COMPLICATIONS GÉNÉRALES
Elles appartiennent à toute lésion trauraatique : l'érysipèle, la fièvre purulente, la gangrène. Et chacun sait que ces complications peuvent survenir même dans des cas de blessures légères.
Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des développements qui sont surtout du domaine de la chirurgie pratique ^
1. Voyez Vida] (de Cassis), Trailè de Pathologip. externp.. 5« édition. Paris, 1861. — Gosselin, Cliviqun chirunjicale de la Charité '3' éiliticn. Paris, 1879. — Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie j rniiquei, art. Erysipèle, par L. Gosselin; G-angrène, par Maurice Ray- ■aud.
y. o Conditions individuelles qui peuvent influer
directement ou indirectement sur les conséquences des blessîtres.
L'âge, la constitution, l'état de santé, les dispositions morales ionenl un rôle considérable dans la marche des blessures et exercent une influence marquée sur leurs terminaisons. Nous ne nous arrêterons que sur les points qui peuvent donner lieu à quelques applications utiles pour la médecine légale.
10 — Parmi les faits si nombreux et de nature si diverse dont se compose l'histoire médico-légale des coups et blessures, il en est qui forment un groupe tout à fait à part, et qui, laissés jusqu'ici dans l'ombre la plus complète, méritent à plus d'un titre d'être mis en lumière Je veux parler de ces faits qualifiés sévices et mauvais traitements, et dont les enfants sont plus particulièrement victimes de la part de leurs parents, de leurs maîtres, de ceux en un mot qui exercent sur eux une autorité plus ou moins directe.
S'ils nous offrent un sujet d'étude intéressant et neuf au point de vue de la médecine légale, en raison de l'âge et de la constitution des blessés, de la diversité des agents vulnérants, de la nature très-variable des lésions, et de leurs conséquences toujours graves, souvent terribles, nous sommes assuré que les exemples nombreux, recueillis par nous et cités dans ce travail, éveilleront en même temps de tristes et profondes réflexions sur les causes morales de pareils crimes. La sévérité inflexible d'un maître, la dureté d'un patron avide, l'aversion d'une marâtre, peuvent expliquer des châtiments corporels même excessifs infligés à de jeunes enfants; mais que dès l'âge le plus tendre de pauvres êtres sans défense soient voués chaque jour et presque à chaque heure aux plus cruels sévices, soumis aux plus dures privations, que leur vie à peine commencée ne soit déjà qu'un long martyre, que des supplices, que des tortures, devant lesquels l'imagination recule, usent leur corps, éteignent les pre-
1. Tardieu, Éiude médico-légale sur les sévices et mauvais Irailements exercés sur des enfants (Ami. d'hyg., 1860, tome XIII, p. 361).
mières lueurs de leur raison et abrègent leur existence, enfin, chose plus incroyable, que leurs bourreaux soient le plus souvent ceux-mêmes qui leur ont donné le jour, il y a là un des plus effrayants problèmes qui puissent agiter l'âme d'un moraliste et la conscience d'un juge. Je ne m'étonne pas, pour ma part, que l'on soit porté à attribuer à je ne sais quelle aberration des sentiments affectifs, à une sorte de folie, ces actes de féroce brulalilé ou de stupide violence accomplis par des mères dénaturées, et trop souvent tolérés par la faiblesse et la lâcheté du père.
Toujours est-il que ces faits se multiplient, qu'ils soulèvent l'opinion et qu'ils ne doivent ni prendre au dépourvu le médecin, seul capable en plus d'un cas de les dénoncer à la justice, ni rester étrangers à l'expert appelé par elle à en démontrer le véritable caractère et à en dévoiler toutes les circonstances. Cette étude, entreprise il y a dix-huit ans, est la première qui ait été tentée sur ce sujet, auquel les auteurs de médecine légale n'ont que depuis accordé une mention.
Je ne dois pas omettre cependant une observation due à notre honorable confrère M. le docteur Toulmouche, dont j'ai eu tant de fois déjà à louer les vues excellentes et le sens judicieux en médecine légale pratique. C'est dans un mémoire'^, dont le titre n'appelle pas suffisamment l'attention et fait mal connaître l'objet, que le savant professeur de Rennes a consigné un fait qu'il indique comme un cas de « mono- <c manie singulière ayant porté un homme d'une certaine « instruction à exercer la flagellation sur une petite fille âgée « de quatre ans» d'une manière assez continue et assez « intense pour qu'elle ait fini par occasionner la mort de « cette enfant. » Le récit de ce cas intéressant est suivi de réflexions très-justes qui, bien que se rapportant presque exclusivement, dans la pensée de l'auteur, à la flagellation, aux coups de cordes ou de fouet ou au supplice des verges, sont néanmoins applicables à la question plus géné-
1. Toulmouche, Considérations médico-légales sur deux cas assez rares d'aberration mentale {Ann. d'hyg. et de méd. légale, t. L, p. 424, 1853).
raie des sévices et mauvais traitements exercés surles enfants.
M. le doctem' Toulmouche fait remarquer, en effet, que les divers traités modernes ne renferment ancun exemple analogue, et que, parmi les anciens, il n'a rencontré que le seul livre de Zacchias dans lequel il soit question de l'action des coups de cordes ou de fouet*. J'aurai à revenir sur les indications très-sommaires que contient, sur ce point limité, le curieux répertoire de Zacchias. Mais au point de vue plus général où je veux me placer, il n'est rien, je le répète, à puiser dans les auteurs.
Je ne puis m'empêcher cependant de rappeler ici, par un rapprochement qui n'a rien de forcé, quelques traits empruntés à ces pâles figures d'enfants épuisés par le travail des mines ou des manufactures.
Les enquêtes poursuivies en Angleterre, et dont j'ai donné ailleurs l'analyse détaillée 2, sont remplies de détails sur les traitements que subissent les malheureux enfants employés avant l'âge à ces. durs travaux, et auxquels si souvent s'ajoutent les sévices les plus cruels. « Pour tenir les enfants « éveillés et stimuler leurs efforts, » disait M. Sadler, dans le sein du Parlement anglais 3, « on emploie des moyens qui « sont contraires à tous les sentiments d'humanité et qui « montrent le système de dégradation à laquelle les ouvriers « dans ces fabriques sont réduits. On aura peine à croire « que l'on frappe les enfants avec des fouets faits exprès (c pour cet usage. » Et l'honorable député agitait dans sa main un de ces fouets faits de plusieurs courroies lourdes et noires et attachées à une espèce de bâton; et pour montrer son efficacité, l'honorable membre en frappa sur le bureau un coup qui retentit dans toute la Chambre des communes. C'est dans les faits déjà nombreux que j'ai observés moi-
1. Voy. Zacchias, Quœst. med. leg.^ liv. V. tit, IL guEest. t. I n 392 Lugd., 1726. ' ^
2. Tardieu, Diclionn. d'hyg. publique et de saïubrilé, t. III p 35 art Mines, t. IV, p. 258, article Travail des Enfants. Paris, 1-62. '
3. Sadler, Souffrances des enfants employés dans les âlalures et fabriques d: Angleterre. (Ann. dViyg. et de mcd. lég., t. XII, p. 288, 1834.;
même et que j'ai recueillis dans les fastes judiciaires, que je chercherai les éléments de cette étude, à laquelle serviront de base et de garantie les trente-deux exemples choisis que je citerai en terminant.
Les sévices et mauvais traitements exercés sur des enfants sont extrêmement variés, et il est impossible d'en prévoir les formes et les instruments divers.
Depuis les coups portés avec les mains, les soufflets, les coups de poing, les coups de pied, de souliers ou de sabots, la fustigation avec des verges, des baguettes, jusqu'aux coups de bâton, de corde, de fouet, de fourche, d'épines, de pelle, de pincette, on peut rencontrer des contusions faites avec toute espèce d'instruments vulnérants. On voit encore des enfants jetés à terre, tirés en tous sens, pincés, déchirés. Mais ce n'est pas seulement à l'aide de ces moyens directs en quelque sorte que les enfants sont maltraités. Ils sont soumis à des privations de tous genres : défaut de soins, alimentation insuffisante ou grossière, séquestration dans des lieux obscurs , dans d'étroits cachots, manque d'exercice, exjDOsition au froid; enfin les tortures poussées à l'extrême consistent en brûlures répétées à l'aide de fers rougis, de charbons ardents, de liquides corrosifs, mutilations, écrasement des doigts, arrachement des cheveux et des oreilles, étouflement par l'introduction violente d'une trop grande quantité d'aliments; enfin, souillures de toute sorte qui vont jusqu'à l'ingestion forcée des excréments.
Les victimes les plus ordinaires des sévices et mauvais traitements sont de très-jeunes enfants. Les cas que j'ai observés nous montrent dix-sept fois des enfants au-dessous de cinq ans, dont cinq encore à la mamelle ; sept. enfants de cinq à dix ans, et quatre de onze à quatorze ; deux fois les sévices avaient continué jusqu'à l'âge de dix-sept ans.
Quant aux auteurs de ces violences, on voit, non sans un douloureux étonnement, que sur nos trente-deux observations, vingt-quatre fois les mauvais traitements étaientl'œuvre des parents ; onze fois des père et mère réunis, huit fois de
la mère seule, cinq fois du père, quatre fois d'une marâtre, quatre fois d'un instituteur et une fois d'une maîtresse d'apprentissage.
Ainsi qu'on a pu le pressentir d'après ce que nous avons dit de la diversité des moyens employés pour maltraiter les enfants, les caractères des sévices et les traces qu'ils laissent sur le corps des victimes, varient à l'infini. Ils offrent cependant quelques caractères généraux et communs que l'on retrouve dans presque tous les cas, et sur lesquels il importe surtout d'appeler l'attention des médecins légistes.
En premier lieu, on est frappé de la physionomie et de l'apparence que présentent les pauvres enfants exposés aux mauvais traitements et aux privations ; ils sont généralement pâles, d'une maigreur extrême parfois squelettique, offrant tous les caractères d'une décrépitude précoce. Ils pi'ésentent quelquefois delabouffissure. de l'œdème en certaines parties. Les traits de leur visage respirent la tristesse; ils sont timides et craintifs, souvent hébétés et l'œil éteint ; plus souvent au contraire d'une intelligence hâtive qui ne s'exprime que par le feu sombre du regard. Une particularité très-importante à noter, c'est la rapidité avec laquelle changent cette expression et cette physionomie, dès que les enfants, recueillis par la charité publique ou placés sous la protection de la justice, se voient soustraits à leur supplice de tous les jours. Cette altération générale de la constitution est plus ou moins profonde, suivant la gravité et surtout la durée jslus ou moins prolongée des sévices, mais elle ne manque presque jamais, et est quelquefois poussée jusqu'à une véritable étisie.
Les traces laissées sur le coups par les mauvais traitements .sont surtout remarquables par leur multiplicité. Ce sont, le plus souvent, des ecchymoses, des meurtrissures, des excoriations disséminées sur toute la surface du corps, qui en est comme marbrée. Ces ecchymoses, dont la coloration variée atteste la succession des coups, siègent principalement au visage, sur les membres, à la partie postérieure du tronc ; mais elles offrent ce caractère de ne pas occuper de préférence les points les plus saillants sur lesquels portent presque
exclusivement les chules. Leur forme est souvent significative et reproduit visiblement l'empreinte soit desdoigtsappliqués ou des ongles, soit des clous d'une semelle de soulier ou de talons de bottes et de sabots. J'ai noté les meurtrissures rougeâtres ovalaires provenant de pincements ; les vergettures linéaires, le double sillon bleuâtre formés par une étroite baguette, par des verges ou par des lanières avec lesquelles les coups avaient été cinglés. On trouve parfois les nœuds de la corde ou les épines du bâton imprimés dans les chairs. Il est très-fréquent de trouver les oreilles déchirées, les cheveux arrachés, les doigts écrasés. Des blessures d'un autre ordre peuvent se rencontrer en même temps sur diverses parties du corps, sans offrir des caractères aussi spéciaux. Telles sont les plaies de tête, les ù'actures dont j'ai rencontré des exemples ; telles sont aussi les brûlures, à des degrés différents, produites soit par l'application de pelles ou de fer rougis, soit par des charbons ardents, soit par des liquides corrosifs, ainsi qu'on l'a vu dans ces cas extraordinaires de tortures infligées avec un raffinement de barbarie à de pauvres jeunes filles.
Certaines circonstances spéciales sont de nature à laisser des traces facilement reeonnaissables. Ainsi il n'est pas rare que les mauvais traitements consistent à attacher les enfants soit par les mains, soit par le milieu du corps, soit même paile cou ; à les maintenir assis sur des escabeaux ou même par terre ; enfin, à les enfermer dans des espaces étroits, comme un caveau, une niche, une boite, où ils ne peuvent rester que dans les positions les plus gênantes. Dans le premier cas, les liens laissent une empreinte plus ou moins profonde ; dans le second, on voit survenir ces déformations persistantes du squelette qui ont été signalées dans quelques cas où la barbarie a dépassé toutes les bornes.
