‹ Etude médico-légale sur la simulation de la folieChapitre 11 sur 53 · II. ATTITUDES ET GESTES · texte numérisé non relu

II. ATTITUDES ET GESTES

Il est essentiel de séparer les attitudes des gestes et des mouvements. L'attitude représente un ensemble plus ou moins harmonique de tout le système locomoteur, tandis que les gestes et les mouvements sont plus ou moins limités. On peut dire avec juste raison que, si chaque forme d'aliénation mentale a un masque qui lui est particulier, chaque forme n'a pas moins une ou plusieurs attitudes qui lui appartiennent en propre et des gestes qui lui sont spéciaux. Gomme le dit M. le docteur Dagonet (1), dans la plupart des formes aiguës de l'ahénation, il suffît presque d'examiner l'attitude d'un malade pour avoir déjà apprécié la forme même et la nature du délire dont il est atteint.

L'attitude offre à considérer son harmonie, sa durée, ses transformations. Les attitudes se transforment avec les besoins fonctionnels, les impulsions, les passions, les idées, etc.. Elles rendent compte de l'état des forces, de l'excitation cérébrale, de l'épuisement des forces morales, et peuvent exprimer la lassitude générale,

(1) Traité élémentaire et pratique des maladies mentales,^.

la tension, la torpeur, le désordre général, le besoin de mouvement continuel, l'apathie, etc....

Il paraît facile au premier abord à celui qui n'a pas étudié les aliénés de se livrer à des mouvements désordonnés, mais dans l'agitation maniaque non moins que dans l'accroupissement ou l'immobilité de la stupidité, il y a un ensemble manifeste. Cette vivacité d'action, qui est presque générale et presque continuelle, quel que soit le degré de l'affection maniaque, se différencie parfaitement des élans et des mouvements de toutes sortes et en tous genres que fait le simulateur. Les mouvements de ce dernier sont presque coupés pour ainsi dire, quoique multipliés, tellement on remarque peu de liaison dans leur production. Dans la stupidité, l'inertie doit être également répartie dans le système locomoteur et dans les actes. L'apathie et la nonchalance ne sont pas les mêmes chez tous les mélancoliques. Chez les uns, elles sont dues à la lenteur même de la conception, chez d'autres à des terreurs imaginaires et à des idées fixes.

Le simulateur oublie qu'il faut compter avec le point de départ et la cause intime de ces mêmes altitudes. Au moment même où il s'accroupit, où il s'assoit, où il se livre à des mouvements très-divers, il y a quelque chose d'insolite, de forcé, qui ne peut échapper au véritable observateur. En outre, il est bien difficile que le simulateur soutienne longtemps telle ou telle attitude', s'il connaît son rôle suffisamment. C'est pour cela que la surveillance, pour être bien faite, doit être contmue auprès du sujet soumis à l'observation et qu'elle doit

Si EXAMEN DIRECT.

avoir lieu à son insu. Nous verrons plus lard quelles peuvent être les conséquences de ces efforts combinés des simulateurs, et de leur aveu même combien une longue simulation est pénible. Si l'incriminé invente la forme dont il veut se servir, l'iEvraisemblance des attitudes ne saurait longtemps rester dissimulée au médecin expert. Toutefois on ne saurait passer sous silence que l'indécision deviendrait possible, si l'individu choisissait quelqu'un de ces types peu tranchés et mal caractérisés, que l'on a classés dans les délires partiels, dans les pseudo-monomanies. Mais, dans ces conditions, comme presque toujours dans les autres cas, l'exagération serait, sans aucun doute, la faute dans laquelle ne manquerait pas de tomber le simulateur, et l'on découvrirait encore le peu de rapport des symptômes.

Quant aux gestes et aux mouvements, nous pouvons d'abord leur appliquer ce principe fondamental, querien n'est séparé dans l'organisation et que le moindre symptôme local se rattache toujours, de loin ou de près, à * une situation plus ou moins déterminée de tout le système. L'état des mouvements nous fournit l'expression des lésions cérébrales. Elle ne nous donne pas moins la mesure de la volonté de l'individu. On doit examiner attentivement quelle est la cause qui provoque les mouvements, s'ils sont automatiques, réflexes, instinctifs, volontaires, morbides.

