CHAPITRE VIII
»e la simulation de la folie par d'anciens aliénés et par de véritables aliénés.
Vingt-septième observation. — Le mode dont s'opère le rétablissement n'est pas le même pour chaque forme de folie. — Il y a des aliénés qui guérissent réellement. — Signes de la guérison. — Il est des aliénés ayant obtenu un peu d'amélioration ou ayant subi une transformation morbide qui dissimulent. — Importance de la connaissance de cette dissimulation. — La durée prolongée de la maladie mentale use ordinairement l'organisme et altère l'intelligence. — Ce sont les formes simples qui offrent les plus grandes chances de guérison. — Périodicité des maladies mentales. — ■ Paroxysmes, rémissions. — Intervalles lucides. — Le crime peut conduire à la folie, et réciproquement il peut advenir qu'un aliéné guéri devienne criminel dans toute l'acception du mot. — La folie peut être simulée par de véritables aliénés. — Cette sorte de simulation ne saurait avoir qu'une durée éphémère et est bientôt reconnaissable.
La recherche de la simulation de la folie, telle que je viens d'en exposer les principes, nous paraît comprendre tous les cas qui peuvent se présenter; et les règles que nous avons établies nous semblent suffire pour guider le médecin légiste. Nous ne voyons pas qu'il y ait d'autres moyens à employer que ceux que nous avons développés. Nous pourrions donc considérer notre travail comme terminé. Toutefois , l'examen approfondi des différentes observations que j'ai recueillies, m'a engagé à présenter quelques considérations à part sur certains cas spéciaux qui, au point de vue médico-légal, non moins qu'au point de vue clinique, offrent une importance particulière.
Il s'agit de la simulation de la folie par d'anciens aliénés, par de véritables aliénés, par des imbéciles, enfin de la simulation de la folie dans l'état physiologique de la grossesse. Ces considérations spéciales méritent, à notre avis, de fixer l'attention en dehors de toutes les règles générales que nous avons précédemment exposées, aussi me suis-je déterminé à en faire l'objet de chapitres complémentaires.
M. Baillarger a inséré dans les Annales-médico-psychologiques {iS53), une observation très-curieuse que je trouve, jusqu'à présent, unique dans la science :
y ingt- septième observation. — La femme A..., âgée d'environ 38 ans, avait usé de violence sur une de ses filles âgée de 10 ans, pour la forcer aux manœuvres les plus odieuses, en lui appliquant de force la tête sur ses organes génitaux. Quelques heures avant le jugement, elle avait donné subitement des signes de folie. M. Baillarger fut requis pour examiner l'état mental de cette personne.
La femme A. . . avait les manières d'un enfant, le rire niais ; elle prétendait ne pas reconnaître une montre, des pièces de monnaie, un chapeau, etc.; en même temps elle affectait les gestes les plus bizarres.
A cette première visite, cemédecin demeura convaincu qu'il y avait simulation. Toutefois , ne croyant pas devoir conclure après un premier et court examen, il établit dans son rapport une présomption grave qu'une enquête sur l'état mental pouvait seule confirmer. Par suite de ce rapport, le jugement fut ajourné et la femme A... fut renvoyée à Saint-Lazare pour être
examinée par MM. Baillarger et Collineau. D'après les antécédents fournis par le tribunal, il était constaté que cette femme d'une conduite irrégulière tenait une espèce de cantine. La voix publique l'accusait d'avoir prostitué sa fille aînée âgée de 16 à 17 ans.
Interrogée sur l'origine de sa maladie, la femme A... la fait remonter à huit années. A cette époque, elle aurait eu à la suite de pertes d'argent plusieurs accès de folie qui se seraient prolongés chaque fois pendant quinze jours ou trois semaines.
Depuis lors elle s'est aperçue que sa mémoire avait peu à peu diminué ; elle affirme avoir eu presque constamment des maux de tête et se plaint surtout d'un sentiment de brûlure au sommet du crâne. La moindre émotion lui fait, dit-elle, monter le sang à la tête ; alors ses idées se troublent, elle perd la mémoire et devient comme imbécile; elle a en outre des palpitations de cœur assez fortes.
Elle croit que sa maladie est très-grave et qu'il lui reste à peine quelques années à vivre.
Elle a remarqué qu'en général elle était mieux après l'apparition de ses règles qui ont subi depuis quelque temps d'assez grands dérangements.
