‹ Etude médico-légale sur la simulation de la folieChapitre 39 sur 53 · M.. LE DOCTEUR II. DÂGONET · texte numérisé non relu

M.. LE DOCTEUR II. DÂGONET

prouvée qu'à Bicêtre. Il avait pris comme type de simulation, la raonomanie de la découverte du mouvement perpétuel, délire dont il remplaçait parfois la fiction par celle de l'épilepsie. « Mais, assure le surveillant Gallet, je suis intimement convaincu qu'il n'était ni fou ni épileptique; l'incomparable adresse qu'il mettait à préparer ses évasions, à les accomplir, à se dérober à toutes les recherches de la police, à défaut d'autres preuves, ne permettraient pas de douter. »

Vingt-deuxième observation. — M. le docteur H. Dagonet, médecin en chef à l'asile de Stéphansfeld en nous écrivant au 'sujet des faits qu'il avait pu rencontrer relatifs à notre sujet, nous mentionne le fait suivant.

Ce savant médecin n'a été à même d'observer qu'un seul cas de simulation chez un individu accusé de vol et dequelque autre méfait et qui voulait se soustraire à une peine de trois ou quatre mois de prison à laquelle il a été condamné plus tard. En prison déjà on avaitdes doutes sur la réalité de sa folie ; comme il était dangereux, on le fit néanmoins conduire à Stéphansfeld. On ne tarda pas à s'apercevoir du rôle qu'il cherchait à jouer. Il simulait une sorte de bêtise turbulente, répondait de travers aux questions qu'on lui adressait et quelquefois ne répondait pas quand il était embarrassé. Sa figure portait l'empreinte de l'astuce, et rien qu'à observer sa physionomie, on pouvait concevoir des doutes. Quoi qu'il en soit, on le mit aux bains. On lui donna une douche et on lui dit très-sérieusement qu'il aurait la douche chaque fois qu'il recommencerait à

dire ou à faire des bêtises. 11 se le tint pour dit. A la prison, il voulut de nouveau recommencer ; mais le directeur averti fît exercer h son égard une très-grande sévérité; comme il faisait ses ordures par terre, il lui en fit frotter la figure. Ce misérable cessa son jeu de guerre lasse.

Voici le résumé d'un rapport médical fait par M. le docteur Morel sur un cas de simulation de folie et inséré dans les Annales médico -psychologiques (1857).

Vingt-troisième observation. — Dérogier, se disant Dérozier (Pierre), âgé de quarante et un ans, marchand forain, accusé de douze vols commis dans autant d'églises différentes, des arrondissements de Dieppe, Neufchâtel, Andelys, Mantes et Beauvais, présente des symptômes d'aliénation mentale. M. le docteur Caron, médecin desprisons de Neufchâtel, constata qu'il était, à n'en pas douter, atteint d'une altération des facultés intellectuelles.

Le Président des assises (session ordinaire de 1856), commit M. Morel, médecin en chef de l'asile d'aliénés de Saint-Yon, pour examiner de nouveau l'état mental du nommé Dérogier.

Dérozier est un homme d'un tempérament sec et nerveux, d'une taille moyenne et dont l'apparence extérieure dénote la santé. Amené en notre présence, le prévenu n'abandonne pas les tics qui lui sont habituels depuis sa détention. Il fait un mouvement de balancement latéral ; ses yeux sont perpétuellement voilés par le clignotement des paupières ; son regard ne se fixe

sur rien; il obéit à ce qu'on lui demande, s'asseoit sans difficulté, mais ne peut rester en place. Il se lève, se replace sur sa chaise, jette un regard furtif dans les coins de la chambre, marche avec précaution, tourne sur lui-même et semble être en proie à des sentiments de crainte et de défiance. Dérozier s'imagine en effet qu'on veut lui faire du mal, lui jouer quelque mauvais tour. Le nom d'un certain Chapoteau qui lui a voWi^ millions et qui doit être fusillé, revient perpétuellement dans ses discours incohérents. Ses craintes du moment se rapportent à ce qu'affirment ses gardiens, à des idées d'empoisonnement. Il refuse de manger et n'accepte sa nourriture qu'après l'expérience de la dégustation par un gardien. Il a encore une autre habitude, celle d'arracher à ses camarades de détention le pain qu'ils portent à la bouche. Ceux-ci le laissent faire ; ils regardent généralement Dérozier comme un pauvre fou digne de pitié ; ils s'en amusent aussi et se plaisent à exaspérer l'espèce de terreur que semble lui inspirer la vue d'un chat. Lorsque Dérozier a été poussé à bout, il se fâche. Il a cassé les carreaux de sa prison et a menacé de frapper. Il a suffi d'un simple rappel à l'ordre de la part du gardien pour qu'il ne se livrât plus à des actes de ce genre. Lorsqu'on lui parle de Quatremares pour faire allusion à sa folie, il tourne sur luimême en disant : Je ne suis pas fou Les fous ne

tournent pas. La nuit, il est tranquille; le gardien de ronde l'a trouvé plusieurs fois assis sur son lit; mais, dans d'autres circonstances aussi, il a constaté qu'il était endormi.

L'existence de jour de Dérozier, dans la cour de la prison, est celle de quelques aliénés automatiques et extravagants; il est assis dans un coin, n'adresse la parole à personne, se balance de droite à gauche ou d'avant en arrière ; il ramasse des fétus de paille, des plumes et d'autres ordures, les fourre dans son bonnet ou s'en coiffe la tête ; ses yeux sont continuellement demi-fermés et le clignotement de ses paupières donne à sa figure une expression indécise.

