CHAPITRE PREMIER
Ita, folie est simulée surtont par «les criminels.
Quelques mots sur la difficulté de reconnaître le faux aliéné. — Deux observations à l'appui. — PaulZacchias : résumé de son article sur la folie simulée.
— Révolution opérée par Pinei et par Esquirol. — La folie est simulée surtout par des criminels. — Différents cas où on a rencontré la simulation.
— Source des observations recueillies.
Nullus morbus fere est qui facilius et frequentius simulari soleat quam insania, nullus item qui difficilius possit deprehendi, écrit, en commençant son chapitre de \di Folie simulée, Paul Zacchias, proto-médecin de l'État de l'Église vers 1650 {quœstiones medico-legales). Si cette phrase était l'expression de la vérité à cette époque, on ne peut l'accepter comme telle aujourd'hui. Lapremière proposition relative à la facilité et à la fréquence delà simulation est complètement inexacte. En faisant des recherches sur ce sujet, je me suis adressé à plusieurs confrères habitant depuis longtemps des centres de population considérable, et plus à même que d'autres, en raison de leur situation auprès des tribunaux,
d'être requis pour examiner les prévenus offrant des symptômes de folie. MM. les docteurs Lasègue, Legrand du Saulle, Lunier, Prosper Lucas, Delasiauve, Calmeil, cà Paris, Campagne à Montdevergues, Bazin à Bordeaux, Marchand à Toulouse, Dagonet à Strasbourg (Stephansfeld), à qui j'ai écrit pour demander s'ils avaient observé des cas de simulation, m'ont répondu que ces faits étaient excessivement rares. Bien d'autres médecins spécialistes ou attachés aux prisons m'ont confirmé cette rareté. Quant à l'autre proposition, au premier abord, il semble qu'elle soit exagérée et qu'il n'y ait rien de plus facile que de reconnaître un aliéné et surtout un faux aliéné. Nous ne saurions trop insister pour détromper ceux qui conservent une pareille opinion. S'il est des cas oti il suffise du simple bon sens pour découvrir une simulation, il en est au contraire de très-difficiles qui exigent un examen très-profond. Il est des individus d'une grande intelligence et doués d'une force de volonté digne d'une meilleure cause qui ont tout intérêt à feindre et qui embarrassent et mettent en défaut les observateurs les plus distingués. Les faits que nous relaterons dans le courant de ce travail sont des preuves évidentes des difficultés qui s'offrent au diagnostic des maladies mentales. Voici deux exemples delà persistance des simulateurs.
Première observation. — J'emprunte cette observation à M. le docteur Vingtrinier, médecin en chef des prisons de Rouen, qui l'a publiée dans les Annales d'hygiène et de médecine légale (1853).
Picard (Augustin-Frédéric), âgé de trente-sept ans,
teinturier, demeurant à Yvetot, fut accusé de banqueroute frauduleuse en 1828. Aussitôt son arrestation, cet homme se livra à des actes extravagants et l'on put le croire fou. Cependant il fut envoyé à la maison de justice pour passer en cour d'assises ; mais préalablement le procureur général chargea M. le docteur Vingtrinier, médecin en chef des prisons, de l'observer et de donner son avis. 11 fut transporté à Bicêtre,Ie 13 septembre, afin d'être plus facilement observé et traité, s'il y avait lieu, sur la demande de ce praticien qui acquit bientôt la certitude d'une simulation soutenue avec une persévérance et un courage remarquables, mais marquée par une trop grande variété dans les actes de folie.
Dans un rapport écrit et à l'audience de la cour d'assises, oii Picard se livra à toutes sortes d'excentricités, M. Vingtrinier donna longuement les motifs de sa conviction fondée sur l'incohérence elle-même des idées folles, un silence obstiné devant le médecin, une agitation du pouls et une inquiétude visible causées par les questions qui lui étaient faites, enfin par des expériences douloureuses supportées sans aucune manifestation de douleur lorsque des preuves de sensibilité physique avaient été d'avance fournies par le trompeur. La cour d'assises condamna Picard à cinq ans de travaux forcés et à l'exposition.
Le 17 septembre, jour fixé pour l'exposition, Picard se livra à de nouveaux actes extravagants. On retarda l'heure. Mais sur la nouvelle attestation faite par M. Vingtrinier d'une simulation certaine, l'arrêt fut exécuté.
