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CHAPITRE CINQUIÈME

ÉPILEPTIQUES ALCOOLIQUES

Divers ordres de phénomènes somatiques et psychiques. — Liquides épileptogènes: — Vertiges, attaques convulsives, impulsions, fureur, actes violents, tentatives de suicide. — Hallucinations et convulsions épileptiformes des alcoolisés chroniques. — Épilepsie diffuse et dipsomanie. — Grimes commis par des alcooliques épileptiques et par des épileptiques alcooliques.

§ 1. — Influence de la prédisposition héréditaire.

Sous le nom général d'épilepsie alcoolique, j'ai à examiner plusieurs ordres de phénomènes somatiques et psychiques très-différents : le vertige et l'attaque franche d'épilepsie , dans l'alcoolisme aigu, quelle que soit la nature du liquide alcoolique ingéré (vin, eau-de-vie ou absinthe); les convulsions épileptiformes, parfois même hystcro-épileptiformes, ou choréo-hystériformes dans l'alcoolisme chronique, et enfin l'épilepsie diffuse, chez certains héréditaires, sans intoxication alcoolique aiguë préalable et sans perte de conscience, mais avec impulsions malfaisantes très-dangereuses.

Cette épilepsie spéciale a une marche irrégulière, une forme insidieuse et un mode variable de terminaison, d'abord parce qu'elle est placée sous la dépendance immédiate des abus alcooliques, qui peuvent n'avoir rien de fixe, et parce qu'elle est dominée ensuite par une influence impalpable et souveraine : la prédisposition héréditaire. Lorsqu'une crise convulsive alcoolique s'est produite, en effet, le retour et la prise de possession définitive de l'épilepsie sont subordonnés à une

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simple question de transmission originelle. L'homme devient alcoolique, mais il naît ivrogne. L'alcoolique guérit ; l'ivrogne est incurable. Que cet alcoolique devienne accidentellement épileptique, et il se rétablira de son alcoolisme et de son épilepsie; mais que cet ivrogne ait des attaques d'épiiepsie, et il continuera à boire et à tomber. Il y a plus encore : qu'il soit placé dans l'impossibilité la plus absolue de commettre des excès alcooliques , qu'il fasse, par exemple, un séjour de plusieurs années dans une maison de détention, et l'épilepsie persistera néanmoins.

Selon les hasards de sa naissance, on apporte dans la vie, soit des qualités cérébrales doublées d'une certaine somme de résistance aux éléments pathogéniques et aux incitations mauvaises , soit des imperfections intellectuelles accompagnées de conditions particulières de réceptivité morbide et de tendances anormales.

Sansm'arrêter un seul instant à cet alcoolisme convulsif que Percy a décrit sous le nom d'ivresse convulsive, et qui n'est autre que la manie alcoolique suraiguë, je rappellerai que Magnus Huss a observé et décrit de véritables attaques de franche épilepsie dans l'alcoolisme, et que Benoît de Giromagny a déclaré que les convulsions épileptiques des alcooliques pouvaient devenir périodiques, incurables et transmissibies par la voie générative.

La science en était là, en 1864, quand Marcé, s'appuyant à la fois sur l'expérimentation et sur l'observation clinique, est venu démontrer, dans une communication à l'Académie des sciences, que l'essence d'absinthe exerçait une action spéciale sur les centres nerveux et déterminait les phénomènes ordinaires de l'épilepsie classique. D'un trait de plume, il biffa toutes les admirables recherches de Magnus Huss.

Marcé est mort très-peu de temps après, et l'on a singulièrement exagéré depuis, dans les séances de physiologie amusante, à Paris et à Londres, l'importance, ^la valeur et le caractère des exhibitions de chiens absinthisés et docilement transformés, sous les yeux des spectateurs attendris, en sujets convulsifs par ordre, .en épileptiques artificiels.

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La clinique, la thérapeutique et la médecine légale n'ont rien gagné à ces jeux innocents de la physiologie expérimentale et de la mécanique appliquée aux phénomènes de la vie. Il se prësenle malheureusement chaque jour à l'observation des médecins aliénistes un si grand nombre d'individus alcoolisés de bonne volonté par l'absinthe, qu'il a paru superflu de descendre de l'homme au chien. L'art vétérinaire lui-même s'est désintéressé complètement dans cette question de l'épilepsie canine absinthique. Laissons donc de côté les prétentieuses inutililés de la science, et revenons aux choses sérieuses.

