ALIÉNÉ PERSECUTEUR
6° M. Faulte du Puyparlier ne pourrait pas sans inconvénient et sans danger être rendu à sa famille, ayant que l'on eût pris à son égard les mesures indiquées par la loi, pour sauvegarder à la fois ses intérêts, sa sûreté personnelle et la sécurité publique.
:IX. — Rapport médico-légal sur l'état mental d'un aliéné persécuteur atteint de perversion des facultés morales, et plus tard de paralysie fjé- 7iérale. — Inculpation de faux. (MM. Foville, E. Blanche et A. Tardieu.)
Le malade qui fait l'objet de ce rapport est un des types 'les plus curieux de ces folies insidieuses, à marche lente, faite pour tromper le public, et qui y ont le mieux réussi. Les pièces que nous joignons à notre rapport, et qui montrent quelle en a été la terminaison, prouveront mieux que tous les commentaires combien nos prévisions étaient justes, et nos appréciations conformes à la vérité, que tant de passions et de mensonges ont obscurcie dans ce cas particulier.
Nous soussignés, commis par ordonnance de M. Fleury,
juge d'instruction près le tribunal de la Seine, en date
du 27 septembre 1862, à l'effet de visiter le sieur Léon
Sandon, détenu àMazas, et constater son état mental, après
avoir prêté serment entre les mains de M. le juge d'ins-
iruclion, avons reçu communication des divers dossiers
qui concernent ledit sieur Sandon et où se trouvent un
grand nombre d'écrits émanés de lui ; avons ensuite, soit
lisolément, soit ensemble, visité et entretenu longuement
€t à plusieurs reprises le détenu dans sa cellule, et avons
ensuite conféré sur son étal. C'est sur ces divers éléments
que s'est fondée l'opinion unanime à laquelle nous sommes
arrivés, et qui va être exposée dans le présent rapport en
réponse aux questions qui nous sont soumises.
L'état mental du sieur Léon Sandon a déjà été, dans
des circonstances qu'il serait superflu de rappeler, l'objet d'un double examen. A la date du 28 avril et du Saoul 1861, MM. les docteurs Laségue et E. Blanche constataient chez le sieur Sandon la perversion des facultés morales, et la prédominance d'idées fixes caractéristiques d'une des formes de l'aliénation mentale désignée sous le nom générique de manie raisonnante. Et successivement ces deux confrères déclaraient que si le dernier terme de la folie n'était pas encore atteint par le sieur Sandon, la forme de son délire était évidemment progressive et que, dans un laps de temps plus ou moins long, il deviendrait nécessaiie et inévitable de prendre à son égard les mesures tulélaires prévues par la loi.
L'événement n'a pas tardé à justifier de la manière la plus complète ces sages prévisions; et en passant en revue tous les faits et tous les écrits du sieur Sandon depuis un an, en l'examinant lui-mèmo, tant au |)oint de vue physique qu'au point de vue moial et intellectuel, nous nous sommes trouvés en présence d'une situation tellement aggravée qu'il nous a été impossible de ne pas être frappés de la marche rapidement décroissante qu'ont suivie chez le sieur Sandon toutes les facultés, et du progrès fatal d'un mal dont l'origine est d'ailleurs déjà bien ancienne et paraît même, il n'est pas permis d'en douter, liée à la constitution et aux dispositions natives du sieur Sandon.
INous rappellerons très succinctement, avant d'exposer dans quel état il se trouve aujourd'hui, les principaux traits de son caractère et de sa vie passée.
On sait par quelles faveurs précoces son ambition fut d'ahord surexcitée outre mesure, puis comment son infériorité morale l'ayant fait déchoir, il arriva précisément dans l'âge oii l'homme honnête et dioit commence d'ordinaire à recueillir les preir.iers fruit; de son travail, à une position oisive, nulle et pres(jut' dégradée. On sait
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encore, mais on comprend moins, par quelle fausse appréciation de sa propre situation, par quelle aberration de son jugement et en même temps par quel absolu défaut de sens moral, il imagina de s'en prendre de ses propres erreurs à un de ses plus éminents confrères, éloigné de lui par tout ce qui peut le plus séparer les hommes et qui, ayant eu une seule fois en sa \ie les relations les plus passagères avec lui, lui parut néanmoins devoir être rendu responsable de tous les malheurs qu'il s'était attirés, et devint dès lors le point de mire de toutes ses récriminations, en même temps que de toutes les convoitises de son ambition déçue.
11 y avait déjà dans ce seul fait de quoi faire naître les doutes les plus sérieux sur la sanité de son esprit et l'intégrité de sa raison. Que sera-ce lorsqu'on le verra bàlir sur cette première chimère tout un édifice de projets insensés, et se jeter sans trêve ni relâche dans ces machinations ténébreuses, dans ces inventions perverses, mais surtout absurdes qui, au lieu de le mener à la fortune qu'il rêvait, ne pouvaient le conduire qu'à l'échec le plus mérité, comme le plus facile à prévoir.
