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CHAPITRE III

Examen indirect.

Nécessité de l'examen des pièces et de l'examen direct. — Questions que suscite l'examen des pièces. — Nature de l'acte. — Il résulte de la perversité, de la passion, de la folie. — Motif de l'acte. — Ce méfait est-il unique, multiple ou une récidive.' — Cinquième observation. — A quel moment remonte l'aliénation mentale. — Sixième observation. — Intérêt que Taccusé peut avoir à simuler la folie. — Détails sur les antécédents d'après les documents judiciaires. — Hérédité et prédisposition.

On peut diviser en deux parties l'enquête médicolégale relative à la découverte de la simulation :

1° L'examen des pièces, des dépositions et des antécédents de l'individu ou examen indirect;

2° L'examen direct.

Nous n'avons pas à entrer dans la discussion de la nécessité de ces deux examens, nécessité qui a été résolue alternativement, tantôt affirmativement, tantôt négativement par les médecins et par les jurisconsultes. M. le docteur Griesinger nous fait savoir qu'il n'y a pas bien longtemps que l'on demandait aux médecins de faire leur rapport, d'après l'instruction écrite de l'affaire : (( Dans la Faculté de médecine d'une petite uni- « versité du nord de l'Allemagne, en 1850, on n'en re- « venait pas de le voir demander l'examen personnel de « l'accusé, pour éclairer une affaire judiciaire. Pareille « chose ne s'était jamais vue (1 ) . » On a reconnu la valeur

(1) Griesinger, p. 146.

tie la connaissance de tous les détails, quels qu'ils soient.

Mais doit-on d'abord procéder par la première partie ou bien s'adresser en premier lieu à l'examen direct, pour comparer ensuite son opinion avec celle qui surgit de l'étude de la première partie? Nous ne saurions attacher une bien plus grande importance à l'une ou à l'autre de ces deux manières de faire. Dans une récente affaire criminelle, MM. Renaudin et Bonnet, chargés de l'expertise médico-légale, font savoir dans leur rapport qu'ils ont commencé, chacun de ieurcôté, par l'examen direct, dans l'intention de conférer ensuite sur leur opinion et de la confronter avec les résultats fournis par l'examen des différentes pièces. On peut agir de cette façon quand on est dans les conditions de ces deux médecins, et que, le malade étant dans l'asile, il est possible de le voir facilement, aussi souvent qu'on le désire, de le revoir après la connaissance de tous les documents du procès. Mais le tribunal n'autorise pas toujours le transfèrement du prévenu dans un établissement spécial ; et il faut alors que le médecin arrive, en sa présence, muni des renseignements les plus exacts, capables d'éclairer son diagnostic. Car un long temps est quelquefois nécessaire avant de trouver le côté faible d'un homme aliéné. M. le docteur Dumesnil, médecin directeur de l'asile de Quatremares, dans un mémoire : Les Aliénés et les Enquêtes médico-légales, cite un exemple digne d'imitation qui, tout en témoignant de la difficulté du diagnostic, fait aussi honneur aux magistrats chargés de l'enquête judiciaire. Après avoir échoué dans leur interrogatoire, ces messieurs

eurent recours au médecin en chef et lui demandèrent comment l'aliéné qu'ils examinaient pouvait donner prise à l'appréciation des phénomènes morbides et manifester ses idées délirantes.

Les mensonges et les exagérations de l'inculpé sont des causes d'erreur qui ne peuvent être détruites que par la connaissance des actes et des dépositions. Même quand le tribunal confie l'inculpé à un asile d'aliénés, je crois préférable la méthode qui consiste à prendre d'abord communication de toutes les pièces de l'affaire.

Celte première partie fournit plusieurs questions à élucider :

1° Quel est l'acte et de quelle manière a-t-il été commis ?

2° Quel a pu être le motif de cette action ?

3° Le méfait que l'on reproche est-il seul ou multiple? A-t-il été commis d'autres fois par l'individu dans le courant de son existence?

4" A quel moment remonte l'aliénation mentale?

5° Quelintérêtl'accusépeut-ilavoir àsimuler lafolie?

6° Mais en même temps se présente la question si importante des antécédents qui devient inséparable des cinq autres pour l'appréciation de l'état mental. Les documents judiciaires ne fournissent pas toujours à cet égard tous les détails désirables.

1° Quel est l'acte et de quelle manière a-t-il été commis? — Celte première question a une bien grande valeur, car il est possible quelquefois d'avoir, d'après l'examen seul de l'acte, une forte présomption en faveur de l'aliénation mentale. Notre savant chef deser-

vice, M. le docteur Morel, a insisié Irès-souvent sur l'importance d'étudier la nature de l'acte par rapport à la maladie spéciale ou au trouble de l'entendement. M. le docteur Dagonet, dans sa dissertation inaugurale (1), a étudié avec soin les actes commis par l'individu aliéné. Tout acte considéré en lui-même est, en général, le dernier terme d'une série d'opérations mentales. Ces opérations présenteront nécessairement des difTéreuces suivant que les facultés viendront à fonctionner d'une manière régulière ou bien qu'elles opéreront en dehors des lois qui président à leur libre exercice. L'acte étant donc une résultante, son appréciation nous fournira un moyen précieux pour arriver à la découverte de la véritable méthode psychique.

S'il est important de se demander quel est l'acte, il l'est bien plus de se demander comment il a été exécuté. La manière dont auront été commis un attentat à la pudeur, un acte de violence, un vol, un incendie, un homicide, un suicide, etc., pourra déjà faire préjuger de l'état des facultés intellectuelles, attendu qu'il existe bien des façons d'effectuer un ou plusieurs de ces méfaits, suivant qu'ils sont le résultat de la perversité, de la passion ou de la folie.

