CHAPITRE VII
ObserTations complémeutaircs des chapitres prucédeuts.
Dix-huitième observation: Rapport médico-légal par M. le docteur Lunier. — Dix-neuvième observation : Rapport médico-légal par M. le docteur Valéry Combes. — Vingtième et vingt et unième observation due à M. le docteur Prosper Lucas. — Vingt-deuxième observation : M . le docteur Dagonet. — Vingt-troisième observation : Rapport médico-légal par M. le docteur Morel, — Vingt-quatrième observation : M. le docteur Renaut du Motey. — Vingtcinquième observation : M. le docteur Valéry Combes. — Vingt-sixième observation : Rapport médico-légal par MM. A. Tardieu, Ch. Lasègue et Ladreit de la Charrière.
Quand il s'agit d'une conséquence aussi grave que la condamnation d'un individu et que cet arrêt dépend de l'appréciation de l'état mental faite par le médecin expert, celui-ci ne saurait s'entourer de documents trop détaillés et de preuves trop nombreuses pour arriver à la connaissance delà vérité. C'est pour ce motif que, désirant le plus possible compléter et appuyer les considérations que nous avons émises précédemment, nous réunissons ici plusieurs observations et rapports médico-légaux importants.
Nous devons le premier document à l'obligeance de M. le docteur Lunier, inspecteur général des asiles d'aliénés et du service sanitaire des prisons de France Nous citons textuellement la teneur de ce rapport médico-légal. M. Lunier était alors directeur-médecin en chef de l'asile d'aliénés de Blois„
Dix-huitièine observation .
Monsieur le Procureur Impérial,
J'ai eu l'honneur de vous écrire, le 31 janvier dernier, que le sieur Bimbenet, sur lequel vous m'aviez demandé des renseignements, n'était point aliéné et simulait la folie. Je vous demanderai la permission de vous exposer les motifs sur lesquels je me fonde pour persister aujourd'hui dans cette déclaration.
Le sieur Bimbenet Constant, âgé de 29 ans, vigneron, marié, d'une forte constitution, a été admis à l'asile d'aliénés, le 6 janvier 1860, transféré de la maison d'arrêt, dont le médecin, M. le docteur Dufay, l'avait déclaré atteint d'un accès de manie aiguë.
Bimbenet, en effet, avait offert à la prison des accidents en tout semblables, paraît-il, à ceux qu'il nous a été donné d'observer à l'asile et qu'il était assez rationnel de rattacher à l'existence chez cethomme d'une affection cérébrale, et cela d'autant mieux que Bimbenet aurait éprouvé, il y a cinq ou six ans, des accidents de même nature, assertion, je dois le dire, que n'a point confirmée la femme Mignaux, belle-sœur de Bimbenet, qui m'a donné sur cet homme les seuls renseignements que j'aie pu me procurer en dehors des faits de la cause.
Quoi qu'il en soit, Bimbenet, dès les premiers jours de son entrée, nous présenta des symptômes que je ne savais trop à quelle forme de névrose rattacher, et, dans le certificat immédiat que j'adressai à M. le préfet, cou-
formément aux prescriptions de la loi, je fis comme mon confrère de la prison, je déclarai Bimbenet atteint de manie aiguë.
Quelques jours plus tard, Bimbenet nous dit qu'il était souvent, la nuit, tourmenté par des idées et qu'il était obligé de se tenir sur son séant pendant des heures entières. Le gardien nous apprit, et nous pûmes constater nous-mêmes, que le jour il se promenait habituellement seul dans la cour, faisant des signes de croix et se frappant la poitrine, les yeux tournés vers. le ciel.
Le 1 7 janvier, vers cinq heures du soir, Bimbenet fut trouvé étendu dans la cour, la face contre terre, à 2 mètres du mur extérieur du préau. Il fut relevé par les gardiens, qui crurent à une tentative d'évasion et ne remarquèrent chez lui rien de particulier. Bimbenet, que nous vîmes quelques minutes plus tard, avait la face et surtout les lèvres couvertes de sable et les yeux dirigés fixement en haut. Il n'offrait d'ailleurs aucune trace de contusion.
Interrogé sur ce qui s'était passé, il répondit qu'il s'était affaissé sur lui-même sans avoir éprouvé ni symptômes précurseurs ni accidents concomitants; Bimbenet avait été perdu de vue pendant quelques minutes à peine; il n'y avait donc que fort peu de temps qu'il était étendu dans la cour. S'il se fût agi d'un accès d'épilepsie, et surtout d'un accès assez violent pour déterminer une chute, nous eûmes constaté chez lui des symptômes de prostration et d'hébétude dont il n'existait aucune trace.
