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FORMES MIXTES

A l'exemple de M. le docteur Morel [Etudes cliniques, t. II), je désigne, sous le nom de formes mixtes, des affections mentales caractérisées par l'association de la folie à d'autres névroses, telles que le nervosisme, l'hypochondrie (1), l'hystérie, l'épilepsie. Chacune de ces maladies imprime à l'aliénation un caractère spécial, en modifie la marche et la symptomatologie de telle façon, que la description des types simples que nous avons faite précédemment devient inapplicable. Chacune de ces maladies, ainsi combinée, s'offre à l'observateur de telle manière, que l'on se prend^quelquefois à douter que les malades soumis à l'observation soient de véritables aliénés. L'addition de la désinence pseudo ou la qualification de diffuse conviennent assez bien à cette

(1) Le nervosisme etl'hypochondrie ne sont, selon moi, que des degrés différents d'une mûme alTection.

catégorie de folie. Le^ mot de pseudo-mouomanie, appliqué par M. le docteur Delasiauve aux formes comprises dans ces folies mixtes, nous paraît heureusement trouvé. 11 serait peut-être mieux approprié à quelques états plus ou moins passagers qui apparaissent comme éléments de la symptomatologie. On pourrait avec tout autant de raison dire des pseudo-manies, des pseudomélancolies, pour exprimer les types altérés par les névroses et se présentant d'ailleurs plus ou moins différemment mélangés. La connaissance de ces faits si importants ne peut être du,e qu'à une investigation sévère et approfondie de tous les éléments palhogéniques fournis par l'individu. M. le docteur Delasiauve s'est borné à poser les caractères distinctifs de la monomanie et de la pseudo-monomanie. Voici, d'après ce médecin, les principaux signes qui différencient ces deux maladies (1).

Dans les pseudo-monomanies, les actes se font remarquer par leur soudaineté. Ces affections peuvent, selon les cas, acquérir des proportions immédiates. Chez les monomanes, la croyance, faible et timide dans les commencements, n'arrive à se produire qu'après s'être affermie contre les objections. Le pseudo-monomane se doute ou a conscience des changements qui s'opèrent dans sa santé physique. Il s'en alarme et, loin de les dissimuler, il serait porté à s'en plaindre, s'il n'était retenu par le désir de cacher une infirmité humiliante ou la crainte de faire partager ses inquiétudes

(1) Voir Journal de médecine mentale, 1. 1, II, IH, IV, V.

à ceux qui l'entourent. Quand il se plaint, il accuse au médecin et aux personnes qui l'entourent des souffrances corporelles localisées en un point ou en un autre, mais généralement vers la tête : chaleur, pesanteur, compression, etc. Le mono-maniaque va aussi parfois consulter le médecin, mais par des motifs bien différents-; car, s'il expose des souffrances réelles, c'est pour les attribuer à des causes chimériques. Les conviciions délirantes ont une permanence extraordinaire entretenue par de fausses interprétations. Le monomane débite avec aplomb les plus graves excentricités. Le pseudo-monomane lutte contre ses entraînements. Chez le monomane, la volonté sert l'action ou, s'il résiste, c'est par des motifs ordinaires. Le pseudo-monomane paraît-il devant lajustice, il déplore les conséquences d'une détermination aveugle, fatale, tandis que le monomane trouve sa conduite légitime, se glorifie parfois de son courage, et, s'il se défend, il regrette seulement d'avoir été poussé à bout. Les convictions du monomane sont tenaces et peu variables. Les sensations et les idées, chez le pseudo-monomane, varient comme les mouvements cérébraux qui les occasionnent (molimen congestionnel, violentation spasmodique), mouvements n'apparaissant que par intervalles, à certaines heures, sous certaines influences, et rarement avec un caractère soutenu et identique. Enfin, ces états pseudo-monomaniaques peuventprésenter des fluctuations, se dissiper, se suspendre, s'exaspérer et guérir, tandis que la marche de la monomanie est en général constante, stationnaire ou ascensionnelle. Il

n'est pas rai-e, après des vingt et trente ans, de retrouver les mono-maniaques un peu plus opiniâtres et bizarres, et pourtant absolument les mêmes.