L'homme pervers ou vicieux qui préjuge la responsabilité qui lui incombe, qui a conscience du mal qu'il fait et du dommage qu'il fait subir à son semblable ou à la société, et qui connaît quelquefois d'avance quel est le châtiment qu'il encourt, commet son action mau-

(1) Considérations médico-légales sur l'aliénation mentale (thèses de Paris 1849).

vaise en s'eutourant des plus grandes précautions. Tout dans l'acte incriminé annonce cette prévoyance. Il a recours aux ruses et aux stratagèmes de toutes sortes. La nuit, le silence, les endroits écartés doivent être les témoins les plus ordinaires de ses crimes. Il doit chercher à se cacher le plus possible; l'occasion, malgré toutes ses séductions, ne saurait empêcher qu'il n'y eût au moins une ou plusieurs preuves d'une certaine précaution. On trouve la liaison entre une multitude de faits et l'acte incriminé. Après l'exécution, il se dérobe avec soin aux regards de ceux qui pourraient le reconnaître ou le soupçonner. Est-il découvert et arrêté, il nie le fait avec l'aplomb le plus opiniâtre, se défend contre les accusations qu'on porte contre lui et ne se rend quelquefois même pas devant l'évidence des faits et les preuves les plus nombreuses qui l'accablent. Il faut une bien grande habitude du crime, une âme bien endurcie, une intelligence rompue aux roueries du mal et expérimentée dans les moyens de se soustraire à la justice, pour ne pas trahir d'une rnanière ou d'une autre cet esprit de prudence et ce sentiment de crainte. Le criminel ne renferme que rarement en lui-même les projets qu'il médite. Il a des complices qui lui ressemblent plus ou moins sous le rapport moral, s'il est incapable de réussir seul, ou encore, dans ce dernier cas, il ne se concentre pas comme l'aliéné. Mais en outre, pendant qu'il méditait son méfait et qu'il travaillait à le commettre, le criminel n'a pas moins suivi le cours ordinaire de sa vie. C'est ainsi qu'il buvait, mangeait, parlait, vaquait même à ses affaires comme les autres personnes.

Dans les passions, que l'on peut considérer en général comme des émotions d'une nature particulière susceptibles d'acquérir assez de force pour troubler notre jugement et paralyser notre liberté morale, la volonté a des degrés nombreux de puissance. Au plus haut degré, alors qu'elles s'élèvent jusqu'à l'exaltation, on ne remarque plus le cortège de précautions si caractéristiques delà perversité. Il y a des passions qui, quoique moins violentes, ne les comportent pas davantage et qui les méprisent. Il en est d'autres qui n'excluent pas une préméditation quelquefois très-ancienne et profondément élaborée. On comprend que dans ces différentes conditions l'acte se ressente de la spontanéité ou de l'entraînement. Parmi ces mouvements de la sensibilité, c'est surtout la vengeance que l'on rencontre. On cherche à faire du tort à son ennemi, à raffiner la souffrance qu'on lui impose et l'intérêt n'a que très-peu de place dans ces opérations. L'ambition, le fanatisme, sont des passions non moins puissantes.

Quand c'est un aliéné qui a commis un méfait, ce méfait trahit d'abord en général ce trait si caractéristique de l'aliénation, l'exagération morbide de la personnalité ou l'égoïsme. On peut y reconnaître cette concentration du malade qui le porte à se replier sur luimême, à vivre en dehors des autres individus, à ne pas communiquer à d'autres personnes les projets qu'il médite pour répondre à l'impression que font sur lui de fausses sensations, des hallucinations, des conceptions délirantes, etc.. En un mot, le méfait a un cachet d'isolement que ne présentent pas les actions du criminel.

On rencontre encore des caractères particuliers clitTérents suivant l'état mental, suivant la forme d'aliénation. Non pas que chaque action puisse constituer une espèce morbide, comme la fausse interprétation de la monomanie porterait à le faire croire, mais parce que chacune des actions que nous avons nommées plus haut ne peut être en effet considérée que comme un symptôme, fin d'une impulsion d'une nature spéciale raisonnée ou non, et pouvant par conséquent s'offrir dans plusieurs phrénaigies à la fois et dans l'une plutôt que dans l'autre. Ainsi le vol peut être accompli par l'aliéné hystérique, par l'ahéné dément, par le paralysé général, par l'imbécile. Il n'a pas lieu de la même manière, selon que l'on a affaire à l'un ou à l'autre de ces aliénés. Les mobiles qui interviennent dans sa perpétration sont certainement bien différents. La volonté estplus ou moins dépourvue desauxiliaires qui donnent à l'au teur de l'acte la conscience pleine et entière. Nous pourrions citer des différences analogues pour les actes de violence, l'homicide, l'incendie, etc.. dans d'autres formes de folie. Ces tendances criminelles peuvent encore se manifester sous l'influence de certaines liqueurs ou de certains poisons.

En général , l'aliéné cherche peu à cacher son méfait. Le mélancolique délirant par persécution n'a qu'un but , se venger de ceux qui le poursuivent et lui font du tort. Il va droit au résultat et se soucie peu de ce qui lui adviendra. Pour quelques-uns, il y a même une espèce de forfanterie qui les engage à agir au plus grand jour possible. Le maniaque exécutera avec des bizarreries et des minuties inconnues. Au moment de

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l'action, on remarquera certains symptômes, tels que turgescence et coloration de la face, yeux hagards, etc. Ce n'est pas que la préméditation et l'astuce la plus pénétrante n'interviennent chez celui qui est atteint de folie, et qu'il ne cachependant des mois et même pendant plus longtemps l'idée nuisible qui le domine. Il y a des aliénés qui usent d'une ruse quelquefois extraordinaire et mettent dans la combinaison de leur plan tout le soin d'un homme raisonnable. 11 est même certains ahénés qui, après l'acte accompli, tremblent et se cachent. Chez d'autres, l'acte a été la crise qui a fait cesser l'état de souffrance de l'organisme, comme une convulsion fait cesser une névropathie. Ils avouent avec un repentir profond. Ou bien encore, cette crise a laissé l'individu dans l'ignorance de ce qu'il a commis. Il arrive que de la stupeur ou une sorte d'hébétude résulte de ce mouvement de l'organisme. 11 faut avoir soin de ne pas les confondre avec l'indifférence et la perversité extrême du cœur humain.

