ALIÉNÉ PERSÉCUTEUR
au traitement des afTections de ce genre, M. Sandon est emmené le G septembre.
Nous faisons suivre ce rapport de la relation de l'autopsie du sieur Léon Sandon (1) : elle en est lu conclusion naturelle.
[Un malheureux aliéné, dont la maladie a été exploitée pendant de longues années par la passion politique, l'ignorance et la mauvaise foi. le sieur Sandon, est tombé sans connaissance dans la rue, le 26 octobre 1872, en face du Palais de Justice.
Transporté à l'Hùtel-Dieu dans le sen'ice de M. le docteur Hérard, il y succomba le même jour, dans la soirée.
Les détails qu'on va lire de l'autopsie pratiquée le surlendemain par M. le docteur Liouville ont été communiqués à la Société de médecine légale, par M. le professeur Béhier, président, dans la séance du 11 novembre 1872.]
Nous soussignés, docteur Henry Liouville, chef de clinique à la Faculté, et Emile Percheron, interne des hôpitaux de Paris,
Chargés par M. le docteur Hérard, médecin à l'Hôtel- Dieu, membre de l'Académie de médecine (dans le service duquel un malade du nom de Léon Sandon, âgé de quarante-neuf ans, a été amené le 26 octobre 1872, frappé subitement vers midi d'une attaque apoplectique, et est mort le même jour à sept heures et demie du soir), chargés, disons-nous, de procéder à son autopsie et d'en décrire les différentes particularités, déclarons avoir opéré le 28 octobre 1872 de la façon suivante, et avoir constaté les faits qui vont être relatés :
Le malade étant mort dans un service d'hôpital, l'autopsie a été naturellement faite devant les élèves de celte division, dans la salle spéciale, à l'heure habituelle.
Le chef du service dirigeait cette investigation.
(1) Liouville, Helation de V autopsie du sieur Léon Sandon décédé à l'Hôtel- Dieu de Paris le 26 octobre 1872, présentée à la Société de médecine légale [Ann. d'hyg., 1873, 2« série, t. XL, p.- 425).
TAr.DiËU. — Folie. 9 4
La mort remonlait à trente-six heures. Le temps était froid. Le cadavre avait une rigidité notable.
11 n'y avait pas de signes extérieurs de décomposition avancée, mais à la place de la bande qui avait été placée sur le bras (pour la saignée pratiquée pendant la vie) on remarquait une teinte ecchymotique d'environ quatre travers de doigt.
En ouvrant le cadavre, on était de suite frappé de l'épaisse couche de tissu adipeux qu'il fallait sectionner pour arriver aux cavités splanchniques.
On a retrouvé également une notable quantité de graisse (surcharge) dans l'épaisseur du grand épiploon.
Les organes viscéraux avaient subi un commencement d'altération, surtout le l'oie et le cœur.
Le cerveau, au contraire, était intact. Presque tous les viscères étaient, du reste, gorgés d'un sang noirâtre, épais, visqueux (surtout les poumons).
Nous résumerons dans l'ordre suivant les modifications principales que les maladies avaient fait subir à ces organes et qu'il nous était possible de constater d'une façon évidente :
\.° Cavité thoracique: Cœur. — Lecœur est volumineux.
Il existe une hypertrophie., caractérisée par l'épaississement des parois, en même temps que par l'augmentation de la cavité du ventricule gauche. A Tinlérieur du cœur gauche existent des signes à^ endocardite ancienne ., qui sont surtout prononcés au niveau de la valvule mitrale et des valvules de l'aorte. Toutes sont rigides, et par ce fait, leur fonctionnement devait être entravé. Dans le cœur droit, on retrouve quelques modiiications également chroniques de l'endocarde, mais moins accusées qu'à gauche.
Poumons. — Les poumons étaient le siège d'une congestion apoplectique très intense, et un sang très noir s'écoulait, en abondance, à la coupe.
ALIÉNÉ PERSÉCUTEUR. 37i
Aorte. — Sur la face interne de l'artère aorte, à son origine, on distingue des traces irrécusables d'une lésion déjà ancienne (plaques scléro-athéromriteuses).
2° Cavité abdominale : Foie. — Le foie, assez volumineux, était d'une teinte grisâtre. H ne laissait pas écouler de sang, à la coupe. La section en était dure. On y distinguait une série de petits mamelons entourés de tissu plus dense caractérisant un degré déjà prononcé de cirrhose . Celle modification, dans la structure du foie, était bien évidente autour des vaisseaux.
Mciiis. — Les reins, dont la capsule se détache difficilement, indiquaient un commencement de lésions de leur parenchyme.
La scle'rose commençante portait principalement sur la périphérie où, dans quelques points, on constatait de petites hémorrhagies.
On voit donc la place importante qu'il faut faire aux maladies du s7/stème circulatoire pour la cavité thoracique et la cavité abdominale.
3° Cavité crânienne. — Mais ce qui a été l'objet d'un examen plus complet, plus minutieux, et ce qui doit être relaté avec le plus de détails, c'est l'étude des organes encéphaliques : nous avons pensé que nous ne devions pas la faire seuls et que le résultat de nos recherches devait subir encore le contrôle d'autres observateurs, dont la compétence serait une nouvelle garantie.
MM. Bex et J. Castiaux, internes des hôpitaux, ont bien voulu nous assister, et les désordres cérébraux que nous allons consigner ont été contrôlés par MM. les docteurs Béliier, Hérard et B. Bail, médecins à l'Hôtel-Dieu.
Toutes les pièces justificatives, du reste, seront conservées et pourront être étudiées à nouveau.
Dès le premier examen du cerveau, deux sortes de lésions pinncipales nous ont tous frappés par leur netteté; ce sont
372 RAPPORTS ET COXSL'LTATIONS.
les désordres anciens et les désordres nouveaux^ très facilement isolables les uns des autres.
Il y aura plus de clarté et plus d'intérêt à en présenter la description séparée dans cet ordre :
1° Désordres cérébraux anciens. — Ils comprennent les modifications des artères, des fné rang es et des deux substa?îces du cerveau.
Artères. — Les artères présentent un calibre très notable et ont leurs parois tout à fait épaissies, — la basilaire surtout reste béante à la coupe, — ce qui indique un certain degré de maladie profonde du vaisseau.
Méninges. — Les méninges sont partout très épaissies, de couleur blanc grisâtre prononcée; par places, elles ont perdu leur transparence; elles s'enlèvent tout d'une pièce, sont devenues rigides, et leur épaississement est surtout notable autour des vaisseaux le long des scissures.
L'ablation des méninges, qui n'amène pas partout une exulcération de la substance grise, montre cependant une adbérence anormale avec cette couche externe du cerveau, et produit dans de certains points (sur la convexité de l'hémisphère cérébral gauche à la partie moyenne, tout contre la grande scissure) des excoriatiotis superficielles reposant sur un fond un peu plus rosé et plus grenu que les autres circonvolutions.
Celte même disposition se reproduit cà droite, mais beaucoup moins prononcée.
Dans l'espace inter-pédonculaire, ces enveloppes emprisonnent dans leurs épais cloisonnements morbides les nerfs et les vaisseaux de cette région. Par ce fait, toutes ces parties ont subi des modifications de rapports et de formes, déjà visibles à l'œil nu :
La méningite chronique^ avec ses conséquences, est donc ainsi, dans de nombreuses places, des plus manifestes.
Foyers hémorrhagiques . — Dans de certains points à
ALIÉNÉ PEUSÉCUTEUR. 373
rcxiérieur, on constatait déjà; les méninges enlevées, des délbrinations de la couche externe du cerveau, qui présentait, par ce fait, des inégalités dans le volume et la configuration des circonvolutions. Mais c'est surtout en faisant des coupes que l'on distinguait de suite très nettement la cause de ces malformations; car on tombait dans des foyers d^apoplexics anciennes, caractérisés par des débris cérébraux de teinte jaune ocrée, gomme-gutte, terre de Sienne ou plus foncée môme et des parcelles de sang emprisonné, ayant subi, avec le temps, des métamorphoses connues (cristaux et blocs hématoïdiens).
Dans quelques-uns, on distinguait des brides intérieures et il y avait de véritables cicatrices qui toutes portaient le cachet irrécusable des désordres cérébraux anciens.
La grandeur de ces apoplexies, de date différente à en juger par le travail consécutif qui s'était effectué d'une façon spéciale à chacune, était également variable. Les plus grosses pouvaient mesurer 2 centimètres sur 3, les plus petites de 3 à 4 millimètres.
Elles existaient dans la substance blanche et dans la substance grise du cerveau, mais les plus considérables atteignaient les circonvolutions, et à ce niveau, la substance grise était ridée, s'exulcérait facilement, et c'est elle qui servait même d'enveloppe.
Un de ces foyers, qui avait dû être autrefois volumineux, existait dans le corps strié gauche, qu'il avait atteint dans sa partie antérieure oii l'on distinguait une perle de substance très notable. A ce niveau même, une bride cloisonnait, pour ainsi dire, la partie antérieure du ventricule latéral.
Rien de pareil n'existait de l'autre côté, à droite, dans le point symétrique.
En faisant différentes coupes, on a pu ainsi compter sept de ces foyers, — quatre à gauche et trois à droite.
Tout autour d'eux, existait un travail d'inflammation lente, spéciale à ces sortes de désordres du cerveau (encéphalite scléreuse).
Telles sont les principales lésions de date éloignée, qu'il nous a été permis de constater de suite, à l'œil nu, et sans avoir employé aucun procédé qui pût, en quoi que ce soit, modifier ces altérations morbides. — Très faciles à découvrir, elles sont àes preuves irrécusables de maladies cérébrales de dates variées, remontant à une époque éloignée, mais sans qu'il soit possible de fixer le moment précis où elles ont commencé.
Toutefois on peut affirmer que rien ne doit être confondu avec elles, et qu'elles différent surtout d'une façon incontestable des modifications, quelles qu'elles soient, qu'aurait pu amener une maladie récente.
iNous les résumerons donc en disant qu'elles traduisent d'une façon très complète l'existence de désordres anciens et j'jro fonds des deux côtés du cerveau et des enveloppes méningées.
2° Désordres cérébraux nouveaux. — Nous arrivons actuellement à ce qui a occasionné les accidents ultimes et la mort si rapide. Ce sont les désordres cérébraux nouveaux :
Ils sont caractérisés surtout par l'existence d'une grosse apoplexie dans l'intérieur de la protubé-ance ayinulaire.
Cette hémorrhagie formidable, qui a détruit ce point central dans sa presque totalité, irradie vers les pédoncules cérébelleux moyens des deux côtés, et forme un vaste foyer récent de 3 centimètres de large (pour la seule protubérance) sans compter les irradiations voisines.
Sa paroi interne contient des débris de pulpe nerveuse détachée des bords qui sont tout à fait irréguliers, et il est rempli d'un sang rouge, noirâtre, en caillots.
L'examen du sang de ce foyer indique bien de suite, d'une façon irrécusable, sa récente extravasation.
