‹ Etude médico-légale sur la simulation de la folieChapitre 37 sur 53 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Procédés clÎYcrs supplémentaires de l'examen direct.

Nécessité de recourir à des moyens qui mettent en défaut la ténacité et la ruse de certains simulateurs. — Questions captieuses. — Passage dans des quartiers d'épileptlques. — Onzième et douzième observation. — Menaces. — Surprises diverses. — Douche et affusions. — Treizième et quatorzième observation. — Fustigation. — Fait cité par Paul Zacchias. — Coups et violences. — Cas de simulation chez un soldat belge. — Piqûres. — Cautérisation. — Fer rouge. — Quinzième observation. — Moxas. — Substances diverses : opium. — Seizième observation. — Datura stramonium, haschich. — Alcooliques. — Dix-septième observation. — Éthérisation. — Résultats obtenus par M. Morel au moyen de l'éthérisation. — Chloroformisation. — Magnétisme. — Hypnotisme. — Le médecin expert doit employer les procédés les plus en rapport avec la dignité humaine.

II ne semble pas possible après l'énumération que nous venons de faire, après la valeur que nous avons attribuée à tel ou tel signe, après les tableaux que nous avons tracés des différents genres de folie, il ne semble pas possible que le médecin-expert ne puisse pas asseoir un jugement catégorique et que le doute doive rester encore dans son esprit. Malheureusement nous devons avpuer qu'il a quelquefois besoin de recourir à d'autres moyens pour mettre au grand jour le véritable état qui lui est soumis. Dans le plus grand nombre des cas, l'examen approfondi, tel que nous en avons posé les règles, suffit pour donner la certitude d'une folie feinte ou réelle. Mais il arrive que l'on à affaire à des hommes tellement tenaces, rusés et habiles dans l'imi-

tatiou qu'il ne faut pas moins de ténacité, de ruse et d'habilité pour les mettre en défaut et réduire à l'évidence la simulation qu'ils emploient pour arriver à leur fin.

Il est un moyen tout naturel qui se présente à la pensée de l'expert, c'est d'essayer par des questions captieuses de faire tomber ceux qu'on examine dans de grossières erreurs. Ce moyen a été effectivement mis en pratique avec de bons résultats. Nous le trouvons expérimenté en 1792, dans le cas rapporté par Monteggia.

Les médecins de Saint-Ange désignés pour étudier l'état du malade, en raisonnant en sa présence sur les différents symptômes, affectèrent de dire entre eux que, si cet individu avait fait le contraire de ce qu'il avait fait , ils auraient dû nécessairement conclure qu'il était vraiment fou ; ainsi qu'il faisait du bruit la nuit et qu'il était tranquille le jour , qu'il répandait la nourriture qu'on lui donnait, qu'il ne soupirait jamais, qu'il ne fixait ses regards sur aucun objet. Cet aliéné avait coutume d'être attentif aux discours qu'on tenait devant lui; il discontinuait même ses bruits accoutumés. En effet, il ne fut point sourd aux derniers discours des médecins. Il répondit à leurs vœux en se mettant à faire tout ce qu'ils avaient dit qu'ils voulaient qu'il fît pour le juger maniaque. D'après ces faits et d'autres phénomènes queje passe sous silence, ces médecins ont été portés à conclure qu'il y avait simulation (1). Mais ce procédé, qui réussit quel-

(l) Marc. T. I, p. 490.

quefois, ne saurait fournir un succès certain, car il est des malfaiteurs qui se méfient et qui ont étudié d'avance le rôle qu'ils jouent avec tant de persistance. D'autres se renferment dans le silence le plus absolu, et se gardent bien de répondre aux insinuations des observateurs.

On s'est vu obligé d'employer une ressource plus puissante et non moins habile, l'intimidation. L'emploi des menaces a été en effet dans quelques cas suivi d'un aveu complet.

Voici un exemple emprunté à un médecin légiste distingué. Se rappelant le fait rapporté par Paul Zacchias et que je citerai plus loin, Fodéréa fait l'essai du procédé en se bornant à une simple menace.

Une jeune fille d'environ 25 ans, détenue pour récidive de vols faits sur les grands chemins , contrefaisait très-bien la maniaque. Pour s'assurer davantage de la réalité de la folie de cette accusée , il fit en sortant de la chambre de l'aliénée, d'un ton ferme et décidé, la recommandation suivante au concierge: Demain je la verrai ; si elle continue à hurler, si elle ne s habille et si la chambre n'est pas propre, vous lui appliquerez un fer rouge entre les deux épaules. » Ces paroles furent un coup dé foudre. Le lendemain tout était dans l'ordre; la chambre qui, la veille, était tapissée d'excréments, avait été lavée. La préWdue folle avait laissé dormir les prisonniers, et elle était vêtue. Un examen plus prolongé confirma la simulation (1).

(1) Médecine légale, t. II, p. 461.

Mais lorsque ce système borné à la simple menace échoue devant des volontés trop opiniâtres, jusqu'à quel point doit-on pousser cette même intimidation? jusqu'à quelles épreuves est-il permis d'aller?

Pour tâcher de mettre en défaut la persistance des simulateurs, on a eu recours à mille expédients divers que nous pouvons désigner sous le nom de surprises. C'est d'abord l'arrivée brusque et inattendue des médecins-experts ou des surveillants; puis des coups de pistolets, des coups de fusils, des pétards enflammés soudainement, des chutes inattendues dans un bassin rempH d'eau, des jets d'eau plus ou moins inattendus. On a même été, comme nous l'avons cité dans une des observations précédentes , jusqu'à loger le prévenu dans une baraque dont pendant la nuit on incendia la partie supérieure. Ces surprises ne donnent pas toujours les résultats qu'on en attend. Nous allons faire l'énumération d'autres moyens qui ont été employés.

Nous signalerons en premier lieu le séjour dans le quartier des furieux et des épilep tiques.

M. le docteur Chambert a inséré, dans un excellent rapport sur le service de l'asile d'aliénés de Rodez (2), le détail de cet expédient qui lui réussit au delà de ses prévisions.

Onzième observation. — Le nommé C..., extrait des prisons de Rodez , oti il avait été séquestré pour vol et où il avait donné des signes de folie , fut transporté

(1) Rapport sur le service d'aliénés de Rodez, 1836, p. 13.

dans l'asile des aliénés au commencement de l'année 1855. D'après les renseignements qui avaient été fournis , cet homme n'avait jamais manifesté antérieurement aucun signe d'aliénation mentale ; et cette affection n'avait jamais été observée dans sa famille.

Quelques jours après son incarcération, C... se fit remarquer par des actes bizarres et un mutisme absolu. On le vit se dépouillant de ses vêtements et se mettant dans un tel état de nudité, qu'on fut obligé de l'isoler de ses camarades. Se voyant considéré comme fou par les gardiens et par les personnes qui l'approchaient, cet individu se livra aux scènes les plus étranges, tout en persévérant dans le silence le plus complet.

Averti de cette situation, M. le procureur impérial demanda et obtint sa séquestration dans l'asile des aliénés.

Admis dans l'établissement, C... dont l'aliénation ne parut à M. le docteur Chambert, dès sa première visite, rien moins que démontrée , fut livré à lui-même et laissé libre d'agir comme il l'entendait , de parler ou de se taire, de manger ou non, sans qu'il lui en fût fait observation. Mais, en même temps, il fut recommandé d'une manière toute spéciale à la vigilance des gardiens chargés de rendre compte de tout ce qui frapperait leur attention,, et de l'examiner, surtout aux heures où il pouvait se croire affranchi de toute surveillance. Or, C... dans ces moments d'épreuve, ne donna jamais le moindre symptôme de folie. M. Chambert put s'en convaincre lui-même en l'observant à son insu. 11 n'a constaté dans son regard , sa physionomie , dans ses

gestes et mouvements nulle trace d'aberration mentale. Son habitude extérieure contrastait singulièrement alors avec l'expression tantôt de stupidité , tantôt de bizarrerie, d'exaltation même observée chez lui, notamment en présence des gardiens et des malades.