• line suffit pas d'étudier les gestes, suivant qu'ils appartiennent à tel ou tel mobile volontaire ou passionnel, car les gestes sont les manifestations de la vie de relation et des divers états de l'âme. Ils sont bien

EXA'mEN direct. 8o

souvent exagérés, tant le simulaleur a peur qu'on ne le reconnaisse pas pour aliéné.

Il faut encore constater avec soin comment s'exécutent les mouvements. Les symptômes fournis par le système locomoteur prouvent que l'aliénation n'est pas simplement une maladie de l'esprit. Les contractions permanentes, plus ou moins limitées, se rattachent à des états extatiques ou cataleptiques. Certains mouvements spasmodiques mettent sur la voie d'une affection choréique ou épileptique.

Mais, en même temps, il faut se rappeler que les convulsions de toutes sortes peuvent être simulées. Nous avons parlé de Rambaud qui a simulé l'épilepsie. Dans le chapitre que nous avons réservé à plusieurs observations, nous reproduisons un rapport important de M. l'Inspecteur général, Lunier, relativement au nommé Bimbenet, qui a aussi feint les crises épileptiques. La simulation de cette maladie, qui se trouve très-souvent en dehors de la foHe, se rencontre assez fréquemment chez des individus qui cherchent à se faire absoudre par tous les moyens possibles. Les attaques de nerfs et les convulsions hystériformes ne sont pas moins -sujettes à l'imitation que les phénomènes morbides précédents.

On ne doit pas oublier les tics, les mouvements qui appartiennent à la démence. Enfin, il est certains gestes qui dévoilent immédiatement des hallucinations, La facilité, la souplesse, la coordination avec lesquelles s'accomplissent les gestes, demandent une attention particulière. Les hystériques exécutent certains actes

étranges ou bizarres avec une promptitude et une facilité étonnantes. Il n'est pas jusqu'aux affaiblissements musculaires, jusqu'aux paralysies, que n'aient essayé de feindre des accusés. Nous avons déjà cité au commencement de cette étude un cas de simulation oii la paralysie avait été feinte. Voici un autre fait inséré dans les Annales médico-psychoiogiques (1850).

Septième observation. — Le 28 juillet 1849, un jeune pâtre, nommé Conrad Specht, âgé de 17 ans, du village de Megelensheim, fut arrêté sous la prévention d'avoir commis un affreux attentat sur une petite fille de 7 ans et de l'avoir ensuite assassinée en lui tirant un coup de fusil dans la tête.

Au moment de l'arrestation, il avoua franchement qu'il avait commis les deux crimes, disant qu'il avait été poussé par le diable, que c'était le diable qui avait chargé son fusil, lui avait mis cette arme dans la main, l'avait dirigée vers la tête de la victime, et que lui n'avait fait autre chose que lâcher la détente.

Le lendemain, devant le juge d'instruction, un profond changement s'est opéré en lui. Specht, qui s'était toujours distingué par sa vivacité et sa rare intelligence, semblait avoir perdu toutes ses facultés physiques et intellectuelles. 11 pouvait à peine se tenir debout, ses genoux tremblaient sous lui, sa tête était continuellement penchée. Il ne proférait que des paroles isolées, incohérentes et toujours en bégayant. On n'obtenait de lui aucune réponse précise. Enfm il avait perdu la mémoire. 11 ne reconnaissait plus personne, pas même sa mère chez laquelle il avait toujours demeuré.

MM. Windler et Zinck émirent unanimement l'avis que cette maladie était simulée et firent subir ditïérentes épreuves au prévenu.

On fît observer Speclit secrètement, on ne remarqua aucun changement. Dans la nuit, tout près du côté extérieur du mur contre lequel le lit était posé, on déchargea des armes à feu. Specht poussa des cris inarticulés, mais sans bouger dans son lit. On lui donna à rimproviste de fortes douches par des trous pratiqués dans le plafond de sa cellule. On le logea dans une baraque dont, pendant la nuit, on incendia la partie supérieure. On le soumit encore à d'autres épreuves. Rien n'altéra l'impassibilité de cet individu.

On fut obligé de le porter à l'audience. Il promena d'abord des regards stupéfaits sur toutes les parties de la salle, puis tomba dans son état ordinaire et s'endormit. Le jury le condamna, mais en admettant de fortes circonstances atténuantes, à trois ans de détention.

Specht fut reporté à la prison dans le même état de léthargie; mais à peine rentré, cet individu se mit à sauter de joie d'avoir échappé à la peine capitale, disant qu'il avait toujours été bien portant. Pendant quatorze mois consécutifs, il avait fait preuve d'une force de volonté extraordinaire.