Quant aux actes odieux qui lui sont reprochés, la femme A... convient qu'il lui est arrivé une fois, mais une fois seulement, de faire une tentative de violence sur sa fille. Elle ne se rappelle ni à quelle époque, ni dans quelles circonstances, cette tentative a eu lieu; elle avait, dit-elle, la tête tout à fait égarée, elle ne savait pas ce qu'elle faisait; la preuve, c'est que cette
tentative s'est passée en présence d'une personne étrangère qui s'y est opposée.
Tels sont les renseignements donnés par la malade ; voici ceux qui ont été fournis par le mari :
Avant son mariage, la femme A... aurait eu des attaques de nerfs très-violentes. Il fallait quatre ou cinq personnes pour la maintenir. En 1840, il serait survenu un véritable accès de folie qui se serait prolongé pendant six semaines, sans nécessiter toutefois la séquestration dans une maison de santé. Le mari ajoute que, depuis dix-huit mois, sa femme aurait donné à Paris des preuves de bizarrerie ; on l'a souvent surprise riant et pleurant sans motif.
Les personnes, qui à l'infirmerie Saint-Lazare entourent la malade, l'ont toujours vue très-tranquille et vivant à l'écart. Par moments, et à la suite des émotions les plus légères, elle devient très-rouge, puis fait des gestes bizarres ; enfin , elle est parfois comme hébétée.
Tout le monde s'accorde d'ailleurs à dire que sa conduite a été à l'abri de tout reproche.
Outre les faits qui précèdent, les médecins experts ont directement observé les suivants :
Le 9 juin, jour oii la femme A... devait paraître au tribunal, cette femme, ainsi qu'il résulte du rapport de l'un des médecins soussignés, semblait être dans l'état le plus complet de démence. En même temps cependant, elle lisait très-bien à haute voix et avec suite les pièces relatives à ses affaires ; elle donnait des explications et se rappelait certains faits, etc.
PAR D'ANCIENS ALIÉNÉS, ETC. 3iS
Depuis lors, à Saint-Lazare, les mêmes scènes se sont renouvelées à plusieurs reprises , mais avec des caractères tels que les soupçons de simulation ont dû se changer en certitude. Ainsi , il est arrivé que la femme A... qui pendant la matinée n'avait rien présenté d'extraordinaire, qui répondait et agissait comme d'habitude, appelée dans le cabinet du médecin, perdait tout à coup toute notion, toute idée, arrivant ainsi au dernier degré de la démence. Quand on lui adressait les questions les plus simples, elle feignait de chercher, puis répondait d'un air niais qu'elle ne savait pas ; elle ne savait plus compter jusqu'à trois, ne connaissait plus l'argent, riait ou sanglotait sans motif, etc
L'émotion produite par la visite du médecin ne peut expliquer la production subite de tels symptômes qui portaient d'ailleurs, de l'avis de toutes les personnes présentes, les caractères de la simulation à cause de l'attitude et des gestes bizarres de la femme A...
Depuis le 12 juillet, ces sortes de scènes d'imbécillité ont tout à fait cessé. La femme A..., visitée par les experts, a toujours répondu avec précision et nettelé aux demandes qui lui ont été faites ; elle déclare qu elle va mieux, que sa tête est revenue ; elle est encore émue quand on lui parle; sa face se colore, elle éprouve des palpitations, mais tout cela n'a plus la même influence sur son intelligence qui reste parfaitement lucide. La femme A..., fatiguée de la détention préventive, demande instamment à être jugée.
De tout ce qui précède , les médecins soussignés croient pouvoir déduire les conclusions suivantes :
l°La femme A... paraît avoir éprouvé divers symptômes céréi)raux consistant principalement dans un état d'inertie, d'abattement, de la céphalalgie, de légères congestions cérébrales ; peut-être môme sa mémoire, comme elle l'affirme, a-t-elle un peu diminué. Cette femme est d'ailleurs très-impressionnable et il est possible d'admettre que, sous l'influence d'émotions très-vives et delà congestion, il y a momentanément un peu de troui}le dans les idées. Il serait d'ailleurs trèsimportant de savoir, si, comme l'affirme le mari, il y a eu un accès de folie en 1840.
2" Il est certain que la femme A... depuis sa détention, a simulé à plusieurs reprises un état d'imbécillité dans le but évident de donner plus de force à l'excuse de folie qu'elle invoque.