Renvoyé de nouveau à Bicêtre parce que, continuant ses actes de folie, Picard était insupportable aux autres prisonniers, le praticien que nous avons nommé eut toute facilité pour se convaincre delà rare ténacité de cet homme! Cependant il dut aller reprendre la chaîne à Alençon, le 9 août 1829. Mais là on le crut fou et après un long séjour on le renvoya à Rouen. M. Vingtrinier dut faire un nouveau rapport à l'autorité administrative et insister pour faire partir au bagne le trompeur persévérant; il partit définitivement pour Toulon le 7 mars 1830, d'où il a été libéré le 8 décembre 1833.
Jusqu'à la fin Picard a fait le fou ; mais aussitôt rentré chez lui à Yvetot, il a discontinué son rôle, ce qu'il eût été adroit de ne pas faire, et a repris son travail .
M. Vingtrinier a appris plus tard que, pour se faire exempter du service militaire, ce même homme avait simulé une incontinence d'urine pendant une année et supporté les plus durs traitements de ses camarades auxquels il se rendait insupportable.
Deuxième observation. — Elle nous est fournie par Bucknill {Manuel de médecine psychologique).
En 1855, John Jackes fut accusé aux assises du Devon de Yol à la poche [pocket-picking) . Il fut condamné aux travaux forcés pour quatre ans. En entendant la sentence, il tomba comme frappé d'apoplexie. Transporté à la prison, il parut hémiplégique et privé de connaissance. 11 fit plusieurs actes qu'on ne saurait rapporter à la démence qui suit l'apoplexie. Par exemple, il fut volontairement malpropre et alla même jusqu'à man-
ger ses excréments. Sa folie fut attestée parle chirurgien delà prison et par un second médecin. On le transporta donc à l'asile. Malgré les certificats délivrés par les médecins touchant sa folie, les magistrats accusateurs, qui connaissaient son caractère et le savaient criminel de grande aptitude, pensèrent qu'il simulait. Ainsi prévenu, Bucknill examina cet homme avec grande attention. Il présentait tous les symptômes de l'hémiplégie, traînait le gros orteil en marchant, serrait difficilement les objets avec la main, présentait une légère déviation des traits et avait la langue rejetée du côté paralysé. Tous ces symptômes s'offraient d'une manière si naturelle, que, s'ils étaient feints, leur imitation était une comédie parfaite, fondée sur une observation attentive. Une fois dans l'asile, le malade ne fut plus malpropre; il était tranquille et dans un état apparent de démence, on était obligé de le faire manger, de l'habiller et de le déshabiller, de le conduire d'un endroit à un autre; on ne pouvait le faire parler; il dormait bien. Dans la nuit du 17 août 1856, il s'échappa de l'asile d'une manière qui confirma les magistrats dans la pensée qu'il avait simulé l'ahénation et réussi à tromper quatre ou cinq médecins. Avec la poignée d'un gobelet d'étain il se fit une fausse clef avec laquelle il ouvrit une serrure qui gardait une fenêtre ; ce fut par là qu'il s'échappa de nuit dans le jardin d'oti il escalada une porte haute de huit pieds et plus loin un mur de la même hauteur. C'est ainsi qu'il s'enfuit. Il rejoignit probablement ses anciens complices. On n'en a jamais entendu parler depuis.
Le savant médecin légiste dont j'ai cité le nom en commençant ce travail a traité d'une manière très-lucide de la simulation de la folie, et les préceptes qu'il donne méritent d'être rappelés. Foderé, dans sa Médecine légale, n'a ajouté que fort peu de choses à ce sujet et a traduit presque textuellement le passage que je vais résumer brièvement.
Après avoir signalé les formes qui peuvent être le plus souvent simulées, ainsi la mélancolie simple, la mélancolie avec fureur, l'imbécillité (faiuù as) jointe à la surdité et à la mutité, Paul Zacchias recommande d'abord l'examen du faciès de l'individu soupçonné de simulation ; puis il appelle l'attention sur l'état de veille ou de sommeil. Il faut ensuite se reporter à l'origine de la maladie, étudier quelles sont les causes, leur valeur, leur continuité d'action. Il ne croit pas que la mélancolie puisse venir d'une manière soudaine et rapide, et signale la modification qui peut survenir lors de l'arrivée de l'accès dans la mélancolie périodique. Il signale quelques-unes des idées bizarres et erronées qui conduisent les aliénés à certains actes absurdes, comme l'abstinence forcée, par exemple, que ceux qui simulent ne peuvent offrir d'une manière aussi nette,
aussi particulière que chez les véritables aliénés
Il faut analyser ensuite l'état des affections de l'âme. Le silence le plus absolu et le défaut de toute manifestation sensitive deviennent un obstacle considérable à la découverte de la réalité ou non de l'aliénation mentale. Paul Zacchias termine ce chapitre en parlant de certains délires qui peuvent être provoqués
par l'ingestion de quelques substances ou boissons.
