CHAPITRE QUATRIÈME
ÉPILEPTIQUES LARVÉS
Particularités cliniqués spéciales à Tépilepsie larvée. — Anomalies étranges et presque périodiques. — Délits et crimes non motivés. — Gondfimnations fâcheuses. — Suicides d'épileptiques.
§ 1. — Caractères patkognomoniques de l'épilepsie larvée. Exemples.
11 existe une catégorie d'individus qui, à des époques jusqu'à un certain point périodiques, sont susceptibles de présenter tout à coup des anonialies intellectuelles d'une durée trèsbrève, des étrangetés de caractère, des violences de langage, des écarts de conduite ou des impulsions fâcheuses, avec ou sans troubles hallucinatoires de la vue, parfois avec une véritable aura, mais invariablement avec la perte absolue du souvenir de tout ce qui a pu se passer pendant ces éclipses partielles de raison, de volonté et de liberté morale. Ces individus, qui accomplissent parfois les actes les plus inattendus, ne sont excentriques, immoraux, extravagants ou malfaisants qu'à leur heure; et, chaque fois qu'ils sont repris de leur sorte d'absence, ils disent identiquement les mêmes mots, s'emportent de la même façon, profèrent les mômes injures, commettent les mômes actes et obéissent aux mêmes impulsions. Il y a là quelque chose comme un mécanisme à répétition, et, en face de ces retours d'une similitude uniforme, il semble, en vérité, qu'un objectif photographique ait surpris, circonscrit et immobilisé la manifestation vésanique, qu'il en reste un cliché indé-
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lébile et qu'une épreuve nouvelle soit tirée de temps en temps.
Ces individus, en dehors du début de la paralysie générale et de toute cause alcoolique, sont fréquemment pris, dans leurs moments de trouble, du besoin automatique de marcher tout droit devant eux, sans but défini, sans direction arrêtée ; et ils sont parfois loin de leur domicile ou du centre de leurs affaires lorsqu'ils reviennent à eux, abandonnent aussitôt leur course inconsciente et reprennent logiquement le droit chemin. Qu'on le sache bien, ces hommes qui, à des intervalles plus ou moins éloignés, vagabondent ainsi sans le savoir, sont affectés d'épilepsie fruste ou larvée. Chez eux, la symplomatologie est inachevée, et on ne retrouve que le côté intellectuel de la terrible névrose. La manifestation morbide est psychique : c'est l'épilepsie de l'intelligence. Le vertige, l'accès incomplet et l'attaque convulsive font défaut, ne se produisent que beaucoup plus tard, ou ne se montrent jamais.
En archéologie, on dit qu'une inscription est fruste, lorsqu'elle est en partie effacée et qu'il n'en reste qu'une ligne, qu'un mot, qu'une lettre, et môme qu'un point seulement. A l'aide des signes qui ont été conservés, l'archéologue rétablit l'inscription perdue, et le numismate déchiffre une médaille altérée par le temps; eh bien, le médecin, dans certains cas donnés, doit s'emparer. d'un mot de la phrase morbide, et avec ce mot reconstruire la phrase tout entière. A Dublin et à Paris, Graves et Trousseau n'ont point agi autrement lorsqu'ils ont observé et décrit des pyrexies exanthémaleases sans exanthèmes, des catarrhes morbilleux sans éruption riibéolique et des anasarques d'emblée sans indices scarlatiiis à la peau. N'a-t-on pas décrit la pellagre sans érylhème et ne diagnostique-t-on pas tous les jours la goutte chez l'enfant atteint de gravelie, chez l'adolescent qui a des accès d'asthme, ou chez l'adulte sujet à des migraines? Et cependant, chez cet enfant, cet adolescent et cet adulte, la peau est nette et indolore, et les articulations sont libres.
— En 1861, je fus consulté par une famille d'artistes, au sujet d'un petit garçon de neuf ans, dont la méchanceté par instants
n'avait point de bornes, et qui ne se plaisait alors qu'à tourmenter ses camarades, à maltraiter cruellement ses deux sœurs ou à faire souffrir des animaux. Fourbe, voleur, adonné à l'onanisme, il avait plusieurs fois essayé de mettre le feu et causait à ses parents une inquiétude et une affliction extrêmes. Le père de l'enfant était organiste, avait de sf)n talent une opinion ridiculement exagérée et commettait de très-fréquents excès alcooliques. La mère donnait des leçons de piano, et, avec une intelligence et un dévouement hors ligne, elle tenait téte aux événements et suffisait à tout. Elle m'avoua un jour que l'un de ses frères s'était pendu.
Partant de cette idée, que l'épilepsie joue, sans que l'on y prenne suffisamment garde, un rôle considérable dans la perpétration des actes pervers qui amènent chaque jour tant d'enfants dans les colonies pénitentiaires, je me plaçai au point de vue d'une épilepsie larvée, de vertiges méconims ou d'attaques nocturnes, et je prescrivis un traitement approprié. Au bout de six mois, sans que la mère du petit garçon, qui s'était privée de sommeil pendant un grand nombre de nuits, eût pu saisir le plus léger phénomène épileptique, une amélioration très-marquée se manifesta dans les dispositions intellectuelles, morales et affectives de l'enfant, et son placement put avoir lieu dans un petit séminaire, non loin de Paris. Seulement il fut convenu que le traitement serait repris tous les trois mois, pendant trente jours consécutifs.
J'avais été vivement frappé de ce fait, et j'en parlai, en 1864, dans l'un de mes ouvrages ; mais je perdis de vue la famille et mon observation resta incomplète.
En octobre 1872, un jeune sergent de chasseurs de Vincennes se présenta chez moi, de la part de sa mère devenue veuve et tombée dans une grande misère. C'était mon ancien petit malade, et j'appris de lui qu'on venait de le réformer, parce qu'il avait des attaques du haut mal depuis quatre ou cinq mois ! Ainsi donc, guidé par quelques circonstances héréditaires, et surtout par l'état intellectuel spécial de l'enfant, j'avais reconnu très-longtemps à l'avance l'estampille de l'épilepsie. Qu'était ce jeune garçon, en 1861 ? Un épileptique larvé. Il n'a
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plus de crises convulsives, suit toujours un traitement, et est actuellement représentant d'une maison de quincaillerie.
— Voici un jeune homme très-intelligent et qui appartient à une famille d'un rang très-élevé. Il ne manque de rien et tous ses désirs sont comblés. lia des goûts aristocratiques et des habituiles mondaines. Trois ou quatre fois par an, il éprouve à l'estomac une sensation particulière, toujours identique, et, dans l'espace de quelques secondes, il se sent envahi par une sorte de vapeur qu'il ne peut pas définir, et son intelligence se trouble aussitôt. Lorsqu'il recouvre sa lucidité, au bout de quelques heures et parfois d'un, de deux ou de trois jours, il est fort surpris de se trouver harasse de fatigue, très-loin de chez lui, en chemin de fer ou en prison, les vêtements en désordre, couvert de poussière et de boue, ne se souvenant de rien de ce qui a dù se passer et ayant dans les poches des porte-monnaies, des portefeuilles, des bijoux, des foulards, des porte-cigares, des canifs, des couteaux, des dentelles, des billets de banque, de l'or, des sous, des lettres, du papier à cigarettes, des sondes en gomme, un hochet, une médaille de sauvetage, deux tabatières, un sifflet, des clefs et des cure-dents. Un commissaire de police, qui a classé et numéroté tous ces objets, l'interroge sur leur provenance, et le jeune homme balbutie et déclare en rougissant qu'il ne se rappelle rien, qu'il vient d'avoir sa maladie et qu'il est bien malheureux.
La famille en pleurs intervient aussitôt, produit des pièces établissant que des faits analogues et tout aussi inexphqués se sont produits, que X... a volé dans les foules, à la sortie des théâtres, à son cercle, sur un bateau à vapeur, dans des hôtels ou dans les plus immondes réduits, et elle affirme que cela ne peut pas être une monomanie, puisqu'il n'a ni conscience ni souvenir de l'acte commis, et que cela ne peut pas être non plus le résultat d'un crime, puisque dans le milieu où il vil, et dans sa position de fortune, ce crime serait d'une absurdité inadmissible. Ne sait-on pas d'ailleurs que ce jeune homme est d'une scrupuleuse droiture et d'une loyauté d'allures qui défient toute critique?
Cette espèce à'aura se reproduisant trois ou quatre fois par an, ce trouble mental qui lui succède, cette amnésie et ces actes invariablement les mômes, ont éclairé pour moi une situation que l'on trouvait embarrassante et scabreuse. J'ai été d'avis qu'une épilepsie larvée faisait tous les frais de cette vésanie insolite et de cette anormale criminalité. — J'ai perdu de vue ce jeune homme et sa famille.
— En mai 1867, Philibert V..., âgé de vingt ans, assassine au coin de la rue Princesse, à cinq heures du malin, un paisible père de famille qu'il n'avait jamais vu et qui emplissait tranquillement un seau d'eau à la borne-fontaine. Il est arrêté rue de l'Ancienne-Comédie, son couteau sanglant à la main, et conduit au poste; puis, après une sommaire interrogation, il est envoyé au dépôt de la préfecture et confié à l'examen du médecin de l'infirmerie spéciale des aliénés.
Placé dans mon service, à Bicêtre, Philibert V... me paraît au premier abord un garçon doux, raisonnable et incapable d'un mauvais senlimimt. Il ne se souvient de rien, s'étonne d'avoir été renfermé et demande à retourner à son domicile.
J'interroge alors sa mère, et j'apprends que Philibert V... n'a jamais été atteint de maladies sérieuses, qu'il se porte habituellement très-bien, qu'il est sobre et bon travailleur, mais que (le temps en temps il est original, bizarre, irascible, menaçant et qu'il fait volontiers des coups de tête. Il sort alors très-troublé, se dirige généralement du côté des bois deMeudon, et rentre tout courbaluré au bout de vingt-quatre, trentesix ou quarante-huit heures, et, de la meilleure foi possible, il ne peut dire où il est allé, ni ce qu'il a fait, ni où il a couché, ni ce qu'il a mangé ! 11 se remet à travailler et redevient aussitôt ce qu'il était auparavant.
La veille du crime, Philibert V... avait passé toute sa journée à l'Exposition universelle, et il en avait rapporté des brochures protestantes qu'il lut pendant lu nuit, malgré les supplications de sa mère qui l'engageait à prendre du repos. Il s'était levé très-exalté, s'était habillé aveC' bruit, avait injurié sa mère, s'était emparé du couteau de cuisine et était descendu furieux.
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C'est dans ces dispositions d'esprit qu'il tua la première personne qu'il rencontra.
Dès son arrivée à Bicêtre, je fus convaincu de la réalité de son amnésie. Sachant que l'aliéné se rappelle l'acte criminel qu'il a commis, et que l'épileptique, au contraire; ne se souvient que Irès-incomplétement ou pas du tout de ce qu'il a fait, je n'hésitai pas tout d'abord à me faire une opinion.