3° Depuis plus de deux mois, la femme A... a cessé toute simulation, sa raison est complète, et nous pensons qu'elle peut désormais, ainsi qu'elle le demande, être mise en jugement pour les faits qui lui sont imputés.
Les renseignements ultérieurs, obtenus de diverses personnes, ont mis hors de doute non-seulement que cette femme avait été aliénée en 1840, mais encore qu'elle avait un caractère empreint d'une certaine exaltation et de bizarrerie. 11 était certain aussi qu'elle avait été sujette, jusqu'à son mariage, à des accès d'hystérie, accès dont sa fille aînée a hérité.
Quoique M. Baillarger ait essayé de faire prévaloir devant le tribunal que les antécédents de cette femme pouvaient être une cause d'atténuation, cette proposi-
tioQ n'a pas été admise et la femme A... a été condamnée au maximum de la peine.
11 n'est pas du ressort du médecin de traiter la question de responsabilité qui appartient au tribunal. Nous avons suffisamment insisté sur le rôle du médecin expert. D'après l'examen des phénomènes, des pièces du procès et des documents divers, il doit constater si l'individu observé était malade ou non au moment de l'acte incriminé, si l'état mental du prévenu était ou est encore intact ou non. Aussi n'avons-nous à aborder que la question de l'intégrité des facultés mentales.
Qu'est-ce donc que l'accès d'aliénation mentale? Que devient l'intelligence après qu'une maladie mentale a été considérée comme guérie? Ne reste-t-il plus rien de cet état morbide? Tous les actes qu'exécute l'aliéné guéri doivent-ils être regardés comme partant d'une détermination libre et raisonnée.
Ce sont tout autant de points de vue qui se rattachent à l'examen de ce fait et de cette observation si intéressante dont l'apparition peut se reproduire à l'expertise du médecin légiste.
Nous avons esquissé à grands traits ce que nous entendons par les mots prédisposition et incubation qui aboutissent à l'invasion ou commencement de la maladie {initium morbi) . La maladie couronne cet édifice pathologique qui, le plus souvent, s'est élevé peu à peu par l'agglomération d'influences étiologiques diverses, par l'enchevêtrement d'effets partiels qui ont fini par constituer un ensemble propre à l'apparition du mal.
Laissons le délire parcourir son évolution, arrivons à la disparition des phénomènes morbides.
Le mode suivant lequel s'opère le rétablissement n'est pas le même pour chaque forme de maladie ; et si, d'une manière générale, on peut dire que l'affection mentale arrive progressivement à son déchn, là se bornent les analogies. Il faut ensuite recourir à une appréciation clinique plus approfondie ; il faut se reporter à la pathogénie de chaque groupe morbide ou même de chaque individualité, tant les conditions pathogéniques sont loin d'être identiques.
Si l'on veut se rendre compte d'une manière exacte de ce qui se passe chez l'aliéné considéré comme guéri, il faut faire appel à l'examen le plus sévère. 11 y a certaines opinions qui courent dans le vulgaire qui ne sont pas dénuées de fondement en particulier, mais qui sont fausses si l'on veut les appliquer en général. Elles ont une certaine valeur parce qu'elles sont appuyées sur quelques faits, mais sur quelques faits seulement. Ainsi celle qui dit qu'un aliéné ne guérit jamais et qu'il ne redevient jamais ce qu'il était avant sa maladie, est une erreur évidemment, si on veut en faire une conséquence nécessaire. Il y a des aliénés qui guérissent réellement et qui redeviennent tels qu'ils étaient avant l'apparition des symptômes. Il y a telles ahénations mentales, rares il est vrai, qui se manifestent à la puberté comme le signal d'une évolution qui s'opère dans l'organisme et qui disparaissent avec le développement de cet état physiologique et qui n'apparaîtront jamais plus. L'individu
a obtenu l'établissement intégral de ses fonctions tant physiques que psychiques au prix d'un trouble momentané dans ces deux ordres de phénomènes. 11 y a d'autres cas, et ce sont les plus nombreux, où tout se rétablit. Nous ne saurions nier toutefois qu'il n'y ait à l'état latent, l'état somatico -psychique qui constituait la prédisposition. Mais avant l'incubation ce même état a pu exister aussi pendant fort longtemps, quelquefois sans qu'on s'aperçût que l'individu allait être aliéné, sans qu'il y eût obstacle suffisant à la manifestation normale des aptitudes intellectuelles et à l'exercice de la raison. L'aliéné guéri a donc parfaitement conscience de toutes ses déterminations. Il existe en outre chez lui un calme parfait des sentiments; il parle librement de sa maladie comme d'une chose qui désormais lui est complètement étrangère ; il témoigne aux personnes qui l'entourent sa reconnaissance et sa confiance ; mais il ne fait pas éclater d'une façon bruyante la joie que lui procure sa guérison.