Pour parvenir à se fixer définitivement sur sa situation mentale, le médecin en chef eut recours à un expédient dont les résultats dépassèrent ses prévisions. Il prescrivit un jour, au moment de sa visite, la translation de C... dans le quartier des épileptiques. il avait pensé que le spectacle des accès convulsifs auxquels ces infortunés sont en proie pourrait opérer sur son esprit une forte impression et lui faire regretter le séjour de la prison qu'il avait paru quitter avec une grande satisfaction. Ces prévisions se réalisèrent, car, très-peu de jours après l'exécution de cette mesure, C... reprenant tout à coup une attitude naturelle et recouvrant la parole , s'avança vers le médecin pour demander sasortiede l'asile, préférant, dit-il, la prison à l'hospice des fous. Sur les observations de M. Chambert, au sujet des extravagances auxquels il s'était livré jusque-là et dont personne n'était dupe, il répondit qu'il avait été fou, mais qu'il ne l'était plus. C... avait espéré, d'après ses propres aveux, pouvoir se dérober, en simulant la folie , aux poursuites de la justice. Sur le rapport qui fut fait à la suite de celte épreuve, cet homme fut réintégré dans les prisons de Rodez où il n'a donné ultérieurement aucun signe d'aliénation.

Inspiré par cette observation, M. le docteur Auzouy, actuellement directeur-médecin de l'asile de Pau , a

recouru à ce moyen pour découvrir la simulation du nommé Marchandé. Quoique la forme du délire ne fût pas la même, il a pensé qu'il y avait assez d'analogie dans le mode de causalité du désordre de la raison comme aussi dans la sensibilité physique et morale de ces deux individus pour pouvoir établir un rapprochement.

Voici le résumé du rapport médico-légal [Annales médico-psychologiques , 1857, p. 210).

Douzième observation. — Marchandé, inculpé de plusieurs vols qualifiés, donnant des signes d'aliénation mentale dans la prison , est envoyé à l'asile de Fains pour être livré à l'observation du médecin en chef. Les réponses toujours étudiées, malgré une apparente divao^alion, tantôt n'avaient aucun rapport avec les questions posées, tantôt exagéraient outre mesure l'incohérence qui se remarque chez certains aliénés. D'ailleurs faites avec une évidente hésitation, elles éveillèrent de la défiance sur la sincérité de la folie de cet homme qui parlait avec volubilité et dont l'agitation affectée contrastait avec le calme des aliénés qui occupaient au même moment les baignoires voisines de celle où on l'avait placé eu arrivant. En émettant au malade lui-même quelques réflexions sur le doute qu'il éprouvait au sujet de la réalité de l'aliénation, M. Auzouy crut remarquer un moment de dépit sur la physionomie de Marchandé. Celui-ci cherchait une transition pour changer de tactique. En effet peu à peu l'agitation fit place à des airs de niaiserie et de bêtise qui parurent tout aussi suspects.

Au bout de quelques jours d'un délire présentant un mélange de propos décousus, de réponses incohérentes toujours hésitantes et évidemment étudiées et d'une imbécillité qui se développait en présence du médecin en chef, M. Auzouy prit le parti de faire à Fimproviste de fréquentes apparitions dans la section. 11 le fit placer dans un local disposé de manière à pouvoir l'observer sans qu'il en fût averti , tout en le faisant séjourner au milieu d'épileptiques agités. Mais bientôt un profond dégoût des misères dont il était le témoin forcé se révéla en lui , et il se vit contraint d'en faire part au chef de service et de lui demander avec instance sa rentrée parmi les aliénés tranquilles. Peu à peu il se dépouilla du rôle d'aliéné qu'il avait jusqu'alors revendiqué ; et il finit par se retrancher dans de fréquents vertiges,qui, dit-il, le prenaient tout à coup etleprivaient passagèrement de son Hbre arbitre. Il attribuait ces éblouissements fugitifs, ces absences momentanées de raison aux suites d'une congestion qu'il aurait eue, il y a quinze ans, à Chaumont. Il affirmait que dans certains instants il n'était plus maître de lui, tout en confessant n'être maintenant ni aliéné ni imbécile.

L'incrédulité de M. Auzouy et les visites réitérées de ce médecin déterminèrent Marchandé à expliquer à sa manière les motifs d'une grave condamnation qu'il avait déjà subie en cour d'assises , aussi bien que les nouveaux griefs qui lui étaient actuellement imputables. II laissa percer l'espérance que sa bêtise, sinon sa folie, en excluerait la criminalité qu'il rejetait tout entière sur d'autres individus arrêtés comme ses complices. Il

supplia M. Auzouy avec atlendrissement et les larmes aux yeux de rédiger un rapport qui lui fût favoral)le.

La conclusion fut que Marchandé ne devait pas être considéré comme aliéné et qu'il jouissait de la plénitude de son libre arbitre et de ses facultés intellectuelles. La cour d'assises de la Meuse le condamna à vingt ans de travaux forcés.

Comme on le voit par ces deux exemples , il y a là un moyen que l'asile d'aliénés par son organisation et sa disposition fournit au médecin expert. Il en est un autre qui appartient en propre aussi à l'asile ; c'est l'emploi de la douche comme instrument d'intimidation. On a fait à cet agent hydrothérapique une accusation bien exagérée de procédé barbare et cruel. On a cité contre lui les accidents que l'imprudence avait amenés. Bref on est généralement assez prévenu contre l'emploi de la douche. Sans me déclarer partisan de ce procédé, j'avoue que j'ai entendu des malades louer le bien-être qu'ils avaient ressenti après que le jet d'eau leur avait été administré. L'effet complexe qui en résulte est loin d'être comparable à celui d'autres procédés que je vais citer bientôt; attendu que, sous une main éclairée et prudente, il ne saurait survenir la moindre conséquence fâcheuse. Il ne reste même aucune trace ni aucune plaie produisant la moindre douleur.

Treizième observation. — M. le docteur Morel a publié dans les Annales médico-psychologiques en 1854, un rapport médico-légal où il mentionne l'usage de la douche.

Le nommé Joseph Rambaud, âgé de 22 ans, ayant déjà subi de la prison pour vol, fut envoyé à l'asile de Maréville à cause de son état de fureur. Il se précipitait sur ses gardiens ; ses paroles étaient incohérentes ; ses réponses n'avaient trait à aucune des questions qu'on lui faisait. Après avoir fait ôter la camisole à cet individu, M. xMorelle prévint que, s'il continuait à courir dans tous les sens, à grimper sur les talus, à briser tout ce qu'il trouvait sur ses pas, il serait conduit aux bains et recevrait la douche. Rambaud resta tranquille, se plaça dans les rangs avec les autres malades et continua à murmurer des paroles incohérentes. Le lendemain, les gardiens se plaignirent de son indocilité; on le conduisit à la salle des bains, et il reçut la douche. Il devint plus calme. Mais le lendemain il recommença encore et on lui appliqua le même remède. Il est bon de faire observer que la douche n'était administrée à cet individu que d'une manière très-modérée. Elle lui était donnée avec une tête d'arrosoir, et ses plaintes étaient évidemment hors de proportion avec la douleur qu'il pouvait ressentir.