La mort n'est que trop souvent la suite des mauvais traitements : sur les 32 cas réunis (page 78 et suivantes), on en trouvera 18 qui ont eu cette terminaison funeste : et il est d'un grand intérêt, au point de vue des recherches médico-légales, de déterminer avec précision la manière dont se pro-
duit la mort. « Verum enim vero, dit justement Zacchlas, dif- « ficultas est in cognoscendis iis qui flagellis, fustibus aut « sacculis arenarefertis vapulantes perierunt, nam aliquando « hoc vertitur in dubium et magni interest scire. »
Il convient, à cet égard, d'établir plusieurs catégories de faits.
Dans les uns, la mort est le résultat direct, nécessaii^e, d'une violence isolée, devant en toute circonstance, et fatalement, amener la mort ; telles seraient la fracture du crâne par un coup directement porté, la luxation des vertèbres cervicales par une distension subite du cou, ou la suffocation produite par le passage dans les voies aériennes d'aliments ingérés de force « Quin imo evenisse non semel compertum « est, ut pugno aut alapa quis petitus interiit, ut est casus « apud Hippocratem filise Nerei quse muliercula arnica lata « manu percussa secundum sinciput, nona periit. »
Dans une autre catégorie de faits, on voit l'enfant mourir sous la main qui le frappe, par le seul effet des mauvais traitements, sans aucune blessure nécessairement mortelle : c'est ce qui est arrivé à la suite d'une flagellation prolongée ou de sévices répétés sur de très-jeunes enfants. L'observation citée par M. Toulmouche, celle que m'a communiquée M. le docteur Lorain, et celle que j'ai recueillie moi-même sous le n" XXVIII, en sont des exemples parfaitement tranchés. « Si (f percussor fuerit vir membra habens multo robore, re- « marque Zacchias, et duritie prœdita aut valido instrumen- « to percusserit, contra vero vapulans idebilis sit, maxime « secundum eam partem quse vapulaverit ut in casu puellse <c illius de qua Hippoc. tune dicendum taies percussiones esse « proximas causas ipsius morlis excitando dolores et inflam- « mationes in parte vapulante et in capite concussiones ex « quibus facile sequitur mors. »
Dans ces cas. il n'est pas rare de ne trouver aucune lésion caractéristique dans les organes pouvant rendre compte de la mort, qui n'est alors très-probablement que le résultat de l'ébranlement nerveux, et peut-être de la douleur produite par les coups très-violents et très-nombreux dont on retrouve alors
76 CONSÉQUENCES DES 13LESSURES.
sur le corps les traces multiples et profondes. Mais il arrive aussi que l'on trouve, surtout chez les très-jeunes enfants ainsi soumis à des sévices graves, des altérations du côté de l'encéphale. J'ai noté des épanchements de sang à la surface du cerveau manifestement déterminés par les coups portés sur la tête et sur tout le corps.
Enfin, dans une dernière catégorie se rangeront les faits plus nombreux dans lesquels les privations de toutes sortes, le défaut de soins, joints aux sévices, ont amené dans toute la constitution une altération graduelle dont la mort est le dernier terme, soit que celle-ci arrive par l'épuisement complet de la pauvre petite victime, soit qu'elle soit hâtée par une maladie intercurrente dont la gravité s'est accrue en raison de la faiblesse générale. Alors l'expert appelé par la justice à constater ces faits se trouvera en présence de ces cadavres décharnés qui portent le sceau du martyre et attestent les souffrances prolongées où la vie s'est usée. Tous les tissus sont pâles et exsangues ; les membranes de l'intestin sont amincies, et parfois à un tel degré, que dans certains points elles sont réduites à une sorte de pellicule transparente. J'ai vu chez un enfant de treize mois l'estomac ne dépassant pas le volume du pouce, et présentant à sa face interne, d'apparence réticulée, des plis que la traction ne put effacer. La rate est très-petite, lésion tout à fait caractéristique des privations imposées et de l'alimentation insuffisante. C'est ordinairement aussi dans ces cas que l'on trouve des lésions pulmonaires, engouement, hépatisation. tubeicules, qui se développent si aisément sous l'influence des mauvais traitements et de la débililation générale qui en est la suite.
Dans un cas qui a été soumis par la justice à mon appréciation, en même temps qu'à celle de M. le docteur E. Barthez, ce distingué confrère reconnaissait, avec le sens pratique qui lui est propre, la véritable nature de ces faits, qu'il exprimait en ces termes : « L'enfant a succombé à une maladie causée par le défaut de soins et par une nourriture mauvaise et insuffisante. C'est dans ces conditions que se développe
cette cachexie particulière aux enfants, dont les principaux symptômes sont l'amaigrissement extrême, l'anémie, l'œdème partiel et les hémorrhagies, et à laquelle le rachitisme peut aussi appartenir. Dans ces cas, la cachexie seule peut déterminer la mort probablement par suite de l'altération du sang et sans lésion apparente des solides, celle-ci cependant terminant le plus souvent la scène. »
Le tableau que je viens de tracer, et que complétera l'exposé des observations rapportées en détail à la fin de ce travail, permettra, je l'espère, de se faire une idée exacte des faits.
Je n'aurais plus rien à ajouter, si je ne croyais utile de prémunir les médecins appelés comme experts contre la fausse appréciation qui pourrait en être faite et contre les erreurs dans lesquelles pourraient les entraîner les moyens d'excuses habituellement allégués par ceux qui se sont rendus coupables de sévices graves et sur qui pèse une accusation criminelle de cette nature.
Ils ne manquent pas tout d'abord d'attribuer les contusions qui ont été constatées Sur le corps à des chutes que l'enfant aurait faites en jouant, à des chocs accidentels. J'ai déjà fait remarquer que la distinction était facile, si l'on voulait bien s'attacher surtout à la multiplicité vraiment effrayante des traces de coups qui littéralement couvrent la presque totalité du corps, et, d'une autre part, au siège des principales contusions qui ne répond pas aux saillies particulièrement exposées aux chocs et aux chutes, ainsi qu'à la forme souvent décisive des ecchymoses, excoriations et meurtrissures provenant des mauvais traitements. Les parents cruels qui martyrisent leurs enfants ne craignent pas non plus d'invoquer souvent le droit de correction paternelle, dont les mauvaises dispositions prétendues de leurs victimes réclameraient l'application. C'est là un moyen de défense qu'il suffît de signaler, et contre lequel proteste la disproportion de la faute et du châtiment. Autant vaudrait invoquer la folie, que, pour ma part, je déclare n'avoir jamais rencontrée chez les auteurs de ces inexcusables violences.
Je diviserai les faits en trois séries.
Dans la première, j'incrirai les cas les plus simples de sévices et de mauvais traitements ;
Dans la seconde, les exemples de sévices et de tortures très-graves, mais non suivis de mort;
Enfin, la troisième comprendra les cas qui se sont terminés par la mort.
Première série. — Observations de mauvais traitements
et de sévices.
Obs. I. — Mauvais traitementx. Privations infligées à un enfant de neuf ans, pur ses parents. — J'ai visité, le 10 octobre 1859, le jeune Alfred B..., âgé de neuf ans, maltraité par ses parents. La constitution de cet enfant est très-délicate et paraît détériorée par les privations, par une alimentation insuffisante et par le défaut d'air et d'exercice. Il porte sur les diverses parties du corps des cicatrices nombreuses et anciennes.
Obs. II. — Mauvais traitements exercés sur un enfant de huit arCs par sa mère. — J'ai visité le 6 mars 1857, à l'hôpital des Enfants trouvés, l'enfant de la femme Couturier qui, à huit ans, en paraît cinq à peine et présente de nombreuses cicatrices et des traces de coups sur les reins.
Obs. III. — Blessures grnvei fûtes à un enfant par son père. — J'ai visité, le 30 mars 1857, à l'hôpital des Enfants le jeune G..., à qui son père a cassé la cuisse.
Obs. IV. — Sévices exercés sur un enfant par sonpère. — La jeune Léonie D... que j'ai visitée le 8 février 1848 au dépôt des orphelines, battue par son père et par la concubine de celui-ci, avait reçu de nombreuses contusions, notamment sur un œil qui était très-endommagé.
Obs. V. — Sévices exercés sur un enfant de huit ans par son père; altération grave de la santé. — J'ai visité le 13 avril 1850 le jeune B..., enfant de huit ans, battu par son père; il portait la trace d'un coup de soulier, et sur le tronc et les membres des marbrures innombrables et des marques de fouet. Quoique ces blessures
n'eussent pas par elles-mêmes beaucoup du gravité, le nombre des coups avait compromis sérieusement sa santé.
Obs. VI. Sévices exercés sur une jeune fille de treize ans par sa
fnère. — J'ai visité le 27 août 1845, à l'ouvroir de la rue de Grenelle, à Vaugirard , la jeune Lucile N..., âgée de treize ans, habituellement battue par sa mère. Elle avait reçu un coup de fourchette au niveau de l'articulation du petit doigt de la main gauche et portait des traces de contusion au bras gauche. Elle avait une poignée de cheveux enlevés.
La mère a été condamnée à quatre mois de prison.
Obs. vil — Mauvais traitements exercés sur un enfant de cinq ans au plus, par samère. — J'ai été chargé le 5 juin 1846, de visiter la jeune B..., âgée de cinq ans et demi, battue par sa mère, et mise eu garde depuis trois semaines à Issy. Le développement physique de cet enfant est régulier. Elle a une apparence de bonne santé, mais une intelligence très-bornée. Elle porte à la face et sur la main droite les traces de contusions violentes qui peuvent remonter à trois semaines ou un mois. Ces coups, quoique portés avec force, n'ont pas eu et ne doivent point avoir de suites graves ; il résultera seulement de celui qui a été appliqué au milieu du visage une déformation du nez qui persistera toute la vie Ces blessures ont été faites avec un instrument dur et contondant.
Obs. VIII. — Mauvais traitements exercés sur un enfmt de trois ans ; traces de flagellation. (Observation citée par M. Toulmouche.) — Un enfant âgé de trois ans avait été soumis à une forte flagellation sur les fesses. Examiné par M. le docteur Toulmouche, il présente une large contusion s'étendant sur toute la fesse gauche, d'une teinte violacée, remontant jusqu'au niveau des dernières vertèbres lombaires, parsemé d'un grand nombre de petites écorchures ponctuées, dont quelques-unes seulement étaient linéaires, plus étendues et telles qu'en pourrait faire un petit balai de houx; une seconde beaucoup plus légère, sur la partie saillante de la fesse droite avec une multitude de petites écorchures analogues aux précédentes; une troisième vis-à-vis le grand trochanter de la cuisse droite avec tuméfaction , mais sans traces d'éraillures ; enfin une dernière plus légère en dehors et en arrière de la crête de l'os des iles.
L'expert conclut que les meurtrissures des fesses avâient été le résultat de la percussion d'un corps dur ; que les stigmates ou écorchures si multipliées dénotaient que ce dernier avait dû être armé de petites pointes telles qu'en présenteraient un balai court
80 CONSÉQUENCKS DICS BLESSURES.
de houx ou des verges faites avec des tiges chargées d'épines ; enfin qu'elles ne pouvaient avoir été faites nar les ongles, leur forme ronde excessivement petite, comme ponctuée, et leur raulliplifité, les différenciaient trop de celles qui auraient pu résulter de l'action de ceux-ci. Les meurtrissures avaieiitpu être faites d'abord soit avec la main, soit avec tout autre corps contondant et être suivies de flagellation avec une verge épineuse.
Osâ. IX. — Privations. Mauvais Irniteme.nts, fracture causée par une chute. — Chargé le 12 juillet 1856 de visite)- la jeune Élisa Ghaumont, âgée dé cinq ans et demi, victime de sévices de la part de sa mère, j'ai trouvé une enfant, petite, chétive, triste et pâle. Il n'y a pas de blessures à la tête et sur le tronc, mais l'avant-bras gauche est cassé au-dessus du poignet : des contusions sur la hanche et la cuisse du même côté sont le résultat de la chute. Il n'existe pas sur la personne de la jeune Elisa G. ..de traces de coups et de sévices habituels et anciens, bien que sa constitution chéLive et l'expression de ses traits indiquent des souffrances prolongées. Cette enfant a eu le bras gauche cassé par suite d'une chute qui a pi'oduit en même temps quelques contusions sur le membre inférieur du même côté. La maladie se prolongea un mois. Il est impossible de dire avec certitude quelle a été la cause de la chute. On doit seulement faire remarquer qu'elle a dû être violente.
Deuxième série. — Observations de sévices et de tortures très-graves, mais non suivies de mort.
Obs. X. — Mauvais traite ment s. Brûlures faites à un enfmt de quatre ans par sa belle-mère. — (20 février 1856, tribunal de Laon.)
