dues à la traction du corps privé de vie sur le sol; 4° 11 est impossible de déterminer d’une manière précise si le meurtre a été précédé d’une orgie et d’un attentat sur la personne de la victime ; mais on peut affirmer, d’une part, que la mort a eu lieu plus de quatre heures après le dernier repas, et qu’il n’existait pas chez la fille P... de signes d’ivresse, et que, d’une autre part, la présence du sperme dans les parties sexuelles et les désordres du côté de l’anus indiquent des actes qui, quoique récents, peuvent être de plusieurs heures antérieurs à la mort,

DE IA STRANGULATION

Obs. XVIII el XIX. — Assassinat par strangulation àla suite d'un viol. — J’ai cilé ailleurs (1) deux cas dans lesquels un meurtre par strangulation est venu mettre fin à des attentats à la pudeur et à des viols consommés.

Dans l'un il s’agissait d’une femme septuagénaire chez laquelle je constatai au cou des ecchymoses profondes de chaque côté du larynx; une injection et une exhalation de sang dans les voies aériennes. Le cœur contenait du sang tout à fait fluide. On trouvait’dans les méninges une infiltration de sérosité, mais pas d’apoplexie.

L’autre fait était relatif à une jeune fille de treize ans, dont le cadavre retiré de la rivière portait les traces des plus atroces violences et notamment les signes les plus évidents de strangulation. La région du cou était le siège d’une congestion sanguine considérable. Une infiltration de sang coagulé existait de chaque côté du larynx ; la putréfaction et le séjour du corps dans l’eau obscurcissaient les traces de strangulation que l'on aurait pu trouver sur les téguments et dans l’intérieur du larynx et de la trachée, ainsi que dans le cœur qui était complètement vide et dans les poumons qui étaient gorgés de sang surtout à la partie postérieure.

Ods. XX, XXI et XXII. — Assassinat par strangulation commis sur des pédérastes. — Je reproduirai seulement ici les détails relatifs à la mort violente par strangulation de deux des pédérastes dont j’ai cité l’histoire dans une autre étude (2).

Chez le premier, outre les traces de coups portés sur la tète, on voyait autour du cou un sillon étroit, dirigé transversalement, inégalement profond, avec ecchymose en avant et peau parcheminée sur les côtés. Les poumons congestionnés présentaient à leur surface quelques vésicules rompus.

Chez le second, le cou était le siège des plus graves désordres. De chaque côté du larynx on voyait de profondes excoriations symétriquement placées et reproduisant exactement la forme d'ongles enfoncés dans les chairs, et qui ont en deux points enlevé des portions de peau. Tous les muscles de cette région sont infiltrés d’une énorme quantité de sang coagulé. Le larynx lui-même est enveloppé d'une couche de sang purulente. A l'intérieur du larynx et de la trachée, on trouve également du sang coagulé, à la surface de la membrane muqueuse. Les parois de la poitrine sont marbrées d'une foule de petites taches noires formées par du sang coagulé dans l'épaisseur de la peau et des muscles pectoraux. Des taches ponctuées semblables existent

(1) Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs, obs. XLIVetXLV, p. ICI et 102, 5e édit. Paris, 1867.

(2) Ibid., p. 245.

OBSERVATIONS

aussi à la face. Les poumons sont fortement congestionnés sans ecchymoses sous-pleurales. Le cœur est distendu par du sang à demi-coagulé. L'étendue et la profondeur de ces désordres attestaient la force du meurtrier et la violence avec laquelle la victime avait été surprise et avait eu le cou serré.

Un troisième fait de même nature s’est présenté tout récemment. Au mois de mars 1869, un marchand de vin de Montmartre, du nom de Malassigné, a été assassiné par une bande de mauvais sujets qu’il avait coutume d’attirer chez lui et d’entraîner dans des scènes de débauche. Ils le laissèrent mort et dévalisèrent la maison. Le cadavre portait des traces d’ongles tout autour du cou et de nombreuses contusions à l’œil, aux oreilles, aux mains, aux membres inférieurs. Les poumons était le siège de nombreux foyers apoplectiques, le sang était fluide. Les tissus exhalaient une forte odeur alcoolique. La conformation du pénis aminci et effilé à son extrémité et de l’anus profondément infundibuliforme, ne laissait pas de doute sur les habitudes contre nature de la victime.

Obs. XXIII. — Assassinat commis sur un pédéraste par fracture du crâne; cadavre enfermé dans une malle; lien appliqué autour du cou après la mort. — Je ne cite le fait suivant que pour donner un exemple des effets produits par un lien appliqué après la mort, et pouvant simuler la strangulation.

Le 50 janvier 1851, le cadavre du sieur P... ayant été trouvé enfermé dans une malle, envoyée à Chàteauroux, nous fûmes chargés, M. Devergie et moi, de procéder aux recherches médico-légales qu’exigeait la découverte de ce crime.

Le cadavre entier est plié sur lui-même, la tête au fond, dans un des angles, les jambes et les cuisses fléchies. Une forte ficelle tournée autour du cou, et passant derrière le dos, se rattache à la cuisse. Le corps est incomplètement vêtu, les jambes et les pieds nus. La putréfaction est avancée à la tête et sur la poitrine. Toute la surface du corps est blafarde et présente, surtout aux mains et aux pieds, un plissement de l'épiderme résultant de l'immersion dans l’eau ou d’un contact humide prolongé.

La tète est fracassée, le temporal droit enfoncé. Un trou de 7 centimètres de diamètre laisse à nu le cerveau broyé et mélangé de sang coagulé. De ce trou jusqu’à l’autre côté, le crâne est brisé et séparé par une fracture transversale sur le côté gauche. Il existe deux plaiçs conluses. A la face on trouve une fracture de Los zygomatique droit et une infiltration sanguine considérable. Autour du cou est un sillon formé par la corde. La peau est parcheminée sans ecchymoses. Une contusion très-profonde existe à l’épaule gauche en arrière et au coude

DE LA STRANGULATION

du même côté. Le gland très-allongé est remarquablement effilé et mince. Anus assez dilaté, mais sans infundibulum bien marqué. On constate les signes d’une blennorrhagie aiguë compliquée d’une orchite. La mort est le résultat d'une fracture du crâne, opérée à l’aide d’un instrument contondant très -lourd et très-arrondi. La strangulation n’a eu lieu qu’après la mort. 11 existait des traces d'habitudes de pédérastie caractérisées par la conformation du pénis.

Ocs. XXIV. — Tentative d'assassinat par strangulation ; coups portés sur la tête. — Un des exemples les plus intéressants et les plus instructifs de tentative de strangulation nous a été offert par l’assassinat dont a été victime une vieille servante frappée le 18 juin 1840 par G. Thomas.

La fille F. Méline, âgée de soixante-quatre ans, est de très-petite taille ; elle est au lit, mais elle en sort avec facilité, et, quoique sa démarche soit encore peu assurée, elle peut sans trop de peine aller d’une chambre à une autre. Son visage est défiguré par de nombreuses blessures qu’elle a reçues et notamment par l’occlusion et le gonflement de la paupière du côté gauche; et sur le cuir chevelu, complètement rasé, on voit les traces de coups violents. Du reste son intelligence est parfaitement conservée ; sa mémoire est intacte et a gardé le souvenir de toutes les circonstances du crime dont elle a été victime. La parole est libre, tous les mouvements des membres sont faciles et la sensibilité n’est nulle part altérée.

En examinant avec soin toute la surface du corps, nous constatons l'existence de plus de vingt blessures, dont suit l’énumération.

Sur la tête. — 1° Dans la région occipitale, une plaie transversale de 5 centimètres d’étendue, presque complètement cicatrisée, présentant une saillie assez marquée, formée par un lambeau supérieur. 2° Au niveau du sinciput, tout à fait à la parLie supérieure du crâne, une cicatrice récente et croûteuse de 2 centimètres. 5° Parallèlement à la précédente et à une très-petite distance, un peu en avant et à gauche, une plaie semblable de 2 centimètres. 4° A la partie supérieure du pariétal gauche, une longue cicatrice dirigée presque transversalement d’arrière en avant, de 5 centimètres d’étendue. 5° Au niveau de la suture bipariétale, une plaie de 4 centimètres qui la divise perpendiculairement. 6° À la partie supérieure et au milieu du front, une plaie semblable de 2 centimètres seulement. 7° Au niveau de la bosse frontale, du côté droit, une plaie obliquement dirigée de haut en bas et de dedans en dehors, jusqu’à la partie moyenne des sourcils, n'ayant pas moins de 7 centimètres d’étendue, et présentant une induration profonde du tissu cellulaire sous-cutané. Toutes ces plaies sont actuellement cicatrisées et recouvertes d’une croûte peu épaisse, mais assez

OBSERVATIONS

large pour montrer que la division des téguments a été profonde et les lèvres de la plaie plus ou moins contuses. 8Ü A la partie supérieure de la région temporale du côté gauche existe encore une plaie horizontale longue de 5 centimètres. La cicatrice en est régulière, mais on sent dans ce point, uue petite tumeur arrondie, ayant la dureté de la substance osseuse et sur laquelle on ne peut presser un peu fortement sans déterminer de très-vives douleurs. C’est au niveau de cette plaie que les médecins appelés immédiatement après l’accident ont constaté, comme nous l’avons vérifié nous-même, dans une première visite laite le jour et le lendemain du crime, la perforation des os du crâne et l’existence d’un trou irrégulièrement triangulaire de 4 à G millimètres d’étendue à travers lequel un stylet pouvait pénétrer jusqu’aux membranes d’enveloppes du cerveau. 9° Un peu au-dessous de cette plaie, en avant et au-dessus de l’oreille gauche, il en existe une autre beaucoup moins profonde et longue seulement de \ centimètre. 10° L’oreille elle-même de ce côté présente une déchirure de l'antitragus, large de 5 centimètres et non encore cicatrisée. Celte petite plaie est encore extrêmement douloureuse.

A la face. — 11° Au niveau de l’angle externe de l’œil gauche, on voit une cicatrice très-sinueuse, profonde, longue de 5 centimètres, dirigée en bas et en arrière et résultant d’une plaie contuse qui a déchiré les parties molles et pénétré dans l’orbite. 12° L’œil gauche est complètement fermé; les paupières sont tuméfiées et infiltrées d’une sérosité sanguinolente qui leur communique une coloration rouge violacé, en les écartant, on découvre le globe de l’œil revenu sur luimême, la conjonctive rouge et boursouflée, et, au fond de l’orbite, la cornée terne et opaque qui surmonte une espèce de tubercule fongueux, formé par les débris du globe oculaire. 15° La joue du même côté est sillonnée par une profonde cicatrice de 6 centimètres de long, qui s'étend de la branche de la mâchoire inférieure jusqu’à la commissure des lèvres, et comprend toute l’épaisseur de la joue à travers laquelle la plaie a pénétré dans la cavité buccale. Un petit point fistuleux interrompt la cicatrice. 14° Immédiatement au-dessus de cette plaie on en trouve une autre plus petite, longue seulement de 1 centimètre, mais également pénétrante. 15° Du côté opposé, la joue droite est divisée du haut en bas, depuis l’angle externe de l’œil jusqu’à la lèvre, par une large plaie, longue de 5 centimètres et pénétrant jusqu’au fond de l’arcade zygomatique à 4 centimètres de profondeur. La paroi buccale a été traversée comme de l’autre côté, mais de plus une collection de matière purulente, s'étant formée au fond de la plaie, a rompu la cicatrice. 11 en résulte, aujourd’hui, une vaste solution de continuité béante, mais ne paraissant pas communiquer avec le sinus maxillaire ni avec la bouche. Le bord inférieur de l’os malaire est dé-

218 DE LA STRANGULATION

nudé et la plaie ne pourra se lermer complètement qu’après l’exfolial ion d’une portion d’os nécrosé. 1G° L’intérieur de la bouche n’est actuellement le siège d’aucune lésion. La langue recouverte d’un enduit assez épais est intacte. Mais les quatre seules dents qui restaient deux à droite et deux à gauche, ont été brisées. 17° En différents points de la face, et notamment de chaque côté des tempes et vers la mâchoire, on remarque une teinte jaune verdâtre, dernière trace de nombreuses et larges ecchymoses diffuses, aujourd’hui en voie de résolution.

Au col. — 18° Dans la région sous-maxillaire, au-dessus du larynx, nous constatons un gonflement diffus, avec coloration légèrement ecchymotique de la peau. Cette tuméfaction, qui a été beaucoup plus considérable qu’elle ne l’est actuellement et qui est devenu le siège d'une inflammation assez vive, s’est accompagnée dès le principe d’une gène très-grande de la déglutition, accident qui n’est pas encore complètement dissipé. Il n’existe d’ailleurs ni plaie ni excoriation du col.

Sur le tronc. — 19° A la partie antérieure de la poitrine, et notamment au-dessous de la clavicule droite, on retrouve les traces d’une violente contusion avec ecchymose, sans plaies ni lésion des parois osseuses. 20° Dans la région de l’hypochondre droit, les mêmes signes d’une très-violente contusion existent, et, dans ce point, comme à la partie supérieure de la poitrine, des douleurs sourdes, mais persistantes et parfois très-vives, se font encore sentir. 21° En arrière, les régions lombaire et sacrée sont le siège d’une large et profonde ecchymose, avec légère excoriation de la peau, probablement produite par la chute du corps.

