‹ Étude médico-légale sur les ecchymoses sous-pleuralesChapitre 4 sur 8 · LA DOCTRINE DE TARDIEU · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE DE TARDIEU

On sert mal la médecine légale en lui demandant plus qu’elle ne peut faire.

Orfila. — Traité de méd. lég.

Tel était I état de la question en 1855, lorsque Tar-

dieu publia son mémoire sur la mort par suffocation. Get auteur, frappé de la fréquence des ecchymoses ponctuées dans la mort par suffocation, ecchymoses qu’il trouva non-seulement sous les plèvres, mais encore sous le péricarde et sous le péricrâne, se dit avec raison que si le physiologiste recherche les caractères communs aux divers mocles d’asphyxie, le médecin légiste doit s’attacher surtout à leur trouver des différences. S’il existe dans la suffocation un signe qui ne se rencontre dans aucune des autres formes de l’asphyxie, comme la suffocation est le plus souvent le fait de l’homicide, lorsque l’expert trouvera ce signe pathognomonique sur un pendu, sur un noyé, il pourra déclarer que la suffocation a eu lieu avant la pendaison, avant la submersion, c’est-à-dire qu’on n’a pendu ou noyé qu’un cadavre.

C’estprécisément ce signequecrut avoir trouvéTardieu. Un grand nombre d’expériences et d’observations le conduisirent d’abord à affirmer la constance des ecchymoses sous- pleurales dans la suffocation :« Parmi les lésions que l’on rencontre chez les individus, enfants ou adultes, et chez les animaux qui périssent étouffés, les plus importantes et les seules constantes sont, contrairementà ce qui a été professé jusqu’à ce jour, non pas des traces de violences extérieures, mais des lésions qui ont leur siège dans les organes internes, et notamment sur le crâne, le cœur et les poumons. » Mais ces taches ne sont pas seulement constantes dans la suffocation, elles en sont encore le signe caractéristique : « Les ecchymoses sous-pleurales, sous-péricardiques et sous-péricrâniennes constituent les lésions anatomiques vraiment caractéristiques de la mort par suffocation, et sont d’autant

plus importantes qu’elles peuvent exister sans la moindre trace de violence à l’extérieur (1). »

En conséquence il refuse d’admettre leur présence daus les autres cas de mort par asphyxie : « Ces signes permettent de distinguer sûrement la mort par suffocation de la mort par submersion, par pendaison et même par s irangulation, et fournissent ainsi dans plus d’un cas un moyen précieux de ne pas confondre l’homicide avec le suicide. » Et en effet il dit que chez les noyés on ne remarque jamais les ecchymoses sous-pleurales, pas plus qu’on ne trouve les épanchements sous-péricrâniens et sous-péricardiques. Dans les cas de mort par pendaison les poumons sont d’une couleur noire trèsfoncée, mais ne présentent à leur surface ou dans leur profondeur ni ecchymoses sous-pleurales, ni foyers apoplectiques (2). Quant à la strangulation, on n’y trouve pas les ecchymoses sous-pleurales ponctuées, disséminées à la surface du poumon, mais on y rencontre quelquefois une altération qui n’est pas sans analogie et qui consiste dans la formation de noyaux appolectiques dans l’épaisseur du tissu pulmonaire, et d’extravasations sanguines dont la dimension varie de celle d’une pièce de 20 centimes jusqu’à celle d’une pièce de 5 francs, toujours plus grande, par conséquent, que dans la suffocation (3). Et de toutes ces données, le savant professeur conclut que la seule présence de ces altérations, à quelque degré et en si loetit nombre que ce soit, suffit pour

(1) Tardieu. De la pendaison, 1870, p. 292*

(2) Op. cit., p. 42.

(3) Op. cit., p. 167.

démontrer d’une manière positive que la suffocation est bien en réalité la cause de la mort(l).