§ 2. — Épileptiques alcooliques proprement dits. Etat mental. — Criminalité.

Il existe une épilepsie toxique peu étudiée encore, dont tous les caractères sont particulièrement reconnaissables, qui conduit souvent aux actes les plus calamiteux, donne lieu à une foule d'appréciations imprévues ou inexactes, et provoque des situations fertiles en embarras. Cette variété s'observe, d'ordinaire, chez les alcoolisés qui, à un jour dit, ont dépassé leur dose habituellement exagérée de boisson. Tout individu, en effet, qui s'enivre de temps en temps, mais qui reste sobre dans l'intervalle de ses excès, est infiniment moins susceptible de présenter des accidents vertigineux ou convulsifs, que celui qui absorbe chaque jour et sans ivresse une quantité trop forte d'alcool et qui vient à dépasser exceptionnellement son niveau personnel de saturation accoutumée. Elle éclate cependant, mais bien plus rarement, dans le cours de l'alcoolisme aigu, et cela, quelle qu'ait été l'espèce de l'agent toxique. E. Pivion, par exemple, a observé un jeune homme qui, à deux repi ises différentes, à quelque? mois d'intervalle, fut pris d'attaques épileptiques très-caratéristiques, au moment où l'on essayait de le faire sortir du sommeil comateux dans lequel l'avait plongé un excès d'eau-de-vie. J'ai recueilli, de mon côté, seulement en 1876, sept cas d'épilef sie véritable, liée à

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l'alcoolisme aigu. L'agent toxique avait été trois fois le vin rouge^ une fois le vin blanc etl'eau-de-vie, une fois l'absinthe, deux fois le vin, la bière, l'eau-de-vie, l'absinthe, le bitter et le vermouth réunis.

Marfaing a fait remarquer avec une grande justesse, à l'occasion de l'influence exercée par les liquides épileplogènes, que l'absinthisé, dont on a le tort de chercher de plus en plus à faire un type spécial, buvait fréquemment, en même temps que l'absinthe, du viu blanc, du bitter et de l'eau-de-vie. Or, ces dernières boissons pouvant à elles seules déterminernonseulement des attaques épileptiformes, mais de franches attaques d'épilepsie, comment peut-on, en face du trouble convulsif observé, faire la part clinique de ce qui revient à l'absinthe? Sur quels signes diagnostiques difi^rentiels s'appuierat-on pour élablir que tel phénomène est certainement dû au bitter et non pas à l'eau-dt -vie, au vin blanc et non pas à l'absinthe? Dans les deux derniers cas d'épilepsie alcoolique auxquels je viens de faire allusion, il s'agissait, par le fait d'une singulière coïncidence, de deux jeunes hommes placés depuis peu de temps à la tète de débits de boissons et obligés, disaientils, de tenir compagnie au client, de boire avec lui et de prendre la même consommation que lui. Ils n'avaient pas choisi l'agent toxique, ils l'avaient subi au gré du chaland.

Cette promiscuité des boissons alcooliques se retrouve chez la fille publique qui, dans les maisons de tolérance, a mission de faire boire les oisifs pervers qui viennent acheter de l'amour. La malheureuse consomme et fait consommer ce qui doit rapporter le plus de bénéfice au commerçant patenté qui trafique de ses charmes et exploite sa misère, et elle passe indifféremment, dans la n.êine soirée, du vin de Champagne à l'absinlhe, du cat'û au giog américain et du vin de Madère au thé au rhum. Vienne une attaque convulsive dans ces conditions, et je laisse à penser s'il sera cliniquement possible de remonter du liquide ingéré au phénomène constaté? Non, il y aura eu une cause toxique, et l'on doit tout simplement l'appeler par son nom: l'alcool.