Notons encore l'existence de sérosité sanguinolente dans les ventricules, de suffusions sanguines inlra-méningées, paraissant récemment produites et évidentes sur les parties latérales des hémispbères cérébraux comme aussi sur le cervelet.
De plus, presque partout, les vaisseaux sont gorgés d'un sang noir, coagulé, et leur volume est plus que triplé par rapport à l'état normal.
Or, ces lésions sont très suffisantes pour rendre compte des phénomènes présentés par le malade à partir de l'attaque apoplectique dernière, et constatés pendant le séjour à l'hôpital ; elles suffisent également bien pour expliquer la mort si prompte, la mort presque foudroyante qui les a suivies.
X. — Rapport médico-légal sur un cas de mmiie chroîiique, à l'occasion d'une demande en interdiction (MM. Parchappe, Devergie et A. Tardieu.)
Les médecins soussignés, en vertu d'un jugement du tribunal civil de 1"" instance du département de la Seine, à la date du 21 juillet 1859, qui ordonne, avant faire droit : que la fille N. sera vue et visitée à l'effet de constater son état mental; lesdits experts s' entoureront de tous les documents qui leur paraîtront nécessaires., adresseront toute^ questions, prendront toutes informations et dresseront du tout procès-verbal de rapport avec leur avis motivé pour être ensuite requis et statué ce quil appartiendra ;
Après avoir prêté serment entre les mains de M. le Président du tribunal civil; après avoir pris connaissance des documents suivants : 1° Jugement du Tribunal civil du 16 avril 1859; 2° Délibération du conseil de famille du 28 avril 1859; 3° Interrogatoire de mademoiselle N. du
24 mai 18o9 ; 4° Certificat du docteur Duvivier, du 8 juillet 18o9; o° Certificats des sieurs B. et D., habitant la maison occupée par mademoiselle N. ; 6° Jugement du 24 décembre 1844, qui déclare interdit M. i\., père de ladite demoiselle; et après avoir visité et interrogé mademoiselle >'., le 17 décembre 18o9, dans l'habitation qu'elle occui)e avec sa mère : ont rédigé ce rapport en \ue d'apprécier l'état mental de mademoiselle iV. et d'exprimer leur opinion sur les mesures à prendre pour sauvegarder les intérêts de cette demoiselle, de sa famille et de la société.^11 résulte des documents ci-dessus énumérés : 1° Que le père de mademoiselle ?S. a été interdit pour cause d'aliénation mentale;
2° Que mademoiselle N,, d'une intelligence très bornée, a commencé à offrir des symptômes caractérisés d'aliénation mentale, il y a huit ans environ, et à manifester des idées de suicide qui l'ont poussée à une ])remière tentative d'asphyxie à l'aide du charbon, au printemps de Tannée 1831 ;
3° Qu'à cette époque mademoiselle N. fut placée dans la maison de santé des docteurs Falret et Voisin à Vanves, d'après les conseils et un certificat de M. le docteur Duvi- "vier,^ et qu'elle fut retirée, quelques jours après, de cet établissement par sa mère prématurément et malgré les conseils des docteurs Duvivier, Falret et Voisin;
4° Que depuis cette époque elle a plusieurs fois cherché à attenter à sa vie par le même moyen, et que le trouble de sa raison l'a conduite fréquemment à des actes de colère et d'emportement accompagnés de pleurs et de cris, dans lesquels elle injurie et même frappe sa mère;
o** Que la connaissance personnelle qu'avaient de ces faits les membres du conseil de famille les a conduits à émettre à l'unanimité l'avis qu'il y aurait lieu à l'interdiction de mademoiselle iS\
L'interrogatoire subi |ar mademoiselle N., le 24 mai
MANIb: CHRONIQUE. 377
1859, n'a fait ressortir aucun symptôme positif d'alicnalion mentale; il en résulte néanmoins : 1" que mademoiselle N. s'est livrée à propos de cet interrogatoire à des manifestations de frayeur, de chagrin, à des plaintes et à des récriminations contre sa mère^ qui paraissent peu compatibles avec l'état de raison ;
2° Qu'elle a accusé sa mère de n'avoir jamais eu de confiance en elle et de l'avoir toujours traitée comme une enfant de douze ans, et la famille de sa mère d^avoir toujours conseillé et poussé sa mère contre elle;
3° Qu'elle n'a pu rendre aucun compte de l'état de sa fortune et de ses droits dans la succession de son père.
Dans la visite que nous avons faite à mademoiselle N., en présence de sa mère, nous avons constaté les faits suivants : mademoiselle N.,âgée de 32 ans, a les apparences d'une bonne santé; elle a la tête petite, la physionomie peu intelligente. Elle s'est montrée très contrariée de notre présence et très peu disposée à étiiblir avec nous des relations ; après avoir essayé de quitter la maison et n'avoir cédé qu'avec peine à l'invitation qui lui a été faite par sa mère et par nous de ne pas sortir, elle a voulu se retirer dans sa chambre; il a fallu user presque de contrainte pour la décider à rester dans l'appartement où nous nous trouvions. Et ce n'est qu'après une scène très longue de pleurs, de sanglots et de reproches violemment adressés cà sa mère que, s'étantun peu apaisée, elle a consenti à nous répondre.
Au milieu de ses plaintes et de ses récriminations, dans lesquelles elle répétait sans cesse et avec véhémence en s'adressant à sa mère ces mots : Que t'ai-je fait pour me faire cela? elle insista sur'ce que sa mère lui avait ôté son cœur depuis plus de quatre ans par l'influence de sa tante.
Aux questions sur divers sujets que nous lui avons adressées, voici sommairement ce qu'elle nous a répondu, non sans user de réticences et sans s'interrompre pour retomber
dans les larmes et pour reprocher à sa mère de l'avoir ainsi livrée à trois étrangers sans l'en avoir prévenue.
Elle déclare n'être pas malade et n'avoir pas besoin de médecin, d'ailleurs elle a un médecin en qui elle a confiance. Chacun a le sien, pourquoi n'aurait-elle pas le sien?
Après beaucoup d'instances, elle se décide enfin à répondre quelque chose relativement à sa santé. Elle reconnaît qu'elle est souffrante toutes les fois qu'elle a une évacuation alvine. Sa souffrance consiste en ce que cela lui ôte la chaleur du corps et lui donne des élancements dans les jambes et la tête; elle digère bien; elle dort bien; rien ne la trouble dans son sommeil; elle est bien réglée; elle n'éprouve rien d'extraordinaire à propos de ses règles.
Sa mère lui aôté son affection. Cela a lieu depuis quatre ans; c'est par l'influence de sa tante, qui en a donné le conseil, que sa mère veut se débarrasser d'elle et la faire passer pour folle. Sa mère lui a refusé les divertissements qu'elle désirait, le spectacle par exemple.
Elle reconnaît qu'elle a des altercations avec sa mère ; que sa mère ne l'a jamais battue. Elle hésite à avouer qu'elle-même s'est livrée à des actes de violence envers sa mère.
Madame N. ayant déclaré que sa fille, dans ses accès de colère, lui jette fréquemment à la tête ce qu'elle a sous sa main, que dimanche dernier par exemple elle Ta plusieurs fois frappée au visage avec sa serviette, mademoiselle N., après avoir nié le fait d'abord très positivement, puis faiblement, finit par dire : Si je l'ai fait, c'est à cause du cbagrin que j'ai et non par volonté de mal faire.
Elle ne peut ou ne veut pas s'expliquer sur la cause de son chagrin. Elle reconnaît que c'est elle qui n'a pas voulu se marier quand un parti s'est présenté. Elle ne repousse
pas plus que les autres l'idée du mariage. Elle nie positivement et obstinément la lenlative de suicide par asphyxie dont les circonstances lui sont rappelées.
Elle affirme ne rien savoir relativement à ses intérêts de fortune, et à toutes les questions qui lui sont faites sur le montant de la fortune laissée par son père, sur la part qui lui revient dans l'héritage, sur la dot qu'a reçue son frère, sur les ressources dont sa mère dispose, elle répond : Je ne sais pas. Dès que nous avons manifesté l'intention de cesser notre examen, mademoiselle N. s'est levée brusquement et s'est hâtée de se retirer dans la pièce voisine où nous l'avons entendue pendant quelques instants parler seule à haute voix.
De l'ensemble de ces faits les médecins soussignés concluent :
V Que mademoiselle N. est atteinte de folie héréditaire, chronique et très probablement incurable;
2° Qu'elle est incapable d'administrer sa personne et ses biens;
3° Que le penchant au suicide et la disposition à frapper qui font partie de son délire et qui ont amené dans le passé des tentatives de suicide et des actes de violence sur sa mère, rendent les conditions ordinaires de la vie dangereuses pour mademoiselle N. elle-même et pour les personnes qui habitent avec elle;
Et sont d'avis, qu'il y a lieu de placer immédiatement mademoiselle N. dans une maison de santé spéciale, en vue de lui procurer les soins que réclame son état et d'obtenir, à l'aide d'une observation pendant quelque temps continuée, des données certaines sur les caractères de permanence qu'il est dès à présent possible d'attribuer au trouble morbide de sa raison.
XI. — Cotisultation médico-légale sur un cas de manie chronique. (MM. E. Blanche, Denucé, Desmaisons et A. Tardieu.)
Les médecins soussignés^ réunis le 4 août 1864 à Bordeaux, sur la demande de M. L... agissant comme fondé de pouvoirs de sa fiile, madame D..., à TefTet de donner leur avis sur l'état actuel de M. S. D..., son gendre, tant au point de vue mental qu'au point de vue pliysi(|ue, et de se concerter sur les mesures à prendre dans l'intérêt du malade et de sa famille, exposent les faits suivants :
Conformément à l'ordonnance de référé de M. le Président du tribunal civil de Bordeaux, en date du 3 août 1864, quatre heures de relevée, et par respect pour les termes de cette ordonnance qui expriment le désir que la consultation médicale provoquée par madame S. D. soit accomplie avec tous les ménagements possibles, deux des consultants qui ont déjà vu le malade à d'autres époques et qui sont parfaitement au courant de tous les faits qui le concernent, se sont abstenus de le visiter de nouveau, et ont déclaré s'en rapporter aux constatations faites par leurs collègues, sauf à délibérer en commun sur l'appréciation des faits et sur les mesures qu'il pouvait être opportun de prescrire, MM. les docteurs Tardieu et Denucé se sont donc seuls transportés h. la résidence actuelle de la famille D.