Les pseudo-monomanies produisent des perturbations, plus ou moins profondes, quelquefois illusoires, donnant lieu à des transformations diverses. Quand la perturbation illusoire est active, rapprochée, persévérante, cette répétition laisse des impressions qui, la première excitation passée, servent de base à des convictions plus suivies et plus durables, à une^dégénérescence monomaniaque positive, tandis que, par contre, le mouvement nerveux, s'il augmente d'intensité et d'étendue, peut intéresser directement les fonctions syllogistiques et amener une complication générale. Les névroses convulsives produisent presque toutes à la longue un mélange de perversions morales et instinctives , d'obtusion hallucinatoire et d'incohérence maniaque. Dans la plupart des autres cas, il y a communément d'ailleurs des signes névralgiques et congestionnels justifiant l'éventuaUté de l'aggravation. Divers points du crâne sont le siège d'une fonction incommode, le front est comme enserré dans un cercle de fer, les yeux s'appesantissent sous une masse plombée; on sent notamment pendant les crises un bouillonnement de sang dans la tête.

M. Delasiauve fait remarquer combien la raison apparente des inculpés atteints de pseudo-monomanie est un écueil au défaut d'imputabilité qu'entraîne celte affection mentale trompeuse, défaut d'imputabilité qu'il laisse d'ailleurs à la libre appréciation du tribunal.

Cette raison apparente fait que le magistrat a peine ù croire à l'insanité d'un homme qui donne publiquement des marques de lucidité. La distraction de l'enquête ou des débats et la crainte des conséquences des actes commis font sortir les pseudo-monomanes de leur rêverie morbide souvent fugitive et s'opposent à la manifestation du trouble.

M. le docteur Delasiauve n'a pas cherché plus avant dans la pseudo-mouomanie les différences qui pouvaient exister entre certaines classes d'actes ou de symptômes, et nous parait comprendre dans une même description des affections qui avaient besoin d'être distinguées. C'est le problème qu'étudie, au contraire, depuis longtemps le docteur Morel, et ce que nous allons essayer de faire d'après ses leçons. Ces formes mixtes sont bien plus caractérisées par la coordination des actes entre eux que par les actes eux-mêmes.

FOLIE NERVOSTQUE OU HYPOGHONDRIAQUE

Cette forme, qui peut affecter tel ou tel nom, suivant le degré de la maladie, est caractérisée par des impulsions et des actes névropathiques ou nervosiques. Ces impulsions ont un type particulier : quelque chose de saccadé, de spasmodique, qui se reconnaît bien mieux quand on [les a vues que l'on ne saurait le décrire. Elles ont pour point de départ une douleur qui va croissant, qui surexcite, pour ainsi dire, détermine une progression délirante qui se résout, après un état plus ou moins long, en cris, en vociférations, en actes. Ces

phénomènes nervosiques peuvent avoir une périodicité très-rapprocliée. La folie nervosique est le premier degré de celle maladie mentale mixte qu'il nous a été possible de voir sous toutes ses faces dans les asiles si considérables de. Qualremares et de Sainl- Yon, et dans un département aussi fertile en maladies nerveuses que celui de la Seine-inférieure. M. le docteur Morel, dans ses leçons orales cliniques sur les maladies mentales (1865), a décrit cette forme sous le nom de folie nerveuse.

Elle se présente chez des personnes d'un tempérament nervosique ou névropathique, atteintes d'un état morbide qu'il ne faut pas confondre avec l'hystérie et qui est constitué par des souffrances nerveuses revenant périodiquement et occupant fréquemment la tête, par des névralgies cervico-occipitales ou trifaciales, par des névralgies générales qui ne sont nullement les hyperesthésies partielles passagères que l'on rencontre trèssouvent. Ces névralgies, atrocement douloureuses, produisent une exaspération telle, que les sujets qui en sont affectés ne peuvent rien supporter de la part des personnes qui les entourent, frappent du pied, se mettent dans des colères épouvantables, donnent des soufflets, des coups de toutes sortes; à. la suite de ces manifestations, ces malades demandent pardon du mal

qu'ils ont fait.