Le 23 janvier, à la visite du soir, nous trouvâmes Bimbenet tout en larmes; il éiR\l poursuivi, disait-il,/)ar le grand désir de voir ses pedis-en/mis, désir que déjà du reste, à plusieurs reprises, il avait manifesté devant nous. Au gardien qui l'avait engagé, sur notre recommandation, à écrire à sa famille , il avait répondu : Non, le directeur pourrait s apercevoir que fai toute ma raison.
Le 30, à 5 heures et demie du soir, peu de temps après que lecture lui eut été faite de l'acte d'accusation qui lui avait été remis, Bimbenet éprouve des accidents ayant au moins une grande analogie avec ceux que je viens de relater.
Tout à coup, en présence des gardiens et malades réunis dans lechauftbir, Bimbenet tombe la face contre terre, mais les deux mains portées en avant, de telle sorte que la figure salie par la poussière ne portait aucune trace de contusion.
Prévenu immédiatement, je trouve Bimbenet renversé surledos, maintenu assez facilement, partrois ou quatre gardiens. Je constate des contractions spasmodiques simultanés des membres, des muscles de la face, de l'abdomen et du globe oculaire, contractions à peu près régulières, intermittentes, aussi prononcées d'un côté du corps que de l'autre. Les doigts sont fortement fléchis, bien que les bras soient portés dans l'extension forcée. En saisissant brusquement le bras droit de Bimbenet, je parviens facilement à le ramener dans la flexion. Les yeux sont fixes, presque constamment tournés en haut; les pupilles n'offrent rien d'anomal
et. se contractent sous l'influence de la lumière ; il n'y a pas d'écume à la bouche ; Bimbenetn'a pas vomi, bien qu'il vienne de manger. Il n'a pas lâché ses urines. Le pouls marque de 80 à 88 pulsations.
J'approche delamaindeBimbenet,et,àson insu, une clef chauffée à la flamme d'une lampe; il retire brusquement sa main et se tourne de mon côté. Je lui laisse voir ce que je fais ; puis je lui louche de nouveau la main avec la même clef chauffée un peu plus que la première fois ; Bimbenet ne bouge pas.
Par instants, Bimbenet paraissait comme se reposer; ses muscles se détendaient, mais incomplètement ; puis dans un autre moment, il ouvrait les mains en étendant et écartant fortement les doigts.
Au bout d'un quart d'heure environ, je fais relever Bimbenet qui se tient debout sans la moindre difficulté; il paraît fatigué — on le serait à moins ; mais il n'offre aucune trace de cette prostration comateuse qui accompagne les convulsions épileptiques ou épileptiformes quelque peu prolongées.
Nous n'avons du reste constaté chez Bimbenet, pendant la crise, ni écume à la bouche, ni grincement de dents.
Deux heures plus tard, Bimbenet, couché dans une cellule et surveillé de près, marmottait des prières, les mains croisées sur la poitrine. Puis tout à coup, voyant qu'onl'observe,il étend le bras,le poing serré ; Sifamis un sabre, dit-il, comme je le tuerais.
Le 2 février, à 2 heures du soir, jefais venir Bimbenet dans mon cabinet et lui adresse force questions au
sujet de son affaire et de sa maladie. Je lui fais entrevoir notamment qu'il n'a point intérêt à simuler la folie. 11 me répond quil nest pas fou^ quil me donnera 200 francs^ si je veux le faire sortir. Il paraît convaincu, en effet — on le lui a dit à la prison et il l'a répété au gardien •du service — qu'il suffit qu'il ait été dans la maison pour qu'on abandonne toutes poursuites contre lui, et que sa sortie dépend uniquement de moi. La veille, il avait fort bien répondu à toutes les questions du gardien relatives à l'acte d'accusation qui venait deluiêtrelu. Aujourd'hui, il paraît avoir changé d'idée; il va jusqu'à dire qu'il ne connaît ni Ménard ni Semelle (1) ; puis, un peu plus tard, il dit que tout cela nest pas vrai.
Le même jour, à la visite du malin, en présence de M. Chevrier , substitut, nous n'avons constaté chez Bimbenet qu'une certaine feinte du regard qui disparaissait, nous a dit le gardien, dès que nous avions le dos tourné, ce que du reste nous pûmes constater nousmêmes en le regardant brusquement au moment où il croyait que nous ne songions plus à lui.
Le 3 février, Bimbenet paraît avoir renoncé à simuler la folie. 11 essaye bien encore devantM. Picot, son avocat, de faire l'imbécile et l'ignorant ; mais dès qu'il s'agit de raconter à ce dernier, et en ma présence, les faits relatifs aux méfaits qu'on lui impute, il retrouve toute sa mémoire et son intelligence. M. Picot a donc dû, je crois, le quitter convaincu que son client n'était ni aliéné ni encore moins imbécile.
(i) Personnes dont il est question dans l'acte d'accusation.