L'épilepsie alcoolique se manifeste soit par des vertiges et

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des impulsions subites, soit par des attaques convulsives et de la fureur. Elle ne détermine pas d'accès incomplets, ou du moins je n'en ai jamais observé. Elle ne procède en général que par accès isolés, ou très-peu nombreux, s'arrête d'ellemême, sans traitement, par le fait seul de la sobriété, et peut être ramenée par chaque excès alcoolique nouveau. Elle débute brusquement, lorsqu'elle ne se montre que sous la forme de vertiges et d'impul>ions ; mais, quand elle doit se manifester par des attaques convulsives et de la fureur, elle s'annonce souvent la veille ou l'avant-veille par de la céphalalgie, de l'embarras gastrique fébrile, des cauchemars, de l'insomnie, des secousses brusques, du tremblement de la langue, des lèvres et des mains, des bourdonnements d'oreilles, des fourmillements, et une sensation de froid glacial le long de la colonne vertébrale, avec conservation de toutes les facultés intellectuelles. Magnus Huss a quelquefois observé, dans cette phase prodromique, des troubles de la vision, des scintillements, des éclairs, des mouches volantes, des taches noires devant les yeux, des amauroses subites d'une durée de quelques secondes, des éblouissemenls et des défaillances syncopales. Qu'on le sache bien : dans l'alcoolisme, le vertige a très-souvent le caraclère de la syncope, et non pas celui de la congestion. Ce signe différentiel peut acquérir à l'occasion une valeur sérieuse.

En 1873, j'ai été consulté par un homme de soixante-deux ans, passant pour être très-sobre, et qui plusieurs fois avait éprouvé à son cercle, dans la rue ou chez lui, des défaillances syncopales absolument inexpliquées. On avait cru à des menaces graves du côté du cerveau , et l'on avait institué une médication anti-apoplectique et un régime diététique approprié. Sa famille était effrayée. En examinant ce malade, je notai des anesthésies partielles, des troubles visuels, des rêvasseries lugubres, de l'insoumie et de vagues anxiétés mélancoliques. 11 n'en fallait pas tant pour asseoir une opinion clinique valable, mais la difficulté consistait, en raison de quelques circonstances absolument exceptionnelles, dans l'aveu du diagnostic : épilepsie vertigineuse alcoolique. Sur ma demande, je

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fus mis en rapport avec le médecin ordinaire de la famille; et ce fut lui qui, avec des précautions infinies, parlementa, sollicita des confidences qui n'aboutirent d'abord qu'à des négations, et qui finirent par éviter de compromettre un mari infidèle. Le fait des excès alcooliques, sans ivresse, au domicile d'une ancienne maîtresse, fut avoué. Le malade modifia ses habitudes et guérit sans traitement.

Le vertigineux alcoolique se sent invariablement porté à frapper autrui ou à se frapper lui-même, et il peut passer sans transition du calme à la turbulence, de l'attitude la plus inoffensive à l'agression la plus périlleuse. Il semble qu'il soit mû par un ressort, par quelque chose comme un appareil mécanique, tant ses déterminations sont instantanées.

Causant un jour avec l'un de ces malades, dans une cellule de l'infirmerie spéciale près la préfecture , le fixant et épiant ses moindres mouvements, j'ai reçu sur la face un coup de poing extrêmement violent, sans que j'aie eu le temps de me reculer ou de parer avec le bras cette voie de fait, sinon prévue, du moins considérée comme possible.

A l'appui de cette soudaineté impulsive, je peux rapporter quelques exemples concluants.

Obs. XXXV. — Jean- Jules F..., ex-gardien de la paix, âgé de trentecinq ans, sujet à des accidents alcooliques, rentre à son domicile, aux Batignolles, à neuf heures du soir, quand tout à coup, sans provocation aucune et sans motif appréciable, il se jette sur un individu marchant paisiblement devant lui et il le frappe à outrance. Conduit au poste, il ne peut point fournir d'explications, bien que n'étant pas ivre. Le lendemain, au dépôt de la préfecture, il déclare ne point se souvenir du fait qui lui est imputé. — Un autre jour, il entre chez un concierge qu'il ne connaît pas, brise une soupière qui est sur la table et s'en va. — Une troisième fois, il cherche à se pendre et n'y parvient pas. Enfin, l'an dernier, il met le feu à deux chaises, dans sa chambre, sort précipitamment et se fait arrêter pour violences sur la personne d'un miUtaire.