A la troisième épreuve Rambaud ne put continuer son rôle. Il avoua que, s'il avait dit des choses inconvenantes, il fallait s'en prendre à ses migraines ; que c était sous l'influence des douleurs qu'il éprouvait périodiquement et sous l'influence encore du chagrin que lui avait causé un mariage manqué, qu'il avait fait une foulede bêtises. Lelendemain, sixième jour de son arrivée,il fut calme, répondit avec politesse, promit de rester tranquille; on chercha à l'occuper en lui faisant

faire quelques écritures , genre de besogne dont il s'ac- . quitta très-bien.

Maison remarqua, quelque temps après, qu'il ne quittait presque pas la salle des épileptiques et des paralysés. A cette époque il parvint à s'échapper. Mais, repris le soir même , il prétexta qu'il était sorti pour porter une lettre à sa bonne amie. Le lendemain, il chercha à s'étrangler ; puis' il fut en proie à un violent accès de fureur avec état convulsif, écume à la bouche, yeux fermés, respiration précipitée. Reconnaissant une attaque simulée, M. Morel fit conduire Rambaud aux bains et le, soumit à une simple affusion d'eau sur la tête qui lui fit reprendre le langage des premiers jours. Une seconde tentative de strangulation entièrement simulée eut lieu et fut suivie d'un nouvel accès de fureur, puis du refus de nourriture, mais il demandait en secret du pain et de la viande à d'autres malades.

Au reste l'état physique a été tout le temps parfaitement sain.

M. Morel, comparant tous ces différents symptômes mélangés et les antécédents de cet homme, conclut à la simulation que Rambaud ne tarda pas à lui avouer en détail.

M. Renaudin, analysant le travail de Snell, cite qu à Fains un individu qui avait simulé pendant trois années la surdi-mutité et l'imbécilhté sans que sa ruse eut été reconnue, soit en prison, soit daus les asiles d'où il s'était évadé, fut découvert par l'effet du hasard. Un jour il se livra à des violences envers un aliéné qui le tourmentait. Conduit au bain, il y reçut inopinément

une douche qui surmonta aussilôt sa longue résistance. 11 parlait , entendait et écrivait, et il avait simulé avec un certain succès, puisqu'il avait ainsi échappé aux poursuites qui avaient été dirigées contre lui pour des vols commis à la campagne (1).

Voici le résumé d'un rapport médico-légal de M. le docteur Billod, directeur médecin en chef de l'asile public d'aliénés de Sainte-Gemme (2).

Quatorzième observation. — Le nommé D..,, âgé de 53 ans, ancien maître fîlateur, inculpé de vol, donnant des signes d'aliénation mentale, est soumis à l'examen des docteurs Daviers et Billod.

Procédant dans la prison d'Angers à un premier examen par le judas de la porte de la cellule, ces médecins remarquent une exaltation qui se traduit par une marche plus ou moins rapide autour de la cellule avec des dandinements de corps et des mouvements de tête et de bras plus ou moins variés. Mais ne prononçant aucune parole, cet individu jetait de temps en temps vers le judas un regard qui trahissait l'intelligence. Quand ils pénétrèrent dans ia cellule, l'inculpé se tourna vers eux; puis, s'arrôtant, imprimaà ses gestes un redoublement d'énergie. Parmi les gestes prédominent visiblement les mouvements de la tête de droite à gauche et vice versa, alternant parfois avec des mouvements de flexion et d'extension. La physionomie est éclairée par un rire que l'inculpé s'efforce de rendre niais, mais un œil scrutateur y découvre une arrière-pensée d'intelli-

[1) Annales médico-psychologiques, 1857, p. 412.

(2) Annales médico-psychologiques, 1860, p. 377.

gence et jusqu'à ua certain point d'astuce. 11 est évident que le regard trahit un elFort pour paraître égaré et semble éviter de se fixer sur l'interlocuteur. L'inculpé rompt le silence dans lequel il paraît se renfermer quand il est seul et répond aux questions en affectant un ton larmoyant et des manières puériles, en traînant sur les mots et prenant le plus souvent pour le sens de ses paroles le contre-pied des questions qui lui sont adressées. L'attention du prévenu est beaucoup plus facile à fixer qu'on ne l'observe d'ordinaire chez les véritables aliénés.

Pendant qu'on lui fait part de l'impression de simulation produite par ses menées et qu'on lui dit que ce système n'aboutirait qu'à un changement de prison, l'inculpé cherche à interrompre par des paroles plus ou moins incohérentes et en montant son exaltation sur un diapason de plus en plus élevé. Mais en même temps le visage semble trahir une certaine expression attentive aux remarques qui lui sont faites.

A la seconde visite, même système et mêmes manifestations, mais de plus un caractère de désordre dans l'accoutrement. Le prévenu est en chemise, ses vêtements épars, sa tête enveloppée d'un mouchoir dont les bouts se relèvent en avant et y forment une bifurcation véritablement prétentieuse.

Dans toutes les entrevues, on constate une certaine animation avec rougeur de la face. La peau est du reste fraîche, le pouls calme et régulier ; le jeu des fonctions physiologiques ne paraît nullement troublé. L'inculpé, assure-t-on, mange et dort peu.

Les antécédents apprennent que, pendant plusieurs années, il avait été à la tête d'une maison assez importante de fîlasserie, qu'il avait fait faillite, que, son fils ayant pris la suite des affaires, il n'y avait eu depuis qu'une part indirecte et qu'il avait été jugé en 1856 pour outrages à la pudeur et excitation à la débauche et acquitté à raison de l'état mental attesté par deux médecins. L'accès de folie avait cessé immédiatement après l'acquittement et D... avait joui de l'intégrité la plus parfaite de ses facultés intellectuelles. Il n'a été repris de délire qu'immédiatement après son arrestation, le 3 décetnbre 1858. Cet individu passe du reste pour être intelligent, fin et astucieux.

On ne dit pas qu'il y ait eu aucun cas de folie ou d'épilepsie dans sa famille, soit chez les ascendants, soit chez les descendants. On ne signale parmi les collatéraux qu'une sœur imbécile à un certain degré. MM. Billod et Daviers étaient convaincus que D... simulait l'aliénation mentale, et ils n'auraient nullement hésité à conclure dans ce sens, si le désir d'éclairer plus complètement la conscience des juges dans un cas qui pouvait entraîner condamnation ne leur avait suggéré la pensée de soumettre l'inculpé à l'emploi d'un moyen qui a souvent réussi en pareilles occurrences.

Suivant l'offre qui en avait été faite par le procureur impérial, D... fut transféré de la prison à l'asile de Sainte-Gemme oti il arriva le 28, à 7 heures du matin, et oij son attitude fut absolument la même qu'à la prison jusqu'à trois heures de l'après-midi. Conduit alors à la salle des bains et placé sous le robinet de la douche.

il ne tarda pas à lever le masque et à déclarer quil nétaitpas fou, qu'il ne l'avait jamais été, et qu'il avait simulé la folie, bien moins dans le but de se faire acquitter que dans celui de se blanchir, aux yeux de tous, du crime qui lui est imputé et qu'il nie du reste avoir commis. En faisant le fou, dit-il, et en étant considéré comme tel, ma réputation restait intacte.

Les réponses qu'il fit ensuite témoignèrent de l'intégrité parfaite des facultés intellectuelles.

Il retourna le 29 à la prison. Depuis lors l'expression de la physionomie est redevenue et restée naturelle. Les paroles ont toujours été sensées et ont même 'dénoté un certain degré d'intelligence.