Le docteur Snell cite dans son article (1) un individu chez lequel il n'avait pu découvrir aucun signe qui pût le convaincre ou non. Cet homme, qui était sous le poids d'une accusation grave, était constamment à la même place, dans l'immobilité stupide d'un dément. La dou-

(1) Allgemeine Zeitschrift fûr Psychiatrie (18o7).

che ne produisait chez lui aucune réaction. Cet état dura plusieurs mois ; puis le mouvement et la vie parurent revenir peu à peu. Il finit par ne plus offrir aucun signe de maladie. Cet homme, qui continua sa vie criminelle, fut rencontré, neuf ans plus tard, dans une prison par le docteur Snell. Il gisait paralysé sur un lit et ne parlait pas, mais il écrivait. C'est alors que le docteur eut l'idée que la première fois il y avait eu simulation. Mais il ne put avoir qu'une simple présomption.

Dans la paralysie générale , on remarque une diminution progressive de toute l'activité musculaire. C'est surtout la gêne des mouvements destinés à accomplir les actes de précision qui frappe les yeux de l'observateur. Il faut distinguer avec soin la tension, l'immobilité du relâchement provenant de la faiblesse et de la paralysie. En prenant la main, le bras, en provoquant quelques mouvements partiels, on éprouve une certaine résistance, une certaine difficulté de locomotion . Ce phénomène, que n'est pas à même d'apprécier le simulateur, fait découvrir bien souvent que les symptômes qu'on examine n'étaient que simulés. Certaines contractures permanentes sont le résultat de l'habitude de positions vicieuses.

L'examen de la physionomie, de l'attitude et des gestes ne saurait guère se séparer pour fournir les signes de l'aliénation mentale. Bien souvent on retrouve une contradiction entre l'expression de la figure et celle de l'attitude. C'est un caractère essentiel qu'il ne faut pas perdre de vue.

Nous croyons devoir insister sur la valeur des signes fournis par cet ensemble de la physionomie, des attitudes et des gestes pour le diagnostic et la découverte des illusions et surtout des hallucinations. Ces phénomènes morbides ont des expressions extérieures caractéristiques, et l'on ne saurait s'en rapporter à l'interrogatoire des prévenus pour découvrir la réalité.

Les malades cherchent à se débarrasser de sensations incommodes, ou caressent des impressions plus ou moins agréables. C'est ainsi qu'un halluciné de la sensibilité générale se frappera à chaque instant les membres et tout le corps, afin de chercher à tuer les rats qu'il sent courir entre ses vêtements et la peau. Un autre aura des attitudes différentes, suivant qu'il se sentira pincé, piqué, torturé de mille manières, ou encore qu'il se croira plus léger qu'une plume, un grain de mil,

ou en vérre, etc Dans les hallucinations de l'ouïe,

le malade se tient de préférence dans un coin, contre

un arbre, près d'un mur, etc , tend l'oreille, parle

seul, répond à plusieurs interlocuteurs, leur fait un certain nombre de gestes, etc... Dans les hallucinations de la vue, les malades ne vous fixent pas quand vous leur parlez; ils suivent des yeux tel ou tel objet, dirigent leurs regards dans telle ou telle direction, croyant voir, soit des personnes, soit des animaux, soit différents objets, etc. Les hallucinations de l'odorat et du goût ont des gestes non moins caractéristiques.

Pour compléter ce que nous venons de dire relativement aux attitudes et aux gestes, nous allons reproduire la description que Monteggia a faite de différents actes

invraisemblables, et qui lui a été offerte par uu crimiuel soumis à son examen dans les prisons de Milan. — Nous l'empruntons à Marc, qui l'a traduite de l'italien.

Le prisonnier, âgé de 45 ans environ, était d'une petite taille; ses cheveux noirs grisonnaient. Il paraissait insensé et imbécile. Il y avait dans ses manières une sorte de bizarrerie et d'affectation, qui fit même au début partager aux médecins experts l'opinion des médecins de Saint-Ange. Si on le regardait fixément, il avait pour habitude de porter les yeux ailleurs. Il paraissait, en remuant les doigts et le cou d'une certaine manière, s'éloigner volontiers de celui qui l'observait, semblable à une personne troublée qui cherche à se soustraire à l'embarras d'être examinée de trop près. Il paraissait aussi faire attention à ce que ses camarades faisaient autour de lui ; et, lorsque quelqu'un le regardait, il affectait tout à coup de ne pas s'en apercevoir. Si quelqu'un l'appelait dans l'endroit où il se trouvait , ce prisonnier entendait certainement ; et, changeant de place pour aller oii on l'appelait, il finissait ensuite par ne pas aller directement vers la personne ; mais il errait incertain en regardant un des autres assistants. En général son regard était fixe et lent.