Introduits sans difficulté près de M. S. D., les deux médecins sus-nommés l'ont entretenu seul pendant plus d'une heure, tant dans le parc, et en se promenant avec lui, que dans la salle de billard qui a été transformée pour lui en ciiambre d'habitation. Le résultat de cette observation attentive et prolongée peut être résumé ainsi qu'il suit :
M. S. D. n'a manifesté aucun mécontentement, aucune impression quelconque de la présence des deux visiteurs, dont l'un lui était complètement inconnu. Il les a reçus avec convenance, et s'est prêté à un entretien et à un in-
terrogatoirc longtemps soutenu. Son altitude pendant toute la durée de l'entrevue a été calme, ses réponses généralement pertinentes, sa mémoire même assez fidèle au moins sur les faits les plus saillants, tels que la date de sa naissance, celles de son mariage, de la naissance de son entant, la durée approximative de son séjour dans la maison de santé, et les principaux faits qui y ont précédé son entrée, ou marqué sa présence, ainsi que l'époque et les circonstances de sa sortie. Mais sur certains points, il a été facile de reconnaître que M. S. D. est encore en proie à des conceptions délirantes, et très probablement même à des hallucinations. Il ne se rend pas un comple exact de sa situation. 11 parle de la nécessité où il est de veiller luimême à ses atfaires, et avoue qu'il ignore à qui elles sont confiées. Interrogé sur la marche qu'il suivrait s'il en reprenait la direction, il dit qu'il se ferait tour à tour agriculteur et ingénieur. Il se plaint de sa séquestration dans une maison de santé, et motive surtout ses plaintes sur ce qu'on lui avait retenu ses bagages et ses objets de toilette, notamment ses rasoirs. Quand on lui rappelle un incident d'une extrême gravité qui s'est produit, il y a quelques semaines, lorsque, dans une sortie hors de la maison de santé, il s'est plongé tout habillé dans la Seine, ayant, ainsi que cela nous a été déclaré par l'un de ses frères, son testament dans sa poche, il affecte de prendre la chose à la légère, et dit avoir voulu simplement gagner l'autre bord pour échapper au gardien qui l'accompagnait. Il fait de luimême, et sans provocation, allusion à une sorte d'image fantastique de géant à cheval sur une comète qu'il décrit d'une façon assez incohérente, et qu'il dit avoir revue plusieurs fois.
Il est à remarquer que pour toutes les autres parties de sa conversation qui pourraient paraître plus raisonnables, il ne prend jamais l'initiative d'une pensée ni d'une parole,
et que c'est seulement à roccasion de conceptions délirantes qu'il ne se contente pas de répondre plus ou moins pertinemment aux questions qu'on lui adresse. Du reste l'expression de la pensée chez M. S. D. est lente et incomplète. On sent qu'il ne s'ouvre pas et que le cercle dans lequel se meuvent ses idées est singulièrement étroit. A un moment il s'est animé et a laissé voir une excitation marquée, c'est quand on lui a parlé de la possibilité de sa réintégration dans la maison de santé. Il paraît aussi impatient de la surveillance et porlé à s'y soustraire. A plusieurs reprises il a manifesté une certaine inquiétude, il s'interrompait et regardait dans l'espace, comme s'il craignait d'y voir paraître quelqu'un. Enfin, au terme de notre entretien, ses traits et son langage trahissaient une visible fatigue .
En ce qui touche les facultés affectives, il est demeuré évident qu'elles sont au moins aussi affaiblies que les facultés intellectuelles. A dilïérentes fois il a été question de sa femme et de son enfant. M. S. D. a toujours dit qu'il serait bien aise de les voir. Mais cette idée ne tient pas plus de place dans ses idées; ce sentiment ne se traduit pas sous une forme plus expressive que tout autre besoin même physique dont ou lui fait l'aire l'aveu. Lorsque M. S. D. s'est trouvé ramené par nous au milieu du cercle nombreux de sa famille, entre sa mère, ses frères et bellesœur, il a manifesté un certain embarras qui pouvait tenir à la fatigue éprouvée, mais surtout à l'impression trop forte pour lui d'une conversation plus animée et plus bruyéinte. Il ne s'y est pas mêlé, si ce n'est par un rire manifestement forcé.
La physionomie de M. D. est généralement peu mobile, il est très pâle; son teint, que l'on dit cependant un peu meilleur que d'habitude, est plombé, son regard éteint et souvent inquiet, il n'existe d'ailleurs aucun trouble dans
MANIE CHRONIQUIT. 383
la myotililé; pas le plus léger embarras dans les mouvements de la langue; pas de tremblement des membres supérieurs; pas de difficulté ni d'irrégularité dans la marche. On nous assure que toutes les fonctions s'exercent d'une manière normale.
Telles sont les constatations recueillies par les médecins soussignés qui ont été admis à visiter aujourd'hui M. S. D. Il est facile de les résumer et d'en tirer les déduclions qui, de l'avis unanime des consultants, en ressortent naturellement.
Un premier fait à remarquer, c'est qu'elles concordent de la manière la plus exacte avec celles dont M. S. D. a été l'objet de la part des nombreux médecins qui ont eu l'occasion de l'examiner depuis le début de sa maladie.
Celle-ci, favorisée par des antécédents sur lesquels il serait superflu d'insister, a consisté dès le principe en un état de manie chronique avec paroxysmes d'excitation délirante, et devait fatalement aboutir à la démence. On ne peut guère douter que le malade n'ait été en proie à des hallucinations; et des indices très sérieux donneraient lieu de penser qu'il a eu à différentes reprises, et même à une époque peu éloignée, des idées de suicide.
Quant à l'état actuel, il faut reconnaître que la démence n'est pas confirmée, et qu'il s'est produit récemment une rémission qui n'est pas rare, dans la marche ordinaire de celle forme de la folie. Mais il importe de ne pas se dissimuler que les conditions dans lesquelles se trouve placé depuis quelques jours le malade, affranchi de la surveillance et de l'isolement, doivent nécessairement avoir produit un certain degré d'excitation, reconnaissable pour un œil exercé, mais qui peul tromper la tendresse aveugle des proches, et être considéré comme une preuve d'amélioration, sur laquelle il n'est malheureusementpermis de fonder aucun espoir sérieux pour l'avenir.
38 i RAPPORTS ET CONSULTATIONS.
11 est du devoir des consuUanls d'ajouter que la sortie de la maison de santé autorisée avec les réserves les plus expresses dans une consultation signée, le 23 juillet dernier, par MM, les D'' Trélat et Cerise, et dont il nous a été donné communication, ne peut en aucun cas être considérée que comme un essai; et que cet essai, ainsi que le disent ces deux honorables médecins, doit nécessairement « amener des conditions imprévues ». Ce sont précisément ces conditions, c'est cet imprévu qui crée une situation et une responsabilité dont on ne saurait trop vivement se préoccuper, et qu'il est permis de qnalifierde très redoutables. Les faits récents qui se sont produits et qui ont été précédemment rappelés donnent à cette situation une gravité encore plus grande. Car l'amélioration qui s'est manifestée lorsque le malade était soumis à la règle d'une maison de santé, et qui n'est pas la guérison, ne résistera ])as à la position nouvelle dans laquelle l'essai tenté par la famille D. place le malade. Ce n'est pas assez, pour en conjurer les dangers, de recourir à la surveillance toujours incomplète et impatiemment supportée d'un domestique; c'est l'aggraver considérablement que de substituer, sans transition, à l'isolement salutaire et au calme forcé de la maison de santé la vie commune au sein dune nombreuse famille.
Entin il est un dernier point qui dépasse tous les autres en importance, et que les soussignés s'empressent de signaler avec autant d'énergie que les précédents consultants. « Il n'y a pas à songer, ont écrit MM. Cerise et Trélat, au « rétablissement du domicile conjugal, et de simples visi- « tes mêmes ne peuvent être permises qu'avec une grande « mesure. »
11 faut de toute nécessité, en reconnaissant la sagesse de cette prescription, aller plus loin encore. Si durant le séjour de la maison de santé, et sous la sauvegarde de ce séjour.
de rares visites de madame S. D. à son mari ont pu être sans grave inconvénient, quoique sans aucun avantage pour le malade, il n'en serait point ainsi dans l'état de liberté où il se trouve actuellement. Là toutes les conditions seraient changées et porteraient avec elles un réel danger. Elles hâteraient le retour de l'excitation qu'il est impossible de ne pas prévoir; elles entretiendraient d'une manière factice des sentiments qui n'ont chez lui aucune spontanéité, et que tant de considérations sérieuses doivent rendre redoutables.
En résumé, de l'exposé des faits qui précèdent, de la longue discussion à laquelle ils ont été soumis, et de Tapprécialion raisonnée qu^ils en ont faite, les soussignés n'hésitent pas à formuler en leur honneur et conscience les résolutions suivantes :
i" M. S. D. n'est ni guéri de la maladie mentale dont il est atteint depuis plusieurs années, ni en voie de guérison.
2° A tous les points de vue, le maintien du malade dans la maison de santé où il avait été placé eût été la condition la plus favorable et pour lui et pour les siens.
3° 11 est en effet dans un état mental qui l'expose encore à des paroxysmes d'excitation maniaque très dangereux pour lui-même et pour les autres.
4° L'essai qui a été tenté par la sortie de la maison de santé crée une situation et une responsabilité fort graves, que l'on doit tout faire pour atténuer.
5° Il importe que M. S. D. soit soumis à un examen médical assidu.
6° Dès que la température le permettra, c'est-à-dire au plus tard le premier septembre, il devra être emmené en voyage sous la direction et la surveillance incessante d'un médecin et d'un serviteur. Ce voyage devra durer au moins trois mois.
Tardieu. — Folie. 2 5
7° Au retour un nouvel examen permettra de statuer sur les effets de ce nouveau moyen de traitement et sur les mesures à prendre ultérieurement.
8° Jusqu''à la réintégration de M. S. D. dans une maison de santé, ou jusqu'à guérison, s'il est permis de l'espérer, il est absolument indispensable de proscrire toute espèce de rapprochement entre le malade, sa femme et son enfant.
XII. — Rapport médico-légal sur un cas de manie intermittente. Inculpatio7i de détournements et d'abus de confiance. (MM. Calraeil et A. Tardieu.)
Commis par ordonnance de M. Charles Picot, juge d'ins- Iruciion près le tribunal de première instance du département de la Seine, en date du 31 mai 1848, à l'effet, serment préalablement prêté :
« 1° De constater judiciairement l'état des facultés intel- « lectueiies du sieur J. F., capitaine au 24" bataillon de (( la garde mobile, inculpé de détournement de deniers « publics ;
« 2° Dedéclarersi, dansleur opinion, le sieur F. jouissait « de ses facultés intellectuelles au moment de l'accomplis- « sèment des faits articulés dans la plainte formée contre ce lui et dont mie copie a été mise sous les yeux des experts. »
Pour remplir d'une mauitre convenable la tâche qui nous était confiée, pour nous mettre à même surtout de répondre à la question qui nous était posée en dernier lieu, nous avons fait de fréquentes \isites dans les infirmeries deCharcnton oia le sieur F. est séquestré depuis le 24 avril dernier; nous nous sommes mis en rapport avec les élèves, avec les serviteurs qui surveillent les aliénés, nous avons compulsé les certificats délivrés sur le compte du sieur F. |iar différents médecins, et nous n'avons arrêté notre opinion qu'après avoir été édifiés [lar la concordance d'une foule de faits très significatifs.
