ORIGINES DE LA QUESTION
. . . Viresque acquirit eundo.
Virgile.
Les anciens, grands et profonds observateurs, ne nous ont guère laissé de quoi gJaner dans le champ de la science. Il est vrai que nos observations offrent plus de rigueur et de précision que les leurs, grâce aux instruments perfectionnés , aux moyens d’exploration plus sûrs, aux ressources plus nombreuses dont nous disposons, grâce surtout à l’élan moderne, qui consiste principalement dans le contrôle et dans l’appréciation contradictoire des phénomènes. Des faits nombreux, bien observés, bien décrits, habilement groupés, assez souvent répétés pour être soumis à des caractères généraux, tels sont, en effet, les matériaux que chacun apporte aujourd’hui à la construction de l’édifice scientifique, construction toujours inachevée. — Mais, il n’en est pas moins vrai que dans les œuvres de ceux qui nous ont précédés se retrouvent, au moins en germe, la plupart des découvertes que nous nous attribuons.
Toutefois, les auteurs n’ont pas cru jusqu’ici que l’origine des ecchymoses sous-pleurales fût bien ancienne, et M. Devergie est cité généralement comme le premier qui les ait entrevues.
Dans une série d’intéressants articles dus à M. Cliquet et publiés en 1878 par la Tribune médicale (1), le savant médecin major de l’hôpital Saint-Martin s’étonne « de ne pas voir signalées depuis plus longtemps ces taches ecchymo tiques dont l’existence est pourtant si fréquente, et qui sont passées inaperçues même à la fin de la troisième période de la médecine légale où brillent des noms tels que Sue, Marc, Chaussier, Orfila. »
Nous avons été curieux de savoir si réellement il était impossible de trouver, dans les travaux de ceux qui ont précédé notre siècle si fertile en inventions et en doctrines, de quoi prouver qu’ils n’avaient pas laissé passer inaperçues les taches qui nous occupent, taches qui ont acquis depuis Tardieu, et à peu près conservé jusqu’à ce jour une importance si grande et, on peut le dire, si exagérée.
Nous n’avons pas eu le loisir de remonter bien haut dans les annales de la science pour y rechercher et peutêtre y trouver la source de cette question. Cette recherche n’eût d’ailleurs présenté aucun avantage au point de vue médico-légal, les ecchymoses sous-séreuses n’ayant joué, devant les tribunaux, aucun rôle avant Tardieu.
Quoi qu’il en soit, si nous nous reportons deux siècles environ avant l’auteur d’une doctrine que Liman qualifie « d’erronée et de dangereuse », nous pouvons voir une première indication de ces taches dans une observation de Thomas Bartholin, que Théophile Bonet, un des créateurs de l’anatomie pathologique, consigne dans son
(1) Cliquet. Des ecchymoses sous-pleurales, de leur existence dans un grand nombre de morts violentes; leur valeur médicolégale, inTrib. méd., n° 5lH et seq .
Sepulchretum, au livre II, section n, de Suffocatione [ 1).
Nous donnons ici cette observation prise sur un pendu chez lequel l’immortel médecin de Copenhague trouva les poumons gros, parsemés d'une couleur bleue, tachetés de rouge, comme du marbre.
In suffocato et strangulato pulmones spumoso sanguine pleni reperti.
Anatomen virilis cadaveris ob farta strangulati, hominis proceri, sanguinei habituque corporis robusto instituens, inveni pulmones grandes, variegatos, cæruleos, rubore insperso, marmoris instar, leves et spongiosos, sanguine spumoso tam plenos, ut non tantum externæ venæ tumidæ ubiquein membrana apparerent, sed in dissectione cordis demonstrantem me ferè impedirent. Th. Bartholinus, Histor. XXXII, cent. I, § 31.
Notons qu’il s’agit ici d’un cas de pendaison par supplice.
Bien que ces taches rouges disséminées sur les poumons nous paraissent être des ecchymoses, cependant dans cette observation elles ne sout pas nettement indiquées ; mais, si le doute est légitime dans ce cas, il ne l’est plus dans l’observation XXXI du même Sepulchretum. Nous trouvons là, en effet, le récit de la mort d’un jeune homme qui reçut un coup violent dans la poitrine, ictus vehementer in pectore, et succomba peu d’heures après. A l’autopsie, Tulpius trouva les poumons parsemés de taches livides très-nombreuses : pulmones plurimis lividis maculis conspersi.
Il fait suivre cette observation de longues réflexions sur ces taches, que l’on peut rapporter soit à l'asphyxie rapide, soit à l'usage abusif du tabac ( maculas adscribendas forte vel repentince sujfocationi, vel nicotianœ
(i) Thcopliili Boneli, med. doct. Sepulchretum, sive anatomia praclicaex cadaveribus morbo donatis. Gcncvc, 2 vol. in -fol., 1679. V. liv. II, secl. II, obs. XXIII.
Chassaing.
crebrius cissumptœ ). tGes réflexions nous montrent que Tulpius confondait les ecchymoses sous-pleurales et les taches d’anthracosis, mais aussi qu’il connaissait l’existence de taches dans les cas d’asphyxie rapide.
Plus tard, Littré (1) remarque sur une femme que deux hommes ont étranglée en lui serrantlecou avec les mains, que les poumons sont extrêmement tendus par l’air qu’ils renferment et que leur membrane extérieure se trouve parsemée tout entière de petits vaisseaux dilatés ; mais il ne signale aucune tache.
Pacchioni rapp orie(2) que les poumons de ceux qui périssent suffoqués sont remplis d’un sang noir et de mucus, nigro suffusos sanguine ac muco, mais ne signale pas non plus les taches déjà observées par Tulpius.