Aujourd'hui même, monsieur le procureur impérial, j'ai de nouveauinterrogéBimbenet. 11 persistehien encore à soutenir que les crises convulsives dont il a été atteint une fois à la prison et deux fois à l'asile n'étaient point simulées ; mais il reconnaît qu'il n'est point aliéné et que, s'il a un instant essayé de se faire passer pour tel, suivant en cela les conseils qui lui ont été donnés à la prison, il y a renoncé complètement aujourd'hui.
En présence de cette déclaration qui rend ma tâche si facile, monsieur le procureur impérial, je crois devoir me dispenser de démontrer que les symptômes offerts par Bimbenet n'étaient point de nature à faire admettre chez cet homme l'existence d'une forme quelconque d'aliénation mentale et que, sous ce rapport, il a fort mal profité des leçons qu'il paraît avoir reçues à la prison.
Je n'ai pas besoin, je le suppose, de démontrer que Bimbenet n'est point non plus imbécile. Je le déclare au contraire doué d'une intelligence plus qu'ordinaire. J'ai rarement vu de paysan plus retors.
Bimbenet est-il épileptique ? Je ne le crois pas d'avantage. Les crises convulsives qu'il nous a été donné d'observer chez lui, si elles n'étaient pas complètement simulées — ce que j'incline fort à penser — étaient au moins fort exagérées. Elles n'offraient, d'ailleurs, aucun des caractères des affections convulsives graves, telles que l'épilepsie et la catalepsie. Elles pourraient, tout au plus, être attachées aux affections vaporeuses, si communes chez les femmes, mais assez rares chez l'homme.
Je me résume : '
Bimbenet n'est ni aliéné, ni imbécile, ni épileptique et ne l'a, je crois, jamais été.
Il a donc simulé, s'il ne simule encore, la folie.
Et en même temps il a simulé, s'il ne simule eucore, des crises convulsives épilepliformes.
M. le docteur Valéry Combes, directeur médecin de l'asile de la Rochegandon, a eu la bonté de me remettre le rapport médico-légal que j'insère ici î7î extenso :
Dix-neuvième observation. — Je soussigné, Valéry Combes, docteur en médecine, appelé par M. le juge d'instruction près le tribunal de Rodez, à donner mon avis sur l'état mental de Blaoc Baptiste, inculpé de vol et actuellement détenu à la prison de Rodez, après avoir pris communication des pièces du dossier et avoir examiné le prévenu longuement et à plusieurs reprises, ai rédigé le rapport suivant :
Jetons un coup d'œil sur la vie et les moyens d'existence de Blanc, Dans cet aperçu nous ne ferons, d'ailleurs, la plupart du temps, que reproduire les expressions employées, soit par les divers témoins, soit par l'inculpé lui-même. Blanc, dit-il lui-même, fait le commerce des peaux ; mais on pourait ajouter qu'il y joint habituellement et depuis longtemps la mendicité, la rapine et le vol, « Il a déjà été en jugement trois fois, La première fois, il avait volé une vache ; mais il eut l'adresse de se faire passer pour fou et il fut acquitté. La seconde fois, il fut poursuivi pour divers vols commis
dans des maisons; cette fois, il ne simula pas la folie et fut condamné à quelques mois de prison. La troisième fois, il fut condamné par la cour d'assises pour vol
d'une somme d'argent dans une maison habitée
Lors de l'une de ces condamnations, en allant se remettre en prison, il entra dans la maison d'une de ses voisines, et, pendant que tout le monde était autour du feu, il vola une montre qu'il vit suspendue au chevet d'un lit. » (Dépos., Enjalb.)
A la suite de sa dernière condamnation, Blanc a passé trois années dans la maison centrale d'Aniane; il en est sorti dans le mois d'octobre dernier.
Dès le mois de janvier, nous le retrouvons commettant une série de vols.
Il pénètre, une nuit, chez le sieur C...., et surpris, le lendemain matin, il parvient cepeiidant à s'échapper après s'être donné un faux nom et avoir indiqué un faux domicile. Presque aussitôt après, il vole 33 francs chez le sieur U...; quelques jours après, une blouse et des souliers chez B... ; puis, une épaule de mouton, un pantalon, une paire de bas, divers morceaux d'étoffe ou de toile chez R... ; enfin, le 15 février, après avoir bu et mangé, une partie de la journée, chez les époux D... et payé sa dépense avec des œufs qu'on sut plus tard avoir été volés, il se retira, vers 9 heures du soir. Mais il n'alla pas loin ; car un peu plus tard, au milieu de la nuit, il rentra dans cette maison par une fenêtre. Vers 3 heures du matin, les époux D... réveillés par le bruit, se lèvent, trouvent Blanc et l'arrêtent. Sur leurs interpellations l'intrus leur dit sim-
plement au premier abord : « Cest moi, je voulais aller me mettre au lit. »
Malheureusement il ne trouve que des incrédules ; on le prend bel et bien pour un voleur et on se met en devoir de s'assurer de sa personne.