Nous devons joindre aux observations précédentes celle qu'a bien voulu me remettre M. Campagne et que j'ai rapportée précédemment.

Ces faits démontrent suffisamment par eux-mêmes quel parti on peut tirer en médecine légale de la douche judicieusement employée. Pour compléter ce que nous avons à dire sur la douche, nous allons en résumer les effets.

D'une manière générale on peut dire que la douche agit promplement et avec force dans les aliénations mentales avec excitation , tandis que son action est lente et obscure dans les aliénations mentales avec concentration.

Elle produit trois effets immédiats : le refroidissement de la tête, un choc sur la voûte crânienne et la gêne de la respiration. Ces effets se combinent le plus souvent et se traduisent en une sensation très-douloureuse; mais dans des cas peu rares, chacun d'eux rao-

difie à sa manière les actes fonctionnels de l'encéphale.

La douche agit surtout moralement en imprimant un sentiment de crainte et de terreur par la douleur et par la gêne de la respiration qu'elle produit. Il est pourtant certains individus qui parviennent à supporter les effets de ce moyen et à dissimuler l'impression qu'ils ont reçue.

Les moyens suivants, relatifs à l'intimidation, ont réussi dans quelques circonstances. Ils sont loin d'avoir notre approbation. Nous ne les citons que pour mémoire et pour compléter notre travail. D'ailleurs nous allons revenir à leur sujet. Paul Zacchias raconte ainsi un cas oià l'expédient des verges et de la fustigation fut suivi de succès.

((Sciodoctissimum etexpertissimum quemdam medi- «cum, cujus nomenjustis ex causis non profero, chm « sibi oblatus esset is casus, in quo de simulatâ insaniâ « ambigebatur , insanum illum multis verberibus af fici «illicô jussisse, eo fine etintentione, utsi verè insaniret « iis verberibus humores ad vapulantes partes diverteret; ((sin ver5 simularet, eorumdem verberum virtute vel « nolens respiceret; ut res ipsa commonstravit (1). »

Marc reproduit dans son ouvrage (t. I, p. 466), extrait du Mémorial de l'expert dans la visite des hommes de guerre, un cas de simulation où la violentation a fait découvrir la feinte.

Un soldat récemment incorporé fut conduit à l'hôpital, atteint depuis trois jours de manie furibonde. Il vo-

(i) Quœstiones medico-legaîes, Lib. III, Tit. III, quœst. v.

cifôrait, jurait, se démenait comme un possédé. Quand on voulut le vêtir des effets de l'établissement, il opposa les voies de fait, coups, morsures, égratignures. A cause d'autres actes de violence , on ordonna de lui mettre la camisole de force. Mais sa résistance opiniâtre obligea de le terrasser pour y arriver. Serré de cette manière, le prétendu maniaque renonça sur-le-champ à son rôle et avoua qu'il simulait.

Quinzième observation. — Nous trouvons encore dans Marc la relation d'un cas de simulation par Brachet, Faivre et Biessy (t. I, p. 361), où le moyen employé est plus cruel.

Le nommé Gérard, coupable d'un assassinat, s'était caché sous un faux nom dans la section des vénériens à l'Antiquaille. Livré aux mains de la justice, il répondit d'abord avec présence d'esprit à l'interrogatoire devant le commissaire de police; mais devant le juge d'instruction il commença à déraisonner, à simuler du déUre et des hallucinations. Il feignit d'abord quelques actes de manie et plus tard se renferma dans le rôle de la démence accompagnée de mutisme. Ce ne fut que par degré qu'il s'habitua d'abord à parler peu et ensuite à paraître complètement muet et stupide. Les docteurs Brachet, Biessy et Faivre furent chargés de faire une enquête sur l'état mental et de le traiter si c'était une folie réelle. Il y avait quatre mois environ que le crime avait été commis.

Deux mois avant cette réquisition des trois médecins experts , pendant huit jours il était resté sans manger, couché, immobile, ne répondant que quand on l'appe-

lait, se remuant à peine quand on lui secouait les membres ou le corps , et montrant sur sa physionomie un air hébété et stupide sans paraître entendre, sans prononcer un mot , sans même articuler un son et sans tirer la langue ; puis il s'était remis à manger avec les mêmes manifestations. Quelque temps après, on était parvenu par signes à le faire travailler à des cardes. Du reste il mangeait et buvait bien, et rien n'aurait pu lui faire proférer une parole.

Dans cette situation il était impossible de songer à des moyens moraux et à une conversation habilement dirigée. En conséquence, les médecins convinrent de charger le concierge de la prison de Roanne de trouver un prisonnier adroit et intelligent qui voulût engager brusquement Gérard dans une rixe, afin de lui faire perdre son impassibilité et lui faire rompre le silence.

Le concierge ne trouvant pas de personne capable d'employer l'expédient, les médecins jugèrent indispensable de soumettre l'aliéné à des moyens de traitement capables de le guérir. 11 fut donc convenu qu'il serait mis à l'usage de la décoction de valériane et qu'on aurait recours à la cautérisation légère. Ce moyen parut d'autant plus convenable qu'il était le seul dont on pût raisonnablement se promettre quelques succès contre le genre d'aliénation mentale dont paraissait affecté Gérard. D'un autre côté, si cet état n'était qu'une ruse, il lui était facile de se soustraire tout de suite à cette mesure douloureuse. Pendant trois jours de suite, vers les huit heures du matin, la cautérisation à la plante des pieds est pratiquée un instant, légère-

ment et par saccade. On n'en obtient aucun résultat.

La coloquinte, comme purgatif, associée à la cautérisation, les deux jours suivants, ne réussit pas davantage.

Le lendemain de cette dernière épreuve, les médecins sont d'avis de surprendre Gérard pendant son sommeil afin de produire une révolution salutaire. Ils conviennent aussi qu'il faudra pratiquer l'adusdon à la nuque, afin d'agir plus près du siège du mal et de ranimer plus sûrement les organes engourdis ou paralysés. Le soir, à onze heures, l'un des trois se rend auprès de Gérard ; mais le bruit qu'on fait en ouvrant les portes l'éveille et rend cette tentative inutile. Cependant on cautérise un peu la nuque.

. Pendant deux jours encore, on continue la cautérisation à la nuque. On songeait à passer un séton en cet endroit; mais le lendemain, à sept heures et demie du matin, pendant les préparatifs de la cautérisation, Gérard fait à plusieurs reprises et pour la première fois des signes expressifs de refus. Sollicité de s'expliquer ; — On m accuse d'un grand crime dont je sxiis innocent , dit-il à la fin à haute voix, on dit que je fais le fou, etc. . . En rompant le silence, Gérard venait de prouver qu'il n'était ni fou ni muet.

Bien des procédés peuvent être classés comme se rapportant à l'intimidation. A ceux que nous avons mentionnés on peut ajouter les piqûres, les moxas, les ustions de toutes sortes, enfin les différents modes de provoquer une douleur vive et instantanée.

