III. DE LA PAROLE ET DES ÉCRITS
L'examen de la parole est bien certainement le moyen le plus important pour reconnaître la folie, puisque la parole a été donnée à l'homme pour exprimer ses pensées et ses sentiments. Mais les deux paragraphes précédents nous ont prouvé que la parole, les mots dont se compose une langue, n'étaient pas les seuls signes dont l'homme pût faire usage pour remplir ce but. Les signes fournis par la physionomie, parles attitudes et par les gestes, ont même cet avantage sur la parole qu'étant plus exclusivement l'ouvrage de la nature, ils sont sensiblement les mêmes partout, malgré la variété des races, et sont généralement compris , malgré la diversité des langues; tandis que les signes de la parole se modifient suivant les différents peuples à tel point, que les plus voisins ne se comprennent pas les uns les autres. Quoiqu'il en soit, la parole, plus que les autres signes que nous venons de nommer, permet de se rendre compte de l'état de l'intelligence.
Les simulateurs sentent tellement combien l'usage de la parole peut leur être pernicieux et faire soupçonner leur véritable état, en raison des questions nom-
breuses qui peuvent leur être faites, qu'un grand nombre préfèrent choisir pour type une forme oti le silence puisse être gardé. Aussi la stupidité est-elle le plus sou- . vent adoptée par le simulateur. Dans cette forme on rencontre l'absence plus ou moins entière des manifestations extérieures de l'intelligence, des mouvements, de la sensibilité et delà parole. L'observation de Specht que nous venons de rapporter, le cas suivant et bien d'autres témoignent de sa fréquence. Il est bien plus facile en effet de s'abstenir de tout acte que d'imiter exactement ceux qui sont caractéristiques de telle ou telle forme.
Certaines variétés d'aliénation mentale présentent la perte volontaire de la parole. Certains aliénés sous l'empire de frayeurs imaginaires, ou pour obéir à tel ou tel ordre qui leur vient d'une voix (hallucination) ou par suite d'idées systématiques , refusent de parler, ou encore, par suite d'une torpeur, d'un engourdissement, ne peuvent nullement répondre aux questions qu'on leur adresse. Dans ces diverses conditions, l'état de la physionomie fournit un signe important au diagnostic. Les faits de simulation de surdi-mutité sont nombreux et l'examen du faciès ne suffit pas toujours pour découvrir la feinte, ou encore pour prouver la réalité de cette surdi-mutité, on a essayé pour "arriver à ce but, plusieurs procédés que nous décrirons plus loin dans un chapitre particulier (intimidation, épreuves douloureuses, surprise, etc.).
La voix, en tant que son, offre dans le timbre des modifications en rapport avec l'état de santé ou de maladie chez la même personne. Elle est plus ou moins
rauque, plus ou moins voilée, etc. Il est précisément des états névropathiques et des affections nerveuses où le timbre de la voix présente un caractère particulier. C'est surtout chez les hystériques que ces manifestations sont curieuses à étudier. Depuis l'aphonie jusqu'à l'aboiement, il y a des degrés divers. On remarque généralement une raucité caractéristique lors de l'approche ou de l'apparition des accès d'hystérie. On a signalé aussi des différences dans l'épilepsie, dans l'hypochondrie. A la suite delà prolongation de l'agitation maniaque, delà mélancolie aiguë, de la consomption produite par la privation d'aliments, etc., la voix subit des altérations notables. Ces phénomènes sont l'effet delà maladie. Mais il est d'autres modifications qui sont plus ou moins dépendantes de la volonté. C'est alors que certains aliénés affectent de parler à voix basse, de se mettre la main devant la bouche, d'y introduire un caillou ou un objet quelconque, etc.
La manière dont les mots sont prononcés et l'expression des paroles émises fournissent au diagnostic des éléments divers et de nature bien différente.
En effet, à l'élément matériel qui, comme pour tout mouvement volontaire du corps humain, suppose un organe central dirigeant le mouvement, un nerf conducteur, enfin, un organe chargé des fonctions motrices, nous devons ajouter l'élément psychique qui comprend des opérations nombreuses sous la dépendance de l'intelligence. L'émission normale de la parole ne saurait avoir lieu sans l'intégrité de ces deux éléments. La mémoire des mots ne pourrait constituer
le langage sans un pouvoir absolu sur l'instrument qui sert à exprimer ces mêmes mots.
La discussion si savante qui a eu lieu en i 864, à l'Académie de médecine, sur l'aphasie, et les faits importants qui lui ont servi de base, n'ont pu encore élucider suffisamment la question de la localisation delà parole. Toutefois il en est sorti des jalons de plus pour le diagnostic des altérations du langage, jalons que nous chercherons à utiliser en médecine légale. On savait déjà que la surdi- mutité n'entraînait pas l'absence de l'intelligence. Les observations qui ont surgi ont mis en relief que certaines personnes qui ont perdu la faculté de parler ont pu conserver celle d'écrire, et réciproquement; que d'autres ne pouvant ni parler ni écrire, pouvaient néanmoins se faire comprendre jusqu'à un certain point, par un ou plusieurs signes. En résumé, des perversions spéciales du langage peuvent exister isolément sans aucune altération des fonctions cérébrales; tandis que, lorsque des troubles intellectuels coïncident avec la perversion du langage, on trouve d'autres phénomènes morbides, tels que l'anesthésie, l'hyperesthésie, des contractures, des convulsions épileptiformes, certaines paralysies partielles, des hémiplégies.
D'après ces quelques considérations, la parole devient une source importante de notions diagnostiques de l'état des facultés mentales; et les réponses de l'accusé donnent un vaste champ d'étude au médecin expert.