Lorsque je l'interrogeai de nouveau, il était déjà redevenu calme, lucide, raisonnable, rempli de bonnes intention apparentes, n'osant pas nier les faits qui étaient à sa charge, mais affirmant qu'il ne se

les rappelle pas, qu'il boit infiniment moins qu'un autre, mais qu'avec deux verres de vin il a « des montées », et qu'alors il n'est plus maître de lui.

Obs, XXXVI. — M..., ouvrier ciseleur, âgé de vingt-neuf ans, s'adonne à la boisson et a de temps en temps des accidents vertigineux et convulsifs, qui appartiennent cliniquement à l'épilepsie alcoolique. Il est paresseux, irritable, pervers, mais intelligent. Un jour, chez un marchand de vin, il saisit soudainement une bouteille et la brise sur la tête d'une jeune fille qui venait d'entrer, qu'il n'avait jamais vue et à laquelle il n'avait pas encore eu le temps d'adresser la parole. Il est envoyé à Bicêtre, se rétablit dans l'espace de quelques jours, mais ne sort qu'au bout de trois mois. Il va voir sa victime, à peine convalescente alors, et lui fait accepter une légère indemnité.

Un an s'écoule, et M..., devenu momentanément sobre, n'éprouve rien de morbide. Il reprend ses excès alcooliques anciens, et ne tarde pas à avoir ce qu'il appelle « des étourdissements ». Il passe un matin dans la rue de la Glacière et frappe violemment au visage une femme qu'il rencontre : il lui brise deux dents. Cette femme, il ne la connaissait point. Réintégré à Bicêtre et déjà presque guéri , il réclame ardemment sa sortie dès son entrée dans nos salles. On le soumet à la plus minutieuse surveillance, et, comme l'on ne constate ni délire ni épilepsie, on le rend à la liberté, après quatre mois et demi de séquestration.

L'attaque d'épilepsie alcoolique ne diffère pas sensiblement de l'attaque d'épilepsie idiopaLhique, ou n'en diffère pas du tout. Elle n'acquiert une haute gravité pronostique que lorsqu'elle apparaît dans un état suraigu d'alcoolisme et qu'elle se renouvelle dix, quinze ou vingt fois dans l'espace de quelques heures ou dans la même journée. La mort alors se fait peu attendre.

En général, après l'attaque convulsive, l'épileptique alcoolique s'agite, gesticule, crie et vocifère ; il est inquiet, effrayé, terrifié ; son œil hrille comme un diamant, ses muscles labiaux, sa langue et ses mains tremblent, il voit des poux, des puces, des souris, des chats, des serpents, des chiens, des tigres, des lions, des fantômes et des spectres ; il entend une

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sonnerie, des grincements de serrures, des trompettes, la fusillade, le tocsin, des milliers de voix autour de l'échafaud dressé pour lui, des chants funèbres, des coups de canon, et il entend même clouer son cercueil. S'il n'est pas solidement maintenu, il cherche à fuir, frappe indistinctement autour de lui, ne reconnaît plus personne, se blottit sous son lit, se précipite par la fenêtre, monte sur un toit, se jette dans le puits, s'arme de tout ce qu'il trouve, et, comme il croit défendre sa vie menacée, il s'acharne dans la lutte et s'épuise dans la violence.

Au milieu de sa plus grande agitation et de tout son délire sensoriel, le malade a conservé une certaine notion de son identité et une cohésion relative d'idées. 11 répond avec quelque justesse lorsqu'on l'interpelle, et peut encore fixer son attention pendant de courts instants. Enfin, après sa réhabilitation intellectuelle, il se souvient de ses emportements, de ses Fausses sensations, de ses terreurs imaginaires et même de la plupart de ses actes extravagants, mais sa crise épileptique est passée inaperçue pour lui. Il ne se la rappelle pas.