11 est certains cas où l'aliéné, quoique non guéri, mais modifié considérablement par la soustraction des causes diverses qui entretenaient le trouble de son état mental, redevient assez maître de lui-même pour dissimuler certains actes morbides ou du moins pour taire certaines modifications intimes qu'il éprouve encore et même pour réprimer certains faits d'impressionnabilité. A ce moment, en même temps que le trouble fonctionnel a considérablement diminué, le malade a reconquis en grande partie un
des éléments essentiels de la santé intellectuelle, la conscience de ce qui se passe en lui. 11 se dit guéri, demande la vie de famille, la liberté, se livre à certaines occupations, et il paraît avoir secoué ces préoccupations maladives qui le contrariaient èt qui détruisaient chez lui la spontanéité naturelle de l'homme véritablement sain d'esprit.
Combien l'on doit se méfier de pareilles situations mentales qui n'en imposent que trop souvent et font croire à une guérison réelle ! Combien de fois n'est-on pas induit en erreur par ces maladies à délire partiel, à mélancolie avec tendances dangereuses, avec perversions instinctives homicides ou suicides !
Bien souvent le calme, la discipline, le régime régulier, les bonnes conditions hygiéniques des asiles ont contraint la sensibilité physique et les manifestations intellectuelles morbides à rentrer dans l'ordre. Les inégaUtés ont disparu dans la conduite qui s'est plus ou moins modifiée et tout porte à croire à un rétabhssement.- Il n'en est rien; le malade est arrivé à une autre période de son affection ; ses convictions délirantes, d'incertaines qu'elles étaient dans le principe, se sont mieux organisées, et le malade a conquis le talent de la dissimulation. 11 faut une discussion sérieuse , prolongée, où l'on cherche à mettre en jeu l'orgueil intérieur du malade pour arriver à faire éclater la véritable situation maladive.
La connaissance insuffisante ou l'ignorance même
de la dissimulation fait dire à l'observateur superficiel qu'il y avait guérison. Il en résulte une erreur trèsgrave à cause des conséquences malheureuses qui apparaissent dans la vie commune, erreur non moins grave au point de vue médico-légal, puisqu'elle entraîne les magistrats à croire à l'intégrité des facultés mentales. D'après cela, il nous paraît essentiel de distinguer les aliénés guéris de ceux qui ne sont qu'améliorés. L'admission de ces deux catégories en médecine légale est d'une valeur réellement pratique.
Il n'est que l'observation méditée des différentes terminaisons de la folie qui permette d'apprécier ce que deviennent les facultés mentales. Le plus souvent la maladie a duré longtemps et a usé certains modes de la puissance intellectuelle. La prédisposition ne reste pas seule conséquence de la révolution qui a eu lieu, et l'aliéné guéri ne peut vivre de la vie commune comme antérieurement qu'à la condition d'y retrouver des soins affectueux ; mais il n'est pas assez fort pour se soumettre aux fatigues d'une initiative spontanée. Mais même dans ces conditions, où la guérison quoique réelle n'est pas aussi parfaite que dans quelques cas où elle est franche et où l'individu est redevenu identique à lui-même, les manifestations d'une rechute n'ont pas lieu confusément et au hasard par des actes appartenant indifféremment à la période d'invasion ou à la période d'état et sans parcourir de nouveau l'évolution appartenant à toute affection mentale.