La rapidité, la lenteur, l'hésitation des réponses, la prononciation correcte des mots, la répétition d'une ou
plusieurs syllabes, d'un ou plusieurs mots, l'oubli de certaines lettres, le bredouillement, soit qu'il provienne d'une imagination trop vive ou d'une paresse intellectuelle, le balbutiement que produisent le plus souvent les émotions morales, le bégayement etc.. Voilà tout autant de phénomènes dont il convient de se rendre compte le plus possible.
C'est en interrogeant le sujet soumis à l'observation quêtons ces symptômes se décèlent au furet à mesure, en même temps que les divers faits de l'entendement.
En générai, le médecin doit procéder ainsi qu'il suit :
« H doit savoir pénétrer jusque dans le domaine des « idées et y découvrir les conceptions morbides. Pour « cela il faut prendre pour guides les grands motifs (( qui déterminent les actions humaines. ' « Il doit sonder dans le sens des idées érotiques, " — — religieuses,
" "~" — de propriété,
" — — de progrès,
" — — d'ambition.
« Il consultera les différentes fonctions de l'intelli- «'gence.
« Il demandera des renseignements aux idées, au « raisonnement, au jugement, au calcul.
« Il sondera la mémoire jusque dans ses profon- « deurs.
« Il laissera parler l'imagination.
« Il s'adressera à la volonté et à l'attention (1). »
(1) Guiskin, Leçons orales sur les phrénopathies, t. I, p. 33.
Nous avons reproduit presque textuellement ces excellents préceptes, sans les développements que le célèbre clinicien de Gand leur a donnés ultérieurement.
Les questions offrent quelques modifications suivant, l'intelligence, l'éducation, les habitudes, la position sociale, etc. , de l'individu. Elles doivent avoir trait surtout aux choses ordinaires de la vie et familières aux malades, de façon à l'amener adroitement vers l'objet de son délire. Les questions doivent être posées avec clarté et précision et en même temps avec un certain tact et une certaine finesse.
M. Falret (1) a blâmé avec raison le système qui consiste à étudier les lésions isolées des facultés dans la folie sans remonter aux lois de coprdination de l'ensemble des phénomènes appréciés , sans rechercher les rapports de la lésion isolée avec toutes les conditions au sein desquelles elle se produit. Il faut en effet, pour se rendre compte d'une manière exacte de cette lésion, lâcher de trouver la filière qu'elle a pu suivre, en recherchant les motifs qui peuvent faire agir les individus. Il faut produire les symptômes que l'observateur passif se borne à enregistrer , et provoquer des manifestations qui ne surgiraient pas spontanément à cause delà situation d'esprit de l'aliéné. On n'a pas souvent besoin de se donner ce rôle actif en face du simulateur. Il a construit un système fondé sur tel ou tel fauxjugement ou sentiment insolite. Il s'empresse lui-môme de vous mettre sur la voie malgré vos questions en intercalant
(1) Des maladies mentales et des asiles d'aliénés, p. 116.
dans ses réponses les causes qui peuvent expliquer ce délire. Voyez donc le nommé Teck, simulateur dont Casper donne lobservation (t. I, p. 290). Il prétend qu'il soufre d'une manie dei^ersécution. Ses prétendues persécutions consistent en ce qu'il se sent électrisé par des forces invisibles. Jamais un véritable malade n'avouera qu'il souffre de manie de persécutions, et môme il ne croira pas le médecin qui le lui dira. Les malheureux qui souffrent d'hallucinations croient qu'elles représentent des choses réelles et ne se doutent pas que ce ne sont que des aberrations de leurs sens. D'autres prétextent des maladies antérieures à la suite desquelles ils ont éprouvé des sensations diverses, des pertes de mémoire. Depuis ces maladies ils ne sont plus les mêmes. D'autres vous répètent sans cesse qu'ils ont eu telle ou telle vision ou qu'ils sont riches. Mais il n'en est pas toujours ainsi ; il en est qui attendent qu'on les interroge et qui, scrutant l'intention de l'observateur, étudient leurs réponses.
Pourtant il ne faut pas oublier qu'il ne suffit pas de faire des questions promptes, nombreuses, afin denepas laisser au prévenu un temps suffisant pour préparer ce qu'il veut répondre. Il faut encore le laisser aller à lui-même, pour voir l'enchaînement des idées.
Quand même le médecin expert, d'après la connaissance des documents et l'examen des signes fournis par la physionomie, les attitudes et les gestes, aurait déjà une présomption de la simulation , nous l'engageons à procéder dans son interrogatoire comme s'il avait affaire à un individu qui lui fût complètement
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inconnu et à ne pas lui laisser soupçonner qu'on se méfie de lui. Le simulateur se laissera aller de luimême au type qu'il a adopté, poursuivra le plan qu'il aura dans la tête et ne changera pas soudainement sa manière défaire. 11 sera plus facile au médecin expert de reproduire le tableau de la folie simulée qu'aura présenté l'accusé. Ce sera même un moyen plus probant de découvrir les changements de forme qui pourraient se présenter plus tard suivant certaines circonstances.
Voici un nouveau fait à l'appui de cette manière de faire, qui offre, à mou avis, des avantages incontestables, .le l'emprunte à Renaudin, qui a usé plusieurs fois de ce procédé très-prudent.