Du mois de mai au mois de septembre 1867, il n'a présenté qu'une seule fois de l'excitation intellectuelle passagère et un état de demi-turbulence. Le 19 septembre, il fut transféré administrativcmenl dans l'asil'i de son département, et, le 26 septembre 1870, il fut rendu à la liberté, sur la demande de sa mère, et après les plus actives démarches faites par elle. Son père, épileptique larvé, jadis traité à Bicêtre, puis trasnféré en province, est mort récemment, en démence complète, dans l'établissement public d'aliénés qui avait abrité Philibert V... pendant trois ans.
A un moment donné, la sauvegarde d'un malade et de toute sa famille peut dépendre d'une simple précaution médicale. Toutes les fois, par exemple, que Ton se trouve en présence d'individus, qui ont éprouvé des singularités psychiques et somatiques, analogues à celles qui viennent d'être rapidement esquissée^, on doit les attester dans une pièce datée, quasiauthentique, presque ofticielie, que l'on remet entre les mains du plus proche parent du malade et à l'insu de ce dernier. Comme il y a toujours lieu de pi'évoir la possibilité de rechutes semblables et de faits ultérieurs peut-être graves, cette pi^ce doit être légalisée par l'autorité administrative, déposée chez un notaire ou simplement revêtue du timbre de la poste, de façon que l'on puisse toujours avoir sous la main quelque chose qui fasse foi. Qu'on le sache bien : l'oubli de cette constatation peut faire envoyer au bagne un épileptique vraiment digne des égards de la loi.
Si l'événement prévu ne se réalise pas, la précaution a été simplement inutile ; mais s'il se présente un trouble intellectuel subit et des actes délictueux ou criminels, dans des con-
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ditions semblables à celles qui ont été spécifiées dans la pièce datée et tenue secrète, l'accusation tombe d'ordinaire, et la prévoyance perspiracedu médecin s'élève à la hauteur d'un bienfait mérité.
Dans l'épilepsie larvée, la contravention, le délit et le crime ont un caractère tout à fait imprévu et font ressortir le contraste frappant qui existe chez le même individu entre l'acte réfléchi, volontaire et libre, pendant l'état habituel de raison, et l'acte non consenti , scandaleux et délirant , pendant l'étal passager de trouble intellectuel. Il y a là deux hommes à étudier , deux états psychologiques à rapprocher et deux séries d'actions à comparer entre elles ; mais en ne perdant jamais de vue, s'il s'agit d'un cas véritable d'épilepsie larvée, que ce qu'un malade a fait dans l'une de ses absences mentales, il le refera invariablement dans les mêmes circonstances. L'épileptique larvé ne parcourt pas tous les degrés de l'échelle de l'excentricité ou de la criminalité : il s'en tient à un seul et il s'y cramponne. La rechute pathologique crée la récidive délictueuse. L'identité des signes symptomatologiques aboutit à l'identité des anomalies morales.
En face d'un crime sans motifs , la médecine légale peut se heurter à des difficultés de l'ordre le plus exceptionnel. S'il y a lieu fréquemment de faire appel à la loi que je formulais naguère, il y a lieu aussi, avant de conclure hâtivement à l'épilepsie, de constater tout le groupe de symptômes que j'ai passés en revue. Si un signe important vient à manquer tout à fait, il faut prendre garde, car on suit probablement une fausse piste.
J'arrive maintenant à l'exposé de faits cliniques observés de très-près et certainement probants :
Obs. XIX. — En 1872, ua sieur F..., âgé de trente-six ans, se trouvait en traitement à l'asile de Ville-Evrard. Il était loquace, incohérent, impulsif, halluciné de la vue et extrêmement dangereux. Plusieurs fois il avait failli luer des infirmiers ou des malades. Le docteur Dagron déclara que F... devait être conduit à la sûreté de Bicêtre et placé dans l'impossibilité de nuire à autrui.
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F... m'arriva, ne tarda pas à frapper, et devint bientôt un tel objet d'effroi pour ses compagnons que je le fis mettre tout senl dans l'un des compartiments de la sûreté, mais avec la complète liberté de ses mouvements. Un jour, il paraissait fort calme et absolument inofîensif, lorsqu'un gardien d'une stature robuste pénétra auprès de lui et lui remit une chemise blanch-e. Le malade fondit subitement sur lui, et, armé d'un crachoir en étain, il lui fit une blessure à la tète. Sans de très-prompts secours, il y aurait eu mort d'homme.
F... resta dès lors camisolé jour et nuit.
Je me posai à moi-même cette question : Ce malade n'est-il pas un épileptique larvé? Il est troublé, incohérent, amnésique; il aperçoit des flammes, il voit du feu, il a des impulsions homicides subites et des violences d'un caractère absolument exceptionnel ; le bromure de potassium ne peut-il pas être employé ici comme pierre de touche?
L'expérimentation réussit. F... va très-bien (juin 1877), est d'une douceur enfantine, rend des services aux infirmiers, et gagne quarante centimes par jour à faire des couronnes. Il raisonne parfaitement, n'a plus d'hallucinations, se montre respectueux et reconnaissant vis-à-vis de nous, et j'ai plusieurs fois déjà attiré sur lui l'attention de mon honorable collègue, J. Falret, de quelques médecins étrangers et des élèves de l'hospice.
Ma conclusion est facile à tirer: F... était un épileptique larvé, et le bromure de potassium l'a considérablement amélioré.
Obs. XX. — Un sieur L..., cocher de la compagnie générale des voitures de Paris, âgé de vingt-neuf ans, est d'une sobriété éprouvée et a toujours passé pourun très-bon sujet. Depuis un an, il lui est arrivé cinq 01! six fois d'abandonner sa voiture et de se mettre à marcher tout droit devant lui. Un jour, lorsqu'il a recouvré sa lucidité, il était couché à terre dans le bois de Vincennes. Il comprit aussitôt ce qui avait dû survenir, et alla réclamer son cheval et sa voiture à la fourrière de la préfecture de police. Il avait été puni, suspendu, révoqué, puis replacé, grâce à ses habitudes si connues de sobriété et aux bonnes notes que ses chefs avaient toujours données sur lui.
Il est entré en 1872 à Bicètre, après diverses péripéties qui sont demeurées fort confuses dans son esprit; il était calme, raisonnable, intelligent, protestait hautement contre toute inculpation entachant l'honneur et témoignait seulement d'une perte complète et momentanée du souvenir, à de certains intervalles.
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Plus je causai avec ce malade et plus je restai convaincu qu'il n'était rien autre chose qu'un épileptique larvé. Je le mis en trai- , tement, mais il voulut sortir au bout de six à sept semaines et je le perdis de vue. Toutefois, au moment de son départ, je l'avertis que s'il se trouvait un jour ou l'autre dans une position périlleuse et imméritée, il ferait bien d'invoquer mon témoignage.
Obs. XXI. — Dans une grande propriété rurale, à l'extrémité ouest de la France, habitait avec sa famille, il y a six ans, un jeune homme d'intelligence faible, d'humeur taquine etd'habitudes^bizarres. Il avait d'inexplicables pertes de mémoire, avait douze ou quinze fois tenté de mettre le feu, à six ou huit semaines d'intervalle chaque fois, de la même façon et toujours entre sept et huit heures du matin. Un jour, il est subitement pris d'un accès de délire maniaque avec hallucinations de la vue, et devient furieux. Sa famille est effrayée. Télégraphiquement mandé, je pars aussitôt, et, à mon arrivée, avant d'avoir vu le malade, l'on m'entretient très-longuement « d'une monomanie incendiaire des plus dangereuses ». J'écoute, je n'émets aucune opinion , puis je pénètre dans l'appartement de ce jeune homme, qui était troublé, un peu effaré, courbaturé, et faisant sa toilette d'une manière toute machinale. L'accès maniaque avait duré soixante heures.
Ce jeune amnésique était un épileptique larvé. Je l'affirmai dans une pièce médico-légale que je rédigeai, séance tenante, et que, en vue d'événements ultérieurs possibles, je fis légaliser par l'autorité locale.
Soumis depuis six ans à la médication bromurée , le malade n'a jamais essayé depuis de mettre le feu, n'a plus déliré et est devenu doux, patient et affectueux. Sa faiblesse intellectuelle seule persiste.
Obs. XXII. — Un sieur K..., journalier, âgé de quarante-quatre ans, d'une sobriété exemplaire, marié, père de deux enfants, déclare qu'il a des lubies : « Je suis, dit-il, bien tranquille quelque part et j'y gagne honnêtement ma vie, quand une lubie me prend, n'importe à quel moment, à mon travail, à souper ou dans mon lit, j'abandonne tout, femme, enfants, outils, argent, effets, et j'enfile le chemin qui est tout droit devant moi. Pendant tout le temps que cela me tient, je ne peux pas me raisonner. » Et il rapporte alors qu'il a erré en Savoie et en Suisse, qu'il a été une fois éloigné de chez lui pendant trente et un mois, par suite de circonstances curieuses à connaître.
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Excellent ouvrier, il trouvait toujours de l'ouvrage et il se mettait en demeure d'amasser un pécule pour pouvoir prendre le chemin de fer et rentrer auprès des siens^ mais, avant qu'il possédât une somme suffisante pour son voyage, il était repris de son même accident intellectuel, partait et perdait tout!
K... est Breton. Sa présence d'esprit, sa sincérité et sa bonhomie commandent l'intérêt et la sympathie. Le récit de ses aventures, de ses souffrances et de ses malheurs constitue une page sérieuse de pathologie, car on y retrouve la soudaineté de Yictus epilepticus, le besoin machinal de marcher, l'amnésie, l'imprévoyance morbide, la périodicité et l'uniformité des troubles de la pensée, ainsi que le retour absolu du calme, de la raison et du modus vwendi pendant les armistices de sa névrose.
Cet homme était si bien un épileptique larvé, que depuis son séjour à Bicêtre et depuis l'administration d'un traitement bromuré, il n'a pas été une seule fois repris de ces manifestations étranges qu'il a appelées ses lubies. Son état mental était parfait au moment de sa sortie'.
Obs. XXIII. — Uue dame de trente ans est prise tous les mois environ d'une impérieuse envie de tuer sa fille, âgée de six ans, et qu'elle aime passionnément. Elle passe environ vingt-quatre ou trente-six heures dans un état d'indicible anxiété qui alarme son mari, sa mère et ses domestiques ; puis elle s'endort, se déclare guérie à son réveil et réclame son enfant. On pensa d'abord à une influence exercée par la menstruation, à des accidents hystériques, puis à une affection utérine ; mais ces diverses opinions ne se justifièrent point. On accepta le diagnostic, accès périodiques et transitoires de folie homicide, et l'on prescrivit le sulfate de quinine, à la dose de Os',SO pendant les cinq jours qui devaient précéder l'invasion supposée des impulsions criminelles.