Toutefois l'acte en lui-même et la manière dont il a été accompli ne sauraient suffire, malgré les détails dans lesquels nous venons d'entrer ; il est un grand nombre.de cas oii cette valeur médico-légale de l'acte ne peut fournir la preuve de l'existence ou non de la folie. Dans quelques cas seulement, elle donne une très-forte présomption.

2° Quel a pu être le motif de cette action ? — Le motif qui a pu déterminer l'acte ne laisse pas de fournir un argument d'un certain poids. Il ressort le plus souvent de l'acte lui-même et l'intérêt qui en résulte appa-

l'ait généralement sans qu'il soit nécessaire de longues enquêtes, altendu que le méfait est assez significatif. Les personnes ou les objets sont suffisamment dignes d'envie, de cupidité pour expliquer le crime. Pourtant, au moment oii le criminel est saisi et dans ses premiers rapports avec les agents qui l'arrêtent, «'il ne nie pas l'acte qu'il a commis, il allègue quelquefois des raisons dont il faut tenir compte dans le courant de l'examen médico-légal, soit qu'il y ait contradiction ou non. Ces raisons peuvent mettre sur la voie du diagnostic, attendu que certaines idées délirantes dominent plutôt dans telle forme d'aliénation que dans telle autre. Quelques simulateurs diront qu'ils n'avaient pas leur tête à eux, qu'ils sont faibles d'esprit, qu'ils ont été entraînés malgré eux, etc. Chez l'aliéné, cette confession de faiblesse d'esprit ou de folie ne se rencontre que rarement. Chez le maniaque, ces actes sont commis sans motifs plausibles. Chez le mélancolique, ce sera pour obéir à une voix, à une hallucination, soit pour obtenir une pénitence qui lui fera gagner le ciel, soit pour se débarrasser d'un ennemi personnel, soit pour préserver une personne chère d'un malheur ou des atteintes d'un ennemi; chez l'épileptique, ce sera encore le résultat d'une hallucination, d'une impulsion instinctive ou d'un trouble qui a enlevé le souvenir de l'acte ; chez l'hystérique, le motif sera des plus futiles elle souvenir sera conservé ; chez le dément, chez le paralytique, le motif restera inconnu. Ils ne se rappellent pas l'action qu'ils ont commise. Les motifs qui déterminent les actes des aliénés s'expliquent très-souvent par la nature de leur maladie.

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La recherche du motif est essentielle, car, s'il ne suffit pas le plus souvent pour fonder un jugement sur l'état psychologique, il peut être d'une grande utilité, et, ajouté à d'autres documents de l'examen, il acquiert un certain poids. Il n'est pas toujours possible de connaître le véritable motif qui détermine l'acte d'un aliéné. Ensuite, comme le dit M. le docteur Morel dans ses lettres au docteur Bedor [Gazette hebdomadaire, 1857), il est parfois bien difficile de séparer de l'ensemble les incitations ou impulsions déterminées par la maladie elle-même. Puis l'aliéné oublie complètement le motif qui l'a poussé en dernière analyse à commettre un acte. Nous avons cité quelques-unes des formes où la mémoire était en défaut.

En général, le motif de l'action des aliénés est peu en rapport avec la gravité de cette action. La cause n'a d'importance qu'aux yeux de l'insensé. Il n'en est plus de même du criminel qui a un intérêt bien marqué dans l'accomplissement du méfait et qui, en raison de sa vie antérieure et de son degré de perversité, apprécie bien différemment certaines actions morales.

3° Le méfait que l'on reproche est-il seul ou îJiultiple? a-t-il été commis d'autres fois par l'individu dans le courant de son existencel — La troisième question n'éclaire pas moins le diagnostic de la perversité ou de l'aliénation. Un méfait isolé dans la vie d'un homme qui a toujours été honnête, laborieux, ne peut être que le résultat d'une circonstance extraordinaire, d'un changement dans sa manière d'être, delà passion onde la folie.

D'un autre côté, la reproduction d'un même ou de

plusieurs mêmes faits criminels dans des conditions semblables et pour des motifs insignifiants, peut être l'indice d'un état mental maladif. Car le crime a ses degrés presque nécessaires et le criminel récidiviste aura acquis une expérience qui tendra à lui faire éviter les fautes qui ont fait échouer ou surprendre son action. Cette recherche des actes plus ou moins blâmables dans la vie d'un prévenu est d'une importance considérable. Car tel ou tel méfait, comme nous le disions (p. 40), n'est pas accompli indifféremment par tel ou tel individu pervei ti ou aliéné. Ces antécédents, ou les condamuations précédentes, fourniront la mesure de la capacité intellectuelle.

Il ne faudrait pourtant pas considérer des condamnations nombreuses comme un critérium infaillible de la perversité. Nous avons malheureusement dans la science des faits qui prouvent que certains états de folie ont été méconnus. Le temps est venu prouver que certaines récidives fréquentes périodiques n'avaient été que le résultat d'un état morbide. Nous pourrions citer des exemples à l'appui de ce que nous avançons. Il nous suffît toutefois de dire que ces conditions doivent appeler toute l'attention du médecin-expert qui se livrera à une analyse détaillée des méfaits antérieurs.