Huitième observation. — Un homme connu depuis longtemps par ses mauvais penchants et son caractère irritable, fit un jour une tentative d'assassinat sur son beau -frère avec lequel il avait eu quelques discussions d'intérêt. Arrêté pour ce fait et conduit dans les prisons de Saint-Mihiel , il ne tarda pas à s'y faire remarquer par quelques excentricités bizarres et par une turbulence qui donnèrent à penser qull pouvait être atteint d'aliénation mentale. Deux médecins, consultés sur sa situation , conçurent quelques soupçons de simulation ; mais, n'ayant pas à leur disposition tous les moyens d'investigation désirables, ils conclurent à ce qu'il fût conduit à l'asile de Fains pour y être l'objet d'une observation plus attentive. Le juge d'instruction adopta cette conclusion. Au moment de son entrée à l'asile de Fains, le prévenu se fit
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remarquer par une loquacité incoliérenle et une turbulence difficile à maintenir. Il prétendait s'être rendu maître d'Abd-el-Kader qu'il amenait attaché par lapatte. C'est par cette assertion qu'il répondait à toutes les questions qu'on lui adressait. Le premier soin de Renaudin fut de paraître indifTérent à ces manifestations désordonnées , que les jours suivants , le prisonnier ne renouvelait qu'en présence du médecin , et auxquelles il finit enfin par renoncer quand une indifférence apparente put lui faire croire que son séjour dans l'asile le mettait à l'abri de toute poursuite ultérieure. Un infirmier auquel il s'adressa à ce sujet le confirma dans cette idée, et dès lors, rassuré sur son sort, il alla au travail avec les autres aliénés; et si des présomptions ordinaires lui avaient fait croire, dans l'origine, que, pour simuler, il fallait se livrer avec affectation à certaines excentricités, l'esprit d'autres malades présentant toutes les apparences de la raison, lui donna à penser qu'il était inutile de s'imposer autant de fatigue, et que ses premières manifestations suffiraient pour assurer sa position. Il se montra dès lors régulier, laborieux. Deux mois s'écoulèrent ainsi sans que cet homme eût donné lieu à la moindre remarque quand, déterminé à faire son rapport, Renaudin le soumit à un interrogatoire qui parut troubler sa quiétude habituelle. Sa physionomie prit alors un air d'hébétude et de stupidité, ses réponses devinrent incohérentes, il ne pouvait plus dire exactement son âge ni le nom de son village. Sa mémoire l'avait complètement abandonné, etc. Le changement était trop brusque pour
ne pas être simulé. Le prévenu parut devant les assises où il voulut continuer ce rôle. 11 déclara même ne pas connaître le directeur de l'asile; mais ses efforts furent vains, et il fut condamné. On apprit, pendant les débats, que celte idée de simuler la folie lui avait été suggérée par un prisonnier qui lui avait donné, à ce sujet, des conseils qu'il avait suivis à la lettre.
Je vais citer un certain nombre d'exemples de réponses tirées des observations que nous avons réunies. Nous voyons que les simulateurs qui ont adopté la forme du désordre général des mouvements et des paroles, ont peu tardé à laisser apercevoir leur fraude, et leurs réponses ont fourni promptement une preuve que la folie était simulée.
Le nommé Rambaud, dont nous donnons plus loin l'observation résumée , entre à l'asile de Maréville , le 21 octobre 1852, envoyé par le tribunal de Nancy , pour que M. le docteur Morel fasse un rapport sur son état intellectuel. Le jour de son arrivée , cet individu paraît en proie à une exaltation furieuse, il se précipite sur les gardiens, et l'incohérence de ses paroles est en rapport avec le désordre de ses actes.
On demande à Rambaud, son âge.
11 répond : Il y a bien 5 kilomètres d'ici à Nancy.
D. De quel pays êtes-vous?
R. Est-ce que vous voulez m assassiner aussi, vous.... Oh ! ne vous cachez pas, vous êtes des gens déguisés. . . . D. Quel état avez-vous?
R. Oh ça! vous connaissez ma bonne amie ... . Oui, je suis marié S h bien, non Je ne suis pas marié
Le nommé Derozier, que M. le docteur Morel a été cliai^é d'examiner à Rouen, en 1856, et dont la relation médico-légale se trouve dans les Annales médicopsi/cho logiques (1857), répond ainsi au médecin expert.
A la demande qui lui est faite sur son âge, le prévenu hésite un moment (ce qu'il fait, au reste, pour toutes les questions qu'on lui adresse), et répond: 245 francs 35 centimes, 124 voitures pour faire aller ça.
35 millions Je n'étais pas riche. Je n'avais que
cela.
D. Y a-t-il longtemps que vous avez la tête dérangée ?
R. Des chats, toujours des chats l Owje ne suis
pas fou, les fous ne tournent pas (le prévenu se lève vivement et fait trois ou quatre tours sur lui-même).
D. Avez-vous une famille, des frères, des sœurs, des enfants?
R. J'en ai fourni beaucoup de coupons, des bas de soie,
j'avais une fabrique, 35 millions Chapoteaum'avolé
tout cela.
L'insistance sur la même question amène toujours des réponses non moins absurdes et nullement en rapport avec la demande.
D. Où êtes-vous ici?
Tantôt il répond qu'il est à Saint- Joseph, mais la ré-
ponse la plus habituelle, c'est qu'il est dans la maison du diable.
D. Quel jour de la semaine sommes-nous ?
Il répond au hasard : lundi Jeudi, vendredi.
D. Dans quelle saison sommes-nous ?
R. Au mois de janvier. Puis il regarde instinctivement du côté de la fenêtre, comme frappé de l'absurdité de sa réponse, et dit : Tiens ! on dirait qu'il fait chaud.
D. Où avez-vous connu Chapoleau ?
R. C'est un juif, un brigand, un assassin ; il a voulu m'emimsonner ; fai mis mes pieds dans la rivière.
D. Dormez-vous?
R. Je ne puis pas me plaindre Il y a trop de
chats.
Voulant ensuite s'assurer si le prévenu n'était pas tourmenté par quelque hallucination de la vue ou de l'ouïe, M. Morel lui demanda brusquement et de manière qu'il ne pût s'égarer dans la recherche de réponses incohérentes, absurdes et n'ayant aucun trait à la demande :
D. Mais Chapoteau, le juif, l'assassin, le voyez-vous? L'entendez-vous?
R. Il a un habit en drap vert ; on fait bien la faction, la nuit.
Le nommé Marchandé, dont M. Auzouy a donné l'observation, Annales médico-psychologiques (1857), présentant une agitation considérable, est mis au bain aussitôt après son entrée à l'asile de Fains, et interrogé.