Au point de vue des fonctions physiologiques l'état de santé était normal. La peau est fraîche ; le pouls ne présente aucune déviation de son rhythme habituel. Quoique la parole soit un peu hésitante, le prévenu n'offre aucun symptôme de paralysie générale. Le léger tremblement vermiculaire de ses mains, lorsqu'on lui fait étendre le bras, ainsi qu'un peu de trémulation dans la langue, pourraient tenir à des excès alcooliques antérieurs; mais ce n'est là qu'une supposition. La sensibilité générale delà peau n'est pas lésée ; Dérozier est sensible à la douleur lorsqu'on le pince. Toutes ses fonctions physiologiques, en un mot, paraissent bien s'exécuter. M. Morel a dû donner une attention particulière à l'examen des fonctions physiologiques, vu que les appréciations du prévenu à propos des milhons qu'on lui a volés , ainsi que des fabriques qu'il posède, pourraient se rapporter au délire des paralysés généraux. Dérozier n'offre aucun embarras dans la marche; il progresse en vacillant, il est vrai; il se tient plus ou moins courbé, porte la tête basse; mais il n'y a dans ces phénomènes de tenue extérieure aucun sym-

ptôme maladif, rien, en un mot, qui ressemble à la paralysie progressive des aliénés. .

Nous avons reproduit (page 103) l'interrogatoire que M. Morel lui a fait subir.

Notre ancien chef de service essaya ensuite si Dérozier serait plus raisonnable dans ses actes et le pria d'écrire à son père qu'il disait être à Beauvais. Dérozier demanda s'il fallait écrire de la main droite ou de la main gauche. 11 faisait aller alternativement sa plume del'une à l'autre main, en écrivant assez lisiblement, de l'une ou de l'autre manière, des mots absurdes, sans suite et sans liaison. Quand on le pria de lire, il ouvrit un livre, le tint à l'envers et lut le produit de sa phraséologie ordinaire. On replaça le livre à l'endroit et il lut toute autre chose que ce qui était dans le texte. En quittant la chambre, il ne manqua pas de faire quelque extravagance. Il prit le chapeau de M. Morel, le mit par-dessus son bonnet, se saisit du livre, puis se mit à tourner sur lui-même; il offrit ensuite une poignée de main à M. Morel en lui demandant, comme s'il le reconnaissait subitement, comment cela allait depuis qu'il ne l'avait vu à Beauvais.

Après l'examen psychologique de l'interrogatoire où il établit que les ahénés les plus incohérents ne perdaient pas et ne pouvaient pas perdre certaines idées en dehors desquelles la pensée humaine est impossible (voir plus haut p. IH), le médecin en chef de Saint- Yon se livre à la discussion diagnostique du cas qu'il a sous les yeux et démontre que Dérozier n'est pas paralysé général. Son prétendu délire des richesses

â86 OBSERVATIONS.

se résume dans une phrase banale qu'il émet sans la rattacher à aucune idée systématique de délire ambitieux. Il n'est pas davantage un maniaque à délire général. Les malades de celte catégorie, dans la période aiguë de leur afleclion surtout, divaguent sur toutes choses, avec toute l'impétuosilé des aliénés dans le cerveau exalté desquels se créent des images sans nombre, des sensations confuses comme dans le rêve ou dans l'ivresse. Il faut y joindre aussi des illusions et des hallucinations diverses. Dérozier n'est nullement un dément. La démence est ordinairement la forme terminative d'une affection mentale antérieure.

A dater du 12 mars 1856, alors que l'instruction devenant déplus en plus accablante contre lui, Dérozier avait subitement refusé de répondre au juge d'instruction et avait gardé un mutisme absolu, on ne pouvait non plus regarder Dérozier comme un imbécile de naissance. C'était un marchand forain parfaitement intelligent. Quant à la monomanie du vol, M. Morel ne saurait la reconnaître comme une entité pathologique spéciale, ce n'est qu'un symptôme d'une maladie principale qui se trouve écartée par la discussion des différents actes.

La conviction de M. Morel était formée quand un nommé Hatté, détenu avec Dérozier à Neufchâtel, avoua que ce dernier lui avait dit qu'il ferait le fou.

M. Morel conclut que Dérozier simulait l'aliénation et la simulait maladroitement comme un homme qui n'a jamais vécu dans le milieu des asiles et qui ne les connaît pas.

Toutefois le jury n'ayant pas osé décider à cause de l'opposition des deux certitîcats médicaux, M. Morel . fut invité à examiner de nouveau Dérozier pour la session suivante (novembre).

Les actes présentent peu de modifications. Le seul changement qui se soit opéré dans l'état de cet individu est une douceur très-grande de caractère. Au commencement d'octobre encore, Dérozier avait fait des scènes de violence et de menaces. Il est devenu progressivement plus docile et plus malléable. Il obéit à toutes les injonctions qui lui sont faites, et il est devenu plus communicatifà l'égard de ses codétenus avec lesquels il fait souvent sa partie de dames.

Sous le rapport de son langage et de ses idées, Dérozier est toujours aussi incohérent, il se dit le roi de Beaiwais. On remarque rarement en aliénation uneaméhoration notable dans les actes d'unindividu sans qu'il se manifeste aucune modification dans les idées. En outre, à moins d'admettre l'état absolu d'hébétude et de démence, il n'est pas ordinaire qu'un aliéné chez lequel l'invasion de la folie est aussi récente, puisse vivre dans le même état intellectuel sans qu'aucun changement, si peu sensible qu'il soit, n'ait apparu dans la situation.

La folie, lorsque cette maladie ne guérit pas, sedéroule avec des phases diverses et suit ordinairement une marche progressive. 11 y a, dans cette marche, des périodes de rémittence, des alternatives de raison et d'égarement, un ensemble, en un mot, de phénomènes complexes qui constituent dans leur développement, leur

coordinalion et leur dépendance réciproque, les caractères essentiels de la maladie.

Rien de semblable chez Dérozier qui est toujours imperturbablement le même et qui ne peut rester ainsi que par une volonté des plus énergiques. Mais cette volonté ne peut lui faire éviter des inconséquences et des co"ntra(|ictions qui ne sont pas dans la nature de l'aliénation.

