‹ Etude médico-légale sur la simulation de la folieChapitre 23 sur 53 · MÉLANCOLIE PROPREMENT DITE · texte numérisé non relu

MÉLANCOLIE PROPREMENT DITE

Dans la mélancolie proprement dite, outre la dépression et la tristesse que nous avons signalées dans la forme précédente, nous trouvons des illusions et des hallucinations, des conceptions délirantes nombreuses et des actes insolites qui se lient plus ou moins à la pathogénie des idées. La dépression est véritablement le fond de cet état pathologique, car elle réapparaît dans l'intervalle des exacerbations.

On trouve dans les facultés morales affectives des modifications importantes. Tantôt les mélancoliques s'imaginent qu'ils sont coupables envers leurs parents et leurs amis, que ceux-ci sont malheureux par leur faute. Ils gémissent alors sur le sort qu'ils leur ont fait et craignent sans cesse pour l'avenir de ceux qu'ils chérissent. Tantôt, au contraire, ils paraissent insensibles à toutes les émotions du foyer. Ni les témoignages du plus affectueux dévouement, ni la vue de leurs enfants, ne les émeuvent. Leur âme n'a d'expansion pour rien ni pour personne, toutes les passions tristes les agitent et les remuent tour à tour, et ils ne sortent guère de cet état d'accablement et d'angoisse que sous l'influence d'hallucination. Ainsi le moindre bruit qui frappe leurs oreilles devient la voix d'un juge qui prononce leur arrêt de mort, ou celle du démon qui se rie de leur malheur et les pousse à des actes criminels. Le geste le plus insignifiant est à leurs yeux une menace, un ordre de persécution, tout se transforme en phénomène de nature également oppressive.

Les facultés intellectuelles participent à ce trouble général. L'imagination, soiis l'influence de la réceptivité morbide de la sensibilité, crée mille chimères. La mémoire ramène les différents actes de la vie passée sous forme de crimes ou de faits plus ou moins blâmables. L'intelligence les métamorphose de façon à les mettre en rapport avec l'inquiétude qui les tourmente. Cette tension maladive presse sur les idées qui acquièrent une certaine lenteur. Le mélancolique est parfaitement convaincu de la réalité de la douleur qu'il éprouve, et la répétition de certaines excitations de la sensibilité entretient précisément cette conviction dans l'erreur. Loin de discuter leurs fausses conceptions, loin de chercher à les justifier par des raisons ingénieuses et variées, comme le font les monomaniaques, ils se bornent à répéter les mêmes mots et les mêmes phrases. A toute tentative que l'on fait pour les détromper, à tous les efforts de logique tentés par le médecin et par les personnes qui les entourent, ils répondent par des négations monotones. Les mélancoliques restent bien souvent dans un morne silence dépendant de la tristesse et de l'abattement, mais, d'autres foisce silence estlerésultatd'une volonté, arrêtée ou d'une hallucination. Ils ne parlent pas parce qu'ils ne veulent pas parler, ou parce qu'une voix qu'ils entendent le leur défend. La même raison fait qu'ils refusent de s'alimenter. C'est pour des motifs semblables que l'on rencontre des actes violents et dangereux, tels que le suicide, l'homicide, etc. Ces actes, que dans certains cas on est porté à attribuer h des impulsions

soudaines , paraissent être comme une sorle de détente de leur situation, on les voit parfois alors s'emparer du premier instrument qui leur tombe sous la main pour s'en servir contre eux-mêmes ou contre les personnes ou les objets qui se trouvent à leur proximité. Ce moment passé, ils retombent bientôt dans leur état habituel d'apathie el d'accablement, et l'acte auquel ils se sont livrés devient pour eux une nouvelle source d'intarissables regrets. — Chez quelques-uns l'action oppressive atteignant un degré très-avancé, les idées deviennent confuses et plus ou moins incohérentes.

L'attitude et la physionomie des mélancoliques présente quelque chose de caractéristique. Leur contenance est particulière, qu'ils soient au lit, couchés ou assis, debout ou immobiles sur une chaise, la tête dans les mains ou inclinée sur la poitrine, les bras tombant inertes le long du corps ou les coudes appuyés sur les genoux à moitié fléchis. Us marchent lentement et avec peine ou restent à la même place sans remuer. Les mouvements sont roides ; la figure est pâle, immobile, quelquefois bleuâtre, légèrement cyanosée. Les yeux sont chassieux, enfoncés dans leur orbite. Le regard est terne, sombre, inquiet. La bouche entrouverte. Les lèvres sont souvent couvertes de fuliginosités. Les traits sont altérés, grippés, contractés, et expriment soit l'accablement, soit l'anxiété, et, en un mot, toutes les passions énervantes qui peuvent torturer l'esprit du malade. La peau est d'une couleur terne, jaunâtre; ordinairement elle est sèche, aride; elle a perdu son élasticité et sa souplesse.