D. Depuis quand êtes-vous entré ici?
R. DepuisOvant-hierausoir. (Or, il y avait dix minutes à peine que la gendarmerie venait de le conduire à l'asile. )
D. Oh vous trouvez-vous ici?
R. A Saint-Dizier .
D. Combien avez -vous d'enfants ?
R. Je ne sais pas Ils sont grands et petits ; j' en ai
six. (Marchandé n'a jamais eu que quatre enfants.)
D. Quelle maladie a motivé votre translation dans une maison de santé?
R. J'ai lin château où je gouverne, et j'ai un million.
Ces réponses sont faites avec une évidente hésitation, quoique cet hommeparle d'ailleurs avec volubilité. L'agitation affectée contrastait avec le calme des aliénés qui occupaient, au même moment, les baignoires voisines. M. Auzouy, lui ayant fait part de ses doutes sur la réalité de sa folie, en appelant son attention sur ceux qui l'entouraient, aperçut un mouvement de dépit qui se peignit sur la physionomie de Marchandé; peu à peu l'agitation fit place à des airs de niaiserie et de bêtise.
M. Billod (1860), dans un rapport sur l'état mental d'un prévenu soumis à son examen et présentant de l'exaltation et du désordre dans les actes, nous fait connaître quelques-unes de ses réponses.
i). Quel âge avez-vous?
R. Oui. ..i Non... on. . .on. J'ai cinquante-trois
ans.
106 EXAMEN LIRECT.
jD. Quelle est l'année do votre naissance ? jR . Je ne sais pâââs ......
D. Quelle est l'effigie de cette pièce de monnaie ?
R. Je ne sais pas bien, C'est Louis XVI. (La pièce
était à l'effigie de Charles X.)
L'accusé assigne à une pièce de cinq centimes la valeur de deux liards; à une pièce d'un franc celle de douze sous, et à propos d'une pièce de cinq francs, il dit qu'il ne la donnerait pas pour six francs.
11 épelle ensuite, tout de travers, sur un livre qu'on lui présente, prétendant, du reste, qu'il n'y voit pas. Il dit après que sa femme est morte, puis qu'elle va venir.
D. Savez-vouslire?
R. Oh oui, je crois bien que je sais lire, j'ai été à l'école.
D. Savez-vous écrire?
R. Ah dame \ oui, j'ai écrit toute ma vie, etc., etc. Le détenu prononce, du reste, toutes ces paroles du même ton larmoyant, en traînant sur les mots et comme en psalmodiant.
Le cas 'suivant est rapporté par Snell , il l'a extrait du Berlin médical Zeitung.
Neuvième observation. — La veuve Catherine R... avait acheté une maison dont elle regretta bientôt l'acquisition. Afin de faire annuler le marché, ses enfants déclarèrent qu'elle était folle, et la Cour nomma trois experts pour examiner la vérité de cette allégation.
Ils trouvèrent une femme déjà âgée, presque aveugle
par suite de cataracte. Ses traits exprimaient une insouciance stupide, elle ne regardait personne en face, mais fixait toujours les yeuSpar terre ; on pouvaitpourtant observer une certaine mobilité du regard. L'un des trois experts exprima le désir qu'on la fît lire ou écrire, mais il fut répondu qu'elle n'en était pas capable. On la fit alors compter, et c'est ainsi qu'elle s'y prit: 1, 2, 4, 6, 7, 8, 10, H, 13, 18, 19, 21. L'interrogateur lui demanda combien elle avait de doigts à chaque main; après quelque hésitation, elle répondit qu'elle en Q.sd.ii quatre . 11 les lui fit compter sur sa main, ce qu'elle fît en omettant le doigt annulaire, 1 , 2, 4,- 6. 11 lui demanda combien 2 et 2 faisaient, elle répondit après quelque réflexion : 6.
Les questions et les réponses eurent lieu de la manière suivante :
D. Combien avez-vous d'enfants ?
R. J'en ai Je crois, neuf. (Elle en avait sept.)
D. Combien y a-t-il de temps que votre mari est mort ?
R. Enviro?î dix ans. (Il n'y avait en réalité que cinq ans.)
jD. Comment est-il mort?
R. Il a été malade plus de huit Jours. (Il s'était tué instantanément en tombant de wagon.)
D. Reconnaissez-vous cette fille pour être la vôtre ? (Sa fille Catherine.) " R. Oui.
D. Comment la nommez- vous?
R. Babetta.
D. Avez-vous d'autres parents?
R. Oui, j'ai une sœur appelée Barbara; elle a épousé un nommé Prince; emoyez-la chercher^ elle ne vient plus me voir. (Sa sœur était morte depuis longlemps.)
D. En quelle année sommes-nous?
R. Jene sais pas.
D. Combien y a-t-il de temps que Noël est passé? R. Je ne sais pas.
D. Avez-vous acheté une maison?
R. Je n'en sais rien ; j'ai une maison, pourquoi en achèterais-je unel II y a des gens qui voulaient acheter ma maison.
D. Oii demeurez-vous ?
R, Je ne sais pas.
D. A quoi sert maintenant le Kloster Eberback?
R.Jly a des moines qui l'habitent. (Il n'y en avait pas depuis cinquante ans.)
Z), Avez-vous mangé, aujourd'hui?