Blanc cherche d'abord à fuir ; mais voyant que ce serait difficile, sinon impossible, il devient suppliant, prie qu'on le laisse partir, et promet aux époux D... de consentir à leur profit une obligation de 300 francs, on refuse ; alors il veut vendre chèrement sa liberté, lutte, frappe, essaye à diverses reprises de fuir, réussit même une fois à sortir de la maison, mais est repris presque aussitôt. Tous ses efforts sont devenus inutiles par suite de la présence de plusieurs autres personnes venues au secours des époux D... ; et Blanc finit par être garrotté et attaché aux pieds d'un lit, oii il reste jusqu'à l'arrivée des gendarmes. — Il faut noter ici qu'à un moment de la lutte Blanc fut frappé à la tête avec un manche d'outil par la femme D...
Nous devons encore signaler ici les particularités suivantes :
D'après le témoin Enjalb . . . , personne de la commune ne croit que Blanc fils soit insensé. Et le témoin M..., qui habite la même maison que l'inculpé, dit que ce jeune homme, à qui il parlait quelquefois, ne lui avait jamais dit une mauvaise parole, qu'il était fort tranquille et qu'on ne s'était pas douté qu'il n'eût pas joui de tout son bon sens. Enfin Blanc père, associé et complice, paraît-il, de Baptiste, et écroué aussi lui à la prison de Bodez, nous a dit que son fils n'était point
aliéné quand il a été arrêté, et quand nous lui avons demandé si maintenant il n'était pas étonné que Baptiste fût devenu fou, il nOus a répondu qu'il en était étonné.
Cependant nous devons ajouter ici que, d'après des renseignements donnés par M. le directeur de la maison d'Aniane, Blanc dans les derniers jours de sa détention aurait présenté quelques signes de démence, et que l'on aurait dû, son état pouvant troubler l'ordre des ateliers, le faire placer parmi les détenus inoccupés.
Maintenant suivons Blanc à la prison de Rodez.
Au moment de son arrestation, il a déclaré aux gendarmes qu'il avait nom Blanc Baptiste, qu'il était âgé de 28 ans, était né et domicilié à Calmont et qu'il exerçait le commerce des peaux.
Entré dans la prison de Rodez, quand ses codétenus lui demandèrent si c'était pour vol qu'il avait été arrêté, il répondit que c'était lui qui avait été battu et volé. Il était tranquille, ne disait rien de déraisonnable et se préoccupait seulement de l'épaule de mouton qu'il avait dans son hâvre-sac, demandant qu'on la lui donnât à manger.
Devant M. le juge d'instruction (3 jours après l'arrestation), changement complet. Blanc dit: Je m'appelle Blanc et Noir ; vous êtes le commis du Pape; nous allons partir pour Rome ; f entends les cloches; le Pape est parti pour r Angleterre; c'est moi qui vais être nommé Pape; fai commandé toutes les troupes ; puis il termina en priant qu'on lui servît un dinde truffé.
A partir de ce moment. Blanc n'a cessé de divaguer, répétant surtout les propos décousus que nous venons
de signaler. Il resta, d'ailleurs, inoffensif, mangeant bien, causant peu avec ses codétenus, mais parlant souvent seul et à demi-voix.
Pour moi, par suite de diverses circonstances, je n'ai pu voir Blanc qu'environ une quinzaine de jours après son premier interrogatoire. Il m'a abordé avec un certain air de défiance, tournant la tête de côté et d'autre et ne fixant longtemps aucun objet.
Blanc est détaille moyenne; la tête est allongée, la face anguleuse; les yeux sont fauves, injectés, très-mobiles; le regard souvent oblique; la peau est fraîche; le pouls bat soixante-cinq à soixante-dix pulsations environ à la minute. La peau a sa sensibilité normale. Bien constitué, d'ailleurs. Blanc est plutôt maigre que gras ; il doit être très-agile. — 11 sait lire.
Voici quelques-unes de réponses âmes diverses questions :
D. Votre nom ? — R. Blanc et Noir.
D. Répondez sérieusement. — R. Blanc Baptiste.
D. Votre état ? — R. /<? suis le pape, je vais i^emplacer le pape.
D. Mais le pape est à Rome? — R. Le pape est en Angleterre^ je vais le défendre.
D. Vous venez de dire que vous alliez le remplacer? — Pas de réponse.
D. Où êtes-vous ici? — R. Aw dépôt, en attendant mon départ; les troupes impériales sont déjà parties. Puis il débite en bredouillant et sans aucune suite les mots pape^ Angleterre^ ar^née impériale.
