CHAPITRE VI
EXAMEN DES FAITS ET CIRCONSTANCES PROPRES A ÉCLAIRER LA CONSTATATION DE l'ÉTAT MENTAL.
L'expertise médico-légale concernant la constatation de l'état mental resterait incomplète si le médecin autant que possible, avant de procéder à l'examen direct de l'individu, ne s'entourait de renseignements précissurune foule de faits, de circonstances qui concernent l'aliéné et qui sont de natiu^ à fournir à l'expert des données du plus haut intérêt. Les antécédents, les influences morales et physiques qui ont pu concourir au développement de l'affection mentale, la marche que celle-ci a suivie, les habitudes, le genre de vie et d'occupation du malade, la forme et les caractères des écrits
(1) X. Rota, Luc. cil. — Loiseau, Mémoire sur la folie syinpalkiqiie.. Paris 1857. — Azam, De la folie sqmpalhique, Bordeaux 1858.
qui émanent de lui, enfin la nature et les particularités de Tacte dont il s agit d'apprécier la signification et la portée morale, tels sont les sujets sur lesquels il importe au plus haut degré que Texpert se rens^gne et s'éclaire. J'ai dit qu'autant que possible il fallait que cette soKte d'enquête précédât l'examen direct et Tinterrogatoire de l'aliéné par la raison très-sérieuse qu'elle dirigera précisément le médecin dans la manière dont il procédera à l'un et à l'autre, en lui enseignant les préoccupations de cette intelligence, les cotés faibles de cette nature morale qu'il a mission de sonder et de pénétrer. Je n'ai pas besoin d'insister sur les moyens à l'aide desquels l'expert pourra obtenir les renseignements qui lui sont nécessaires. Ils varieront bien entendu presque dans chaque cas particulier ; l'important c'est qu'ils présentent toutes les garanties désirables d'authenticité ; et autant que possible qu'ils soient puisés, soit dans des enquêtes judiciaires, soit dans des observations médicales antérieures, soit dans la notoriété de certains antécédents.
Parmi ceux-ci il n'en est pas de plus important à rechercher et de plus significatif que l'hérédité, La transmission héréditaii*e de la folie n'est pas douteuse et même parmi les personnes étrangères à la science on peut dire qu'il n'est pas de caractère de l'aMénation mentale moins contesté et plus universellement accepté ; si bien que lorsque après une enquête minutieuse l'expert arrive à trouver dans la famille de celui qu'il est appelé à examiner plusieurs aliénés, et il n'est pas rare d'en trouver un nombre considérable, c'est un des meilleurs arguments qu'il puisse apporter à la justice. L'hérédité joue évidemment un grand rôle dans la production de la folie, et l'action de cette cause paraît soumise à certaines lois i?égulières, bien établies par Esquirol et par M. Bàillarger. La folie de la mère est plus fréquemment h^éditaîre que celle du père ; et semble aussi, toutes choses égales d'ailleurs, atteindre un plus grand nombre d'enfants ; elle se transmet plus souvent aux filles qu'aux garçons; tandis que la folie du père au contraire atteint plus fréquemment les garçons que les filles. Il resterait à déterminer si
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toutes les formes sont également transmissibles par rhérédite. A cet égard il y a de sérieuses observations à faire et des distinctions tout à fait nécessaires. La forme la plus fréquente aujourd'hui, celle du moins que Ton rencontre le plus parmi les aliénés qui peuplent les maisons de santé et les asiles, la folie paralytique est certainement celle qui reconnaît le moins souvent pour cause la transmission héréditaire. La raison d'ailleurs en est pour moi facile à donner, c'est que la paralysie générale, la méningo-cncéphalite diffuse, comme l'ont appelée les pathoiogistes, est une affection plus physique en quelque sorte que mentale et qui procède de lésions matérielles définies comme les maladies communes, nées (le la spontanéité organique et nullement héréditaire. Il en est tout autrement des épileptiques, des maniaques, des ly])émaniaques, des imbéciles chez lesquels on est presque assuré de rencontrer à un degré quelconque Tinfluence de l'hérédité. C'est ici qu'il faut tenir grand compte des transformations que subit à travers des filiations successives l'action de la race et du sang, et des formes diverses de dégénérescence intellectuelle et physique qu'engendre la folie. Le beau livre de M. le docteur Morel (1) renferme sur cette gi*ave question des enseignements que le médecin légiste peut mettre à profit aussi bien que le philosophe et l'homme d'état. Mais tout en reconnaissant l'importance considérable de cet élément dans la production de la folie fl ne faut pas l'exagérer et surtout en médecine légale s'y attacher d'une manière absolue, toutes les formes de la folie n'étant pas héréditaires et ne Tétant pas toutes au même degré.
D'autres cames morales et physiques méritent d'être consignées et recherchées par l'expert. Il ne paraît pas que la folie considérée d'une manière générale soit en réalité plus commune chez les femmes que chez les hommes. C'est vers l'âge moyen de la vie et au-dessus qu'elle a le plus de ten-
(1) MoRKL, Traita des dégénérescevees physiques, intelleclvelles et morales de r espèce humaine. Paris 1856.
dance à se développer. Cependant on Tobserve aussi, mais très-exceptionnellement, dans l'enfance (i) et la démence est trop souvent Tun des tristes apanages de la vieillesse. Quant à l'influence des tempéraments, elle n'a rien de tout à fait constant ; on doit seulement considérer que l'excès du tempérament bilieux ou mélancolique, de même qu'une grande irritabilité nerveuse et aussi la faiblesse d'esprit ou l'originalité du caractère comme des causes prédisposantes fort actives. On ne saurait non plus méconnaître l'influence des saisons sur l'explosion de la plupart des formes de la foUe, et il semble que la maladie éclate plus souvent sous l'action des températures excessives.
