‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 3)Chapitre 31 sur 67 · RÈGLES GÉNÉRALES DE L'EXPERTISE · texte numérisé non relu

RÈGLES GÉNÉRALES DE L'EXPERTISE

extravagante la dispute à la plus infecte malpropreté. Je reviendrai sur ces signes matériels de la folie qu'il faut absolument faire connaître par les détails d'exemples particuliers, mais que dès à présent je signale à toute l'attention des experts.

J'arrive à un élément bien plus important encore de l'appréciation médico-légale, je veux parler des écrits des aliénés. Les aliénés écrivent beaucoup et en général trèsvolontiers ; de sorte qu'il est facile d'obtenir d eux à défaut de lettres ou de mémoires qui sont mis souvent à la disposition de l'expert, des pages librement composées, et dans iesquelles ils fixent eux-mêmes les caractères les plus marqués du trouble de leurs facultés. Le médecin légiste moins que tout autre, ne saurait négliger cette source première et féconde d'informations positives. Marcé dont la brillante carrière a été trop tôt et si malheureusement interrompue (l) et M. Brierre de Boismont dont la vie laborieuse a été consacrée tout entière à létude et au soulagement des aliénés (2) ont l'un et Tautre, dans des mémoires précieux et du plus grand intérêt, fait ressortir la valeur considérable dans la détermination de la folie, de tout ce qui sort de la plume des aliénés. Il n'y à pas d'ailleurs de médecin aliéniste qui ne possède une collection d'écrits de ce genre, qui formerait une lecture singulièrement triste , mais fort instructive. J'en citerai moi-même plusieurs échantillons que l'on trouvera reproduits à la fin de cette étude en fac-similé et qui permettront de juger du parti que peut en tirer le médecin expert comme preuve d'aliénation mentale.

Il y a deux choses à examiner dans les écrits des aliénés, d'une part ce qu'ils contiennent, de l'autre la forme sous laquelle ils se présentent, c'est-à-dire qu'ils doivent être

(1) Marge, De la valeur des écrits des aliénés au point de vue de la séméiologie et de la médecine légale. {Ann, d'hyg. publ. et de rnéd. lég. 2c série, T. XXI, p. 1864.)

(2) Brierre de Boismont, môme sujet. (Ann.médicO'psychol. 4* série, T. III, p. 257. 1864.)

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étudiés d'aborfl comme mode d'expression des idées délirautes et en second lieu au point de vue graphique.

En ce qui concerne les idées et le fond même de ces écrits, il est permis de dire qu'ils sont quelquefois la reproduction fidèle de l'état mental de l'aliéné. Quelquesuns en effet s'y peignent tout entiers ; ils écrivent comme ils pensent et manifestent leur délire tantôt par Tincohérence et le défaut de suite de leurs écrits, tantôt par Texposé prolixe et complet des conceptions fausses qui remplissent et dominent leur cerveau malade. On observe à cet égard des différences remarquables dans les divers genres de folie. Dans la première période de la paralysie générale, alors que l'on observe chez les malades une excessive facilité d'expansion, on les voit se prodiguer, en lettres de recommandations, en ordres d'achats, en projets de toutes sortes. Les monomanes qui se croient chargés de missions célestes, ou qui se consument dans des inventions de tous genres : machines, découvertes chimiques, systèmes politiques, n'ont jamais à leur disposition assez d'encre et de papier, ils écrivent et écrivent sans relâche; le plus petit fragment, les . pages d'un livre, les marges d'un journal sont couvertes par eux d'une écriture aussi fine et aussi serrée qu'ils le peuvent, de manière à y faire entrer le plus de choses possible. Les fous mélancoliques moins disposés en général à s'ouvrir, laissent cependant aussi échapper quelquefois des écrits très-significatifs. Ce sont des pétitions aux autorités dont ils invoquent la protection contre leurs persécuteurs, des dénonciations à la justice, des mémoires où ils consignent leurs plaintes et leurs griefs imaginaires. Quelques-uns remplissent de leurs élucnbrations maladives des cahiers entiers qu'ils ne font aucune difficulté de confier au médecin; souvent ils les font autographier, et même imprimer.