Sur les membres. — 22° A l’avant-bras gauche sur le bord cubital, vers la réunion du tiers inférieur et des deux tiers supérieurs, existe la cicatrice profondément indurée d’une plaie oblique de 5 centimètres d’étendue. 25° Près de cette dernière plaie s’en trouve une autre tout à fait superficielle et moins considérable. Toutes deux ont atteint le bras, au moment où il était porté en avant demi-fléchi et dans la pronation, pour parer les coups qui pleuraient sur la tète et sur le visage. 24° Enfin les deux poignets et les deux mains sont couvert d’ecchymoses provenant de contusions très-nombreuses, dont le siège est l’indice certain de la résistance qu’a opposée la victime et de la lutte violente qu’elle a soutenue. Aucune autre lésion n’existe soit à l’exlérieur soit à l’intérieur du corps.

Conclusion. — 1° La fille F. M... porte sur le corps vingt-quatre blessures, dont dix-sept à la tête et sur la face. 2° Ces blessures consistent en contusions violentes, déchirures et plaies confuses, faites avec un instrument contondant et tranchant, analogue au sécateur,

OBSERVATIONS

i qui nous est représenté, et pouvant remonter au 18 juin dernier, i 5° La 1111e M... survivra à ses blessures, bien que leur nombre et l’exi cessive gravité de quelques-unes d'entre elles, notamment d’une plaie , avec enfoncement et perforation des os du crâne, aient mis ses jours i dans le plus grand danger et doivent faire considérer sa guérison comme un bonheur inespéré. 4° Elle restera néanmoins complètement privée de l’œil gauche et elle a perdu les quatre seules dents qui lui restaient. 5° Elle n’est d’ailleurs pas encore tout à fait remise : la commotion violente qu'elle a éprouvée, la suppuration d’une des plaies de la face et la nécrose de l’os malaire, prolongeront la convalescence pendant un temps assez long. 6° Les lésions caractéristiques que nous avons constatées au-devant du col indiquent d’une manière positive qu’il y a eu tentative de strangulation.

Obs. XXV. — Tentative d'assassinat par strangulation ; coups portes sur la tête. — A la suite d’une tentative d’assassinat, commis le 9 août 1848, contre la demoiselle Guillemin, domestique chez la dame L..., je fus chargé de constater les traces du crime, de concert avec M. le docteur Porre.

La demoiselle G..., qui est de petite taille et d’une constitution peu robuste, est couchée sur le dos ; les appareils de pansement, qui enveloppent la tête et une partie du visage laissent voir une tuméfaction considérable de la face et du col, qui présentent une coloration bleuâtre, presque générale, due à l’infiltration du sang dans le tissu cellulaire sous-cutané de ces régions. Après avoir enlevé les différentes pièces d’appareil, nous constatons à la tète et à la face les lésions suivantes :

A la partie latérale droite du front existe une plaie longue de 4 centimètres, dont les bords rapprochés mais non cicatrisés sont fort confus et offrent une teinte d’un rouge vif, résultant d’une violente inflammation. Cette plaie est entourée d’une auréole bleuâtre, formée par une ecchymose profonde. Une grande quantité de sang à dû s’écouler par cette blessure, et en effet les cheveux sont agglutinés sur toute la surface du crâne par une couche épaisse de sang desséché. Il n’y a d’ailleurs pas d’autre plaie aux téguments du crâne. Les paupières des deux yeux sont le siège d’une ecchymose considérable, qui ne s'élève pas jusqu’à la surface du globe de l’œil, mais qui s’accompagne d’un gonflement douloureux. Aux deux pommettes, mais surtout à celle du côté droit, on voit une contusion profonde, qui a déterminé une tuméfaction énorme de la joue, et une inflammation qui, à droite, paraît revêtir une forme érysipélateuse; il n’y a ni plaie ni excoriation de ces parties.

U n’en est pas de même de la face dorsale du nez, qui présente à sa

partie moyenne deux plaies confuses, irrégulières, plus profondes, sans lésion des os du nez.

La face interne de la joue droite et des lèvres a élé déchirée par Je choc violent, qui les a lroissées contre les dents, et l'on voit à l’intérieur de la bouche une déchirure accompagnée d'une infiltration de sang près la membrane muqueuse; aucune dent n'a été brisée.

Au col nous avons signalé la coloration bleuâtre, produite par une extravasation sanguine considérable, mais la disposition de l’ecchymose est trop caractéristique, pour que nous ne la décrivions pas d’une manière toute spéciale, lin effet, on voit au-dessus du larynx une ligne transversale, large de 2 centimètres environ, s’étendant jusque sur les côtés du col, et dont les extrémités, la droite surtout, sont marquées par une teinte plus foncée, une coloration presque violette et des traces de sang plus superficielles. Celte direction, cette forme et cet ensemble des caractères de l’ecchymose transversale du col, correspondent parfaitement aux lésions que déterminerait une forte pression exercée avec la main sur cette région.

A la partie antérieure de la poitrine, on découvre cinq ou six ecchymoses disséminées, plus ou moins larges, plus ou moins profondes, résultant de contusions. Il en existe de semblables à la partie postérieure et inférieure du tronc, où la demoiselle G... a une assez vive douleur. Sur les membres, nous trouvons aux coudes, des deux côtés, une large ecchymose avec excavation profonde et étendue le long du bord cubital de l’avant-bras. Sur la face antérieure de l’avant-bras et la face dorsale des poignets et des mains, il existe encore d'autres ecchymoses moins considérables. A la partie antérieure des genoux et des jambes, on voit encore des traces de contusions violentes et étendues. Nous devons ajouter qu’à la jambe gauche on remarque une ecchymose plus ancienne que toutes celles dont nous venons de faire mention, et qui s’en distingue par une différence plus grande de l’épanchement sanguin et une coloration tirant sur le jaune verdâtre; elle résulte d'une chute que la demoiselle G... dit avoir faite il y a huit jours. La plupart des contusions que nous avons décrites, ont pu échapper à un premier examen fait à une époque plus rapprochée du crime, par la raison que les ecchymoses ne deviennent souvent apparentes qu’au bout de deux ou trois jours.

Nous avons recherché avec le plus grand soin s’il existait quelques autres traces de violences du côté des parties sexuelles, et à la partie supérieure des cuisses. Ces recherches n’ont amené aucun résultat : et la femme G... bien qu’elle ait reconnu que l'inculpé G... avait commencé par vouloir l’embrasser, a nié de la manière la plus formelle qu'il se soit livré sur elle à aucune tentative de violence.

OBSERVATIONS

L’état général de la demoiselle G... est aussi satisfaisant que possible ; la fièvre est très-modérée.

Après avoir examiné la demoiselle G... nous avons été introduit dans la chambre où le crime avait été commis. La disposition des lieux et les taches épaisses de sang qui existent sur une table placée au pied du lit, permettent de penser que c’est contre l’angle de cette table que la tête de la femme G... a été violemment frappée, et que s’est faite la blessure qu'elle porte à la partie droite du front. Du reste, les blessures volontaires de l’inculpé Géber ayant dû aussi donner lieu à un grand écoulement de sang, il est impossible de reconnaître, d’après les dispositions, le nombre et le siège des taches qui sont disséminés sur le sol, sur les meubles et sur les murs, quel a été le caractère de la lutte qui a pu avoir lieu entre le nommé Géber et sa victime.

1° La demoiselle G... porte à la tête, à la face, au col, sur le tronc et sur les membres, plus de quinze ou seize contusions ou plaies contuses, résultant de coups portés soit avec les poings soit avec un instrument contondant; et du clioc violent de la tête et de la lace, soit contre le carreau, soit contre des meubles; 2° Il existe au col des traces évidentes d'une tentative de strangulation opérée par la pression de la main ; 5° La plaie qui existe au côté droit du front à dù donner lieu à une perte de sang assez abondante; 4° Cette plaie paraît avoir été faite sur l’angle de la table que l’on retrouve au pied du lit de l’inculpé; 5° Malgré le nombre et les violences des coups qu’elle a reçus, et si l’érysipèle qui semble devoir se développer à la face n’aggrave pas la position, il y a lieu de penser que la demoiselle G... ne succombera pas à ses blessures ; 6° L’incapacité de travail qui doit en résulter peut être évaluée au moins à un mois.

Le 1er septembre, trois semaines après le crime, la fille G..., visitée de nouveau, souffre encore de la tête. Elle a des vertiges, une extrême faiblesse des jambes et un trouble persistant de la vue. La principale plaie du front est complètement cicatrisée; le nez, encore gonflé, et les ecchymoses encore très-apparentes à la face, au col, aux mains.

Obs. XXVI. — Tentative de strangulation et de suffocation opérées avec la main; blessures graves à la tête. — Appelé le 14 décembre 1850 à constater les traces d’un crime tenté contre la dame Ostin, nous avons eu d’abord à examiner l’état des lieux et le désordre qui existe dans le petit salon ; sans répéter ici les détails consignés dans les procès-verbaux, nous nous bornons à rappeler qu’au bas de la fenêtre on voyait une mare de sang coagulé au milieu de laquelle on trouvait quelques cheveux arrachés et un peigne brisé. Des gouttelettes de sang

222 DE LA STRANGULATION

avaient jailli sur les vitres, sur les rideanx et sur la housse des fauteuils, jusqu’à une assez grande distance. Les meubles sur lesquels est tombée la dame 0... sont également imprégnés de sang. Le chapeau qu’elle portait, et qui est en tissu très-peu résistant, est tout brisé et entièrement déformé. Le côté gauche, surtout, porte les traces de coups portés/ Des linges ensanglantés et mouillés se trouvent près d’urie fontaine clans la cuisine. Au pied de la fenêtre de la salle à manger, il existe sur le carreau une large tache d’un brun rougeâtre; mais nous reconnaissons qu’elle n’est pas formée par du sang. La dame 0... est étendue dans son lit, la tête enveloppée d’appareils, encore à demi-vêlue, pouvant à peine supporter le moindre mouvement, et accusant de violentes douleurs dans la tête. Le visage est considérablement tuméfié. Les yeux s’ouvrent à peine, les paupières gonflées et ecchymosées ne se laissent écarter qu’avec une extrême difficulté. Le nez est énormément tuméfié ; en dehors de l’aile gauche on voit une plaie contuse entourée d’une large excoriation. La lèvre inférieure est fendue et infiltrée de sang. Autour du cou, il existe des traces manifestes d’une forte pression, qui a excorié et contus les téguments. Ces blessures sont les seules que nous puissions reconnaître, en raison de l’état général trèsgrave dans lequel se trouve la dame 0... En effet, cette dame a reçu plusieurs coups sur la tête, et est à peine remise de l’état de commotion clans lequel elle était tombée. Le sang qu’elle a perdu en trèsgrande abondance a épuisé ses forces. Elle est en proie à une fièvre ardente et se plaint de douleurs aiguës dans le crâne. Enfin une agi. tation nerveuse excessive s’ajoute à ces différents phénomènes. Il n’y a d’ailleurs aucun signe de paralysie même partielle et pas de délire. Nous n’avons pas cru devoir enlever l’appareil qui couvrait la tète, dans la crainte de déterminer, soit une hémorrhagie, soit de trop vives souffrances.

1° La dame 0... porte à la tête et la face des plaies confuses, nombreuses et profondes ; 2° Ces plaies ont été faites par un instrument contondant, et le casse-tête plombé qu'on a trouvé à terre au milieu du sang qu’a perdu la clame 0..., a pu servir à faire les plaies indiquées; 3° Il existe au cou et autour de la bouche des marques provenant de violences exercées avec la main pour opérer la strangulation et étouffer les cris; 4° Quant aux conséquences de ces diverses blessures, outre l’extrême faiblesse qui résultera delà perte de sang, elles mettent quant à présent la vie de la dame 0..., en danger, à la fois par leur effet direct, et par les complications telles que l’érysipèle et l’inflammation des enveloppes du cerveau, qu'elles sont de nature à entraîner à leur suite; 5° 11 sera nécessaire de constater ultérieurement l’état de la dame 0..., afin de reconnaître avec plus de précision les caractères de ses blessures et d’en préciser avec certitude la nature.

OBSERVATIONS

Deux jours plus tard, l’état était un peu amélioré, la fièvre tombée. Mais il reste de la pesanteur de tête, un brisement général, de la surexcitation nerveuse, de la fièvre, des hallucinations; une contusion au-devant de l’épaule gauche a été produite par la pression du genou; l’avant-bras et les mains sont ecchymosés ; trois plaies existent à la tempe gauche. L’état de la damcO..., sans paraître aujourd’hui aussi immédiatement dangereux pour sa vie , conserve néanmoins une grande gravité. Outre les blessures que nous avons précédemment notées, il existe sur le côté gauche de la tête à la tempe, trois larges plaies contuses, très-profondes, faites avec le casse-tête, et qui ont donné lieu à une très-abondante hémorrhagie. En supposant que les blessures de la dame 0... ne compromettent pas sa vie, elles entraîneront certainement une incapacité de travail de plus de vingt jours et un traitement très-rigoureux.