4° A quel moment remonte l'aliénation mentale ? — Quand il s'agit d'un méfait, on comprend combien il importe de savoir quand est-ce qu'on a noté les premiers symptômes de folie.

a. L'aliénation qui se manifeste avant l'acte incriminé modifie de beaucoup la situation du médecin-

expert. Je n'ai pas recueilli de faits où la folie ait été simulée avant l'accomplissement d'un crime. Pourtant, de pareilles circonstances peuvent se présenter. Il peut arriver qu'un individu adroit, rusé, profondément pervers, calcule la réalisation de son projet ci'iminel de façon à s'enlever toutes les conséquences de la responsabilité. La conduite du médecin-expert consiste à constater si l'état mental actuel correspond exactement à celui qu'accusent les manifestations antérieures et si le mode d'évolulion est conforme à celui de folies semblables que la science a décrites ou que l'expérience du médecin-expert lui a fournies. Un cas de ce genre, offert par quelqu'un qui aurait des notions suffisantes sur la folie, serait très-embarrassant et très-difficile.

b. On trouve des cas où l'aliénation mentale s'est manifestée avant l'arrestation. Voici entre autres une observation très- curieuse que je résume après l'avoir puisée dans les Annales d'hygiène et de médecine légale (1842).

Cinquième observation. — Une fille de quatorze ans fut appelée de la province à Paris pour entrer dans une maison en qualité de domestique. Peu de temps après son arrivée, des vols nombreux furent commis dans cette maison. On porta plainte devant l'autorité ; et, une enquête ayant eu lieu, on retrouva parmi les effets de la jeune fille et dans sa chambre des objets appartenant à ses maîtres. Un étudiant, Alfred C, que l'on croyait d'une sagesse exemplaire et qui ne sortait jamais qu'aux heures des cours ou des offices religieux, appelé en témoignage, déposa contre l'accusée qui, déclarée cou-

pable, fut envoyée pendant trois ans dans une maison de correction.

Mais, après l'arrestation de la jeune fille, on continua de voler. L'étudiant lui trouva des complices. 11 se dit lui-même persécuté par eux, disparut un soir et ne rentra qu'au bout de deux jours, les vêtements en désordre, blessé à l'épaule gauche, en disant qu'il avait été conduit dans des souterrains oîi les voleurs avaient voulu le punir de sa dénonciation. Le commissaire de police, informé de ces faits, les trouva peu vraisemblables et instruisit le procureur du roi. L'étudiant, se croyant l'objet de quelques soupçons, eut des crises de nerfs, des extases, des absences de raison pendant lesquelles il parlait très-haut, répétait toute une scène de voleurs dont il aurait été victime ; il écrivait des choses incohérentes, faisait des représentations de têtes de mort, ne répondait pas aux questions qu'on lui adressait. On le conduisit dans une maison d'aliénés.

Bientôt, les charges s'accumulaut contre lui et un commencement d'instruction le désignant comme voleur et comme calomniateur de la jeune fille, il fut mis en prison. MM. Ollivier d'Angers et Leuret furent chargés de faire une enquête sur son état mental.

Examiné d'abord dans la maison de santé, ce jeune homme avait la figure pâle ; son air était triste, le regard incertain. Ses réponses arrivaient avec lenteur, mais paraissaient toujours réfléchies. 11 disait avoir de l'insomnie, des cauchemars, être sans cesse obsédé par des idées tristes ; que de temps à autre il avait des crises qui débutaient par un mal de tête, pui« que dans ses

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crises il perdait complètement la vue, qu'alors son imagination lui représentait les voleurs par lesquels, après une longue résistance, il était entraîné les yeux bandés dans des souterrains; qu'ensuite, marchant sans savoir oh il allait, il se heurtait avec plus ou moins de violence contre tout ce qui se trouvait sur son passage... Aucune trace de contusion ou de blessure autre que celles que avons signalées précédemment n'a été trouvée. Aux questions qui lui ont été adressées concernant les vols commis chez ses parents, il a demandé si des vols avaient été commis et si l'on en connaissait les auteurs, paraissant ainsi vouloir demander ce que les autres savaient au lieu de dire ce qu'il savait lui-même. La conversation amenée sur d'autres sujets, le sieur Alfred C. parlait sans rélicence quoiqu'avec lenteur. Quant à l'état de l'intelligence, rien qui ne fût normal.

Au dépôt de police, il a été parfaitement raisonnable dans sa tenue et dans ses réponses, chaque fois qu'il n'était pas question de vols commis chez son oncle. Mais quand la conversation était amenée sur ce dernier point, il faisait des réponses embarrassées, ambiguës ; il avait un air étrange qu'il ne conservait pas quand il était question d'autre chose. Les extases et son agitation avaient disparu. Interrogé sur la cause à laquelle il attribuait son rétablissement , il affirma n'avoir jamais été malade et n'avoir pas perdu la raison. Mais il ne dit pas qu'un prisonnier l'a menacé de le mettre à la raison, s'il ne se tenait pas tranquille. Quant aux médicaments, il répondit avoir pris une poudre blanche qui l'avait purgé et une poudre verte qu'il croyait

être de la belladone. Mais le médecin traitant assura ne lui avoir jamais prescrit ce dernier médicament.

L'examen de la blessure conduisit MM. Ollivier d'Angers et Leuret à croire à une blessure qu'il avait dû se faire lui-même.