Au premier abord, après un examen réitéré, après même des interrogatoires poussés de la manière la pins pressante, sous toutes les formes et sur tous les sujets possibles, il ne nous a pas semblé que les facultés intellectuelles du sieur F. eussent subi aucune atteinte morbide, aucune modification, aucune amélioration fâcheuses; rien, en effet, ])rndanl nos premières investigations, ne semblait trahir dans les raisonnements, dans les habitudes, dans les actions, dans la contenance de M. F. le plus léger symptôme d'aliénation mentale; il est vrai que cet officier ne semblait pas soupçonner la gravité de l'inculpaiion qui pesait sur lui; qu'il affirmait avoir perdu entièrement le souvenir de tout ce qu'il avait pu faire à partir du 3 avril, jour de sa disparition de sa compagnie, jusqu'au 11 du même mois, jour oi^i il fut arrêté et ramené devant ses chefs; qu'il demandait avec instance à être renvoyé à son bataillon absolument comme si sa conduite n'eût jamais cessé d'être irréprochable ; mais rien ne prouvait que ce défaut de mémoire fût réel, que cette sécurité apparente ne reposât pas sur un habile calcul de la volonté.
D'un autre côté, pourtant, un médecin de service à la Préfecture de police avait déclaré, dès le 24 avril, que le sieur F. était alors en proie à une exaltation profonde. Le 8 mai suivant, M.Foville, qui avait donné àCharenton les premiers soins à M. F., déclarait que le jour de son entrée dans cet établissement (24 avril), cet officier avait présenté les symptômes d'une grande excitation, que la face était injectée, les pupilles inégales, la parole brève, saccadée, les muscles du visage agités d'un tremblement con- Yulsif; qu'un certain embarras dans les idées et dans l'expression de ces idées lui semblait correspondre à une maladie de l'encéphale, que néanmoins la position particulière dans laquelle se trouvait le citoyen F. l'engagea à suspendre un jugementposilifsurson état; qu'après l'avoir
observé ires soigneusement les jours suivants, il est resté convaincu qu'il était réellement affecté de maladie mentale; qu'un traitement sédatif a été administré sans interruption, qu'une amélioration très grande a succédé, qu'on pouvait croire le citoyen F. en voie de guérison, qu'il redoutait pourtant une marche intermittente, que cette crainte a été justifiée par l'événement, que le 8 mai, au moment de la visite, le citoyen F. est retombé dans un violent état d'exaltation, que ce n'est qu'avec une extrême difficulté qu'on a pu obtenir de lui quelques paroles.
M. Foville disait, en terminant son certificat : « ?sous « croyons, en conséquence, que le citoyen F. est affecté « de maladie mentale, et, d'après la nature des impulsions « au meurtre qu'il a présentées avant son entrée dans la « maison nationale de Cbarentou, nous ne pensons pas [ « fiu'on puisse sans imprudence le laisser maître de ses « actions d'ici à deux ou trois mois. »
Sachant combien est variable le mode d'expression des maladies de l'intellect, combien sont fréquentes les aliénations mentales rémittentes, ou intermittentes, nous avons cru, en présence de tant d'avertissements, n'avoir rien de mieux à faire qu'à en référer de nouveau à l'observatiou, qu'à épier, à l'insu de M. F., les moindres variations de son intelligence, de son moral, de toutes ses fonctions encéphaliques.
Finalement, il wous est démontré, aujourd'hui, que M. F. est sujet, à des intervalles variables, à des atteintes de manie passagère, accompagnées d'hallucinations de l'ouïe et de différents autres symptômes nerveux :
Ainsi, dans les luiit premiers jours de juin, M. F. a présenté un état de turgescence du visage qui n'a cédé qu'à des émissions sanguines; il avait perdu alors l'iiabitude du sommeil, illui étaità peu près impossible de rester couché sa figure était iuiiuiète, il entendait retentir à ses oreilles
(les voix imaginaires; on le surprenait à parler seul, à éviter la rencontre de ses semblables ; l'appétit était nul; les bras étaient afîeclés de tremblement.
Ces phénomènes morbides ont fait place à une période déraison parfaite; mais, dans les derniers jours de juin, la tête est encore devenue lourde, le moral inquiet; la jdiysionomie a offert une expression de défiance et de tristesse, et le travail manuel a dissipé seul ce commencement d'accès.
Le 11 juillet courant, M. F. est parvenu à franchir les murs de l'établissement et à s'évader. Le matin il paraissait jouir de l'intégrité de sa raison. A peine a-t-il été libre, hors de la maison, qu'il s'est rendu, assure-t-il, auprès de ses camarades et de ses supérieurs pour réclamer son ancienne position, et les avantages attachés à son grade de capitaine. Il est clair qu'il s'exposait à être arrêté, et à se faire réintégrer dans l'établissement; cette idée, cette crainte ne s'est point présentée à son esprit.
Dès le 12 juillet, il était conduit à la Préfecture de police où M. le docteur Chambert, chargé de constater son état mental, s'exprimait ainsi :
« Le nommé F., capitaine de la garde mobile, céliba- « taire, est dans un état d'exaltation maniaque; la face est c( rouge, les yeux sont injectés, le malade se plaint de cha- « leurs et de douleurs dans la tête ; il est en ce moment très « agité et violent; il parle seul, ses propos sont décousus, il « paraît avoir des hallucinations de l'ouïe ; accès antérieurs « pour lesquels il a été traité à Charenlon; abus des boisce sons alcooliques. »
Le 12 au soir, M. F. était réintégré dans les salles de Charenton ; son délire était complet. Il ne sembla pas reconnaître l'interne de la division; la violence de ses actes obligea l'interne de service à le faire conduire dans le quartier des furieux. Il parlait seul, paraissait tourmenté
par des voix imaginaires et être en proie à une sorte de terreur. Les assiduités des serviteurs, la vue des autres malades redoublaient ses craintes; on fut forcé de l'entriiîner dans sa cellule; au moment du coucher toutes ses idées étaient incohérentes.
Le 13, son attitude fut menaçante, il refusa d'écouter la parole du médecin, répondit par des propos insolents à ses marques de bienveillance et continua à manifester les mêmes symptômes que la veille.
Ce n'est qu'après plus de huit jours, sous l'influence des émissions sanguines, des douches, des bains prolongés, que M. F. est peu à peu rentré dans ses habitudes de calme.
Aujourd'hui, il paraît jouir de l'intégrité de sa raison; il rend compte de ce (ju'il a fait depuis l'instant de son évasion jusqu'au moment où il a été de nouveau saisi par la police, mais il paraît ignorer complètement ce qu'il a éprouvé, ce qu'il a dit ou fait pendant la période de manie.
En résumé, nous regardons comme établi que le sieur F. est actuellement atteint d'une maladie mentale intermittente et que l'explosion du délire, lorsqu'elle a lieu, ne peut être imputée à un calcul de sa volonté. Il obéit pendant ses paroxysmes à une influence évidemment maladive et à laquelle il n'est pas maître de résister.
Quant à la question de savoir si le sieur F. jouissait de la plénitude de ses facultés intellectuelles, ou si déjà sa raison était chancelante, ébranlée ou malade, lorsqu'il a forfait à l'honneur et détourné les deniers de l'Etat, il est difficile de la résoudre d'une manière précise.
Le sieur F. confesse que par moments il se sent enclin à la boisson et que cette passion, loisqu'elle se réveille chez lui , a des suites d'autant plus fâcheuses que le moindre écart de régime suffit pour anéantir temporairement l'exer-
cicedesa raison. 11 convient aussi avoir fait des déjeuners trop copieux, pour fêter ravancement de quelques camarades, vers les premiers jours d'avril. Peut-être M. F. at-il simplement subi, en dérobant les deniers de l'Etat, les conséquences d'un affaiblissement moral momentané, et tel que le produit malheureusement parfois l'abus des boissons fermentées, sans avoir positivement cédé à l'entraînement d'une folie suffisamment caractérisée.
Mais l'induction pourrait faire supposer, d'un autre côté, que la manie intermittente, dont l'existence est aujourd'hui constatée, a été déterminée parla surexcitation alcoolique, et que déjà le sieur F. était sous l'empire d'une véritable aliénation lorsqu'il a effectué le détournement d'un dépôt sacré.
I! nous a dit, avec le ton de la dignité, qu'entre la mort volontaire et le déshonneur son parti serait bientôt pris; que son grade de capitaine constituait une fortune inespérée pour lui, qu'il aurait fallu qu'il eût atteint le dernier degré d'imbécillité pour consentira voler grossièrement, en ruinant son honneur, sa position actuelle et son avenir; il nous a demandé ce qui avait pu se passer dans son organisation lorsqu'il avaitaccompli des actes qui constituaient à ses yeux une véritable énigme; et cependant il tient à n'être pas considéré comme fou! On pourrait certainement admettre que déjà le cerveau du sieur F. avait cessé de fonctionner régulièrement, ainsi que l'entendement, dès le 3 avril dernier, alors que le sieur F, a commencé à abandonner la ligne de ses devoirs, à déserter sa compagnie et à se livrer aux plus coupables excès ; on invoquerait pour étayer cette opinion l'exemple d'une foule d'aliénés chez lesquels le début de la folie est signalé par les plus monstrueuses extravagances, et dont la conduite se trouve tout à coup alors en opposition avec la pratique d'une vie jusque-là exemplaire; mais, en dernière analyse, on ne
peut émettre que des conjectures sur l'état mental de l'inculpé au moment de sa disparition de sa caserne.
Nous déclarons au contraire, quant à l'état actuel, que le sieur F. n'est point encore débarrassé de son affection mentale, qu'il aura probablement encore un certain nombre d'accès de délire, et qu'il y aurait de nombreux inconvénients à interrompre prématurément le traitement auquel le sieur F. est soumis, et qui ne peut être appliqué d'une manière satisfaisante que dans un hospice d'aliénés; nous concluons donc à ce que la séquestration soit maintenue jusqu'à parfaite guérison.
XIII. — Meurtre commis par un halluciné. Délire de persécution. — Erreur judiciaire.
11 faut lire en entier les débats de cette triste affaire où l'on voit un jiauvre malade traîné devant la cour d'assises du Pas-de-Calais et condamné pour un acte qui n'avait eu d'autre cause que le délire dont il était atteint et dont le plus incroyable aveuglement a empêché, malgré l'évidence, de reccanaître le véritable caractère. Rien ne peut être plus instructif que ce fait dont je crois utile de reproduire tous les détails.
L'accusé est un Anglais nommé Piers (John Edwards), âgé de quarante-six ans, et résidant à Saint-Omer depuis vingt-cinq ans. L'instruction a révélé les faits suivants :
A l'angle de la rue de Dunkerque et des Pavés, à Saint-Omer, se trouve une maison appartenant à un marchand de charbon et d'épiceries, appelé Barbion dit Berthier. Le premier étage de cette maison était occupé par l'accusé qui y demeurait seul, à titre de locataire, avec une domestique appelée Joséphine Quéva, fiUe âgée d'environ quarante ans, et depuis plusieurs années à son service.