R. Non. (Elle sortait de manger.)
D. Qu 'avez-vous mangé, hier au soir ?
R. Des pommes de terre. (Elle avait mangé de la soupe.)
D. En quel mois fauche-t-on le foin?
R. Jene m'en souviens pas.
D. Dans quel mois vendange- t-on?
R. Je crois que c'est en septembre.
D. Qu'est devenu le vin de l'année dernière?
R. Il est devenu très-bon. (Il était très-mauvais.)
D. Comment se nomme votre pasteur?
B. Il s'appelle Ohler. (Eu réalité, il s'appelait Muschka.)
D. Savez-vous vos dix commandements ? Quel est le premier commandement ?
JR. Je suis le Seigneur ton Dieu.
D. Quel est le deuxième commandement ?
R. Je suis le Seigneur ton Dieu.
D. Quel est le troisième commandement ?
R. Je ne sais pas.
D. Et le quatrième ?
R. Je ne sais pas.
D. Et le cinquième?
R. Tu n'honoreras pas ion père et ta mère.
Décidés par cet examen, les médecins-experts déclarèrent que la veuve R... simulait. Les témoins qui avaient parlé en sa faveur furent condamnés comme parjures. Elle-même fut condamnée à la maison de correction , pour avoir voulu tromper et avoir excité au parjure.
Elle a renoncé entièrement à la simulation.
Ces citations nombreuses prouvent que les individus qui simulent appartenant le plus souvent aux classes les plus inférieures et les plus ignorantes de la société, ne connaissent pas les aliénés et croient faire les fous en faisant les imbéciles. Les principes que nous avons émis brièvement sur la folie en général (chap. II) font voir déjà combien des réponses telles que celles que nous venons de rapporter sont susceptibles de dévoiler la simulation. Passons à l'appréciation de certains
troubles psychiques que tâchent de reproduire les simulateurs.
L'incohérence maniaque résulte d'une succession tumultueuse d'idées qui se pressent et s'enchevêtrent sanspouvoirAxerFattenlion pendant un temps suffisant. Mais le désordre si général qui caractérise la manie est loin d'être perpétuel, et alors que l'affaiblissement de l'exacerbation permet d'obtenir quelques réponses , ou reconnaît qu'il n'y a pas un chaos tel qu'on se l'imaginerait au premier abord. Il n'y £ipas chez le maniaque le plus exalté le renversement complet de toutes les notions fondamentales qui président aux actes intellectuels. Les états si violents otiTon observe des rapprochements incroyables de certains mots dont on ne ne peut saisir ni le sens ni la portée sont très- rares, et les réponses que l'on peut obtenir ne sont pas le contrepied ou une absurdité incompatible avec la question qu'on fait au malade.
Dans son rapport sur Derozier, M. le docteur Morel apprécie ainsi les réponses de ce prévenu :
«Dans leurs divagations les plus extrêmes, dans leurs délires les plus furieux, les aliénés ne confondent pas ce qu'il est impossible à la logique la plus extravagante de confondre, par la raison qu'il est des principes sans lesquels il n'est pas d'acte concevable de l'intelligence. Il n'est aucun aliéné qui soit privé de l'idée de cause, de l'idée de substance, de l'idée d'êt^-e. Je vais ra'expHquer par des exemples.
« Que l'on demande à l'aliéné le plus délirant quel est son âge, il pourra répondre qu'il a six mille ans ou
EXAMEN DIRECT. Ml
six mois, selon l'idée qu'il se fait, qu'il est éternel ou tellement infirme, qu'il en est réduit à l'état d'enfance. Il en est qui répondront qu'ils n'ont pas d'âge, parce qu'ils se croiront morts; mais jamais le dément le plus incohérent ne répondra à la question de son âge: 245 francs 35 centimes, ou 5 mètres 75 centimètres.
0 A la demande qui sera faite sur leur filiation généalogique, ils répondront qu'ils sont fils du roi, fils de l'empereur, de Dieu, ou Dieu eux-mêmes. Ils seront fils du prince des ténèbres ou de n'importe quel être surnaturel ou divin, selon qu'ils seront dominés par les idées de grandeur ou obsédés par quelque idée délirante de possession démoniaque ; mais jamais ils ne feront de réponses qui n'auraient pas pour résultat de rattacher un effet à une cause, par la raison qu'ils ne peuvent pas être privés de l'idée de cause, de substance, d'être. La raison en est simple; l'aliéné, par cela mênie qu'il reste membre de la famille humaine, n'est pas soustrait aux lois qui régissent les intelligences humaines, et la preuve, c'est qu'il pense. 11 viole sans doute, et il viole fatalement bien des règles de la logique; il se repaît de l'erreur, il se bâtit des systèmes absurdes en rapport avec son délire; mais il ne faut pas s'y méprendre, la pensée même qui l'égaré ne peut penser que sous certaines formes déterminées. Encore une fois, l'aliéné ne confondra pas les idées de temps avec les idées de distance ; il n'abjurera pas les idées de forme, d'étendue ou de mouvement, et ne les appliquera pas surtout à des choses diamétralement opposées. »
Mais outre que l'aliéné conserve ces idées primitives,
il conserve aussi celles du bien et du mal, celles du juste et de l'injuste, et il les applique dans des mesures très-diverses à l'appréciation de la conduite des autres à son égard. C'est ce qui a fait dire avec raison au docteur Belloc, que toute l'influence du médecin dans les asiles était basée sur la capacité de l'aliéné à comprendre les conseils qu'on lui donne, les réprimandes qu'on lui adresse et à se diriger en conséquence. « Chaque jour, ajoute notre honorable confrère d'Alençon, dans l'asile que je dirige, je loue, je récompense, je blâme, j'impose, je contrains, je menace, je
punis Et ce que je fais, tous mes collègues le font
aussi, tous, sans exception ; car cela découle de la nature même des choses (1). »
Dans certaines situations incohérentes, mais moins aiguës, les réponses paraissent ôtre en rapport avec une pensée intérieure que l'habitude de l'observation met à même de découvrir. Parmi les formes incohérentes en dehors de la manie aiguë, on trouve la manie chronique qui, en échange des questions les plus ordinaires, fournit des réponses indiquant un état délirant particulier avec des assemblages bizarres de mots que le malade a créés ou aime à répéter. Les facultés intellectuelles ont perdu ce degré d'activité qui donnait à l'entendement du maniaque aigu une étonnante vivacité. Mais, dans cette variété même, l'aliéné est loin de ne reconnaître plus personne, ni les objets qui l'entourent, de cesser de lire et d'écrire. Les illusions, les
(J) Annales médico -'psychologiques, 1861, p. 422.