Après une orgie, une fille publique a une attaque d'épilepsie alcoolique, revient à elle, se sauve dans la rue, arrive à un quai, se précipite dans la Seine et est immédiatement sauvée. Je l'interroge le lendemain, et je constate une parfaite lucidité et une mémoire tristement heureuse jusqu'au moment de l'accès convulsif, puis elle s'arrête et ne sait plus rien. J'insiste et enfin elle ajoute: « Je me souviens que j'ai tout à coup ressenti une fraîcheur, mais c'est tout. »

Les tentatives de suicide sont très-fréquentes dans cet état, mais elles ne réussissent pas, dans la proportion des deux tiers, à amener la mort. Beaucoup d'entre elles ne produisent même que d'insignifiantes blessures. Enfin j'ai remarqué et souvent noté que, lorsqu'un épileptique alcoolique commetlait un meurtre, il tentait aussitôt de se suicider. On a vu qu'après le crime commis par un épileptique ordinaire, ce fait n'avait jamais lieu. Il y a là un caractère différentiel, qui a une telle valeur qu'il explique assez souvent plus d'un drame domestique prétendu mystérieux. En face de la muette consta-

tation'de deux cadavres, alors que le champ est ouvert à toutes les hypothèses défavorables à la victime homicidée, il importe entre autres choses, lorsque cela est possible, de suivre la piste de l'alcool, des phénomènes hallucinatoires, de l'impulsion pathologique, des vertiges, des attaques convulsives et de la fureur. Mais le suicide de l'assassin arrête le cours de la justice, l'autorité verbalise, et un dossier de plus est enfoui dans les cartons administratifs.

Lorsque le meurtrier est simplement blessé, survit et peut parler, l'explication se fait peu attendre, mais une grande difficulté est souvent créée. S'il ne s'est fait qu'une légère blessure, il est dirigé sur le dépôt de la préfecture, pansé et soigné. 11 est possible à ce moment d'avoir une opinion sur son état mental véritable, mais on oublie souvent de la solliciter, et, au bout d'un temps qui varie entre cinq jours et deux mois, selon les phases de l'instruction, une expertise aliéniste est ordonnée. Or, les troubles intellectuels ont à ce moment disparu depuis longtemps.

' Lorsque l'assassin a une blessure grave, il est transporté dans un hôpital et consigné. Dès qu'on le sait en voie sérieuse de rétablissement chirurgical, l'expert arrive et ne peut plus constater de disordres de la raison. Au jour de l'audience, des tergiversations ou des contradictions médicales se produisent et impressionnent fâcheusement tout le monde. C'est qu'il ne peut y avoir, en effet, de scientifiquement valable que l'avis médical qui a été fourni à l'époque la plus rapprochée du crime. Dans l'espèce, la sûreté des décisions judiciaires repose làdessus. Aussi, la première séance de l'expertise devrait-elle, à mon avis, avoir lieu dans les vingt-quatre heures qui suivent l'arrestation de l'inculpé et être prescrite d'urgence par le parquet, avant la distribution de l'affaire dans les cabinets d'instruction.

L'épilepsie alcoolique se montre fréquemment aussi routinière dans ses manifestations que l'épilepsie idiopathique. Chaque dose exceptionnelle d'alcool, en dehors de l'usage immodéré qui est fait chaque jour et qui n'amène pas d'ivresse, peut ramener les mêmes vertiges et les mêmes impulsions, ou

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la même attaque convulsive et la même fureur, les mêmes agressions homicides et les mêmes tentatives de suicide. La sobriété seule détermine la cessation absolue de tous les accidents toxiques, somatiques ou psychiques. Le cas suivant m'a particulièrement frappé :