Je fus consulté, et, après de longues et minutieuses interrogations, je reconnus que la périodicité des troubles intellectuels avait quelquefois fait défaut et qu'elle avait été remplacée quatre ou cinq fois par un vomissement subit, inconscient et avec perte de souvenir, et deux fois par une défécation soudaine, involontaire et absolument inexplicable.
Lorsque je parlai d'un état épileptique spécial, on ne parut pas ajouter foi à mon opinion. Au bout de quelques mois cependant, on prit le parti d'en venir à la médication bromurée, et un succès complet s'en est suivi, mais je ne me porte pas garant de l'avenir.
Obs. XXIV. — Un mécanicien, âgé de trente-deux ans, très-sobre, d'une vivacité intellectuelle peu commune et d'un esprit relativement orné, déménage tout son atelier de temps en temps, en laisse les portes ouvertes, sort et disparaît un, deux ou trois jours. Arrêté une première fois, il n'est sorti du dépôt de la préfecture que pour entrer dans une maison de santé. Rendu à la liberté au bout de très-peu de temps, il remet tout en place chez lui et travaille avec activité, quand tout à coup il bouleverse de nouveau son atelier, se dirige du côté de la gare Saint-Lazare, prend un billet de chemin de fer pour le Havre, s'embarque au Havre pour Trouville et se fait arrêter chez le concierge de M. Thiers, alors président de la République. Lorsqu'il entre à Ricètre, dans mon service, il est calme, raisonnable, n'accuse qu'un moment d'absence et réclame sa sortie. Il n'a jamais eu de vertiges, de convulsions ou d'incontinence nocturne d'urine.
J'ai dû faire de très-grandes réserves sur ce qui pourrait arriver plus tard à ce malade, et au bout de vingt jours j'ai provoqué sa réintégration chez lui.
Obs. XXV. — Un fonctionnaire d'un ordre élevé, âgé d'une cinquantaine d'années, est doué d'une intelligence au-dessus de la moyenne. C'est un homme très-estimé et de relations sûres et agréables. Voici ce qui lui arrive : de temps en temps, tous les quarante ou cinquante jours à peu près, au moment où l'on s'y attend le moins, il pâlit, a le hoquet, se met à aboyer, prend à terre une attitude grotesque et invariablement la même, et, dans des termes orduriers, profère contre sa femme les plus terribles menaces de mort. Au bout d'un temps variable et qui oscille entre dix minutes et une heure et demie ou deux heures, il se relève, revient à lui, s'aperçoit qu'il a dû se passer quelque chose d'extraordinaire, se met à pleurer et demande pardon à sa femme. Cette scène une fois finie, il va à ses affaires, donne des ordres, se met à table, va dans le monde ou reçoit chez lui, et personne ne se doute de rien !
Le malade est cependant venu à Paris et il y a pris et fait prendre l'avis d'un certain nombre de médecins. On a vaguement parlé de folie intermittente avec impulsio7is homicides et d'hystérie chezl'homme, mais j'ai cru pour ma part à un cas d'épilepsie larvée, et j'ai appris qu'un traitement bromuré persévérant avait produit la cessation très-nette de tous les accidents (1).
(1) Legrand du Saulle. Traité de médecine légale et de jurisprudence médicale, p. 746. — Paris, 1874.
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Après cette série d'observations personnelles, je me trouve tout naturellennent amené à mentionner ici un cas clinique et médico-légal qui a eu un certain retentissement, il y a dix à onze ans.
Obs. XXVI. — Rolland (Eugène), ouvrier plâtrier, âgé de vingt-six ans, accusé d'être l'auteur de treize incendies dans des carrières à plâtre, des granges ou des greniers dépendant de maisons habitées, passe devant la cour d'assises de la Seine, en 1S65. Il n'a point volé et n'a tiré aucun profit matériel des onze incendies qu'il a allumés, car il n'en prend que onze à sa charge.
L'acte d'accusation porte que : « la multiplicité de ces crimes identiques et le doute sur le mobile qui les avait inspirés ont attiré l'at» tention sur l'état mental de l'accusé. » Deux médecins légistes éminents, MM. Tardieu et Lasègue, appelés à constater judiciairement le niveau intellectuel, le caractère défini des troubles de la raison, et,'au besoin^ le degré de responsabilité, constatèrent que Rolland avait une intelligence au-dessous de la moyenne, mais qu'il n'était cependant pas à proprement parler un imbécile ; qu'il était sournois, sombre, haineux, impulsif, inconscient et irresponsable. 11 fut acquitté, remis à la disposition de l'autorité administrative et séquestré à Bicêlre. Du 14 mai j86o au 26 août de la même année, il resta au milieu des aliénés; mais une attaque d'épilepsie survint, et le malade passa dans le service des épileptiques. Transféré en province, il s'évada, revint à Paris et fut réintégré à Bicêtre, en avril 1806, puis rendu à la liberté trois mois après, à la suite d'un certificat médical établissant que Rolland n'était, à ce moment, « ni aliéné ni épileptique ». Il alla passer quelque temps dans son pays, puis partit un jour pour Paris, à pied, sans prendre de repos et marchant droit devant lui. A son arrivée, il fut pris sur le pont Saint-Michel d'une attaque d'épilepsie, conduit au dépôt de la préfecture et dirigé de nouveau sur Bicêtre. En 1867, les certificats de MM. Girard de Cailleux, Berthier et J. Falret, ne laissèrent subsister aucun doute sur l'origine éminemment épileptique des troubles intellectuels et de la criminalité pathologique de Rolland.
La perte de souvenir chez les épileptiques peut assez souvent être considérée comme un phénomène volontaire, comme un acte de simulation, et dégénérer alors en circonstance aggravante. Dans ce cas, l'amnésie morbide non-seulement
n'atténue poinl la culpabilité et ne révèle pas l'exislence d'un élat mental spécial, mais elle dépose lourdement contre l'accusé, accroît ses charges et donne la prétendue mesure d'une perversité qui appelle toutes les rigueurs de la loi.
Un sieur V.,. (Pierre), dit R..., âgé de vingt-huit ans, condamné déjà deux fois pour vol et v igabondage, fut inculpé d'incendies volontaires et de vol qualifié. Lorsqu'on l'arrêta, il portait sur lui un livre de messe et un chapelet. Dès ses premiers interrogatoires, il parut bizarre, capricieux, doux, arrogant et versatile, puis il manifesta de l'amnésie, nia le lendemain ce qu'il avait dit la veille, avoua sans détours qu'il était l'auteur de plusieurs incendies, mais manqua de mémoire sur un grand nombre de points et ne précisa rien. « Je ne sais pas, disait-il, si j'ai commis encore d'autres ci imes, je ne me rappelle pas bien. » Il ne nia jamais, ne se dt'fendit pas, s'accusa volontiers et invoqua à chaque instant son manque de mémoire. A la maison d'arrêt de Moulins, il présenta de temps à autre quelques phénomènes délirants de courte durée. Sa vie errante, son trouble intellectuel presque périodique, ses impulsions au vol et surtout à l'incendie, son amnésie semblaient bien faiie cliniquement de lui un épileptique larvé. Je ne l'ai pas examiné, et je ne crois même pas que l'on se soit nn seul instant arrêté à l'idée de le faire observer parunmédecin-expert, mais l'inspection attentive de son portrait photographique conduit à des probabilités bien significatives : peu d'intelligence; air distrait et rêveur; attitude demi-étonnée et étrangère à tout ce qui se passe; masque caractéristique de 1 epilepsie. Quant à l'étude du dossier criminel, elle aurait pu inspirer de robustes convictions à quiconque connaît sérieusesement l'épilepsie !
Le 19 janvier 1874., V... (Pierre), dit R..., fut condamné par la C(jur d'assises de l'Allier aux travaux forcés à perpétuité. Il a eu depuis des attaques non douteuses d'épilepsie, avec excitation maniaque consécutive.
Je rapprocherai de ce fait malheureux l'exemple suivant, publié par Morel. Les oublis, les fautes ou les erreurs instruisent ^cuvent mieux que les succès. Quel témoignage plus pro-
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bant et plus autorisé pourrait-on d'ailleurs invoquer en matière d'épilepsie larvée ?
Obs. XXVII. — Il y a deux ans qu'un jeune employé d'une fabrique aux environs de Rouen fut traduit aux assises pour avoir porté, à un de ses camarades, un coup si violent avec un pilon de pharmacie qu'il avait failli le tuer.
Ferdinand X... était un jeune homme de vingt-quatre ans, d'un caractère sombre et mélancolique. Il se plaignait souvent de violentes migraines, et ses amis avaient eu tant à souffrir de l'inégalité et de la susceptibilité de son caractère, que peu à peu ils s'étaient retirés de lui; souvent il lui arrivait de passer d'une gaieté excessive à une prostration très-grande. Il était irritable au dernier degré, et, plus d'une fois, sans provocation aucune, il lui était arrivé de frapper ses camarades ; ce qu'il y avait de plus étrange, c'est que, quand on lui rappelait les faits de ce genre, il niait les avoir commis, et ses souvenirs étaient si vagues et si confus, ses impulsions tellement instantanées et irrésistibles, qu'il ne pouvait donner aucune explication de ces actes étranges dont au reste il était le premier à gémir. Il se défiait même tellement de lui qu'il avait volontairement rompu avec la plupart de ses camarades, et, son travail fini, il s'enfermait dans sa chambre où il se livrait avec ardeur à ses expériences de chimie.
Un jour, en passant près du seul ami qu'il avait conservé dans la fabrique où il exerçait un emploi important, il s'arrêta devant cet ami, l'embrassa à plusieurs reprises avec grande effusion de larmes, et vint ensuite s'asseoir à sa place. Personne ne fit attention à ces démonstrations, tant on était accoutumé à regarder Ferdinand comme un être original, capricieux, fantasque, excentrique. Un moment après, il repassa encore derrière son ami, et lui asséna un coup si violent à la tète, avec un pilon de pharmacie, que l'on crut ce malheureux tué sur le coup. Il put cependant être sauvé après un traitement qui dura fort longtemps, et c'est pour ce fait que Ferdinand, aussi tranquille et plus tranquille peut-être après la perpétration de son meurtre, qu'il ne l'était quelques moments avant de le commettre, avait à répondre devant les assises de la Seine-Inférieure.
Je n'avais pas été chargé d'exiiminer l'état mental de cet individu, mais la nature des faits pour lesquels il était arrêté, la manière dont ces faits s'étaient accomplis, suffisaient pour me pousser, dans Fin-
LES ÉriLEl'ÏIQUES.
térêt de la scieuce, à me mettre en rapport avec le préveuu. Je puis affirmer, en toute sincérité, que les conversations que j'ai eues avec lui à la prison me portèrent à soupçonner de prime abord qu'il appartenait à la variété d'épileptiqucs dont j'ai fait l'histoire, et telle fut aussi l'opinion de M. le docteur Jules Falret, qui m'accompagnait dans cette visite, et qui, de son côté, interrogea le prisonnier. L'observation ultérieure confirma ce diagnostic.