D. Quel âge avez-vous? — R. Trente ou quarante ans, je ne sais pas.
D. Vous mentez, quel âge avez-vous? — Quarante ou cinquante ans.
D. Etes- vous marié? — R. Je ne sais pas.
D. Avez-vous des enfants? — R, Non.
D. Savez-vous lire? — R. Oui.
D. Savez-vous écrire? — R. Non.
D. Lisez ce qui est écrit sur la porte. (Il y a sur un "papier et en assez grosses lettres : entrée du préau). Rlanc regarde un instant,
D. Voyons, lisez : — // est perdu, il est perdu.
Puis Blanc se retourne et regarde sur les murs de la pièce et au plancher.
D. Restez tranquille et répondez-moi mieux que vous ne l'avez fait.
Blanc ne marche plus, mais il remue la tête latéralement et fait claquer la langue à son palais.
D. Savez-vous compter? — R. Oui.
D. Comptezalors?— R. Un.deux, quatre .cinq , six 4ix .
D. Comptez mieux que cela, comptez sur vos doigts?
— Blanc refuse.
D. Combien avez-vous de doigts à chaque main? — R. Cinq.^
D. Combien en avez-vous aux deux mains réunies?
— R. Vingt.
D. A quel jour de la semaine sommes-nous aujourd'hui ? — R. Je ne sais pas.
R. C'est mercredi , aujourd'hui , quel jour serace demain? — R. Jeudi.
D. Et après-demain? — R. Mercredi.
D. Dans quel mois sommes-nous? — R. Avril. Je n'en sais rien.
D. Sommes-nous en hiver ou en été? — R. Dans le mois d'aoiit.
D. Quand on est dans le commerce, comme vous, on doit connaître la valeur des diverses pièces de monnaie, qu'est-ce que ceci (une pièce de 50 centimes)? — R. Oh l c' est blanc ça .
D. Mais de quelle valeur est-ce? — Pas de réponse. "
D. Et ce?lle-ci, qu'est-ce (une pièce de 10 francs)? — Oh ! c'est Jaune ça.
« Allons, mon pauvre garçon, lui dis-je en le quittant, vous perdez votre temps ; on dirait que vous voulez faire le fou, mais vous vous trompez à chaque parole que vous dites ; vous ne connaissez pas encore votre rôle. D'abord vous voudriez nous faire croire que vous avez perdu la mémoire; mais ne croyez pas vous-même que les fous n'ont plus de mémoire. »
Lors de ma seconde visite, quatre jours après la première, Blanc émit les mêmes divagations, mais eut un peu plus de mémoire que précédemment : D. Quelle est cette pièce (celle de 50 cent.)? — R. C'est la blanche ça.
D. Mais sa valeur? — Après un peu d'hésitation: R. Dij: sous.
D. Et l'autre (celle de 10 francs)?^ R. La jaune, c'est un louis , peut-être 10 francs.
Je ferai remarqueren passant que, quand on interroge Blanc, il est rare qu'il réponde immédiatement; ou bien
M. LE DOCTEUR V. COMBES. 27i
il hésite un instant, ou bien il se laisse poser la question une seconde fois.
En lui parlant un peu sec, on fixe assez facilement son attention ; et en notre présence, du moins, il ne parle que quand on l'interroge.
A la fin de la seconde visite, je lui dis : « Blanc, plus je vous observe, plus je trouve que vous jouez une comédie; vous voulez vous faire passer j)our fou bien que vous ne le soyez pas. Savez-vous si un fou est responsable des méfaits qu'il peut avoir commis ?» — Blanc ne veut pas répondre.
« Vous ne trompez personne, et maintenant ce que vous avez de mieux à faire, c'est de ne plus répondre quand on vous interrogera; d'abord, c'est ce que font souvent les fous ; et puis vous ne vous exposerez plus à tomber dans des contradictions incessantes comme toutes celles que vous avez faites jusqu'ici. »
A la troisième visite, nous ne pûmes presque tirer aucune réponse de Blanc ; il tournait sur lui-même, regardait sur les murs, sur le plafond, levait et baissait rapidement les paupières et faisait claquer sa langue. Il faut lui parler assez impérieusement pour le faire rester tranquille.
Enfin à la question suivante : « Dites-nous ce que vous avez fait pour que l'on vous amène ici en prison ? » Blanc se détourne, regarde le mur, et nous l'entendons dire à demi-voix: — -Moi pas fou, moi pas fou, moi pas fou.
Dans les visites suivantes, d'ailleurs, nous ne pûmes rien en obtenir. Blanc ne dit plus rien il n'émit plus
que de rares monosyllabes, et encore ne répondit jamais directement.