Après une durée qui peut aller jusqu'à un nombre d'années assez grand, et après s'être ancré, pour ainsi dire, dans la constitution, cet état morbide cesse tout à coup. Aux névralgies succède un petit tremblement

nerveux de la tête et des membres supérieurs. Ce calme trompeur dure quelquefois plusieurs mois ; mais bientôt survient une autre transformation manifeste et bien plus grave. Le mal s'est attaqué aux facultés mentales. Des impulsions dangereuses nombreuses, avec idées délirantes et fausses interprétations, apparaissent. Ainsi une femme nommée L..., âgée de 56 ans, dans une certaine aisance, disait qu'elle était ruinée, gémissait du matin au soir, ne pouvait rester en place ; son état se partageait en jours de calme, oii elle était comme anéantie, et en jours oii l'agitation était telle qu'il fallait la protéger contre ses tendances suicides et homicides, car elle frappait sou mari et le poursuivait avec un couteau. Iln'y avait de repos pour personne. Elle injuriait les domestiques, prétendait qu'ils accéléraient sa ruine. La nuit, elle ne dormait pas. Elle refusait même de manger et ne voulait accepter les soins de personne ni faire les remèdes ordonnés.

Par un traitement liydrothérapique approprié, cet état mental finit par s'améliorer et même guérir. Il reste cependant un état chronique, une véritable hypochondrie plus ou moins intense. Les malades se préoccupent de leur santé, de leurs sensations.

Mais, au lieu du tableau que nous venons de tracer à la suite d'un nervosisme d'une intensité variable, on rencontre un cortège de symptômes moins effrayants,

(1) Il est important de séparer l'hypochondrie de la iiosomanie ou monomanie nosologique, aberration mentale relative à l'état des organes qui a été désignée par Guislain sous le nom d'hypochondrie mentale.

affectant le type chronique, mais non moins caractéristique. Elle est connue vulgairement sous le nom d'hypochondrie et consiste : 1° dans une susceptibilité nerveuse exagérée, une sensation pénible quelconque générale ou locale ; 2° dans une préoccupation soutenue, une erreur de l'esprit touchant l'état de la santé. Beaucoup d'individus vivent dans le monde atteints de celte affection, qui n'est qu'une transformation de l'état névralgique plus ou moins général qui le précède, et qui même reparaît plus ou moins à différents intervalles. L'exagération délirante de la personnalité avec la peur de souffrir et de mourir, les fausses idées, les fausses interprétations, les tendances suicides et homicides ne sont que dans quelques cas portées au point de constituer une situation qui réclame les soins dans un asile d'aliénés. L'hypochondrie peut exister sans que cependant l'individu qui en est affecté soit le plus ordinairement considéré comme aliéné. 11 suffit qu'il ne donne pas aux sensations internes qu'il éprouve une interprétation se rapportant à des faits d'un ordre improbable ou surnaturel, et qu'il ne soit pas dominé par des tendances dangereuses.

La folie hypochondriaque offre une série de phases de rémission et d'exaltation. L'instantanéité dans l'apparition et la disparition des accès n'est pas la même que celle que l'on observe dans les folies hystérique et épileptique. Ces accès et les symptômes qui les constituent conservent le caractère nervosique, le point de départ douloureux névralgique, spasmodique, que nous avons signalé précédemment et qui peut aller

jusqu'à un éréthisme nerveux des plus pénibles qu'on puisse concevoir. C'est alors que le malade, dans l'impossibilité de trouver dans son intelligence les éléments capables de réagir contre les conceptions délirantes qui l'obsèdent, cède à l'étrange détermination de se suicider, de commettre un meurtre ou tel autre acte compromettant ou dangereux, en faisant toutefois tourner à sa justification les événements du monde extérieur.

M. le docteur Morel rattache à la folie hypochondriaque la forme décrite par M. le docteur Lasègue, sous le nom de délire des persécutions. Les malades sont surtout tourmentés par l'idée qu'on en veut à leur existence, à leur honneur, à leur réputation, à tout ce qui touche, en un mot, aux intérêts les plus précieux de Tordre intellectuel et moral. Le délire des persécutions nous paraît appartenir aux monomanies.

Par suite des perturbations profondes qu'elle produit dans les paroxysmes, la folie hypochondriaque peut donner lieu aux mouvements congestionnels qui devront plus tard constituer la paralysie générale.

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