La voix est liabiLuellemenl monotone et faible. Dans certains cas elle est éteinte et voilée, des soupirs accompagnent les réponses ou sont tout ce qu'on peut obtenir.

Le sommeil est généralement nul ou' troublé par des rêves pénibles, des cauchemars, des mouvements automatiques; bien souvent, ils redoutent l'obscurité; leurs craintes augmentent à l'approche de la nuit.

La sensibilité générale, exaltée au début, est parfois obtuse dans les autres périodes. Les organes des sens subissent également des perversions plus ou moins grandes.

La digestion présente aussi de notables modifications. L'appétit est toujours peu développé et la quantité de nourriture ingérée est toujours fort peu considérable en raison de l'inertie qui le domine. La plupart des malades conservent en présence de leur repas cette lenteur et cette hésitation qui caractérisent tous leurs mouvements. Il faut à chaque bouchée redoubler d'insistance auprès d'eux, et bien souvent malgré de grands efforts on n'obtient qu'une alimentation insuffisante qui contribue à aggraver l'état général des sujets par la débilité qu'elle entraîne. D'autres, par suite d'idées délirantes spéciales, luttent avec une certaine énergie et crachent les aliments qu'on est parvenu à introduire dans la bouche ; c'est dans ce cas que l'alimentation forcée devient nécessaire. Mais généralement •chez les mélancoliques la digestion est lente et l'assimilation se fait mal. La constipation est un phénomène qui ne manque jamais. L'urine est rare et sédimen-

teuse. La circulation et la respiration offrent des modifications très-sensibles. Le pouls, petit et dépressible, est ordinairement lent. La respiration est embarrassée, ralentie. L'hématose n'a lieu qu'incomplètement. La chaleur animale paraît inégalement répandue, souvent les extrémités sont froides, tandis que la tête est chaude et brûlante.

La lypémanie anxieuse et la mélancolie agitée, que quelques auteurs ont considérées comme des -variétés de la mélancolie, nous paraissent devoir se rattacher aux variétés de folie nervosique ou hypochondriaque, que nous avons décrites dans la classe des folies mixtes.

MÉLANCOLIE AYEC STUPEUR

Cette forme est à proprement parler la mélancolie à laquelle vient s'ajouter un épiphénomène d'une durée plus ou moins longue, la stupeur, qui peut n'être que l'extase et qui peut aller presque jusqu'à la stupidité.

Le délire est de nature exclusivement triste. La pen- ■ sée est très-souvent confuse ; ce qui n'empêche pas la production d'hallucinations nombreuses et de conceptions délirantes. Ces hallucinations vagues, mobiles, sinistres, amènent un trouble considérable de l'intelligence. De là quelquefois une agitation aveugle, irrésistible qui, si elle n'est pas réprimée, peut porter les mélancoliques avec stupeur aux plus graves excès. C'est dans ces circonstances qu'ils accomplissent quelquefois le suicide et non point par suite d'une idée fixe

RÉSUMÉ DES PRINCIPALES FORMES DE FOLIE. î03

et arrêtée comme dans la forme précédente et dans la monomanie. Les conceptions délirantes n'ont pas non plus la netteté de la mélancolie proprement dite.

La physionomie a comme caractères : l'incertitude du regard, l'affaissement des traits, un certain air d'hébétude plutôt que de tristesse. La démarche est lourde, nonchalante ou apathique, immobile. Les malades ne répondent pas aux questions qu'on leur adresse ou répondent lentement, par suite de l'embarras plus ou moins grand de l'intelligence.

La sensibilité générale est considérablement diminuée. Les fonctions digestives, l'assimilation et la nutrition s'accomplissent ordinairement d'une manière assez régulière, mais lentement et incomplètement. Le sommeil est en général mauvais, ils ont des rêves effrayants.

Après la guérison, les malades rendent compte de quelques-uns des phénomènes qu'ils ressentaient. J'ai parlé (1) d'un jeune homme qui, assez longtemps après sa guérison, m'expliquait lui-même ce qu'il avait éprouvé. Il me disait qu'il raisonnait en lui-même chacun des moyens thérapeutiques qu'on employait à son égard , qu'il formait intérieurement certaines résolutions; mais qu'il lui était impossible de les mettre à exécution.

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