‹ Etude médico-légale sur la simulation de la folieChapitre 35 sur 53 · FOLIES PAR INTOXICATION OU SPÉCIFIQUES · texte numérisé non relu

FOLIES PAR INTOXICATION OU SPÉCIFIQUES

Nous comprenons sous ce nom des folies qu'il est possible de rattacher jusqu'à un certain point à leur cause par l'ensemble symptomatologique. Elles offrent à

l'observateur un état convulsif particulier , résultat d'une action graduée, continue. Les fourmillements, les tremblements , les crampes, les convulsions, les paralysies résument assez bien tout cet appareil spasmodique. On rencontre encore dans l'ordre physique des troubles considérables des systèmes digestif et circulatoire qui ne laissent pas d'avoir, au point de vue diagnostique, une importance majeure. Les substances susceptibles d'amener des altérations semblables sont les liqueurs alcooliques, le plomb, le mercure, le tabac, l'opium , le haschich , la belladone.

La folie alcoolique est de toutes la plus fréquente; elle se présente avec des degrés nombreux. Nous ne voulons pas parler ici de ce trouble passager connu sous le nom. d'ivresse. Nous mentionnerons d'abord une sorte de délire tout particulier désigné sous le nom de délirium tremens et qui se manifeste surtout chez les individus qui par état ou par passion Ijoivent trèsfréquemment, quoique par petites doses, du vin ou des liqueurs. On l'observe chez les personnes sobres exposées à l'influence d'émanations alcooliques.

Le plus ordinairement après quelques prodromes tels que des fourmillements , un commencement de tremblement nerveux, del'anorexie, un sommeil interrompu, de l'inquiétude , le délire éclate très-général et trèsintense. Le malade, circulant au hasard, s'irrite, injurie, accuse; d'autres fois, en proie à la terreur, il prie, fuit, secacheouluttecontre de vains fantômes dangereux

pour les autres et pour lui-même. Une sorte de morosité défiante caractérise les périodes dépressives. Lapeau est

chaude et turgescente, le visage vultueux, la langue sèche, il existe une soif ardente, une sueur profase. Mais ce qui imprime un cachet particulier à la physionomie générale de la maladie , c'est le tremblement qu'on remarque principalement aux membres et qui les agite de petits mouvements répétés et irréguliers, augmentant pendant les mouvements volontaires. Ce tremblement rend la démarche vacillante , empêche le malade de porter à sa bouche un verre de liquide sans en répandre, et, s'il occupe les lèvres et la langue, produit un embarras plus ou moins prononcé de la parole. On ne saurait confondre l'agitation du delirium tremens avec l'incohérence ou l'agitation du maniaque. L'obtusion s'offre comme le trait saillant, préexistant et permanent qui domine l'ensemble phénoménal. Les manifestations désordonnées ne sont qu'en ordre secondaire. Les scènes de l'alcoohsme dépendent des hallucinations et en subissent les vicissitudes. Comme le dit M. le docteur Delasiauve, l'ébrieux a peur, pour ainsi dire, mécaniquement ; il agit en automate. Otez les fausses sensations, l'aliéné rentre, dans la limite de son obtusion , en possession de lui-même.

La folie alcoolique a été décrite par les auteurs dans l'histoire de l'alcoolisme; elle n'est pas caractérisée comme le delirium tremens par des symptômes passagers ou aigus, mais par des phénomènes permanents ou chroniques. Les récidives fréquentes et presque inévitables, en raison des habitudes invétérées auxquelles les malades ne savent pas résister, conduisent à cet état pathologique qui s'aggrave peu h peu et qui ressemble

beaucoup à la paralysie générale, si ce n'est pas la paralysie générale elle-même.

Les malades alcoolisés se plaignent de percevoir des fourmillements vers les extrémités inférieures et souvent, avant de s'endormir, se disent positivement sentir des fourmis ou d'autres animaux qui remontent des extrémités inférieures vers les bras et les mains et qui redescendent le long du tronc. Ce symptôme est à peu près invariable dans l'alcoolisme. Nous avons déjà parlé dans le delirum Iremens du tremblement , il a ici quelque chose de saçcadé et de forcé. — Il y a moins d'uniformité dans la période d'atonie où les mouvements irréguliers concordent avec l'action variable des parties et attestent de visibles efforts pour surmonter les obstacles qui s'opposent à l'équilibre de la station, au jeu des muscles , à l'articulation de la parole. Les crampes ne se font jamais sentir dans les membres supérieurs. Les convulsions indiquent un nouveau progrès du mal, leur apparition n'a pas de période fixe. Elles sont souvent précédées de céphalalgie avec bourdonnement dans les oreilles et scintillement devant les yeux, quelquefois d'hallucinations.

Les hallucinations sont de nature terrifiante provenant d'attaques ou de dangers menaçant la liberté ou la vie; d'autres fois le délirant aperçoit autour de lui, sous ses pieds, dans sa chambre, près de son lit, dans ses vêtements, sous ses couvertures, etc., des animaux hideux, petits surtout : des rats, des souris, des araignées, des serpents, des couleuvres, des crapauds, etc.. Dans la paralysie, qui termine ce tableau patliolo-

gique, le désordre mental n'est pas toujours manifesteet si les idées incohérentes de vanité et de grandeur s'y rencontrent beaucoup plus communément, elles s'offrent escortées par l'ensemble des symptômes propres à la démence des ivrognes queMagnus Huss a si bien décrit sous la dénomination à' alcoolisme chronique :l3i pensée est obscure, la mémoire embrouillée, chancelante: sur la figure est peinte une sorte d'hébétude tantôt exhilarante et niaise, tantôt concentrée et chagrine, suivant , que la nullité est complète et que de sinistres appré- I hensions se font jour à travers les ténèbres de l'esprit.