L'accusé était calme, impassible; non-seulement il ne témoignait aucun regret de sa tentative homicide, mais il ne paraissait avoir gardé aucun souvenir du fait lui-même. 11 se plaignait de violentes migraines, et souvent, disait-il, il se réveillait ayant le pouce plié dans la paume de la main, et si violemment contracté qu'il fallait quelque temps pour le remettre en place. Les nuits étaient souvent très-agitées, et je pus constater des vertiges épileptiques nocturnes; mais ce qui porta la dernière conviction dans mon esprit, c'est que ce jeune homme, originaire d'Alsace, appartenait à une famille dans laquelle on comptait des aliénés, des apoplectiques, des épileptiques. Je fis prendre des informations par le médecin de l'endroit, et les renseignements les plus authentiques me donnèrent la conviction que le tempérament nerveux du jeune homme et son état d'épilepsie se rattachaient à des transmissions héréditaires de mauvaise nature. On ajoutait que lui-même, quoique doué d'intelligence, ou possédant plutôt des facultés instinctives (1), avait toujours été bizarre, original, très-irrégulier de caractère, et d'une irritabiUté excessive. Les magistrats admirent dans ce cas des circonstances atténuantes, mais l'accusé n'en fut pas moins condamné à cinq ans de prison (2).
Après tant de faits si peu discutables, on a encore l'occasion de rencontrer des hommes d'une honorabilité démontrée qui, par intervalles, blessent toutes les convenances, violent toutes les lois de la pudeur et de la morale, et commettent inconsciemment une série d'actes plus qu'étranges. Il importe principalement, dans ces cas, d'apporter dans l'examen du prévenu et dans la discussion générale des éléments du procès, une somme considérable d'attention, de perspicacité diagnostique
(1) On observe l'existence de ces facultés instinctives chez les individus nés de parents aliénés. L'individu en question avait des aptitudes spéciales pour l'industrie de la teinture. Il arrivait à des résultats remarquables en dehors des notions de la chimie, qu'il ne connaissait que confusément.
(2) Morel, ouvr. cit., p. 25.
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et d'apliludes spéciales, car on a d'ordinaire tout ie monde contre soi : l'opinion publique, les magistrats et parfois même les médt'cins-experts de la localité. Lorsque le verdict du jury est prononcé^ l'intervention du médecin étranger est commentée avec une passion et une injustice qui s'expliqueraient difficilement, si l'on ne possédait par-devers soi la connaissance exacte de ce que fournissent, dans les grandes occasions, l'oisiveté envieuse, l'improductive médiocrité et le dénigrement systématique de tous les désœuvrés et de tous les inutiles d'une ville de province ! Lorsqu'on a eu l'honneur de parler au nom de la science devant une cour d'assises et que l'on a courageusement imposé la vérité clinique, même la plus impopulaire, il ne faut jamais s'abaisser jusqu'à recueillir les échos de la foule ignorante. Une faute plus grande encore consisterait à y répondre. C'est l'avenir qui se charge de démontrer que la Inmière a remporté sur les ténèbres un triomphe nécessaire.
Le 7 août 1873, à sept heures du matin, j'ai interrogé à la maison d'arrêt de Pau M. T..., ancien percepteur, âgé de cinquante-deux ans, prévenu d'attentats à la pudeur, et qui, ce jour-là même, à dix heures du matin,, devait passer devant la cour d'assises des Basses Pyrénées.
Avant de quitter Paris, j'avais étudié le dossier et voici les faits principaux que je relevai : M. ï... est petit-fils d'une femme qui, pendant les six dernières années de sa vie, avait été traitée pour un état permanent d'aliénation mentale; fils d'un alcoolisé chronique, très-irascible et très-violent, qui avait eu des accidents épileptiformes; neveu d'un aliéné et d'un ,épileptique, avec cette circonstance que l'épileptique avait tué l'aliéné d'un coup de couteau sur une [ilace publique; frère d'un suicidé. D'autre part, M. T... a trois fils : le premier a eu beaucoup de convulsions pendant son enfance; le second est faible d'esprit et amnésique; le troisième est strabique.
Trois médecins ont connu l'accusé et les diflérents membres de sa famille. Le docteur Hiriart, de Bayonne, déclare que, pendant quinze années, il a eu avec IM. T... des relations suivies, que son caractère était très-bizarre, qu'il faisait parfois
LES Él'ILEPTIQUES.
les scènes les plus violentes et les plus inattendues el qu'une nuit il avait voulu noyer sa femme! Le docteur Dupouy, médecin à Tartas, affirme que le prévenu est atteint d'une « altération profonde du système nerveux, revêtant parfois la forme de vertiges, spasmes, convulsions, démence, mais que ces accidents n'ont lieu que d'une façon intermittente, sans que celui qui en est atteint ait le sentiment de ses actes au moment de l'action ». — Le docteur Dihinx, d'Ustaritz, déclare que l'accusé a eu de véritables accès de folie; qu'une fois, hors de lui, il a déchiré en lambeaux tous ses vêtements, qu'il s'est mis tout nu, qu'il a ouvert sa fenêtre et qu'il a voulu se précipiter; qu'une autre fois il a été plusieurs jours sans manger, afin d'en finir avec la vie.
Trois médecins de Pau, nommés experts dans celle affaire, attestent, au contraire, que M. T... a volontairement et sciemment commis les actes qui lui sont reprochés, qu'il esl intelligent, libre et responsable, mais que « des circonstances d'hérédité morbide, auxquelles il a jusqu'ici échappé, constituent néanmoins un fait dont il est possible de tenir compte dans l'appréciation des actes criminels qui lui sont reprochés ».
A peine en présence de M. T..., j'apprends de lui qu'il a eu dans ta jeunesse, et jusqu'à l'âge de vingt ou de vingt-deux ans, la déplorable infirmité d'uriner involontairement pendant son sommeil, dix, douze, quinze ou dix-huit fois par an environ; qu'il n'a rien fait pour se guérir et que son incontinence d'urine a cessé d'elle-même, mais qu'il a, depuis ce temps-là, <( des serrements de tête » par intervalles, qui durent quelquefois une heure et quelquefois un jour, qu'il a de la peine alors à se diriger, qu'il ne sait plus trop ce qu'il devient, etque, lorsqu'il reprend l'usage de ses sens, il ne se souvient absolument de rien et qu'il est tout étonné « de la lacune qui s'est faite dans sa vie » .
Pressé par mes questions, il ajoute qu'il est inculpé d'actes obscènes s'étant produits toujours de la même façon depuis seize ou dix-sept années, et que la plupart de ces actes sonl aujourd'hui couverts parla prescription; qu'il en reste trois seulement à sa charge devant la cour d'assises; qu'il aurait
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proposé dans son bureau à un contribuable de le masturber, et qu'il aurait essayé d'introduire avec violence la main dans le pantalon de cet homme; qu'il aurait masturbé de jeunes garçons dans les champs ou dans les bois et qu'il se serait fait masturber par eux; qu'on lui reproche encore des oulrages publics à la pudeur, pour lesquels il sera ultérieurement poursuivi devant la police correctionnelle île Bayonne, mais qu'il n'a aucune conscience et aucun souvenir de toutes ces turpitudes, qu'il a apprises dans l'instruction. Et il termine, en disant : « Ma famille et mon avocat m'ont dit également que j'avais voulu noyer ma femme et que j'avais fait cinq tentatives de suicides ; or, je n'y comprends rien du tout^ je ne m'en souviens pas! »
A l'audience, les six médecins déposèrent dans le sens que nous avons indiqué : trois pour et trois contre. Je fus introduit.
J'exposai, presque sans préambule, en quoi consistaient les difficultés diagnostiques de l'épilepsie, je décrivis le côté intellectuel de la névrose, j'insistai en passant sur la valeur médicolégale de l'incontinence d'urine et sur les grands caractères de l'épilepsie larvée, puis, prenant mon observation clinique sur le banc des accusés, m'eraparant de cette répétition intermittente, presque périodique, et toujours identique pendant seize ou dix-sept ans, des mêmes actes obscènes, j'affirmai que je trouvais là les éléments d'ime puissante conviction clinique et médico-légale. Je n'avais plus qu'à conclure à l'irresponsabilité, lorsque les questions impartiales et multipliées de M. le président Garrère firent prendre tout à coup à ma déposition les proportions inattendues d'un grand et solennel débat scientifique. L'hérédité morbide, les transformations des névroses, les tares héréditaires, les impulsions suicides, tout fut passé en revue et expliqué, et jamais malade ne prêta mieux, il faut le reconnaître, à la démonstration. — « Et cependant, dit M. le président, l'accusé était un excellent comptable! » — « Le vol, répliquai-je, ne fait pas partie de sa criminalité morbide. Si M. T... avait seulement détourné dix sous, je dirais qu'il est un voleur. »
Les plaidoiries furent longues, brillantes, mais un peu trop passionnées, el ne roulèrent en grande partie que sur les opinions émises par les sept médecins entendus.
Après huit minutes de délibération, le jury rendit, à deux heures du matin, un verdict de non-culpabilité. — M. T... fut acquitté, mais, retenu pour une autre cause, il ne fut pas rendu à la liberté.
A peu de temps de là, M. T... comparut devant le tribunal correctionnel de Bayonne pour outrage public à la pudeur et condamné à quinze mois d'emprisonnement. Mes confrères furent-ils entendus dans ce nouveau procès? Je ne l'ai jamais su. Quani à moi, je ne fus pas cité.
En prison, la santé du condamné devint très-mauvaise et son intelligence s'affaiblit. Au mois de mai 1874, M. le maréchal de Mac-Mahon, Président de la République, s'empressa de le gracier.
Retiré depuis lors à la campagne, incapable de s'occuper à quoi que ce soit, affaissé et amnésique, il éprouve un tel tremblement des mains qu'il ne peut presque plus écrire ; il ne sort plus seul depuis une fugue soudaine et inexplicable qu'il a faite hors de chez lui, et qui s'est prolongée pendant huit jours, et il termine sa triste existence dans cet état irrémédiable de démence, qu'il m'avait été si facile de pressentir et d'annoncer.
Une lettre, portant la date du 6 avril 1875, et qui émane d'un magistrat très-considéré du département des Landes, de M. Armand Despouy, suppléant de la justice de paix et médecin de l'hospice de Tartas, donne sur le malade les renseignements les plus positifs. M. Despouy parle de trois tremblements tétaniques suivis de perte de souvenir, survenus depuis onze mois chez le malade, et il termine en disant: « Je défie toute opinion médicale sérieuse d'établir que M. T... jouit de la plénitude de ses facultés. »
Voilà donc comment s'est terminée une affaire qui a eu le déplorable privilège de remuer toutes les petites passions des oisifs d'un de nos départements.