De toutes les formes de maladie mentale, celles que
nous avons appelées formes mixtes, offrent au médecin aliéniste les plus grandes difficultés. Quant au pronostic, et quoi qu'en ait dit l'illustre clinicien deGand, relativement à la complication à^T hystérie, que là où elle apparaît, elle annonce un état de bénignité (1), les folies épileptiques et hystériques sont de véritables protées et donnent au contraire à la maladie un caractère prononcé de gravité. Leurs manifestations exigent l'examen le plus approfondi. Les savantes études du docteur Morel sur l'épilepsie larvée (2) et la distinction si clinique des pseudomonomanies du docteur Delasiauve nous donnent la clef de la perpétration d'un certain nombre d'actes criminels qu'on a rattachés à la folie périodique instantanée, à la folie morale, à la fureur transitoire, à la manie instinctive, à la monomanie homicide ou suicide, etc.. Les connaissances cliniques nous apprennent qu'il y a un ensemble de caractères appartenant à l'état mental concomitant qui peut faire reconnaître la nature des actes perpétrés.
La distinction que nous avons faite des folies simples, états morbides actifs, passagers, est d'autant plus importante que ce n'est guère que parmi elles que nous pouvons obtenir ces guérisons franches et naturelles qui rendent l'individu à lui-même. Ce sont surtout la manie, la mélancolie sim^Dle, la mélancolie avec stupeur qui présentent les chances les plus grandes de curabilité. Les autres formes sont le plus souvent les conséquences d'un travail pathologique ancien. La
(1) Leçons orales sur la phrénvpatliie, T. II, p. 269.
(2) \.' Gazette hebdom. de médecine et de chirurgie, 1860.
durée de la maladie a une très-grande importance au point de vue du pronostic. Lorsque la maladie a déjà duré longtemps, et que les troubles psychiques coïncidant avec une altération organique prononcée ont pris droit de domicile, il faut une secousse bien forte pour ramener un rétablissement qui encore n'est que relatif. Les formes qui apparaissent brusquement disparaissent brusquement aussi, et bien fréquemment ne laissent aucune trace de leur passage, aucune lésion physique stable, si ce n'est une disposition à la récidive.
Comme toutes les maladies nerveuses plus que toutes les autres maladies de l'organisme, les maladies mentales sont sujettes à reparaître après avoir cessé plus ou moins complètement. Cette périodicité peut avoir lieu d'une manière régulière ou irrégulière. C'est le dernier cas qui est le plus fréquent. Ou bien, en présentant une certaine continuité, l'affection peut se manifester à certains moments par des paroxysmes. L'intervalle de ces paroxysmes constitue la rémission. Dans toute maladie aiguë ou chronique comme dans l'état physiologique, la permanence des manifestations est une exception très-rare; aussi ne devons-nous pas être étonné que les rémissions dont nous venons de . parler puissent se présenter dans l'aliénation mentale. Toutefois, ces alternatives qui apparaissent plus ou moins dans les diverses périodes finissent par céder devant des intervalles de calme. On est convenu d'appeler intervalles lucides ces états de la maladie présentant un calme d'une certaine durée. Ils ont attiré toute l'attention des législateurs. Legrand du Saulle leur consacre un cha-
pitre très-approfondi clans son livre la Folie devant les tribunaux. Les courts intervalles ne peuvent présenter qu'exceptionnellement le rétablissement des facultés intellectuelles. Ce ne sont malheureusement que des alternatives d'amélioration et de rechute qui dégénèrent progressivement en folie systématisée et en affaiblissement intellectuel.
L'intervalle lucide de bon aloi offre les caractères que nous avons attribués à la guérison. C'est la cessation temporaire de l'aliénation mentale.
Le meilleur moyen de s'en rendre compte c'est de comparer tous les phénomènes tant physiques que psychiques qu'il présente à ceux qui avaient lieu avant l'invasion de la maladie. Dans le procès célèbre entre le prince de Conti et madame de Nemours au sujet du testament de l'abbé d'Orléans, le chancelier d'Aguesseau a interprété l'intervalle lucide d'une manière qui laisse peu à désirer.