Au jour du jugement, des preuves nombreuses s'étant accumulées de plus en plus contre Alfred C. ,et les médecins-experts affirmant qu'il y avait simulation d'extase, d'aliénationmentaleet delà blessure, cejeunehommefinit par avouer lui-même qu'il était seul coupable, qu'il avait calomnié cette jeune fille et qu'il avait réellement simulé.

c. Le cas le plus fréquent est celui où l'aliénation mentale apparaît après l'arrestation. Cette condition de la manifestation de la folie est un motif très-grand de suspicion. Car qu'un trouble mental ne se révèle qu'après l'arrestation d'un individu, il y a là, à n'en pas douter, un phénomène fortuit qui ne laisse pas d'être extraordinaire quand on ne trouve rien qui décèle cette disposition morbide avant le méfait. La connaissance profonde de l'aliénation mentale ne permet pas de nier une pareille fortuité. Il est des cas de folie qui peuvent se développer brusquement à la suite d'une émotion vive, d'une grande douleur, d'une grande surprise, de l'insolation, etc. Il est même des cas oh la manifestation subite de l'aliénation cessera après l'exécution d'actes épouvantables pour reparaître au bout de quelque temps sous la forme d'un accès qui suivra son cours. L'invasion subite est un fait excessivement rare. L'organisation du délire aliéné est toujours précédée d'une incubation plus ou moins longue, plus ou moins mani-

feste,ou bien l'on trouve dans l'état pathologique antérieur des phénonaènes morbides et des conditions pathogéniques en rapport avec la soudaineté de la folie. L'étude de l'aliénation tend de jour eu jour à éclairer ces faits surprenants de folie instantanée. Dans ces cas, on doit donc soupçonner la simulation.

d. L'aliénation mentale peut se montrer après la condamnation et alors que l'individu subit sa peine depuis assez longtemps.

Voici un fait que j'ai été à même de voir moi-même. La simulation a été découverte par M. le docteur Campagne, alors mon chef de service.

Sixième observation. — Le 24 novembre 1855, entre dans l'asile d'Avignon le nommé M... (Xavier), célibataire, âgé de 21 ans environ, arrivant de la maison centrale de Nîmes.

A l'appui de l'ordre d'admission se trouvaille certificat suivant du médecin de la prison :

« Nous soussigné, etc après avoir examiné et soigné pendant un certain temps le nommé M... (Xavier), avons constaté et déclarons ce qui suit :

« Ce détenu a commencé à donner quelques signes d'aliénation mentale dès les premiers jours du mois d'octobre 1855. lia été admis à l'infirmerie le 16. Il était alors dans un état complet de démence, parlant sans cesse et tenant des propos décousus, ne reconnaissant aucune des personnes qui lui adressaient la parole et ne répondant jamais juste aux questions qu'onlui faisait. 11 était sans fièvre, mangeait quelquefois avec avidité, restait d'autres fois un jour entier sans prendre

d'aliments. Il lui est arrivé souvent de mêler à sa soupe son urine et ses excréments. En proie à une agitation continuelle, il ne dormait prescjue point.

« Cet état se prolongea jusqu'au 23; tout à coup il redevint calme, s'étonna d'être à l'infirmerie et se plaignit de maux de tête. Il raisonnait fort bien et avait grand appétit. Le 5 novembre l'amélioration persistait. M... était fort tranquille lorsque le 6 il se mit à divaguer de nouveau. Depuis ce jour sa folie est redevenue ce qu'elle était auparavant, même désordre dans les idées et dans les actes. M... crie, s'agite constamment. Ildéchire et met en pièces tout ce qui se trouve à sa portée, brise tous les ustensiles, mais il ne commet aucun acte de violence contre les personnes.

« Nous pensons d'après ce qui précède que le détenu M... est frappé d'aliénation mentale, quele trouble qu'il occasionne dans Tinfirmerie y rend son séjour incommode et dangereux même pour les autres malades. Son transfèrement dans une maison de santé nous paraît même d'autant plus nécessaire que s'il recevait promptement les soins appropriés à sa maladie, il pourrait être ramené à la raison.

« Nîmes, le 13 novembre 1855. »

Feu le docteur Geoffroy, alors médecin en chef de l'établissement, constata dans son certificat d'entrée que M. . . , admis pour cause d'aliénation mentale, était atteint 'de cette maladie, mais qu'il croyait devoir attendre le (certificat de quinzaine avant d'assigner un caractère à 1 cette affection mentale (25 novembre 1856).

M... était comme imbécile. On le voyait faire des gestes, des grimaces. Il répondait rarement aux questions qui lui étaient adressées. Il aimait à bousculer les gens sans avoir l'air de savoir ce qu'il faisait. Le médecin en chef crut devoir, quinze jours après le premier certificat, confirmer ce qu'il avait déjà dit, et de plus que cet indi-vidu était atteint de manie sans fureur dont la cause était inconnue (8 décembre 1855).

Au bout de peu de jours M... devint assez calme, et M. Geolfroy l'envoya à l'atelier des cordonniers. De temps en temps le condamné avait soin d'enfreindre le règlement de la maison, de se faire punir, et puis il rentrait à l'atelier où. il pouvait obtenir une nourriture meilleure. Ce n'est qu'au mois de juillet suivant que le médecin en chef constata dans le registre officiel une amélioration dans l'état physique et dans l'état moral du sus-nommé qui sortit guéri le 2 mai 1857, après quatorze mois de traitement.

Le 23 Bivv'û 1857 (1) le docteur Geoffroy mourut victime d'un aliéné épileptique et fut remplacé quelque temps après par le docteur Campagne.

Le 20 juin suivant, c'est-à-dire quarante-neuf jours après sa sortie, M. . . fut réintégré dans l'asile d'Avignon.