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hallucinations qui l'assaillent se traduisent dans les paroles, dans les gestes, et n'ont pas détruit tous les phénomènes de l'intelligence.
L'imbécillité et la démence ne sont pas caractérisées par des paroles désordonnées et nombreuses comme dans l'agitation maniaque, quoique l'on rencontre dans bien de ces états chroniques psychiques des accès de manie. Les symptômes que l'on y rencontre n'ont pas le caractère des vrais fous furieux. Quant aux réponses que font les imbéciles, on ne peut s'attendre à des raisonnements élevés, à des connaissances élaborées, dépendant d'une intelligence active et capable d'un travail assidu. L'imbécile a quelques idées innées, des idées acquises par l'habitude en rapport avec le milieu dans lequel il s'est trouvé, dans lequel il a vécu; son langage est pauvre, il est vrai, mais encore n'observera-t-on pas ces contre-sens que les observations précédentes ont mis en évidence.
Dans la démence incohérente, les- discours sont décousus ; mais la presque totalité des individus de cette catégorie n'offrent rien d'anormal dans leurs actes. Ils semblent très-bien comprendre la valeur des expressions, mais la pensée est obscure, la mémoire des faits récents très-affaiblie, la mémoire des mots est même bien diminuée, et le malade prend au hasard; toutefois, à travers ses discours sans suite, on entrevoit des motifs erronés, des conceptions délirantes. A une forte impression, son attention paraît sollicitée, et il peut répondre sur son nom, sur des choses qui l'ont jadis préoccupé. Pendant que le malade com-
îiience à exprimer une idée qu'il veut dcvelopper, l'un des mots qu'il emploie lui suggère une idée accessoire qui lui fait oublier la première. L'incohérence n'est pas autre chose alors qu'une succession de digressions qui font complètement oublier le fait principal. C'est à un plus haut degré ce qu'on observe chez certains orateurs qui se perdent à chaque instant dans des idées étrangères au sujet qu'ils traitent.
Il existe d'ailleurs d'autres conditions symptomatologiques qui caractérisent l'imbécillité et la démence. Tandis que les simulateurs en arrivent en quelques heures, en quelques jours à l'incohérence, incohérence qu'ils font intervenir à différents degrés, suivant les moments et suivant les besoins de la cause, l'imbécillité et la démence ne se développent pas instantanément et suivent une marche presque continue et sans intermittence.
On ne trouve guère que chez le paralysé général ces écarts de jugement et ces réponses absurdes que les simulateurs croient devoir faire, et qu'ils considèrent comme appartenant au désordre général des facultés mentales. C'est ainsi qu'un malade de cette sorte à qui vous demanderez l'état de sa santé vous regardera, puis vous dira : que tu es bête. A une autre question, une autre sottise, ou bien qu'il naîtra demain, — qu'il est ressuscité, — quil peut transporter une maison, — qu'il peut marcher en l'air, — qu'il est riche à millions, — quil veut se marier, — quil va partir demain pour F Amérique, — qu'il attend sa majorité. Il ne sait pas oii il est et méconnaît les personnes qui
sont devant ses yeux; mais, avec toutes ces réponses, il y a un jeu de physionomie tout particulier. Les paralysés généraux à cette période présentent d'autres phénomènes morbides qu'il est impossible de reproduire. Ce n'est donc que dans la paralysie générale que l'on rencontre ces désordres de l'intelligence qui sont des preuves irrécusables de débilité, d'abolition de l'activité psychique, désordres qui se manifestent néanmoins avec une certaine excitation. Mais, quelle que soit l'incohérence, quelle que soit la forme d'aliénation mentale du véritable aliéné, on n'obtient pas pour réponse que des inconséquences et des contradictions systématiques.
Si un simulateur adoptait une forme quelconque de délire partiel et prétendait entendre une voix qui le pousse à des méfaits ou à des actes de violence, il y aurait certainement de grandes difficultés pour le diagnostic. Mais encore le praticien qui a vu et étudié de nombreux aliénés ne manquerait pas d'arriver sur les traces delà simulation par l'interrogatoire. Il ne suffît pas de dire qu'on entend une voix ou qu'on ressent une impulsion, il y a manière d'accuser ces symptômes. Puis, chaque genre d'hallucinations a des gestes caractéristiques que l'halluciné fait plutôt quand il est seul que quand il est en présence de quelqu'un. Cela tient précisément .à la peur qu'il a de se trahir et à la confiance qu'il a dans la réalité des fausses sensations qu'il éprouve. Comme nous l'avons dit tout à l'heure, le simulateur cherche à faire connaître sa prétendue hallucination et sa prétendue idée délirante. Il lance avec
précipitation au milieu des questions ou de ses réponses les phrases qui peuvent mettre sur la voie de ces symptômes simulés et y revient sans aucune raison dans ses discours. On doit s'appliquer à bien reconnaître de quelle manière est faite l'annonce de ces phénomènes pathologiques. Le plus souvent, l'halluciné véritable, confiant et sympathique à celui qui l'interroge, ne dit pas qu'il a une hallucination ou qu'il éprouve tel ou tel symptôme. Depuis plus ou moins longtemps sous l'empire de cette manifestation maladive, il est tellement convaincu que l'on devine ou que l'on sait ce qui le tourmente qu'il manque rarement, quand il veut expliquer certains faits, de dire à l'égard de cette hallucination , vous savez, ou un mot équivalent ou encore un terme vague sans désignation de personnes, ils, on, etc.. Il semble'que l'on doive savoir ce qu'il éprouve. Ou bien, après avoir laissé échapper quelques paroles confiantes, si l'on veut l'interroger plus longtemps, il se retranche dans un silence absolu. Les idées fixes entraînent avec elles des séries d'idées auxquelles se rattachent des actes différents. On retrouvera dans les paroles tous ces points essentiels. La discussion excite les monomaniaques, leur fait chercher de nouveaux arguments pour consolider leurs idées délirantes.