(( Deux conditions nous en découvrent, dit d'Aguesseau, la véritable idée (l'idée de l'intervalle lucide). L'une est la nature de l'intervalle, l'autre sa durée. Il faut que ce ne soit pas une tranquillité superficielle, une ombre de repos, mais au contraire une tranquillité profonde, un repos véritable. Il faut, pour nous exprimer autrement, que ce soit non une simple lueur de raison qui ne sert qu'à mieux faire sentir son absence aussitôt qu'elle est dissipée, non un éclair qui perce les ténèbres pour les rendre ensuite plus sombres et plus épaisses, non un crépuscule qui joint le jour à la nuit, mais une lumière parfaite, un
éclat vif et continu, un jour plein et entier qui sépare deux nuits, c'est-à-dire la fureur qui précède et la fureur qui suit
et comme il est impossible de juger en un moment de la qualité de l'intervalle, il faut qu'il dure assez longtemps pour pouvoir donner une entière certitude du rétablissement passager de la raison. »
Plus loin d'Aguesseau s'exprime ainsi pour lever l'équivoque que l'on voudrait faire en confondant une action sage avec un intervalle lucide :
« Une action peut être sage en apparence sans que celui qui en est l'auteur soit sage en effet; mais l'intervalle ne peut être parfait sans pouvoir en conclure la sagesse de celui qui s'y trouve. L'action n'est qu'un effet rapide et momentané de l'âme ; l'intervalle dure et se soutient ; l'intervalle est un état composé d'une suite d'actions. »
«S'il était vrai qu'il suffit d'avoir prouvé quelques actions sages pour faire présumer des intervalles lucides, il faudrait en conclure que janiais ceux qui articulent la démence ne pourraient gagner leur cause, et que jamais ceux qui soutiennent le parti de la sagesse ne pourraient la perdre. Pourquoi cela ? parce qu'il faudrait qu'une cause fût bien déplorée pour ne pas trouver am moins quelques témoins qui parlassent d'actions de sagesse. Or, si de cela seul on tirait la conséquence des intervalles lucides, et que, les supposant parfaitement prouvés, on voulût en conclure que le testament doit être censé fait dans un de ces inter-
valles, le succès ne pourrait jamais être douteux. La conséquence serait absurde; le principe ne peut donc pas être véritable.
« Vous -voyez, messieurs, ce que c'est qu'un intervalle lucide. Sa nature est un calme réel, non apparent ; sa durée doit être assez longue pour pouvoir juger de la vérité. Rien de plus distinct qu'une action de sagesse et un intervalle. L'un est un acte, l'autre un état. »
La rémission ne saurait apparaître de la même manière à l'observateur.
Dans la folie périodique, l'intervalle dure depuis quelques jours, un ou plusieurs mois jusqu'à un nombre d'années indéterminé. La maladie revient avec ses périodes diverses après une incubation qui va en diminuant. Nous pouvons citer comme exemple de périodicité la nommée M. . . , qui vient de mourir à l'asile de Saint-Yon à la suite d'une pneumonie double du sommet. C'était la quarante-deuxième fois qu'elle rentrait à l'établissement. Sa folie était caractérisée par une très-vive agitation maniaque. Elle pressentait le retour de ses accès et demandait à être réintégrée.
Il est une autre question que l'on ne manquera pas de s'adresser au sujet de la simulation de la folie par d'anciens aliénés. Est-il possible qu'un individu qui a toujours été honnête et dont les principes moraux, résultats de l'éducation et de l'exemple, sont assez solides pour résister aux tendances mauvaises qui pourraient surgir, est-il possible que cet individu soit tellement transformé dans son moral par la maladie mentale dont il a été atteint qu'il soit devenu ca-
pable d'être criminel dans toute l'acception du mot?
C'est en effet une question qui intéresse le psychologiste et le moraliste autant que le médecin légiste et
le jurisconsulte.
Le crime conduit à la folie par les conditions diverses physiques et morales dans lesquelles se trouve placé le criminel, soit pendant qu'il subit sa peine, soit après qu'il l'a subie. Les excès de toutes sortes et les misères qu'ils entraînent peuvent altérer l'organisme de telle façon que les facultés intellectuelles perdent la puissance qu'elles possédaient auparavant. Ne saurait-on accepter que la folie puisse réciproquement conduire au crime? Malheureusement oui. La criminalité peut suivre la folie. Il faut en chercher la possibilité dans l'élément social lui-même, dans les préjugés qui l'assaillent sans cesse et dans une foule de causes très-puissantes. N'est-ce pas avec la plus grande difficulté qu'un chef d'atelier et qu'un maître prennent à leur service un individu qui a été aliéné ? Cet individu est l'objet d'une méfiance continuelle qui n'est quelquefois pas dissimulée. Cet individu est pour ses compagnons un être que l'on doit tenir à l'écart, ou bien à la tête duquel ils jettent comme un reproche la qualification de fou, d'insensé. Mais, même dans sa propre famille, a-t-il tous les égards auxquels il a droit ? On conçoit facilement que si l'ancien aliéné n'a pas pardevers soi quelques ressources pécuniaires, une certaine aisance, ou s'il n'a pour lui procurer le nécessaire le secours d'une âme, d'une société protectrice, il ne tardera pas à retomber malade, ou bien ce qui ar-
rive assez souvent, il simulera des actes de folie pour être réintégré dans l'asile où il trouvait le bien-être et la considération, ou encore il prendra en horreur les hommes et la société. Après avoir lutté, contre les tendances mauvaises, poussé par la faim, par l'envie, par la jalousie, etc.. il se procurera les objets qu'il désire au moyen du vol ou d'autres actes criminels. C'est dans ces conditions malheureuses que, pris en flagrant délit, il sera possible que l'aliéné simule la folie pour se faire absoudre et éviter une peine plus ou moins sévère.