« Le détenu M... qui, à la suite d'un rapport en date du 'J3 novembre 1855, avait été transféré dans un asile d'aliénés, a été réintégré dans la maison centrale de Nîmes le 4 mai 1857. Il avait sans doute été considéré comme guéri par les médecins de la maison de santé

(1) Voir dans les Archives cliviques des maladies mentales les détails que j'ai donnés sur l'assassinat du docteur Geoffroy, t. I, p. 21G.

d'Avignon, et en effet, pendant les premiers jours de son «éjour à Nîmes, il a été fort calme et très-appliqué à son travail. Il eût été difficile de reconnaître en lui l'aliéné de 1855. Mais le 25 mai dernier, M... a de nouveau donné des signes d'aliénation mentale. Son état s'est aggravé depuis lors; et aujourd'hui il est dans un état dedémence complet. Tous les désordres que nous avions signalés dans notre premier rapport se sont reproduits €t il devient urgent que ce détenu soit de nouveau transféré dans une maison d'aliénés, pour y recevoir les soins spéciaux que réclame son état, et qu'il ne peut recevoir dans la maison centrale où du reste sa présence est une cause de troubles et même de danger. »

Tel est le nouveau certificat d'admission émanant du médecin de la prison qui avait déjà faille premier.

M. le docteur Campagne déclara dans son premier certificat d'entrée que M... ne présentait que des signes vagues d'aliénation mentale et qu'il devait être maintenu dans l'établissement pour y être soumis aune plus longue observation et à un traitement s'il y avait' lieu. Dans le certificat de quinzaine, notre chef de service émit un doute dans les termes suivants : a Ce détenu paraît simuler la fohe,mais notre conviction à cet égard n'étant pas encore formée, nous croyons que M... doit être soumis à une plus longue observation. Tout nous fait espérer que, dans un délai peu éloigné, il nous sera possible de déterminer d'une manière certaine la nature des symptômes que M... nous offre. »

C'est dans cet intervalle de quinze jours que se passèrent les faits que nous allons raconter.

Au moment de son admission, M... était excessivement agité. Toujours en mouvement, il n'avait pas un seul instant de repos, ses gestes aussi nombreux que variés avaient pourtant un certain degré de bizarrerie, peu marqué à la vérité, mais incontestable. Il allait, venait, courait, se roulait par terre, renversait les meubles et les personnes, déchirait ses effets, criait, tournait ses jambes, et en faisant tout cela, il était rouge, essoufflé. Son cœur battait avec force et la sueur ruisselait de son front. Son appétit ne laissait rien à désirer, et cependant sa langue, rouge vers la pointe et les bords, était évidemment saburrale. Sa sensibilité aux piqûres et au chatouillement restait intacte. Les selles régulières n'offraient rien d'anormal. Le sommeil, d'après le rapport des gardiens, manquait entièrement; car danslanuit comme dans le jour ses mouvements, ses gesticulations, ses cris se répétaieni presque continuellement. On avait beau le questionner, M... conservait un mutismecomplet. Il ne parlait pas non plus ni aux gardiens ni aux aUénés qui le connaissaient depuis longtemps. En proie à un état nerveux intense, il semblait être poussé par un ressort fortement tendu qui l'obligeait à faire les mouvements les plus désordonnés et qui le mettait dans l'impossibilité de comprendre ce qu'on lui disait. On aurait dit que M... était entièrement étrangerà tout ce qui l'entourait, tant son regard semblait vague, morne, indifférent. Ne demandant rien, ne paraissant rien désirer, il acceptait et dévorait gloutonnement les aliments qui lui étaient offerts, tout en continuant sa mimique ordinaire.

Ce détenu présentait donc les signes d'une manie franche assez bien caractérisée. Toutefois son mutisme, sa prétendue simplicité d'esprit, la bizarrerie de ses actes, provenan plutôt de leur mode de succession, de leur variété que de leur nature, la sensibilité de la peau constatée au milieu des efforts qu'il faisait pour paraître insensible, l'état de sa langue avec la persistance de l'appétit et enfin une foule d'autres particularités plus faciles à sentir qu'à formuler et que l'habitude seule peut permettre de saisir, donnèrent à M, Campagne quelques soupçons au sujet delà réalité de la folie. Pour éclairer ses doutes, le médecin en chef ordonna un bain et une douche. Sous l'impression du jet d'eau froide et sous l'influence de la crainte que lui inspirait la gêne de la respiration produite par la nappe d'eau, M..., qui avait paru regarder d'un œil inquiet les préparatifs de la douche, poussa quelques cris inarticulés au milieu desquels se fît entendre le mot pardon. La douche cessa de couler et M. Campagne adressa plusieurs questions à ce détenu. M... ne répondit pas ; mais l'impression de sa physionomie , la vivacité et la profondeur de son regard annonçaient que, malgré son désir d'induire en erreur, il n'était pas étranger à tout ce qui se passait. Une seconde douche plus forte que la première donna la conviction qu'il entendait parfaitement et que, s'il ne répondait pas aux questions qu'on lui faisait, c'est qu'il avait le parti pris de garder le silence. Il fut alors prévenu qu'il recevrait des douches du matin au soir tant qu'il simulerait la folie et que l'aveu de sa simulation était le seul parti qui lui restait à prendre. Le robinet

fut ouvert pour La troisième fois et l'eau coula plus abondamment et plus longtemps que pour les douches précédentes. Fatigué par les mouvements qu'il imprimait à son corps et à sa tête pour échapper à la frayeur qui le dominait, M..., craignant de mourir asphyxié, demanda pardon à deux ou trois reprises d'une voix forte et claire. La douche cessa et, quelques instantsaprès, voyant sans doute que le médecin en chef n'était pas disposé à quitter la partie, il avoua que sa folie n'existait pas et qu'il la simulait afin de rester dans l'asile, car en prison, il avait une mauvaise nourriture et beaucoup de travail.