Le 17 avril Iboo, vers deux heures et demie de l'après-midi, Barbion se trouvait dans sa cour, située au-dessous des l'etKMres de son locataire, et surveillait le travail d'un nommé Duhotoy, qui était occupé à la réparation d une pompe.
Le dos appuyé contre la fenêtre du salon, il s'entretenait avec cet ouvrier de choses iiulifïerentes, lorsque l'attention de ce dernier fut éveillée par un bruit de pas venant de l'étage supérieur. Duhotoy leva la tôtc et aperçut l'accusé debout près dé la fenêtre ouverte audessus d'eux, et paraissant écouter leur conversation; John Piers, en le voyant, se retira sans rien dire.
Quelque temps après, le travail de la pompe terminé, Duhotoy s'en alla par la porte donnant sur la rue des Pavés, et Barbion, resté seul, fumait paisiblement sa pipe contre la porte de sa cuisine, lorsque l'accusé, paraissant une seconde fois à sa fenêtre, lui dit avec autant de calme que de politesse : Monsieur Berthier, auriezvous la complaisance de monter à ma chaml)re. Barbion franchit rapidement les marches de l'escalier qui conduit au premier étage, et se présenta devant son locataire.
Une minute s'était à peine écoulée, que la détonation d'une arme à feu se fit entendre. Un bruit sourd, pareil à la chute d'un plateau pesamment chargé, suivit cette détonation. L'alarme se répandit dans la maison; des interpellations diverses se croisèrent entre les personnes qui s'y trouvaient ; bientôt on entendit la voix de Joséphine Quéva qui criait : Mon Dieu! mon Dieu! quel malheur! il est tué!...
Au premier moment, la dame Barbion crut que John Piers s'était suicidé. La domestique lui avait dit, en effet, dans la matinée, que Monsieur était fort en colère à cause d'un nettoyage qu'on faisait dans la maison, et sa première pensée avait été d envoyer chercher son mari, qu'elle croyait alors dans une maison voisine, portant pour enseigne le Petit Capucin. Mais comme elle montait l'escalier, Joséphine lui dit : Mais, madame, vous n'avez donc pas compris? C'est votre mari qui est tué !
En effet, John Piers, un pistolet à la main, parut lui-même à la porte, et confirmant les paroles de sa domestique, ajouta : Allez, madame, allez chercher votre mari, il est déjà loin.
Saisie de terreur à cette révélation, la femme Barbion se sauva dans la rue en poussant des cris désespérés. A l'appel : Au secours! à l'assassin ! un rassemblement se forma devant la maison ; quelques voisins se précipitèrent vers la pièce où l'événement venait de s'accomplir. La porte était entr'ouverle. John Piers, tenant dans ses mains un fusil double, marchait à grands pas et parcourait son appartement avec agitation. Parfois môme il mettait en joue ceux qui semblaient vouloir en franchir le seuil.
M. Devaux, avocat, se dirigea seul sur lui et l'aborda sans hésitation. 11 venait l'inviter à lui faire connaître la cause du tumulte qu'il remarquait dans sa maison, lorsqu'il aperçut le corps de Barbion étendu dans l'angle de la chambre, derrière la porte vitrée, la tête baignnnt dans un flot de sang. Saisissant aussitôt John Piers par ses vêtements : Vous venez d'assassiner Berthier, lui dit-il, la loi frau-
çaise m'ordonne de m'assurer de votre personne. Je vous arrête au nom de cette loi. Quelques hommes de garde, qui étaient arrivés, s'emparèrent alors de lui. John Piers, qui, à l'arrivée de M. Devaux, était allé déposer son fusil dans l'encoignure de la cheminée, était encore, en ce moment, armé d'une paire de pistolets chargés et d'un couteau-poignard.
Il portait, serrée autour du corps, une ceinture en cuir avec des poches de chaque côté servant de fontes, des cartouches, des balles, des capsules et des bourres. Tandis qu'on s'occupait de le désarmer et que les soldats le conduisaient au poste de la place, au milieu de la foule indignée, on releva enfin le corps de Barbion dit Berthier.
Le malheureux respirait encore, mais d'une respiration haletante, irrégulière, entrecoupée, et qui semblait prête à s'exhaler, il portait à la tête, au-dessus de l'oreille gauche, une blessure d'où s'étaient échappés, avec une grande quantité de sang, des portions de cervelle et des esquilles d'os. Déjà les extrémités étaient froides; on le transporta sur le Ut de John Piers, donnant quelques signes de vie ; mais il succomba vers huit heures et demie du soir, sans avoir repris connaissance un seul instant et sans avoir pu proférer une parole.
Les médecins qui pratiquèrent l'autopsie déclarèrent qu'il était mort d'un coup d'arme à feu, tiré presque à bout portant par uns main étrangère.
D'abord l'accusé fit parade d'une grande assurance ; il refusa de répondre aux magistrats et leur dit que Berthier s'était suicidé. Ce ne fut que lorsqu'il comprit que cette équivoque n'était pas admissible, qu'il se décida à faire des aveux. Alors il raconta avec une parfaite netteté de mémoire, avec une précision et une lucidité de raisonnement non moins remarquables, le but, les motifs et les circonstances de l'assassinat.
Il dit que depuis longtemps il était convaincu que Barbion l'insultait et excitait même les autres à l'insulter ; que, le 17 avril, tandis qu'il était à sa fenêtre, il avait entendu Barbion dire à Duhotoy, en le désignant de manière à ne pas s'y méprendre, qu'il était sans pantalon et que c'était un bougre; que Taccusation d'un crime (il veut sans doute parler d'un crime contre nature) lui avait paru une injure sanglante ; que sous l'impression de cet outrage il avait appelé Barbion pour lui demander des explications; que cet homme lui avait répondu qu'il ne savait pas ce qu'il voulait dire, et qu'alors il lui avait tiré un coup de pistolet à bout portant cl l'avait étendu à terre.
John Piers ne se borna pas à raconter les détails de cet horrible crime, il en montra lui-même, avec non moins de sang-froid, toute la gravité. Il dit qu'il savait très bien qu'il n'avait pas le droit de tuer un homme, et que la loi anglaise, pas plus que la loi française, ne permettait pas de se faire justice à soi-même; mais en môme temps
il déclara qu'il regardait l'injure qui lui avait été adressée comme tellement grave, qu'il reconnnencorait encore s'il l'entendait proférer contre lui, parce que dans son pays un homme qui commettrait de pareilles actions serait déshonoré. Il y a, dit-il, deux cas dans lesquels on peut disposer de la vie de son semlilaljle : c'est quand on trouve un homme couché avec sa femme, ou quand on est traité de bougre.
11 arriva ensuite à la question de préméditation, et ses expUcalions ne furent ni moins nettes ni moins catégoriques.
Dans son interrogatoire du 20 avril, c'est-à-dire trois jours après son crime, il confessa qu'il était fermement résolu à assassiner Barbion, et le 24 avril, pendant sa confrontation avec Duhotoy, il dit encore à M. le juge d'instruction que, s'il n'avait pas tiré par sa fenêtre sur Barbion, au moment où il avait entendu ou cru entendre ces paroles, c'est qu'il avait eu peur de le manquer et qu'il voulait alors lui demander des explications. 11 est d'ailleurs à remarquer qu'entre le moment où John Piers vint à sa fenêtre pour écouter la conversation de Barbion avec Duhotoy et le moment où il fit venir Barbion dans sa chambre pour le tuer, un intervalle assez long s'était écoulé et que la réflexion avait eu le temps de faire place à la pensée criminelle qui était venue. Du reste, cette pensée était d'autant plus coupable que Duhotoy affirme de la manière la plus formelle que Barbion n'avait pas dit une seule parole qui pût blesser personne et qu'il n'avait parlé ni d'homme sans pantalon ni de bougre.
L'explication de ce crime odieux se trouve dans le caractère emporté et vindicatif de John Piers. Menant une vie retirée, solitaire et taciturne, irritable et susceptible à l'excès, John Piers n'a jamais voulu dominer son humeur excentrique et son imagination trop ardente. Sa colère, qu'il aurait dû s'habituer à vaincre, ne connaissait plus de bornes quand elle avait fait explosion, et il s'abandonnait avec une légèreté inexcusable à toute la violence de sa nature.
Déjà le Tribunal de Saint-Omer l'avait condamné à l'emprisonnement, pour avoir maltraité cruellement un vieillard qui n'avait eu d'autre tort que de demander avec insistance une somme d'argent qui lui était due. C'est ainsi qu'il est arrivé par degrés, et sur la foi du soupçon le plus injuste, à donner froidement la mort à un père de famille, qui laisse une veuve enceinte avec trois jeunes enfants.
On procède à l'appel des témoins, qui sont au nombre de treize assignés par le ministère public, et autant par la défense; parmi eux se trouvent trois docteurs médecins.
Immédiatement après, M" Desmarets se lève et demande à la Cour que les trois médecins soient entendus les pre-
miers, afin qu'ils puissent assister aux débats avec mission d'observer l'accusé pendant cette épreuve.
Cette requête fait pressentir les moyens de défense que ie conseil de l'accusé a l'intention de présenter en sa faveur. M. le Procureur impérial n'y met aucune opposition, à la condition touttiois que l'accusé sera interrogé d'abord.
D. Le 17 avril dernier, vous étiez dans votre chambre, au premier étage de la maison occupée par les époux Barbion, dit Berthier? — R. Oui, monsieur le président.
D. Où étiez- vous placé? — R. J'étais assis àla cheminée.
D. Les fenêtres étaient-elles ouvertes? — R. Non, monsieur.
D. Avez-vous entendu proférer des paroles dans la cour? — R. Oui.
D. Comment avez-vous pu entendre ce qui se disait dans la cour, puisque vos fenêtres étaient fermées et que vous en étiez éloigné dune certaine distance? — R. J'ai entendu parfaitement M. Berthier dire que j'étais sans pantalon et que j'étais un bougre.
D. Ne vous êtcs-vous pas trompé? N'est-ce pas l'autre personne qui se trouvait alors avec lui qui a pu prononcer ces paroles? — R. Non. monsieur.
D. Qu'avez-vous fait alors? — R. J'ai ouvert la fenêtre et j'ai prié M. Berthier de monter à ma chambre, voulant lui demander des explications sur les propos qu'il venait de tenir. Il me déclara qu'il ne savait ce que je voulais lui dire, et comme j'avais la certitude absolue qu'il m'avait imputé le crime le plus épouvantable et le plus irrémissible à mes yeux, d'un coup de pistolet je l'ai renversé à mes pieds.
D. Ainsi vous reconnaissez bien avoir tué Berthier ?
l'accusé, avec fermeté. — Oui, monsieur.
D. Quand on vous a arrêté, vous étiez armé d'un fusil double, et de plus vous portiez autour du corps une ceinture renfermant doux pistolets et des munitions; que vouliez-vous en faire? — R. C'était pour me défendre au cas où on aurait voulu se porter à des excès sur moi. D'ailleurs, j'ai toujours eu l'habitude de porter des armes, cl cette ceinture ne me quittait jamais.