11 paraît que, en dehors de nos visites et à l'égard de ses codétenus ou des gardiens, il observe la même règle de conduite ; il évite toute conversation, mais parle quelquefois seul et entre les dents.
Enfin nous noterons encore les faits suivants qui nous ont été signalés par M. le Directeur de la prison et par les gardiens :
En arrivant à la prison, Blanc avait sur lui quelques effets provenant d'un vol qui n'était pas encore connu, une paire de souliers en bon état, une blouse et un pantalon. Quelques jours après, il donna les souliers en échange d'une autre mauvaise paire de chaussures à un détenu libéré qui les emporta en s'en allant. — Un peu plus tard, sous le plus futile prétexte. Blanc entra ou parut entrer en fureur et mit en pièces et pantalon et blouse sans que ses autres effets, à lui appartenant, eussent reçu la moindre atteinte.
On doit se rappeler aussi que, lors de son entrée à la prison, une de ses premières préoccupations était de faire disparaître l'épaule de mouton volée qu'il avait dans son hâvre-sac.
Un jour que Blanc croyait n'être pas vu, il essaya, dans un des coins du préau, de grimper dans l'angle du mur en s'aidant des épaules, des coudes et des pieds; puis quelqu'un s'étant approché, il cessa immédiatement ses tentatives.
Quelles conclusions tirer de toutes ces données? Blanc serait-il réellement alféné?
Nous ne voyons nulle part que depuis sa sortie de la maison d'Aniane, et avant son arrestation, Blanc ait donné des signes d'aliénation mentale. Deux témoins, même, l'un , le maire de sa commune et l'autre , son plus proche voisin, affirment qu'il ne passait point pour aliéné. Le père de l'inculpé, qui, pour son propre compte, aurait peut-être eu quelque intérêt à imputer un trouble mental à son fils, dit qu'il avait été étonné quand on lui apprit qu'il avait perdu la raison.
Tous les faits et gestes de Blanc signalés dans l'instruction dénotent une perversion morale profonde; mais on ne trouve rien qui puisse franchement avoir du rapport avec son état actuel.
Reste l'assertion émise par M. le Directeur de la maison d'Aniane ; cette assertion est importante ; mais il est regrettable qu'elle soit aussi peu explicite. Il nous paraît, cependant, difficile de supposer que le trouble mental manifesté dans la prison de Rodez (en supposant que ce trouble ne soit pas simulé) puisse être lié à celui qu'on a remarqué dans la maison d'Aniane.
Dans tous les cas, comme après ce dernier il y a eu au moins rémission complète, nous n'avons à nous occuper que de l'état actuel de Blanc. Si Blanc est réellement fou, dans quelle catégorie de fous le classeronsnous? Mais, nous dira-l-on, les variétés de la folie sont très-nombreuses, la nature ne les groupe pas, ne les classe pas; toutes les classifications ne sont qu'artificielles et faites après coup. — C'est vrai; mais on a cependant admis un certain nombre de cas, types auxquels tous les autres peuvent être plus ou moins assimi-
lés et dont le cadre et le cercle sont sinon compléte- Hient satisfaisants, du moins à peu près suffisants.
Cherchons où nous pourrions classer les faits signalés chez Blanc. Rejetons d'abord, d'emblée, et l'imbécillité ou l'idiotisme, qui sont habituellement congéniaux ou consécutifs à de graves affections physiques , et la démence qui n'est le plus souvent que la terminaison des autres affections mentales ou nerveuses, et enfin, la paralysie générale dont Blanc ne présente aucun signe. Serait-il monoraane?— Non,on nepeutpas dire qu'il ait une idée fixe ni même un délire partiel. Tantôt il se dit chargé de défendre le Pape et de le ramener à Rome avec l'aide des troupes impériales, tantôt il se dit le Pape lui-même, ou appelé à le remplacer. Il n'y a rien de coordonné, rien de systématisé dans ce délire. — Dans la monomanie au contraire, le malade est toujours conséquent avec lui-même ; il ne varie pas dans ses assertions; le point de départ seul est faux, les conséquences sont justes; et, en dehors de l'idée fixe ou d'un cercle restreint d'idées fixes, le monomane parle comme tout le monde. Chez Blanc, non-seulement le genre de délire qu'il a choisi n'est pas systématisé, mais à toutes les autres questions que vous pouvez aborder avec lui, vous ne trouvez de sa part que réticences, hésitations, souvent même refus de répondre ou encore réponses absurdes, invraisemblables.
Passons à un délire plus étendu, la lypémanie. «La lypémanie est une folie avec dépression générale et sentiment pénible et de nature triste (i). » Là, quoique plus
(1) Buillarger. — ieçoHs orales.