Désireux d'éclairer sa conscience et celle des juges dans un cas, oîi s'il s'agissait de la condamnation d'un homme, M. Morel éthérisa Dérozier, le 15 septembre 1856. Cette phase fut remarquable par une excitation et une gaieté des plus bruyantes ; l'hébétude ordinaire de sa physionomie avait été remplacée par l'expansion la plus franche. On aurait dit que le prévenu avait ôté son masque. 11 n'avait plus que le délire produit par l'alcool. Ce délire était bruyant, obscure et menaçant ; il pouvait, jusqu'à un certain point, donner une idée du caractère antérieur de cet homme, de ses mœurs et de ses habitudes; mais il n'était pas l'indice d'un délire d'aliéné.

M. Morel persista dans les conclusions du premier rapport. Le 4 novembre 1856, Dérozier comparut avec les décorations dont il s'affublait et avec le bonnet orné de plumes qui couvrait sa tête. Après la déposition de M. Morel, M. le docteur Caron, médecin de la prison de Neufchâtel, abandonna ses premières conclusions et accepta la simulation. Ces dépositions agitaient le prévenu et même l'exaspéraient. Sur les admonestations du président, il se calma.

Le jury rendit un verdict de culpabilité sans circonstances atténuantes, et ce malheureux fut condamné à vingt ans de travaux forcés.

La folie de Derozier disparut avec la condamnation. Rentré dans sa prison, il cessa son rôle d'insensé, abandonnant son titre et ses insignes et regrettant la peine et le tourment qu'il s'était donnés en vain durant neuf mois entiers. Il jeta ses plumes et ses décorations et ne voulut plus de la qualité de roi de Béarnais.

Il dit que plusieurs fois à l'audience la pensée lui était venue de songer à sa défense et de contredire certain es allégations du ministère public qu'il croyait erronées ; mais il avait fait tant d'efForts jusque-là pour paraître fou, ses illusions lui faisaient tellement croire qu'il présentait l'aspect véritable d'un insensé qu'il n'avait pu se résoudre à interrompre ses gestes et ses cris. Il aima mieux poursuivre jusqu'à la fin la rude tâche qu'il s'était imposée avec une patience et une persévérance extraordinaires.

Enfin, voyant que désormais pour lui il était inutile de se mettre davantage l'esprit à la torture, il a jeté le masque et a fait aux gardiens ses excuses de toute la peine et le dérangement qu'il leur avait causés. Il s'est exprimé en des termes qui étaient loin de dénoter une intelligence affaiblie. Il a même demandé avoir M.Morel et lui a avoué les impressions pénibles qu'il ressentait en simulant. Nous citerons plus loin les paroles de Dérozier à l'appui des efforts que nécessite la simulation.

J'emprunte textuellement aux Archives cliniques des maladies mentales et nerveuses^ publiées par M. Bailrger, les deux faits suivants dus le premier à M. le docteur Renaut du Motey, le second à M. le docteur Valéry Combes.

Vingt-quatrième leçon. — A... Pierre, frère novice des écoles chrétiennes, natif d'E... (Aveyron), âgé de 22 ans, placé d'office, le 19 mars 1857, à l'asile d'aliénés de Rodez, dont j'étais alors directeur médecin, est sorti de cet établissement le 2 avril suivant.

Dans les pièces du dossier de ce jeune homme figuraient deux certificats provenant de deux médecins connus et exerçant dans une grande ^ille. D'après ces certificats, A... depuis la nuit du 9 au 10 janvier 1857, était affecté de l'état que je décrirai plus bas, et qui était qualifié d'aliénation mentale. Pendant cette nuit, A... avait lutté contre plusieurs voleurs qui s'étaient introduits dans sa communauté et les avait mis en fuite. La cause de la maladie d'A... était évidemment l'impression éprouvée par lui dans cette aventure. Cette maladie, réfractaire à tous les moyens pharmaceutiques, ne pouvait être traitée convenablement que dans un asile d'aliénés.

A... fut amené à l'asile par deux frères. Dès que ces religieux furent partis, il me dit que son supérieur était un ingrat. On aurait dû, ajouta-t-il, me placer dans une maison de santé et non dans un asile. J'ai contracté une affection nerveuse des plus graves en rendant un service signalé à ma communauté. D'ailleurs, je ne suis

M. RENAUT DU MOTEY. 291

pas fou : ma maladie me prend le soir et me quiUe le matin .

Aussi intrigué par les deux certificats médicaux que par les paroles du malade, je me mis à observer A... avec le plus grand soin.

Chaque soir, vers 8 heures et demie, après avoir subitement éprouvé une secousse comme électrique qui arrêtait sa conversation s'il parlait, sa lecture s'il lisait. A... passait plusieurs fois la main sur son front comme un homme qui souffre de la tête, et se trouvait frappé de surdi-mutité et de manie enfantine. Pendant cet état qui avait beaucoup d'analogie avec le somnambulisme, l'anesthésie cutanée était complète pour certains agents, tandis que la sensibilité de la peau n'était que transposée pour certains autres agents. Si l'on touchait le front d'A... il se grattait la nuque ; si on lui touchait le poignet, il regardait son épaule; quand on le frappait à gauche, il cherchait à droite la cause de sa sensation. On pouvait, sans qu'il parût s'en apercevoir, le pincer très-fortement avec les doigts et le piquer très-violemment avec des épingles. Il rassemblait tous les objets qu'il trouvait sous sa main, en faisait de petites chapelles, dansant, battant des mains, manifestant une joie et des rires d'enfant ; puis il prenait son chapelet et se prosternait. Si l'on abaissait ses paupières, il s'endormait à l'instant; si on les relevait, il se réveillait, c'est-à-dire revenait à son état de somnambulisme antérieur. Il ne parlait dans aucun cas, faisant entendre seulement ces sons gutturaux qu'émettent les sourds-muets. 11 était insensible aux bruits