Les considérations précédentes nous conduisent à un ordre de faits non moins importants. Ce sont les cas de simulation de folie par les aliénés euxmêmes.
Au premier abord, une pareille catégorie ne parait pas admissible. On se fait difficilement à l'idée qu'un aliéné puisse être capable de semblables manifestations volontaires, et dans quel but cela pourrait-il avoir lieu ? L'expérience psychiatrique démontre pourtant que ces faits existent et peuvent se rencontrer. MM. Vingtrinier, Griesinger, Baillarger acceptent la possibilité de pareils cas de simulation.
Voici d'ailleurs comment s'exprime à cet égard Griesinger : a La constatation du fait de simulation n'est nullement une preuve certaine que l'individu jouisse de toute sa raison. Quelquefois les aliénés eux-mêmes simulent la folie, et il y a même pour eux un certain plaisir morbide évident à simuler ainsi. Cette circonstance peut être comparée à une disposition analogue que l'on
observe chez les hystériques, mais qui cependant ne lui est pas identique. »
M. le docteur Baillarger, dans une de ses annotations de la traduction de l'ouvrage du docteur allemand par Doumic, ajoute : « J'ai déjà parlé d'un malade qui avait beaucoup embarrassé les médecins experts, lesquels, après trois mois d'examen, n'avaient pas osé déclarer qu'il fût aliéné, ni affirmer qu'il fût sain d'esprit. Or ce malade, après avoir entendu pendant deux heures son avocat plaider pour lui la question de folie, fît des tentatives de simulation. Ces tentatives, à mon avis, ne prouvaient rien contre la réalité de l'aliénation. Je crois donc qu'un homme peut avoir une véritable monomaniedont il n'a pas conscience et simuler dans un intérêt particulier une foHe qu'il n'a pas.
« J'ai observé, chez une jeune dame, des accès étranges pendant lesquels elle poussait des cçis et faisait toutes sortes de contorsions bizarres. En dehors de ces accès qui étaient fréquents et qui se prolongeaient des heures ou même des journées entières, elle paraissait très-raisonnable. Elle m'a avoué depuis que, au début de ses accès, elle simulait et que tout cela était volontaire, mais que peu à peu sa tête s'exaltait et qu'elle n'était plus maîtresse de s'arrêter.
« Quelque chose de semblable a évidemment lieu dans ces accès d'agitation qu'on observe chez certains hypochondriaques, accès pendant lesquels ils crient, font des gestes bizarres ou se frappent eux-mêmes, comme j'en ai vu deux cas(l). »
(1) Griesinger, loco citato, p. 144.
Certains aliénés, dans les asiles ou établissements spéciaux, entendent les médecins faire devant eux des explications sûr différents symptômes de la maladie, prédire l'arrivée de tel ou tel phénomène morbide ou de telle ou telle transformation . Ils se mettent à simuler ce phénomène ou cette transformation soit pour dérouter le médecin, soit pour se rendre intéressants. Ils éprouvent du contentement à se créer de toutes pièces des hallucinations qu'ils décrivent à leur manière soit verbalement, soit dans des écrits fort longs. Cette sorte de simulation ne saurait avoir une durée fort longue et par conséquent tarder à être reconnue. En outre, le plus souvent, on distingue bientôt l'invraisemblance de pareils symptômes.
Il résulte de ces faits que le médecin expert peut être en position de démontrer qu'un individu simule la folie et que malgré cela il est bien fou, mais seulement d'une autre manière que celle qu'il simule et que sa folie se reconnaît naturellement à d'autres signes que ceux qu'il met en avant.