La femme Charpentier, de Mont-Saint-Père, vient l'épondre à une odieuse prévention. Pour se venger de son mari, qui avait signalé à la justice ses mauvais traitements envers un enfant d'un premier lit, âgé de quatre ans, nommé Emile, elle a, la veille du jour où elle devait comparaître devant le Tribunal, fait brûler volontairement les pieds de cet enfant. Une nouvelle poursuite a eu lieu, et les médecins ont constaté qu'Émile portait, sur sou corps amaigri, des plaies récentes ; les doigts de pieds, notamment, étaient le siège de brûlures au premier et au second degré. Grâce au traitement suivi à l'Hôtel-Dieu, l'enfant, qui semblait voué à une mort prochaine, est en voie de rétablissement. D'après le médecin, l'enfant a dû crier, et la mère a dû le maintenir sur la flamme pour amener de pareilles brûlures.
Qgg XI. Sévîtes graves et mauvais traitements exercés sur de
jeunes eiifanls par /■eurs père et mère. — (22 mars 1857, cour de Rouen).
Les époux Vavasseur, demeurant à Lonviers, après avoir laissé périr leur plus jeune fils par défilut de soins, sont venus répondre des mauvais traitements qu'ils ont fait subir à leur fils aîné.
Le médecin en chef de l'hôpital de Louviers, M. le docteur Picard, à l'examen duquel le jeune Edouard a été soumis, a résumé dans ces termes son rapport :
« Les nombreuses et violentes contusions observées sur une aussi grande étendue du corps du jeune Kdgard Vavasseur sont la preuve irrécusable que ce malheureux enfant a été soumis à plusieurs reprises à des violences extérieures ; la pâleur et la bouffissure de sa face, sa faiblesse, son état anémique, sa disposition à perdre par le nez un sang peu coloré, annoncent que sa constitution générale est profondément altérée, et cette détérioration de sa sauté me paraît avoir été provoquée par les mauvais traitements auxquels il est soumis depuis longtemps, et est due peut-être à une nourriture insuffisante.
« Le jeune Vavasseur accusant sa mère d'être l'auteur principal de nombreuses blessures que j'ai constatées sur son corps, j'estime qu'il est d'une nécessité absolue de le conserver à l'hôpital, où il sera surveillé avec soin et sollicitude, et où il recevra le traitement approprié à ses nombreuses blessures, et aussi une nourriture confortable donnée avec intelligence et indispensable au rétablissement de sa santé. »
M. le docteur Picard ne s'était pas trompé sur les résultats que pourraient obtenir les soins et le régime, car, ayant dressé son rapport le 2 mars 1857, il a rendu compte en ces termes de l'état tout à fait satisfaisant de l'enfant qui avait été confié à son hôpital : « Après dix-huit jours de séjour à l'hôpital, les nombreuses contusions et les ecchymoses qui couvraient une très-grande surface du corps du jeune Vavasseur avaient entièrement disparu ; la pâleur, la bouffissure de la face et l'état anémique dont il était atteint au moment de son entrée à l'hôpital, avaient cédé au traitement tonique et au régime alimentaire réparateur qui lui ont été adminîs-, très, et aujourd'hui fe jeune Vavasseur a recouvré, en partie au moins, sa santé, qui avait été gravement compromise par les violences auxquelles il avait été en butte et par une nourriture insuffisante. »
Le petit Edgard, interrogé à son tour sur les mauvais traitements Tardieu, Blesiures. r
dont il avait été l'objet, a raconté que son papa et sa maman, et surtout cette dernière, le frappaient ^vec des bâtons, dcô pii.cettes, et quelquefois seulement avec la main.
Quant à Auguste, le petit de quatre ans, qui est mort, une voisine a raconté qu'un jour, quelque temps avant sa mort, et alors que la frêle créature n'était déjà plus qu'un petit squelette, elle 1 avait surpris ayant un briqueton suspendu aux cheveux de la nuque ; la mère a prétendu qu'elle avait imposé cette légère torture au petit agonisant pour le faire tenir droit.
Obs. XII, — Séoices graines exeicés sur un evfant de onze nns par ses père et mère. — (Cour d'assises de la Seine, le 28 décembre 1858).
Les époux Didier sont accusés et convaincus d'avoir fait subir un long martyre à une petite fille de onze ans.
Lorsque le magistrat pénétra, non sans peine, dans le logement des époux Didier, il trouva l'aînée des deux filles, âgée de onze ans. vêtue seulement d'une chemise et d'un jupon, assise sur un petit banc devant une fenêtre, la tête penchée en avant, les yeux éteints, le visage pâle et décharné, les mains enflées et bleues, présentant le spectacle d'un être que la souffrance avait plongé dans une sorte d'hébétement et dans un tel état de prostration physique et morale, qu'elle ne put se lever qu'avec l'aide du commissaire de police. Cette malheureuse enfant avait froid ; elle n'avait pas mangé et réclamait des aliments.
L rsque cette enfant eut reçu chez le commissaire de police les premiers secours qu'exigeait son état et qu'elle eut été soustraite à l'influence intimidatrice des époux Didier, elle raconta que depuis son retour de la campagne elle avait été bien malheureuse. Elle passait les joxwnées'et les nuits sur le petit banc où elle avait été trouvée assise ; elle y travaillait constamment à racommoder du linge et des chaussettes ; si elle venait à s'endormir, si elle ne remplissait pas sa tâche au gré de sa mère,, celle-ci la frappait à coups de poing ou à coups de bâton ; elle soutfrait constamment de la faim et de la soif, ne recevait qu'un demi-verre d'eau par jour et deux morceaux de pain sec, le premier dans l'après-midi, le second dans la nuit. Sa mère ne lui permettait pas de faire ses besoins 'pendant le jour et avant minuit, et la frappai»» si elle ne pouvait se retenir. Son père la frappait aussi, mais avec moins de force. Enfin, quand sa petite sœur lui donnait des coups, il ne lui était pas permis de les repousser. Voici dans quels termes. M. le docteur Bellouineau rendit compte de l'examen de cette enfant.
« Quand je vis cette enfant, je fus fi appé de son état d'anémie; elle n'avait pour ainsi dire pas le souffle; c'était évidemment le dé^ faut de nourriture, de sommeil, qui l'avait réduite à cette extrémité, et Je n'hésite pas à dire que si cet état s'était prolongé plus longtemps, la pauvre enfant n'aurait pas eu douze à quinze jours à vivre. Son corps n'était littéralement, et ici j'ai besoin de bien affirmer à MM. les . jurés que je parle sans métaphore, son corps n'était donc littéralement qu'une meurtj'issure, sans en excepter lin espace grand comme un ongle, depuis le col jusqu'au nombril, et dans la région dorsale tout le long de l'épine dorsale; j'en dirai autant des bras et des jambes.
« Maintenant, sur ce fond nous apparaissaient des meurtrissures de toutes dates et de toutes couleurs, selon l'ancienneté des coups. Les pieds eux-mêmes étaient meurtris, et comme je ne comprenais pas trop comment le bâton avait pu causer ces marques, l'enfant me dit que sa mère la forçait à se lever quand il devait venir du monde, et lui mettait alors des souliers bien cirés, mais qu'en les lui mettant, elle lui meurtrissait les pieds à coups de brosse. Pour moi, j'ai vu dans ces mauvais traitements un assassinat commis jour par jour, en détail et avec préméditation. J'aperçois ici le bâton qui était l'instrument des tortures exercées sur l'enfant; ce n'était pas le bâton dont on se servait dans un mouvement de colère, mais un meurtrissoir d'un usage journalier. Cela ne fait pas de doute pour moi; l'enfant serait mort d'inanition, d'insomnie. »
Obs. XIII. — Séquestration et tortures cf un jeune garçon par son père et sa belle-mère, double condamnation à mort. (16 mai 1857, cour d'assises de Rennes.) Le 2i février 1857., le brigadier de gendarmerie de Châleauneuf apprit en quelque sorte par hasard, qu'un jeune homme, nommé Jean Loret, âgé de dix-sept ans, était l'objet de traitements atroces de la part de son père et de sa bellemère. Il se rendit à la Ville- Aubry, et voici ce qu'il y constata : dans un coin d'une vieille masure, sans toit, sans fermeture,, et dont les quatre murs soi\t seuls encore debout, il y avait une loge faite en forme de niche à chien, couverte d'un vieux paillasson et fermée par un lambeau de toile cirée. — Cette loge présentait les dimensions suivantes : 1 mètre 25 centimètres de profondeur, 80 centimètres de largeur, 60 centimètres de hauteur; son ouverture avait 40 centimètres en tous sens. Cette loge était placée entre une fosse d'aisance à ciel ouvert et un fumier, et à distance de 40 centimètres de l'un et de" l'autre. C'est dans cette loge que
vivait, depuis un an, le malheureux .Tean Loret. Les gendarmes le trouvèrent accroupi sur une paille infecte, qui n'avait pas été renouvelée depuis un an, couvert de haillons, dévoré de vermine et dans un état de souffrance et de dépérissement qui devait amener une prompte mort.
La justice fut prévenue, une information eut lieu, les époux Loret furent arrêtés et leur malheureuse victime fut transportée à l'hospice Saint-Yves de Rennes, où des soins empressés ont produit dans son état une grande amélioration; il est certain néanmoins, que jamais ce pauvre jeune homme ne pourra recouvrer l'usage de ses jambes recourbées et ankilosées par le froid et la position accroupie qu'il a été obligé de souffrir si longtemps.
Jean Loret a donné les détails suivants des tortures qui lui ont été infligées par sa belle-mère, sous les jeux et quelquefois avec le concours de son père.
A l'âge de douze ans, il alla servir comme domestique dans différentes fermes. Il tomba malade, il y a deux ans, et, malgré quelques soins qu'il reçut dans cette ferme, il fut forcé de retourner chez ses parents. Il avait un abcès scrofuleux à l'aine. Son état n'inspira à sa belle-mère qu'un profond dégoût; non-seulement cette femme refusa de donner à cet enfant les secours que reclamait sa maladie, mais encore elle ne voulut pas le recevoir dans la partie habitable de sa maison et le relégua dans un grenier ouvert à tous les vents.
C'était au mois de mai 1855; la position de Jean Loret était dure, mais non aussi horrible qu'elle devait le devenir, 11 pouvait sortir du grenier et se traîner avec des béquilles dans les villages et demander l'aumône. Pendant tout l'été, les secours qu'il recevait ainsi suppléèrent à l'insuffisance de la nourriture que lui donnait sa belle-mère.
Mais lorsque l'hiver fut venu, cette ressource manqua à Jean Loret, il retomba malade; son père alla le chercher et le rapporta dans son grenier, où commença pour le pauvre enfant un épouvantable supplice; il le raconta en ces termes; « Mon père me porta dans le grenier et me coucha sur la paille nue; il ne me donna pour me couvrir qu'un drap en toile. Les plaies que j'avais aux cuisses me faisaient beaucoup souffrir. Il y avait à peu près quinze jours quej étais dans le grenier, j'avais si grand fi-oid que mes pieds se noircirent et devinrent très durs. Au bout de trois semaines, quatre doigts du pied gauche me tombèrent. Trois fois» pai jour mon père ou ma belle- mère m'apportait de la soupe quii
n'avait goût que d'eau et de sel; j'en aurais pourtant mangé davantage surtout du pain, mais on m'en refusait et je n'osais pas en demander.
« Quand mon père et ma belle-mère sortaient, ils fermaient la porte de la maison à clef et cachaient la clef sur la fenêtre ; les voisins la prenaient et m'apportaient à manger; mais ma bellemère s'en étant aperçue emporta la clef, et les voisins ne purent plus me faire passer des aliments que par la gerbière au moyen d'une perche. Sans ces secours, je serais mort de faim. C'était surtout ma belle-mère qui me refusait du pain; mon père m'en donnait quelquefois quand il était à la maison, mais il n'y était jamais que le dimanche ou quand il faisait de la pluie.
« Pendant cet hiver de 1855 à 1856, j'avais tellement froid, que je ramassais mes jambes sous moi pour les réchauffer un peu; mais, depuis ce moment, elles sont restées crachées^ et je ne peux plus les allonger. »
Tous ces faits ont été confirmés par M. le docteur Cabaret, de Saint-Malo, dont le rapport attribue l'état déplorable dans lequel a été trouvé cet enfant au défaut de soins, à la privation de nourriture, au froid et aux miasmes infects au milieu desquels il a vécu.
La peine capitale a été prononcée contre les deux accusés.
Obs. XIV. -r- Jeunes fille torturée par ses père et mère. Emploi du feu, d'un fer rouge, de l'acide nitrique. Violences obscènes. — (cour d'assises de Reims, le 3 décembre 1859.) Adelina Defert, actuellement âgée de dix-sept ans, a passé sa première enfance ^auprès de son grand-père maternel. A son retour dans la maison de son père, elle y avait été soumise, dès l'âge de huit ans, à une discipline d'une rigueur excessive, astreinte aux plus durs labeurs, frappée à la moindre faute, le plus souvent sans motif. Ainsi, lorsque ses forces la trahissaient, ou qu'elle commettait une maladresse, son père la fustigeait à coups de fouet, ou, au risque de la tuer, lui lançait à la tête, comme il l'a fait un jour, la palette en bois de la charrue qu'elle conduisait. Ces faits et bien d'autres de la même nature se reproduisaient sans cesse.