Après tout ce que nous avons dit sur le rôle du médecin expert, on ne saurait nous prêter la pensée que

le médecin doive s'associer à celui qui est chargé de rendre la justice en contribuant par quelque peine à punir un coupable ou entrer dans cette voie, dans la supposition que l'auteur d'un méfait est un aliéné simulateur. Bien plus, nous sommes si éloignés départager une pareille idée, que nous nous empressons de dire que le médecin expert ne doit pas oublier qu'il doit avant tout serappeler que cet accusé est son semblable; et, quelque criminel que soit cet individu, il lui doit le respect et les égards comme à tout être humain. Aussi de pareils procédés, qui renouvelleraient de nos jours les mystères de l'inquisition, sont-ils blâmés par nous avec énergie. Grâce aux progrès de la science psychiatrique, le traitement des maladies mentales se dépouille peu à peu des voies de rigueur et des moyens douloureux qui appartiennent à une époque reculée. Le diagnostic doit se ressentir des changements que la juste application des sentiments de l'humanité amène tous les jours. Nous ne voudrions pourtant pas accuser les confrères qui ont usé des moyens que nous blâmons. On. reconnaîtra avec nous, en parcourant la série des observations que nous avons recueillies, que les médecins experts n'ont pas recouru de prime abord aux moyens douloureux. Ce n'est qu'après un examen approfondi qu'ils ont employé des procédés qui ne sont plus ceux qu'exige le traitement des maladies mentales, et même lorsque, d'après les symptômes et la marche antérieure, ils avaient déjà "une forte présomption et presque la conviction de la simulation.

C'est cette répugnance aux moyens douloureux qui a

entraîné les médecins experts dans une autre voie. On s'est demandé s'il ne serait pas possible, à l'aide de remèdes ou de substances thérapeutiques, d'agir sur le système nerveux, de telle sorte que l'influence des nerfs qui président aux mouvements volontaires se trouvât enrayée, et que l'organisme fût ainsi livré à sa propre activité, de telle sorte encore qu'on se trouvât en face de réactions naturelles.

C'est avec un raisonnement analogue que Monteggia a cherché à briser au moyen de l'influence de l'opium l'obstination du sujet qu'il observait. Ce narcotique, impuissant contre les manifestations de l'aliénation mentale, ne manquerait pas d'agir sur l'homme en état de santé physique et morale et de trahir ainsi la mesure de la résistance vitale qui est si grande chez l'aliéné véritable.

Seizième observation. — Après la conclusion des médecins de Saint-Ange (voir au commencement de ce chapitre), le tribunal d'appel ordonna, en juillet 1793, que l'accusé serait transféré daus les prisons de Milan. Monteggia, qui en était le chirurgien, fut chargé de procéder avec le médecin à un nouvel examen.

Les observations faites sur ce fou, à Milan, ont été reproduites par nous dans le chapitre IV (attitudes et gestes, page 89). Elles portèrent les deux médecins à conclure qu'il était atteint d'une manie véritable et non simulée.

En réfléchissant toutefois aux soupçons des médecins de Saint-Ange, les deux experts désirèrent établir quelque autre preuve plus décisive et pensèrent que, si

cet homme avait feint dès le commencement, il devait nécessairement avoir acquis une habitude prodigieuse de faire le fou et de tromper plus facilement. S'il avait voulu boire du vin, on aurait eu l'espoir del'enivrer ; sa prudence aurait été alors en défaut, et on aurait découvert la vérité.

Pour remplacer le vin, il vint à l'esprit de Monteggia de lui donner de l'opium à forte dose, afin d'obtenir un résultat plus décisif. En conséquence, il mêla, un matin, dans sa soupe, six grains ( 30 centigrammes environ) d'opium en poudre; le criminel la mangea tout entière; mais il ne parut en avoir éprouvé aucun effet.

Plusieurs jours après, l'expérience de l'opium fut renouvelée. Après avoir pesé lui-même six grains d'opium, Monteggia la fit prendre jusqu'à la dernière cuillerée. Six heures après, ne s'apercevant d'aucun effet, il se hasarda de lui en donner six autres grains qu'il prit par précaution dans une autre pharmacie. Il revit l'homme le soir tel qu'il était auparavant.

L'explosion subite de quelques pétards fut essayée sans déterminer la moindre émotion. Un pétard appliqué à son derrière, pendant qu'il était en chemise, n'occasionna aucune surprise ; l'explosion se fit sur les fesses sans qu'il en fût effrayé. Il passa la nuit, comme de coutume, éveillé.

On n'observa aucun changement, dans la matinée du lendemain; mais, sur le soir, le prisonnier paraissait un peu inquiet et il regardait d'un air épouvanté l'infirmerie 011 il était ; il se coucha comme de coutume, et, vers une heure du matin, il se leva beaucoup plus chagrin,

poussant de gros soupirs et s'ecriant à la fin ! 0 mon Dieu , je me meurs \

L'infirmier des prisonniers, qui était à côté de lui et n'avait jamais entendu sa voix, fut si effrayé que les cheveux lui en dressèrent sur la tête, comme s'il eût entendu hurler un mort. Il fit appeler Monteggia surle-champ.

Ce chirurgien trouva le prisonnier tranquille, parlant sensément , sans aucune apparence de folie , disant qu'il n'avait aucune idée de ce qui s'était passé. Il conservait cependant l'esprit un peu troublé, parce qu'un moment auparavant il avait demandé un confesseur et le capitaine de justice, pour être interrogé. Il paraissait croire être dans les prisons de Saint- Ange. Il ajoutait que des personnes qu'il croyait entendre aux croisées lui disaient qu'on lui avait donné une soupe empoisonnée qui devait le faire mourir ; du reste, il avait la face tranquille et nullement altérée ; le pouls était assez calme. Il avouait toutefois qu'il ressentait un certain embarras de l'estomac. Monteggia, présumant qu'il était resté encore de l'opium, lui donna de l'émétique et prescrivit un lavement avec une drachme de camphre, deux onces de vinaigre et quatre onces d'eau, ce qui le fit vomir abondamment. Le matin, il chercha à manger de bonne heure, en disant qu'il se sentait vide et faible.

Depuis lors, cet homme se porta bien, parla, se comporta sagement et remercia plusieurs fois Monteggia de l'avoir guéri, il s'entretenait volontiers avec lui et demandait souvent du tabac qui lui plaisait, taudis qu'il

l'avait refusé lorsqu'il était maniaque. Enfin, après être resté pendant un mois encore à Milan, il fut conduit à Pizzighettone oii étaient alors détenus les condamnés.

Monteggia n'a plus eu de nouvelles de cet individu.

Les détails relatifs aux difTérents actes de ce prévenu sont très-curieux, et, d'après eux, je suis très-éloigné de partager l'avis de Marc, qui paraît pencher pour la réalité de la folie, tout en regrettant qu'on n'ait fait aucune enquête sur les circonstances commémoratives propres à établir chez le criminel une prédisposition à l'aliénation mentale.

Il faut avouer qu'il est difficile de discuter sur des documents aussi incomplets que ceux sur lesquels Marc paraît devoir pourtant émettre quelques réflexions. Le tableau symptomatologique, tel que Monteggia nous le fournit, car cette observation a été traduite de l'italien, nous représente tout autant de faits invraisemblables et non caractéristiques de la folie. Monteggia reste dans la plus grande incertitude sur la manière dont a été produit le si grand résultat obtenu. Pour nous, cet homme feignit constamment, et il se sentit si fatigué de l'opium que, craignant de mourir, il regarda comme inutile de continuer la feinte. C'est cette opinion qui nous paraît le plus conforme h la véritable interprétation des faits. D'un autre côté, le moyen employé par le chirurgien milanais est d'un certain enseignement pour le médecin expert et un sujet de réflexion relativement aux épreuves qu'il croit devoir tenter. Je réserve pour la tin de ce chapitre l'exposition de ma manière de voir quant aux procédés que l'on devra choisir.

Nous avons cilé dans l'observation précédente l'idée qu'avait eue Monteggia de recourir à l'emploi d'un liquide fort connu du vulgaire qui a créé cet adage m v'/no Veritas. Ce moyen était par conséquent déjà conseillé pour arriver au diagnostic de la folie. Voici d'ailleurs une autre observation que j'emprunte à M. le docteur Morel (1), et qui démontre combien l'ivresse, eu atténuant la puissance de la volonté, sert à faire découvrir certaines ruses.