Ors. XXVII. — Tentative de strangulation à l’aide de la main; violences diverses. — La femme Courtin a été de la part de son mari l’objet des plus cruelles violences. Chargé de constater son état, le 1 8 décembre 1850, je la trouve alitée et très- abattue. La face est tuméfiée au point d’être méconnaissable et offre une teinte violacée, presque uniforme, due aux ecchymoses presque innombrables dont elle est le siège. Les yeux couverts par les paupières gonflées et infiltrées de sang. Sur la joue gauche, vers l’angle de la mâchoire, on voit deux plaies contuses ayant tous les caractères d’une morsure. Les deux oreilles sont en partie arrachées et déchirées à leur base. En arrière, à l’occiput, le cuir chevelu est divisé par une plaie profonde de 2 centimètres d’étendue.

Au col, de chaque côté du larynx, on reconnaît les traces d’une pression très-violente, exercée avec la main. Les ongles, enfoncés dans la peau, y ont produit une longue excoriation. Des ecchymoses marquent l’empreinte des doigts, et le cou est notablement gonflé. La voix est affaiblie et ne sort qu’avec peine.

Les bras et les jambes sont comme marbrés d’ecchymoses multiples, larges et profondes, et d’excoriations, indices des coups répétés qui ont été portés sur toutes les parties du corps. Le poignet et la main gauche sont meurtris, tuméfiés, douloureux. La main droite est encore plus gravement blessée ; elle est le siège d’un gonflement considérable avec rougeur et tension très-pénible, produite par une morsure très-étendue à l’extrémité du pouce et de l'index, qui sont divisés dans presque toute leur circonférence. La fièvre est très-forte, la souffrance extrême; il y a impossibilité de faire le moindre mouvement et de supporter aucun déplacement. La morsure de la main donne lieu t surtout à des douleurs intolérables, et une inflammation très-vive

DE LA STRANGULATION

commence à se développer. L’intelligence est intacte; il y a seulement une extrême surexcitation nerveuse.

En résumé nous concluons : 1° La femme G... porte à la face, sur les membres et presque sur tout le corps, des traces de coups extrêmement nombreux, portés avec la dernière violence, à l’aide des poings et d’un instrument contondant, tel que des pincettes, qui ont pu faire notamment les plaies que l’on a notées aux oreilles et à la partie posté, rieure du crâne ; 2° 11 existe de plus, au-devant du cou, des indices certains d’une tentative de strangulation opérée par la pression de la main et des ongles. 5° A la main droite on trouve deux morsures profondes, à l’extrémité des doigts; il en existe une moins violente à la joue; 4° L’état de la dame C... doit être considéré comme extrêmement grave, en raison du nombre, du siège et de l’étendue des blessures qu'elle a reçues. La vie. est dès à présent en danger, et peutêtre ultérieurement compromise par les complications imflammatoires qui peuvent survenir ; 5° Dans tous les cas, et quelle que soit l'issue de ces blessures, l’incapacité de travail dépassera certainement un mois.

Revue par nous douze jours plus tard, la femme C... est levée, quoique très-faible encore : la face est altérée, colorée en jaune verdâtre. La main enveloppée, suppuration abondante et profonde. Tendons dénudés; mouvements impossibles et très-douloureux. Parties déformées par un gonflement considérable. La dame C... est encore très-souffrante et très-faible. Elis est loin d’être remise des blessures qu’elle a reçues et de l’ébranlement nerveux qui en a été la suite.

L’inflammation, déterminée par les morsures des deux premiers doigts de la main droite, persiste et présente une extrême gravité. La suppuration qui s’est étendue profondément peut rendre nécessaire l’amputation des deux doigts. Elle aura dans tous les cas, pour conséquence certaine, la perte du mouvement des dernières phalanges, qui constituera une infirmité incurable. Cet état de la dame C... doit se prolonger encore trop longtemps pour qu’il soit possible de lui assigner un terme précis.

Obs. XXVIII. — Affaire Douls. — Mort par strangulation. — Suicide pris pour un assassinat. — Abandon de l'accusation. - Le 25 juin 1861, l’accusé Douls arriva à Albi avec une vieille femme qu’il faisait passer pour sa domestique. Après avoir logé quelques jours à l’hôtel, il avait loué pour trois ans une maison isolée. Le 9 juillet, il installa dans celte maison la femme qui l’avait accompagné à Albi ; les voisins n’enrent pas le temps d’établir des relations avec elle et remarquèrent seulement sa surdité poussée à tel point qu'on pouvait s’approcher d’elle sans qu’elle s’en aperçut.

OBSERVATIONS

Deux jours après, le 11 juillet, vers six heures du soir, Douls sortait de sa maison où on l’avait vu rentrer près d’une demi-heure auparavant, il paraissait troublé, appelait des secours et annonçait que la vieille dame qui logeait avec lui était morte.

Plusieurs personnes accoururent aussitôt, montèrent au premier étage de la maison et pénétrèrent dans une chambre où gisait étendu sur un lit de fer le corps d’une femme qui paraissait sans vie. Le cadavre était couché sur le dos et recouvert d’un drap jusqu’à la poitrine ; les bras nus longeaient le corps et se trouvaient à découvert ; quelques gouttes de sang avaient coulé du nez sur la lèvre supérieure ; enfin on remarquait autour du cou une torsade de coton terminée par des glands. Douls qui était entré dans la chambre avec les voisins se préparait à desserrer le cordon, il s’arrêta sur l’observation de la veuve Pélissier que ce soin était inutile et qu’il convenait d’attendre l’arrivée des magistrats qu’on avait averti.

Le docteur Guy arriva avant eux, il déclara qu’il n’y avait aucun espoir de rappeler à la vie la femme qu’il venait d’examiner; il ne sentit aucune pulsation, la main droite était froide, la gauche conservait seule un reste de chaleur. M. Guy passa ensuite sa main entre la torsade et le cou et remarqua avec surprise que la constriction n’était pas assez forte pour empêcher la circulation du sang et produire l’asphyxie.

Bientôt les magistrats arrivèrent accompagné d’un second médecin, le docteur Gaussé. Ils furent frappés, comme les personnes accourues les premières sur les lieux, de l’aspect que présentait le cadavre : la face était pâle, les yeux fermés ; les pupilles n’étaient ni contractées ni dilatées; autour de la bouche entre ouverte on remarquait une teinte violacée avec un pointillé rouge à gauche et une dépression très-sensible. La position du corps dans le lit, celle des bras frappèrent tout le monde par l’aspect naturel qu’elles présentaient : rien n’annnonçait une mort violente et la femme couchée sans vie paraissait d’abord endormie.

Le cadavre était revêtu d’une chemise propre, un mouchoir blanc couvrait les épaules et était maintenu en avant par une épingle ; les pantoufles étaient sous le lit, la robe et une coiffe de velours étaient suspendues à l’espagnolette. Sur le parquet, à côté d’une molle ouverte, étaient des cordes qui paraissaient avoir servi à fermer des caisses.

En présence de cette mort dont le caractère et la cause n’étaient pas encore connus, Douls fut inculpé du meurtre de la femme qu’il dit s’appeler veuve Bodelet, et les soupçons furent bientôt confirmés par le résultat de l’examen des hommes de l’art.

Le procès-verbal de constatation décrit ainsi la position du corps circulaire d’une femme de 70 ans, gisant sur son lit : les deux bras le long du corps, les jambes étendues; le drap recouvrant jusqu’à la Tardieu. — Pendaison, 15

poitrine, la couverture roulée sur le milieu du lit à côté du mur, les deux mains et une partie des bras recouvertes par le drap.

Autour du cou une torsade de coton blanc servant d’embrasse de rideaux serrée au moyen d’une coulisse. Cadavre encore rigide : les yeux fermés; traces de sang, provenant d’un saignement de nez, sur les narines et sur les lèvres.

Le corps aurait été trouvé à 6 heures du soir, déjà froid, les bras rapprochés du corps et un peu ployés. Il semble à l’expert que le bras droit était à découvert et le bras gauche sous le drap.

Le corps est vêtu d’une chemise et d’un corsage. Aucune souillure ne se remarque sur les linges. Sous le jarret droit, il existe une plaie et quelques excoriations.

Rapport des docteurs Gaussé et Guy du 20 septembre 1861. — Examen et autopsie du cadavre de la femme Boucher. — M. Guy avait été appelé au premier moment pour donner des soins à la femme Boucher. Il constata que le bras droit était froid, passa le doigt entre le cou et le lien qui l’entourait et le trouva peu serré.

Peau pâle, yeux fermés, pas d’ecchymoses sous les conjonctives, pupilles normales; pas de dépression, ni décroissance du nez; quelques ■ gouttes de sang écoulé par la narine gauche; bouche entr'ouverte ; langue non sortie, pas d’écume. Autour de la bouche, légère teinte violacée avec un pointillé rouge à gauche et une dépression trèsremarquable.

Les experts insistent sur la position du corps dans le lit, qui semble très-naturelle et n'indique nullement une mort violente.

La torsade en coton, de la grosseur du petit doigt, entoure le cou de la manière suivante : la tête une fois passée dans l’anse, celle-ci a été réduite et serrée, soit au moyen du coulant qui se tourne en avant, soit en tirant sur le chef droit qui a été ensuite passé à droite et à gauche derrière le cou et ramené à la partie antérieure, où il a été noué par un nœud simple et peu serré avec l’autre chef qui passe double dans le coulant. Ces deux chefs de lien sont terminés par des glands. Ce cordon ne nous a pas paru étreindre fortement le cou. La peau ne présente aucun pli ou froncement et porte seulement l’empreinte rougie des différents (ils formant la torsade qui, cependant, est passée deux fois autour du cou.

Le bras droit est froid et le reste du corps n?est pas très-chaud. Flaccidité des membres.

A la partie externe et supérieure du bras droit, une tache de couleur sombre de la largeur d’une pièce de 1 franc.

Dans le point exactement correspondant du bras gauche, on trouve une semblable tache plus irrégulière et un peu plus grande. En dehors du jarret droit, excoriation sèche avec desquammalion de l’épiderme;

OBSERVATIONS

autour, sur un fond rouge, affection évidemment dartreuse; pas d’injection des tissus sous-jacents au niveau des taches brunâtres des bras. Toutes les constatations qui précèdent ont été faites, sur les lieux, le jour même de la découverte du crime. L’autopsie a élé faite le lendemain.

Les doigts sont fléchis, comme crispés. Leurs extrémités, surtout à gauche, ont une teinte violacée sur laquelle nous nous expliquerons plus lard.

Le lien qui entourait le cou a été enlevé. Au lieu de l’empreinte formée par l’impression de la torsade sur les tissus, on constate une bande unie de couleur violacée, large de 10 millimètres et continue d’un côté à l’autre du cou, très-apparente à droite, un peu moins en avant et à gauche. Cette trace disparaît complètement en arrière et à droite. Elle passe au-dessous du cartilage thyroïde et se dirige obliquement de bas en liant et d’avant en arrière. La peau du cou et les tissus sont jaunes; d’ailleurs, ni ecchymoses, ni égratignures quelconques ; un peu de rougeur et quelques mucosités sanguinolentes, pas d’écume dans le larynx.

Rien de particulier dans l’intérieur de la bouche, ni dans le pharynx.

Sous le cuir chevelu, nombreuses lâches ecchymotiques, données comme des preuves de la mort par suffocation.

Os du crâne et encéphale à l’état normal.

Poumons volumineux, quelques adhérences à droite laissant écouler un liquide spumeux et sanguinolent abondant. Pas d’ecchymoses souspleurales.

Cœur contenant un peu de sang fluide, pas d’ecchymoses sous-péricardiques. Foie de couleur verdâtre, écoulement de sang visqueux et noir.

Estomac sain, contenant une bouillie liquide de couleur grisâtre. Intestins présentant une injection des vaisseaux capillaires, d’où couleur sombre rouge avec arborisations veineuses noires :

Conclusions. — 1° La femme Loucher est morte asphyxiée;

2° Il existe de graves présomptions qu'elles sont dues à des violences exercées sur la bouche au moyen d’une main ou d’un tampon, et sur le cou à l’aide d’un lien;

3° Le lien aurait dû laisser une légère interruption en avant et à l’endroit du coulant où les deux chefs ne peuvent se rapprocher assez pour comprimer la peau; que sur ce point au contraire l’empreinte est suivie et continue, tandis qu’en arrière et à droite il n’en existe aucune trace dans une étendue de plusieurs centimètres, que dès lors on peut se demander si la position de la torsade n’a pas été changée ;

4° Les nombreuses taches ecchymotiques observées sous le cuir chevelu, la coloration violacée signalée autour des lèvres, la dépression

DE LÀ STRANGULATION

de la joue sont autant d’indices delà mort par suffocation et semblent donner un démenti au fait du suicide ;

5° La couleur rouge sombre de toute la masse intestinale et la couleur violacée de l’extrémité des doigts, résultant de congestions passives, qui se forment après la mort, donnent lieu de penser que la veuve Bodelet n’est pas morte sur le lit et qu’elle n’y a été portée qu’après être restée quelque temps dans une position qui permit aux liquides de congestionner ainsi passivement les viscères et les extrémités du corps ;

6° En tenant compte de tous ces faits, qui ont entre eux une certaine connexité et se corroborent mutuellement, nous pensons devoir repousser l’idée du suicide de la femme Adèle Boucher, veuve Bodelet.

Déposition du docteur Guy. — Appelé vers cinq heures et demie du soir près de la veuve Bodelet, je la trouve morte, mais la main droite froide, la gauche encore chaude. — Je passai mon doigt entre la torsade et le cou, et il me parut que la constriction telle qu’elle se manifestait alors n’était pas de nature à empêcher une suffisante circulation du sang. La face de cette femme m’indiquait néanmoins qu’il y avait ici une congestion. Je n’avais pas été le premier à la toucher.