Obs. XXXVIL — Un sieur G..., âgé de trente-neuf ans, compositeur d'imprimerie, travaille depuis vingt-cinq ans dans la même maison. C'est un ouvrier modèle. On sait qu'il boit beaucoup, mais il n'est jamais ivre. Il résiste à l'alcool, parait indemne et s'imbibe avec la conviction d'une innocuité a-^quise. 11 perd, dans l'espace de dix-huit mois, tous les membres de sa famille. Il aimait beaucoup sa femme et conservait religieusement ses anciens vêtements. Par une nuit pluvieuse, il est arrêté à la gare d'Ivry habillé en femme et portant sous ses jupes une peau de mouton. On crut à une participation à quelques clandestines et infâmes débauches. Je l'interroge le lendemain et le trouvai très-calme, très-intelligent et ayant toutes les apparences d'une sincérité de bon aloi. Il m'apprit qu'à des époques irrégulières il se levait inconsciemment la nuit, revêtait les anciens effets de sa femme, sortait de chez lui et vagabondait au hasard pendant plusieurs heures. Il reprenait connaissance et revenait tout honteux à sou domicile. J'établis la probabilité d'accidents épileptiques d'origine alcoolique, et il fut rendu à la liberté. Son patron apprit que G... avait été jugé épileptique et, tout en étant très-heureux de voir revenir à l'atelier un collaborateur aussi précieux, il ne put s'empêcher de sourire en songeant à cette épilepsie qui, depuis vingt-cinq ans, ne s'était jamais révélée, alors que G... remplit chez lui une mission de confiance, qu'il arrive à six heures du matin et qu'il ne quitte sa maison qu'à dix ou onze heures du soir ! Quinze et dix-huit mois s'éoculèrent et G... tomba un jour dans les ateliers^ eut une attaque convulsive et un accès de délire furieux qui dura trois heures. Six hommes eurent de la peine à le contenir.

M. D..., imprimeur, se le tint cette fois pour dit, et c'est lui-même qui m'a récemment fait part de ce qui s'était passé.

G... a conservé sa place. Il boit Ibeaucoup moins et ne paraît pas malade.

Valleix a pensé que les hallucinations terrifiantes qui se produisent chez les alcooliques pouvaient devenir la cause occasionnelle d'une première attaque d'épilepsie. Ce fait est

loin de me paraître impossible. Tissol n'a-t-il pas rapporté le cas de ce maçon Iroublé et agité, qui, dans son cauchemar alcoolique, se crut poursuivi par un taureau furieux, se réveilla glacé d'elfroi et éprouva, un quart d'heure aprè^, une violente crise de mal comiiial?

§3. — Convulsions épileptiformes dans l'alcoolisme chronique. Portrait de l'alcoolisé chronique.

Si l'attaque franche d'épilepsie alcoolique a pu s'observer dans le cours de l'alcoolisme aigu et revêtir tous les caractères qui viennent d'être exposés, il faut reconnaître qu'on la rencontre également au seuil de l'alcoolisme chronique. Elle peut même, dans certains cas, indiquer l'heure précise de l'inauguration de cet état. Mais ce que l'on constate le plus souvent dans l'alcoolisme chronique et ce qu'il imporle de préciser cliniquement, ce sont le.> convulsions épileptiformes. Je ne peux pas détacher toutefois de l'alcoolisme chronique la description de ces accidents particuliers, si différents de l'épilepsie, sans esquisser au préalable le portrait rapide de l'alcoolisé chronique.

Le malade est le plus habituellement âgé de quarante à cinquante-cinq ans. Il a du tremblement des mains, des lèvres et de la langue, surtout le matin, ou lorsqu'il s'est appliqué à un travail quelconque ; il sent que ses forces générales diminuent et la nécessité de se donner du Ion s'impose à lui. 11 éprouve avant de s'endormir des fourmillements aux pieds ou aux jambes, des contractures et des crampes dans les mollets, puis les fourmillements apparaissent inopinément dans le jour, avec une intensité très-variable, visitent parfois la région lombaire et envahissent même les bras. Il vacille, s'il resie debout, s'il se met en marche ou s'il est fatigué; il croit manquer souvent de solidité et il accuse ses genoux de ployer sous lui; il devient maladroit, laisse tomber les objets, ne possède plus qu'une sensibilité émoussée au bout des doigts et une sensibilité presque éteinte aux orteils ; tantôt il lui