A l'occasion du fait judiciaire qui précède, on s'est demandé
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si, dans tout procès criminel, lorsque la science des médecins était invoquée, il n'y avait pas lieu de tenir un grand compte de la position particulière de chaque médecin au procès ? A cela, il est facile de répondre, que le mandat judiciaire, quelque honorable et quelque peu recherché qu'il soit, ne délivre pas au médecin un brevet scientifique supérieur, et ne lui attribue pas non plus du même coup une dose plus forte de probité. Dans toutes les situations que lui font les événements, dès qu'un médecin est instruit et honnête, il sait rester partout et toujours instruit et honnête.
Dans un procès qui fit un très-grand bruit, il y a plus de dix ans, dans l'affaire Armand, devant la Cour d'assises d'Aix, M. Tardieu, mandé par la défense, réduisit à néant toutes les assertions médicales des experts de Montpelliier, de Marseille, de Lyon et de Strasbourg. Tous les experts, et ils étaient trèsnombreux, s'étaient trompés. C'est du banc de la défense qu'est partie la lumière. Or, d'où qu'elle vienne, la lumière est la lumière. Aussi, l'une des plus grandes pages de la médecine légale française est-elle aujourd'hui la déposition scientifique de M. Tardieu devant la Cour d'Aix.
La position particulière du médecin au procès est moins importante qu'on ne le pense, mais ce qu'il importe par-dessus tout à la justice, c'est de ne confier des mandats judiciaires qu'à des médecins d'une haute intelligence, d'un vaste savoir et d'une probité éprouvée. Sur ce point, tout le monde est d'accord.
§ 2. — Opinions des auteurs anciens et modernes sur l'épilepsie
larvée.
Bien que l'épilepsie larvée constitue un paragraphe très-récemment rattaché à l'histoire générale de la névrose comitiale, on peut lire cependant dans Hippocrate, à propos de la maladie sacrée, la relation de malades bizarres qui perdent toute connaissance, s'élancent hors du lit et font des fuites hors de la maison. Sans doute, la description de la maladie n'est pas très^magistrale et a laissé pleine carrière aux observateurs mo-
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dernes, mais enfin l'on retrouve dans les œuvres si admirables du vieillard de Cos le premier indice révélateur de l'état pathologique qui nous occupe.
Morel, dans un mémoire Irès-incomplet, mais qui renferme douze observations concluantes, a réellement entrevu et esquissé l'épilepsie larvée, et il n'a pas tardé à provoquer les recherches cliniques et les témoignages contirmatifs de Addison, Howden, Giiesinger, Kraft-Ebing, Etcheverria et J. Falret.
J'ai pris personnellement une certaine part à l'édification clinique et médico-légale de celte névropathie curieuse, et plusieurs autres auteurs, si j'en juge par de tiès-récentes publications, se sont engagés ensuite dans la môme voie. La science n'a donc pas hésité à accorder à l'épilepsie larvée des lettres patentes de naturalisation. Dans un ouvrage important, A. Tardieu a rapporté le fait de ce menuisier qui abandonne son établi, dépose ses outils et disparaît pendant huit jours. Le menuisier était allé à soixante lieues de son domicile, et en était revenu sans savoir pourquoi. Et A. Tardieu, toujours préoccupé des applications médico-légales, ajoute ces paroles :
« Chez d'autres, et ce sont pour les médecins-légistes les
pins intéressants, l'épilepsie est caractérisée par l'impulsion instinctive, par Pacte soudain, brusque, irréfléchi, par ce que l'on a très-bien nommé Vidus, sans précédent et sans suite ; et lorsque l'on songe que cet acte peut êtie le meurtre inattendu et inexpliqué du passant le plus inoffensif, et que le meurtrier n'a donné avant et ne dpnnera pus après le moindre signe d'altération des facultés, il y a bien de quoi terrifier, et de quoi soulever, dansla conscience des juges, les plus douloureuses perplexités. C'est à l'expert qu'il appartient de les faire cesser (1). »
Maudsley, adoptant les opinions françaises, pense qu'une excitation maniaque passagère prend la place des attaques convulsives, que la manie transitoire homicide n'est rien autre chose qu'une manifestation épileplique larvée et il décrit les convulsions mentales. Il ajoute que la convulsion somaliqueet
(I) A. Tardieu. Élude jnédico- légale sur la folie, p. 13'.. — Paris, 1872.
ÉPILEPTIQUES LARVÉS.
la convulsion mentale peuvent alterner et se produire à différentes époques, l'une remplaçant l'autre.
Parmi les faits cliniques publiés et qui démontrent combien est parfois difficile le diagnostic de l'épilepsie larvée^ j'ai noté l'observation suivante, que je ne ferai que résumer :
Obs. XXVIII. — Une dame, observée parMorel pendant douze ou treize ans, traverse des rémittences remarquablement lucides d'une durée de trois semaines environ. A chacune de ses rechutes, elle éprouve d'invariables phénomènes somaliques. Ainsi, trois jours avant l'explosion de l'agitation furieuse, elle est d'une gaieté insolite et accuse un état de bien-être indicible ; à l'en croire, elle ne s'est jamais sentie aussi bien portante. Le lendemain, la malade se plaint delamigraine, de douleurs vagues indéterminées, sans pouvoir préciser le lieu d'élection de son mal. Ses nuits sont mauvaises, ses songes sont affreux. Enfin, le retour de la crise s'effectue, et la malade cherche à se briser la tète contre les murs, à frapper, à déchirer et à mordre. Ses conceptions délirantes sont les mêmes pendant le cours de chacun de ses accès. » Elle est l'antechrist ; on lui fait manger sa fille coupée en morceaux ; elle est la Lête de l'Apocaljpse, condamnée à rugir, à dévorer et à mordre. » Rien ne pourrait donner une idée du triste étal de cette malheureuse dame pendant celte période, qui dure toujours de cinq à six semaines. La crise se termine par un profond état d'hébétement et de stupeur qui persiste cinq ou six jours, et puis tout rentre dans l'état normal. La malade sort de cette crise comme d'un rêve pénible et n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé. Elle a une mémoire à lacunes périodiques. Son caractère devient un peu enfantin, et s )n niveau mental semble fléchir. Les premiers signes de la démence se révèlent (I).
Le fait c'inique qui précède est déjii de date ancienne. A l'époque présente, il ne pourrait plus s'observer. Aujourd'hui, lorsqu'un cas analogue se manifeste, le bro nure de potassium en fait rapidement justice, d'abord en supprimant la période de fureur maniaque, les impulsions homicides o i suicides, et les conceptions délirantes uniformes, et surtout en rompant la périodicité, ce phénomène si éminemment épileptique. h^ médicament est la pierre de touche de la névrose.
^1) Morel. Ouvr. cit., p. 13.
Dans le délire à formes alternes {folie à double forme, de Baillarger, folie circulaire, de Falret père), qui est presque toujours dû à l'héi'édilc, il existe une succession de deux périodes distinctes: l'une, d'excitation manir.que, l'autre, de dépression mélancolique, suivies d'un intervalle quelquefois très-prolongé de calme et de raison; eh bien, que l'on essaie de combattre l'excitation maniaque à l'aide du bromure de potassium et l'on échouera toujours. Cet insuccès tient à ce que le bromure de potassium n'a une action réelle que contre le génie épileptique, ses manifestation?, ses effets, ses complications et ses conséquences.
C'est surtout dans la pratique spéciale de la ville, et dans l'accomplissement des mandats administratifs ou judiciaires, que l'on observe l'épilepsic larvée. Beaucoup de médecins ne la connaissent donc pas encore et sont tout naturellement enclins à en contester l'existence. Il faut bien nier ce que l'on ne sait pas; sans cela, on serait sans excuse. Mais la vérité finit toujours par avoir raison.
Tous les épileptiques, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, se servent de termes tout à fait particuliers, pour exprimer lèurs souffrances et rendre compte de leurs sensations étranges, de leurs anomalies intellectuelles et de leurs tendances nuisibles. Les épileptiques larvés font usage du même vocabulaire. Yoici, par exemple, quelques-unes de leurs expressions favorites : « Je ne suis plus le même, j'ai mal partout et cependant je n'ai mal nulle part ; — mon cœur se déchire ; — il y a quelque chose qui se décroche dans ma poitrine ; — la chaleur me monte ; — je vois tout rouge ; — le sang me bouillonne; — j'ai du l'eu dans les yeux; — ma tête me quitte, il me semble qu'elle n'est plus au-dessus de mes épaules; la terre fuit sous moi et je crois que je m'enfonce; — les pavé? semblent s'élever et je trouve que je grandis à chaque pas que je fais; — je me sens ivre ; — il me semble que je deviens fou tout à coup ; — je suis comme électrisé, comme magnétisé ; — la tète me bout ; — les oreilles me sifflent ; — ma poitrine s'échauffe en un clin d'œil ; j'ai conscience que ma force est décuplée, et (pic je pourrais porter une maison sur mon dos ; —
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je deviens enragé; — c'est plus fort que moi, il faut que je frappe; — je voudrais voir du sang ; — je ne me connais plus ; — j'ai besoin de tuer quelqu'un, je le comprends et je ne peux pas me raisonner; — je me sens poussé à anéantir tout ce qui se trouve devant moi, etc., etc. »
Une vieille femme que je questionnais un jour, au dépôt de la préfecture, au sujet de cinq tentatives d'asphyxie par le charbon qu'elle avait faites inconsciemment en moins d'un an, me répondit : « Je ne me souviens pas d'avoir allumé mon réchaud, mais si je l'ai fait, c'est que je n3 voulais pas monter sur l'échafaud. Il y a des moments, voyez-vous, où je comprends que je ferai une bonne fois quelque vilain coup. »
Relativement à la répétition invariable des mêmes impulsions, je peux, entre beaucoup d'autres, citer un fait des plus concluants :
Oïts. XXIX. — Bouton, épileptiquc, traduit en décembre t838 devant la cour d'assises de Saùne-et-Loire, et prévenu de s'être rendu coupable de castration sur de jeunes enfants, avait déjà été interdit, dès l'année 1833, à la suite d'attentats semblables. Il avait une mémoire étonnante, une grande rectitude d'idéessur toutce qui s'écartait de l'objet de la prévention. Tous ses actes prouvent, disait le docteur Pézerat, dans un rapport fortement raisonné, qu'il a la conscience du bien et du mal, et cependant il est entraîné par une force irrésistible, — Je l'ai fait, c'est vrai, disait l'accusé, et l'on me mettrait en liberté cjueje ne pourrais, la guillotine fût-elle là, vi' empêcher de recommencer . A la eue d'un petit garçon, le sang me bout dans les veines, me remonte à la tête. Il fut condamné à vingt ans de travaux forcés, mais il ne subit pas sa peine.