La manière de défendre une cause que l'on croit très-bonne et très-juste nous donne la mesure de l'activité de l'intelligence, et nous permet de distinguer les vrais monomanes des monomanes plus ou moins déments. C'est une situation mentale, difficile à simuler;
car cette excitation entraîne une volubilité et une loquacité assez grande, un flux naturel de pensées. Le simulateur doit évidemment les chercher, les étudier, et ses discours se ressentiront de ce travail intellectuel ; ou la promptitude de l'émission des paroles lui fera dire des choses absurdes ou contradictoires qui finiront par le dévoiler.
On tiendra compte encore des paroxysmes qui surviennent chez certains monomaniaques.
En raison de l'augmentation de l'activité intellectuelle dans certaines formes de folie, on a constaté certaines productions de l'intelligence qui ont fait croire dans le monde à l'augmentation surnaturelle des facultés mentales. L'amour du merveilleux a exagéré les faits. Les auteurs anciens ont cité une foule d'exemples. Le vulgaire a répandu que certains aliénés avaient le don des langues, que d'autres discouraient sur les sujets les plus sérieux et les plus savants, que d'autres ne parlaient qu'en vers et les composaient avec une admirable facilité. Ces phénomènes extraordinaires se rencontrent chez des hypochondriaques, chez des hystériques et des épileptiques. Mais, comme le dit M. Parchappe (1), cette augmentation d'activité intellectuelle n'est pas reculée au delà de ce que peut habituellement l'esprit humain, et l'augmentation morbide de la vie psychique n'engendre au contraire que des manifestations sans valeur au point de vue intellectuel. Le simulateur qui voudrait se hasarder dans de pareilles
(I) Symptomatologie de la folie. {Annales medico-psych.,
118 EXAMEN DIHEGT.
manifestations mentales serait bientôt découvert par le médecin expert.
En opposition à cette manifestation morbide, il convient de signaler un phénomène que l'on cherche fréquemment à simuler, c'est l'amnésie ou altération de la mémoire. M. J. Falret, dans un récent article sur l'amnésie, vient d'insister sur son importance au point de vue médico-légal (1).
Il arrive souvent que des individus traduits devant les tribunaux pour un acte criminel soutiennent avoir perdu, plus ou moins complètement, le souvenir de l'action qui leur est reprochée et des circonstances qui l'ont précédée, accompagnée ou suivie. Comme nous l'avons mentionné au chapitre III, cette perte de mémoire est très-réelle dans certains cas. L'acte a été une crise qui a laissé l'individu dans la stupeur ou dans une sorte d'hébétude à laquelle succède une mémoire confuse ; ou encore le même individu reste dans l'ignorance la plus complète de ce qu'il a commis. C'est ainsi que cette perte de mémoire est habituelle dans les faits de folie transitoire, et surtout à la suite des accès de folie épileptique. Dans les maladies profondes de l'encéphale, dans la paralysie générale, dans les folies compliquées, etc., ces malades, loin d'avoir conscience de l'afifaiblissement de leur mémoire, la nient complètement et se vantent même de l'activité ou de la force de leurs facultés mentales. Mais, lorsque l'amnésie est temporaire ou bien due à l'action d'une cause rapide ou
(1) Diclionnaire encyclopédique des sciences médicales, t. III, p. 740.
.instantanée, le malade en a ordinairement conscience, s'en afflige et s'en alarme, et vient lui-même en signaler l'existence au médecin dont il réclame les conseils.
On comprend combien est essentiel le diagnostic de l'amnésie. Casper soutient que l'on doit suspecter de simulation tout individu qui prétend n'avoir aucun souvenir de l'acte incriminé, alors que cependant sa mémoire lui rappelle avec une grande précision d'autres faits et, par exemple, les noms propres ou les dates. Ce que nous avons déjà dit nous permet d'exprimer avec M. J. Fairet, que cette opinion est loin d'être exacte dans tous les cas;
Le médecin légiste doit examiner avec soin l'état antérieur de la mémoire chez le même individu avant la perpétration de l'acte incriminé. Le docteur Pelman (1) a rapporté trois exemples intéressants de simulation d'amnésie qu'il a observés à l'asile d'aliénés de Siegburg, près Bonn.
Il est un autre phénomène très-important qui ressort de l'interrogatoire des simulateurs et sur lequel le médecin expert ne manquera pas de fixer son attention, c'est l'émotivité du prévenu.
Les médecins allemands Heinroth, Ennemoser,Griesinger ont dirigé l'attention sur l'attribut moral dont il s'agit. Guislain (2) et M. Morel (3), dans leurs ouvrages, ont insisté sur les caractères du sens émotif dans l'aliénation mentale.
(1) Journal de psychiatrie, 1864.
(2) Guislain. — t. Il, p. 121.
(3) Morel. — Études cliniques et traité des maladies mentales.