D. Mais on ne comprend pas que vous la portiez sur vous dans votre appartement? — R. Dans mon enfance, mon père m'a dit qu'un homme ne doit jamais se trouver au dépourvu.
D. Quand vous avez fait monter le malheureux Berthier dans votre chambre, quelle était alors votre intention? — R. J'étais fermement résolu de le tuer! (Frémissement dans l'auditoire.)
D. Vous savez cependant qu'il n'est pas permis de se faire justice à soi-même, pas plus en Angleterre, votre pays, qu'en France! — • R. C'est vrai.
D. L'acte que vous avez commis est un assassinat dans tous les pays, c'est le plus grand des crimes. — R. L'imputation qui m'a été faite est infiniment plus grave que mon action ; c'est l'outrage le plus sanglant qu'on puisse faire à un homme, et sans être déshonoré, on ne peut laisser vivre celui qui l'a proféré contre vous.
D. Qu'est-ce qui vous donnait le droit de disposer ainsi de la vie de voire semblable? — R. L'injure abominable qui m'avait été faite : elle imprime sur l'homme une tache qui ne s'efface jamais.
D. Pourquoi, avant de vous livrer à cette criminelle extrémité, n'avez-vous pas vérifié si réellement le propos que vous reprochiez à Berthier avait été tenu par lui contre vous? — R. C'était inutile, j'étais convaincu.
D. Mais alors, pourquoi n'avez-vous pas tiré immédiatement par la fenêtre, dans la cour; vous n'étiez séparé de lui que par une distance de trois à quatre mètres? — R. J'avais peur de le manquer.
D. Vous avez dit que vous aviez appelé Berthier pour lui demander des explications, et, quand il s'est présenté devant vous, vous n'avez pas voulu écouter celles qu'il vous donnait; vous l'avez tué aussitôt? — ■ R. Il ne s'est pas disculpé.
D. Si vous croyez qu'il vous avait fait une injure sanglante, au lieu de le tuer, pourquoi ne l'avez-vous pas provoqué en duel? — R. Un duel était impossible entre nous, d'abord parce qu'il aurait dû être à mort et qu'on n'aurait pas trouvé de témoins pour cela, ensuite je voulais avoir la vie de celui qui m'avait ainsi outragé et non m'exposer à être tué moi-môme, parce qu'on aurait dit alors : il a tué im bougre, et je serais mort déshonoré!
D. 11 résulte des dépositions des témoins que vous allez entendre que votre honneur n'était pas compromis ; que les propos qui ont provoqué votre crime n'ont pas été proférés? — R. Moi, je les avais entendus, cela suffisait.
M. LE PROCUREUR IMPÉRIAL à l'accusé. — Picrs, si vous vous trouviez encore dans un cas semblable, agiriez-vous de môme?
l'accusé, sans hésitation et avec assurance. — Oui, monsieur! (Mouvement.)
Tout cet interrogatoire a été soutenu par l'accusé avec une parfaite convenance, mais avec un calme et une énergie indescriptibles.
EVRARD (Paul-Joseph), 60 ans, docteur en médecine à Saint-Omer. — Chargé par la justice d'étudier et de constater l'état mental de l'accusé, je l'ai visité depuis plusieurs jours dans la prison. Mes observations l'ont saisi à tous les instants du jour comme de la nui!, et je n'ai rien trouvé dans ses paroles ni dans ses actes qui pût dé-
celer une affection morbide de rintelligence. Depuis son incarcération, toutes les fonctions de son existence ont été régulières et normales. En mon absence, j'avais chargé le gardien-chef de l'observer, et, comme moi, il n'a rien remarqué qui fût de nature à suspecter l'insanité d'esprit de l'accusé. Il m'a dit seulement que plusieurs fois Piers était allé se plaindre à lui qu'on linsultait dans la prison. Il n'en était rien.
A la troisième fois, il lui a dit que s'il continuait de vouloir troubler l'ordre de la prison par des plaintes non fondées, il serait obligé de sévir contre lui ; Piers ne lui a plus parlé depuis de ses prétendus griefs. Le témoin atteste qu'il connaît l'accusé depuis vingt ans, et qu'il a toujours eu une susceptibilité portée à l'extrême. C'est à cette cause qu'il attribue sa croyance à des insultes imaginaires, et plusieurs actes de sa vie en témoignent d'une manière indubitable. Ainsi, on m'a assuré, dit le témoin, qu'il y a quelque temps il a tiré un coup de pistolet sur trois personnes inoffensives qui causaient tranquillement sous ses fenêtres. Il s'imaginait qu'elles disaient du mal de lui.
M. LE pr:-side.xt, au témoin. — Comment, en médecine, caractérisez-vous cette grande susceptibilité"? — R. C'est le produit d'hallucinations. D'après tout ce que je sais de lui, je crois que Piers est un halluciné. 11 croit entendre des paroles qui n'ont pas été prononcées, il s'imagine qu'on parle mal de lui, alors qu'on ne s'en occupe pas.
D. Et comment qualifiez-vous l'acte atroce auquel il s'est livré? — R. Pour moi, c'est un acte de monomanie homicide, résultat des hallucinations de son auteur.
M. LE PROCLRECR IMPÉRIAL fait remarquer au docteur Evrard que celte appréciation est en contradiction formelle avec le début de sa déposition.
LE DocTECR répoud que l'accusé n'est pas atteint d'aliénation mentale, mais qu'il a des hallucinations qui produisent une folie particlb' et que, lorsqu'il est dans cet état, il n'a pas son libre arbitre.
M. LE pRocuiiEUR IMPÉRIAL objccte cucorc qu'cu admettant les hallucinations de l'accusé, portant sur des injures imaginaires qui lui seraient faites, on pourrait soutenir seulement quel halluciné devait agir alors comme s'il avait été réellement insulté. Or, l'insulte la plus grave ne lui donnait pas le droit de tuer celui qui en serait l'auteur; et cependant l'accusé, qui n'est pas en proie à ses hallucinations en ce moment, a déclaré tout à l'heure, de la manière la plus formelle, qu'il recommencerait encore, s'il se trouvait dans le même cas, c'est-à-dire qu'il tuerait encore celui qui lui adresserait la même imputation dont il prétend avoir été outragé par Berlhier.
Augustin DELPouvE, quarante-cinq ans, docteur en médecine à Saint-Omer. — Ce témoin rend compte de l'autopsie qu'il a été chargé
(le faire du cadavre de la victime. Après avoir décrit l'état dans lequel il a trouvé le malheureux Bcrlhier, il conclut en disant qu'il a été tué par une main étrangère, avec une arme à feu tirée presque à bout portant.
On introduit ensuite m. revel, aussi docteur en médecine, qui après avoir prêté serment et déclaré ne rien savoir de particulier sur l'afTaire, se place avec les deux autres médecins dans l'hémicycle du prétoire, en face du banc de l'accusé, afin de l'observer pendant le cours des débats.
Benjamin duhotoy, 33 ans, plombier à Saint-Omer. — Le 17 avril dernier, je fus appelé pour arranger une pompe chez M. Berthier, qui vint avec moi dans la cour. En travaillant, nous causâmes de choses de notre état respectif. Dans l'intervalle, j'entendis le bruit des pas d'une personne au-dessus de nous; je levai la tête et je vis l'accusé à sa fenêtre qui paraissait nous écouter. Aussitôt qu'il me vit regarder, il se retira dans l'intérieur de la chambre. Quand mon ouvrage a été terminé, je me suis en allé.
D. Avez-vous parlé avec Berthier d'un étranger qui restait dans la maison"? — R. Non, monsieur,
D. A-t-il été dit quelque chose qui fût de nature à blesser cet étranger ou tout autre personne? — R. Non, monsieur. Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, nous n'avons parlé que de choses indifférentes concernant notre état, lui de son commerce de charbon, et moi de mes ouvrages de plomberie.
D. Ètes-vous sûr que ni vous ni Berthier, n'avez dit que Piers n'avait pas de pantalon et qu'il était un bougre? — R. J'affirme de la manière la plus formelle que rien de semblable n'a été dit par nous ni par d'autres personnes à notre portée.
M. r,E PRESIDENT à l'accusé. — Vous entendez, Piers? Pourquoi navez-vous pas appelé le témoin qui vous aurait assuré que l'injure à votre adresse, que vous avez, cru sortir de la bouche de Berthier, n'avait été proférée ni par lui ni par d'autres? — R. Je ne l'aurais pas cru, parce que je l'avais entendu moi-môme, et que cela ne pouvait pas être autrement.
Joséphine qulva, 40 ans, domestique de l'accusé. — Au moment de l'événement, j'étais montée à l'étage supérieur; j'ai entendu monsieur qui demandait à M. Berthier pourquoi il l'avait traité de bougre; M. Berthier a répondu qu'il ne savait pas ce qu'il voulait lui dire. Alors j'ai entendu le mouvement qu'a fait monsieur pour tuer M Berthier.
Huit ou dix jours avant, je suis allée chez madame Berthier, delà part de mon maître, demander si on ne disait pas de mal de lui ; madame Berthier m'a assuré qu'on ne s'occupait jamais de lui, et que si elle en entendait mal parler, elle s'empresserait de l'en instruire.
Sur interpellation, le témoin dit que l'accusé s'occupait à dessiner, à faire de la musique, à fumer et à polir des pipes. 11 mangeait et buvait peu ; il dormait bien. Elle n'a jamais remarqué qu'il n'eût pas son bon sens, mais il était fort vif et avait souvent la tète en feu.
Pendant la nuit, il se levait quelquefois pour aller à la fenêtre écouter si on ne parlait pas mal de lui dans la rue.
Viennent ensuite trois témoins, voisins de lîerthier, qui sont accourus les premiers sur le théâtre du crime; mais en voyant l'ac" cusé armé d'un fusil, ils se sont retirés sans oser pénétrer dans sa chambre. Tous trois déclarent, néanmoins, que l'accusé ne témoignait aucune irritation, et que sa contenance était parfaitement calme.
La première personne qui ait abordé l'accusé est m. devaux, avocat, qui habite aussi dans le voisinage, et qui a entendu les cris : Au secours ! à l'assassin ! proférés dans la rue, lorsqu'il reconduisait un chent à la porte de sa demeure. Il s'empressa d'accourir à la maison de Berthier, d'où parfait le tumulte, et malgré les observations de ceux qui l'y avaient précédé, il monta sans crainte à l'appartement de Piers, qui, en le voyant, déposa immédiatement son fusil à l'angle de la cheminée. M. Devaux, ignorant encore le meurtre de Berthier, demanda à Piers quelle était la cause du grand trouble qui existait dans la maison : à quoi celui-ci répondit : Ce qui est fait est fait; on verra lequel des deux est le coquin.
C'est alors seulement que, tournant la tète, le témoin vit le cadavre de Berthier gisant derrière la porte d'entrée. Il dit aussitôt à l'accusé : Vous venez de tuer cet homme ;la loi française m'ordonne de m'assurer de votre personne, je vous arrête au nom de cette loi. A ce moment la garde est arrivée et l'a emmené.