Déposition du docteur Gaussé. — Questionné sur la possibilité de crispoussés par la femme Bodelet, il répond par cette hypothèse que la victime aurait été surprise par derrière. Le meurtrier a passé autour du cou et par-dessus la tête l’embrasse qu’il aura serrée avec force de la main droite pendant que delà gauche il lui fermait violemment la bouche. La mort a dû arriver promptement sans cri ni lutte. J’appuie sur la solution de continuité du sillon en arrière et à droite. Dépression à gauche de la bouche. Insiste sur la position régulière de la perruque, malgré le mouvement du bras nécessité pour passer le lien deux fois autour du cou. Sur la situation naturelle des bras et de tout le corps, inconciliable avec les conclusions d'un suicide. Ne comprend pas que la strangulation, après le premier tour, ait permis la liberté d’esprit et de main propre à faire le second et une rosette.

A six heures et demie, Gaussé a vu l’épigastre à peu près froid, lebras droit plus froid encore. On peut admettre que la mort n’ait eu lieu que vers quatre heures ; comprendrait cet état de chose, si la mort avait eu lieu de deux à trois heures.

Déposition de M. le docteur Rigal [de Gaillac). — Se borne à résumer très-brièvement la contre-expertise à laquelle il s’est livré.

L’état du lit, l’absence de toute lutte, de toute trace de violences; l'intégrité du nez et des lèvres tant au-dessous qu’au dedans de la bouche ; la dépression probablement passive ; la nature, la disposition du lien, la trace qu’il laisse après lui, soit à la surface soit au-dessous de la peau du cou ; l’absence de taches ecchymotiques sous-pleurales; la,

présence très-admissible de taches péri-crâniennes; la congestion des intestins produite par l’asphyxie ou par une maladie ancienne, plutôt ■que par la position verticale supposé du cadavre, tout cela incline plutôt au suicide qu’au meurtre.

Déposition de il/, le docteur Estevenet. — Après un mûr examen des pièces, je fus amené à penser et je persiste à déclarer que les conelusions du rapport qui tendent à affirmer l’homicide me semblent ne pas résulter suffisamment de ce même rapport.

La tache ecchymotique et une légère dépression de la lèvre supérieure étant les seules lésions constatées. Nulle déformation du nez, nul indice de violences extérieures. L’occlusion forcée de la bouche et des narines eût laissé des traces plus graves.

En ce qui touche le lien peu serré, l’examen sur le cadavre ne peut donner l'idée exacte de la contraction pendant la vie. Ce lien, qui semblait peu serré après la mort, a pu, pendant la vie, l’être assez pour produire la strangulation.

L’absence de l’empreinte en arrière s’explique par la différence d’organisation de la peau à la partie postérieure, épaisse, résistante, unie par un tissu cellulaire très-serré et difficilement perméable aux organes sous-jacents.

L’attitude du corps et l’absence de grands mouvements est d’accord avec le mécanisme de la mort par strangulation et la congestion du cerveau.

Les taches ecchymotiques sous le cuir chevelu ne peuvent suffire chez l'adulte, pour prouver la suffocation. On suppose, il est vrai gratuitement, qu’il y a eu à la fois strangulation et suffocation.

Les arborisations intestinales données comme signe d’une attitude donnée au cadavre après la mort, erreur; l’accumulation du sang dans les tissus, après la mort, se fait par imbibition ou extravasation et non par la marche naturelle du sang dans les vaisseaux comme le suppose l’arborisation.

Je me suis complètement rallié à cette opinion. La veuve Bodelet avait déjà fait une tentative de suicide, et s’était jetée dans la Seine, il y a vingt ans.

Consultation du docteur A. Tardieu. — Appelé devant la cour d’assises du Tarn et invité par M. le président à assister aux débats, j’ai soutenu cette opinion qu’il n’existait aucune preuve de l’homicide. L’élude approfondie que j’avais faite de tous les éléments de la cause m’avait donné la conviction que la dame Bodelet n’avait point péri par une main criminelle, mais qu’elle s’était suicidée; les débats religieusement suivis, loin d’aflaiblir ma conviction, n’ont fait que la fortifier et je n'hésitai pas à affirmer le suicide.

M. le procureur impérial, reconnaissant que mon opinion avait ap-

-<>> DE IA STRANGULATION

porté dans Je débat un élément nouveau et d’une gravité que l’on ne saurait se dissimuler, termina ainsi son réquisitoire :

« Cette opinion si nette et si catégorique a lait naître des doutes dans mon esprit ; et ce doute doit suffire pour que, dans ma conscience d’honnête homme et de magistrat, je ne persiste pas dans une accusation qui ne me paraît pas complètement et péremptoirement justifiée. »

Obs. XXIX. — Af faire Armand. — Simulation de tentative homicide par strangulation et commotion cérébrale. — Le 7 juillet 1865, vers huit heures du soir, un homme dans la force de l’âge, domestique au service de M. Armand, à Montpellier, le sieur Maurice Roux, est trouvé dans une cave de la maison, étendu sur le sol, les pieds et les mains liés, étranglé, presque sans vie. Des soins et un traitement énergique ne tardent pas à le ranimer. En moins de trois heures, les médecins constatent qu’il est complètement revenu à lui. Il ne lui reste, sauf les brûlures profondes qu’on lui a faites aux bras et aux mollets pour le rappeler à la vie, qu’un brisement général et un mutisme absolu.

C’est donc seulement par des signes que, dès le lendemain matin, il fait comprendre comment il se fait qu'on fait trouvé dans l’état que nous venons de rappeler. 11 aurait été surpris par son maître dans la cave, où il chargeait du bois, et M. Armand, en l’apostrophant, lui aurait asséné un coup derrière la tête et l’aurait ensuite étranglé et chargé de liens. Cette scène de violences, d’après la déclaration du sieur Maurice Roux, se serait passée à huit heures et demie environ du matin; ce qui porte à plus de onze heures l’espace de temps durant lequel il serait resté gisant sur le sol de la cave où il a été trouvé, à sept heures et demie du soir, par la servante qui descendait chercher le vin du repas.

Le sieur Maurice Roux est transporté à l’hôpital Saint-Eloi, pour y être soigné de ses brûlures qui, parait-il, se sont compliquées d’accidents inflammatoires assez graves pour avoir mis sa vie en danger. Quant aux suites des violences, elles ne paraissent pas s’èlre prolongées, et, dès la matinée du second jour, le sieur Maurice Roux avait recouvré l’usage de la parole et confirmait, dans un long interrogatoire, le récit qu’il avait fait d’abord par gestes.

Sur cette accusation, M. Armand enlevé à sa famille, prisonnier pendant neuf mois, n’a vu son innocence proclamée qu’après un renvoi pour cause de suspicion légitime devant la cour d’assises des Bouchesdu-Rhône, le 24 mars 1864. La science médico-légale a eu trop de part à ce tardif triomphe de la justice et de la vérité pour que l’on ne lise pas avec intérêt la consultation suivante sur laquelle s’est appuyée

OBSERVATIONS. 251

la défense deM. Armand, confiée à l'éloquence entraînante de M** Jules Favre et Lachaud :

Consulté sur les faits imputés à M. Armand (de Montpellier) et sur les questions nombreuses de médecine légale qu’ils soulèvent, nous avons reçu communication de toutes les pièces de la procédure, rapports de médecins, interrogatoires de l’inculpé, dépositions des témoins et notamment du plaignant Maurice Roux. C’est par une élude approfondie de ces divers éléments, et par une analyse minutieuse des moindres détails de cette grave et difficile affaire, que nous sommes arrivé à une conviction formelle, à une absolue certitude dont nous allons, en notTe honneur et conscience, exposer les motifs dans le présent mémoire.

Qu’il nous soit permis d’insister, dès le début, sur une remarque préliminaire dont on appréciera la valeur : c’est que la discussion à laquelle nous allons nous livrer aura exclusivement pour bases les constatations médicales consignées dans l’information, les procès-verbaux authentiques et les déclarations des témoins. C’est là, en effet, et là seulement, que nous voulons puiser les preuves sur lesquelles s’appuieront nos conclusions.

Il est à peine nécessaire de faire remarquer qu’aucun autre témoin que le sieur Maurice Roux ne vient déposer du fait principal, et que c’est uniquement sur la relation qu’il en a donnée que peuvent et doivent porter nos observations.

Nous avons donc à nous demander, avant tout, si le fait tel qu’il est raconté par le sieur Maurice Roux est vrai, s’il est possible. Et pour résoudre cette question capitale, nous allons reprendre un à un chacun des détails de ce récit, en le contrôlant, d’une part, à l’aide des observations faites par les divers témoins, et de l’autre, à l’aide des données les plus positives de la science.

Nous passerons ainsi en revue successivement les signes propres à nous éclairer sur la position dans laquelle a été trouvé le sieur Maurice Roux, la disposition des liens appliqués au cou, aux mains et aux pieds, la durée du temps qu’a pu passer dans cette situation le sieur Roux, la nature et les effets du coup qu’il aurait reçu derrière la tête, les conséquences immédiates de ces diverses violences, leurs suites plus éloignées, et de cet examen ressortira clairement et invinciblement la solution du problème que nous avons posé et qui domine en réalité l’accusation tout entière : les faits allégués par le sieur Maurice lloux sont-ils possibles?

1° Position dans laquelle aété trouvé le sieur Maurice Roux. — Sur ce premier point, nous possédons les constatations précises faites sur les lieux mêmes -par deux médecins appelés le 7 juillet, au moment où le corps venait d’être découvert, MM. les docteurs Brousse et Surdun.

DE LA STRANGULATION

Le premier, appelé en toute hâte, décrit en ces termes la position et l’étal de Maurice Roux : « A gauche de la porte de la cave, étendu diagonalement sur un sol rempli de petits fragments de charbon, couché sur le côté gauche, la face tournée vers le sol, les jambes enveloppées par un mouchoir... Les avant-bras et les bras étaient froids ; la face et la tête présentaient la chaleur naturelle ; la respiration était sterloreuse, le pouls à peine appréciablé, la paupière et l'œil presque insensibles.

M. Surdun, qui arrive un peu après le premier médecin, trouve encore Roux « étendu tout de son long, un peu sur le côté gauche; la face blême, noircie par le charbon, ayant une expression d’hébétude, les paupières à demi fermées, la bouche presque close la respiration presque normale, lepouls faible, régulier, très-lent, les battements du cœur très-lents quoique réguliers ; la chemise souillée par devant de taches encore un peu humides de mucus ou de salive mêlée à de la sérosité légèrement sanguinolente. Toute l’habitude du corps était littéralement froide. Il n’y avait un peu de chaleur que sur la poitrine et le ventre. »

A cette double description qui, sur presque tous les points importants est parfaitement concordante, il est impossible de méconnaître qu’au moment où le sieur Maurice Roux a été trouvé étendu sur le sol de la cave, il était, comme l’a fort justement dit M. le docteur Surdun, dans un état d’asphyxie imminente, et subissait en réalité les premiers effets de la strangulation ; l’affaiblissement du pouls à peine appréciable pour M. Brousse, la respiration stertoreuse, c’est-à-dire ronflante, l’insensibilité des paupières et du globe de l’œil, l’écume légèrement sanguinolente qui tachait la chemise, tous ces signes démontrent un commencement d’asphyxie .

Mais il n’est pas moins constant que cette asphyxie était incomplète et encore peu avancée; car il a suffi à M. Brousse de comprimer la poitrine, en pratiquant la respiration artificielle, pour signaler le retour graduel « de la respiration, de la circulation et de la sensibilité, » à ce point que dans l’intervalle très-court qui a séparé la venue de M. Surdun des premières constatations faites par M. Brousse, l’état de Maurice Roux s’était déjà modifié favorablement, puisque M. Surdun trouvait la respiration non plus stertoreuse, mais « presque normale; » le pouls non plus à peine appréciable, mais « faible et régulier, » et que cet honorable médecin notait « le retour des mouvements respiratoires et de la sensibilité, comme faisant espérer le retour à la vie. » Ces observations s’accordent donc à prouver que le sieur Maurice Roux n’a éprouvé qu’un commencement d’asphyxie dont les symptômes se sont dissipés rapidement et avec facilité.

2° Disposition des liens autour du cou, des mains et des pieds. — Le sieur Maurice Roux était, nous l’avons dit, étranglé et garrotté. Il estde

OBSERVATIONS

la plus haute importance d’étudier la disposition des liens autour du cou, aux pieds et aux mains, en vue de déterminer si ces différentes ligatures ont pu être faites par l’individu même sur lequel elles ont été trouvées, où si elles ont, de toute nécessité, exigé l’intervention d’une main étrangère. C’est la question qui se reproduit dans les cas fréquents de la pratique médico-légale, où il s’agit de distinguer le suicide de l’homicide.