Dix-septième observation.— « Un individu, placé dans les prisons de Nancy, simula un accès de manieïurieuse et fut amené à Maréville pour y être soumis à mon observation. Je n'eus pas grand mérite à pouvoir éclairer la justice sur l'état mental de cet homme, puisqu'il me fit spontanément les aveux les plus complets. Mais je tiens à citer quelques traits de la vie de l'aventurier en question, pour faire pressentir combien dans certaines ciTconslances données il serait facile au moyen de l'étjiérisation d'arriver à déjouer les ruses les mieux ourdies.

« Joseph R. quitta ses parents à l'âge de huit ans et s'associa à une troupe de jeunes voleurs qui exploitaient les châteaux des environs de Paris. Arrêté et absous pour avoir agi sans discernement, il fut renvoyé à ses parents qu'il ne larda pas à abandonner de nouveau jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, où il les revit une dernière fois pour les quitter sans retour. Les aventures et les méfaits de ce mauvais garnement, pendant ce Ion-

(i) Archives générales de médecine, février 1854.

espace de temps rempliiaient tout un volume; j'arrive sans transition à ses grands coups comme il les qualifiait. Un Auglais, qui voyageait à pied en Suisse et en Italie, le prit à son service pour porter ses effets. L'Anglais était sous l'influence d'un spleen profond et imposa à son compagnon servant la singulière obligation de ne pas lui adresser la parole et de s'occuper des détails du paiement dans les auberges oh l'on s'arrêtait; il devait aussi prévoir l'étape du lendemain, pour éviter à ce misanthrope la peine de réfléchir et de parler. Joseph R. s'accommoda pendant quelques mois de ce genre de vie ; mais à la fin, fatigué, il vola son Anglais, voyagea pour son propre compte. Il parcourut l'Italie et revint par Genève où il fut arrêté comme vagabond. L'idée lui vint de faire le sourd-muet, et la pitié, qu'il sut exciter, lui valut une place dans l'institution de ces infirmes. Croirait-on que cet individu qui était affecté delà maladie du vagabondage demeura deux années avec les sourds-muets dont il apprit la mimique parlante ? Il se laissa même morafiser au point d'apprendre différents métiers et de se rendre utile dans l'établissement. Mais sa mauvaise nature reprit le dessus ; on eut des soupçons, et il fut surveillé. Un chef d'études, entendant et parlant, fut placé dans la section des sourdsmuets ; il surprit Joseph R. m flagrant délit de monologue.

a Renvoyé chez ses parents dont il donna l'adresse et qui vivaient en Alsace, il s'arrêta dans ses pérégrinations à Lons-le-Saulnier, oiî il se fit passer pour protestant. Il intéressa à son sort des âmes charitables, se

convertit au catholicisme, et, muni d'une somme d'argent assez ronde, il la dépensa en orgies et arriva chez lui dans la plus profonde misère. Il fit bientôt connaissance avec un fripon qui revenait dans son pays pour y vivre de ses économies et qui lui donna son secret pour gagner de l'argent. Ce secret consistait à se faire passer pour un soldat français prisonnier d'Abd-el-Kader, et qui avait eu la langue coupée. Muni des papiers de cet individu, il fit le même métier, parcourut presque toute la France, et, pendant deux années, gagna de Vd^v^miautant quil voulut, pour me servir de ses expressions. Arrêté dans une circonstance où des soupçons graves pesaient sur lui, il fut soumis à une expertise dont il triompha, car il avait acquis (nous avons tous été témoins du fait à l'asile) une si merveilleuse aptitude à replier sa langue jusque dans l'arrière-gorge, que l'on n'apercevait plus qu'une espèce de tronçon rudimentaire du prétendu organe coupé.

(i Arrêté de nouveau dans le midi de la France, un jour qu'il était dans un état complet d'ivresse, il ne fut pas difficile au magistrat qui l'examina dans cet état de vérifier que la prétendue victime de la barbarie des Arabes avait la langue intacte. J'ignore les péripéties qui l'amenèrent dans les prisons de Nancy ; mais toujours est-il que Joseph R., qui avait simulé, comme je l'aidit, une manie furieuse, se vantait d'en avoir trompé d'aussi forts quenous avec sa langue coupée. Il ne regrettait qu'une chose, c'est de s être oublié un jour au point de s'enivrer et d'avoir ainsi perdu l'action de sa volonté sur les mouvements de sa langue. »

L'emploi du vin et des alcooliques ne laisse pas d'offrir quelques dangers ; car la proportion capable d'amener l'affaiblissement de la volonté est trèsvariable suivant les individus ; et de plus, il peut s'en suivre, en raison de cette quantité, des désordres de l'organisme qui resteraient un reproche continuel à l'expert, que le succès ou non eût couronné l'épreuve. Les congestions, les crises épileptiformes, les irritations du tube intestinal qui surviennent à la suite des abus de boissons, prouvent que l'ivresse ne peut être tentéequ'avec une prudence extrême. D'ailleurs, quand il n'y aurait que l'effet consécutif sur les facultés mentales, il y aurait une raison suffisante pour renoncer à cette sorte d'épreuve.

Des physiologistes ont proposé d'autres substances susceptibles de produire un certain trouble intellectuel, la belladone, le datura stramonium. Mais l'inégalité d'action de ces substances sur l'homme et les animaux n'a pas permis d'en pouvoir régler les doses. Les résultats n'ont conduit à rien qui pût éclairer le diagnostic.

L'introduction du haschich en France a donné un instant l'espoir de rencontrer un agent qu'on pourrait utiliser en médecine légale. Les essais de M. Moreau de Tours pour produire artificiellement certains symptômes qu'on retrouve dans la folie ont inspiré les études psychologiques de ce savant médecin. Mais les expériences physiologiques n'ont pu réaliser ce qu'on s'était promis. Quelque incohérentes que soient les idées produiles, quelles que soient les illusions etles hallucinations provoquées au milieu des rêves les plus heureux

et les plus mulliples, le moi reste maître de lui-même en dehors des atteintes de l'agent perturbateur et juge les désordres que cet agent suscite dans les régions inférieures de l'intelligence. 11 est vrai que les hallucinations sont le plus souvent en rapport avec les idées habituelles de la personne qui les éprouve, ou avec les pensées qui l'occupaient au moment oii les symptômes de l'empoisonnement ont commencé à se manifester, ou encore avec celles qui l'ont surtout occupée pendant la journée. Mais l'observateur reste impuissant devant cette situation délirante, attendu que, s'il peut jusqu'à un certain point posséder quelque influence, ce n'est qu'en ayant agi fortement dans un certain sens sur l'esprit de la personne, avant de la soumettre à l'épreuve, qu'on parvient a obtenir des idées dans ce même sens. Or, en raison de la force de volonté et de la méfiance du simulateur, cette influence est complètement annihilée.

Après avoir étudié les phénomènes auxquels donne lieu l'ingestion des différentes substances que nous venons de nommer (belladone, datura stramonium, haschich), M. Morel expérimenta l'éthérisation, et fut frappé de l'emploi que l'on pouvait en faire comme moyen de diagnostic. Il apubhé, en 1854, dans les Archives générales de médecine, un mémoire sur cet intéressant sujet. Nous en avons déjà extrait l'observation dernière.