L'intoxication saturnine ne détermine pas des trou- ^ bles psychiques moins considérables que l'intoxication I alcoolique. On remarque pendant plusieurs années l'apparition de la colique dite des peintres, sèche, rhumatismale, avec rétraction du ventre et constipation opiniâtre, accompagnée d'une pâleur cachectique sui generis et d'un liséré ardoisé des gencives. D'autres symptômes nerveux tels que des douleurs arthralgiques, des amauroses passagères, des hyperesthésies ou anesthésies locales, des paralysies partielles, en particulier des muscles extenseurs, de l'ictère saturnin, etc., se manifestent aussi.

Puis surviennent les altérations mentales queM. Tanquerel des Planches attribue à l'encéphalopathie saturnme. Il divise celle-ci en comateuse, épileptique et délirante. Loin de s'exclure, ces trois modes se confondent fréquemment ou se succèdent; et l'auteur en les exposant séparément, a obéi au seul besoin de marquer avec plus de clarté les prédominances dont

ils sont susceptibles. Les aspects du désordre intellectuel sont variables. Le fond délirant se rapproche beaucoup de celui de la folie alcoolique. Les frayeurs , les visions terrifiantes abondent dans l'encéplialopatliic saturnine. Le délire saturnin est surtout caractérisé par les rapides alternatives de rémission et de recrudescence. C'est surtout la nuit que sévit le délire furieux. L'aberration dans le jour est plus paisible. La somnolence, pour peu que le mal dure, tend à multiplier les interruptions du délire,

Chez plus d'un tiers des malades, le visage est le siège de divers mouvements spasmodiques : la prononciation » s'embarrasse; il y a du tremblement et des contractions dans les membres, des soubresauts dans les tendons et comme des irrégularités choréiques. A la suite des symptômes que nous venons d'énumérer, si le malade ne meurt pas au milieu d'attaques sérielles d'épilepsie ou dans un état d'anéantissement complet , se montre un ensemble symptomatologique qui est à beaucoup d'égards comparable à celui qui est consécutif a 1 abus des boissons fermentés. MM. Jules Falret et Delasiauve ont observé des paralysies générales saturmnes. On ^ trouvait la marche chancelante, le frémissement facial, l'embarras de la prononciation , la mémoire mcertaine, chez les uns peu d'incohérence , point d'idées ambitieuses, chez les autres des idées confuses et incohérentes, des dignités, des titres, des millions, etc.. mais en outre la teinte bistre de la peau, la cachexie spécifique et le liséré ardoisé des gencives La figure revêt plus fréquemment une teinte mélancolique.

Le mercure conduit à des symptômes qui se rapprochent beaucoup de ceux observés précédemment et qui se résument en morosité irritable, perversion sensoriale, affaiblissement intellectuel, démence et troubles de la motilité , tremblement consistant dans une succession de petites saccades uniformes. Les accidents psychocérébraux, conséquences de l'intoxication mercurielle, peuvent affecter la forme de la paralysie générale. Pour distinguer cette variété, M. Morel en réfère aux antécé- I dents et aux symptômes spécifiques; haleine fétide, ; salivation , tremblement, etc. . . Les toxicologistes qui in- ! sistentsurcesderniersphénomènessebornentà indiquer incidemmentla paralysie partielle et l'affaiblissement de la mémoire. Plus l'agent est divisé, plus l'effet serait certain. Pourtant dans le cas où ce métal pénètre en vapeur par les voies respiratoires, la salivation peut manquer, comme M. le docteur Delasiauve le signale dans un cas de médecine légale. Dans ces dernières conditions , le système cérébro-spinal est directement compromis.

Bien d'autres substances délétères peuvent, par un usage intempestif et fréquemment répété, produire des troubles psychiques considérables qui peuvent être classés dans la catégorie des folies compliquées, et qui sont caractérisées surtout par un affaiblissement intel- ! lectuel, uneobtusion mentale et des troubles de la motilité presque permanent. L'opium, la belladone, le ! tabac, le haschich, l'ergot de seigle, donnent lieu à la longue à ces états pathologiques qui se différencient par quelques phénomènes plus appréciables, quand on les a vus, qu'il n'est facile de les décrire.

Il est pourtant une variété que nous devons encore rappeler plus particulièrement à cause de sa fréquence dans les provinces septentrionales de l'Italie. La paralysie générale pellagreuse, que M. Baillarger a cherché à différencier des autres formes analogues. Le /.lélire ambitieux s'y distinguerait notamment par une tendance mélancolique et des idées de suicide qu'expliquent aisément les souffrances insupportables qu'endurent les malades.

FOLIES CACHECTIQUES

Les folies cachsctiques se rapprochent beaucoup par leur mode d'action progressif des folies par intoxication. On pourrait les classer parmi les folies symptomatiques de lésions locales plus ou moins graves. Ce que nous disons de ces dernières, à propos de l'invasion lente et insidieuse, leur convient parfaitement ; aussi n'insistons-nous pas sur la place que nous leur assignons ici.

Parmi les foHes cachectiques qui méritent d'être classées dans la catégorie que nous venons d'étudier, nous citerons surtout un fait très-important observé par MM. Aubanel et Sauze (I). Ces médecins avaient constaté un ensemble symptomatologique conforme à celui de la paralysie générale arrivée au troisième degré. A l'autopsie oii trouva une tumeur cancéreuse dans le cervelet. Il n'est guère que par les antécédents et par l'évolution de la maladie qu'il soit possible vé-

(i) Sauze, ÉtudeS' médico-psychologiques sur la folie, p. 305.

RÉSUMÉ DES PRINCIPALES FORMES DE FOLIE. 2if)

rilablement de diagnostiquer un semblable état morbide.

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