La littérature contemporaine possède des livres volumineux qui sont l'œuvre de la folie et portent à chaque page la marque de leur origine. J'ai vu naître l'un de ces livres, dernier vestige de l'intelligence la plus belle et des facultés

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lei plus brillantes, publié sous le titre de Heligion^ et écrit sous la dictée de Tàme de la terre par oe malheureux apôtre de la doctrine phalanstérienne dont j'ai raconté la fin lamentable. Deux volumes seulement ont paru (Paris 1854), mais le troisième rempli d'hallucinations erotiques et de descriptions ordurières, est resté en épreuves et n*a pas vu le jour. On a cité maintes fois Touvrage où Béringuier a raconté sa propre folie. Enfin il est impossible de ne pas voir dans la plupart des Nouvelles histoires extraordinaires^ de l'américain Edgar Poô le produit du délire halluciné d'un alcoolique merveilleusement doué. J'en pourrais nommer d'autres encore (1) : il est constant en effet qu'il existe une littérature de Taliénation mentale, très-caractéristique et tout à fait significative.

Dans tous ces cas les écrits des aliénés peuvent jusqu'à un certain point suppléer et tout au moins compléter l'examen direct et l'interrogatoire. Mais il en est d'autres chez lesquels il existe un contraste assez frappant entre leurs écrits et leurs paroles. M. Moreau de Tours a fait la remarque très-juste que les déments manifestent plus de désordre d'esprit en écrivant qu'en parlant; c'est le contraire pour les monomanes. Les premiers qui conservent une certaine tenue, une certaine pertinence dans leurs réponses à des questions d'ailleurs simples, à des formules de politesse, et dont le défaut d'initiative paraît être le principal caractère, dès qu'on leur met une plume à la main, s'ils peuvent encore s'en servir, n'écrivent que des phrases inachevées ou sans suite, dans lesquelles l'association des idées est nulle. Ils commencent une lettre dans un sens , et la finissent dans un sens tout différent ; l'adressent au début à une personne, et en terminant à une autre. Les seconds, au coU" traire, et aux monomanes il faut joindre ici ceux qui sont atteints de manie raisonnante, peuvent écrire de la façon la plus correcte, la plus lucide en apparence et dissimuler dans

(1) Behghah^, Béflexions d'une personne qui avait éU atteinte d'aliénation mentale sur sa propre maladie Trad. par le Dr. Heisch. {Annd'hyg. publ et de méd. lég. !• série, T. XVT, p. 172.)

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leur correspondance le délira partiel auquel ils sont en proie. Ils adresseront aux pouvoirs publics, aux assemblées législativèd des pétitions qui pourront paraître très-sentées, et garderont dans leurs écrits la tenue, la logique qui manquent à leurs discoiu's et à leurs actes.

AU point de vue de la forme, les écrits des aliénés ne sont pas moins intéressants à étudier et q'ont pas moins de valeur pour le médecin expert. Le deii^sin graphique des lettres et Tagencement des lignes ont parfois un caractère tout à fait particulier. J'ai dit que le papier était souvent couvert dans tous les sens de lignes qui s'entrecroisent comme si les idées 8*y pressaient sur cette page dont l'aliéné ne veut pas perdre le plus petit coin. Il en résulte le plus souvent que l'écriture est horriblement confuse, que les mots, les lignes empiètent les uns sur les autres et s'enchevêtrent si bien qu'U y a dans les écrits des fous autant d'incohérence que dani leur esprit. L'écriture est souvent tremblée, les lettres mal dessinées, des rattu'es sans nombre, des mots soulignés oU écrits en gros caractères et précédés de majuscules ; l'absence totale ou l'abus de la ponctuation ; des chiffres ou des assemblages de lettres incompréhensibles ; des taches d'encre répandues à profusion, se voient dans le plus grand nombre des écrits des aliénés. Quelquefois les caractères ordinaires sont remplacés par des signes inconnus, des espèces d'hiéroglyphes qpi n'ont de sens que pour le cerveau malade de l'aliéné. Un des traits les plus constants et lès plus significatifs qu'offrent dans certaines formes de la folié l'agencement de l'écriture, c'est l'omission fréquente de quelques syllabes ou de mots entiers, qui donne à des hommes très-lettrés et les moins suspects à Cet endroit l'orthographe la plus défectueuse. C'est là, on peut le dire, l'un des signes précurseurs les plus habituels de la folie paralytique. Je ne crois pas que l'on puisse ti'ouver une lettre de dix lignes écrite par une personne au début de la paralysie générale, dans laquelle il n'y ait un et souvent plusieurs mots incomplets ou passés. Aucun médecin familier avec l'observation des fous ne me démentira sur Ce