Rappelons d'abord de quelle manière était disposé le lien autour du cou du sieur Maurice Roux. M. le docteur Brousse se contente de dire « qu’une petite corde serrait fortement le cou, qu’elle ne présentait pas de nœuds, mais faisait au moins quatre fois le tour du cou. » Le lien, ayant été enlevé par M. Brousse, n’a pas été vu par son confrère M. Surdun. Mais la femme Suzanne Bourgade, cuisinière, et Jean Servent, serrurier, qui assistaient le premier médecin, sont plus explicites : la femme prétend que la corde enroulait dix fois le cou et était très-serrée ; et le serrurier, dont la déposition est d’une précision véritablement remarquable et qui dit avoir lui-même détaché la corde, ajoute qu’elle enroulait le cou cinq ou six fois très-fortement. Il faut joindre à ces constatations celles qui concernent les traces que le lien avait laissées sur le cou. M. Surdun les décrit ainsi : « La corde avait 5 millimètres de diamètre environ. La région cervicale présentait dans son pourtour de nombreuses sugillations se rattachant à deux traces principales rapprochées en arrière , largement espacées en avant, toutefois ne dépassant pas en haut le cartilage thyroïde. Ces traces étaient toutes fraîches, sans ecchymoses, et, quoique peu profondes, leur aspect suffisait pour expliquer, » etc.

Ainsi, en résumé, pour lien constricteur du cou, chez le sieur Maurice Roux, une petite corde enroulée et non nouée autour du cou et faisant plusieurs tours, les uns disent quatre, les autres disent six ou même dix, et laissant sur la peau des traces peu profondes, non ecchymosées, largement espacées entre elles.

Ces caractères, si positifs, si nettement établis, témoignent tous bien plutôt en faveur d’un acte accompli par Maurice Roux sur luimême que d’une violence homicide, œuvre d’une main étrangère.

Déjà, dans notre Étude médico-légale sur la strangulation, publiée il y a quatre ans, tout en reconnaissant que la manière dont le lien est placé et attaché autour du cou ne fournit pas de signes certains soit du suicide, soit de l’homicide, nous relevions comme appartenant plus spécialement au suicide « les tours multipliés » que fait autour du no u le lien constricteur. 11 est facile de comprendre, en effet, que l’assassin, au lieu de compliquer son œuvre meurtrière en contour- 9 nant quatre, cinq, six, dix fois le cou de sa victime, se contentera d’un constriction directe et violente qui assure le plus brièvement

DE LA STRANGULATION

possible le résultat homicide qu'il poursuit. Ces remarques s’appliquent de la manière la plus frappante au cas qui nous occupe, où l’on voit les tours multipliés que fait la corde au cou de Maurice Roux. Mais il en est de plus décisives encore. Le lien n’était pas fixé : ce qui ne pourrait s’expliquer que par cette circonstance, que le meurtrier aurait serré très-fort de façon à n’avoir pas besoin d’assujettir le lien, la strangulation ayant été opérée d’un seul coup. Or les marques de cette constriction très-forte, qui seraient restées profondément empreintes sur la peau du cou, font précisément défaut, « sugillations peu profondes et sans ecchymoses, » dit M. le docteur Surdun. Circonstance décisive! car voici ce que l’observation et l’expérience nous dictaient dans YÉtude précitée : « Le point capital dans la distinction de la strangulation suicide ou homicide, c’est la présence des désordres extérieurs et des lésions locales que l’on trouve au cou et qui, presque nuis chez les suicidés, sont au contraire à peu près constants et souvent très-apparents, très-étendus, très-profonds et tout à fait caractéristiques dans le cas de meurtre accompli ou tenté par strangulation. »

Il est une particularité sur laquelle il est bon de revenir, car elle pourrait paraître élever une contradiction entre le fait observé chez Maurice Roux et les considérations qui précèdent. Tous les témoins s’accordent à dire que la corde qui lui entourait le cou était trèsserrée. Nous sommes fort loin de contester cette assertion et nous ne doutons pas qu’elle soit parfaitement exacte. Mais le resserrement du lien autour du cou de Maurice Roux résulte manifestement du gonflement spontané qui s’est opéré dans ces parties sous l'influence d’une constriction d’abord modérée et graduellement accrue, à l’insu même du patient, qui a subi ainsi, sans le vouloir, un commencement d’asphyxie et une réelle menace de mort. Ce qui le prouve sans réplique, c’est l’absence de toute lésion extérieure et même de toute ecchymose qu’une constriction violente dès le début n’eût pas manqué de produire.

Sur ce premier point, donc, c'est-à-dire en ce qui touche la disposition du lien autour du cou, tout concourt à éloigner l’idée de l’intervention d'une main homicide ou même d’une main simplement étrangère.

Passons à la ligature des mains et des pieds.

Pour les pieds, nulle difficulté, nul intérêt. Les jambes étaient attachées à la hauteur de la cheville par un mouchoir blanc appartenant à l’inculpé Armand. Ce n’est pas à nous qu’il appartient de relever la signification morale de ce dernier détail. Quant au reste, nous n’avons rien à dire, les pieds ayant manifestement pu être liés n’importe par qui ni comment.

OBSERVATIONS

Quant aux mains, la chose est, en apparence au moins, de plus d’importance. « Les mains étaient liées derrière le dos, » dit brièvement M. Brousse. Le second médecin, M. Surdun, s’exprime ainsi : « Les mains avaient été attachées par les poignets réunis à une faible distance, et portaient sur les reins. La corde qui avait servi de lien était de chanvre, d'un diamètre de G à 7 millimètres, et point neuve* Elle faisait plusieurs tours, de cinq à six sur un poignet, trois sur l’autre. » Enfin, le serrurier Jean Servent, beaucoup plus précis et qui a dégagé les liens, donne les détails suivants, qui permettent de se rendre le compte le plus exact du mode de ligature des mains : « Les mains étaient placées derrière le dos, attachées l’une à l’autre par une corde de G millimètres de diamètre. La main droite était retenue par dix tours et chaque tour par un nœud. La corde qui enroulait ce poignet était très-serrée. L’autre main était retenue par une corde qui faisait trois fois le tour du poignet, et par un seul nœud. Une seule corde reliait les deux mains; la longueur de cette corde était celle d’un doigt. »

Après ces constatations si complètes et si démonstratives, nous n’aurons que de très-courtes remarques à présenter.

En fait, rien n'est plus commun que de voir des suicidés qui, se déliant de l’énergie et de la constance de leur résolution et pour paralyser toute résistance de l’instinct conservateur, se lient les mains et les pieds avant d'accomplir leur dessein. Nous ne nous contenterons pas d'invoquer à ce sujet notre propre expérience, qui nous fournirait dans ce que nous voyons tous les jours à la. Morgue de Paris des exemples par centaines. Nous aimons mieux citer un auteur qui a fait du suicide et de ses conditions diverses l’étude la plus complète et la plus vraie. « 11 y a des personnes, dit le docteur Brierre de Boismont, dont la résolution est tellement arrêtée, que, pour que rien ne s’oppose à l'exécution de leur projet, elles se lient les genoux, les jambes, se nouent les mains derrière le dos..., » etc. Marc et Auvity ont également cité un cas de suicide accompli par un individu qui s’était préalablement serré avec une corde le cou, les jambes et les poignets. La possibilité, la fréquence même du fait ne saurait donc être douteuse. Nous pourrions nous en tenir là, mais nous croyons ulile d’ajouter quelques détails qui achèveront de répandre la lumière sur ce point.

Ces ligatures volontaires se rencontrent dans tous les genres de suicide. Si elles s’observent plus fréquemment chez les noyés, ce qui tient en partie à ce que ce mode de suicide est plus commun, il n’est pas rare de les voir chez des individus qui se sont donné la mort ■en s’étranglant ou en se pendant : on en compte plusieurs de cette catégorie parmi les prisonniers suicidés.

DE LA STRANGULATION

Quant à la manière dont les mains sont attachées, elle n’a pas à beaucoup près aulant de portée que l’on est généralement tenté de le croire. Nous ne craignons pas de le dire, tout est possible en pareille matière. Et nous nous rappelons parfaitement avoir éprouvé plus d’une fois une véritable surprise en constatant, dans des cas de suicide avérés, des ligatures faites aux mains avec une habileté extraordinaire et un art qui semblait attester une dextérité ou une patience merveilleuses. Il s’en faut de beaucoup que le procédé de ligature employé pour le sieur Maurice Roux doive exciter le même étonnement et puisse laisser place au doute. La position des mains derrière le dos, faite pour frapper le vulgaire, n’a, on l’a vu, aucune signification. Elle est signalée comme un fait banal par M. Brierre de Boismont. 11 n’est pas plus difficile de se lier soi-même les mains derrière le dos qu’audevant de la poitrine. Enfin, pour la manière dont la corde enroulait les poignets du sieur Maurice Roux, elle est véritablement la plus simple du monde, et atteste, d’une manière flagrante, que c’est bien lui qui s’est attaché les mains. La main droite liée d’abord, reste plus habile pour faire, quoique serrée déjà, la ligature de la main gauche. La même corde réunit les deux mains, faisant dix tours à la première et trois seulement à la seconde. Elle les réunit sans les assembler en laissant entre elles juste l’espace nécessaire pour que la corde puisse être tournée d’une main sur l’autre. Le nœud qui la fixe est simple. Que dire de plus ? Et n’en avons-nous pas dit assez déjà pour démontrer sans réplique que :

Les ligatures que le sieur Maurice Roux portait au cou, aux pieds et aux mains, n’impliquent en aucune façon l’intervention d’une main étrangère; non-seulement il peut se les être appliquées lui-même, mais encore tout concourt à démontrer que c’est lui et non pas un autre, qui a tourné la corde autour de son cou et attaché ses pieds et ses mains de la manière qui a été constatée.

5° Durée du temps pendant lequel le sieur Roux est resté étranglé et garrotté. — Dans toute affaire criminelle, préciser l'heure exacte a laquelle le crime a été commis est le point capital, celui sur lequel repose quelquefois toute l’accusation. Et il nous sera permis de le faire remarquer, c’est le plus souvent à la médecine légale que la justice est couduite à demander cette détermination précise. Jamais peut-être celleci n’a été à la fois plus importante et plus facile que dans le cas dont il s’agit ici,

La déclaration de Maurice Roux, qui est, personne ne le conteste, toute l’accusation, pose en fait, sans commentaire ni atténuation possibles, que c’est dans la matinée du 7 juillet, vers huit heures et demie, que s’est passée la scène de violence dont il a été victime. Et il demeure établi que c’est dans la soirée du même jour, vers huit heures,

OBSERVATIONS

à l’heure où il est d’usage que la femme de chambre descende à la cave pour en rapporter le vin destiné au repas, qu’il a été découvert par cette femme, gisant à demi mort sur le sol. 11 n’y a pas à sortir de ces deux termes. Onze heures se sont écoulées entre le moment ou Maurice Roux a été frappé, étranglé et lié, et celui où il a été trouvé, délivré et heureusement rappelé à la vie. Onze heures! et si nous démontrons que cette durée est inadmissible, que Roux n’est resté dans l’état où il a été découvert, ni onze heures, ni même dix, ni cinq, ni seulement une heure, il n’y aura pas à se retrancher derrière une variation dans la mesure du temps; et l’accusation, qui n’eût jamais dû se tenir debout un instant devant les appréciations de la science la plus élémentaire, croulera par sa base.

Les preuves matérielles abondent, en effet, qui démontrent ici le mensonge et l’erreur. Notre embarras sera de les choisir; nous les emprunterons toutes d’ailleurs aux constatations faites par les médecins qui ont vu cet homme dès les premiers moments.

De l’aveu de ces médecins, et d’après leurs observations que nous n'avons pas hésité A admettre, l’état dans lequel a été trouvé Maurice Roux à huit heures du soir, le 7 juillet dernier, était celui d’une asphyxie imminente produite par la constriction du cou, c’est-à-dire par la strangulation. Or cette menace d’asphyxie ne peut, en aucun cas, rester indéfiniment suspendue. Et si la proposition est vraie pour toute espèce d’asphyxie, elle l’est plus particulièrement encore pour la strangulation. Si lente que soit l’action d’un lien serré autour du cou, elle ne dépassera pas en durée un espace de temps certainement inférieur à une ou deux heures. Les faits et les expériences pratiquées sur les animaux le démontrent. Nous n’en citerons qu’une dont la portée n’échappera à personne, et que nous emprunterons à des recherches spéciales du docteur Faure sur l’asphvxie. Un chien, au cou duquel on passe une corde fixée par un nœud coulant, mais que l’on ne serre pas et dont on laisse l’extrémité flottante, est mort étranglé au bout d’une heure. Voilà, certes, un exemple dans lequel se trouvent réalisées les conditions de la strangulation la plus passive en quelque sorte et la plus lente, et qui est complète et mortelle en une heure. Mais si, à des cas de cette nature, on oppose ceux où une tentative criminelle s’opère à l'improviste sur un individu incapable de résister, ce qui eût été bien certainement le cas de Maurice Roux, la strangulation reste l’un des genres de mort violente les plus prompts et les plus terribles.

Mais, quelque positives, quelque certaines que soient ces données générales de la science, nous ne voulons pas nous en contenter. Nous « tenons à faire voir que les signes matériels les plus évidents prouvent que le sieur Maurice Roux n’a eu le cou, les pieds et les mains serrés

que pendant fort peu de temps. El ici ce n'est vraiment plus la science que nous ferons parler, mais le simple bon sens.

Qui ne sait qu’une conslriction opérée d’une façon quelconque sur une partie du corps dont toute la circonférence est embrassée, a pour effet de déterminer très - rapidement le gonflement et le changement de couleur de cette partie? La ligature faite au bras avant une saignée, une cravate, une jarretière ou un anneau trop serrés produisent ce résultat visible pour tous les yeux, et qui ne se fait attendre ni une heure, ni deux, ni dix.