292 OnSERVATlONS.

les plus forts. Lorsqu'on le faisait lever de son siège pour le diriger vers son lit, il s'arrêtait machinalement pour aligner tous les objets qu'il rencontrait, chaises, tables, etc.. Une fois vis-à-vis de son Ht, il se déshabillait comme un automate, semblait toujours né voir ni n'entendre personne, s'agenouillait une seconde, se couchait, et s'endormait. Le lendemain, vers 6 heures du matin, il se levait et s'habillait en état de somnambulisme; puis, tout à coup, soit après avoir fait quelques pas , soit après s'être lavé , il s'écriait : Cest passé, la crise est pue. Il revenait à lui, en effet; mais c'était en vain qu'on essayait de lui rappeler ce qu'il avait fait pendant son accès. Il prétendait ne se souvenir de rien, et soutenait en même temps n'avoir pas fermé l'œil de la nuit, bien qu'on eût constaté chez lui un sommeil parfait. Toute la journée, c'était un homme intelligent, gai, plein de convenance, parfaitement raisonnable, laissant toutefois percer dans sa conversation des éclairs de finesse moqueuse et de vanité. Puis, le soir, l'accès revenait à l'heure indiquée pour durer toujours le même temps.

Ces phénomènes étaient fort singuliers, et mon attention redoubla, d'autant plus qu'en causant avec A... j'avais découvert que les questions de somnambuUsme et de magnétisme lui étaient familières.

Je remarquai d'abord que cette grave névrose, qui durait depuis deux mois et demi, avait néanmoins laissé à A... une santé florissante. Je constatai ensuite que pendant les accès, bien que les yeux fussent fixes, les pupilles n'étaient ni dilatées ni immobiles; je con-

M. RENAUT DU MOTEY. 293

statai aussi que les fortes odeurs impressionnaient vivement A... Quelques-unes de ses actions me prouvèrent qu'après les accès il conservait parfaitement le souvenir de ce qui s'était passé pendant leur durée, et qu'en conséquence son somnambulisme était loin de le rendre aussi étranger à une partie du monde extérieur qu'il voulait le paraître. La certitude chez moi avait donc fait place au doute. Cependant, curieux de savoir jusqu'à quel point A... pousserait les choses, je ne manifestai rien de mes opinions, et, je l'avoue, ne me fis aucun scrupule d'inviter aux représentations données par A... la plupart des employés de l'asile. Une sœur de l'établissement voulut même voir un des derniers accès de cette névrose extraordinaire, et cette religieuse ne fut pas un seul instant dupe des jongleries auxquelles elle assista.

Voici, entre autres scènes, quelques-unes de celles dont A... nous rendit témoins. Je lui écrivis quelques mots, et, ce qu'il n'avait pas fait jusque-là, il indiqua par signes qu'il les comprenait. A force de le presser, de le tourmenter, je lui fis faire une addition et une multiplication. Je traçai une tête et il y ajouta quelques traits plaisants. Il joua sur un accordéon, juste et en mesure, un air entier. Tout en jouant il approchait l'accordéon tantôt de l'une, tantôt de l'autre oreille, et manifestait un étonnement burlesque de n'entendre aucun son.

Je lui frappai les épaules, le front, la poitrine trèsostensiblement, et il attribua les coups que je lui donnais à un livre, à un tablier, à une clef, à une chaise,

et se mit à frapper ces objets pour les punir, comme un enfant ferait h sa poupée. Il déposa la lampe par terre et en approcha ses deux pieds, comme il l'eût fait d'une cheminée. Il mit dans la poche d'un infirmier des livres, puis s'efforça d'y introduire un las de linge et même une chaise, etc.

Cependant je soumettais A... à des épreuves peu agréables. Une fois, par exemple, je lui jetai plusieurs verres d'eau à la figure pendant qu'on lui versait de l'eau sur la tête. Surpris à l'improviste, il s'écria : L'accès est passé. Mais le lendemain il se plaignit de mon action en disant que les médecins de X... avaient déclaré qu'il courrait de grands dangers si l'on faisait cesser subitement ses accès. Une autre fois, je renouvelai l'expérience d'une manière plus complète, mais après en avoir hautement annoncé l'intention ; il résista et l'accès ne cessa pas.

En outre, dans l'intervalle de ces prétendus accès, je lui avais fait raconter plusieurs fois la lutte soutenue par lui, seul, en chemise et sans armes, dans la nuit du 9 au 1 0 janvier, contre deux ou trois vigoureux voleurs qu'il aurait mis en fuite-, lutte sans contrôle possible, puisque personne n'en avait été témoin, et que la police, malgré ses recherches, n'était parvenue à rien découvrir à cet égard et avait même laissé percer des doutes sur la réalité des faits. Son récit, toujours invraisemblable, avait chaque fois présenté de fortes variantes. La prétendue cause de la maladie simulée n'était évidemment qu'une fable.

Le 28 mars, je fis connaître à A... mon opinion sur

M. RENÂUT DU MOTEY- 295

son compte, et je lui annonçai que j'avais demandé sa sortie. Il soutint que malheureusement- pour lui je me trompais. Le même jour il dit en confidence à deux préposés, comme je l'ai su après sa sortie de l'établissement, que sa guérison aurait lieu le lendemain, qui était un dimanche. Effectivement, le 29 mars, à la chapelle, il eut la hardiesse de simuler une guérison. miraculeuse précédée d'une sorte de secousse électrique, et de s'écrier d'un air d'inspiration : Je suis guéri de mes accès, et pour toujours. Je n'ai besoin de dire ni comment fut reçue l'annonce de la guérison miraculeuse, ni comment A... sortit de la chapelle.