A l'époque de la récolte des foins, son père lui a asséné en présence de ses domestiques un violent coup de fourche, et elle a été atteinte à la nuque par la douille en fer de cet instrument. La femme Defert excitait son mari; elle était, disent les témoins, plus méchante que lui. On l'a vue battre sa fille avec une cuiller à pot en fer. C'est elle qui l'a frappée d'uni coup de fouet dont la joue de celle-ci avait conservé l'empreinte.
86' CONSÉOUENCE DES BLESSURES.
Dans le courant de cette année, vers la fin du mois de janvier, ces sévices prirent un caractère de violence, et en môme temps de régularité, qui décèle la préméditation la plus perverse. Chaque jour, matin et soir, Adelina était fouettée sur les reins et sur les cuisses, à nu, avec un martinet. Il est même arrivé que son père l'a suspendue, par les poignets, à une claie attachée aux poutres du plafond; et, dans cette situation, après lui avoir préalablement relevé les vêtements, il lui appliquait sur toutes les parties du corps de nombreux coups de martinet.
Enfin, un soir, "au mois de mars, les accusés la firent venir dans un fournil situé derrière la cuisine. Là, Defert l'attacha solidement avec des cordes sur un établi, sa poitrine et son ventre étaient fixés contre le bois, puis il prit dans un brasier qu'il avait préparé dies charbons ardents, et les promenant sur les jambes de sa fille, il la brûlait ça et là par places, renouvelant les charbons â mesure qu'ils s'éteignaient. Déjà il l'avait brûlée au cou par le même procédé.
Le lendemain soir, elle fut de nouveau liée sur l'établi, flagellée a"vec le martinet, et, quand ce premier supplice fut fini, sa mère entra, armée d'un bâton à l'iin des bouts duquel était enroulé un linge imbibé d'acide nitrique, et,» à l'aide de cette espèce d'éponge, elle Jjaignait lentement les plaies produites par les brûlures de la veille.
Htiit jours aprèè, la même épreuve recommença dans des conditisons identiques, et ces plaies, en voie de guérison, furent ravivées parla femme Defert avec de l'eau forte; pendant ce temps, Defert, pour étoufi'er les cris de son enfant, lui baîllonnait la bouche avec la main.
Enfin, à quelque temps de là, Adelina fut encore introduite le soir dans le fournil; son père lui ordonna de se déshabiller; de tèus ses vêtements on ne lui laissa que sa chemise; à demi-nue, elle fut assujettie, comme précédemment, sur l'établi, et alors sa mère Lui appliqua sur le bas des reins, dans la partie gauche, une pelle de foyer rougie an feu; puis, quand elle la jugea suffisamment brûlée, elle Finonda d'acide nitrique. On ne prenait plus la précaution d'empêcher que ses cris ne fussent entendus, et, pendant cette horrible scène, les gémissements qui lui échappaient parvenaient jusqu'aux oreilles de s«s frères restés dans la cuisine.
On ne flagellait pas seulement ses plaies vives avec un martinet, on frappait aussi les chairs sanglantes avec une planchette
LA MORT EST- ELLE LA CONSÉQUENCE DE LA BLESSURE. 87 o-arniedeclous. Dès le lendemain, on lui infligeait ce supplice; bien plus, sa mère lui brûlait le bas du dos, dans la partie droite, en y tenant apposées, jusqu'à leur entière combustion, des allumettes enflammées, après quoi, elle arrosait la blessure d'acide nitrique.
Ce n'est pas tout encore.
Depuis longtemps déjà, Adelina n'avait pour lit qu'un coffre, long de 1 mètre 86 centimètres, haut de 48 centimètres, large de 70 centimètres ; elle y couchait sur une litière de paille fétide, recouverte de draps ; mais elle a déclaré qu'à l'époque où, depuis les épaules jusqu'aux talons, son corps était littéralement couvert de plaies, on avait mêlé à la paille des chardons et des orties. Au surplus, ce coffre, lors de la perquisition opérée au domicile des accusés, avait frappé par sa forme et à cause des débris qu'il contenait encore, les magistrats et le médecin.
Divers indices révélaient clairement sa destination. Il se fei'mait au moyen d'un couvercle, auquel était rivée une chaîne en fer, qui venait se relier à un piton fixé à la paroi antérieure et extérieure, et dont la boucle recevait un cadenas ; un morceau de bois introduit entre le couvercle et le rebord supérieur déterminait un entrebâillement qui donnait passage à l'air respirable. C'est là que la victime était chaque soir soigneusement enfermée, tantôt par ses parents, tantôt, sur leur ordre, par son frère Narcisse. Elle y est même quelquefois restée des journées entières, avec un morceau de pain pour toute nourriture ; elle y couchait encore deux jours avant l'arrestation de ses parents. Toutefois, après les tortures auxquelles elle avait été soumise, elle fut pendant quelque temps autorisée à se reposer dans un lit. Son état était déplorable ; on s'était borné, pour tout pansement, à enduire ses blessures d'une sorte de graisse ; elle ne pouvait faii'e aucun mouvement.
Defert tenait à sa fille des propos grossiers, cyniques, élf il avait essayé de l'initier, dans des conversations significatives, à la connaissance de tout un ordre d'idées qu'il eût dû lui cacher soigneusement. Il avait même tenté des attouchements sur sa personne ; mais là s'arrêtent les révélations d'Adelina, qui a i-efusé de s'expliquer davantage à cet égard. Toutefois, il est certain que sa mère a été informée par elle de tout ce qui s'était passé.
Quoi qu'il en soit, il lui était réservé de subir un nouvel outrage et un nouveau supplice.
Un soir, au mois d'avril, ses frères étaient couchés ou occupés ailleurs j les accusés la firent déshabiller dans la cuisine ; quand
88 CONSÉQUENCli DES BLESSURES.
elle fut demi-nue, on la coucha par terre, sur les reins ; l'un de ses pieds fut attaché à une table, l'autre à la poignée de la serrure d'une porte, elle ayait ainsi les jambes écartées et relevées. Alors son père lui introduisit de force un morceau de bois dâns le corps, et l'y maintint pendant plusieurs minutes ; sa mère, elle, assistait son mari et l'avait aidé dans les préparatifs de ce crime. Le morceau de bois, une baguette de sureau, a été retrouvé. Le médecin avait pu constater les étranges désordres que cet acte de barbarie avait apportés dans les organes. Il en avait soupçonné la cause, èn raison même de la nature des ravages qu'il avait observés. Les aveux d'Adelina, ont, à la fin, expliqué les conjectures.
Premier rapport de M. le docteur Nidart. — Le 22 juillet 1859, en vertu d'une ordonnance de M. le juge d'instruction près le tribunal de Sainte-Menehould, qui me commet à l'effet de i l'ac- « compagner au domicile du sieur Defert, pour y examiner les « divers objets qui me seront indiqués, et spécialement procéder « à la visite corporelle de là nommée Adelina Defert, rechercher « s'il existe sur le corps de cette jeune fille des traces de violence, « ou blessures récentes ou anciennes. En cas d'affirmative, en «indiquer le nombre, la nature, la situation et l'importance; « autant que possible, la cause ou les causes de ces blessures, « ainsi que la date ou les dates de ces lésions, soit d'une manière « absolue, soit relativement entre elles. Dire quelles ont dû en « être et quelle en seront les conséquences pour cette jeune fille ; « notamment s'il a dû en résulter une incapacité de travail perce sonnel et quelles en a été la durée. Procéder à l'examen des « organes génitaux et en constater l'état ; dans le cas où ces « organes présenteraient des traces de violence, en indiquer la « nature et les causes. Enfin, soumettre à un semblable examen « les quatre autres enfants du sieur Defert et rédiger un rapport « constatant les résultats de ces diverses opérations. »
Je soussigné, Nidart (Joseph-Fréderick), après avoir prêté, entre les mains de M le juge d'instruction, serment de bien et fidèlement remplir la mission qu'il m'a confiée, me suis transporté audit moulin de Tabure et m'y suis livré aux visites et constatations ci-dessous relatées- Une perquisition opérée au domicile du sieur Defert ayant fait découvrir une boîte en bois blanc, M. le juge d'instruction m'a prié de l'examiner, et voici ce que j'ai remarqué ; cette boîte ou coffre est placée dans une pièce à gauche de la chambre d'entrée ; elle ne repose pas directemeni sur le sol dont e/le est séparée par
LA MOUT EST-ELLIî LA CONSÉQUKNCIO DE LA BLESSURE. 89
deux planchettes. 'Sa longueur est de 1», 86, sa hauteur 0,48, et sa largeur de 0,70 ; elle est formée de fortes planches de peuplier mesurant 0,03 d'épaisseur, exactement ajustées et solidement clouées. A la partie supérieure se trouve une porte ou couvercle renforcé par trois planches tranvei'sales ; ce couvercle est mobile sur deux fortes charnières clouées et rivées en dehors ; il se ferme à l'aide d'une chaîne fixée à sa face inférieure et assez longue pour dépasser de plusieurs centimètres un piton solidement enfoncé à peu près au milieu de la partie antérieure et inférieure de cette hoîte. Les planches présentent une dépression ou usure au niveau du point sur lequel porte la chaîne.
La femme Defert, interpellée, déclare que laboîte sertie dimanche à ranger les habits que ses enfants portent les jours ordinaires. A l'intérieur, on remarque une espèce de coin formé par une planche taillée en biseau, trois bonnets sales et déchirés et une litière formée d'une couche de paille de froment de quelques centimètres d'épaisseur; dans cette paille se trouvent quelques lambeaux de linge qui semblent souillés de pus ; au-dessous (au fond du coffre) grouillent une quantité d'insectes de diverses espèces. L'examen de la litière contenue dans ce coffre prouve qu'une personne a dû y séjourner plus ou moins fréquemment, car la paille, intacte et de toute sa longueur sur les deux côtés, est brisée et tillotée au milieu.
De l'examen de cette boîte il ressort pour nous : 1" qu'elle a dû servir lontemps à coucher une personne ; 2o que cette personne pouvait être enfei'mée et maintenue captive à l'aide de la chaîne ; 3o que la planche en forme de coin ou biseau était alors introduite entre le couvercle et la boîte, afin de permettre le passage de l'air, sans quoi la personne enfermée eût été promptement asphyxiée.
Cette boîte et les divers objets qu'elle renferme ont été immédiatement saisis par M. le juge d'instruction.
Adelina Defert, âgée de dix- sept ans, est maigre et d'une taille au-dessous de la moyenne ; son teint plombé, d'une nuance blanc verdâtre, révèle un état chloro-anémique des plus prononcés, et comme on n'en rencontre que chez les jeunes filles épuisées par des maladies graves ou de longues et abondantes suppurations. Son visage n'est pas lavé habituellement, car il est très malpropre, surtout aux tempes et aux oreilles. Ses cheveux ne présentent qu'un décimètre de longueur. Adelina prétend que sa mère les lui aurait coupés, sur sa demande, parce qu'elle avait des maux à la tête. L'examen le plus attentif ne nous permet de constater aucune
rougeur, cicatrice, engorgement glandulaire de la région cervicale pouvant corroborer cette assertion. Nous n'hésitons pas à la déclarer mensongère.
Sur la joue gauche se trouve une cicatrice superficielle paraissant provenir d'un coup de fouet qui aurait enlevé l'épiderme ; cette cicatrice a la forme du 9 et présente une longueur de 8 à 9 centimètress rur 1 centimètre de largeur. Cicatrice blanche, mais à bords nettement limités sur le côté gauche du col ; elle nous paraît provenir d'une brûlure. Cicatrice de 0,02 de longueur sur 0,005 de largeur en dehors de rolécrâne,au coude droit, semblant résulter d'une coupure. A la main droite il y a deux petites cicatrices sur le dos de l'indicateur, une sur le médius, deux sur l'annulaire ; toutes sont blanches, plus ou moins arrondies, nettement limitées; elles paraissent provenir de brûlures. A la main gauche on remarque plusieurs cicatrices semblables aux précédentes et siégeant sur le dos de la main ; le pouce, la première phalange de l'indicateur et la deuxième du médius *, la cause nous paraît la même. L'enfant déclare que ces cicatrices proviennent de porreaux que sa mère a brûlés avec des allumettes.
Ecchymoses superficielles, notamment sur l'épaule droite et en dehors de l'épaule gauche, ces ecchymoses résultent d'une contusion. Adelina déclare avoir fait il y a deux jours une chute sur une charrue. Une immense cicatrice, d'un hoi'rible aspect, recouvre les reins, les fesses, s'étend latéralement sur les hanches, en bas, se pî-olonge sur les cuisses jusqu'au plis des genoux ; sur un fond d'un blanc mat en haut, d'un rouge violacé dans le reste de son étendue, se dessinent tantôt de gros bourgeons, tantôt de longues brides, dures, saillantes, de la gros,?eur du doigt d'un enfant, d'un violet intense, qui fontjnieux ressortir encore quelques îlots de peau restée intacte au milieu de cette affreuse plaie dont l'étendue n'est pas moindre de 44 centimètres de haut en bas sur 30 à 34 transversalement. Cette cicatrice n'est point complète, car, au milieu de la fesse gauche, il existe une plaie de la largeur d'une pièce de 5 francs, rouge, bourgepnnée, saignante et en pleine suppuration. Ces désordres réellement effrayants ne peuvent provenir q^ue du contact d'un liquide corrosif. Adelina les attribue à des clous qui se sont succédé depuis le mois de mars. Sur la fesse droite, tout à fait en dehors et presque en avant, il existe une cicatrice de même nature que la précédente, présentant 8 centimètre sur 4 de largeur.