E. Pivion a observé à la Salpêtrière une femme G.., habituellement raisonnable, mais très-irascible, qi i sans provocation aucune s'était levée une nuit, s'était armée d'un couteau de cuisine et avait essayé de mutiler son mari, couché à côté d'elle. Une lutte s'était engagée et des secours étaient arrivés en temps utile. Cette femme déclara ne se souvenir de rien, puis fmit par nier énergiquement la tentative criminelle qui lui était reprochée.
Le mari fut interrogé, et il attesta que sa femme n'avait jamais eu d'accidents convulsils, mais qu'elle était parfois « sujette à des absences, à des lubies et à des colères violentes pour un rien ». Cette malade a fini par éprouver des attaques épilepliques graves avec fureur maniaque consécutive.
J'arrive maintenant à la relation de deux faits qui justifient complètement toutes les opinions que nous avons émises jusqu'à présent sur les principaux caractères de i'épilepsie larvée. La seconde observation (l'obs. XXXI), dans laquelle on remarquera qu'il s'est écoulé quarante ans sans qu'il se soit produit d'accidents convulsifs, est particulièrement saisissante.
Obs. XXX. — M..., âgé de cinquante ans^ d'une constitution vigoureuse, d'un tempérament sanguin, a toujours été laborieux et d'une conduite irréprochable. De bon et affectueux qu'il avait toujours été, il se montra tout à coup bizarre et irascible. A des époques fixes, « à lous les renouvellements de la lune », il commençait à s'exalter, à invectiver les passants et, au bout de quelques instants, il tombait dans une véritable prostration. Dans ses paroxysmes très-courts d'excessive irritabilité, il se montrait tellement violent qu'il jeta un jour sa femme par la fenêtre et que celle-ci n'échappa à la mort que par le plus heureux des hasards.
Une autre fois, il s'échappa subitement de chez lui, rencontra sur son passage un charretier et l'étendit raide mort d'un coup de bàtun.Ilfut poursuivi, mais, comme l'on ne put établir aucun motif de haine ni de vengeance, qu'il ne connaissait point du tout sa victime et que l'acte criminel avait tous les caractères de l'instantanéité la plus anormale et portait le cachet de l'impulsion pathologique, il fut acquitté. Le docteur Konarzewski, de Montfrin, a continué à observer chez ce malade des excitations intellecluelles périodiques, suivies immédiatement d'abattement et de stupeur.
Ous. XXXf. — J.-J. Jourdan, manouvrier, âgé de soixante ans, avait été convulsif pendant son enfance, puis réformé comme épileptique par un con-eil de révision. Ses crises se suspendirent, et, dans le village qu'il habitait, tout le monde remarqua qu'il ne tombait plus jamais. Quarante années s'écoulèrent sans aucun accident. Le docteur Desmaisous, de Cordeaux, atteste le fait.
J.-J. Jourdan demeurait chez sa mère, âgée de quatre-vingts ans. Un
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jour que cette dernière était baissée pour donner à manger à des la pius, elle fut tout à coup terrassée et frappée par son fils de plusieurs coups de couteau, puis l'assassin s'assit sur elle. Une parente se présenta pour porter secours à la victime, mais elle s'aperçut que Jourdan, à sa vue, s'acharnait sur le corps de sa mère et multipliait ses coups. Elle se sauva épouvantée. Quelques instants après, le parricide s'éloignait tranquillement et se laissait arrêter, sans opposer la moindre résistance.
Devant la cour d'assises de la Gironde, des témoins déposèrent que Jourdan paraissait excité tous les ans, à la même époque, au printemps, «vers les fêtes de Pâques», et qu'il se répandait en injures et en menaces contre sa mère. On rapporta même qu'il avait plusieurs fois acheté un cout'^au dans l'intention hautement avouée de commettre un meurtre. M. Desmaisons, sur la prière du défenseur, intervint aux débats, montra que rien n'avait modifié la scène sanglante et que la date de l'événement coïncidait avec l'époque de l'année où s'observait régulièrement chez l'accusé une certaine exaltation mentale, puis il conclut qu'il existait un lien entre l'épilepsie ancienne, les fureurs pério liques et l'acte criminel.
Jourdan parut insensible, ne nia pas son crime et ne chercha pas à l'expliquer. Il fut condamné à mort, le H juin 1835, mais la peine fut commuée en celle de la réclusion perpétuelle.
M, le docteur Semelaigne a publié la très-curieuse observation d'un homme qui, placé à la tête d'une entreprise considérable, n'avait jamais paru malade, et qui finit par présenter des phénomènes qu'il faut cliniquement attribuer à une épilepsie larvée. Je résume ici (obs. XXXII) les points les plus saillants de l'observation :
Obs. XXXII. — M. X.. , âgé d'environ cinquante ans, né en Angleterre, de taille moyenne, d'un caractère difficile et irritable. Après plusieurs années de veuvage, il avait épousé une femme beaucoup plus jeune que lui. Quelques jours après son mariage, il entratout à coup dans la chambre de sa femme, criant, hurlant, se frappant la tête contre les mur?. 11 se sauva ensuite en proférant ces mois : « Je vais me tuer. » Une heure se passa pleine d'anxiété; il revint alors auprès de sa femme, se jeta à ses genoux en pleurant, »lui demandant pardon et lui faisant les protestations les plus tendres.
A quelque distance de là, il l'engageait, sans motif apparent, à
s'emparer du poison qu'il avait acheté; sans celle précaution, il redoutait un malheur. Les recherches, d'abord inutiles, firent découvrir plus lard un flacon de chloroforme.
Un second accès survint pendant une nuit. La chambre de M'"^ X. .. était séparée de celle de son mari seulement par un couloir. Elle s'éveille ; il était auprès d'elle, poussant des cris ressemblant plutôt aux hurlements d'une bête féroce qu'à quelque chose d'humain. Il se roulait par terre, tenant des propos affreux, la menaçant d'aller cherchor un poignard pour la tuer et se détruire lui-même. 11 disparaît en effet; M™° X... s'empresse de fermer sa porte à double tour; il revient, et, continuant à pousser des cris, il essaye de briser l'obstacle. Enfin, au bout d'une heure d'efforts inutiles, il lui dit : « Approchez, vous allez voir mon sang couler jusqu'à vos pieds. « Il se retire aussitôt; l'accès était terminé.
Un autre jour, en revenant à cheval d'une excursion au bois de Boulogne, il s'agita. Son cheval, effrayé par ses cris, s'emporta. M. X..., le corps incliné en avant, se frappait le front et se plaignait d'un voile répan'iu sur sa vue. Un moment après, il s'élance pour renverser sa femme.
Enfin, un soir, après le diner, il pousse un cri perçant et saisit X... par les cheveux. Les domestiques accourent. «Je vous prends tous à témoin, s'écrie-t-il, que je vais me tuer. » Là-dessus il se précipite violemment dans son cabinet, dont il ferme la porte, Sur ces entrefaites, la détonation d'une arme à feu se fait entendi'e : il s'était fait une hlessure à six centimèlies au-dessous du mamelon gauche, et il succombait au bout de quarante-huit heures, après avoir affeclueusement entretenu sa femme de ses affaires.
§ 3. — Fait sans précédents dans la science.
Tous les faits pathologiques et criminels qui ont été exposés jusqu'à ce moment ont pu surprendre parfois le lecteur, mais ils ne sont pas sortis des limites du possible. Celui qu'il me reste à rapporter est tellement extraordinaire, qu'il est à peine vraisemblable. Je le publie néanmoins tel que je l'ai recueilli, mais encore tout étonné du concours étrange de circonstances que je vais faire connaître.
Au mois d'octobre 1874, nous lûmes choisis pour arbitres, MM. Lasègue, Touzelin et moi, dans une question d'instance
ÉPILEPTIQUES LARVÉS. IH
projetée en séparation de corps. Le mari, M. W..., licencié en droit, hommes d'affaires, Irès-occupé de spéculations à la Bourse, rapportait, d'une p;irt, ce qui suit : il avait ét.^ trèsheureux à une certaine époque dans ses opérations financières et il avait gagné quatre cent mille francs; sa femme, sur celte somme, avait placé cent mille francs en son nom, et elle n'avait rien dit, tant qu'il avait réalisé de beaux bénéfices, mais elle avait commencé à se plaindre et à le tourmenter, dès qu'il avait perdu; il avait eu depuis quelques années ])]imeurs congestions cérébrales, des infidélités incompréhensibles de la mémoire et des besoins instinctifs de prendre la fuite; il était arrivé une fois à Marseille, sans savoir comment il y était venu, et, en attendant des nouvelles et de l'argent, il s'était mis à faire des affaires, à jouer à la Bourse, et il y avait gagné 150,000 francs en dix-huit mois ; un de ses fils était venu le rejoindre, puis un beau jour, sans motifs connus, sans causes appréciables et sans se souvenir d'avoir en quoi que ce soit prémédité un voyage, il s'était retrouvé à Paris; un an après, il se trouva au Havre un matin, souffrant beaucoup de la tête, et il ne put aucunement se rappeler comment il s'embarqua; mais il reprit connaissance et surtout la possession de ses souvenirs en mer, au bout d'un temps assez long, puisqu'il demanda oîi il se trouvait et qu'on lui répondit : « En vue de Bombay; » il fut très-malheureux dans l'Inde, mais le consul de France fut bon pour lui et finit par le rapatrier ; il n'a plus rien actuellement, l'un»- de ses fils s'est attaché à lui, vit de sa vie et est son unique consolation; sa femme habite avec ses trois autres enfants et ne veut plus le recevoir, ni lui donner d'argent, bien qu'elle ait actuellement huit mille francs de rente et qu'il ne l'ait jamais maltraitée.
La femme, d'autre part, rapportait ceci: son mari était bizarre, mobile, quinteux, violent, joueur forcené à la Bourse, étranger à toutes les satisfactions domestiques, avide de l'inconnu, calculateur incorrigible, amoureux des hasards et du péril, audacieux jusqu'à la folie, irascible, emporté, menaçant et violent; il avait eu des accidents cérébraux d'une nature bien insolite; il s'était sauvé en bras de chemise dans tout
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Paris, par une nuit d'hiver; son voyage à Marseille avait été bien surprenant, mais son voyage dans l'Inde s'expliquait bien moins encore; elle avait pu obtenir heureusement sa séparation de biens autrefois, mais elle demandait aujourd'hui sa séparation de corps, parce qu'elle avait peur d'être frappée, peut-être tuée; elle s'en remettait par avance à la sentence arbitrale qui serait rendue, mais elle déclarait que la vie en commun était désormais impossible.
Je rédigeai, après sérieuse délibération entre nous, et nous signâmes, MM. Lasègue, Touzelin et moi, une pièce dans laquelle, sans vouloir nous prononcer sur les voyages à Marseille et à Bombay, nous établîmes la très-grande probabilité de phénomènes épilepliques larvés, la nécessité d'un traitement par le bromure de potassium, et l'obligation, au moins pendant deux ou trois ans, d'une séparation amiable, dans l'intérêt des quatre enfants, mais sous la réserve d'une pension suffisante qui serait servie à M. W... par sa femme.