A cette affirmation catégorique, l’auteur apporte cependant quelques restrictions, il reconnaît que des taches sous-séreuses peuvent se rencontrer dans plusieurs cas particuliers qui sont : 1° les affections hémorrhagiques en général, et surtout le purpura; 2° certaines formes graves de fièvres éruptives : 3° les maladies pestilentielles, notamment le typhus et le choléra; 4° les empoisonnements par l’arsenic, le phosphore, le mercure et la digitale ; S° les affections convulsives, éclampsie, épilepsie ; 6° enfin l’écrasement et la précipitation d’un lieu élevé.

Il est encore des circonstances où, chez les nouveaunés, Tardieu admet l’existence de taches sous-pleurales, en tout semblables à celles de la suffocation : « On les rencontre surtout, dit-il, chez les enfants débiles, nés avant terme ou mal conformes, ou profondément atteints par la longueur et les difficultés du travail de la naissance... Chez ces enfants, les poumons soumis à la docimasie hydrostatique ne surnagent pas et sont restés complètement à l’état fœtal, ou n’ont été que très-incomplétement distendus par l’air. « Il en conclut que toutes les fois que l’on trouvera les ecchymoses sous-pleurales sur des poumons qui, bien qu’appartenant à des sujets nés vivants, n’auront pas respiré, on se gardera d’admettre des violences criminelles, tandis que la lésion conservera toute sa signification lorsqu’elle siégera

p) Op. cit., p. 301.

sur des poumons que l’air aura manifestement pénétrés.

Telles sont les opinions émises par Tardieu, opinions que le public médico-légal accepta, dès leur naissance, avec enthousiasme, mais qui ne tardèrent pas à rencontrer de l’opposition en France et à l’étranger.

La science, dans son acception la plus vaste, est la connaissance des phénomènes, à quelque ordre qu’ils appartiennent, et .des lois qui les régissent; aussi l’observation et l’expérimentation ' sont-elles ses plus puissants et ses indispenables auxiliaires.

Mais l’obsevation des faits est souvent difficile et l’interprétation en est toujours périlleuse, surtout en médecine légale. Les faits se présentent rarement dégagés; ils sont complexes, enchevêtrés, confondus. Pour arriver à reconnaître et à assigner les lois qui président à leur accomplissement, à démêler les causes multiples et souvent contradictoires auxquelles ils obéissent, il faut varier et renouveler patiemment les expériences et les comparer longuement entre elles, afin de saisir dans ce rapprochement les concordances et les différences; ce n’est qu’après un grand nombre d’expériences consciencieusement contrôlées, et lorsque les données paraissent élucidées d’une façon satisfaisante, que l’on peut déduire avec assurance des conclusions vraiment scientifiques.

C’est assurément après de nombreuses et attentives recherches, après de sévères et minutieuses comparaisons, que Tardieu est arrivé à formuler son opinion sur les ecchymoses sous-pleurales. Malheureusement on ne peut s’empêcher de reconnaître, avec M. Legroux(l),

(1) Legroux, Desecchym. sous-pl., Rapport, 1878, p. 15,

que dans l’édification de sa théorie il a procédé un peu par affirmation, sans tenir un compte suffisant des opinions contradictoires qu’il semble traiter d’opinions rétrogrades, pas plus qu’il ne veutfaire attention àquelques faits qui infirment son opinion. 11 s’est laissé séduire par le résultat qu’il cherchait et l’a considéré trop vite comme acquis; c’est ainsi qu’ont été échafaudés, dans d’autres parties ce la science, bien des systèmes que la science elle-même n’a pas confirmés.

De telles doctrines, outre leur dangereux absolutisme, ont encore, par le bruit qu’elles font et les discussions qu’elles soulèvent, de déplorables conséquences pour la branche scientifique dans laquelle elles se sont produites. Des esprits distingués se laissent convaincre et les soutiennent, d’autres les combattent et les réfutent, et la marche du progrès se trouve momentanément arrêtée ou égarée dans une fausse direction.

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