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point. Il est bieu entendu que Ton doit s'efTorcei', ainsi que rindique justement Marcé, de se procurer, si cela est possible, pour servir de texte de comparaison, des spécimens de récriture des individus que l'on examine, telle qu'elle était avautleur maladie.

Mais bien que l'attention n'ait été fixée jusqu'ici que sur les écrits des aliénés, je ne crains pas de dire que Ton reacontrera souvent aussi un intérêt réel à examiner les dessins et les peintures faites par des fous. Que Ton combine par la pensée, que Ton imagine par fantaisie les choses les plus impossibles, les images les plus bizarres, on n'arrivera jamais à l'espèce de délire qui se peint sur la toile sous la main d'un aliéné, à ces créations qui tiennent du cauchemar et donnent le vertige. J'ai eu pendant de longues années sous les yeux un aliéné qui n'avait jamais eu aucuu talent, mais qui passait sa vie à peindre; j'ai vu plus de cinq cents de ces tableaux, quelques-uns de grandes dimensions, dans lesquels les associations de coulem's les plus folles, des figures vertes ou écarlates, des proportions inusitées, des ciels jaunes, des efiets de lumière impossibles, des êtres monstrueux, des animaux fantastiques, des paysages insensés, des architectures inconnues, des flammes infernales, réalisaient sous des formes inimitables les rêves les plus indescriptibles. La variété de ces images n'avait d'égale que la fécondité de leur auteur qui était atteint d'une des manies chroniques les plus complètes et les mieux caractérisées. Je pourrais à l'opposé de celui-ci citer des peintres qui s'étant acquis dans l'art une juste célébrité ont conservé durant des attaques de folie mélancolique sinon l'intégrité dej leur talent du moins la faculté et l'habitude de peindre des toiles très-satisfaisantes. En général les aliénés choisissent de préférence dans leurs dessins les sujets erotiques, et parfois obscènes.

Pour compléter ces considérations et bien montrer toute l'importance qu'acquièrent dans bien des cas aux yeux du médecin légiste, les écrits des aliénés qu'il doit étudier minutieusement au point de vue non -seulement des idées

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qui y sout exprimées, mais encore de la couligui'atioii graphique, je ne crois pouvoir mieux faii« que de rapporter ici en exemples quelques passages d'écrits manuscrits , autographiés ou imprimés, vraiment remarquables à ce double point de vue et dont je reproduirai le fac-^simile à la fiu de ce livre.

. Je donnerai ici quelques fragments dans lesquels, en quelques lignes, se peignent la folie et le délire particulier de ceux qui les ont écrites.

1<* La lettre suivante est écrite par une septuagénaire, femme autrefois d'un grand esprit, atteinte depuis longtemps de manie chronique, confiée aux soins de M. le docteur Blanche* et qui passe sa vie à nourrir des chats. La lettre est adressée à une surveillante de la maison.