Au niveau du pli de l'aine, trois cicatrices, environ à 15 centi-
mètres plus bas et un peu plus en dehors, sept autres cicatrices qui varient comme dimension entre la surface d'une pièce d'un centime, et d'une pièce de 2 centimes : toutes sont blanches, limitées à surfaces légèrement réticulées. Elles nous paraissent provenir (le brûlures, mais par un autre agent. Deux des plus inférieures offrent une coloration rougeâtre qui révèle une date plus récente. Tout à fait au milieu, et en dehors de la cuisse, une cicatrice avec dépression de la surface ; elle est tout àfaitblanche et mesure 4,50 sur 1 de largeur. Cette cicatrice nous paraît provenir d'une plaie par instrument tranchant et contondant, qui a suppuré pendant trois semaines au moins. Adelina prétend qu'elle provient d'un sarcloir qui lui serait tombé sur la cuisse. Au milieu et en dehors de la cuisse di'oite, une cicatrice blanche de 7 centimètres sur 5 d'étendue, superficielle, rappelant par son aspect la cicatrice d'un vésicatoire, ce que repousse d'ailleurs l'irx^égularité de son contour. Adelina l'attribue au frottement d'une chemise neuve. Depuis le pli du jarret jusqu'au talon, je constate sept cicatrices, pour la plupart arrondies, à bords nettement tranchés, sans saillie ni dépression, toutes colorées en brun foncé, et qui proviennent de l'application d'un corps solide en ignition. En arrière de la malléole externe, une cicatrice encore recouverte d'une petite croûte, reposant sur un noyau dur, arrondi, du volume d'un haricot. Cette cicatrice provient d'une piqûre. Adelina prétend s'être c oupée avec un boyau. En raison du siège de cette blessure et de la forme des boyaux, cette explication nousparaît tout aussi invraisemblable que les autres. En arrière de la jambe droite, onze cicatrices présentent exactement le même aspect, et surtout une coloration brun foncé, presque acajou. Parmi ces cicatrices, un groupe de cinq d'entre elles est surtout remarquable, en ce. qu'elles semblent superposées en partie, ce qui exclut l'idée d'un caxistique liquide, et nous co nfirme dans l'opinion que nous avons émis d'un agent solide.
Les grandes lèvres sont épaisses et comme infiltrées; leur face i nterne est souillée de matière sébacée et d'un suintement glaireux (flueurs blanches) ; du reste, elles ne présentent aucune trace de violence. Les petites lèvres et la fourchette sont intactes. La membrane hymen est lacérée, il n'en reste plus que des fragments mamelonnés dont la coloration ne diffère en rien de celles des parties voisines, ce qui indique que cet état est ancien. L'ouverture de la vulve est assez large, mais ayant essayé d'introduire notre doigt, d'ailleui's peu volumineux, au delà de l'hymen, pour
92 CONSÉQUlilNCE DES BLESSURES.
constater l'état du vagin et du col de l'utérus, nous n'avons pu v parvenir, la jeune fille accusant des douleurs devant lesquelles nous avons dû nous arrêter. Médicalement, Adelina est déflorée, mais il est possible que cette déchirure de la membrane hymen soit le résultat d'attouchements manuels et personnels; s'il y a eu des rapports sexuels, ils n'ont pu être complets. Enfin, nous terminons en disant qu'Adelina a été réglée pour la première fois au mois de novembre; depuis lors les menstrues se sont montrées trois fois, mais elles n'ont plus reparu depuis le mois de mars dernier. ^
Nous n'avons constaté aucune trace de violence récente ou ancienne dan^ les visites auxquelles nous avons soumis Louis Defert, Joséphine et Narcisse Defert.
Le jeune Modeste présente à la partie supérieure et externe du bras droit une cicatrice recouverte d'une croûte, de 3 centimètres de longueur sur 5 millimètres de largeur, et paraissant provenir d'une plaie faite récemment par un instrument tranchant. Cet enfant déclare que cette blessure est le résultat d'une chute qu'il a faite il y a cinq ou six jours, sur un couteau qu'il tenait à la main. Cette explication nous paraît diificile à admettre, soit à cause de sa situation, soit à cause de son peu de profondeur.
En résumé des faits ci-dessus raportés, je conclus que :
1° Adelina Defert présente de très-nombreuses traces de violences provenant pour la plupart de brûlures ;
2° Parmi les cicatrices qui subsistent, il en est qui ont dû amener une incapacité de travail de quarante jours au moins ;
3o Les cicatrices se rapportent à des époques diverses et sont dues à plusieurs causes; mais pour en faire une étude complète et répondre avec précision aux nombreuses questions qui nous ont été posées, il nous paraît indispensable de nous livrer à une analyse détaillée de leurs caractères, ce que le temps ne nous permettait pas de faire aujourd'hui. Nous prions, en conséquence, M. le juge d'instruction de vouloir bien ordonner une nouvelle visite de cette jeune fille.
Quant à la visite des organes génitaux, je conclus que :
lo Adelina est déflorée, puisque la membrane hymen est déchirée;
2o Cet état est déjà ancien, sans toutefois qu'il soit possible d'en indiquer la date;
3o II n'est pas possible d'indiquer quelles ont pu être la cause ou les causes de cette déchirure de l'hymen, mais en admettantj des
relations sexuelles, nous pouvons aflSmer qu'elles n'ont pas été complétées.
Quant à Modeste Defert, il présente au bras droit une blessure très-peu grave faite récemment par un instrument tranchant.
Deuxième rapport de M. le docteur Nidart. — M. le docteur Nidart a rendu compte dans les termes suivants du nouvel examen auquel il s'est livré le 29 juillet sur la personne de la jeune Adelina Defert : « Pour éviter toute confusion entre ce rapport et le précédent, nous procéderons à l'examen en conservant pour les diverses brûlures le même ordre, nous développerons les l'emarques qui ont pu nous échapper antérieurement; puis nous résumerons dans une sorte de classification ces blessures, leurs causes, leurs dates.
La cicati'ice superficielle sur la joue gauche, et provenant d'un coup de fouet, n'a pas une grande importance; la plaie qui l'a précédée a seulement intéressé l'épiderme, quelques croûtes assez minces ont dû la recouvrir pendant cinq à six jours. Sa coloration encore très prononcée nous fait penser qu'elle remonte à un mois environ.
La cicatrice située sur le côté gauche du col (à 7 centimètres au-dessous du lobule de l'oreille) est très-irrégulière dans sa forme, son étendue varie entre 3 et 1 centimètre, mais ses bords sont nettement limités, elle ne présente aucune bride ni dépression; ces caractères se rapportent à une blessure faite avec un corps en ignition, qui a détruit la peau sur tous les points avec lesquels il a été en contact, mais qui ne recélait pas une masse de calorique assez considérable pour détruire les tissus sous-cutanés. Un charbon ardent devait remplir ces conditions. Quant à la coloration blanc mat, elle nous indique que cette cicatrice a plusieurs mois d'existence, mais nous ne pouvons rien en conclure de plus précis : jusqu'à l'avenir cette cicatrice conservera toujours ce caractère. Les sept cicatrices que nous avons signalées en arrière de la jambe gauche, et les onze qui existent sur la partie postérieure de la jambe droite, présentant, comme celle que nous venons de décrire, une surface parfaitement lisse et polie, des bords nettement limités, une absence complète de saillie ou de dépression; nous les attribuons à la même cause. Mais ici nous avons en plus une coloration rouge blanc acajou, qui nous permet d'affirmer qu'elles sont récentes. Un mois au moins, deux mois au plus.
94 CONSÉQUENCK DKS BLESSURES.
En examinant obliquement celles de la jambe droite, il nous semble que la surface en est un peu moins lisse; nous les grattons avec l'ongle, et il s'en détache un enduit épidermique blanc et pulvérulent; la même expérience pratiquée sur les cicatrices de la jambe gauche ne donne aucun résultat; nous en concluons que ces brûlures, bien qu'à peu près de la même date, sont certainement plus récentes d'une dizaine de jours sur la jambe droite. Enfin, un nouvel examen du groupe que nous avons signalé pi-écédemment en arrière du mollet droit, et spécialement la superposition en quelque sorte imbriquée des cicatrices q;:i le composent, nous confirment de plus en plus dans l'idée que ces brûlures proviennent du contact de charbons ardents.
Les nombreuses cicatrices que nous avons signalées sur les mains, sur les doigts, sur le pli de l'aine, et la face antérieure et extei'ne de la cuisse gauche présentent entre elles de grandes analogies. Toutes sont nettement limitées, en général peu étendues ; elles paraissent au premier abord à surfaces unies, mais elles ne sont pas lisses et luisantes comme les précédentes. Quand on les examine attentivement, on reconnaît bientôt que leur surface est comme l'éticulée et rappelle jusqu'à un certain point les cicatrices spéciales du bouton de la vaccine. En outre, plusieurs d'entre elles, et surtout une de celles situées au pli de l'aine se prolongent sous forme d'une ligne longue et étroite qui rappelle la queue d'une goutte de cire ou de soufre en fusion. Nous avons l'eçu nous-même autrefois une brûlure par la chute d'une goutte de cire à cacheter, et nous sommes frappé de l'analogie que présente la cicatrice qui en est résultée., avec celle que nous étudions en ce moment. La plupart présentent une coloration blanche. Nous ne pouvons que dire qu'elles remontent à plusieurs mois; mais les deux plus inférieures offrent une coloration rougeâtre, qui prouve qu'elles sont plus récentes : elles ne nous parraissent pas dater de plus de deux à trois mois.
Nous avons signalé dans notre premier l'apport les teintes diverses de l'immense cicatrice qui recouvre les reins, les fesses et les cuisses, un examen plus attentif nous démontre qu'elle se compose d'au moins deux brûlures superposées. La première (la plus ancienne) est éividente dans la région supérieure de la fesse gauche, où la cicatrice est d'un blanc mat sur une étendue de 10 centimètres en travers et 7 à 8 de haut en bas. On y distingue plusieurs brides transversales saillantes et très-sensibles au toucher, mais décolorées sur les autres points. Au contraire, le fond de la cica-
trice est d'un rouge plus ou moins intense, et les brides d'un violet foncé. En'outre la direction des brides est transversale dans la pai'tie supérieui-e, tandis qu'elle est verticale dans la brûlure que nous voyons superposée à la première. Or, ces brides révèlent dans les points où elles existent, une destruction plus profonda des tissus qu'elles recouvrent, destruction due au contact plus prolongé, ou à la'quantité plus considérable de l'agent corrosif qui a ruisselé sur ces parties.
La cicatrice que nous avons signalée tout à fait en dehors de la fesse droite présente un plus grand diamètre au côté externe où elle est arrondie; elle vient finir en pointe vers la partie postérieure de celte fesse : d'où l'on peut déduire qu'ici le liquide s'est écoulé du dehors au dedans; sa coloration est pluS' brune, et se rapproche davantage de la nuance acajou : d'où nous concluons qu'elle est d'une date plus récente. Quant à la plaie encore en suppuration sur la fesse ^gauche, elle provient très-probablement d'une brûlure de la même date que celle que nous venons de décrire sur la fesse droite, mais dpnt la cicatrisation s'est faite moins vite parce qu'elle portait sur des tissus déjà cicati'isés, et doués par conséquent d'une moindre vitalité.
La cicatrice placée au milieu du côté externe de la cuisse gauche, est la seule présentant une dépression considérable, indice d'une longue et abondante suppuration. Or, dans ces conditions, cette cicatrice dêvait se conserver très-longtemps plus ou moins rouge, et comme elle est tout à fait décolorée, nous en concluons qu'elle est d'une date très ancienne, peut-être deux à trois ans. Ajoutons que la dépression des tissus est beaucoup plus considérable à la partie supérieure de cette plaie, où la cicatrice présente une sorte de cul-de-poule. Cette disposition démontre que l'instrument qui l'a déterminée agissait de bas en haut, et que la chute d'un sai'cloir indiqué par Adelina n'est pas possible.
La cicatrice que nous avons décrite en arrière de la malléole externe de la jambe est la seule dont les caractères inflammatoires soient encore bien nettement accusés. Induration de la base, rougeur et tumeur. Cette plaie est la plus récente de toutes celles que nous avons décrites; elle est incontestablement due à une piqûre faite par une pointe assez volumineuse, la dent d'un râteau ou d'une fourche par exemple, mais il est difficile d'admettre avec Adelina qu'elle a pu se la faire elle-même avec un hoyau. Cet instrument terminé par un large tranchant, coupant à angle droit, paraissait bien plus apte à faire des coupures que des piqûres.