Dans le chapitre suivant il s'occupe de la simulation de l'épilepsie, de l'extase, de l'apoplexie, de la syncope, etc.
Ces préceptes du médecin du pape Innocent X décèlent une connaissance approfondie de l'aliénation mentale et suffisent pour nous faire voir que les études médico-légales n'étaient pas alors aussi loin des éléments véritables qui ont constitué, dans le dix-neuvième siècle, une branche importante de la médecine. Toutefois on ne saurait révoquer en doute la révolution opérée par Pinel et par Esquirol dans l'étude des maladies mentales. Les progrès del'anatomieet de la physiologie ont aussi beaucoup éclairé la marche et la nature des maladies nerveuses. La recherche des caractères et des moyens par lesquels on peut reconnaître si la folie est simulée ou réelle a par conséquent dû recevoir des éléments qui la rendent plus facile. Mais il ne faut pas se dissimuler non plus que, si les connaissances sur l'aliénation mentale sont devenues plus complètes, les individus qui ont des raisons pour la simuler ne manquent pas d'en profiter et leurs efforts deviennent par cela même plus difficiles à déjouer.
La recherche des phénomènes qui caractérisent la simulation de la folie n'est pas moins importante aujourd'hui qu'elle l'était au dix-septième siècle. Si l'opinion que l'on s'est faite sur cette maladie à différentes époques a subi des modifications, les motifs qui portent à la simuler sont tout aussi puissants. De tout temps il a existé des individus qui ont tâché de se mettre à
l'abri des châtiments que la société cherchait à leur infliger en raison des torts qu'ils lui avaient faits. Pourtant la folie n'a pas servi de masque qu'à, des malfaiteurs. Le respect qui entourait l'insensé avait pu engager quelques hommes courageux à le contrefaire. Le roi David, Solonl'Athénien, JuniusBrutus,etc. , avaient caché, sous la protection accordée à une affection de nature divine, les projets hardis qui les stimulaient. Il n'en est certainement plus ainsi. Depuis longtemps ce prestige surhumain a disparu. L'on ne classe plus le fou parmi les sorciers, les possédés du démon, ou les victimes d'un être mystérieux. xMais il est resté dans le monde, attachées à la folie,, certaines idées telles qu'un individu ne consent à passer pour fou que pour des raisons majeures. Que l'on considère la folie comme une punition du ciel, comme une affection névropathique héréditaire, à tort ou à raison, cette répulsion n'en est pas moms générale. Le soin que chaque famille met à taire cette maladie plus que toute autre et les précautions qu'elle prend pour la faire traiter dans le plus grand secret sont des témoignages bien évidents du prix qu'elle attache à l'intégrité des facultés mentales. C'est ce qui fait que nous ne rencontrons la simulation de la folie que dans les cas oiiun danger imminentest à éviter, et, dans la grande généralité, chez des criminels qui cherchent par tous les moyens possibles à se soustraire à une condamnation ou à un châtiment plus ou moins terrible, et encore même le plus grand nombre aime mieux passer pour criminel et subir sa peine que de passer pour aliéné. Pourtant, eu recherchant les diverses conditions
dans lesquelles la folie simulée a eu lieu, nous trouvons que ce moyen a été employé pour faire annuler des contrats, des achats, pour obtenir l'exemption du service militaire, pour faire condamner l'auteur d'un acte de violence (coups sur la tête, frayeur, émotion vive). Des prisonniers de guerre s'en sont servi pour tâcher de se faire libérer. Certaines femmes nerveuses, volontaires, capricieuses, simulent des tentatives de suicide pour arriver à ce qu'elles désirent. Quelques personnes simulent par amour certains états d'excitation ou de dépression pour arriver à leur but ; un amant, une demoiselle, prétextent des trou bles intellectuels et moraux plus ou moins accentués pour obtenir soit un consentement, soit un refus. Une jeune fille, par affection pour sa sœur ahénée, a simulé la folie de cette sœur pour ne pas se séparer d'elle [Arch. cliniques^ 1. 1, p. 229). Enfin presque tous les asiles peuvent citer des exemples de simulation de folie d'anciens aliénés guéris qui, ne retrouvant pas dans leur famille ni dans leur pays le bien-être, la vie régulière et facile des établissements spéciaux, ont feint l'aliénation mentale pour y retourner. Mais les cas de simulation fournis par les criminels sont bien de tous les plus fréquents. Ainsi, parmi les cinquante-huit observations que nous avons purecueillir, nousen notons quarante-neuf appartenant à des personnes qui ont commis des actes coupables et placées entre les mains de la justice; sur ce nombre, nous devons distinguer les individus sains d'esprit ou réputés tels, les anciens aliénés guéris qui se sont rendus coupables de méfaits et qui simulent l'aliénation, les simples d'esprit crimi-
nels qui simulent la folie ou exagèrent l'imbécillité.
