FEMMES EN TRAVAIL OU RÉCEMMENT ACCOUCHÉES
d'ailleurs fort rares, déterminer chez la femme une véritable impulsion irrésistible, qui Tentraîaerait à commettre l'un ouTautre de ces crimes. Aussi, quoique différant complètement d'opinion sur ce point avec Marcé et avec le docteur Joerg, auteur d'un ouvi^age sur la responsabilité morale des femmes grosses et des nouvelles accouchées, qui nient l'un et l'autre l'existence d'impulsions instinctives et morbides chez les femmes grosses, je conclus comme eux que « le médecin légiste appelé à décider de Tétat mental d'une femme enceinte qui invoquera sa grossesse pour excuser un délit ou un crime, devra faire abstraction de ce fait pour se livrer à un examen approfondi de l'état mental, en se rappelant que la vérité ressortira bien plus des circonstances qui ont précédé ou accompagné le délit que de la considération de l'état de grossesse qui Jamais ne servira de preuve directe. C'est ce qu'avait déjà établi la faculté de Halle, qui consultée "^ur la possibilité d'une impulsion irrésistible chez une femme enceinte, répondit que le fait était possible abstractivement, mais qu'une opinion positive ne pouvait être donnée dans un cas particulier sans connaître les circonstances qui l'avaient accompagné.
Femmes en travail ou récemment accouchées et nourrices.
Le travail de l'accouchement peut-il troubler les facultés et les sentiments de la femme et la placer sous le coup d'une folie impulsive ? Et faut-il admettre, comme je l'ai entendu cent fois dans les plaidoiries^ de Corn* d'Assises, et comme le croient trop facilement la plupart des médecins aliénistes, et Marcé tout le premier, que les filles mères qui tuent leur enfant, ont été entraînées par un moment d'aberration des facultés ? Cette doctrine qui impliquerait l'innocence forcée de toutes les femmes infanticides, est aussi fausse que celle de la folie transitoire qui n'a nulle part été mise en avant avec plus de persistance et moins de fondement que pour les femmes qui commettent un crime au moment où elles viennent d'accoucher.
En effet il ne faut pas confondre l'excitation nerveuse.
180 APPRÉCIATIOiN DE CHAQUE GENRE DE FOLIE.
le délire même gui se produisent quelquefois pendant le travail, avec la folie et surtout avec une folie impulsive, et qui peut entraîner la femme à des actes de violence dont elle n'aurait ni la conscience, ni la responsabilité. Lesauteurs ont rapporté des cas où des femmes poussées h bout, et rendues furieuses parles douleurs de renfantemenl, ont cherché à se jeter par la fenêtre, ont deniandé un couteau pour s'ouvrir le ventre; une même aurait joint l'acte à la parole et aurait ainsi extrait son enfant, sans succomber aux suites de cette cruelle opération. En donnant ce dernier fait pour ce qu'il vaut, je ne peux m'empôcher de croire que le plus souvent on aura pris pour une tendance impulsive^ l'exagération de paroles, les cris de doukur de femmes hors d'elles-mêmes, qui, si souvent pendant Taccouchement, accablent d'injures les personnes qui les assistent, pincent, égratignent, ou frappent les gardes ou les pauvres maris qu'elles ont eu la mauvaise pensée de garder près d'elles; mais encore une fois ce n'est pas là de la folie. J'en dirai autant de ces récits dans lesquels on représente la femme récemment délivrée, cherchant à saisir son enfant pour l'étrangler. Il n'est pas à ma connaissance un seul cas probant et authentique, qui démontre que sous Tinfluence des douleurs de l'enfantement une femme ait été saisie d'une fureur homicide transitoire, non plus que d'une impulsion instinctive qui l'ait conduite, sans qu'elle en ait conscience, à tuer son enfant. Les seuls faits que donnent en exemples les écrivains aliénistes à qui il a manqué pour les bien juger l'expérience que donne seule la pratique de la médecine légale et des débats criminels en matière d'infanticide, (!) ces faits sont relatifs au meurtre d'enfants nouveau-nés^ tués dans les conditions ordinaires, c'est-à-dire peu de temps après la naissance, par des femmes pour lesquelles on invoque l'excuse banale de la folie. Je prends les cas euxmêmes, que cite Marcé et sur lesquels il s'appuie pour soutenir la doctrine erronée que je combats, surtout à cause
(l) A Tardieu. Élude médico-légale sur l'iiifantidde.PsiTis, 1868.