96 CONSÉOUENCK DKS BLESSURKS.
Cette piqûre date de moins d'un mois. Quant à la cicatrisation oui siège à la partie interne de la cuisse droite, nous ne voyons aucun caractère permettant de remonter à une origine précise. Cependant elle se rapproche beaucoup d'une bi'ûlure légère, qui n'aurait intéressé que l'épiderme, et qui daterait de plusieurs mois; mais i'ci nous n'émettons qu'une hypothèse. La direction des brides des brûlures dues à un liquide corrosif, la forme des ilôts de peau demeurée intacte dans leurs intersti'^es, prouvent qu'ici le liquide a été projeté sur les parties. Nous pouvons affirraer que pour l'une de ces brûlures, l'enfant était debout, les reins, les fesses et les cuisses à nu, mais les jambes recouvertes de bas, sans quoi quelques gouttes de liquide seraient venues atteindre ces parties. Adelina devait être couchée sur le flanc gauche, quand a eu lieu la brûlure. Elles ont dû nécessiter le concours de plusieurs personnes.
Quant aux dix-huit brûlures avec des charbons ardents dont les cicatrices sont disséminées sur les deux jambes, Adelina était debout, ou couchée sur le ventre, nous l'ignorons, mais elle devait être solidement maintenue par une personne autre que celle qui la brûlait, à moins qu'on ne l'ait bi'ulée, préalablement garottée pour empêcher toute résistance ; ainsi ces brûlures nous paraissent avoir nécessité l'emploi de deux personnes. Quant au nombre de ces blessures, il est tellement considérable qu'il a fallu un long temps pour les exécuter; il a fallu changer plusieurs fois de charbon, les faire rougir de nouveau un grand nombre de fois; il nous parait donc superflu de discuter la préméditation qui a précédé chacune de ces brûlures considérées isolément, et dans leur ensemble. La même remarque s'applique à toutes celles que nous avons décrites, sur les mains, sur les doigts, et sur la cuisse droite, que nous attribuons à l'action d'un corps en fusion, probablement du soufre provenant d'allumettes chimiques.
Les résultats immédiats de ces blessures ont varié avec les causes qui les ont produites. Ainsi l» les brûlui-es avec du charbon ardent ont déterminé sur-le-champ une ampoule à laquelle une croûte a dû succéder; 2o les brûlures par un corps en fusion se sont comportées à peu près de même; 3» mais le contraire est arrivé pour les brûlures par un agent corrosif; la peau a été à l'instant même escharifiée, elle a dû devenir sèche, dure comme une lame de bois; Adelina a dû pouvoir marcher pendant quarante-huit heures, puis alors est survenue une vaste inflammation destinée à éliminer ces parties mortifiées; plus tard la suppuration
s'est développée, les eschares se sont détachées, et les reins, les fesses, les cuisses ne présentaient plus qu'une immense plaie, sécrétant cliaque jour au moins uu litre de pus, car il ne faut pas oublier la dimension de cette affreuse plaie, 44 centimètres sur 24 centimètres. Pendant ce temps Adelina coucha sur le ventre, ne pouvant faire le moindre mouvement du tronc ou des membres inférieurs sans éprouver les douleurs les plus atroces. Elle ne pouvait uriner, ni aller à la selle sans éprouver des tortures indicibles, à cause des déchirements que les mouvements indispensables à l'accomplissement de ces fonctions produisaient chaque fois à la surface de cette plaie, qui, non-seulement avait détruit toute la peau, mais le tissu cellulaire sans passer à une grande profondeur. Une semblable plaie livrée aux soins éclairés d'un habile chirurgien aurait demandé pour sa guérison au moins quarante jours de traitement au lit dans l'immobilité absolue. Bien plus, Devergie, dans sa classification des blessures, range dans la troisième classe (blessures pouvant entraîner la mort) les brûlures étendues et superficielles ainsi que les brûlures moins étendues mais profondes; or, ici nous trouvons réunies les deux conditions signalées, et nous pensons qu'Adelina n'a dû la vie qu'à sa bonne constitution primitive.
Il est facile de comprendre maintenant le teint plombé, la couleur verdâtre de la face, l'état profondément chloro-anémique, l'aspect chétif et misérable de cette jeune fille, épuisée par de longues et abondantes suppurations. On comprend son air hébété ; on s'explique que les règles aient cessé de se monti^er sous l'influence de cette profonde détérioration de tout l'organisme, car aux causes que nous venons d'énumérer, il faut ajouter la plus terrible de toutes les douleurs ! Or les douleurs supportées par cette malheureuse enfant dépassent tout ce que l'imagination peut rêver de plus atroce.
1° Adelina Defert porte des cicatrices, qui proviennent de bles- • sures par instrument tranchant, blessures par instrument piquant, blessures par brûlures à l'aide d'un corps solide en ignition : il y en a 19; blessures par un corps en fusion, il y en a un très grand nombre, mais elles sont peu étendues; blessures par un liquide corrosif, ce sont les plus graves et les plus vastes.
2o Klles sont de diverses dates; nous ne pouvons préciser les époques auxquelles ont eu lieu celles dont les cicatrices sont décolorées, mais nous classerons les autres dans l'ordx-e suivant : piqûre en arrière de la cheville, trois semaines environ ; coup de Taudieu, Blessures. 7
98 CONSÉQUI'INCES DES HLESSUHKS.
fouet à la l'ace, un mois; brfihire à la jambe droite, un mois à six semaines; brûlures à la jambe gauche, six semaines à (ieux mois; les deux brûlui-es encore colorées en rouge en dehors de la cuisse gauche, trois mois; brûlures de la fesse droite, trois mois; plaie en suppuration sur la fesse gauche, même date; l'immense brûlure des fosses et des cuisses, de quatre à cinq mois; pour toutesles autres, nous ne pouvons indiquer que la date ancienne.
3° La perpétration de ces blessures a dû nécessiter le concours de plusieurs personnes.
4" La nature des agents employés et le mode d'action impliquent nécessairement préméditation.
5° L'une d'elles était de nature à entraîner la mort, et a entraîné une incapacité de travail de quarante jours environ.
6° Les cicatrices et brides résultant de ces brûlures sont indélébiles.
1° Plusieurs années s'écouleront avant qu'Adelina ait recouvré sa constitution et sa force primitives.
La condamnation aux travaux forcés à perpétuité, des époux. Defert paraît bien douce après cet exposé saisissant des tortures de leur victime.
Troisième série. — Observations de mauvais traitements suivis
de mort.
Je commencerai cette troisième série par le simple énoncé de six cas, dans lesquels j'ai eu à procéder à l'autopsie d'enfants qui avaient succombé à de mauvais traitements de diverse nature.
Obs. XV. — Le 18 février 1845, j'ai fait à Combes l'autopsie d'un enfant de cinq ans, mort par suite d'exposition au froid , de mauvaise nourriture, de coups et de défaut de soins. J'ai trouvé dea traces de contusion et d'entérite légère.
Obs. XVI. — J'ai fait, le 23 mars 1852, à Gharonne, l'autopsie t de l'enfant Schmitt, hydrocéphale, mort des suites d'une chute, et présentant des traces de coups attribués à la mère.
Obs. XVII. — Le l»"^ novembre 1852, j'ai fait à la Morgue l'autopsie du cadavi'e de la jeune Tricard, âgée de deux ans, morte à la suite de sévices exei-cés par sa mère, et qui portait de nombreuses ecchymoses de date i-écente à la tête et sur les membres, et à la surface du cerveau un épanchement de sang qui résultait des coups portés.
LA MORT EST-KILIC LA CONSIÎOUKNCK 1)K LA HLKSSURK. 99
Obs. XVIII. — 'l'ai lait à la Morgue, le 1" août 1853, l'autopsi»? d'un enfant, âgé d'un mois, mort victime de mauvais traitements de la part de ses parents, et portant sur le corps de nombreuses contusions.
, Obs. XIX. — Le 20 octobre 1859, j'ai eu à faire à BelievilJbe l'autopsie d'un enfant de quinze jours abandonné mort d'inanition.
Obs. XX. — Le 9 janvier 1870, j'ai procédé à l'autopsie d'un enfemt d'un an trouvé sur la voie publique étranglé et étoufie.
Obs. XXI. — Violences exercées par tine rnaitt esse sur ses apprenties; suicide de l'nne d'elles. — Une jeune fille du nom de Rose Picret, âgée de quatorze ans, apprentie cbez la femme Tronel, dévideuse de soie à Lyon, se donna volontairement la mort, le 22 décembre 1859, en se précipitant du quatrième étage sur le pavé de la cour. Ce suicide si inattendu, et e« apparence si peu explicable, causa la plus vive émotion, et fut l'objet d'une enquête judiciaire, qui ne tarda pas à fournir la preuve que la mort de la jeune Rose Picret n'avait pas d'autre cause que le long et continuel martyre auquel l'exposait la cruauté de sa maîtresse.
L'instruction a amené la découverte de faits nombreux qui ont démontré jusqu'à l'évidence que la femme Tronel torturait ses apprenties, sans motifs avouables, et leur faisait subir des traitements d'une férocité inqualifiable,
Ainsi cette femme imposait à ses apprenties des aliments sans goût et sans saveur; leurs estomacs les refusant, elles éprouvaient de violents vomissements ; la femme Tronel ramassait leurs déjections, et les contraignait à les avaler de nouveau. Une autre fois, par forme de punition, elle brûlait les membres d'une jeune apprentie; d'autres fois elle la frappait à coups de bâton, de piquefeu et de broches à dévider; elle poussait la cruauté jusqu'à les aiguillonner avec des épingles qu'elle leur enfonçait dans les bras, dans le dos et dans les cuisses.
Le jour de. la mort de Rose Picret, elle venait de la frapper, et l'avait envoyée dormir dans un corridor obscur, en lui donnant un coup de pied par derrière avec son sabot. Deux minutes après, Rose se précipitait par la fenêtre.
Obs. XXII. — Mauvais traitements; altération profonde de la santé: mort par maladie intercurrente. — La jeune Joséphine Fi^omont, âgée de cinq ans, que j'ai visitée, le 9 février 1859, à l'hôpital Sainte-Eugénie, est au lit dans un état de faiblesse et de marasme porté aû plus haut degré : sa maigreur est squelettique, sa pâleur extrême. Elle est depuis quelques jours en proie ù une
100 CONSÉQUENCES DES ULESSL'HES.
diarrhée rebelle et à une fièvre hectique très-prononcée ; il n'y a d'ailleurs aucune lésion du côté de la poitrine. Nous constatons sur le front et au visage plusieurs excoriations ; les deux hras sont le siège de larges ecchymoses. Aux genoux, on voit aussi de petites cicatrices récentes, et sur les jambes plusieurs ecchymoses. L'état de lajeune Fromont ne s'est pas amélioré depuis son entrée à l'hôpital. La jeune J. Fromont porte sur presque tout le corps de nombreuses traces des coups et des sévices que lui ont fait subir ses parents. Sa sauté générale est profondément altérée par les privations et les mauvais traitements, et sa vie est en danoer.
Elle a succombé le 21 avril suivant à la rougeole.
Obs. XXIII. — Mauvais traitements ; sévices; maladie suivie de mort. — L'enfant Gourboulery, âgé de huit ans, habituellement maltraité par son père, a succfcmbé le 25 mai 1851 à une fluxion de poitrine. A l'autopsie, je suis frappé de la maigreur du corps. Sur la figure, les bras, les reins, les jambes, je compte vingt ecchymoses peu étendues et peu profondes, toutes récentes, résultant de coups de poing et de fouet. Tous les tissus sont pâles; les membranes de l'intestin sont amincies et exsangues.' En résumé, la mort résulte d'une fluxion de poitrine.
Le cadavre porte sur difl'érentes parties des traces de mauvais traitements et de coups portés récemment avec une grande violence. L'enfant a eu à soufi'rir de longues privations. Ces coups n'ont pas déterminé la mort, mais ils ont contribué à aggraver la maladie.
Obs. XXIV. — Privations prolongées; inanition; maladie mortelle. — Chargé, le 10 avril 1856, de procéder à l'autopsie de l'enfant des époux Chalapin, âgé de cinq mois, je trouve le corps réduit à une maigreur squelettiqiie off'rant tous les signes de décrépitude. Un œdème considérable occupe les membres inférieurs ; à l'extérieur, il n'existe aucune trace de violences.
Tout le ti/be intestinal présente un amincissement des membranes porté à un tel degré, que, dans certains points, elles sont réduites à une sorte de pellicule transparente. L'estomac est tout à fait vide. La face interne est injectée, au niveau du pylore. La dernière portion du rectum renferme seule une très-petite quantité de fèces. Les ganglions mésentériques sont tuméfiés. Une pneumonie catarrhale aiguë existe du côté droit, le reste du poumon est pâle et exsangue. Quelques caillots demi-coagulés se trouvent dans le cœur. Tous les autres oi'ganes sont à l'état normal, sauf l'émaciation qui est générale.
L'enfant des époux Ghalapin a succombé à une fluxion de poitrine. L'état du corps, tant à l'extérieur que du côté des organes internes, dénote de la manière la plus positive que cet enfant a été soumis à des privations prolongées, qui, en aftaiblissant sa constitution, en lui enlevant toute résistance, Font rendu plus accessible aux causes de maladie, et ont dû aggraver celle qui a amené sa mort.