Ajoutons, en ce qui touche particulièrement la tentative de strangulation, que nous avons établi par l’analyse d’un grand nombre défaits consignés dans notre Étude, que « pour peu que la tentative de strangulation ait été sérieuse, on trouve sur la face, sur le cou et môme sur la poitrine des points ecchymotiques et des extravasations sanguines qui en sont un des signes les plus constants. Ce sont là, disions-nous, et l’on nous permettra de rappeler ces réflexions qui, faites il y a quatre ans, trouvent ici une application si directe, ce sont là des caractères positifs, auxquels un expert habile reconnaîtra la réalité d'une tentative de strangulation, et dont l’absence le mettra sûrement en garde contre la fraude, surtout si les exagérations de la personne qu'il examine lui montrent un désaccord trop frappant entre les violences dont elle se dit victime et le peu de gravité des désordres locaux et des accidents qu’elle présente. »

Si l’on veut bien maintenant se reporter à l’état de Maurice Roux, tel que le décrivent les médecins qui lui ont donné des soins, sa face est blême, le cou ne présente que quelques sugillations peu profondes, dont les traces, dit M. Surdun comme pour mieux confirmer nos conclusions, sont toutes fraîches et par conséquent ne remontent pas à onze heures ; il n’y a pas d’ecchymoses; et (nous citons textuellement) les mains et les pieds ne sont pas tuméfiés, malgré la constriction assez forte des poignets et des chevilles. D’où cette conclusion forcée, que ni le cou, ni les mains, ni les pieds n’étaient serrés • depuis longtemps.

Nous avons déjà fait pressentir un autre argument tiré de la rapidité avec laquelle le sieur Maurice Roux avait repris ses sens; car avant qu’on lui brûlât les bras, il est constant qu’il avait déjà recommencé à respirer librement, que le pouls avait repris sa régularité et que la sensibilité avait reparu. Ce qui prouve sans réplique que, loin d’être depuis onze heures sous l’influence de l’asphyxie, il en subissait seulement les premières atteintes. Lorsque celle-ci en effet a agi fortement ou très-longuement, il faut parfois plusieurs heures pour que les soins les mieux dirigés réussissent à réveiller quelques signes de vie. Nous avons constaté ailleurs que la strangulation incomplète

OBSERVATIONS

laisse parfois, après que le lien a été enlevé, une perte de connaissance, prolongée pendant plusieurs heures. On voit combien, à tous ces points de vue, les caractères offerts par Maurice Roux diffèrent de ceux que nous venons de retracer.

Nous n’hésitons donc pas, sur cette question capitale, à savoir le moment précis où cet homme aurait été en butte aux violences dont il s’est dit victime, à affirmer qu’elles n’ont pu avoir lieu à l’heure qu’il a assignée; que s’il eût été lié pendant un temps beaucoup plus court, il eût eu la face, les pieds et les mains gonflés et noirs; que s’il eût subi une constriction même modérée du cou, celle-ci se fût progressivement accrue d’elle-même, au point d’amener cerlainement la mort dans un espace de temps infiniment moins long que celui durant lequel il prétend être resté étranglé et lié; qu’enfin il n’a, fort heureusement pour lui, subi qu’un commencement d'asphyxie et non une asphyxie prolongée contre laquelle ne l’eussent protégé, ni le relâchement possible du lien constricteur, ni une force de résistance individuelle particulière , ni un évanouissement indéfiniment prolongé, ni toute autre circonstance hypothétique que l’on pourrait invoquer.

Sur ce point essentiel et fondamental comme sur tous les autres, mais ici plus flagrants encore, éclatent la fausseté et le mensonge.

Nous n’avons pas voulu interrompre la discussion à laquelle nous venons de nous livrer pour aller au-devant d’une objection tout à fait oiseuse, mais que nous voulons prévoir et dont un seul mot fera justice. Nous voulons parler du refroidissement partiel suivant M. Brousse, général ou du moins plus étendu suivant M. Surdun, qu’aurait présenté le corps de Maurice Roux. Sans insister plus que de raison sur ces contradictions, il nous suffira de faire remarquer que la perte de la chaleur peut bien avoir quelque signification sur un cadavre pour fixer l’époque de la mort; mais que sur un vivant l’abaissement de la température ne serait nullement un signe de la prolongation d’un état asphyxique, tout au contraire. Le séjour dans une cave au mois de juillet paraîtra sans doute à tout le monde une explication suffisante et beaucoup plus naturelle. Enfin nous appellerons l’attention sur un détail de fait qui, pour n’être pas exclusivement de notre ressort, mérite cependant d’être relevé ici. C’est que la respiration stertoreuse très-bruyante, qui a été constatée dès que l’on est arrivé auprès de Maurice Roux , appartient aux premiers moments de l’asphyxie et qu’elle eût été certainement entendue bien avant huit heures du soir par les diverses personnes qui, ainsi que cela est établi, sont venues à plusieurs reprises, dans le cours de la journée, aux caves voisines de celle où gisait Maurice.

4° Coup porté derrière La tête. — La scène, imaginée, nous necrai-

DE LA STRANGULATION

gnons pas de le dire, par le sieur Roux, s’ouvre, on se le rappelle, par un coup de bûche ou de bâton que son maître, se dressant devant lui, lui aurait asséné sur le derrière de la tête, pendant qu’à genoux il ramassait du bois.

Voyons d’abord les faits, matériellement établis. Nous citerons le rapport de M. le docteur Surdon écrit trois jours après l’événement, circonstance qui explique comment, dans le même paragraphe, il mentionne des constatations faites, les unes le premier jour et les autres le lendemain, après que la version de Maurice Roux était connue : « J’examinai la nuque avec précaution sans déranger le malade et ne trouvai rien; cependant le lendemain je vis dans cette région, au milieu et tout près de l’insertion supérieure du muscle trapèze droit, une petite excoriation placée en long sur la saillie de ce muscle, de couleur brune, de 2 centimètres de longueur et de 1 centimètre dans sa plus grande largeur. » Telles sont les constatations de M. le docteur Surdun : il ne voit rien d’abord et découvre le lendemain une écorchure à l'occiput.

Ici se place un incident que nous voudrions pouvoir passer sous silence, une expertise médico-légale, grave par les noms qui y figurent, nulle par la manière dont elle a été conduite, erronée par les réponses monosyllabiques auxquelles elle a abouti.

Au lieu de demander aux médecins si la lésion constatée par M. Surdun pouvait être attribuée à un coup de bâton ou de bûche, ce que rendaient au moins fort douteux les caractères si nettement tracés par le premier expert qui n’avait trouvé dans la région occipitale qu’une écorchure très-peu étendue et peu profonde, on leur pose dans une commission spéciale trois questions purement théoriques et abstraites qu’il faut, de toute nécessité, que nous citions textuellement :

« 1° Un coup porté sur la nuque peut-il occasionner une commotion, peut-il occasionner une syncope?

« 2° Est-il nécessaire qu’un coup ait été violent ou très-violent pour provoquer la commotion et amener la syncope, quand ce coup est porté sur la région précitée?

« 5° Un coup porté sur la nuque et susceptible d'amener la commotion ou la syncope doit-il toujours laisser, aü moment même, des traces marquées de contusion et en particulier des ecchymoses? »

A ces trois questions qui, nous devons insister sur ce point, ne s’adressent qu’à de pures hypothèses, et semblent supposer établis des faits qui non-seulement ne sont nullement prouvés, mais sont même contredits par l’examen direct de la personne prétendue blessée, les experts, sans commentaire, sans distinctions, sans réserves, se résignent à répondre : à la première, oui; à la seconde, non; à la troisième, non. Leur rapport est tout entier dans ces trois mots. Et ce qui

OBSERVATIONS. 241

est plus fâcheux, chacun de ces trois mots contient à lui seul plusieurs erreurs, ainsi qu’il nous sera facile de le démontrer.

Les experts, en effet, eussent dû d’abord rectifier la désignation de la région blessée qui, pour M. Surdun, décrivant sur place, est la région occipitale, et qui dans l’ordonnance de M. le juge d’instruction est dite la nuque. Us eussent dit alors que le sieur Maurice Roux n'avait pas reçu un coup à la nuque; et que si un coup à la nuque pouvait, dans certaines conditions, occasionner une commotion, il eût fallu spécifier quelle espèce de commotion ; la blessure légère constatée chez le sieur Roux n’avait pu produire ni une commotion, ni une syncope : tout le contraire de ce qu’ont répondu les trois experts.

Quant à la seconde question, en s’en tenant au siège réel de l’excoriation, au niveau de l’insertion du muscle trapèze, il fallait montrer que c’est Là précisément la partie la plus épaisse, la plus résistante et la plus dure de la boîte crânienne, celle par conséquent oû il fallait le coup le plus violent pour produire la commotion : les trois experts ont dit le contraire et se sont laissé entraîner à une erreur par une question mal posée.

Nous en dirons autant pour la troisième, car un coup porté sur l’occiput non pas d’une manière abstraite, mais avec un bâton ou une bûche, ainsi que l’a prétendu Maurice Roux, et avec assez de violence pour amener la commotion, devait de toute nécessité laisser des traces de contusion, telles que bosse sanguine, ecchymoses ou plaie contuse. Quant à l'apparition des traces an moment même où le coup a été porté, si elle peut en effet n’avoir pas lieu toujours, ce n’était nullement le cas de la mettre en question, puisque la lésion constatée chez Maurice Roux, par le docteur Surdun, n’était pas une ecchymose parfois tardive, mais une excoriation, c’est-à-dire une écorchure qui ne peut se produire qu’au moment même du choc, et qui avait simplement échappé au premier examen du médecin. Sur ce point donc, comme sur les deux autres, les trois experts se sont trompés.

Nous ajouterons qu’ils ont négligé un fait, consigné cependant dans le rapport de M. Surdun et qui était bien propre à les édifier sur la nature de l’excoriation de l’occiput, c’est l’existence d’une autre excoriation s’étendant du tiers inférieur de la deuxième fausse côte jusqu’au tiers postérieur de la septième ou huitième côte, et que M. Surdun qualifie de très-mince égratignure.

Si, en effet, on veut réfléchir que le corps de Maurice Roux étail étendu sur le sol d’une cave rendu plus raboteux par la présence de morceaux de charbon écrasé, que ce corps a été soulevé, retourné précipitamment, comme il arrive quand on porte secours à un homme * privé de sentiment, on n’hésitera pas à reconnaître qu’il n’est pas besoin, pour expliquer cette blessure superficielle du cuir chevelu, de Tardiku. — Pendaison. 10

DE I,A STRANGUI AT ION

upposer que Roux a été assommé d’un coup de bûche qui eùl fait de bien autres désordres et qu’il est beaucoup plus simple et plus vraisemblable d’attribuer la double écorchure à l’occiput et au côté aux tractions du corps sur le sol.

Dans aucun cas, d’ailleurs, on ne saurait admettre la réalité d’un coup porté derrière la tète au sieur Roux, et il n’y aurait pas eu lieu d’en discuter les effets problématiques, si nous n’avions à revenir sur la prétendue perte de connaissance qui en aurait été la suite et qui tient une si grande place dans La fable de Maurice Roux.

5° Conséquences immédiates des actes de violence. — Parmi les circonstances de la scène racontée par le sieur Maurice Roux, il en est une qui mérite d’être examinée d’une manière toute particulière. Nous voulons parler de l'espèce d’évanouissement dans lequel le coup asséné sur la tète l’aurait plongé, et qui cependant ne l’aurait pas empêché de suivre les mouvements de son agresseur et d'en raconter les moindres gestes. Il est difficile de ne pas être frappé de ce qu’il y a d’obscur et d'improbable dans cette partie de sa déclaration. Nous la reproduirons avant de la discuter.