L'accusé lui a paru en proie à une violente agitation; son air était provocateur et hautain, et sa figure fort animée. Il a retiré les deux pistolets qu'il portait à sa ceinture et les a remis sans résistance.
M. LE PRÉSIDENT à l'accusé. — Après avoir tiré, vous avez rechargé votre arme ; pourquoi cela?
R. Pour qu'on ne la trouvât pas déchargée, parce que c'eût été une preuve contre moi.
M. BALLE, commissaire de police à Saint-Omer, qui le premier a interrogé l'accusé, déclare qu'il s'est borné à lui répondre qu'il ne parlerait qu'après s'être concerté avec un avocat.
On procède ensuite à l'aiulition des témoins à décharge.
La femme thallier, blanchisseuse à Saint-Omer, qui depuis long temps travaille pour l'accusé, déclare qu'il a toujours été bon pour elle, mais que sa domestique lui a dit que son maître devenait de jour en jour plus emporté et qu'elle croyait qu'il allait perdre la tète.
La femme CADORE, ménagore à Saint-Omer, a été longtemps au service de la famille Piei's; le père et le fils étaient très vifs et croyaient toujours qu'on les insultait ou qu'on parlait mal d'eux. Joséphine Quéva m'a dit, il n'y a pas longtemps, qu'elle craignait que son maître ne devînt fou.
Une jeune fille d'Epei'lecques déclare qu'un jour l'accusé l'a mise en joue, avec son fusil, au milieu de la ville. L'accusé nie positivement ce fait.
Enfin, on entend les trois personnes sur lesquelles l'accusé au mois de février iSoi, à huit heures du soir, a tiré deuv coups de pistolet sans les atteindre, lorsqu'elles étaient arrêtées à causer sous ses fenêtres. L'accusé, qui en convient, déclare que s'il a tiré sur ces témoins, c'est pour le môme motif qui l'a fait tuer Berthier.
Les témoins affirment n'avoir pas parlé de l'accusé et ignorer même alors qu'il existât.
M. LE PROCUREUR IMPÉRIAL demande à l'accusé pourquoi cette foislà il a tiré du haut de sa fenêtre dans la rue ; il n'avait donc pas peur de manquer son coup? — R. Je croyais être sûr d'atteindre ceux sur qui je tirais, mais comme je les ai manques, l'expérience m'avait instruit; et c'est pourquoi, voulant tuer Berthier, je n'ai pas tiré -cette fois par la fenêtre.
Cette partie du débat se termine par le rapport des médecins sur ce qu'ils viennent d'observer.
Tous trois sont unanimes pour déclarer que, de tout ce qu'ils Tiennent de voir et d'entendre, il résulte que l'accusé a des hallucinations; qu'il croit entendre des paroles qui n'ont pas été proférées, être l'objet d'insultes qui n'ont pas été commises. Cette idée délirante a produit chez lui une monomanie homicide raisonnante, et lorsqu'il est sous l'empire de cette affection morbide, il ne jouit pas de son libre arbitre. Si on objecte qu'il a cherché à se disculper du crime qu'il venait de commettre, on répondra qu'il y a beaucoup d'exemples de fous avérés qui ont cherché à se justifier de mauvaises actions qu'on pouvait leur reprocher.
Nonobstant cette opinion, que l'organe du ministère public n'adopte pas, m. caron soutient énergiquement l'accusation, qui est combattue par m'' desmarets.
Après de vives répliques et le résumé de M. le président, les jurés délibèrent pendant une heure environ sur les deux questions qui leur sont soumises ; elles sont résolues affirmativement, avec admission de circonstances atténuantes.
En conséquence, John Piers est condamné à vingt ans de travaux forcés.
Jamais plus flagrante eireur ne fut commise par la justice, que celtecondamnation infamante, frappant un pauvre
Tardieu. — Folie. 2 6
malade inconscient, coupable seulement de son délire et de ses hallucinations.
XIV. — Rapport mé Hco-légnl sur un eus de folie l'ipémaniaqne, avec hallucinations et délire de persécutions. Inculpation de faux.
Nous soussigné, commis par arrêt de la 7'' chambre du tribunal de police correctionnelle, en date du 18 juin 1848, à TefTet de visiter le sieur C, actuellement détenu à la Force, constater son état mental, et recherchera quelle époque pourrait remonter le dérangement de ses facultés, nous sommes rendu le 20 janvier 1848 en la chambre du conseil de la 7^ chambre où nous avons prêté serment entre les mains de M. Jourdain, président du tribunal. Il nous a été en même temps fait remise au parquet du dossier que concerne l'inculpé C.
iNous avons visité C. à trois reprises différentes, les 25 janvier 7 et 17 février, et chaque fois nous avons cause longuement avec lui. Nous avons en outre pris connaisitfdncedes pièces de la procédure qui pouvaient nous éclairer soit sur les antécédents, soit sur les dispositions mentales de C, depuis sa détention. C'est à l'aide de ces données, et après un examen répété (|ue nous pouvons ré[)ondre d'une manière précise aux questions qui nous ont été soumises.
Dans les trois visites que nous avons laites à la Force, C. s'est toujours présenté à nous sous le même aspect. Son teint est pâle, ses yeux caves et presque toujours baissés, son regard terne, ses cheveux en désordre ; son attitude est caractéristique. La tête inclinée en avant, les mains constamment en mouvement, roulant entre les doigts son bonnet, la face agitée de contractions spasmodiques, il ne répond directement à aucune question et paraît avoir beaucoup de peine à suivre un raisonnement. Pas une seule lois C. ne s'est informé du motif et du but de mes visites.
Lorsque je l'ai interrogé sur ses affaires d'intérêt, ou sur
FOLIE LYl'EMAMAQLE. 403
les causes de son arrestation, le plussouventil s'est contenté de lever les yeux sur moi et de hocher la tcte, et quand il ;i voulu répondre, il n'a pu recueillir ses souvenirs, ou bien il a articulé quelcjucs mots incohérents, avec des réticences évidentes. Il était cependant facile de comprendre ([u'il t'aisaitailusion àdes inimitiés dont il se croitentouré, à des persécutions auxquelles ilditêtre en butte. Use borneordinairementà dire : « Oh! tout ça, tout ça, c'est toujours la même chose, ils sont tous contre moi. » 11 y a eu à cet égard un progrès marqué entre ma prcinière et ma dernière visite, c'est-àdire dans l'espace de trois semaines : C, qui d'abord s'était loué des bonnes intentions de iM. Rivière, son défenseur, n'a pas tardé à le mettre au rang de ses ennemis imaginaires, il se plaint d'être tourmenté; nous lui demandons, par qui? Il nous répond : « Par tous ces gen?, comme ça, qui sont à l'afrùt pour me perdre, » il ajoute en s'animant : « C'est M. Rivière quia tout fait.» Sa mémoire est singulièrement affaiblie. Il ne paraît pas se rendre compte de ce ([ui s'est passé lorsqu'il a été amené devant le tribunal. Loin de vouloir se faire regardercommealiéné, ilse révolte à l'idée qu'on peut le soupçonner d'être atteint de folie, et voit là une nouvellemachination de ses ennemis. Du reste, malgré l'altération évidente de sa sanléphysique, il ne souffre pas de la tête.
Des renseignements que nous avons recueillis à l'infirmerie de la maison d'arrêt, il résulte que C. a eu, à plusieurs reprises la nuit, de véritables hallucinations. Pendant le jour il se tient seul, taciturne, inoccupé, dans un coin de la salle. Il mange fort peu et a notablement maigri, ce que nous avons pu nous- même constater.
Quant aux antécédents de G. et à sa manière d'être soit avant son arrestation, soit pendant l'instruction, nous trouvons dans les j)ièces de la procédure la preuve que, si l'inculpé a toujours eu l'intelligence bornée, il a néanmoins conservé jusqu'au mois de novembre 1847, un sentiment
assez juste de sa position, et qu'il se pn'occupait avec raison de ses affaires d'intérêt. L'interrogatoire de C. le 23 octobre 1847, ne renferme rien autre chose que l'exposé, très clair et très net, de ses antécédents et des manœuvres qu'il a employées pour réaliser ses tentatives d'escroquerie. Seulement, dans le second interrogatoire du 26 octobre, et dans deux lettres du 20 et du 25 novembre dont la première seule est autographe, on voit C. commencer à se plaindre de sa santé et de ses dis|)ositions morales : «Je vous fais « d'ailleurs observer, dit-il, que j'ai très peu la tète à moi. « Je crois qu'on a déjà eu lieu de s'en apercevoir dans la « prison oiijesuis. » Ou encore : u Permettez-moi, mon- « sieur, de rappeler à votre souvenir la prière que je vous c( ai faite relativement à l'état de ma santé et de ma raison. ^) Il est incontestable ({ue C. serait hors d'état aujourd'hui d apprécier sa posiiion avec tant de justesse. En efîet, il ne se rappelle même pas les lettres qu'il a écrites ou signées et que nous lui avons représentées.
De l'exposé des faits ([ui précèdent et de l'examen auquel nous nous sommes livré, nous concluons que :
1° Le nommer C. est actuellement en proie à. une folie mélancolique parfaitement caractérisée, avec délire lypémaniaque et hallucinations;
2" L'aliénation mentale que l'on observe chez C. n'est [)a3 simulée;
3° Ce dérangement des facultés morales et intellectuelles auquel C. paraît avoir été prédisposé par une faiblesse d'esi>rit qui a existé chez lui de tout temps, ne s'est manifesté que pendant sa détention et a fait, depuis un mois seulement, des progrès très sensibles;
4° L'état mental de l'inculpé C. le rend aujourd'hui tout à fait incapable d'apprécier sa conduite et sa position ; mais rien n'indique qu'il en fut de même lorsqu'il a commis les actes qui ont motivé son arrestation.
FOLIE LYPÉMANIAQUE. 403
XV. — Folie lypémaniaque. — Délire de persécutioyi. — Demande de mise
en liberté.
Le mcmoirc que l'on va lire, rédi|T^é par le malade luimême, ancien magistrat, donnera l'idée la plus juste de la réalité et de la nature de son délire.
Vous désirez, Monsieur, pour vous assurer de l'état de mon intelligence, que je vous expose de nouveau quelles sont à mon, point de vue, les causes qui doivent faire cesser l'inique détention que je subis à Vanves. La conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous avant-hier, a dû, je l'espère du moins, vous éclairer déjà, et encore bien que la tâche qui m'est donnée aujourd'hui ait son côté pénible, je m'efforcerai de la remplir conformément à vos désirs. Toutefois, je ne pourrai que répéter par écrit ce que j'ai déjà dit verbalement à M. le substitut Salmon, et à vous, monsieur.
Je me suis enquis dès ral)ord, et à diverses reprises, des motifs qui m'avaient fait arrêter. Ils sont au nombre de trois : 1° j'ai eu l'intention de me battre en duel; 2° je témoigne de la défiance envers ma famille; 3° je témoigne une défiance générale. — S'il existe d'autres motifs, on ne me les a pas fait connaître.