Certaines conditions organiques telles que l'établissement et la cessation delà menstruation, l'âge critique même chez les hommes, la grossesse et l'état puerpéral, la convalescence des maladies graves notamment de la fièvre typhoïde et du typhus, la diathèse syphilitique, la terminaison d'affections de l'encéphale, méningites, encéphalites locales, ramollissements, hémorragies cérébrales surtout, l'action lente et prolongée de certaines substances vénéneuses, l'opium, le haschisch, la belladone et par dessus tout l'alcoolisme : dans un autre ordre les excès de tout genre, la violence des passions, ou les entraves qu'elles rencontrent, les chagrins, les vicissitudes de fortune et enfin l'état général de la société, le mouvement des esprits, les progrès mêmes de la civilisation, les découvertes de la science, les inventions de l'industrie, et principalement dans notre siècle les agitations de la politique contribuent puissamment au développement de la folie. Il faut y joindre aussi l'éducation et principalement l'éducation religieuse qui exalte en général l'imagination en comprimant les instincts et les penchants les plus naturels. L'imitation est loin d'être sans action ; elle s'exerce quelquefois avec assez de violence pour donner lieu dans certaines conditions de temps et de lieux à une sorte de folie
(1) Brierrb de Boismokt, Recherches sur l'aliénation mentale des enfantsJ^Ann. d'hyg, pubL et de méd, lég. 2« série, T. X, v. 363).
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épidémique. Ces données éliolo^'iques générales sont importantes à connaître pour l'expert qui aura à en faire l'application à chacun des cas individuels qui lui seront soumis.
Il est indispensable aussi qu'il soit exactement renseigné sur la marche qu'a suivie l'affection mentale, sur sa durée, sur les intermittences qu'elle peut offrir, sur le nombre, la périodicité, Tenchaînement, les phases diverses elles caractères des attaques antérieures, sur les alternatives d'excitation, de dépression et de rémission plus ou moins franche qui existent dans la folie que Falret appelait circulaire et à laquelle M. Baillarger a donné le nom plus exact de folie à double forme. La constance avec laquelle se reproduisent dans bien des cas les formes du délire et les actes mêmes qui en dérivent donnent un grand intérêt à ces notions, touchant la marche de la maladie.
Mais ce n'est pas assez pour l'expert de cette sorte d'enquête rétrospective, il a encore à se rendre compte de la manière dont se comporte l'aliéné, de ses habitudes, de son genre de vie, de ses occupations. Ceci s'applique particulièrement à ces diverses catégories qui, soit qu'ils aient été placés en maisons de santé, soit qu'ils demeurent libres, se livrent à leurs goûts et ch'oisissent leurs occupations de manière à révéler leurs penchants et bien souvent la perversité de leurs instincts et le désordre de leurs facultés affectives. Un ancien militaire aliéné depuis dix-huit ans déjà, après avoir commis trois meurtres dans des accès de fureur homicide, devenu plus calme, avait pour unique occupation dans l'établissement on je l'observais, de faire la chasse aux petits oiseaux et de les prendre pour leur écraser la tête. Un autre se montrera nu en public, ou vêtu de haillons sordides ; tel aliéné se livrera à des travaux qui n'auront ni sens* ni portée, à des constructions imaginaires, à dés inventions absurdes, à des calculs dépourvus d'objet, à des problèmes insolubles, à des compositions insensées ; tel autre passera son temps à rassembler et à collectionner précieusement des objets sans valeur, quelquefois"
même des débris informes, des immondices même. J'en citerai de bien curieux exemples : mais comment ne pas rappeler dès à présent l'impression saisissante que laisse après elle la lecture de ces pages d'une si épouvantable vérité où M. Trélat (1) fait revivre en de fidèles portraits ces fous lucides, fléaux des familles et de la société dont les habitudes, le genre de vie et les occupations ont plus que pour tous les autres aliénés tant de valeur au point de vue de la constatation médico-légale de Tétat mental. Pour tous c'est la même vanité dans les idées, la même impuissance dans les jugements, la même stérilité dans les moyens, la même insanité dans les actes.
Le genre de vie des aliénés restés libres, est très-intéressant à étudier. Tantôt ils vivent dans un isolement absolu, fuyant toute société, ayant Thorreur du contact des hommes, et Ton peut tenir pour certain qu'ils sont dominés par quelque idée fixe dans laquelle ils s'absorbent, ou poursuivis par des hallucinations auxquelles ils espèrent échapper dans la solitude. Tantôt ils recherchent le monde, réclat, le bruit à la façon de ceux qiie conduisent les idées de grandeur de la première période de la folie paralytique. D'autres enfin s'adonnent à une vie crapuleuse dans laquelle ils se réfugient parfois pour exciter l'énergie de volonté qui leur échappe, ou pour engourdir les pensées qui les obsèdent. Les traits varient à l'infini, mais tous concourent pour un observateur attentif et exercé à rendre visibles et nets les caractères de la folie. Il n'est pas jusq\i'aux costumes, à l'arrangement des cheveux et de la barbe, aux oripeaux dont ils se font des ornements, qui ne méritent d'être notés chez les aliénés. Mais rien n'est mieux fait pour trahir leur folie que la vue des lieux qu'ils habitent: Que de fois au seuU de la chambre d'un fou, nous avons d'un seul coup d œil mesuré tout le désordre de son esprit. Ce n'est pas le moment de retracer ces inventaires à la fois misérables et grotesques, où. la fantaisie la plus -■■■•. ■ ^ '
(1) Trélàt, De la folie lucide. Paris 1861. ' '