L'éthérisation amène une surexcilationdela mémoire, un défaut de jugement, de réflexion, de coordination dans les idées, des hallucinations et des illusions de la

vue (1). Il en résulte que le délire véritable des aliénés peut être modifié et fournir une connaissance plus approfondie de la position des malades. D'un autre côté, les individus qui simulent la démence, l'imbécillité, l'idiotisme, la stupidité, le mutismene, peuvent résister aux effets physiologiques de l'éther et trahissent involontairement leur véritable étal. Ainsi, un jeune ahéné de l'asile de Maréville, plongé dans un état de mi-stupidité, refusaitde s'occuper. Cen'estquelorsqu'il a été placé sous l'influence de l'éther qu'il a avoué nonseulement ses habitudes onanistiques ; mais qu'il a mis sur la voie de faits bien autrement graves qui suscitaient dans sa conscience les remords les plus vifs et paralysaient ses mouvements, parce qu'il se croyait le juste objet de la répulsion générale.

M. Morel cite dans son mémoire plusieurs faits prouvant ces deux sortes de résultats. Par l'éthérisation il a reconnu la simulation d'un individu qui feignait l'imbécillité. Toutefois, il ressort des observations de ceux qui se sont soumis à l'éthérisation, et particulièrement de l'expérience tentée sur lui-même par le docteur Sauvet que, malgré le délire momentané dans lequel plongel'éther, l'individu peut encore avoir assez de puissance sur lui pour ne pas se laisser arracher un secret. C'estainsi que M. Sauvet, qui reconnaît avoir déliré pendant vingt minutes, se rappelle parfaitement que l'on ne put lui faire dire des choses qui auraient été très-désagréablespourunepersonneprésenteàl'expérimentation.

(1) De rinhalation de l'éther et de se.s effets psychologiques, par le docteur Sauvet [Annales médico-psychologiques, 1847).

Voici comment M. Morel apprécie rélhérisalionel comment il l'a appliquée à l'occasion du nommé Dérozier.

« Lorsque dans un but curatif j'ai cru devoir faire respirer de l'éther aux malades pour modifier un état de stupeur qui se prolongeait d'une manière inquiétante pendant des semaines et des mois, j'ai toujours vu l'excitation factice qui en était le résultat amener des manifestations délirantes en rapport avec les préoccupations maladives des aliénés. Chez les femmes, tel état névropathique qui est masqué par l'aliénation réapparaît souvent avec une intensité remarquable. En un mot, l'éthérisation est, dans certaines circonstances déterminées, un moyen précieux pour modifier l'état maladif et pour éclairer le médecin sur le véritable caractère névropathique de l'affection.

« Dérozier a été éthérisé le 15 septembre 1856. Or voici les phénomènes que nous avons pu remarquer. Disons d'abord que nous n'avons pas poussé l'éthérisation jusqu'à amener l'état de stupeur et d'insensibilité, l'anesthésie en un mot que l'on cherche à produire pour épargner à un malade la douleur d'une opération; nous nous sommes arrêtés à la phase de l'excitation et de la gaieté qui accompagne ordinairement les inhalations éthérées.

« Cette phase a été remarquable chez Dérozier par une excitation et une gaieté des plus bruyantes. L'hébétude ordinaire de sa physionomie était remplacée par l'expansion la plus franche. On aurait dit que le prévenu avait ôté son masque ; il n'avait plus que le délire produit par l'alcool, et ce déhre était bruyant.

obscène et menaçant ; il pouvait jusqu'à un certain point nous donner une idée du caractère aniérieur de cet homme, de ses mœurs et de ses habitudes ; mais il n'était pas pour nous l'indice d'un délire aliéné. Les mélancoliques que nous éthérisons dans un but curatif ont plutôt des manifestations de tristesse que des expansions de gaieté ; nous les voyons passer de la- vie active au sommeil le plus profond sans transition aucune. Lorsque, sous l'influence de l'agent anesthésique, ils parlent, leurs paroles reflètent ordinairement les pensées pénibles dont leur âme est oppressée. Rien de semblable n'a été remarqué chez Dérozier, »

On ne saurait accorder une certitude absolue aux résultats fournis par l'éthérisation seule. Mais, ajoutés à d'autres tirés de l'observation directe, ils permettent d'arriver à une connaissance assez certaine de l'état mental des prévenus.

M. le docteur Morel ne s'est servi que de l'éther, et nous n'avons pas connaissance qu'il ait employé le chloroforme. Nous ne savons pas davantage si quelques médecins français ont essayé cette substance anesthésique dans des cas d'expertise médico-légale relative à la découverte de la simulation de la folie. L'emploi du chloroforme est pourtant adopté par un grand nombre de médecins experts pour d'autres maladies. C'est en Allemagne et en Angleterre que les inhalations de chloroforme sont surtout mises en usage pour le diagnostic de l'aliénation mentale. Nos recherches ne nous ont fait découvrir aucun mémoire ni aucun ouvrage où soit exposée d'une manière précise la valeur de

2o0 PROCÉDÉS DIVERS SUPPLÉMENT. DE L'EXAMEN DIRECT.

ce procédé. Nous allons pourtant, d'après les travaux sur l'anesthésie, établir quels sont les caractères qui appartiennent en propre au liquide volatil qui a été découvert en France par Soubeiran (1).

Le chloroforme agit à la manière de l'éther et développe les mêmes phénomènes, avec cette seule différence qu'il paraît être moins excitant que l'éther et qu'il procure une anesthésie plus franche. Il faut beaucoup moins de chloroforme que d'éther pour produire l'insensibililé. L'action du premier est beaucoup plus rapide, plus complète et plus durable. L'inhalation est beaucoup plus agréable que celle de l'éther.

Nous devons mentionner encore le magnétisme et l'hypnotisme comme agissant sur l'intelligence et sur la volonté. Toutefois, comme nous le disions (2) en analysant le Cours théorique et pratique de braidisme àa docteur J. P. Philips, nous croyons qu'il faut des organisations particulières pour obtenir les modifications décrites par les magnétiseurs et par les hypnotiseurs. En outre, toutes ces opérations ne sauraient réussirsans le consentement le plus complet et sans la confiance la plus entière du sujet. Et comme il n'existe aucune chance de succès en l'absence de ces conditions essentielles, on comprend sans de plus longs détails toute l'inanité de pareilles tentatives. Reste à savoir jusqu'à

(1) E. Simonin, De l'emploi de Véther sulfurique et du chloroforme, à la clinique chirurgicale de Nancy, 1849. — F. Bouisson, Traité théorique et pratique de la méthode anesthésique appliquée à la chirurgie et aux différentes branches de la médecine, 1850.

{2) Annales médico-psychologiques, p. 336.

quel point il est possible de magnétiser ou d'hypnotiser de véritables aliénés.

Après l'énumération que'nous venons de faire il nous reste à exposer les principes qui nous paraissent devoir présider à l'emploi des procédés supplémentaires de l'examen direct. Nous avons dit plusieurs fois déjà qu'il ne fallait pas confondre le rôle du médecin expert avec celui des différents membres du tribunal. Ainsi donc le médecin n'a pas à s'occuper des grandes questions qui dirigent la législation pénale. Pourtant, tout en demeurant en dehors des applications de la pénalité, le médecin expert ne saurait se défendre d'avoir quelques idées fondamentales de la pratique expérimentale. 11 ne doit pas se départir de certaines notions humanitaires.