Or, d'après M. Touzelin, médecin ordinaire et confident intime de ces époux désunis, il paraît que le malade a été véritablement amélioré, qu'il a supprimé son traitement et qu'il n'a pas tardé à s'exalter par intervalles età nourrir contre M"' W... des projets de vengeance ; qu'il est parti un jour , accompagné de son fils, âgé de dix-sept ans, pour supplier encore une fois sa femme de le recevoir en mari et en père, qu'on ne lui ouvrit pas la porte , qu'on lui signifia , à travers la cloison, une irrévocable décision, malgré l'annonce formelle d'un suicide immédiat, et que, désespéré et hors de lui , il se tua.
La porte de l'appartement de M"^ W... resta closp. Ce que voyant, le jeune homme se baissa sur le cadavre de son 'père, examina si la mort avait été instantanée, ramassa le revolver et se fracassa le crâne. Des voisins accoururent et trouvèrent deux corps inanimés.
Cet événement s'est passé à Paris, en novembre 1873, dans la rue de et a donné lieu de la part de tous les journaux aux commentaires les plus erronés.
Et maintenant, étant admis que le suicide du père est un suicide pathologique, à quelle cause réelle attribuer le suicide
ÉPILEPTIOUES LARVÉS. i\3
du fils? Au refus énergique de la mère, à la mort tragique du père, à l'émotion inspirée par l'iiorieur d'une telle scène, à l'influence de l'exemple et peul-ôtre à une promesse faite de ne point survivre à un père si ler)drement affectionné? Et ce jeune homme de dix-sept ans n'était- il pas enlin le fils d'un déclassé, d'un congestif plus qu'étrange, très-probablement d'un épileptique larvé et d'un suicidé? Triste catastrophe, mais catastrophe fertile en déductions sociale?, psychologiques et cliniques !...
§ 4. — Rpsumé symptomatologique de l'épilepsie larvée.
D'après tout ce qui précède, on doit rester convaincu qu'il existe manifestement une épilepsie à l'état latent, laquelle détermine chez les malades les mêmes troubles spéciaux de la sensibilité, et les mêmes perturbations intellectuelles, morales et affectives que le mal caduc vulgaire. Pour arriver au diagnostic de l'épilepsie laivée, il faut tenir compte des principaux symptômes, qui sont les suivants : sorte à'aura préalable assez fréquente; irascibilité subite, excessive et non motivée; excitation périodique suivie d'accablement, d'étonnement et de demi-stupeur; illusions et hallucinations de la vue, d'un caractère sinistre et terrifiant; rêves effrayants ou horribles ; exaltat'on de la sensibilité; absences passagères de lucidité, déraison et de liberté ii orale; impulsions instantanées et irrésistibles ; actes violents et agressifs ; tendances homicides et suicides ; besoin automatique de marcher tout droit devant so', sans direction et sans but ; longues courses inconscientes parfois; mélange de sentiments religieux et de pratiques obscènes; répétition invariable des mêmes mots, des mômes idées, des mômes conceptions délirantes, des mêmes emportements, des mêmes impulsions, des mêmes tentatives, des mêmes actes indélicats, immoraux, violents, incendiaires ou attentatoires à la vied'autrui; tentatives de mort volontaire dans des circonstances insolites, et toujours semblables ; perle du souvenir des choses dites et des actes accomplis ; niveau
intellectuel fléchissant par degrés; asymétrie iranienne ou faciale; suspension possible de tous les phénomènes observés par l'usage méthodique et prolongé du bromure de potassium ; épilepsie convulsive finissant souvent par. apparaître ou démence terminale.
Tels sont les phénomènes morbides qui, lorsqu'ils se rencontrent chez un individu, déposent d'une manière irrécusable en faveur de l'épilepsie larvée.
§ S. — Suicides d'épileptiques.
Le malade de M. Semelaigne (Obs, XXXIl) et M. W... se sont suicidés. Nous devons donc, sans plus tarder, et comme question incidente ou annexe , rechercher dans quelle proportion les épileptiques, si fréquemment meurtriers des autres, deviennent les meurtriers d'eux-mêmes.
La mort volontaire chez les épileptiques a généralement été considérée comme assez rare. J'avais été longtemps sans en observer de cas, mais j'ai appris, en 1864, que l'un de mes anciens malades^ âgé de vingt-deux ans, s'était pendu, et, vers la même époque, l'on m'a remis une note concernant un employé de chemin de fer, âgé de quarante-sept ans, épileptique depuis son enfance, qui avait mis fin à ses jours, en 1859, et dont le suicide avait eu lieu également par suspension. Depuis, j'ai vu plusieurs épileptiques déserter violemment la vie, et notamment le jeune B..., apprenti tailleur, âgé de dix-sept ans, qui, en juillet 1875, se jeta dans la Seine après avoir écrit à sa grand'mère, qui l'avait élevé, la lettre que voici :
(< Ma chère bonne maman , « Tu sais que je t'aime bien et que je ne voudrais pas te faire de la peine, mais il faut bien que tu comprennes que je ne suis pas maître de moi et que j'ai sur le cœur un grand secret qui m'étouffe. Toutes les fois que mon mal me prend, je ne me possède plus, et il faut que je parte quelque part, ou je cognerais. Ainsi, l'autre jour, quand j'ai dit à Gervais de rester à souper avec nous, c'était parce que j'avais peur de rester seul avec toi, ma pauvre chère bonne
ÉPILEPTipUES LARVÉS.
maman, et que je me sentais poussé à te tomber dessus avec n'importe quoi. C'est horrible, et je l'ai dit à la femme du patron qui m'a menacé de me faire arrêter.
« J'ai si mal à la tête depuis ce malin que je suis comme un fou et que je vois tout trouble. Je vois que ça me reprend et que je \as faire un malheur. Si je reviens chez nous, sauve-toi, mais si tu ne me revois pas, c'est que j'en aurai fini avec la vie, qui ne peut pas durer ainsi. Ne me regrette pas, car j'aurais mal tourné et peut-être que tu aurais été la victime d'une atrocité de ma part.
« Je sens que tout mon sang s'échauffe, tu vois comme j'écris mal et comme ma main tremble. A revoir, bonne maman; mon Dieu! qu'est-ce que je vais faire? Je te remercie de tes bontés, et voilà que la tête Commence à. me bouillir et que ma plume danse dans mes doigts. Adieu pour toujours.
« Urbain B... »
" N'aie pas de chagrin. Tu vois que c'était ma destinée et que j'avais le sang trop fort. »
Ce malheurenx était fils d'un ivrogne qui s'était pendu, et d'une phthisique qui avait succombé à l'hôpital Saint-Antoine, dix jours après être accouchée d'un enfant mort-né. A l'âge de dix -huit mois, il avait été recueilli par sa grand'mère, concierge à Neuilly, Il passait pour être sobre et bon ouvrier, mais il avait parfois des emportements étranges. A douze ans, iî était devenu vertigineux, et plus tard il avait éprouvé quelques accès incomplets. Plusieurs fois il lui était arrivé de tomber de son lit en dormant. Lorsqu'il s'est noyé, il ne prenait plus de bromure de potassium depuis huit mois.
Voici quelle était l'opinion de Morel sur le suicide chez les épileptiques : c Sur les nombreux malades que j'ai observés, a-t-il dit, je n'ai vu ces tendances bien prononcées que chez un seul, qui dans les intermittences jouissait de l'intégrité de sa raison. Ajoutons que cet épileptique était en proie à des chagrins moraux bien réels, et qu'il avait tenté de se suicider avant de venir à l'asile. Une antre fois, une de nos épileptiques les plus remarquables par son irascibilité et sa méchanceté a voulu se suicider en notre présence. Convaincue, malgré ses dénégations, d'avoir violemment frappé des malades,
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elle fut condamnée à recevoir la douche. Sa colère atteignit bientôt son dernier degré de paroxysme; elle prit un morceau de verre qu'elle tenait caché, et, en se l'enfonçant dans le cou, elle s'ouvrit la veine jugulaire. Les soins les plus empressés préservèrent cette malade des dangers ultérieurs, mais elle ne fut pas corrigée. Je n'ai pas connu de type plus frappant de ce caractère épileptiqne iriilable, perfide, menteur, qui se signale par la manifestation des meilleurs sentiments, par la religion poussée à l'excès, par les protestations les plus vives de zèle, de dévouement, et qui, à côté de tout cela, combine avec une astuce infinie les actes les plus pervers (I). »
En somme, le suicide chez les épileptiques est un fait relativement lare, mais il y a lieu de tenir un grand compte des tentatives inconscientes de mort volontaire qui viennent parfois à être faites par les malades, après des vertiges, des accès incomplets ou des attaques convulsivcs. La répétition de ces tentatives a une por ée diagnoJtiq'ie d'une valeur considérable.
Obs. XXXIll. — R..., 21 ans, est épileptique, avec vertiges fréquents et grandes attaques environ deux fois par mois. Il a été plusieurs fois h Bicôtre et à l'asile de Niort. It se rappelle peu de chose lui-même roiativement à ces accès; mais il sait qu'il est épileptiqne, qu'il a voulu se suicider, sans savoir pourquoi, < t que souvent il se promène, pendant plu>ieurs jours, sans motif et sans savoir où il va. Les renseignements qui se trouvent dans son dossier constatent le vagabondage, les actes violent?, l'action de briser, les tentatives fréquentes de suiciJe, elles accès de fureur de plusieurs jours, avec intervalles de calme et de raison assez complète, pour que plusieurs fois les commissaires de police et les médecins n'aient pas voulu constater l'aliénation (2).
La plus probante des observations, tant au point de vue de la question du mariage, qui sera discutée p'us loin, qu'au point de vue du suicide, est celle qu'a rapportée M. Cavalier, dans sa thèse inaugurale, et qui doit nécessairement trouver sa place ici.
(1) Traité des maladies mentales, p. 701.
(2) J Falret, Ouvr. cité, p. 49.
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Obs. XXXIV. — Pierre S..., sergent du génie, était d'une forte constitution, d'une taille élevée, d'un tempérament sanguin. La régularité de sa conduite lui avait acquis l'amitié de ses camarades et l'estime de ses chefs. Enrôlé dans le génie en 1813, il fit aussitôt des campagnes pénibles. Plus tard, en 1823, il fit la campagne d'Espagne, et, en 1828 et en 1829, celle de Morée. Il se trouvait à Lyon, en 1831, lors des mouvements politiques qui troublèrent cette ville. Saisi par une troupe d'ouvriers qui voulaient le jeter dans le Rhône, il éprouva une émotion si violente, qu'il lui survint une maladie dont on ne peut actuellement apprécier la nature. Il devint sujet, en outre, à des attaques d'épilepsie, légères d'abord, et qui restèrent telles longtemps, puisque Pierre S... put demeurer au service jusqu'en 1843. Ces atlajucs étaient alors fort rares; deux ans entiers se sont même écoulés une fois sans manifestation épileplique. Il ne fut soumis à aucun traitement. Admis à la retraite, il vint aussitôt habiter Montpellier.