Au surplus, ce fou singulier ne parlait jamais, et on n'entendait jamais le son de sa voix; il produisait seulement un sifflement semblable au vent quand il s'engouffre dans une ouverture étroite, surtout lorsqu'il était ému par la vue de quelque objet qui lui plaisait ou lui causait du déplaisir.

Il aimait singulièremenE les corps brillants ou élégants, quels qu'ils fussent, il les regardait et touchait avec curiosité, il ramassait dans la chambre diverses bagatelles et en faisait ses délices. Il ne restait jamais absolument tranquille, mais il exécutait continuellement quelque geste très-souvent varié. Ceux qui vivaient avec lui, et même les gardiens des prisons, assuraient ne l'avoir jamais vu dormir.

Il restait sur son lit, remuant presque continuelle"ment les jambes ou quelque autre partie du corps, ou jouant avec un chiffon qu'il avait l'habitude de garder entre ses mains pendant le jour. 11 se l'appliquait, tantôt sur les yeux, tantôt sur la bouche, ou il l'entortillait autour de ses mains. Il aimait aussi à bander les yeux des autres avec ce chiffon, et à le leur mettre sur la bouche ou sur le cou. Il se retirait ensuite à quelque distance pour les regarder, et se réjouir d'un air riant accompagné d'un petit bruit. Il caressait et serrait souvent d'une manière amicale les joues de ceux qui étaient présents ; il ne s'habillait ni ne se déshabillait jamais seul, et il fallait, à cet égard, le traiter comme un enfant.

Étant habitué à manger dans des plats de terre, il refusait absolument les aliments qu'on lui donnait dans des vases d'une autre matière. Quelquefois il cachait son pain dans son lit et n'y pensait plus ; il fallait qu'on •le cherchât pour le lui donner à manger. Il ne paraissait jamais ni désirer ni chercher des aliments, quoiqu'il les mangeât avec avidité, même devant le monde, lorsqu'il avait faim. Quelquefois, au lieu de manger sa soupe

dans le plat, il la renversait par terre, la prenait ensuite avec la cuillère et la mangeait. En général il avait bon appétit.

On s'apercevait que cet insensé, qui n'était jamais en repos, sans cependant être incommodé, s'ennuyait si quelqu'un l'obligeait de rester longtemps en place. Si on lui présentait un miroir, il crachait dessus, il refusait de le regarder, il fuyait en se mettant en colère contre ceux qui s'obstinaient à le lui mettre sous les yeux, et dans cet état de contrariété, comme dans toute autre occasion semblable, il était d'une force si extraordinaire, que des hommes robustes ne pouvaient le contenir; son pouls cependant était petit. Si on le pinçait même assez fortement, il ne ressentait rien ; et on l'a vu prendre et retourner dans ses mains des charbons allumés qu'il déposait ensuite avec un air d'aisance sans donner aucun signe de douleur. Quelques personnes essavèrent de lui faire voir sur la muraille, à l'aide d'une chandelle, différentes ombres. Il courait pour les saisir avec ses mains et, voyant qu'il ne serrait rien, il se mettait en colère contre lui-même et se donnait de grands coups de poing sur la tête. Enfin il ne buvait jamais de vin, et quand on parvenait à lui en faire prendre une gorgée, il la crachait aussitôt avec dégoût.

Ces simagrées et plusieurs autres étaient constantes et uniformes, mais à un tel point que personne ne pensa jamais que ce fût une feinte. Tous le croyaient réellement fou, son caractèrenes'étant jamais démenti. Monteggiaetle médecin examinèrent attentivement ses actions, souvent pendant plusieurs heures de suite, sans y

rien découvrir de simulé. Plusieurs fois, il se laissa tranquillement toucher le pouls par eux et ne parut pas faire attention à ce qu'on disait autour de lui. Quant à sa manière de prendre du tabac, il la changeait suivant lapersonne qui lui en offrait. Après avoir tendu la main, il soufflait ensuite dessus et frottait la place avec l'autre main.

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