Obs. XXV. — Mauvais Irailemcnts; privations; mor^ par défaut de soins. — J'ai été chargé, le 26 décembre 1846, de procéder avec Bayard à l'autopsie du jeune Midon, âgé de treize mois, qui a succombé aux sévices et au défaut de soins dont sa mère l'a rendu victime. Cet enfant avait succombé à une pneumonie catarrhale, maladie qui nous paraît résulter du défaut de soins et de l'exposition au froid. De nombreuses ecchymoses que nous avons constatées à la main droite, à la face, aux jambes, un abcès à la joue droite, ont été produits par des coups portés récemment d'un à trois jours au plus avant la mort. L'estomac avait le volume du pouce. Sa face interne réticulée formait des plis non effaçables par la traction ; la membrane muqueuse était développée. 11 renfermait un peu de mucus épais, visqueux, grisâtre. L'intestin était dans le même état, contenant quelques matières rares glaireuses. La rate était très-petite. Les poumons offraient les lésions caractéristiques de la bronchite capillaire. Le cœur était distendu par du sang à demi coagulé. L'état particulier de l'estomac et des intestins prouvait d'une manière évidente que cet enfant ne recevait pas habituellement une alimentation suffisante. Ces diverses circonstances ont dû aggraver et rendre mortelle la maladie qui est survenue dans les derniers jours.
Obs. XXVL — Privations, mauvais traitements suivis de mort. — Nous avons été consultés, au mois de mars 1857, M. le docteur E. Barthez, médecin de l'hôpital Sainte-Eugénie, et moi, par suite d'une commission rogatoire de M. le juge d'instruction près le tribunal de Château-Thierry, sur la portée des constatations faites par les premiers experts dans une affaire Thibault. Il s'agissait de préciser les causes de la mort d'un enfant de quatre ans, dont le cadavre présentait une maigreur très-prononcée, une flaccidité de tous les tissus, une déformation du thorax et une courbure rachitique des os longs; un œdème des avant-bras et des mains, des jambes et des pieds. La membrane muqueuse des voies aériennes et digestives était très-pâle; l'estomac contenait quelques matières chymeuses; sa surface interne d'un blanc grisâtre offre quelques
10^ CONSÉOm^NCKS UEH «LUSSUHKS.
nlcérations : la rate est petite, exsangue et la bile très-foncée. On trouve un peu de sérosité dans le péritoine et dans les ventricules du cerveau. Il existe au front une ecchymose de la largeur d'ime pièce d'un franc.
Cet ensemble de lésions nous a paru le résultat d'une altération profonde de la constitution, due à une nourriture insuffisante, mauvaise, malsaine, aussi bien qu'à l'absence de soins hygiéniques de toutes sortes et aux mauvais traitements.
Obs. XXVII. — Mort par suite de violences exercées par nn père sur son enfant. — Un jour R... , dans un accès de fureur, saisit son fils, enfant de trois ans, par le corps et le précipite rudement sur la tête. L'enfant est pris après la chute de Vomissements et d'une hémorrhagie par le nez et par la bouche. Transporté à l'hôpital immédiatement, pendant trois jours il a du délire, de la fièvre, des vomissements, puis du coma, et il meurt le troisième jour 3 août 1859. Dans cette continuité des symptômes à partir de la chute jusqu'à la mort, il est impossible de ne pas voir une relation de cause à effet. Les lésions sont d'accord avec ces faits. Aucune trace n'existe à l'extérieur : cela est fréquent dans les chutes d'un lieu élevé sur une large surface. Le temps a pu d'ailleurs ne pas permettre leur apparition. Mais on trouve à l'intérieur les lésions cai'actéristiques de la contusion du cerveau et de la moelle; ecchymose du cerveau, pointillé rouge, ramollissement qui a été le départ et l'origine de l'inflammation purulente des méninges.
La maladie et la mort ne peuvent être considérées comme accidentelles et sont le résultat direct des violences que l'enfant .a subies trois jours avant de succomber.
Obs. XXVIII. — Mort directement produite par les séoices et Icx violences les plus graves. — J'ai été commis le 29 janvier 1855, à l'effet de procéder à l'autopsie du cadavre du jeune Désiré B.,. décédé à l'hôpital des Enfants, constater les lésions apparentes à l'extérieur, vérifier quels ravages elles ont causés à l'intérieur, décider en un mot si les traces remarquées sont bien celles de coups, si ces coups ont entraîné la mort, et conjecturer autant que possible à l'aide de quel instrument les coups ont été portés, ainsi que leur date.
Le cadavre que nous avons examiné est celui d'un entant du sexe masculin, âgé de quatre à cinq ans, bien constitué et dont le développement répond parfaitement à son âge. L'apparence extérieure, à part les traces de violences que nous allons indiquer, ne
fait pas supposer que la constitution ait été altérée par quelques maladies anciennes ou récentes.
Mais le corps, de la tête aux - pieds, est couvert de marques bleuâtres, d'excoriations, d'ecchymoses, produites par des coups dont il est impossible de compter les traces. La peau du tronc des membres et surtout des membres inférieurs en est comme marbrée.
Parmi ces contusions il en est dont la forme et l'aspect caractérisent de la manière la plus évidente la nature de l'instrument à l'aide duquel elles ont été faites. Sur la jambe gauche notamment, on voit dans quatre endroits une empreinte linéaire d'un rouge vif qui circonscrit un sillon bleuâtre de la largeur indiquée ci-contre, empreinte résultant manifestement de coups cinglés avec une baguette, une canne étroite ou une forte lanière.
Dans d'autres points la peau a été enlevée, et l'on voit des excoriations plus ou moins profondes. Le gros orteil du pied droit est écrasé et la peau en est complètement enlevée.
Des blessures plus graves existent à la tête; le cuir chevelu dans dans toute la largeur du crâne est décollé et présente une vaste bosse sanguine qui s'est changée en un énorme foyer purulent sous l'influence de l'inflammation : une incision pratiquée à la partie postérieure a donné issue au sang épanché. Des contusions •distinctes n'existent pas. Les deux paupières sont également désorganisées et infiltrées de sang et de pus. L'épiderme soulevé à la surface du front et des joues atteste la présence d'un érysipèle de la face.
Il n'y a eu d'ailleurs ni fracture ni épanchement dans l'intérieur du crâne; et le. cerveau n'a pas conservé la trace de l'ébranlement qui lui a été certainement communiqué par des coups si violents. Les organes thoi-aciques et abdominaux sont sains. Un seul des ganglions bronchiques contient un tubercule, mais les poumons n'en renferment pas.
De l'examen qui précède, nous concluons que :
lo Le corps du jeune Désiré B. porte les traces presque innombrables de coups disséminés à la tête, sur le tronc et sur les membres..
2» Ces coups ont été portés, sur les membres et sur le tronc, à l'aide d'un bâton ou d'un fouet; sur la tête et sur la face par un corps contondant à large surface comme les semelles de fortes chausfîures.
■io Ils sont tous récents-et ne remontent pas à plus d'une hui-
taine de jours. Leur multiplicité, leur siège sur les points les plus rapprochés, à la tête, à la face, sur les jambes affectées, attestent la violence et l'acharnement avec lequel ils ont été portés.
4» La mort a été la conséquence directe de l'inflammation érvsipélateuse et de l'ébranlement nerveux détei'minés par ces blessures à la fois si étendues et si profondes.
5° L'enfant n'était atteint d'aucune maladie ancienne, d'aucun vice constitutionnel auxquels puisse être attribuée la terminaison funeste des blessures qu'il a reçue s.
Obs. XXIX. — Flagellation infligée à une petite fille de quatre ans; sévices immédiatement suivis de la mort. (Extrait d'une observation de M. le docteur Toulmouche.) — Jeanne L...., orpheline, âgée de quatre ans et demi, d'une constitution faible, avait été confiée à un sieur M..., qui s'était chargé de son éducation. Pendant les leçons qu'il lui donnait, il ne cessait de la frapper soit avec la main, soit avec une discipline formée de dix-huit cordelettes armées de plusieurs nœuds, soit enfin avec deux cordes plus grosses dont la largeur permettait de multiplier les bouts. Parfois c'est avec des orties qu'il la fustigeait.
Au mois de novembre 1838, après plusieurs jours de cette flagellation, Jeanne L... ne pouvait presque plus plier les jarrets ni se tenir assise tant ses fesses et ses jambes étaient meurtries et déchirées. Enfin, une dernière fois, il la frappa en la forçant à compter tout haut les conps : les draps ne tardèrent pas à être tachés de sang. Les cris de la pauvre victime, aigus et prolongés, devinrent de plus en plus faibles; ses forces s'épuisèrent; elle demeura sans mouvement et ne tarda pas à expirer.
U autopsie, oi^donnée par la justice le lendemain de l'inhumation, donna lieu aux constatations suivantes :
Sur la partie latérale gauche de la poitrine, il existait des ecchymoses légères de 6 à 10 millimètres de diamètre, irrégulièrement arrondies, et six plus pi'ofondes et plus étendues, dont une située vis-à-vis la septième côte; les autres le long du bord des fausses côtes, et, sur les parties antérieures et latérales droites, une foule d'ecchymoses dont cinq allongées en travers et d'environ 5 centimètres de longueur sur 5 millimètres de largeur. Les dernières présentaient l'empreinte d'un corps inégal, tel qu'une corde composée de plusieurs cordons avec des nœuds, plus trois autres meurtrissures plus profondes.
Sur le côté gauche de l'abdomen, entre l'ombilic et l'épine antérieure et supérieure de l'os des iles, on découvrait sept à huit
LA MORT I-:ST-I:LLI-: la CONSliQUENCIÎ DE LA BLESSURE. 105
stries ecchyinotiques, légères, manifestement purulentes, causées par la percussion d'une corde qui aurait porté dans une lono-'ieur de 6 à 7 centimètres. Le reste de la paroi antérieure du ventre offrait encore plusieurs petites ecchymoses irrégulièrement disséminées.
Sur le dos, au milieu des sugillations cadavériques, on distinguait de 40 à 50 ecchymoses allongées, offrant les impressions de l'inégalité d'une corde dirigée obliquement de haut en bas, les unes de droite à gauche, les autres de gauche à droite.
Sur le bras gauche particulièrement, à ses parties antérieure et extérieure, existait une large ecchymose en nappe et une vingtaine d'autres plus profondes, ainsi que sur l'avant-bras, sur le bras di'oit, on en voyait un aussi grand nombre d'autres isolées.
Sur la face antérieure de la cuisse gauche, on comptait sept meurtrissures verticales d'environ 10 centimètres de longueur, et sur la droite, une vingtaine d'autres dont quati^e transversales plus profondes ; enfin, autour des parties génitales, six autres peu étendues, provenant probablement de coups portés sur les cuisses et l'abdomen. En outre, on notait sur chacune des jambes une dizaine d'ecchymoses situées particulièrement en dedans et en dehors.
Toutes ces meurtrissures, de forme irrégulière, avaient une profondeur variable; ainsi les unes ne s'étendaient qu'aux couches superficielles du derme, tandis que les autres avaient envahi le tissu cellulaire sous-cutané : les profondes avaient laissé couler un peu de sang et paraissaient dues à l'action d'un corps dur, tel qu'une baguette de bois ou les nœuds d'une corde.
Le cerveau présentait \me forte injection sanguine de ses vaisseaux, une adhérence des deux feuillets de l'arachnoïde, de 4 à 5 millimètres, étendue à la partie supérieure de l'hémisphère droit, et dans les ventricules latéraux une quantité de sérosité qu'on pouvait évaluer à 30 grammes. Lesoi'ganes de la poitrine et du ventile étaient sains.
Obs. XXX. — Mauvais traitements; sévices graves rapidement suivis de mort. (Communiquée par M. le docteur Lorain.) — Cette affaire se présente avec des caractères insolites. Il ne s'agit ici ni de mauvais traitements habituels avec séquestration, privation de nourriture, etc., ni de coups et blessures graves ayant entraîné la mort; c'est pour ainsi dire dans une catégorie intermédiaire qu'il faudrait classer ce fait exceptionnel. En effet, nous voyons ici un enfant maltraité par ses parents, et mourant des suites des
CONSliQUIilNCKS l)i;S BLESSURKS,
violences exei'cées contre lui; mais ces mauvais traitements n'ont été exercés que pour ainsi dire accidentellement pendant une période très-courte (quarante-huit heures), et comme par suite d'une sorte d'accès de fureur continue de la part du père et de la mère.
La petite Suytens était âgée de trois ans et demi. Nous fûmes chargé de faire l'autopsie de son cadavre a la Morgue.
Après avoir pris connaissance des pièces de l'instruction commencée contre les époux Suytens nous nous attendions à trouver sur le corps de l'enfant les traces de violence et de sévices habituels, de l'amaigrissement, un état d'anémie, des traces du manque habituel de soins de propreté. Il n'en était rien; nous fûmes surpris de voir que le corps de cet enfant était propre, net, ne présentant aucune trace de violences anciennes ou habituelles ; que les ■cheveux étaient bien peignés ; qu'il y avait de l'embonpoint. On eût dit un enfant mort accidentellement.