éleiidu, le délire a encore des limites; les lypômanes sont poursuivis par des idées de persécutions, des idées hypoclîondriaques, des idées de possession démoniaque ou de damnation ; on veut les empoisonner, on leur enlève lecœur, le cerveau, leurs attributs sexuels, etc.,etc; toutes idées qui souvent sont accompagnées, alimentées même par des hallucinations diverses plus ou moins fréquentes, plus ou moins intenses. Dans certains cas, le malade est davantage absorbé par ses conceptions délirantes, et tombe dans un état de stupeur profonde; c'est le seul cas oii il soit quelquefois impossible de sonder ses préoccupations maladives. La plupart du temps, d'un autre côté, la lypémanie, surtout au début, s'accompagne de troubles gastriques prononcés. — Blanc n'a jamais présenté de conceptions délirantes de natu re triste. Son attitude n'est même pas celle de la tristesse. Il est préoccupé; mais il n'est pas triste ; il est encore moins stupide. D'ailleurs, en dehors des idées qui sont le fond de son déhre, le lypémane, habituellement du moins, répond aux questions qu'on lui pose et souvent y répond juste. Et dans tous les cas, si par des questions on le fatigue et on l'ennuie, il reviendra sur les objets qui le préoccupent, ou même aimera mieux se taire que de répondre des non-sens.
Arrivons à une forme dans laquelle le trouble mental est plus mobile, plus généralisé. La manie est une folie caractérisée par de l'excitation cérébrale, de l'agitation, des emportements, des conceptions délirantes et des hallucinations. — 11 n'y a point de dépression dans l'état de Blanc; mais il n'y a point non plus d'excita-
tion; il n'y a point d'expansion de son délire. Les quelques idées fausses qu'on pourrait regarder comme folles, il ne les met en avant qu'avec une certaine hésitation. Quant aux autres absurdités qu'il débite, on ne les retrouve jamais chez le véritable fou ; on les retrouverait à peine dans le délire aigu, dans le délire des affections fébriles. Quand on lui demande son nom, un maniaque répond, je n'ai pas de nom, je suis Dieu, je suis Napoléon, et souvent une minute après, il ne se souvient plus de ce qu'il a dit. De même si on lui demande son âge, il dira; j'ai cent ans, j'ai mille ans, je n'ai pas d'âge, je suis mort une fois, je ne mourrai plus.
Très-souvent aussi on arrivera à fixer son attention ; et alors il répondra juste. Mais quand on manifeste des troubles de la mémoire analogues à ceux dont Blanc nous a donné des exemples, on ne doit plus savoir se vêtir, on doit oublier de manger, ou au contraire demander continuellement des aliments ; on est poursuivi par des insomnies; on tourmente ses voisins; on rit, on pleure, on chante, on est, en un mot, en proie à une grande agitation. Blanc n'est pas plus maniaque que nous ne l'avons trouvé monomane ou lypémane.
Chez l'inculpé, d'ailleurs, il paraît que la méuàoire est assez complaisante. Aujourd'hui, il croit qu'il est bon de n'en point avoir, et il n'en a pas ; demain, au contraire, elle lui serait utile, il en aura. Elle s'exerce chez lui quand on lui fait voir qu'il peut en avoir sans inconvénient pour son rôle. 11 s'imagine probablement que non-seulement un fou doit répondre le contraire de ce qu'on lui demande ; mais que souvent encore il
doit avoir perdu la mémoire, et alors il fait un jeu de mots à propos de son nom ; il ne'sait pas son âge ; il ne connaît pas la pièce de monnaie la plus usuelle. — Puis vous lui dites que ses réponses sont extraordinaires, et qu'un fou les aurait faites autrement et se serait rappelé ce qu'on lui demandait; et quelques jours après, quand vous questionnez Blanc, il vous répondra plus nettement et fera preuve qu'il se souvient. — Quand dans une de nos visites, Blanc, alors que je lui parlais de toute autre chose, me dit : Moi pas fou^ moi pas fou^ c'est bien là encore une réminiscence, et une réminiscence de choses récentes, celle qui précisément disparaît le plus facilement d'une mémoire lésée.
Grâce à cette heureuse mémoire. Blanc peut encore, suivant son intérêt, changer la forme de son trouble mental. Quand je lui ai dit que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de ne plus parler, il s'est bien gardé de l'oublier. — Cette modification dans l'état de Blanc • est, d'ailleurs, par elle-même un fait capital ; et, à moins d'être le résultat d'une étrange coïncidence, elle est un signe accusateur à invoquer contre la manière d'être de l'inculpé. Outre l'action delà mémoire, on y rencontre encore l'exercice régulier de la volonté. L'aliéné n'est pourtant pas maître de lui. Ou si, dans quelques cas curables, il devient maître de lui, c'est quand il s'améliore, quand, à l'instigation des conseils qu'on lui donne et du traitement qu'on lui fait subir, il réagit contre la maladie ; el encore, dans ce cas- là, la lumière se fait-elle souvent malgré lui.