Cette confession dissipait les dou les qui s'étaient élevés dans l'esprit de notre chef de service. Cependant M. Campagne lui adressa ces paroles:

D. Vous étiez entré ici comme étant atteint d'aliénation mentale; après avoir trompé les médecins qui vous ont examiné dans la maison centrale , vous avez voulu nous tromper ; vous le reconnaissez vous-même ; mais qui nous assure que vos paroles sont actuellement l'expression de la vérité?

R. Monsieur^ je vous le jure, je ne suis pas aliéné et ie ne chercherai plus à faire le fou.

D. Pour que je puisse vous croire, il me faut autre chose que des paroles ; vous allez vous reposer pendant quelques jours et, lorsque vous serez remis de vos fatigues, je vous donnerai l'ordre de contrefaire l'aliéné et vous recommencerez à faire vos folies.

R. Je veux bien, monsieur. Je ferai tout ce que vous voudrez.

Il sortit du bain avec la permission de se coucher ou

de rester clans la cour avec tous les autres malades. Une bonne nourriture lui fut prescrite et le soir on lui donna une pilule d'opium destinée à calmer la surexcitation du système nerveux.

Pendant cinq jours M. Campagne ne lui adressa pas la parole, mais ses actes, ses discours n'échappaient pas à la surveillance dont il était entouré. M... se conduisit parfaitement et très-raisonnablement pendant tout ce temps. Au sixième jour, à la visite, il fut averti que le moment de montrer son savoir-faire était arrivé et aussitôt il se mit à gambader, à gesticuler, à se rouler par terre et à reproduire exactement l'état dans lequel il avaitété vu au début de son séjour dans l'établissement. Jouretnuit, sans relâche, M... selivraitauxmouvements désordonnés précités, son mutisme, certains mouvements des muscles de la face, l'état saburral de la langue, l'éréthisme nerveux, la sueur générale, les battements du cœur, la gêne de la respiration, complétaient l'appareil symptomatique qu'il fabriquait pour ainsi dire à volonté et pièce par pièce. Il mettait tout en train. Il faisait les choses si consciencieusement qu'au bout de deux jours et demi M. Campagne le pria de cesser ses extravagances. Immédiatement après il reprit son calme, recouvra la parole et devint raisonnable.

Le doute n'était plus possible. La folie de M... était éYidemment simulée.

Il a été impossible de se procurer des renseignements sur ses parents et sur sa jeunesse. On tient de lui-même lés suivants. Étant jeune, il était, dit-il, un franc mauvais sujet, paresseux, dissipé, joueur et voleur. C'est

pour vol avec discernement qu'il fui condamné une première fois, le 25 mars i 847, par le tribunal de Carpentras, à être renfermé dans une maison de correction jusqu'à l'âge de 18 ans. Il avait alors 13 ans seulement. De 18 à 20 ans, il paraît avoir terminé l'apprentissage de cordonnier commencé en prison. Le 14 novembre 1854, c'est-à-dire deux ans après sa sortie de prison, il fut condamné par la cour d'assises du Gard à 5 ans de détention et à 5 ans de surveillance pour vol, la nuit, dans une maison habitée, vol commis à l'aide d'effraction ; on avait admis des circonstances atténuantes.

M. Campagne se disposait à renvoyer M... à la maison centrale, mais au milieu d'une conversation, il apprit que ce détenu avait de temps en temps une période de malaise, d'inappétence, de constipation; que, dans ces circonstances , il devenait inquiet, mobile, triste, souffrant, irritable, qu'il perdait le goût du travail, et qu'il s'attirait par son inconduile quelques punitions. Ces détails noyés au milieu d'une foule de récits et d'un grand nombre de renseignements, donnèrent à penser au médecin en chef que, tout en simulant une espèce de folie, M... pourrait être réellement atteint d'une forme d'aliénation mentale autre que celle qu'il inventait si bien. Soumis à une longue observation, ce détenu ne présenta pas la période névropathique dont il vient d'être parlé. Aussi fut-il renvoyé à la maison centrale, le 25 décembre 1857, après plus de cinq mois de séjour dans l'asile.

A la date du 3 septembre 1865, M. Campagne m'écrit en me communiquant les détails précédents que je n'ai fait que reproduire : Depuis l'époque de sa sortie

EXAMEN INDIRECT." (Jl

nous n'avons pas entendu parler de cet industrieux et habileiraitateur de la plus cruelle des misères humaines.

Mon ancien chef de service fait suivre l'observation que nous venons de transcrire des réflexions suivantes :

« Le certificat rédigé par le médecin de la maison centrale de Nîmes, à l'occasion de la première admission de M... dans l'établissement, ne nous est parvenu que longtemps après la sortie définitive du sus-nommé. Cette pièce aurait pu nous suggérer quelques comparaisons entre l'état passé et l'état que nous observions, et nous faciliter ainsi le diagnostic. Par exemple, nous aurions probablement remarqué qu'à l'époque de la première invasion de la folie, ce condamné mêlait à sa soupe ses urines et ses excréments, ce qui semblait indiquer l'existence d'une perversion du goût que nous ne retrouvions plus. L'absence de ce phénomène était trop importante pour ne pas attirer notre attention. En effet, quoiqu'ils n'aient pas insisté sur ce point , les aliénistes savent parfaitement que, dans les folies intermittentes, les premiers accès présentent un appareil symptomatique qui s'aggrave progressivement à mesure que les paroxysmes se renouvellent. II est rare de constater tout d'abord ces obscurcissements intellectuels, et surtout ces dépravations du goût, ces perversions instinctives, ces actes de fureur aveugle, irrésistible, qui ne manquent pas de se manifester plus tard avec le progrès de la maladie. L'intensité de l'agitation peut diminuer par suite de la perte successive de l'activité psychique, mais, en compensation, l'accès devient moins tranché, les intermissions moins distinctes, tandis que

les symptômes acquièrent une intensité, une persistance et une gravité croissantes. Cet ordre de succession est tellement constant, que nous ne voyons jamais un aliéné gâteux ou dominé par des perversions de la sensibilité physique ou morale, être ensuite épargné au point de ne plus offrir ces phénomènes qui accusent incontestablement une gravité exceptionnelle de la maladie, et qui, en s'effaçant, annonceraient positivement une amélioration incompatible avec la nature de l'affection dont ils proviennent. Ainsi, règle générale , dans une phrénopathie intermittente, les manifestations morbides, tout en restant, quant au fond, parfaitement identiques depuis le commencement jusqu'à la fin, s'aggravent de plus en plus par suite de l'évolution naturelle de la maladie.