L'expertise médico-légale n'est admissible qu'autant qu'elle est la conséquence de ce principe : Le droit de imnir n'est que le droit de conservation de soi-même qui appartient à la société comme à t individu. Cette saine •manière d'interpréter la législation pénale écarte bien loin différents procédés barbares qui n'étaient que les résultats fâcheux de théories erronées se reflétant dans les actes les plus minimes. Quand on a fait la justice dépendante de l'intérêt public, du droit de légitime défense ou encore d'une mission d'origine divine, ne retrouvait-on pas ces mêmes convictions dans la conduite des différents instruments de la législation? C'est pour cela qu'il doit répugner au médecin expert d'avoir recours à des procédés qui rappellent les /oy•/^«^e5 ou les conséquences de la question ordinaire et extraordinaire.

Aiusi nousre poussons les moyens violents et cruels, tels que les coups, les fustigations, les cautérisations, les moxas, etc.

Un médecin a-t-il le droit pour découvrir la simulation delà folie de provoquer l'ivresse soit alcoolique, soit éthérée ou autre, et de la continuer jusqu'à ce que l'individu perdant la conscience de sa volonté divague et fasse des révélations ?

La réponse à cette proposition complexe se subdivise en plusieurs autres.

D'abord l'ivresse est-elle capable de donner des renseignements d'une valeur suffisante sur la réalité ou non de la folie? Nous ne reviendrons pas sur les appréciations que nous avons faites relativement à l'action des différentes substances anesthésiques, narcotiques ou autres. Nos considérations prouvent assez que les médecins experts nes'en sont servis quecomme moyenauxiliaire et n'ont pas établi sur ces expériences mêmes les preuves de la simulation.

Pour ce qui est relatif à la liberté morale, la législation établit que les déclarations et les aveux des accusés doivent être l'expression d'un acte volontaire de la part de l'individu. Pour cette raison l'on ne doit pas approuver la provocation de l'ivresse éthérée. Mais il n'est aucun expert qui soit assez ignorant des véritables notions médicales pour baser ses arguments sur les discours seuls tenus pendant l'ivresse de l'éther et du chloroforme. On trouve différentes confidences mélangées avec d'autres manifestations intellectuelles qui appartiennent au délire.

PROCÉDÉS DIVERS SUPPLÉMENT. DE L'EXAMEN DIRECT. 2o3

Il ne s'agit pas, suivant nous, d'extraire des aveux, mais de mettre à jour un état physique plus conforme à la vérité.

Ainsi, en face d'un individu qui contrefait la surdimutité que les antécédents antérieurs font soupçonner de simulation, quand par aucun moyen (surveillance, surprise on n'est parvenu à un résultat certain), je crois qu'on ne saurait déroger à la dignité humaine en expérimentant l'ivresse éthérée ou chloroformique qui, en déterminant une excitation éphémère indépendante delà volonté, produit des paroles qui ont plus ou moins de suite. 11 suffit de constater si l'individu pouvait parler ou non. Il peut se présenter encore le cas oii l'individu émet de temps à autre des syllabes décousues, comme l'on rencontre dans certains cas d'imbécillité et de stupidité, des mots confectionnés de toute pièces et quin'apparliennentà aucune langue connue. L'embarras de l'expert provient de la difficulté qu'il éprouve de comprendre le prévenu et de le considérer comme étranger. L'excitation éthérée nous fournira encore des indices d'une valeur incontestable. Il en sortira des mots ou des phrases qui démontreront que l'individu avait le pouvoir de parler, n'était pas aussi imbécile qu'on pouvait le présumer, et exprime des mots usités dans tel ou tel pays.

Je ne saurais me ranger à l'opinion de Henri Bayard (I), quand il dit que ce serait un abus blâmable

(i) Apâréciation médico-légale de Vaction de l'élher et du chloroforme par M. le docteur Henri Bayard. [Annales d'Injgiène et de médecine légale, t. XXXXÎI, [1849].

que l'on ferait de sa position médicale si l'on ne prévenait pas l'individu des conséquences de l'inhalation lorsqu'on la propose comme moyen de l'expertise. Quel est donc le simulateur qui consentirait à ce qu'on usât d'un procédé qui pût mettre sa fraude à découvert? N'y mettra-t-il pas déjà suffisamment d'opposition quand on l'éthérisera?

Toutefois la responsabilité des dangers des moyens dont on se sert ne saurait appartenir qu'au médecin. Chemin faisant, nous nous sommes expliquésur l'em ploi du vin et des alcooliques. Nous avons dit que la quantité de liquide capable d'amener l'anéantissement de la volonté était très-variable suivant les individus; de là une incertitude qui pouvait produire des lésions tantphysiquesquepsychiques très-regrettables. L'ivresse élhérée n'offre pas des inconvénients aussi considérables et son effet n'est que momentané. L'ivresse chloroformique n'est pas dénuée de danger, et elle a besoin d'être dirigée par une main habile et prudente.

Les conséquences des moyens employés sont d'une importance majeure dans l'examen de la question qui nous occupe. Eu effet on ne s'est tant élevé dès le début contre l'emploi de l'éther et du chloroforme que parce qu'on ne connaissait pas suffisamment les effets de ces substances sur l'organisme. Mais à présent l'on revient de cette prévention.

Ce n'est pas que nous voulions consacrer l'emploi de l'ivresse éthérée en matière d'instruction criminelle. Nous nous élevons contre cet emploi, si c'est pour en tirer des aveux qui ne partiraient pas de l'élan spon-

tané et réfléchi de l'individu. Mais quand on sait positivement qu'il n'en surviendra rien qui puisse, consécutivement à son emploi, altérer les facultés mentales, et quelesmanifestalionspsychiques qu'on en retire ne sont, dans les cas de simulation, que des jalons qui permettront au médecin de poursuivre plus facilement son expertise médico-légale, on est moins porté à condamner cette ressource diagnostique.

Pour ce qui est des substances, telles que l'opium ou autre, unmédecin expert ne doit s'autorisera les employer que dans le cas oii l'individu présente des symptômes d'aliénation mentale comportant tel ou tel remède; que dans le cas oîi il y a des indications précises, et qu'un effet clinique prévu doit avoir lieu. L'absence de cet effet deviendrait une nouvelle cause de doute sur la réalité de la folie. C'est dans cette hypothèse qu'aurait agi Monteggia. Mais, pour faire de pareilles expériences, il faut être bien sûr qu'il ne surviendra aucun inconvénient à la suite de l'ingestion du médicament employé.

Il est d'autres procédés dont nous avons prouvé l'efficacité. La douche est à beaucoup de médecins experts d'un secours très-grand pour assurer le diagnostic. Ce n'est encore qu'avec une certaine réserve qu'elle doit être utilisée.

Nous engageons, dans l'emploi des moyens supplémentaires, à commencer par expérimenter les procédés que nous avons indiqués en premier lieu. L'emploi des questions captieuses nous paraît le plus en rapport avec la dignité humaine. Nous conseillons aussi le procédé dont s'est servi Renaudin quand l'individu aura

été transféré dans l'asile : avoir l'air de croire à la réalité de la folie, et paraître indifférent aux manifestations désordonnées. Celui-ci finit peu à peu par croire qu'on est persuadé qu'il est fou et renonce quelquefois à sa comédie qu'il ne renouvelle plus que quand il est question d'enquête et de recherches sur son véritable état mental. Pendant la durée de cette indifférence apparente, on peut faire vérifier par d'autres personnes la conduite et les discours du simulateur. Le passage dans un quartier de furieux ou d'épileptiques est encore un expédient qui mérite d'être imité.

Si le médecin expert échoue, la douche est une ressource dont on peut user. Les menaces ne peu vent avoir de valeur que si, en cas d'insuccès, elles doivent être suivies de l'exécution, exécution que le prévenu saura pouvoir être réalisée.

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