La disproportion des moyens employés et des résultats à atteindre est un point qui frappe tout d'abord et sur lequel il importe d insister, et sans rentrer dans le récit que l'on trouve à chaque page des volumineux dossiers qu'après tant d'autres nous avons eu à étudier, et dans l'exposé des phases qu'a traversées, avec une monotonie significative, la lutte engagée depuis tant d'années par le sieur Sandon contre l'impossible et le néant, il nous sera cependant permis de faire remarquer, comme l'ont fait avant nous les premiers experts, le caractère singulièrement saisissant de l'idée fixe qui dominera désormais tous les actes, toutes les paroles, toutes les déterminations instinctives ou volontaires du sieur Sandon. Ainsi qu'il
en a consigné l'aveu expressif dans un de ces retours comme en ont si souvent certains aliénés, «il a eu parfois « le sentiment de l'obsession qu'il subissait, de sa raison « qui lui écbappfiit et de cet odieux cauchemar sans lequel « il redeviendrait ce qu'il avait été. »
Tel s'est montré le sieur Sandon aux diverses époques où il a été précédemment soumis à l'examen, soit des magistrats, soit des hommes de l'art; tel nous allons le retrouver, sous des traits encore plus marqués, depuis le moment où l'un de nous, M. Blanche, avait eu déjà à apprécier son état, c'est-à-dire depuis un peu plus d'un an jusqu'à ce jour. Et, qu'on ne l'oublie pas, durant tout cet espace de temps le sieur Sandon, rendu à la liberté, n'a eu à subir aucune contrainte si ce n'est celle de cette possession maladive qui, ne lui permettant plus de chercher à se refaire, dans le calme d'une raison saine et par les efforts d'un sens droit, une position régulière, l'a rejeté incessamment dans ce tourbillon de conceptions fausses . et dans cette stérile agitation où devaient achever de sombrer les débris de son intelligence.
Si l'on veut suivre le sieur Sandon d'un peu haut pendant ces derniers temps, on est saisi d'abord par celte pensée que, lui qui se plaint des persécutions inouïes auxquelles il ne cesse d'être en butte, s'est au contraire constitué l'organisateur d'un système de persécutions pour lequel tous les moyens, môme le faux, lui sont bons et dans lequel surtout il cherche à compromettre tout le monde. A cette lâche impossible, il a complètement et absolument perdu le slmis de la vérité. Pas une de ses démarches, pas une de ses paroles qui ne soient illusion ou mensonge. 11 est constant, pour toute personne éclairée qui l'approche aujourd'hui, qu'il n'a plus à aucun degré la notion ni la conscience du vrai. Nous citerons bientôt quelques exemples à l'appui de ce fait si mani-
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festemeiit curactcristique de la folie, et l'on verra que le sieur Sandon n'a plus même aujourd'hui cette cohérence apparente, cette suite et cette fausse logique dans les idées et clans les déductions que l'on retrouvait chez lui, lorsqu'on définissait son état sous le nom de manie raisonnante. 11 passe du plus fol orgueil et de la plus impudente t)résomption à l'humilité et à la plus basse soumission. Il menace et il s'aplatit tour à tour. Il rcve les honneurs, les distinctions, la gloire ; et l'instant d'après, il ne demande en larmoyant qu'à se faire oublier. Il veut que l'on compte avec lui comme avec l'un des représentants et des soutiens d'un parti, et presque sans transition il se contenterait d'être placé dans une maison de santé comme un pauvre malade.
Ces contradictions ne se montrent pas seulement d'une façon en quelque sorte abstraite, elles se retrouvent jusque dans les manifestations de ses pensées les plus dominantes. Ainsi, à l'égard même de l'homme d'Etat contre qui il dirige ses poursuites insensées, dans la même lettre où il le représente comme voulant le faire assassiner et où il lui demande du poison, il lui confie le soin d'exécuter ses dernières volontés et lui désigne la place où il veut que ses restes reposent. Tantôt il le menace, lui et son gendre, d'une réparation sanglante, tantôt il lui promet que si plus tard une révolution le fait ministre à son tour, il protégera sa famille et peut-être lui-même. Dans le même écrit où il adresse à la fille du même haut personnage les supplications poétiques les plus passionnées, il le couvre des plus violents outrages.
La teinte d'opposition politique dont pourrait se colorer la folie du sieur Sandon ne résiste pas au plus simple examen. Il compromet et abandonne successivement toutes les opinions et tous ceux qui les représentent, et dans le tissu de ses illusions et de ses mensonges, il est facile au-
jourd'liui de prendre, à bien dire, sur le fait, lintluence du délire ambitieux, de la folie affective et de la perversion morale qui les inspirent.
Nous répugnons à citer les noms dont le sieur Sandon abuse depuis si longtemps et avec une si déplorable facilité; et cependant il y a dans cet abus même un caractère si essentiel et si véritablement décisif de la maladie mentale à laquelle il est en proie, que nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser de joindre cette preuve convaincante à celles sur lesquelles doivent s'appuyer nos conclusions. Nous n'avons sans doute pas besoin d'ajouter que l'on ne doit voir dans ces citations que l'écbo très affaibli des imaginations d'un malheureux maniaque.
L'approche des élections générales est pour le sieur Sandon un prétexte naturel de donner cours à sa folie ambitieuse. Il attribue à M. Carnot la promesse formelle de le faire nommer député à Paris. Il préférerait toutefois se présenter dans la Creuse, son pays, où il trouverait sans effort huit à dix mille voix. Malgré ses engagements dont il se montre cependant très fier en d'autres occasions, il consentirait à être le candidat du Gouvernement, ce qui lui assurerait l'unanimité, mais il y met la restiiction d'être patronné par M. le comte de Persigny et non par M. le duc de Morny.
Quand il sortira de Mazas, il se flatte d'être immédiatement reçu par M. le préfet de police qui lui donnera de l'argent. Il enverra alors quatre ou cinq cents francs d'honoraires à M. Duboy, avocat au Conseil d'Etat, avec lequel il ne veut plus avoir aucune relation; attendu que ce M. Duboy est un homme ti es violent et que lui, Sandon, est fatigué de servir de bouc émissaire aux partis piliti jues.
Il achètera une robe pour sa mère et sa servante, des livres pour lui et ira vivre à Felletin dans la retraite pour se faire oublier. 11 comprend qu'on ne puisse lui donneitout