Dans les réponses que l'on obtiendra du sujet à examiner et dans l'historique des antécédents qu'il fournira, d'après les événements ou les circonstances plus ou moins vraisemblables qu'il racontera, il sera possible de se rendre compte comment le moral a réagi pu réagit actuellement contre les agents qui tendent à en troubler l'action. La loquacité du malade, ses mouvements d'impatience, ses accusations, ses vociférations, les voies de fait auxquelles il se livre sont autant de phénomènes qui donneront la mesure de l'élément sensible. En étudiant les observations que nous avons recueillies, il est facile de se convaincre combien l'émotivitéest une pierre d'achoppement puissante à opposer à la simulation.
L'écriture est un autre mode d'expression delà pensée qu'il importe de consulter. On ne saurait s'entourer de trop de preuves, quand il s'agit d'une question aussi sérieuse que la situation mentale d'un individu. C'est pourquoi l'on doit recommander de faire remettre aux médecins experts tous les papiers , quelque minimes et futiles qu'ils soient, oti le prévenu a laissé quelques vestiges provenant de sa main. Si un grand nombre de simulateurs partent de cette idée fausse, que tous les actes des aliénés sont extravagants et déraisonnables, et que le fou est incapable de Hre et d'écrire, il en est d'autres qui ont des notions plus exactes sur la folie et qui ne craignent pas de ne pas refuser d'écrire. Le nommé Charles S... dont je vais donner l'observation résumée que l'on pourra lire avec détail dans le lYaité pratique de médecine légale de Casper (t. I, p. 280), se
servit de l'écriture pour simuler un délire des grandeurs.
Dixième observation. — Le nommé Charles S... était accusé de nombreux faux et de tentatives d'empoisonnement. '
Jusqu'au dernier interrogatoire, il fit les mêmes aveux et déclara, en outre, qu'il était fils d'un marchand de draps et qu'il avait un frère aliéné, ce qui a été confirmé. Lafemme qui, dans ses dépositions et ses pétitions, n'avait jamais parlé de maladie mentale, ne déclara que trois mois après l'arrestation, quelques jours avant le jugement, que son mari avait eu souvent des moments de folie, car ce qu'il disait et faisait montrait une absence de raisonnement. L'accusé fut condamné à six ans de travaux forcés et à 6,200 écus d'amende. 11 déclara faire un appel et supplia qu'on le laissât se mettre en rapport avec sa femme, afin de trouver la somme nécessaire pour payer son amende. Il demanda, en outre, à être recommandé au directeur de la prison pour pouvoir faire des travaux par écrit.
Cinq jours plus tard on lui accorda les objets nécessaires pour écrire. Ses écrits consistent d'abord en deux lettres, dont la première est adressée au roi de Prusse. Il se présente comm^prince du sang, le prie de le faire transporter au château royal pour que, sous les auspices de son cousin le roi^ les affaires qu entraînent pour lui sa naissance royale et d'autres fatalités de cette sorte, aient une fin. Dans la seconde adressée au grand duc de Mecklembourg-Strelitz, il déclare qu'il est le fils légitime du feu duc N... de MecJdembourg-Strelitz. 11 dit qu'il serait d'autant plus facile de faire des recherches au
moyen de son ambassadeur (qui u'élait autre que l'avocat H... son défenseur), que le personnel de feu sonpère était encore à la cour. Mais, afin que l'apanage de sa maison ne coûte pas trop au pays ^ il offre ses services au roi de Prusse et laisse aupritice L... son héritage. l\ y avait en outre un soi-disant écrit de défense.
Dans des écrits de toutes sortes couvrant onze pages in-folio, il se plaint de sa double hernie et de sa faiblesse corporelle et dit que la fatalité est en grande partie la cause de la faute dont on l'accuse en méconnaissance des circonstances qui Font forcé de quitter pour un instant la voie du juste dans laquelle a marché notre sau- V eur Jésus- Christ .
Il demande les enquêtes les plus approfondies, il parle de sa majesté innée, il espère que le roi voudra bien oublier sa faute, qu'il lui offre ses services et peut lui être utile dans sa maison, dans son état, dans son armée...
Il a appris de son pseudopère le marchandage à Hanovre et parle de son frère aliéné avec des détails très-justes. Puis il change de ton, dit qu'il s'est battu en duel à Gœttingue, que demain il fera beau temps, qu'il y aura parade.., un aveuglement et une paresse inconcevables l'avaient empêché de faire valoir plus tôt ses droits de
prince.
Uneenquête fut ordonnée.
A l'examen du docteur Casper, Charles a la parole facile et volubile. Il tâche sans cesse d'amener la conversation sur son auguste épouse, sur le roi, sur le grand duc. Quinze jours après la première visite, il bat
un prisonnier dans la cour et il fait tant de bruit dans lanuit que le garde est obligéd'intervenir. A une autre reprise, il frappe un autre camarade et est trèsgrossier , dit des obscénités.
Après un certain temps d'observation, Casper, édifié sur la simulation de ce prévenu, en fit part à l'aliéné lui-même qui répondit à voix basse et timidement : Mais j'en suis bien convaincu^ et je suis fâché que vous ne vouliez pas y croire.
Marcé, dans un mémoire très-bien fait : de la valeur des écrits au point de vue de la séméiologie et de la médecine légale {\) , après avoir fait connaître dans chaque espèce de maladie mentale les particularités que pouvaient présenter les autographes envisagés sous le double aspect de la forme comme représentation graphique, et du fond comme mode d'expression des idées délirantes, arrive à cette conclusion que, « dans l'immense majorité des cas, les documents écrits provenant d'aliénés confirment ou même révèlent à eux seuls l'existence du délire, mais un écrit parfaitement raisonnable ne prouve pas toujours la non-existence de la folie. »
Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'importance de ce mode d'investigation qui ne peut être utilisé convenablement qu'autant que l'on connaît suffisamment les habitudes normales du sujet, son degré d'instruction, son écriture physiologique. Comme dans l'exemple précédent, le simulateur tombera dans l'invraisemblance des véritables symptômes.
(1) Congrès médico-chiruryical de Rouen, [i. 189.