Je dois ajouter que sur les renseignements qui me furent demandés et que je fournis, A... fut immédiatement expulsé du corps aussi utile que respectable auquel il appartenait seulement en qualité de novice. Le supérieur d'A..., du reste, avait antérieurement conçu de violents soupçons, que les certificats des deux médecins de X... avaient seuls pu faire cesser.

Quant aux motifs qui avaient pu porter A... à une simulation aussi longue et aussi laborieuse, ils sont fort simples. D'un côté, ce jeune homme était un assez mauvais sujet et avait failli plusieurs fois être renvoyé de sa communauté. De l'autre, plein d'orgueil et d'ambition parce qu'il savait quelque peu de latin , et se croyant appelé à devenir supérieur très-jeune, il trouvait qu'on ne rendait pas assez vite justice à ses talents. Il avait voulu se donner le double mérite d'un grand service rendu et d'une grave maladie contractée en rendant ce service.

Les accès de somnambulisme d'A... jusqu'à ce qu'il se fût enhardi jusqu'à l'absurde, avaient été véritablement joués avec une habileté extrême. Cependant, ils n'ont pu résister à un examen attentif. Il est même certain que si, de prime abord, le moindre sentiment de défiance se fût élevé en moi, j'aurais facilement découvert ia simulation dès la première séance ; mais les certificats délivrés, après deux mois d'observation et de traitement, par deux médecins, et la contrariété que manifestait A... de se voir dans un établissement d'aliénés, avaient éloigné tout soupçon primitif de ma part.

Si les somnambules à sens transposés, à seconde vue, etc., étaient séquestrés dans un asile, leur histoire, j'en suis convaincu, se terminerait comme s'est terminée celle du novice A...

En publiant cette observation (1), j'ai voulu aussi donner un exemple du degré jusques auquel les simulateurs de névroses plus ou moins extraordinaires peuvent pousser l'effronterie, lorsqu'ils se figurent qu'on est leur dupe.

Yingt-cinquième observation. — Le 24 juillet 1 855 , on amenait à l'asile de Saint-Gemmes, deux filles de la campagne, sœurs, et que l'on disait aliénées.

Il y avait, du reste, certificat médical, procès-verbal d'enquête et ordre d'admission.

L'aînée, Marie G..., âgée de 38 ans, célibataire, tissait de la toile. On la dit aliénée depuis deux ans, mais on n'a aucun renseignement sur sa famille, et le certi-

(1) Xoco dtato, p. 73.

ficat médical ne fait rien connaître qui mérite d'être signalé.

Il y a deux ans, cette fille aurait été sur le point de se marier ; mais alors elle continuait à avoir des relations peut-être trop intimes avec un autre homme que le futur époux. Ce dernier eut connaissance de cette particularité, et quelques jours seulement avant l'époque fixée pour le mariage, il abandonna Marie C... Celle-ci crut alors son avenir perdu, et sa raison ne tarda pas à s'altérer. Dans les commencements elle travaillait. encore; mais elle était incessamment obsédée par des idées de mariage ; elle ne rêvait que cela et ne parlait que de cela. Elle porta d'abord ses vues sur le facteur de sa commune, puis sur le maire, puis sur le curé, puis sur le vicaire, enfin sur le premier- venu. Elle ne fut plus alors aussi assidue à son travail, et elle finit même par l'abandonner tout à fait.

Puis, l'agitation allant croissant, elle brisa et brûla les quelques meubles qu'elle possédait ; et, quand ses dernières ressources eurent été épuisées, elle se mit à errer çà et là dans sa commune et les communes environnantes. Souvent elle était à peine vêtue. Elle parlait encore de mariage ; mais de plus elle proférait mille menaces contre ceux qui refusaient de la prendre pour femme, et contre ceux qui, selon elle, l'empêchaient de trouver un parti. Ordinairement ses menaces s'adressaient à quelques personnes de sa connaissance, mais quelquefois aussi c'était à des ennemis imaginaires.

Cependant il n'est pas fait mention qu'elle ait fait le

moindre tort ou le moindre mal à qui que ce soit.

Marie traînait avec elle sa sœur cadette qui paraissait aussi folle qu'elle ; et toutes les deux, refusant obstinément de travailler, et souvent même de répondre aux questions qui leur étaient adressées, s'en allaient tantôt mendiant, tantôt injuriant et proférant des menaces, tantôt provoquant les hommes par des gestes et des propos lubriques, tantôt enfin usant de tous ces moyens l'un après l'autre.

Enfin, trouvées un jour complètement nues, elles sont arrêtées, et on ne tarde pas à les diriger sur l'asile des aliénés.

- Mais je reviens à Marie G..., réservant sa sœur pour un examen ultérieur ; Marie est très-brune, bien constituée et de taille moyenne. L'œil est noir, vif et mobile et le regard est provocateur ; la parole est brève ; ell^ ne répond guère que par les monosyllabes oui et non ; et quand on la questionne sur ses ennemis et sur ses idées de mariage, elle ne répond pas, ou bien elle répète que cela ne regarde qu'elle, qu'elle n'a point fait de mal, et qu'elle ne veut point rester ici. Elle est, du reste, impatiente, frappe du pied en disant qu'elle veut s'en aller, ne peut rester tranquillement assise et ne veut s'astreindre à aucune occupation.

Elle ne peut pas voir ouvrir une porte sans se précipiter de ce côté pour s'enfuir. Elle ne s'enquiert, du reste, nullement de sa sœur, dont on l'a séparée. Plusieurs fois elle a cherché à contenir les filles de service qui voulaient la contenir. En dehors de cela, cependant, elle ne se montre pas violente. Elle ne parle près-

que pas, et ce que l'on remarque le plus chez elle, c'est un besoin incessant de mobilité. On n'a noté aucune hallucination.

Le diagnostic porté par M. le directeur médecin fut : manie aiguë avec tendances érotiques. Il prescrivit de grands bains fréquents et prolongés. Ces bains furent administrés tous les deux jours et durèrent à chaque fois deux ou trois heures.