« Il y a donc lieu de croire que le défaut de dépravation du goût, lors du second accès de M..., étant un phénomène trop saillant pour nous échapper entièrement, n'aurait pas manqué d'attirer notre attention et denous mettre immédiatement sur la voie de la vérité.

« D'ailleurs, les propos décousus remplacés en second lieu par un mutisme complet avaient été une transformation assez singuhère pour faire naître en nous des soupçons capables de diriger nos investigations.»

Dans les autres situations où l'aliénation mentale peut être simulée, elle apparaît, soit après l'acte quand il s'agit d'un contrat, d'un achat, soit au moment même de la contrainte à un travail obligatoire, etc.

V. Quel intérêt t accusé peut-il avoir à simuler la folie ? — De l'intérêt que l'on peut retirer de la simulation

dans les divers cas que nous avons énumérés brièvement au début de ce travail, se déduit encore la probabilité de la simulation. En effet, le criminel a tout avantage à simuler, puisque par ce moyen le défaut d'imputabilité implique l'absence de châtiment. L'irresponsabilité résultant de la preuve de la folie peut tout au plus conduire à la séquestration dans un asile d'aliénés, d'oii il a l'espoir de s'évader plus facilement que de la prison ou du bagne. La ténacité s'explique très-bien avec la gravité plus ou moins grande du méfait. Après la condamnation, les chances de succès ne sont plus que très-exceptionnellement relatives aux résultats du jugement. Ce n'est pas pourtant qu'on ne puisse admettre des faits de folie périodique ne devenant évidents que par la suite du temps , puisque la science en possède des exemples. Les recherches cliniques de M. le docteur Morel sur l'épilepsie larvée , les pseudomonomanies, selon l'expression heureuse du docteur Delasiauve, témoignent combien on doit donner d'attention aux actes qu'on peut attribuer à la folie transitoire, instantanée. Quant aux autres espèces de folie, telles que la démence, la stupidité, la manie, qui surviendraient soudainement à la suite du jugement, à la suite d'une violente émotion, comme la condamnation, de pareilles manifestations n'ont lieu que chez des individus très-émotifs, non endurcis par leur manière de vivre antérieure. Ces impressions désespérantes qui frappent comme d'un coup de foudre, on ne saurait certainement les attendre du mauvais sujet, ennemi du travail, adonné à tous les vices qu'enfante l'oisiveté, blasé,

ayant subi déjà le plus souvent d'autres condamnations, raffermi dans le crime par le contact et la fréquentation d'autres scélérats et d'autres criminels, enfin indifférent au froissement de son honneur. Pour celui qui subit sa peine, il y a perspective d'une amélioration dans son existence, plus de liberté, une nourriture meilleure, des occupations moins pénibles, cet espoir de la fuite qui fait -vivre les misérables condamnés.

Pour le malheureux prisonnier de guerre on comprend non moins tout l'avantage que la simulation de la folie lui procurerait si cette feinte n'était pas découverte. Pour le conscrit qui a recours à la nostalgie qu'il complique de phénomènes délirants, bien des raisons le rattachent au foyer, l'amour et l'amitié d'une part, la crainte du danger et de la mort de l'autre. L'intérêt pécuniaire peut aussi stimuler le désir de rester au pays. La jeune personne ou le jeune homme qui, soit par amour, soit par haine, soit pour satisfaire un caprice, une fantaisie, chercheront à attendrir un père ou une mère, un tuteur ou un oncle, fournissent des arguments qui ne manquent pas d'une certaine puissance en faveur de la probabilité de la simulation; la recherche du bien-être, dans un asile , par d'anciens aliénés produit un intérêt d'une certaine valeur. Mais assurément l'affection d'une sœur pour une autre sœur est un fait excessivement rare comme mobile de la simulation. Nous n'insistons pas davantage sur celte question et sur son importance.

VI. Antécédents fournis par les documents judiciaires. — Les propositions que nous avons placées au sixième

rang, et qui sont relatives aux antécédents ou à l'historique, comprennent les grands problèmes de l'hérédité et de la prédisposition.

Disons d'abord qu'il y a quelquefois lieu de se méfier des témoignages des parents, des amis, de certaines personnes plus ou moins intéressées à un titre ou à un autre. Ainsi, dans le cas de celte veuve qui simulait la démence pour faire annuler un contrat, les enfants ont donné de faux renseignements et ont été condamnés pour faux témoignagé. Les parents de cet instituteur qui avait soustrait frauduleusement une somme de lf),000 fr. cherchaient tellement à induire en erreur le tribunal , qu'ils avaient provoqué l'interdiction de M... pour tâcher d'annihiler la responsabilité que l'intégrité de ses facultés entraînait, etc.. Cette condition fâcheuse pour le diagnostic se retrouve encore assez fréquemment. Ou bien les dépositions sont mal faites, incomplètes, douteuses, incertaines. On comprend de quel embarras sont de semblables documents, et combien la sagacité du médecin expert doit être à l'épreuve pour en extraire ce qui est conforme à la vérité, ce qui appartient réellement à l'état pathologique ou non.

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