Mais l'aliéné n'est jamais maître de modifier à son gré la forme de sa maladie. Si dans la folie on rencontre quelquefois des transformations, elles s'opèrent malgré le sujet. Elles font tantôt partie du caractère même de la maladie et suivant un mode déterminé comme dans la folie circulaire ; tantôt elles sont un accident dans la maladie, et dans ce cas sont toujours produites par de violentes commotions physiques ou morales.
Le début même de la prétendue folie de Blanc s'est manifesté beaucoup trop brusquement. Il faudrait admettre, comme cause déterminante, une forte émotion morale, et Blanc est trop habitué à l'intervention de la justice dans ses affaires pour en avoir éprouvé une lors de son arrestation ; ou bien il faudrait supposer une cause physique comme des coups, une violence, une chute sur la tête, etc. Blanc a été battu et a reçu des coups sur la tête ; mais il est impossible de supposer que ces coups sont pour quelque chose dans l'état qu'il présente aujourd'hui. Ils auraient produit immédiatement, soit une violente commotion cérébrale, on n'a point noté que Blanc, dans sa lutte contre les époux D.., ait eu le moindre étourdissement, la moindre perle de connaissance; il a toujours lutté avec présence d'esprit, lutté quelquefois avec avantage, le nombre seul a pu le réduire ; soit encore un travail inflammatoire ou congestif dans les organes cérébraux, et rien de semblable n'a été observé chez l'inculpé.
Avant comme après l'interrogatoire fait par M. lejuge d'instruction, il n'a présenté aucun signe de maladie
physique et toutes ses fonctions (sommeil, circulation, digestion) s'exécutaient avec la plus grande régularité.
La folie se développant spontanément et à la suite de causesprédisposantes,sansrinterventiond'unecause occasionnelle très-puissante, ne débute jamais aussi brusquement.
Résumons les termes principaux de cette discussion et concluons:
Le trouble mental afTecté par Blanc n'est assimilable à aucune des affections mentales connues ; l'apparition brusque du mal, les propos décousus malgré la conservation des diverses facultés intellectuelles , l'absence d'excitation et de dépression, l'exercice régulier des fonctions physiques, l'état normal de l'innervation périphérique, le prouvent suffisamment.
L'état de Blanc n'est même pas compatible avec l'idée générale de folie; la tentative de faire disparaître des objets compromettants , les caprices de la mémoire d'accord avec les intérêts du sujet, la transformation inquaUfîable de la maladie, sont autant de faits qui nous montrent que Blanc n'est point absorbé par ses conceptions délirantes comme il voudrait nous le faire croire, qu'il a conscience de son état et qu'il est maître de diriger sa volonté.
En un mot, Blanc n'est point aliéné comme il cherche à le paraître.
Rodez, le 1" mai 1863.
Par jugement en date du 22 mai 1863, le tribunal de Rodez a condamné Blanc Baptiste à dix ans d'emprisonnement et dix ans de surveillance.
Les deux observations suivantes me sont fournies par M. le docteur Prosper Lucas, médecin en chef à l'hospice de Bicêtre.
Yingtième observation. — Le nommé Migaut, voleur delà pire espèce, a feint à l'hospice de Bicêtre des accès de mélancolie suicide, alternant avec de l'excitation maniaque. Ce voleur est venu à cinq ou six reprises dans cet établissement, d'où il a chaque fois, excepté la dernière, réussi à s'évader. 11 venait d'être condamné àvmgtans de travaux forcés, pour plusieurs tentatives de meurtre et trente-deux vols. Le jour de son jugement, il dit au président qui prononçait l'arrêt : Je me f... de vos travaux forcés ; Je ferai ce que f ai déjà fait et je trouverai bien moyen a être ramené à Bicêtre où je serai mieux quau bagne. Il se remit, en effet, à jouer l'insensé et au bout de peu de temps fut reconduit à Bicêtre. Mais, soumis à une surveillance infatigable et à certaines rigueurs que sa mauvaise conduite forçait de lui infliger, il se lassa bientôt de ce régime de vie, demanda son avocat, et lui déclara : qu'il n'avaitjamais été fou que pour la forme et dans l'espoir d'une nouvelle évasion; qu'on le rendait si malheureux à la Sûreté, qu'il aimait mieux le bagne et qu'on l'y fît conduire.
Vingt- et-unième observation. — Un autre cas de simulation a été présenté par un nommé Loguet. Il était, lui aussi, voleur de profession, d'une rare intelligence et d'une habileté consommée : il a été ramené sept à huit fois à Bicêtre et il a toujours eu l'art de s'en évader. La police, chaque fois, l'y reconduisait sous un nom supposé, et chaque fois son identité ne fut