Toute la première quinzaine se passa au milieu de la même agitation. Quelquefois il y eut même du délire général. D'ailleurs toutes les fonctions s'exécutaient normalement.

Vers le milieu d'août, les règles parurent et furent assez abondantes. Soit so'us l'influence du traitement, soit par suite de l'apparition des règles, la violence de l'agitation diminua graduellement. Il resta bien une certaine mobilité dans les idées et un certain besoin d'aller et venir sans aucun but, mais enfin il y avait un amendement réel.

Septembre. L'amélioration progresse sous tous les rapports; l'attitude de Marie C... est plus calme ; elle travaille un peu ; demande à voir sa sœur. Ses traits se sont adoucis, et le regard devient de moins en moins lubrique. Une nouvelle apparition menstruelle n'amène rien de fâcheux.

A partir de ce moment, Marie C... est revenue graduellement à la raison et à des habitudes d'ordre et de calme. Elle a beaucoup pleuré quand on lui a appris que sa sœur était déjà repartie ; mais elle s'est cependant facilement tranquillisée sur l'assurance que M. le

docteur Billod lui donna qu'elle la rejoindrait bientôt.

Dès le mois à'octobre, Marie put être considérée comme convalescente, et elle quitta l'asile le 15 du même mois.

Cette observation n'a riendebien saillant, mais j'ai dû la citer avant d'arriver à celle de la sœur de Marie C...

Françoise G.... a 35 ans, est célibataire et journalière. Elle est très-brune , vive , alerte , vigoureuse et un peu plus grande que sa sœur ; ses traits sont un peu moins accentués que ceux de cette dernière : son œil est également noir et vif, mais le regard n'a rien de provocateur. Toute sa figure respire la naïveté et la bonté. Le certificat médical qui la concerne ne mentionne rien de particulier".

Voici ce qui résulte de l'examen auquel s'est livré M. le directeur médecin. Si l'état mental de Françoise n'est pas tout à fait normal, il ne présente cependant aucune déviation, mais seulement une certain degré de faiblesse.

Sans doute, on avance que cette fille, qui s'était toujours montrée laborieuse, a presque subitement abandonné ses occupations sans motif appréciable ; sans doute elle n'a pas empêché sa sœur de détruire les quelques meubles qu'elles possédaient ; puis enfin, sans ressources, elle a préféré vivre avec cette dernière en vagabonde et en mendiante. On lui reproche bien des desseins de mariages impossibles, et des propos lubriques, et entre autres le suivant : Pour moi, je n'ai pas besoin de tant de maris ^ je me contenterai bien de celui de ma sœur. Enfin, quand elles ont été derniè-

rement arrêtées, Françoise était aussi complètement nue que sa sœur.

A toutes les questions qui lui sont posées sur sa vie antérieure et sur les faits qu'on lui impute, Françoise répond avec assez de raison. Elle avoue presque tout ; mais elle ajoute qu'elle n'a pas beaucoup de tête, qu'elle aime beaucoup sa sœur, et qu'elle s'est pliée volontairement à tous ses caprices, quelque bizarres qu'ils fussent, non pas seulement pour lui obéir et lui plaire, mais aussi pour pouvoir la suivre partout ; pour l'empêcher de commettre quelque malheur et empêcher aussi qu'on ne lui fît du mal. Je savais bien quelle faisait des folies, mais je ne pouvais lui en vouloir , parce quelle ne pouvait faire autrement. ; Je savais bien aussi que l'on me prenait pour une folle, parce que je faisais absolument comme ma sœur ; mais je le faisais exprès, parce que ce que nous demandioûs dans les maisons, on nous le donnait tout de suite pour se débarrasser de nous. Quant à ses idées de mariage et au propos que nous avons signalé plus haut, elle est plus embarrassée, elle en parle moins facilement et elle rougit beaucoup. Mais elle dit cependant : Je sais bien que j'ai dit cela; quelquefois il m'est arrivé de me désoler, parce que je pensais que je ne pourrais plus me marier ; mais la plupart du temps, quand je disais de ces choses-là, je ne les aurais pas faites , et même je ne pensais pas ce que je disais; c'était pour dire comme ma sœur. D'ailleurs f ai toujours su que tout cela n'était pas bien, et si-, depuis plus dun an, j'ai mené cette vie-là, ce n'est tque par affection pour ma sœur. Enfin, si l'on m'a trou-

vée toute nue dans la campagne , voici pourquoi : on nous avait renfermées, ma sœur et m.oi^ dans une salle de la mairie et on nous avait pris nos vêtements , afin que nous ne puissions pas nous en aller. Nous avions peur d'être mises en prison, ma sœur s est sauvée par une fenêtre, et moi, je ri ai pu faire autrement que de la suivre. L'exactitude de ce fait a été vérifiée plus tard.

En résumé, Françoise ne paraît nullement aliénée. Chez elle l'imitation de la folie n'a point été instinctive ni involontaire; c'est en quelque sorte une simulation. Elle a été poussée à agir ainsi par l'alfection qu'elle portait à sa sœur. Il est possible que plus tard il s'y soit mêlé un peu d'attrait pour cette vie errante et cette perspective de vivre suivant son caprice et sans travailler. Si elle s'est livrée à des actes, et si elle a tenu des discours que la morale réprouvait, il ne faut pas perdre de vue que chez elle l'instinct sexuel trèe-développé par suite d'une forte et vigoureuse constitution physique a été sans cesse excité par les propos et les gestes libidineux de sa sœur. Elle a toujours eu conscience de ce que sa conduite avait de blâmable. Le sentiment de la pudeur est même plus développé qu'on ne le penserait. Elle ne répond aux questions qu'on lui pose qu'en rougissant beaucoup et en baissant les yeux ; elle ne nie pas, seulement elle cherche à s'excuser. Il y a chez Françoise un degré de faiblesse mentale, qui n'est pas assez prononcé pour entraîner le libre arbitre.