En premier lieu, lorsque le sieur Maurice Roux s’exprime par signes, le procès-verbal traduit ainsi qu’il suit ceux qui se rapportent à cette circonstance. « Le témoin nous indique par signes, qu’il a d’abord reçu sur le derrière de la tête un coup de bûche qui l’a renversé et étourdi ; que, se précipitant sur lui, Armand lui a passé une corde autour du cou qu’il a fortement serrée, puis il lui a lié les mains derrière le dos, et enfin, prenant son mouchoir, il lui a noué les jambes au-dessus des chevilles. »

Le récit fait le lendemain de vive voix par Maurice Roux n'est pas, à beaucoup près, aussi précis, et contredit même sur un point important la pantomime de la veille : « Tout à coup, et sans que j'aie entendu le moindre bruit qui m’annonçât son arrivée, je vis devant moi mon maître Armand... Il me dit : « Je vais t’apprendre si ma maison est « une baraque » Je me sentis aussitôt frappé à l’aide d’un bâton ou d’une bûche derrière la tête. Je fus étourdi et je tombai sans connaissance. Dans l'état d’étourdissement dans lequel j’étais plongé, je ne sentis pas qu’il m’étranglait et qu'il liait mes bras et mes jambes. Je ne puis dire combien de temps je restai dans cette position, mais à mon réveil je me sentis suffoqué. Je finis par me rendre compte que j’étais lié. Je suis resté là jusqu’au moment où l’ouest venu me porter secours. J’entendais du bruit dans les caves voisines, mais je ne pouvais appeler. »

Cette version n’est pas encore la dernière. Dans un troisième interrogatoire subi le jour suivant, nous lisons : « En même temps, je me

sentais frappé derrière la tôle ; j’étais renversé, je me sentis alourdi,

OBSERVATIONS

«dans l’impossibilité de crier et de faire un mouvement. II m’a semblé qu’il se livrait sur moi à quelque acte extraordinaire et je me suis trouvé plus tard étranglé et lié. »

Nous ne nous arrêterons pas à ces contradictions flagrantes, à ces variations inadmissibles de la part d’un individu qui a la mémoire assez présente pour ne négliger aucun des détails, môme les plus minutieux, de la mise en scène. Nous ferons remarquer seulement qu’il faut de toute nécessité reconnaître que Maurice Roux n’a pas dit la vérité ; qu’il ne peut pas à la fois avoir vu et n’avoir pas vu ; qu’il était évanoui ou qu’il ne l’était pas, et que l’on ne saurait en aucun cas admettre ce prétendu évanouissement lucide, cet état intermédiaire entre la perte ■de connaissance et la conservation des sens qui aurait permis la per ception même incomplète ou obscure que suppose la déclaration évi dennnent fausse de Maurice Roux. Ce n’est pas qu’il n’y ait, en réalité, certains cas où une personne en apparence privée de sentiment peut néanmoins continuer de voir et d’entendre. Mais ces cas n’ont pas la moindre analogie avec la situation de Roux; ils se présentent exceptionnellement dans quelques maladies nerveuses, dans certaines affections convulsives, et diffèrent absolument de l’étourdissement produit par un coup porté sur la tête. L’homme ainsi frappé, si le coup a été assez violent pour lui faire perdre connaissance, est bien, pendant tout le temps que dure l’étourdissement, complètement privé de sens, et hors d’état de voir ni de sentir ce qui se passe autour de lui. C’est là la commotion dans le vrai sens du mot ; et la commotion, au moment où elle se produit, abolit toute connaissance et toute sensibilité. De telle sorte que, pour en finir sur ce point, il demeure parfaitement établi :

Que le sieur Maurice Roux n’a pas reçu de coup sur la tête, que s’il avait reçu un coup capable de déterminer une commotion, celui-ci eût laissé de bien autres traces que celles qui ont été constatées à l’occiput; et qu’enfin s’il avait été plongé dans l’évanouissement de la commotion il n’aurait pas vu son aggresseur se jeter sur lui et le garrotter, et n’aurait même pas senti qu’il se livrait sur lui à quelque acte extraordinaire.

Mais ce n’est pas tout : il y a quelque chose de beaucoup plus grave à relever dans celte partie capitale de la déclaration accusatrice de Maurice Roux. Nous sortons ici de ses contradictions et de ses variations. Quelle que soit la version que l’on adopte touchant l’attaque et la consommation des actes de violences, il est un point qui, dans ses diverses dépositions mimées ou parlées, ne varie pas : c’est qu’à un certain moment, peu importe lequel, cet homme a repris ses sens, s’est, rendu compte, à ce qu'il dit expressément, de sa position, a reconnu qu’il était étranglé et lié ; qu’il est resté ainsi jusqu’au moment où l’on est

DE LA STRANGULATION

venu a son aide; et, ce qui est plus caractéristique encore, (pie pendant tout ce temps il entendait du bruit dans les caves voisines sans pouvoir appeler. Rien n’est plus net et plus précis; mais on va voir en même temps que rien n’est plus impossible et plus faux.

Que le sieur Maurice Roux, étourdi par un coup violemment porté sur la tête, et garrotté pendant son évanouissement, reprenant ses sens après un temps plus ou moins long, s’aperçoive qu’il a les pieds et les mains liés, cela se conçoit et n’a rien qui doive surprendre. Mais, en combinant sa fable, il a oublié qu’il n'avait pas seulement les pieds et les mains attachés, qu'il avait encore au cou une corde que son aggresseur, il le dit lui-même, avait serrée fortement. Pour nous, nous ne pouvons l’oublier : et nous ajoutons que là encore, et sur un point décisif, nous retrouvons une preuve nouvelle que, dans le fond comme dans les ' détails, tout est de pure invention dans ce récit. Nous n’avons pas besoin de longs développements pour faire toucher du doigt cette impossibilité qui s’ajoute à tant d’autres.

Il eiit été déjà fort extraordinaire qu’une corde violemment serrée autour du cou par la main du meurtrier n’eût pas déterminé une strangulation complète, et par conséquent n’eût pas à tout jamais empêché la victime de reprendre ses sens. Mais nous voulons bien admettre que la corde qui n’était pas nouée, se soit relâchée malgré les tours multipliés qu’elle faisait, de manière à permettre le rétablissement de la respiration et le retour à la vie : le sieur Maurice Roux se serait retrouvé dans la situation de l’homme non plus étranglé, mais simplement lié ; et qu’est-ce qui pouvait alors l'empêcher d’appeler à son secours les personnes qu’il entendait près de lui?

Ici encore le mème dilemme résumera notre discussion. Ou lesieur Maurice Roux étranglé a été, dès le principe, dans l'état de demi asphyxie où il était bien réellement quand il a été découvert, et alors il n’a pas repris ses sens et n’a pu se rendre compte de rien, et, pour parler plus vrai, il aurait dû mourir; ou la strangulation, incomplètement. opérée, a- cessé parle relâchement du lien, et alors il aurait certainement pu appeler à son aide.

G0 Effets consécutifs des actes de violences. — Nous ne voulons rien laisser dans l’ombre, et malgré tant de preuves accumulées déjà, nous poursuivrons jusqu'au bout, la fraude qui devient d’ailleurs, on le reconnaîtra, de plus en plus flagrante. Nous avons vu que les symptômes graves observés chez le sieur Maurice Roux, au moment oû il a été découvert gisant dans la cave, se sont dissipés assez vile, que la circulation et la respiration se sont rétablies promptement, que l'intelligence est revenue presque immédiatement dans son intégrité, et que le docteur Surdun constatait d'une manière positive, et dès le lendemain matin, qu'il ne restait que de la courbature et un peu de douleur

OBSERVATIONS

au cou, le larynx étant d’ailleurs parfaitement intact, ainsi qu’une gêne de la déglutition. Tels sont bien, en effet, les caractères que l’on observe chez les personnes qui ont été incomplètement étranglées, à un degré quelquefois beaucoup plus considérable que chez Maurice Roux. Jusqu'ici nous n’avons donc rien à dire.

Mais à ces symptômes on remarquera que chez cet homme il s’en est joint un autre. Il a perdu la parole. Ce n’est pas une voix altérée, étranglée, brisée, éteinte même. C’est du mutisme, et le mutisme le plus absolu, sans rémission, sans retour d’un mot ni même d’un son. M. le docteur Surdun le constate, sans en paraître surpris. « Il avait perdu complètement la voix, car, en dépit des efforts qu’il fit, il ne put prononcer une parole, ni pousser un cri, pas même un léger gémissement. » Avons-nous besoin de faire remarquer que la voix et la parole ne sont pas une seule et même chose, que l’on peut parler sans voix, ainsi que cela arrive à ceux qui sont atteints de cette indisposition si commune que l’on appelle une extinction de voix ; et qu’entîn il n’est pas un muet de naissance qui ne puisse pousser un cri et faire entendre des gémissements ? Quoi qu’il en soit, voilà Maurice Roux muet. 11 est indispensable de le suivre et de le montrer dans cette phase nouvelle et si expressive. Pas un détail n’est à négliger dans cette scène, quia lieu le lendemain de l’événement, à huit heures du malin.

M. le juge d’instruction demande à Maurice Roux s’il se sent l’intelligence et la force nécessaires pour le comprendre et lui répondre. Sa physionomie s’est alors animée, et il s’est tourné vers lui et lui a répondu affirmativement, en le regardant avec une grande intelligence. On lui demande s’il peut parler, il répond négativement.

Alors commence cette pantomime animée, où, pour reproduire dans les moindres détails les actes de violence dont il se dit victime, Maurice Roux épuise tous les gestes, se dresse, s’agite, se passionne, met la main sur son cœur, lève les yeux au ciel, donne tour à tour à son regard toutes les expressions, ressemblant bien plus à un comédien qui joue un rôle qu’à un malade épuisé qui cherche par quelques signes à se faire comprendre et à suppléer la voix qui lui manque. La menace de la justice céleste que lui adresse le magistrat ne pouvait pas le toucher beaucoup. « Dans quelques minutes, peut-être, vous allez mourir ! — Vous n’avez plus que quelques instants à vivre. — Vous allez paraître devant Dieu. » Maurice Roux devait se sentir moins moribond que cela, et M. Surdun lui-même nous rassure à cet égard en disant que tout symptôme grave avait disparu; d’ailleurs il n’y avait guère à s’y tromper, en voyant Maurice Roux se livrer à cette mimique si active, si énergique, comme le constate à chaque pas le procès-verbal. La scène s’achève ainsi sans que Maurice Roux dise un mot. Le lendemain, à huit heures du matin, juste vingt-quatre heures après,

DE LA STRANGULATION

il a recouvré la parole et se dit en état de pouvoir répondre aux questions. Le mutisme a cessé de lui-même comme il était venu, sans qu’on nit rien fait pour cela, sans qu’on sache pourquoi, et même, ce qui paraîtra plus surprenant encore, sans qu’on se le demande.

Mais ne voit-on pas cependant que ce mutisme est un jeu; que jamais la strangulation ne fait perdre la parole, c’est-à-dire la faculté d’articuler les mots, pas plus qu’elle n’atteint la faculté de trouver les expressions. Ce que nous avons vu, ce que nous avons décrit chez les individus qui ont été victimes d’une tentative de strangulation, c’est une gêne douloureuse dans l’action de parler en rapport avec les désordres qui peuvent exister au cou, et une altération plus ou moins marquée de la voix, mais non jamais la perte de la parole.

Une circonstance favorable et vraiment faite pour porter la conviction à cet égard dans tous les esprits, nous fournit un rapprochement tout à fait caractéristique. Nous avons consigné dans VÉLucle qui précède le fait d’une jeune fille qui a feint d’êlre victime d'une tentative de strangulation et a simulé le mutisme dans des conditions absolument identiques.

Nous avons établi que la fraude et le mensonge avaient présidé a tous les actes, à toutes les paroles du sieur Maurice Roux, depuis le commencement jusqu’à la fin de cette douloureuse affaire. Ce n’est pas à nous qu’il appartient et nous ne voudrions à aucun titre usurper la mission de rechercher à quel mobile peut être attribuée son inqualifiable conduite.

Nous ne terminerons pas toutefois sans montrer encore par unexemple qui offre avec le cas actuel la plus remarquable analogie quequel qu’en ait pu être le motif, l’acte de simulation de Maurice Roux, consistant à jouer lui-même sa vie, pour faire payer sa mort à un autre, n’est pas sans précédent.

« En 1854, au mois de mai, un employé de l’octroi de Paris fut trouvé dans sa chambre à demi asphyxié. Rappelé à la vie, il accusa sa femme d’avoir allumé le fourneau qui avait failli lui donner la mort.. Celle-ci, protestant hautement de son innocence, soutenait qu’elle avait quitté son domicile peu de temps après le retour de son mari et qu’ellen’avait pas allumé de fourneau. Les témoignages les plus certains, et les expériences auxquelles nous procédâmes de concert avec Lassaigne sur les conditions physiques dans lesquelles s’était accomplie l’asphyxie, ne laissèrent pas de doute sur la véracité de cette femme, que son mari renonça lui-même à contredire ; et il resta prouvé que celui-ci avait simulé une asphyxie dont il avait malgré lui ressenti les effets, pour pouvoir accuser sa femme et arriver à obtenir une séparation à laquelle pour sa part elle s’était toujours refusée. »

Comparez cet acte à celui de Maurice Roux, la pensée et le mode

d’exécution sont exactement les mêmes; l’instrument seul diffère.

Il y a là, si nous ne nous abusons, au point de vue de la simulation eL de la conception mensongère, une preuve morale considérable à ajouter à toutes les preuves matérielles à l’aide desquelles nous avons renversé pièce à pièce l’échafaudage d’accusations imaginaires dressé contre son malheureux maître par Maurice Roux.

Conclusions . — Arrivé au terme de ce long travail, nous espérons obtenir de tous ce témoignage que, ainsi que nous en avons pris l’engagement, nous sommes resté scrupuleusement attaché aux faits tels que l’instruction judiciaire les a établis ; et que dans l’analyse et dans l’appréciation que nous en avons faites, nous nous sommes abstenu de toute hypothèse et même de toute discussion théorique. Aussi avons-nous la ferme conviction que chacun tirera de ces faits les conclusions qui en découlent naturellement et comme d’elles-mêmes, et qu’il nous reste à formuler :

1° Le sieur Maurice Roux est l’unique auteur de la prétendue scène de violences dont il s’est dit victime, et qui aurait eu lieu le 7 juillet dernier, à huit heures du matin, dans l’une des caves de la maison de son maître. Il a tout imaginé, tout combiné, tout accompli de sa propre main.

2° Il est faux et absolument inadmissible qu'il ait pu rester pendant plus de dix heures dans l’état où il a été trouvé le même jour à 7 heures du soir.