Il résulte de l'examen de ces différentes situations, où la folie peut être feinte, que la simulation de la folie devient une question de médecine légale plutôt qu'une question de médecine pratique. Aussi est-ce dans ce sens que nous l'envisagerons.
Nous allons essayer, d'après les ouvrages et les travaux qui concernent la folie, d'après les leçons de nos maîtres et d'après notre expérience personnelle, de tracer la marche à suivre pour la découverte de la simulation de cette affection, de décrire les phénomènes qui la trahissent et les procédés qui la font découvrir.
11 serait inutile de citer tous les traités nombreux, journaux, recueils français, anglais, allemands, italiens, que nous avons consultés, appartenant, soit à la médecine légale, soit à la jurisprudence. Voici les sources oîi nous avons trouvé des faits de folie simulée : Paul Zacchias, Pinel, Fodéré, Esquirol, Marc. Ce dernier médecin s'est beaucoup occupé de la simulation de la folie.
11 se proposait de publier un traité sur les maladies simulées, douteuses, exagérées et prétextées, quand la mort est venue l'enlever à la science. Aussi son ouvrage, De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico- judiciaires^ contient-il un certain nombre d'observations sur ce sujet et de détails sur les moyens de reconnaître quand cette maladie est feinte. Les Annales d'hygiène et de médecine légale m'ont fourni des observations de Henri Bayard, d'OUivier d'Angers, de Leuret et de Vingtrinier ; les Annales médico-psychologiques, des faits observés par Conolly, Windler
et Zinc, Baillarger, Morel, Auzouy, Billod, Renaudin. Bonnet, Parchappe, Rousselin et Eulenberg ; les Archives cliniques des maladies mentales, des faits observés par Combes, Renaul du Motey ; \e journal allemand de psychiatrie (Allgemeine Zeitschrift flir Psychiatrie) renferme un mémoire important de Suell sur cette question de médecine légale. Bucknill a cité aussi dans son ouvrage, au chapitre du Diagnostic, des faits intéressants de folie simulée. Le The asylum journal of mental science a reproduit ce chapitre. Chambert a mentionné, dans un rapport sur l'asile de Rodez, un cas de simulation ; Casper a inséré dans son Traité de médecine légale de nombreux faits de folie simulée qui lui sont personnels. Nous avons retrouvé dans la Gazette des tribunaux plusieurs des faits que nous venons d'énnmérer.
A ces observations, qui s'élèvent environ au nombre de cinquante et une, et que j'ai méditées avec soin, il faut ajouter des matériaux inédits non moins importants, sept observations que je dois à l'obligeance de M. le docteur Lunier, inspecteur général des asiles d'aliénés, de M. le docteur Campagne, mon ancien chef de service, médecin en chef de l'asile d'aliénés de Montdevergues (Vaucluse), de M. le docteur Prosper Lucas, médecin en chef de l'hospice de Bicêtre, de M. le docteur Combes, médecin-directeur de l'asile de la Roche- Gandon (Mayenne), de M. le docteur Dagonet, médecin enchefdel'asiled'aliénésde Stephansfeld (Bas-Rhin) (1).
(1) Je remercie vivement M. Jules Drouet, interne à l'asile Saint- Yon, de la complaisance qu'il a mise à me faciliter la connaissance des ouvrages et journaux anglais, en me ti'aduisant aussi soigneusement que possible les articles divers qui avaient Irait à mon sujet.