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semble qu'il va choir, sans faire de chule, et tantôt il recourt à un point d'appui pour ne pas tomber. Il a les pupilles dilatées et moins sensibles à la lumière qu'à l'état normal ; il voit les ol)jets trembler sous ses yeux, et il affirme que les contours de ces objets sont indécis d'abord, puis lumineux, plus tard noirs et opaques, que la lecture lui est difficile, que les caractères d'imprimerie se meuvent, se confondent et paraissent danser. Il aperçoit, le soir, des petits aniniaux courant dans sa chambre, et il en est qui se mettent tout à coup à grossir et à se rapetisser, à s'approcher de son lit et à s'éloigner; il voit des ombres, des têtes humaines énormes et d'une repoussante laideur, des fantômes, des spectres, des cordes, des réchauds, des instruments de supplice, et il entend des bruits indistincts, inquiétants, terrifiants. Il dort très-peu et très-mal, fait des rêves pénibles s'afflige et a peur dans l'obscurité, allume une bougie ou une veilleuse et finit par s'assoupir. Il a des étourdissements qui peuvent parfois déterminer une chute, mais qui n'entraînent jamais de symptômes apopleclifonnes, n'annoncent aucunement l'invasion soudaine d'une nouvelle série d'accidents et contre-indiquent l'usage des émissions sanguines; il s'affaiblit davantage encore, décline intellectuellement, perd la mémoire, fait des confusions étranges et n'a plus en toute chose qu'une volonté flottante et débile; il présente des anesthésies partielles qui remontent alors aux parties supérieures du corps ; il commence à avoir du dégoût pour les aliments, son appétit diminue capricieusement et s'éteint par degrés, ses digestions se troublent, et dans des vomiluritions qui se produisent le malin, et qui coïncident avec une sorte de tension épigastrique doidoureuse, il rejette un liquide acide, filant et bilieux. Sa langue se fendille, et s .n pharynx rougit et se dessèche. Il subit des souffrances nocturnes de plus en plus vives, et il les compare à des tiraillements, à des coupures et à des brûlures ; il s'amai^'rit, et sa peau se parcheminé et prend une teinte grise un peu terreuse. Il se préoccupe alors de sa santé, analyse son état de souffrance, est très-surpris de tout ce qu'il éprouve du côté du tube digestif, devient sombre et

soupçonneux, et se trouve ainsi conduit aux idées d'empoisonnement, au refus d'aliments, à la panophobie, à la sensiblerie et à une certaine altitude gémisseuse spéciale.

Enfin, comme si tant de châtiments ne devaient pas suffire encore, l'alcoolisé chronique, en parcourant sa triste carrière d'ivrogne, ressent de temps à autre dans les membres inférieurs, et de préférence vers les muscles des mollets et les fléchisseurs des jambes, des secousses convulsives subites, plus ou moins durables et plus ou moins douloureuses, qu'il compare à des secousses électriques, et il est frappé en outre de convulsions épileptiformes qui, quoi qu'en ait dit Magnus Huss, ne passent pas à la longue à l'épilepsie confirmée.

Ces convulsions rappellent un peu la chorée et présentent parfois quelques points de ressemblance avec l'hystérie. Leur apparition n'a rien de fixe, rien de défini et rien de périodique. Annoncées quelquefois par un sentiment quasi-vertigineux et par un début vague d'état hallucinatoire imparfait, puis précédées ordinairement d'une sorte de pesanteur de tête, dont les malades ne rendent compte que d'une manière confuse, ces convulsions ne sont jamais continues, ?e manifestent par accès irréguliers, se succèdent à des intervalles très-variables et sont suivies de prostration profonde, avec affaiblissement des sens et diminution de la liberté morale. Au moment où la convulsion épileptilorme éclate, le malade conserve le plus souvent une demi-conscience de ce qui se dit et se fait autour de lui. Dans quelques cas graves, il perd complètement connaissance.

On le voit, ces convulsions épileptiformes ne sont point du tout épileptiques. Quelques médecins ont pensé que dans l'alcoolisme chronique la convulsion épilepliforme pouvait se justifier par l'ingestion préalable habituelle et en excès du vin ou de l'eau-de-vie, mais que la convulsion chez les absinthisés se rapprochait beaucoup au contraire de la franche attaque d'épilepsie et était même dans beaucoup de cas une véritable attaque d'épilepsie. Cela reviendrait à dire qu'un accident convulsif étant donné, tout clinicien doit pouvoir reconnaître aussitôt, d'après les caractères particuliers de la crise, quel a

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été le liquide alcoolique qu'a bu son malade? Celte finesse de diagnostic différentiel est séduisante, mais foncièrement inexacte. C'est une simple vue de l'esprit.

§ 4. — Intoxication alcoolique par le vin rouge.