Cependant le corps était couvert de coups tous récents, mais non de la même date exactement, les uns ayant été portés quarante-huit heures avant la mort, les autres ne l'avant précédée •que de quelques instants, circonstance importante que nous firent reconnaître la coloration et l'état physique différent de ces plaies, et qui fut confirmée plus tai'd par de nombreux témoignages, et par les aveux des parents eux-mêmes.
Autre circonstance non moins digne d'attirer l'attention : aucune blessure grave en elle-même, aucune lésion profonde n'existait.
Voici du reste l'énumération de ces blessures :
Les épaules, le dos, la partie antérieure de la poitrine, les flancs, les bras, le col, la face et la tête, étaient, pour nous servir d'une expression qui rendra mieux compte que toute autre du fait, criblés de coups, semés de petites meurtrissures bleuâtres provenant de coups portés avec un instrument contondant. Il y en avait au moins cinquante sur les épaules et le dos, autant sur la poitrine et les flancs; en outre, ou voyait des traces de pinccmentit formant des meurtrissures rougeâtres ovalaires. Le col portait à droite et à gauche sur les côtés des traces évidentes de coups d'ongle avec des meurtrissures, attestant que l'enfant avait été serré à la gorge. Sur la face se voyaient également des traces de coups très-récents; le nez était rempli de sang; les paupières étaient bleuâtres, et il était évident que des coups de poing avaient été appliqués sur les yeux : au-dessus et au-dessous de la paupière inférieure, à gauche, se voyait une ligne courbe demi-circulaire formée par une
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plaie linéaire, ou déchirure légère du derme. Nous nous sommes demandé si ce n'était pas un coup de poing qui avait ainsi fait éclater le derme. Enfin à la tête se voyaient quatre larges ecchymoses sur la partie supérieure et médiane, et situées pi-ofondément sous l'aponévrose épicrânienne et dans le péricrâne. Tous les organes furent ti'ouvés sains, et l'on s'assura que l'enfant avait mangé quelques heures avant sa mort. Il n'y avait pas d'anémie marquée. La cause mécanique de la mort nous échappait. Nous dûmes conclure néanmoins que la mort avait été subite, non précédée de maladie ; qu'elle ne s'expliquait pas par l'état des organes, mais qu'elle pouvait s'expliquer par les mauvais traitements dont l'enfant avait été victime. En effet, il fut établi aux débats que l'enfant sortait de l'hôpital des Enfants malades en très-bon état de santé; que le jour même de sa rentrée chez ses parents, on entendit ses cris et ses plaintes ; qu'elle ne cessa d'être battue pendant les deux jours qui suivirent; que le père et la mère se relayaient pour la frapper; qu'enfin, peu de temps après qu'on l'eut encore entendue crier, les parents sortirent de leur appartement, et dirent que l'enfant se mourait. On alla chercher un médecin; mais quand il arriva, il n'a vu qu'un cadavre. La veille on avait vu l'enfant jouant sur le pas de la porte. Les époux Suytens étaient belges; ils avaient d'autres enfants. La mère était très-violente,et c'est elle surtout que les voisins accusent. Du reste, la multiplicité et la nature des blessures dénoncent la fureur et la cruauté maniaque d'une femme.
Les parents pour leur défense dirent que leur petite fille était malpropre, et qu'ils auraient voulu la corriger. Il fut établi, en effet, que l'enfant n'était pas propre. Ils alléguèrent que l'enfant avait des accès de colère, et qu'elle avait pu mourir dans un de ces accès.
Obs. XXXI. — Mauvais traitements, sévices infligés far une mère à sa fille; privations suivies de mort; condamnation à mort. — J'ai' fait le 25 mai 1851 l'autopsie de l'enfant de la femme Pichon, âgée de dix ans, frappée par sa mère. Le cadavre est celui d'une jeune fille bien conformée, assez développée, mais amaigrie et cachectique.
Le corps est couvert de traces de contusions sans nombre, d'ecchymoses, de plaies, cicatrices, pas un point n'est épargné. Les oreilles arrachées; les paupières excoriées et tuméfiées; le cuir chevelu infiltré de sang et de sérosité, les joues déchirées, le col marqué de coups d'ongle. Sur les bras, les épaules, le tronc, des
CONSÉQUENCES liKS BLKSSURKS.
plaies et contusions i)ro(budes ; à la lianclie et à la cuisse droite, un gonflement considérable produit par une inflammation piilegmoneuse. Un abcès au-devant de la rotule de l'articulation enflammée; les ïambes sillonnées de plaies arrondies, d'ecchymoses, attestent les sévices graves dont Penfant a été victime. Ces différentes blessures ne remontent pas toutes à la même époque; il en est de toutes, récentes, d'autres au contraire datent de plusieurs semaines. On voit même à la tête et au cou des cicatrices beaucoup plus anciennes.
Les poumons sont le siège d'une tuberculisation commençante non encore assez avancée pour avoir causé le mort, et au développement de laquelle les mauvais traitements ne sont certainement pas étrangers. Nous constatons un rétrécissement général des membranes de l'intestin, avec pâleur et amincissement des tissus, signes caractéristiques d'une nourriture dès longtemps insuffisante.
La mort de cette enfant est donc le résultat des mauvais traitements et des sévices sans nombre qu'elle a eu à subir et des privations que depuis longtemps déjà on lui a imposées.
Les mauvais traitements ont consisté en coups portés avec une extrême violence, sur la tête, la figure, les membres, le tronc. Ils ont laissé partout des traces profondes qui indiquent d'une manière certaine qu'ils se sont succédé et multipliés depuis une époque déjà éloignée jusqu'aux derniers moments de la vie.
Nulle autre cause de mort n'a existé.
Obs. XXXII. — Mauvais irailemenls et sévices; mort violente par l'inlroduciion forcée des aliments. — L'un des cas les plus épouvantables que j'aie à consigner ici, est celui qu'on va lire. Il s'agit d'un enfant de quatre ans, beau et vigoureux petit garçon, que sa belle-mère, la femme Brion, a étoulFé en le faisant manger de foi-ce. Les cris entendus des voisins pendant cette scène cruelle cessèrent tout à coup.
Lors de Tautopsie dont je fus chargé, et que je pratiquai à Belleville le 31 juillet 1858, l'examen des premières voies digestives et •du conduit aérien révéla la cause véritable de la mort de la manière la plus saisissante. La bouche et l'arrière-bouche sont littéralement remplies de pain écrasé et ramolli qui s'est moulé sur ces cavités et forme une masse volumineuse et compacte qui s'étend jusqu'à l'orifice du larynx qu'elle ferme presque complètement en maintenant l'épiglotte relevée. Plus profondément, on trouve l'œsophage distendu dans son bord supérieur, puis un bol alimen-
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taire composé égalemeut de pain, et qui a comme forcé le calibre très-élargi du conduit œsophagien ; il semble que les matières ont été introduites de force et en bourrant le canal alimentaire. La face interne du pharynx et de l'œsophage est comme couturée et ecchvmosée dans les points qui sont en contact avec la masse alimentaire. Ce n'est pas tout, une portion de ces matières empreintes dans les voies aériennes jusqu'à la partie inférieure de la trachée et l'orifice des bronches, est obturée par un volumineux morceau de ce pain réduit en bouillie. L'estomac en est rempli. Les poumons présentent au plus haut degré les lésions caractéristiques de la mort par suffocation, telles que je les ai décrites; ecchymoses ponctuées disséminées en très-grand nombre sous la plèvre et écume sanguinolente dans les bronches.
En résumé, l'enfant Brion est mort étouffé par des aliments introduits de force et avec la dernière violence, non- seulement dans la bouche et.jusque dans l'ari'i ère-gorge, mais dans les Toies aériennes.
La suffocation dont les poumons portent la trace, a été la conséquence nécessaire de l'introduction forcée des aliments qui ne peut dans aucun cas être attribuée à la maladresse ou à l'inadvertance de l'enfant.
Il existait en outre sur le corps et sur les membres d'innombrables traces de coups.
2° État amtérieur ou actuel.
L'état de santé antérieur ou actuel d'un individu blessé, soumis à l'examen de l'expert, doit être pris en très-sérieuse considération.
Certaines affections constitutionnelles, comme la scrofule et le rachitisme, entravent la guérison des blessures.
La lésion ancienne de l'organe atteint par l'instrument vulnérant, telle que la phthisie pulmonaire chez une personne atteinte d'une plaie de poitrine; une hernie chez un individu qui a reçu un coup dans le ventre; une maladie intercurrente survenant chez un blessé.
Toutes ces conditions diverses doivent appeler l'attention spéciale du médecin légiste.
3" IVRESSI?.
Je crois utile d'insister particulièrement sur un fait que j'ai
no C.UNSljQUIiNGliS ItKS JJLKSSLÎUKS.
tléjà signalé 1 el donl rimpoj Lance considéraJjk' n'avait pas clé suffisamment appréciée, ia veux parlej- de l elat d'ivresse de l'individu blessé qui crée pour lui une condition toute spéciale, et modifie profondément les effets des coups qu'il peut recevoir.
L'ivresse par elle-même est une cause de mort subite, et il est arrivé souvent qu'un homme ivre succombe à la suite d'une rixe, non par le fait direct de la blessure, mais par les lésions que les excès alcooliques peuvent produire, c'est-àdire une double apoplexie méningée et pulmonaire,
M. Devergie ^ a signalé l'ivresse comme cause déterminante de la mort dans quatorze cas sur quarante.
H. Royer-Gollard, résumant les faits que la science possède sur l'abus des boissons fermentées, conclut que la mort arrive aussi dans l'ivresse même, « comme l'atteste une u foule innombrable d'exemples 3. » H ajoute : « Les lésions « que découvre dans ces divers cas l'anatomie pathologique « démontrent évidemment que le poison alcoolique a frappé (( de mort simultanément tous les organes par l'intermé- « diaire du sang et du système nerveux. »
Enfin Ch. Roesch * a mis ces faits hors de doute.
Nous chercherons nôus-même à déterminer quelles sonl les lésions propres à ce genre de mort.
Mais nous devons d'abord montrer le rôle que l'état d'ivresse peut jouer lorsqu'il complique une lésion traumatique, et les conséquences qui peuvent résulter de cette complication, non-seulement au point de vue médico-légal, mais aussi et principalement sous le rapport de la criminalité de l'action et de l'inculpation qui pèse sur l'auteur des blessures.
I. Tardieu, Observations médico-légales sur Vélat d'ivresse considéré comme complication des blessures et comme cause de mort prompte ou subite. {Ann. d'Ityij., 1848, tome XL, p. 390).
2. Devergie, De la Mort subite, de ses causes, de sa fréquence. (Annales d'hygiène et de mélecine lé;iale, J838, tome XX, p. 145.)
3. M. Royer Collard, De l'usage et de l'abus des boissons fermentées et des boissons fermentées et distillées. Thèse de concours, page 37. .1838.
4. Roesch, De l'abus des boissons spirilueuses (Annales d'hygiène et de médecine légale, tome XX, p. 1.)
LA MORT EST-ELLK LA CONSÉOUHNCE DK LA HLIOSSUIti;. Ml
Bien que les faits dont nous voulons parler ici ne soient pas rares, puisque dans un très-court espace de temps nous avons pu en recueillir un certain nombre, la science en possède peu d'exemples, et l'attention ne paraît pas avoir été suffisamment fixée sur ce point de pratique si digne d'intérêt. Les observations rapportées par Louis, Lancisi i et Roesch 2 manquent des détails anatomiques qui pourraient leur donner toute leur valeur. Il faut y joindre la relation médico-légale de l'afFaire Courbon,»dans laquelle des consultations importantes ont été rédigées, "par Richond des Brus, Fodéré, Gaizergues, Lucas et Marc 3. Le docteur Roesch avait du reste bien entrevu l'importance de l'état d'ivresse, au point de vue médico-légal : « Toutes les fois qu'il s'agit « d'une affaire criminelle, le médecin doit prendre des infor- « mations exactes pour découvrir si le blessé n'était point un. « homme adonné à la boisson, ou s'il ne se trouvait pas ivre « au moment de l'accident. « Mais c'est là de l'analogie plutôt que de l'observation.
Cependant nous ne pouvons nous dispenser de citer deux faits qui ont la plus grande ressemblance avec ceux que nous ferons connaître et qui sont par eux-mêmes singulièrement propres à éclairer la question qui nous occupe.
I''^ 0b3. — (M. Devergie) 4. Un homme en état d'ivresse est atteint, dans une rixe, de contusions légèi^es au nez, au dos et sur les côtés de la poitrine, succombe en moins de cinq minutes, et son cadavre présente les traces d'une congestion pulmonaire. Les experts appelés à résoudre la question de savoir si la mort n'a pas élé la conséquence des blessin^es reçues, i^ésument ainsi leur savante discussion : « P... était ivre au moment où il s'est battu, il « a été en proie à une violente colère ou à une forte émotion pen- « dant laquelle les congestions cérébrale et pulmonaire se sont