5° Les constatations matérielles dont sa propre personne a été l’objet démontrent, d’une manière irréfragable, qu’il ne s’était lié le cou, les pieds et les mains, que fort peu de temps avant l’heure où il savait que l'on avait coutume de descendre à la cave pour prendre le vin nécessaire au repas, et où l’on y est en effet descendu.

4° L’écorchure constatée à la partie postérieure de la tête ne peut en aucun cas être attribuée à un coup de bûche ou de bâton asséné par une main homicide. Une pareille violence eût laissé de tout autres traces.

5° L’évanouissement si étrangement lucide dans lequel il dit avoir élé plongé, le mutisme complet qu’il a simulé, la pantomime à laquelle il s’est livré, sont autant de supercheries grossières que l’observation et l’expérience démentent de la façon la plus formelle.

0° C’est a son insu et sans qu’il ait pu le prévoir, que d’elle-même la constriction du cou s’est graduellement augmentée, comme cela devait nécessairement arriver, et qu’il a failli périr étranglé dans ce jeu perfide qu’il avait imaginé, et pour lequel ses récits mensongers avaient préparé une autre victime.

Je ne crois pas utile de reproduire les débats contradictoires qui ont. eu lieu devant le jury d’Aix. La science n’aurait rien à y gagner. Les

DE LA STRANGULATION

US

questions véritables clu procès y ont trop souvent été obscurcies par de vaines théories, par des assertions sans valeur et des expérimentations oiseuses qui n’avaient nullement trait au fait même qu'il s’agissait d’élucider.

J’aime mieux faire remarquer que l’accusation primitive n’a pas résisté à nos objections, qu’elle a été en réalité abandonnée parle ministère public qui, reculant devant l’impossibilité de soutenir le récit de la prétendue victime, a donné au coup porté à la nuque une importance prépondérante, a réduit la tentative de meurtre à un simple délit de coups et blessures; et, divisant arbitrairement en deux actes le drame du 7 juillet, a fini par considérer la strangulation et la ligature des pieds et des mains comme une mise en scène accessoire imaginée par l’accusé Armand, non plus pour achever celui qu'il avait frappé, mais pour faire croire à un suicide, de telle sorte que la simulation en principe n’a plus été contestée par l’accusation. Que pouvions-nous désirer de plus décisif? et sur tous les points, d’ailleurs, n'avons-nous pas eu gain de cause ?

Il me sera permis en terminant de me féliciter, comme je l’ai fait publiquement aux assises, d’avoir vu mon opinion fortifiée par celle de es honorables et savants confrères, MM. les professeurs G. lourdes et Ch. Rouget, et MM. E. Gromier, Sirus Pirondi et Jacquemet. Je saisis cette nouvelle occasion de les remercier encore de leur appui; et je me persuade qu’ils n’ont pas oublié plus que moi l’étroite et atfectueuse solidarité qui nous a unis pendanL toute la durée de cette longue lutte que nous avons soutenue contre le mensonge et l’erreur, et qui restera l’un des meilleurs souvenirs de notre carrière médico-légale.

UE LA SUFFOCATION

DE LA SUFFOCATION

La suffocation est un genre de mort violente extrêmement commun dont les caractères ne sont indiqués nulle part et sont restés confondus avec ceux des asphyxies en général.

Il me sera facile de prouver que la mort par suffocation, qui a été à peine indiquée par les auteurs, se présente avec des caractères anatomiques constants et tout à fait distincts. On ne saurait douter d’ailleurs de l’utilité de ces recherches si l’on songe à l’extrême fréquence des crimes commis par suffocation, et aux difficultés qui entourent trop souvent l’appréciation des faits de cette nature. Qu’il suffise de rappeler que, dans presque fous les cas de pendaison criminelle, les meurtriers ont commencé par étouffer ou par étrangler leur victime, et que si l’on a pas un moyen de reconnaître sûrement le premier genre de mort, on resle impuissant à distinguer l’homicide du suicide. Enfin il est un crime, l’infanticide, qui emprunte à la suffocation ses procédés les plus habituels.

Pénétré de l'importance de cette question, et frappé de la constance et de la spécificité des lésions propres à ce genre de mort, non moins que du silence que gardaient i.tous les auteurs à cet égard, je n’ai pas voulu m’en tenir aux seules données de l’inspection cadavérique, et j’ai

DE LA SUFFOCATION

entrepris un grand nombre d’expériences dans lesquelles j’ai varié autant que possible, sur plusieurs espèces d’animaux,les modesde suffocation en les comparant à d’autres genres de mort plus ou moins analogues. Ces expériences, qui ont eu pour témoins MM. Rouget et Boulard , alors prosecteurs de la Faculté, M. Binet, interne plein de mérite, et M. Londe fils, élève distingué de nos hôpitaux, dont le concours intelligent et dévoué m’a été si utile, ces expériences sont venues confirmer, de la manière la plus éclatante, tous les faits que m’avait révélés déjà l’autopsie de tant de pauvres enfants morts victimes de criminelles violences.

C’est à cette double source que j’ai puisé les éléments de cette élude, qui, en raison de la nouveauté des faits et de l’importance pratique des questions qu’elle soulève, ne paraîtra peut-être pas indigne d’intérêt.

Il n’est pas hors de propos de démontrer avant tout, par un résumé historique succinct, que, ainsique je l’annonçais en commençant, les auteurs n’ont pas distingué la suffocation des autres genres d’asphyxie. Si, dans des rapports d’expertises judiciaires et dans de rai es observations, quelques médecins légistes ont noté quelques-unes des altérations spéciales que la nature plaçait sous leurs yeux (1), aucun, si ce n’est II. Bayard, n’a paru même

(1) M. le docteur Caussé (d’Albi) a bien voulu nous communiquer des rapports faits par lui, il y a vingt-cinq ans, dans lesquels se trouvent consignées très-explicitement les ecchymoses sous-pleurales, dans des cas de mort par suffocation, enfouissement, occlusion des voies aériennes, et par faiblesse congéniale du fœtus. Il a rappelé celte circonstance dans un mémoire récent d’un très-grand intérêt pour l'histoire de l'infanticide. [De l’asphyxie par suffocation et des rapports de ce genre de mort violente avec l'hémorrhagie du cordon ombilical (Ann. d'hyg. publ. et de méd.lég.,& série, 1809, t. XXXII, p. 122).]

soupçonner ce que ces lésions pouvaient avoir de caractéristique et d’essentiel.

Orfila (1) indique, d’une manière tout à fait sommaire, l’asphyxie par suffocation, et il ne comprend sous ce titre que les causes morbides capables d’amener un trouble profond ou un anéantissement complet des fonctions resjpiratoires, renvoyant à l’asphyxie en général l’étude des ^symptômes et des lésions. C’est seulement au sujet de l’infanticide que le célèbre professeur parle des cas de mort violente par enfouissement, occlusion des narines et : de la bouche, étouffement par des couvertures, etc. ; mais là même sa précision ordinaire, que des recherches expérimentales n’éclairaient pas, lui fait défaut, et il se borne à signaler des lésions extérieures que peuvent produire ces diverses espèces de violences, sans donner aucun signe distinctif certain de ce genre de mort. C’est là aussi évidemment la doctrine d’Ollivier (d’Angers), telle qu’elle ressort des observations particulières qu’il a consignées dans la Relatioji médicale des événements survenus au Champ de Mars en 1837 (2).

Eusèbe de Salles (3) est aussi explicite que concis dans la proposition erronée qu’il avance sur ce sujet *. « L’air, dit-il, peut aussi être intercepté par un mouchoir qui boucherait le nez et la bouche ; mais rien ne pourrait fournir la preuve d’un pareil genre d’assassinat. »

M. Devergie (4), parmi les généralités concernant l’asphyxie, indique bien dans le cadre étiologique l’obstacle

( 1 ) Orfila, Traité de médecine légale , 4e édition. Paris, 1848, t. Il,

(2) Ollivier (d’Angers), Annales d’hygiène et de médecine légale . Paris, 1837, t. XVIII, p. 485.

(3) Eusèbe de Salles, Médecine légale in Encyclopédie des sciences médicales. Paris, 1855, p. 162.

» (4) Devergie, Médecine légale, théorique et pratique, 2° édit. Paris, 1840, t. II, p. 466.

IJE LA SUFFOCATION.

mécanique à l’entrée de l’air dans les poumons, et la suffocation ou l'introduction d’un corps étranger dans la trachée. Mais c’est là loui ; et nulle part il ne donne de signes particuliers de cette espèce d’asphyxie. En traitant de l'infanticide, il parle de l’asphyxie par défaut d’air, mais sans être plus précis. 11 débute, en effet, par celte proposition négative et passablement obscure : « Tout agent qui tend à s’opposer à l’établissement de la respiration ou à la suspendre alors qu’elle est établie, sans agir directement sur une partie isolée du corps, ne peut pas laisser d’autres traces de son existence que sa présence môme autour du corps de l’enfant. » On devra observer seulement, ajoute plus bas l’auteur dont nous ne saurions trop énergiquement combattre la doctrine, « des résultats d’asphyxie, notamment la teinte plus ou moins violacée de la peau, le développement considérable des poumons, leur coloration foncée et violette, et l’engorgement des cavités droites du cœur. » Ces caractères ne sont pas seulement incomplets et insuffisants; ils sont, ce qui est plus grave, complètement en désaccord avec la réalité des faits. M. Devergie ne tient donc compte que des lésions locales qui peuvent être produites par une action directe sur telle ou telle partie, la bouche, le nez, le pharynx : il omet toutes les autres:

MM. Briand et Chaudé (1), dont le livre est le résumé le mieuxfait et le plus récent des travaux publiés jusqu’à ces derniers temps sur la médecine légale, après avoir donné une simple mention à la mort par suffocation à l’aide de corps étrangers iutroduils dans le pharynx, ou d’occlusion de la bouche ou des narines, se bornaient, dans les éditions qui ont précédé mes recherches, à indi-

(1) Briand et Chaude, Manuel complet de médecine légale, 5e édit. Paris, 1852, p. 254 et 445, et 9e édit. Paris, 1809.

quer les lésions locales telles qu’excoriations ou déchirures ; et pour le reste, ils se contentaient de dire que dans ces cas, « on ne trouverait à l’ouverture du corps que les signes ordinaires de l’asphyxie, et à moins que d’autres traces de violences ne décélassent le crime, il serait difficile d’obtenir la preuve de l’attentat. » Appliquant ces fausses données à l’histoire de l’infanticide : « De quelque unanière, écrivaient-ils, qu’un nouveau-né ait été privé d’air irespirable, qu’il ait été renfermé dans un coffre ou enfoui dans la terre, ou dans la paille, ou étouffé dans des cou- \vertures,il est le plus souvent bien difficile de constater ce .genre de mort. On ne trouve ordinairement aucune trace de violences. » C’était là, il faut bien le reconnaître, dans sa forme la plus nette, la moins équivoque, la doctrine qui avait prévalu sur ce sujet.

MM. Briand et Chaudé ont été des premiers à adopter mes idées, et les dernières éditions de leur excellent ouvrage les reproduisent fidèlement.

La savante dissertation de Slingenberg (1), qui renferme une description de la mort par suffocation plus exacte que celle de la plupart des auteurs, ne mentionne pas le signe caractéristique des extravasations sanguines sous-pleurales. Il signale toutefois, d’après Buttner (2), avec une incontestable justesse, « colorent flavescentem pulmonum sanguine injectorum et aere irregitlariter extensorum . »

Nous devons à Bayard une place distincte au milieu des auteurs que nous venons de citer. Il est vrai que dans le Manuel élémentaire (5), où il a déposé les premiers fruits d’une expérience que guidait un jugement si droit et si sûr, il garde un silence complet sur l’asphyxie par suffocation, et ne cite qu’en passant les manœuvres infanticides

(1) Slingenberg, De infanticidio. Groningen, 1843.

4 (2) Buttner, Von dem Kindermord. Kœnigsberg, 1804.

(5} II. Bayard, Manuel de médecine légale. Paris, 1845, in- 1 8.

25 i DE LA. SUFFOCATION.

qui y ont si souvent recours; quoique par un singulier contraste, et, à ce qu’il semble, presque à son insu, dans un des spécimens de rapport qu'il rattache à ce chapitre, il ait noté, parmi les détails de l’autopsie judiciaire d’un nouveau-né mort étouffé, ces ecchymoses sous-pleurales dont il n’a pas su généraliser les caractères véritablement significatifs et faire ressortir la valeur. Mais plus lard, et encore accessoirement, à la suite de quelques observations sur l’avortement provoqué et sur l’infanticide, publiées en 1847 (1), il a noté en quelques lignes « la présence chez les enfants qui ont succombé par suite de l’occlusion incomplète ou complète des voies aériennes, d’ecchymoses ponctuées disséminées sous la plèvre pulmonaire. » Quelque succincte que soit cette indication, elle est précise, et d’ailleurs ces observations, j’en ai ôté témoin et les ai faites avec Bayarcl lui-même. Mais ni dans ce court passage ni ailleurs il n’a signalé plus que les autres auteurs, et c’est à peine s’il a entrevu la constance de ce caractère en y rattachant l’ensemble des autres signes de la mort par suffocation, et surtout en en étudiant le siège et les formes diverses, et en le distinguant des autres lésions qui pourraient être confondues avec lui.

Tel est en résumé l’état exact de la science sur le sujet que je me suis proposé d’étudier d’une manière plus complète et plus approfondie.

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