Madame, vous ne doutez pas du désir sincère que j*ai de placer mes animaux, vous n'en pouvez pas douter, vous devez môme coniprendre que si j'eusse été libre de les placer moi-même, je n'en aurais jamais gardé, assujettie comme je le suis aux volontés d' autrui; cependant je me vois forcée de vous prier d'intervenir auprès de M. et de M™® Blauuhe pour les prier de m'accorder un sursis pour Nankin qui a une diarrhée affreuse depuis son séjour entre les deux palissades, et qui est un obstacle au séjour qu'il serait obligé de faire dans un panier ou sur les genoux, et un plus grand encore à sa présentation à ses nouveaux maîtres. Quant au beau gas, si je Tavais, je ferais sa toilette et, pour peu qu'il parût déplaire aux maîtres de céans de le placer chez des connaissances de M™« Emma, je suis toute disposée à l'envoyer au ma^^'asin de fourrages, oii il y en a cent cinquante ; le panier est tout prêt. Dans huit jours, ce sera le tour du petit Nankin, je vous l'affirme. Excusez-moi, madame, de vous charger de semblables commissions, mais votre amitié pour M. et M>"« Blanche et l'intimité dans laquelle vous vivez avec eux me sont de sûrs garants que vous obtiendrez facilement ce que je leur demande. Recevez, etc.

P. 8. — Nankin continue d'aller sur son papier, ainsi ce petit retard n'aura pas les inconvénients que vous pourriez craindre.

2** La lettre qu'on va lire est plus siguiflcative encore. Elle émane d'un malade qui présentait l'espèce de délire mélancolique qui marque parfois le début de la paralysie

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générale. Il était enfermé à Mazas sous riiiculpatioii de faux et la lettre qu'il nous écrivit avec cette suscription : ce A Messieurs qui sont venus me visiter^ sans doute de la Commission » est à coup sûr beaucoup plus significative que l'interrogatoire que nous lui avions fait subir. Je ne cite que quelques passages ; on trouvera le texte entier avec Torthographe originale parmi les fac-similé,

Mazas, 5 novembre, 1852. C'est l'espoir de Dieu et des malheureux, ne le faites plus souffrir, il apporte la rédemption, ne lu repousse* pas. Il naquit en 1824, le 24 mars, à 4 heures du matin, de pauvres parents, d*un père infirme qui s'appelait François L. et d'une mère qui s'appelait G. L. D'abord on le contraria à sa naissance en le tirant du sein de sa mère. Il eut beaucoup de difficultés à venir» il était maladif. Ba naissance dut être remarquée, mais on n'eut garde de la faire connaître : aussi sa mission semble commencer à l'âge de six ans. La royauté chassée en 1830, un roi remplace celui qui était chassé, mais combien de fléaux encore sOus ce règne. Le choléra arrive, les guerres civiles, la Pologne étouffée, enfin il arrive à Paris en 1840... J'ai remarqué que quand j'arrivais dans des grandes cités, très-souvent le tonnerre se faisait entendre. Depuis mon arrestation, deux fois la scène de la Passion s'est renouvelée... Quand je suis triste, le soleil se cache. quand je pense à mon organisation sociale, que tout le mondé est heureux, il fait beau et toute la nature devient douce, et tous les animaux se réjouissent et les petits oiseaux viennent voler au ras de ma tête* Oh ! croyez-moi, je suis celui qui vous apporte la paix et la fraternité. Oh ! faites-moi sortir et je vous rendrai tous heureux et je ferai de la terre un peuple de frères. Toutes les religions n*en feront qu'une. Aimez-vous les uns les autres et ne souffron:* pas qu'un enfant souffre, que la pauvre femme puisse allaiter son enfant en paix, que la pauvre fille ne soit plus déshonorée. C'est la loi de Dieu. Je vous sakie. L. P. S. V. Oh î faites -moi sortir.

3*» Je donnerai plus loin aVec tous ses détails Thistoirc bieti curieuse d'un homme tombé d'un certain rang dans la dégradation morale et physique la plus complète, et paf suite dans une grande misère, qui après 1830, avait acquis à Pari» une certaine popularité par des scandales publics et des poursuites incessantes dirigées contre le roi Louis-

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