Pendant les jours qui suivent son entrée, Françoise

ne donne aucun signe d'aliénation; elle répond toujours sensément, se soumet à la discipline de la maison et ne se refuse pas au travail. Elle s'enquiert tous les matins de l'état de sa sœur et demande instamment qu'il ne lui soit point fait de mal, parce que, dit-elle, elle est innocente et ne sait pas ce qu'elle fait.

Elle n'a pas, du reste, varié une seule fois dans toutes les explications qu'elle a données ; aussi M. Billod a- t-il cru devoir la faire sortir dès le 15 septembre, un peu moins de deux mois après le jour de l'entrée (1).

Nous empruntons àla chronique judiciairela relation d'un fait de simulation de folie qui s'est présenté pendant que nous composions ce travail :

Vingt-sixième observation. — Le 2 juillet 1865, vers midi, une demoiselle Michel, domestique, demeurant rue Vivienne, surprit, en rentrant dans sa chambre, un individu qui, en la voyant, tenta de se cacher sous le lit. Elle appelle à son secours, on accourut, et l'individu fut arrêté. La fille Michel déclara qu'elle voyait cet homme pour la première fois.

Interrogé par le commissaire de police, il prétendit n'avoir d'autre nom que le Régénérateur et demeurer à Villejuif. On trouva sur lui une quantité de prospectus de l'Office de puMicité générale, et un modèle de circulaire écrit au crayon et paraissant être l'œuvre d'un fou.

Outre ces prospectus, il était porteur d'un ciseau de

(1) Loco citato, p. 229.

menuisier, de forte dimension, d'un rasoir et de deux petits couteaux à lame pointue, instruments pouvant devenir autant d'armes dangereuses.

Le concierge de la maison où cet homme a été arrêté déclara qu'à deux reprises, dans la matinée, il avait passé devant la loge.

Interpellé sur le motif qui l'avait déterminé à s'introduire chez la fille Michel, il prétendit avoir sur elle des droits résultant d'anciennes relations intimes et d'un projet de mariage. Il ajouta qu'il venait lui demander compte de sa conduite et la surprendre en défaut.

Conduit à l'administration de l'Office de publicité, il y était absolument inconnu.

Les allures de cet homme étaient celles d'un insensé.

Dans un premier interrogatoire, il dit : Je suis sur le point d entrer dans les ordres ; je demande à rester pendant quinze jours dans ma cellule sans boire ni manger ; c'est la règle, ce matin on a violé mon domicile mur ni apporter des vivres.

Il dit autre part : Quand f aurai fini ma retraite, la

lumière se fera.

Conduit une troisième fois devant le magistrat instructeur et invité à s'asseon-, il répond : Onm'a troublé dans ma retraite; je ne peux pas m' asseoir, parce que je ne puis communiquer avec personne.

Le magistrat l'interroge.

D. Où preniez- vous vos repas avant votre arrestation? — ^.Je ne mange jamais; hier on m'a forcé à manger, ça m'a fait mal.

D. Où flemeuriez-vous ? — R. Un peu partout .

D. Vous ne vous appelez pas le Régénérateur; qui donc pourrait fournir des renseignements sur vous? — R. // n'en faut pas ; je n' appartiens jilus à la vie.

D. Comment vous appelez-vous? — R. Je ne rn appelle pas.

D. Oti êtes-vousné? — R. ne puis pas communiquer; je ne communiquerai que quand la retraite finira.

Requis de signer son interrogatoire, il s'y refuse en disant que cela lui est défendu.

La justice commit MM. A. Tardieu, Ch. Lasègue.et Ladreit de la Charrière, à l'effet de constater l'état mental de l'inculpé et de déclarer si le trouble de l'intelligence dont il semble être atteint est réel ou simulé.

C'est seulement quatre mois après que ces trois docteurs ont pu livrer le rapport dont nous donnons les extraits les plus saillants.

L'inculpé est un homme de haute taille, âgé de 30 ans. Il habitait Villejuif au moment de son arrestation.... Le nom de Régénérateur représentait les facultés supérieures dont les membres de sa famille et lui-même étaient doués. Il avait pour mission de régénérer le genre humain. Parmi ses dons surnaturels, il avait celui de guérir les sourds. A Villejuif, chacun s'empressait de lui donner ce qui lui était nécessaire en retour des services qu'il prodiguait.

Ces idées de supériorité imaginaire, en pleine contradiction avec la situation sociale et intellectuelle des

malades, ne sont pas rares chez les aliénés; elles caractérisent même une des formes de l'aliénation ; mais si l'aliéné se pose comme un être supérieur, immensément riche, alors qu'il n'a pas même de quoi subvenir à ses besoins, s'il prétend être artiste éminent, homme politique, général ou prophète, il n'hésite pas à dire oh il était la veille, quelle maison il a habitée, quelles personnes il a fréquentées, sans même s'apercevoir que les réponses sont des aveux en contradiction avec ces grandeurs et ces richesses dont il se déclarait quelques instants auparavant en possession.

Cet homme n'a pas la physionomie très-intelligente ; mais il a, à un degré remarquable, la faculté de donner à son visage une expression de stupidité morne qu'il a conservée pendant près de trois mois. Il cachait son regard derrière des lunettes vertes qu'il ne quittait que le moins possible. Ses cheveux longs étaient hérissés sur sa tête et dans un tel désordre qu'il eût été impossible de les démêler; ils étaient, comme toute sa personne, d'une saleté repoussante; ses vêtements étaient sales et déchirés; sa chemise, toujours entr'ouverte, laissait voir sa poitrine. Le prévenu affectait de n'avoir aucun soin de lui-même et de vivre dans une indifférence sordide.