Permettez-moi, monsieur, d'examiner les différents chefs de l'acte d'accusation dirigé contre moi, séparément et l'un après l'autre.
\° J'ai eu l'intention de me battre en duel. — Cela est vrai, non seulement comme Procureur impérial, mais comme homme, j'ai eu tort, je le reconnais, de songer, môme un instant, à une action que la loi défend, et l'aveu que je renouvelle ici, je l'ai fait spontanément, le jour de mon arrivée à Vanves, devant M. le docteur Falret père. Il pourra vous le dire. — Mais enfin, cette intention conçue, le l'avoue, dans un moment d'irritation, comment s'est-elle manifestée? par des insultes, par des provocations? Non, monsieur; j'ai eu chez moi avec deux personnes qui avaient ma confiance une conversation à ce sujet, et tout s'est borné là. Comment le public a-t-il été mis dans la confidence? je n'en sais rien. Dans tous les cas, ce n'est certainement pas moi qui lui ai fait part de mes affaires. Je dois ajouter que cette idée n'avait été chez moi que momentanée, que depuis longtemps et bien longtemps j'y avais renoncé, que, vers la fin du mois de septembre dernier, lorsque mon père me communiqua la lettre de M. le Procureur général, que vous avez lue sans doute, je lui déclarai que le duel était dès lors loin de mes intentions, qu'antérieurement à mon arrestation, j'ai tenu un semblable langage devant M. Havin, directeur pohtique du journal le Siècle, et devant M. Cuzon, l'un des rédacteurs de ce journal, et
qu'enfin, dans celte maison, devant M. Falret père, qui donnait pour cause à ma détention mes projets homicides, en insistant fortement sur rinlérèt qu'avait ma famille d"y mettre obstacle, je protestai, sur mon honneur, de mes idées pacifiques. Si l'on me suppose des idées de duel et que l'on dise : cela est! — Moi, je dirai : cela n'est pas! — Je n'ai pas d'autres moyens de preuve que ma parole. — En ce qui concerne le duel, il n'y a pas eu autre chose que ceci : intention manifestée, en particulier, à deux personnes, et bientôt abandonnée.
2" Je témoigne de la défiance envers ma famille. — Sur ce point, monsieur, croyez bien que je ne parlerai que contraint et forcé. J"ai aimé les miens autant qu'un fils peut aimer son père et sa mère, j'ai été envers eux toute ma vie resjiectueux et obéissant, et je sais ce que l'on doit à sa famille. Mais enfin, je ne puis me résigner à finir mes jours dans une maison d'aliénés lorsque je sens que rien, dans mon intelligence, ne m'y assigne une place.
Je vous ai dit avant-hier, monsieur, que je quittai P. dans les premiers jours de septembre pour jouir de mon congé annuel, congé que j'ai toujours passé chez mon père. Quand j'arrivai à Paris, ma mère et ma sœur se trouvaient à la campagne, à l'Étang-la-Ville, près Saint-Germain ; mon père m'y conduisit le soir même, et j'y restai quinze jours. Mon père, que ses affaires retenaient dans les bureaux du Siècle, venait nous voir plusieurs fois par semaine. Il arrivait pour dîner, passait la nuit, déjeunait le lendemain et repartait. .Nous revînmes à Paris, et huit ou dix jours après notre retour je résolus de conter mes ennuis de P. à mon père, pour lequel mes afTaires particulières n'ont jamais été cachées. Ce que je fis en effet. Il me répondit : « Mais je sais tout cela depuis trois semaines ! » Et il me communiqua une lettre de M. le procureur général, écrite par ce magistrat à M. Cuzon, peu de jours après mon départ de Bretagne. On avait trompé la religion de M le procureur général; on lui avait dit que j'avais voulu faire destituer deux gendarmes, ce qui est faux; que j'avais voulu me battre avec cinq personnes, ce qui est ■faux ; enfin que j'étais fou, ce qui, j'ose le dire, est également faux. Dans le premier moment, celte communication m'émut peu. M. le procureur général, pour qui je professe la plus grande reconnaissance et le plus respectueux attachement, écrivait dans sa lettre que quant à lui, il n'avait pas remarqué le moindre dérangement dans mon intelligence; d'un autre cùté, l'afTaire était entre les mainde mon père, et bien que je n'en attendisse pas une très vive afl'ection, je croyais encore pouvoir compter sur lui lorsqu'il s'agissait d(^ détruire l'imputation de folie que Ion faisait peser sur moi. Depuitrois semaines, en effet, il m'avait vu très fréquemment, et mieu\ que personne il devait savoir que j'avais l'esprit sain. Cette tranquille conliance ne dura pas longtemps toutefois. J'appris bientni,
FOLIE LYPEMANIAQUE. 407
peut-être mon pèfciu!' le dit-il lui-même, que pendant mou séjour àla campagne il était allé consulter un médecin, fj'ai su son nom dcîpuis, c'est M. Blanche) et qu'il lui avait parlé de ma folie. En vérité, je n'avaispas donné le plus léger signe d'aliénation, et mon père le reconnaît lui-même. Mais alors pourquoi aller au\ consultations, et ne pas détromper M. le procureur général? — Passons à un autre point. M. le procureur général témoignait, dans sa lettre, le désir de me voir demander une prolongation de congé d'un mois, mon père abondait dans ce sens, et je me rendis sans grande difficulté. Un matin,mon père me dit qu'il s'était fait délivrer un certificat de médecin (mais il ne me le montra pas et je ne sais de qui il émanait) et il m'engagea à motiver ma demande de prolo-ngation sur une névralgie de la face; je refusai. La face touche de trop près au cerveau pour que, alors que l'on me disait fou, je pusse raisonnablement prétexter d'une pareille maladie, que je n'avais pas d'ailleurs. Mon père dut solliciter lui-même la prolongation. Mais j'avais quelques appréhensions en ce qui concerne le contenu du certificat. M. Cuzon, devant lequel j'exprimais un jour mes craintes à cet égard, me dit : « Rassurez-vous. Croyez bien que je ne veux pas que vous soyez compromis. J'ai vu ce certificat, je Tai fait changer. » Ainsi, mon père n'hésitait pas à adresser à M. le Garde des sceaux une pièce tellement compromettante que M. Cuzon, qui n'est pas de la famille, s'opposa à son envoi.
Enfin, monsieur, et j'aborde là les derniers faits dont j'ai à vous entretenir, du moment où mon intention de duel était devenue publique, du moment où l'imputation de folie avait été, quoiqu'à tort, dirigée contre moi et n'avait pas été démentie, je crus que je ne pouvais plus convenablement et dignement conserver mes fonctions de procureur impérial. Mon père approuva d'abord ma ré solution. Puis, la prolongation de congé étant sur le point d'expirer, il me conseilla d'en demander une nouvelle, j'opposai la plus vive résistance et M. Havin pourrait le certifier. J'avais hâte de sortir de l'impasse où j'étais, et surtout d'aller trouver M. le procureur général, et de lui dire : « Voyez-moi, examinez-moi, jugez-moi. En vérité, je ne suis pas fou, et il vous sera facile de vous en convaincre! » Mais M. le procureur général demanda de lui-même, mù par une bienveillance dont je lui sais gré, une prolongation nouvelle de deux mois. Je lui ai trop d'obligation pour résister à ses désirs, lorsqu'il me trace une ligne de conduite personnelle, et je me vis de nouveau lié à Paris pour un temps assez long. Mon père changea alors de langage. Dans l'origine, lorsque je le priais de me trouver une position nouvelle, il me répondait : « Mais qu'as-tu besoin de travailler? N'avons-nous pas assez pour vivre tous ensemble? Voyons ! n' aurais-tu pas la force de ne rien faire'î Et lorsque je revenais à la charge, il me recevait mal. Ses paroles sinon son but,
devinrent différentes. « Pourquoi ne resterais-tu pas dans la magistrature, me dit-il un jour? Des gens de plus de mérite que toi se sont trouvés dans ta position. Tiens! vois M. VI 11 a été comme toi, maintenant il est bien, et cela ne l'empêche pas d'être considéré. Écris à M. le procureur général que ton intelligence a été un instant troublée, mais qu'elle est revenue à son état normal, et tu reprendras tes fonctions sans difficulté ! » Trois ou quatre fois il me tint ce langage, et je me rappelle que, la dernière fois devant ma mère et ma sœur, je lui demandai : « Est-ce la condition sine quà non! » Il me répondit : « Oui, c'est la condition ^inc qud non! » Je m'écriai : Je n'écrirai jamais cela! » Vous comprendrez en effet, monsieur, que je ne pouvais reconnaître une chose qui n'était pas, et que c'était d'ailleurs une singulière façon de consolider sa situation dans la magistrature que de s'avouer aliéné. Le conseil était évidemment mauvais, aussi lorsque je le lui rappelai devant M. le docteur Deschamps, il le nia. Il faut dire qu'hier il m'est venu voir, pour la première fois depuis mon arrestation, et qu'il l'a reconnu vrai devant MM. Voisin et Falret père. J'ajouterai qu'hier j'ai énuméré devant mon père tous les faits qui précèdent, et qui figurent sous le n° 2 de ma lettre, et qu'il a reconnu l'exactitude matérielle de tous sans exception. Les directeurs de cette maison le constateront,
Eh bien! Monsieur, mon père aurait dû, je crois, du moment où il était certain que je ne donnais pas de signes d'aliénation, écrire à M. le procureur général avant l'expiration de mon congé, pour lui faire connaître mon état, au lieu d'aller demander aux médecins des consultations qui portaient à vide, puisqu'ils ne m'avaient pas vu; ir n'aurait pas dû songer à faire parvenir à M. le Garde des sceaux un certificat constatant, dans des termes compromettants, une maladie qui n'existait pas ; il n'aurait pas dû me donner le conseil, de m'avouer, par écrit, aliéné, et m'ayant donné ce conseil, il n'aurait pas dû le nier. Il a fait cela cependant, et ces différentes circonstances m'ont fait perdre la confiance que je pouvais avoir en lui. C'est pourquoi j'ai quitté sa maison.
Je ne vous parlerai pas, monsieur, de mon enfance, et d'un certain nombre défaits récents qui ne peuvent que me déterminera persister dans ma résolution. Permettez-moi une dernière réflexion. Il m'a semblé qu'hier mon père désirait que je restasse dans la magistrature. Pensez-vous qu'un enlèvement par quatre agents de police soit de nature à donner de la condition à un magistrat?
3" Je témoigne une défiance générale. — Exigerait-on de moi, par hasard une confiance générale? s'il fallait choisir entre les deux extrêmes, peut-être vaudrait-il mieux pencher vers la défiance. Maisla vérité est que, si je pèche, c'est par une confiance trop grande. Dans mon enfance, je poussais loin ce défaut, et si l'expérience deshommes et des affaires m'a donné de pénibles, mais salutaires aver-