FEMMES BN TRAVAIf. OU RÉCEMMENT ACCOUCHÉES. 181
-des conséquences funestes qu'elle pcÀiwail avoir dâûs lès •expertises médico-légales^
Esquirol (1) rapporte le fait suivant : Une fille accouche pendant la nuit, et le lendemain le <x)rps de l'enfant est trouvé dans les latrines" inutile de coupisi de ciseaux: Cette fille avoue son crime et n'en témoigne aucun r^ret. •Quelques jours après, elle confirme ses aveux et refuse de manger. N'avait-elle pas eu un accès de délire, se demande ie savant aliénisteS On avouera qu'il faudrait d'autres preuves pour le faire 'croire. Marcé (2) croit trouver :un •exemple décisif dans un cas qu'il emprunte simplement à une chronique judiciaire : En 1847^ la Cour d'Assises de la Marne jugeait une jeune fille accusée d'infanticide. Depuis quelque temps on soupçonnait chez elle une grossesse ; un jour elle se leva comme à l'Ordinaire et se mit à l'ouvrage, mais elle dut y renoncer ; un médecin appelé examina la malade et finit par lui faire avouer qu'elle était accouchée pendant la nuit. Elle déclara, en même temps, que l'enfant n'avait pas vécu et qu'elle l'avait caché sous la paille, au grenier; ce fut là qu'on le trouva en effet, il avait autour -du cou un cordon fortement serré et noué par un nœud dit rosette ; à l'audience elle finit par avouer qu'elle avait en ^ffet serré uii cordon autour 'du cou du nouveau-né, mais elle assura qu'en ce moment elle avait là tète compléteinent perdue. Elle ne connaissait pas sa grossesse, dit-elle, effrayée par la venue des premières douleurs, atterrée par la vue d'un enfant, elle a eu- l'esprit égaré et sa main a fait •ce que :désav(îuait son cœur, a si j'avais pti réfléchir je n'aurais pas agi 'ainsi, je suis jeune , j'aurais gagné assez: pour me nourrir, moi et mon enfant. » Le défenseur établit -que l'accusée était réellement folle au moment de l'aceôu- ^îhement. Cette folie était» si réelle, ajoute-t-il, que la inalheureuse laissa au cou de la victime le cordon qui avait «ervi à donner la mort. Le jmy prononça un verdict d'ac-
(1) Esquirol. Loc. cit., t. I, p. 321.
(2) Marge. Loc. cit., p. 143.
quittement. Ainsi voilà les preuves de raliénation mentale^ une accusée qui dit qu'elle avait la tête égarée, un avocat qui plaide la folie. En vérité on a peine à concevoir qu'un observateur sérieux puisse se contenter à si bon marché. Mais si Ton veut bien parcourir l'étude que j'ai consacrée à l'histoire de Tinfanticide , on trouvera à chaque pas de» faits exactement pareils à celui-ci, et des arguments de même valeur qui sont la monnaie courante, en quelque sorte, de la défense dans les cas d'infanticide les plus avérés. L'acquittement même, prononcé par le jury, n'a pas plus de signification au point de vue de la démonstration de la folie, car il est tant de motifs d'excuses , pour la plupart des pauvres filles infanticides, qu'il n'est pas besoin, pour les absoudre, de les considérer comme folles, et que leur crime est celui qui trouve le plus d'indulgence parmi les jTirés.
Le dernier exemple cité par Marcé, est peut-être encore plus fort , et ce qui est plus fâcheux et plus grave, c'est l'appréciation dont il a été l'objet de la part d'un aliéniste très-distingué, M . Boileau de Castelnau ( 1 ) . Une fille devenue enceinte, mais ayant caché avec soin sa grossesse, accoucha seule et en secret, (c'est la règle). S'armant d'un petit couteau de poche, elle frappé son enfant à la tête, au dos, au ventre, aux jambes, lui tranche la tête et cache sous la paillasse de son lit les débris ensanglantés (quoi de plus vulgaire dans l'histoire de l'infanticide) ; son père et une voisine pénètrent dans la chambre, et à la vue du sang répandu qu'elle n'avait point cherché à effecer, l'un et l'autre l'accusent. Elle nie d'abord, mais la voisine découvrant le cadavre de l'enfant lui dit: Tu as commis un crime, la justice se vengera sur toi. Je le mérite , répond-elle. Elle remit elle-même le couteau au maire, elle ne chercha ni à se cacher ni à s'évader, elle avoua son crime au procureur de la République, (il faut convenir qu'il était difficile de le
(l) Boileau de Castelnau. Z?é? la folie instantanée considérée au point de vue médico-judiciaire (Ann.d'hyg. puhl.et de méd. lég. U* série, 1851, t. XLV, p. 215 et 437).