CHAPITRE PREMIER
HISTORIQUE. — DÉFINITION. — UTILITÉ DE L'ETUDE ENTREPRISE. — DIVISIONS DU TRAVAIL SEL
La strangulation, prise dans son sens le plus général, a peu ou point d'histoire personnelle : on peut même dire qu’elle doit son individualité à Tardieu. Avant cet auteur, en effet, on ne rencontre pas sans étonnement le silence général, qui règne sur ce genre de mort violente, dans les différentes études médico-légales parues jusqu'alors.
Notre intention n’estipas de faire ici une sorte de bibliographie de tout ce qui a été dit sur ce sujet ; ce serait répéter ce que Tardieu a si justement établi : « Il y a quelque chose de si étrange, de si inattendu dans l’omission faite par les auteurs des caractères propres à la strangulation, et, d’un autre côté, la prétention d’être neuf sur un sujet, que l’on supposerait au premier abord presque banal, peut si aisément
paraître déplacée, que je sens la: nécessité et le devoir d'exposer avant tout l'état de la science sur la question de la strangulation. Cela est d'autant plus utile que les travaux, d’ailleurs peu nombreux, quien portent le titre traitent en réalité d’un tout autre objet. »
Il a donc tout dit et bien dit : insister sur ce fait serait un plagiat ou tout au moins une redite inutile. D'ailleurs, nous nous écarterions un peu de notre sujet, notre but étant de traiter spécialement ce qui a rappprt à lastrangulation par les mains. Or, qu’on vienne à lire les auteurs anciens; les documents sur ce sujet sont bien insuffisants. Néanmoins, pour être aussi complet que possible, résumons rapidement l'étude historique entreprise par Tardieu, sans toutefois nous arrêter à l'historique spécial, qui de même que celui de la pendaison remonte à la plus haute antiquité. Il n’est pas douteux que les anciens auteurs n'ont pas méconnu ou ignoré les faits d'étranglement criminel, mais entraînés par une préoccupation doctrinale, ils ont laissé de côté les enseignements de l'expérience, inconséquence facheuse, que Tardieu a trouvé urgent de faire disparaitre. On pourrait établir trois stades dans l’histoire médico-légale dela strangulation: 1° La période durantlaquelle onn'’en parle pasou du moins à peine: c'est l’époque de Littré, (170%), de Zacchias (1726), de Morgagni, qui emploient ce mot indistinctement dans le même sens que suffocation. Un seul écrivain a entrevu la grande lacune qui régnait dans les connaissances actuelles : c’est Fœdéré (1813) qui
montre la nécessité de distinguer la strangulation simple de celle qui est déterminée par la pendaison:; malheureusementlesdeux étudesrestentconfondues,
2 La seconde étape compte un certain nombre d'auteurs illustres, qui n’ont pas méconnu la strangulation, mais l'ont absolument incomprise. Devergie, dans un chapitre intitulé : « De la pendaison et de la strangulation » énonce cette profession de foi : « La pendaison etlastrangulation sont, ici, réunies dans le même chapitre, parce qu'il y ala plus g'ande analogie entre ces deux genres de mort, qui ne différent que par le mode d'exécution. »
Au point de vue physiologique, peut-être; mais au point de vue médico-légal, c'est une grande erreur. Orfila, le professeur si éminent de Paris, avait déjà émis, en 1893, sous certaines réserves, les mêmes opinions; « parce que, à peu de choses prés, il y à identité entre les causes qui les déterminent et les phénomènes qui les accompagnent. La suspension est toujours accompagnée de strangulation. » C'est un simple jeu de mot. Les auteurs qui se sont encore attachés à cette étude, n'ont pas échappé à la même confusion : Remer, Olivier, Fleichmann, Rendu, Desgranges, Duchesnes, dont les articles abondent dans les Annaies médico-légales de 1850 à 1870, bien que laissant de côté la partie purement doctrinale, pour pénétrer les faits particuliers, n’ont écrit sur ce sujet que des dissertations polémiques, intéressantes à beaucoup de points de vue, mais sans grande utilité pratique. Une seule étude mérite d'être signalée : celle du Dr Durand-Fardel, en 1851,
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intitulée : « Suspension et Strangulation »; mais elle est exclusivement consacrée à la strangulation suicide et laisse tout à fait dans l'ombre le côté le plus intéressant de la question, c’est-à-dire le point de vue criminel.
30 Tout était donc à faire, lorsque Tardieu entreprit de dissiper les ténébres, qui obscurcissaient la question,en mettant les choses au point. Quelles que soient les faiblesses de son œuvre et les réserves qu'il faut y apporter aujourd’hui avec les progrès de la science, elle n’en est pas moins remarquable et offre un grand intérêt. Depuis, bien des auteurs ont marché sur ses traces: Taylor en Angleterre, Casper et Lisman en Allemagne, Hoffmann à Vienne, Tamassia en Italie, Du Saulle en France et, avec lui, Pauliel, Briand et Chaudié, puis de nos jours M. le professeur Lacassagne se sont livrés à des études expérimentales des plus intéressantes et ont retracé le plus complètement possible, en se basant sur de multiples observations, l'histoire véritable de Ja strangulation.
Ne reste-t-il donc rien à étudier sur un sujet aussi vaste et aussi longtemps mal compris? Nous ne le croyons pas; si haut que soit déjà l'édifice établi, une nouvelle pierre n’est pas sans utilité; nous nous efforcerons de l’apporter bonne et de la cimenter solidement.
Le docteur Durand-Fardel a introduit dans la définition de la strangulation une distinction un peu
subtile, relativement à la direction suivant laquelle agit la compression; pour lui, en effet, c'est « une compression exercée par une force qui agit perpendiculairement à l'axe du cou, à l’aide d’un /ien serrant également par tous les points de sa circonférence ». Cette définition laisse ainsi complètement de côté le mode des mains. Il y a donc utilité d’une première distinction à établir.
Prenons maintenant le Dictionnaire de l'Académie, nous y lisons ceci : « Etrangler, c’est faire perdre la respiration et la vie, en pressant le gosier ou en le bouchant. » Définition inexacte, car elle établit une confusion entre la mortpar strangulationet la suffocation criminelle. Donc seconde distinction nécessaire.
En dernier lieu, reprenons l'interprétation de
Tardieu, adoptée d'ailleurs par les dictionnaires encyclopédiques.
- « Lastrangulation, entendue dans le sens médicolégal, est un acte de violence qui consiste en une constriction exercée directement, soit autour, soit au devant du cou, et ayant pour effet, en s’opposant au passage de l'air, de suspendre brusquement la respiration et la vie. » Un grand progrès se manifeste dans cette définition ; néanmoins elle nous semble incomplète, car elle fait abstraction des terminaisons par apoplexie ou mort subite, presque aussi fréquentes que l'asphyxie. Faut-il donc dire avec du Saulle, que la strangulation semble n'avoir pas besoin d’être définie autrement que par le mot lui-même ? Véritablement, c'est escamoter trop librement la difficulté.