Après être resté quelques jours au dépôt de la Préfecture de police, il fut transporté à Mazas et placé dans une cellule avec trois autres prisonniers. On lui choisit pour compagnon un détenu intelligent, rusé, qui mit son amour-propre à extorquer de lui quelques indices. Il ne put y parvenir. Pendant les premiers jours, le Ré-

générateur fut aussi bizarre, aussi délirant pour ses compagnons qu'il l'était pendant nos visites. 11 restait toute la journée sur son lit, lisant avec intérêt quelques livres de voyages que l'aumônier lui avait prêtés ; il refusait de prendre la moindre nourriture jusqu'à trois heures du soir. A cette heure, il dévorait, outre un pain de deux livres, sa portion d'aliments et ce que ses compagnons pouvaient avoir laissé de leur repas.

Au bout de quelque temps, il reprit à peu près les habitudes des autres prisonniers, tout eu conservant un mutisme absolu. A ses codétenus, comme à nous, il disait vouloir entrera la Trappe et demandait qu'on l'y conduisît. Il ne souhaitait point sa mise en liberté et ne désirait qu'une chose, c'était d'être seul pour faire sa retraite. Peu à peu on finit par n'obtenir de lui que quelques phrases vides de sens qui se terminaient toujours par ces mots : Je veux faire ma retraite.

Décidés à prolonger une surveillance jusqu'alors improductive, nous demandâmes et obtînmes que le prévenu fût transféré au dépôt de la Préfecture de police. Là, il fut maintenu dans l'isolement cellulaire le plus complet et devint l'objet d'un examen plus souvent répété. Pendant deux mois, le Régénérateur ne s'est pas démenti un seul jour, n'interrogeant jamais, ne se plaignant pas, ne prononçant jamais une parole, même pour demander sa nourriture, et déclarant, quand il était pressé de questions, qu'il était satisfait et ne désirait rien.

Sa santé ne paraissait avoir souffert ni de la saleté.

ni de l'absence d'exercice, ni de l'ennui de la solitude. Sa physionomie avait pris un caractère de plus en plus stupide. Quand on s'approchait de lui, il reculait comme saisi de crainte. Au directeur de la prison, qui lui reprochait d'avoir jeté du pain mouillé par terre, il répondait avec l'air et le ton le plus niais qui se puisse imaginer: C'est pour les mouches, et cherchait d'un regard stupide s'il ne découvrirait pas quelques mouches au plafond.

Tout le monde dans la prison finissait par être persuadé que le Régénérateur était bien un aliéné, et qu'il fallait le considérer comme un véritable idiot.

Bien que cette enquête ainsi prolongée ne nous eût fourni aucun élément décisif de jugement, ce délire était si peu d'accord avec les formes connues de l'aliénation, que nous étions résolus d'attendre encore avant de conclure. Le Régénérateur le savait.; nous avions eu le soin de le répéter et de le faire redire par les surveillants. De guerre lasse et voyant que notre ténacité égalait la sienne, il céda le premier et déposa le masque : fen ai assez, dit-il un matin à un surveillant qui lui apportait son pain, Je ne peux plus tenir à la vie que je mène; j'aime mieux tout avouer.

Il écrivit alors au procureur impérial pour le prier de prendre en pitié sa situation, et fournit avec une sorte d'empressement tous les renseignements qu'on avait vainement sollicités.

En abandonnant son rôle, le prévenu s'est en même temps pour ainsi dire transfiguré; il a déposé ses lunettes; et son visage, sans être intelligent, n'a plus cet

CnilOlNIQUE JUDICIAIRE. 309

aspect d'imbécillité que nous avons signalé. Il a nettoyé ses habits, et sa tenue est propre et convenable. Il déclare avoir simulé la folie dans l'espérance d'être placé dans une maison d'aliénés et d'en sortir au bout de quelque temps sans passer parles mains de la justice.

Le prévenu a une intelligence bornée, mais il possède une puissance de volonté et une ténacité peu communes. Il s'est introduit pour voler dans la maison de la rue Vivienne ; mais, avant d'y pénétrer, il semble que son plan est arrêté d'avance; il doit jouer la folie. Aussi, à peine est-il arrêté qu'il pousse des cris et tient des propos incohérents qui inspirent des doutes sur son état mental aux agents de l'autorité.

... Ce qui le perd, comme presque tous les aliénés simulateurs, c'est qu'il dépasse la mesure et qu'il ne veut pas, dans son parti pris de faire le fou, laisser apercevoir une seule idée raisonnable, etc.

Ce prévenu comparut, le 18 novembre 1865, devant la septième chambre du tribunal de la Seine.

Interrogé de nouveau, il déclara se nommer Jean- Edme Charles; il indiqua son lieu de naissance et le domicile qu'il occupait avant son arrestation, allégations dont l'exactitude fut reconnue.

11 avoua qu'il ne connaissait pas la fille Michel : lavais faim, dit-il, n'ayant pas mangé depuis la veille. Ayant autrefois travaillé clans la maison, je savais que la chambre de la fille Michel servait en même temps de cuisine, et je m'y étais introduit dans l'intention de dérober quelques aliments; f avais pris un ciseau de menui-

sier pour forcer le buffet, si je l'avais trouvé fermé.

Enfin, il reconnut qu'il avait été condamné, en 1857, à Clermont, à six mois de prison pour bris de clôture et diffamation; en 1859, par la cour d'assises de la Seine, à cinq ans de prison pour vol, et, en 1864, à Meaux, à six mois pour tentative d'escroquerie, peine qu'il venait de subir.

M. le président, après avoir rappelé les faits, demanda au prévenu s'il persistait dans ses aveux.

Le prévenu, qui était resté la tête courbée et les yeux baissés, se borna à répondre par un signe affirmatif.

Le tribunal l'a condamné à deux ans de prison et cinq ans de surveillance.

Page 1