Enfin vient Morgagni. Dans son livre De Sedibus , qui parut en 1762, l’illustre anatomiste italien nous apprend que son maître Yalsalva vit, sur un pendu, les poumons parsemés de différentes taches comme noirâtres :
« Vir gracilis, dit-il, consistentis ætatis, ob plura et magua furta suspenditur... Thorace autem, pulmones variis distincti maculis quasi nigricantibus; a pleura tamen soluti... (3) »
Ces maculce quasi nigricantes ne sont-elles pas les taches d’un rouge très-foncé , presque noires, de la description de Tardieu?
Remarquons que c’est encore un cas de pendaison (suspenditur) qui fournit cette lésion dont, un siècle plus tard, un des maîtres de la médecine légale voulut faire
(1) Littré. Hist. de l’Acad. II. des sc., ann. 1704, obs. anat. II.
(2) V. Morgagni. De sedibus et causis morborum per anatomen indagatis, 1762. Ep. XIX, 9.
(3) Morgagni. Op. cit. , Ep. XIX, 8.
tout d’abord la caractéristique sine qua non de l’asphyxie par suffocation.
Si Morgagni a vu des taches sous la plèvre, il a aussi cherché à s’expliquer leur cause. Elles pouvaient bien se rapporter à l’asphyxie, mais il ne veut pas l’affirmer comme un fait certain, car il n’ose pas se prononcer à la légère :
« Varias autem illas, quibus pulmones distinguebantur, maculas quasi nigricantes etsi ad suffocationem referri posse non negaverim, tamen neque hoc pro certo affirmem... (1). »
Morgagni, comme ses prédécesseurs, entend par suffocation ce que nous entendons aujourd’hui par le terme générique d'asphyxie. Ce n’est que longtemps plus tard que la suffocation proprement dite fut distinguée comme procédé spécial de l’asphyxie homicide par Ollivier (d’Angers) et par Orfila(2).
Quelques années plus tard, Wepfer constate, dans un cas d’empoisonnement par la noix vomique, que les poumons sont molles , non inflati, sed aliquantulum collapsi, subrubri, alicubi maculis rubris quasi conspersi (3).
A partir de ce moment et pendant longtemps les auteurs ne font plus mention des taches sous-pleurales. Ollivier (d’Angers) et Orûla, dans leurs articles sur la suffocation, signalent les lésions extérieures que l’on peut rencontrer dans ce genre de mort, mais ne font remarquer rien de particulier dans l’inspection des organes internes.
(1) Loc. cit. , 9.
(2) Ollivier (d’Angers). Ann. d’hyg. et de méd. lég,, 1837, t. XVIII, p. 485. — Orfila. Traité de méd. lég., 4° édit. Paris, 1848, t. II, p. 441.
(3) Wepfer. Cicutæ aquaticæ historia et noxæ, 1769, p. 298.
Il faut arriver à M. Devergie pour voir réapparaître cette lésion dans un rapport médico-légal du 2 août 1838, où il décrit les poumons d’un enfant mort d’une fracture du crâne « tachetés de petites ecchymoses superficielles, arrondies, d’une ligne à une ligne et demie de diamètre. »
Mais si laconstatationdes ecchymoses est certaine, nous voyons que jusqu’ici elles ont toujours été signalées en dehors de la suffocation. C’est le 14 janvier 1841 qu’elles furent trouvées pour la première fois dans un cas d’infanticide par suffocation par Bayard et Roger (de l’Orne). Leur rapport, insérédans le Manuel de Bayard de 1844(1), dit que « les poumons sont d’un rouge foncé.,., ils offrent à leur surface de nombreuses ecchymoses ponctuées. » Presque en même temps M. Caussé (d’Albi) les rencontra aussi dans un cas d’infanticide par suffocation, et son rapport, déposé aux archives du tribunal d’Àlbi, à la date du 4 août 1842, nous montre que les poumons volumineux, crépitants, développés, étaient rosés, mais recouverts à la superficie de plusieurs ecchymoses sous-pleurales. Depuis cette époque, le même auteur les remarqua plusieurs fois, mais observant ces cas à de grands intervalles, il n’aperçut aucun rapport de causalité entre l’occlusion des voies aériennes et la production des taches (2).
Bayard et Roger (de l’Orne) attachaient déjà plus d'importance aux ecchymoses sous-pleurales, car, dans leur rapport que nous venons de citer, nous lisons : « La co-
(1) Bayard. Manuel prat. de méd. lég. 1S44, p. 256 et 257.
(2,)V. la lettre de M. Caussé que nous publions à la fin de notre travail. Voy. aussi la brochure de M. Caussé : De l’asphyxie par suff., etc. 1869, p. 10, Il et 23.
loration du tronc et des membres, l’état de congestion sanguine de tous les viscères, et notamment les ecchymoses ponctuées des poumons et du cœur, la présence d’écume sanguinolente dans la trachée artère, sont autant de signes qui établissent que la mort est le résultat de l’asphyxie par suffocation. Si l’on a égard à la situation de la main de l’enfant, qui était plongée presque en totalité dans sa bouche, comprimant avec force la langue et les lèvres, il est très- vrai semblable que c’est par ce moyen que la suffocation a été produite. »
Bayard y revient de nouveau en 1847, et cherche à expliquer leur genèse : « La fréquence des crimes d’infanticide à Paris, dit-il, nous a fourni l’occasion de constater une lésion anatomique dont l’observation ne doit pas échapper au médecin expert. Toutes les fois qu’un obstacle mécanique a été apporté à l’acte respiratoire par l’occlusion des voies aériennes, on trouve des ecchymoses ponctuées, disséminées sous la plèvre pulmonaire; leur diamètre est variable. Elles résultent évidemment de la distension trop grande du tissu pulmonaire par l’air et le sang, ainsi que des efforts respiratoires de l’enfant. »