Peu de temps après, e?i pi-oîe àun accès de fureur, Pierre S... se précipita dans la rue, et, sans doute sous l'influence de quelque hallucination ou de quelque illusion, il essaya de désarmer une sentinelle qui se trouvait sur son passage. On eut beaucoup de peine à s'emparer de lui. Ramené dans son lo^'ement, Pierre S... devint assez promplement calme , et resta libre. 11 paraît qu'il eut plusieurs autres accès de délire moins violents, et qui ne donnèrent pas lieu à des scènes de tumulte.
.Au mois de mai 1846, à la suite de quelque discussion initante, dil-on, Pierre S... fut saisi d'un nouvel accès de fureur ; s'af-mant d'un couteau, il fit à plusieurs personnes inoffensives des blessures si graves, qu'on les crut tout d'abord mortelles. Une vive terreur gagna les assistants ; tout le monde fuyait. La force publi \ue parvint enfin à s'emparer de lui, et le conduisit dans les prisons du palais de justice. Une instruction fut commencée, mais les poursuites furent abandonnées, lorsqu'on eut constaté que ces actes de violence avaient été la conséquence d'un acte d'aliénation mentale. Par ordre de l'autorité administrative, il fut conduit dans l'asile public des aliénés de Montpellier. Lors de son entrée dans l'asile, le 12 juin 1846, Pierre S... jouissait d'une bonne santé ; il neprésentait aucun signe d'a'iénaiion mentale. 11 éiait seulement susceptible, irritable, et s'exagérait quelquefois l'importance de ce qui pouvait lui être désagréable; il avait, en un mot, ce qu'on pourrait appeler le caractère d'un épileptique, Ainsi il lui est arrivé de se précipiter, plein de co-
LES ÉPILEPT]QUES.
1ère, sur uq malheureux aliéné qui avait paré sa boutonnière d'un ruban rouge; il prétendait que lui seul dans la maison avait le droit de porter la décoration. Malgré cette irritabilité, il était fort soumis et très-respectueux à l'égard des chefs de l'établissement. Ce malade n'avait que de loin en Loin des accès d''è})ilepsie.
Au moment de son admission dans l'asile, Pierre S. , vivait avec une femme dont il avait un enfant; il désira le légitimer par un mariage. Le médecin en chef, M. Rech^ fit un certificat dans lequel il constatait que l'aliénation mentale n'était pas continue, que pendant les intermisdons, assez longues d'ailleurs, la raison était entière, et l'autorité civile procéda au mariage.
Dans le courant de novembre I8i7, Pierre S... eut de fréquentes attaques d'épilepsie; elle étaient annoncées, quelques jours à l'avance, par des étincelles que ce malade croyait voir; elles n'étaient point d'ailleurs suivies de délire ni d'agitation. Cet état persista, sans variation notable, jusqu'au mois de mars 1848.
Les attaques devinrent plus fréquentes à partir de celte époque; elles se reproduisaient surtout la nuit. Un affaiblissement intellectuel en était la conséquence ; il durait une démi-heure, trois quarts d'heure, quelquefois plus longtemps. Alors Pierre S... ne comprenait rien à ce qui l'environnait; il s'agitait sans motifs, et, quand il avait repris l'usage de ses sens, il ne pouvait rendre compte de ce qui s'était passé. 11 jouissait habituellement de toute sa rai>on,et se serait soumis avec résignation à son isolement, si sa femme n'était point venue l'exciter fréquemment, en le pressant de réclamer sa sorti.e- Les refus qu'il éprouvait l'irritaient et troublaient parfois sa raison; il ne se porta néanmoins à aucun acte de violence.
L'autorité administrative accordait fréquemment à cet aliéné l'autorisation d'aller voir sa femme en ville, sous la surveillance d'un infirmier. Il profita d'une de ces permissions pour se rendre auprès du commissaire du gouvernement, afin de réclamer sa liberté; son animation fut extrême, malgré la présence de sa femme et d'un infirmier.
Les attaques furent encore plus fréquentes et plus graves dans le mois de septembre 1 848. 11 se passait peu de nuits que Pierre S... ne fût plongé dans quelque accès, souvent assez bruyant pour réveiller les malades qui couchaient dans le même dortoir. Il poussait alors des cris lugubres, qui causaient une pénible impression à ceux qui les entendaient. A ces cris succédait d'ordinaire un râle des plus sonores, après lequel Pierre S... tombait dans cette sorte de torpeur
ÉPILEPTIQOES LARVÉS.
qui est la suite ordinaire des altaqu-'s de cette nature. Le lendemain, ce malade ne se souvenait de rieu ; il se plaignait seulement d'un brisement tout particulier qu'il ne pouvait expliquer. // avait quelquefois, mais bien plus t'arement, des attaques pendant le Jour. Quelques-unes se bornaient à un simple vertige; d'autres consistaient en une perte de connaissance avec chute, mais sans convulsions notables. Le délire survenait d'ordinaire dans ce dernier cas, et persistait une demi-heure, une heure. Pierre S... était alors obstiné, refusait d'obéir, ou même ne comprenait pas, s'agitait sans motifs, prononçait des paroles qui n'avaient pas de sens, mais n'était point offensif. Enfin, mais plus rarement, de violentes attaques se manifestaient avec fortes convulsions, délire très-intense. La plupart de ces attaques n'étaient suivies immédiatement d'aucune action de la part du malade; mais quelquefois, à la suite d'attaques d'épilepsie paraissant avortées , c'est-à-dire ayant une expression symptomatique moins marquée, la modification psychique était bien plus profonde; il se livrait alors à des actes plus graves pour lui et pour les assistants. Ainsi ou a vu cet épileplique se servir d'un couteau qu'il avait à l'insu des gardiens, le manier, et chercher à faire des boutonnières à son pantalon. A la suite de quelque autre attaque, il voulait renverser la table du réfectoire, et l'on eut quelque peine à l'en empêcher. Le délire étaii encore, à cette époque, rare et surtout de courte durée. Dans l'inlervalle des accès, d'ailleurs, la raison était euticre, le calme complet, la soumission parfiite. L'autorité administrative n'acco da plus q i'une permission de sortie tous les quinze jours.
Cet état se prolongea jusqu'au mois de mars 1849, sans aggravation bien notable. Pierre S... devint alors plus morne, plus irritable ; on reman^ua qu'il rccliercliait la solitude. Il paraît que les chagrins de famille n'étaient pas étrangers à ci tte modification mentale. Néanmoins, chose digne de remarque, les attaques étaient alors plus rares et moins graves; l'affection épileptique semblait en quelque sorte ramasser ses forces pour se manifester avec plus d'intensité.
Le 21 avril, Pierre S... eut deux attaques dans la journée, et trois la nuit suivante. Le lendemain matin, il déliiait, mais il était inoffensif et ne se plaignait même de personne. Le soir, le délire augmenta et fut accompagné d irritation. La journée et la nuit se passèrent ainsi dans l'agitation, sans nouvelle attaque.
Le 22 était le jour fixé pour la sortie de quinzaine; le médecin jrgca prudent de retenir ce malade. L'agitation s'accrut, et, contre
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toutes ses habitudes de soumission et de respect, Pierre S... alla jusqu'à menacer de frapper et même de tuer le médecin alors absent. Ces menaces durèrent longtemps; elles ne changèrent que d'objet, et furent proférées tantôt contre les sœurs, tantôt contre les infirmiers. L'exaspération était extrême; elle revêtait par moments tous lescaraclères de la fureur; les hallucinations se succédaient rapidement; le plus souvent, les assistants ne pouvaient assigner aucun motif, même futile, à ces emportements.
La nuit du 22 au 23 fut assez tranquille, et le lendemain, à la visite, le médecin trouva Pierre S... 'calme et respectueux. Il ordonna douze sangsues à, l'anus. Pierre S... sembla accepter cette prescription avec plaisir; mais, l'agitation et le délire étant revenus, ce malade reufsa les sangsues, malgré toutes les injonctions. Cependant, vers le soir, il parut se décider, et les sangsues furent appliquées; mais à peine avaient-elles pris, qu'il les arracha toutes avec la main. Cette exaltation dura jusqu'au 27 avril, mais en diminuant de violence, au point que de la fureur elle se réduisit successivement à une simple irritabilité. On remarqua que l'exaspération était généralement plus intense le soir que le matin. On ii observa pas de nouvelles attafjtte.i d'épilepsie pendant tout le septénaire de l'accès.
11 n'y eut pas d'accès notables de délire jusqu'au mois de mars 1850; on remarqua seulement, de temps en temps, un peu plus d'irritabilité. Quant aux attaques d'épilepsie, elles eurent à peu près le même degré d'intensité et de fréquence. Dans la première quinzaine de mars 1830, les attaques d'épilepsie devinrent bien plus rares. Trois ou quatre jours avant le 2i mars, Pierre S... eut quatre ou cinq attaques d'épilepsie assez fortes. Il devint alors sombre par moments; néanmoins il n'y eut pas de délire manifeste, et à part cette légère surexcitation, rien ne pouvait faire présager un nouvel et plus terrible accès.
Pierre S... ne parait pas avoir eu d'attaques épileptiques dans la nuit et dans la matinée du 21, cependant l'irritabilité était notable. Dans l'après-midi, Pierre S... ayant été heurté involontairement par un aliéné aveugle, lieutenant en retraite, s'emporta violemment et finit même par lui donner, sans aucun motif, deux ou trois coups de poing. L'irritation alors ne tarda pas à se calmer, pour faire place aux idées les plus noires. Pierre S... se reprochait vivement d'avoir frappé un de fcs supérieurs : « Tu t'es dés-honoré, s'écriait-il, tu ne peux survivre à la honte. Pierre S..., tu as frappé un officier! » Ces idées sombres l'ont vivement préoccupé toute l'après-midi. Un aliéné
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seulement fut témoin de cette scène et n'en rendit compte que plus tard.
Au moment où le dîner sonnait, à cinq heures du soir, Pierre eut une attaque près de son lit; un oreiller fut placé sous sa tête, et il resta seul un instant pendant que l'on conduisait les aliénés au réfectoire. Quelques minutes après, un infirmier, étant venu le prendre, le trouva grièvement blessé. Pierre S... s'était frappé vers le milieu de l'abdomen avec un couteau de poche. Tout piès de lui, par terre, se trouvaient quelques mètres d'intestin grêle complètement détaché.
Le malade mourut le lendemain (1).
(1) Cavalier. De la fureur épileptique. — Montpellier, 1850.