‹ Etude médico-légale sur la simulation de la folieChapitre 18 sur 53 · MANIE AIGUË · texte numérisé non relu

MANIE AIGUË

La manie aiguë est une des formes les plus fréquentes de la folie. Elle se traduit, comme nous venons de le dire en quelques mots, par la suractivité du corps et de l'esprit. Chaque faculté intellectuelle contribue au désordre de l'intelligence. Pourtant , comme le dit M. Falret, l'incohérence est plutôt apparente que réelle, ce qui tient uniquement à ce que le travail de la pensée est plus rapide que sa manifestation et h ce que beaucoup de chaînons intermédiaires échappent à l'observateur. Il y a toujours dans ce pêle-mêle apparent un ordre caché qu'il faut rechercher et qu'une observation approfondie fait souvent découvrir. Cette incohérence n'accuse pas comme dans la démence un atîaiblissement intellectuel, mais une prodigieuse activité que le malade ne peut dominer, en un mot, une surexcitation désordonnée. La mémoire, l'association des idées et l'imagination sont démesurément actives aux dépens du jugement et de la réflexion.

La mémoire rappelle une foule de paroles et d'événements qui semblaient oubliés depuis longtemps. L'imagination acquiert une telle activité qu'on voit des sujets d'une intelligence médiocre s'élever pendant les paroxysmes d'un accès de manie à une éloquence, à une hauteur de pensées, à une richesse d'images que jamais on n'aurait soupçonnées. Elle donne lieu aux

créations les plus fantastiques et aux combinaisons les plus singulières. C'est surtout quand surviennent les illusions et les hallucinations que les conceptions deviennent presque exclusivement délirantes, et, au milieu de ce désordre, on voit prédominer telle ou telle série de manifestations intellectuelles qui finit par donner au délire une couleur particulière.

Qu'on vienne à agir puissamment sur l'esprit d'un maniaque, qu'un événement imprévu arrête son attention, le voilà tout à coup raisonnable ; et la raison se soutient aussi longtemps que l'impression conserve assez de puissance pour soutenir son attention.

L'aspect et les allures du maniaque sont en rapport avec l'excitation intellectuelle. La loquacité est intarissable. Le ton emphatique et déclamatoire, les mots grossiers, les injures, les paroles obscènes se trouvent, mêlés à tous les discours, même dans la bouche des femmes les plus réservées et les plus scrupuleuses. Les réponses sont écourtées; les idées se suivent sans ordre, sans liaisons , elles sont violemment chassées les unes à la suite des autres et quelquefois elles se déroulent avec une telle véhémence, que les expressions manquent au malade pour les rendre et que bientôt l'observateur le plus attentif ne peut plus en suivre le cours. Ce phénomène est fort bien appelé par les aliénistes allemands Ideenflucht, la fuite des idées.

La voix acquiert une raucité qui tient aux vociférations. Le regard est fixe et brillant. Le faciès est animé, vultueux et comme transformé. Il présente une expression qui diffère tellement de l'état normal, qu'au mo-

ment de la convalescence, alors que les traits reprennent leur aspect naturel, on est involontairement frappé de ce contraste.

Les mouvements sont brusques, tumultueux, incessants. Les malades crient, courent, dansent, sautent, rient, chantent, brisent, déchirent, se déshabillent, et tout cela sans but, sans discernement, par suite d'un besoin automatique d'activité et seulement pour satisfaire cette ardeur insatiable de mobilité et d'agitation qui les domine. Se trouvent-ils en présence d'un obstacle, loin de chercher à l'éviter, ils le renversent ou le brisent. Les forces musculaires participent à la suractivité générale; elles sont doublées et triplées. On voit des femmes frêles et délicates soulever des poids considérables, briser les objets les plus résistants et pendant des mois et des années entières crier et s'agiter nuit et jour sans éprouver la moindre fatigue.

Les sens offrent au début une grande exaltation , l'hypéresthésie fait bientôt place à des illusions et à des hallucinations. Si la sensibilité générale est diminuée ou abohe complètement chez quelques-uns, il n'est pas moins vrai que le froid et l'humidité exercent sur tous en général une fâcheuse influence au point de vue du développement des affections phlegmasiques et catharrales.

Les fonctions digeslives s'exercent chez les maniaques avec énergie. Quelques-uns mangent beaucoup et ne semblent jamais rassasiés. D'autres prennent leur repas avec beaucoup d'irrégularité et, aprës un ou deux jours de diète, dévorent leurs aliments avec une précipitation

RÉSUMÉ DES PRINCIPALES FORMES DE FOLIE. iSl

effrayante. Chez tous la digestion se fait avec rapidité, et les symptômes d'embarras gastrique que l'on constate au début de la maladie se dissipent bien vite sous l'influence de moyens appropriés. Toutes les fois que l'agitation est très-vive , l'excrétion des urines et des matières fécales est involontaire, non par suite d'un affaiblissement de la contractilité des sphincters, mais par oubli, quelquefois par calcul, plus souvent encore par suite de l'anesthésie des muqueuses vésicale et intestinale qui ne sentent plus le contact des matières à excréter.

L'excitation des fonctions génitales est assez commune chez la femme.

La température de la peau et le nombre des respirations sont toujours proportionnels à l'état des pulsations cardiaques.

La transpiration cutanée chez les maniaques est abondante et souvent fétide.

Quant à la fureur que l'on a signalée dans la manie, ce n'est qu'un épisode de la maladie ; c'est la colère du maniaque. Aujourd'hui, avec les moyens de douceur auxquels on a recours, la fureur est assez rare.

Tous les caractères que nous venons d'énumérer peuvent persister pendant des semaines, des mois entiers, selon la durée totale de l'accès avec des moments de rémission et d'exacerbation. Alors il y a de l'amaigrissement. La figure devient terne et livide. Chez les femmes, l'époque menstruelle est presque toujours marquée par le retour de l'agitation.

Après un temps variable, l'accès maniaque entre

dans la période de déclin. Cette période s'annonce par le retour du sommeil, par une diminution progressive dans l'intensité du délire et de l'agitation. Ordinairement, on remarque des intervalles lucides pendantlesquels les malades deviennent tout à coup calmes, raisonnables , apprécient parfaitement leur position et semblent sortir d'un long rêve. Les intervalles lucides se prolongeant quelquefois pendant plusieurs heures et même pendant une journée, pourraient donner à un médecin inexpérimenté l'idée d'une guérison subite. Il n'en est rien. L'agitation reparaît bientôt avec tous ses caractères^ tantôt progressivement, tantôt subitement au réveil, par exemple, alors même que le malade s'était endormi dans une lucidité parfaite. Toutefois, lorsqu'ils se multiplient et se prolongent, les intervalles annoncent un déclin notable dans l'intensité de la maladie et permettent de porter un pronostic favorable.

Nous ne prolongerons pas davantage cette description que nous avons empruntée presque entièrement à Marcé.

L'amélioration delà manie peut s'opérer de diverses façons.

Page 1