On se fait en général une idée très-fausse de ce que boit l'ouvrier à Paris, et l'on admet sans examen qu'il consomme considérablement d'absinthe. J'avais moi-même partagé jadis cette opinion préconçue, mais depuis que j'ai vu défiler en moyenne 52,000 individus par an, au dépôt de la préfecture, et que j'ai eu à constater un nombre vraiment immense d'accidents alcooliques et épileptiques, je me suis bien vite aperçu que, dans un but d'ailleurs très-louable, on avait singulièrement calomnié l'absinthe.

Qu'on le sache bien : à Paris, l'ouvrier boit du vin rouge, et rien que du vin rouge. C'est tout à fait à tilre exceptionnel qu'il consent à faire usage d'autre chose.

Les femmes, les cochers el les chiffonniers boivent de préférence du vin blanc et de l'eau-de-vie. Quant à l'absinthe, elle est recherchée surtout par les petits employés, les sousofficiers des corps sédentaires, les commis, les contre-maîtres d'ateliers, les conducteurs de travaux, les représentants de maisons de commerce, les agents « qui font la place », les artistes de bas étage, les déclassés de la plupart des professions, les entremetteurs d'affaires, les irréguliers de la bourse, de la presse, des théâtres et de la galanterie, les mécontents à existence problématique, les philosophes et les poètes incompris, les aventuriers et les escrocs. Or, même en réunissant tous ces éléments interlopes de la population, on n'arrive qu'à un chiffre heureusement très-faible, eu égard aux masses compactes de la classe ouvrière, laquelle, je le répète, ne consomme que du vin rouge.

A propos du vin rouge, il règne un singulier préjugé. Lorsqu'un ouvrier est atteint des signes les plus accablants de l'alcoolisme aigu, subaigu ou chronique, et qu'il vient à être cli-

niquement interrogé et examiné, il manque rarement d'affirmer qu'il ne boit « jamais d'alcool, ni d'absinthe, et qu'il est donc très-sobre, puisqu'il ne boit que du vin rouge». On questionne son père, sa femme ou sa maîtresse, et Ton apprend « qu'il est très-rangé et qu'il ne boit pas d'alcool ». Et, cependant, toute la symptomatologie alcoolique est là, sous les yeux du médecin ! L'explication de ce fait est aussi simple qu'inattendue: pour l'ouvrier et pour les membres de sa famille, boire du vin rouge, ce n'est pas boire ; mais prendre du vin blanc, de l'eau-de-vie ou de l'absinthe, c'est « s'abandonner à l'alcool, se déranger et perdre sa santé ». Cette innocuité supposée du vin rouge fait délivrer à l'ivrogne le plus invétéré un brevet de sobriété exemplaire. Or, sait-on ce que consomme en moyenne cet ouvrier si sobre, que l'on surprend cependant en flagrant délit d'alcoolisme? Trois litres de vin rouge par jour. Il s'alcoolise sans le savoir et tire vanité d'une vertu bien relative. Au demeurant, il lui faut plus d'argent pour nourrir son vice que pour élever quatre enfants. Il le sait si bien, cet homme sobre, qu'il s'impose une famille restreinte. Et voilà comment a baissé le chiffre de la population et comment nous nous sommes laissé battre par la Prusse. En France, nous n'avons pas assez d'enfants. L'égoïsme conduit à la stérilité volontaire, et la stérilité volontaire mène tout droit à l'appauvrissement national.

§ 5. — Fpilepsie diffuse.

Dans la catégorie si nombreuse des prédisposés à l'aliénation mentale et aux névroses, j'ai déjà rencontré quelques individus pouvant commettre de grands excès alcooliques sans jamais éprouver les phénomènes obligés de l'ivresse ni les signes physiques les plus habituels de l'intoxication alcoolique. Ils offrent au poison une résistance excepiionneile qu'ils sont évidemment forcés d'aller puiser dans des conditions pathologiques latentes. Susceptibles, irascibles, emportés, violents, ils vivent dans une sorte d'agacement permanent,

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dépensent une activité extraordinaire dans tout ce qu'ils font, sont mécontents de tout, récriminent contre tout le monde, veulent tout détruire et ne proposent rien à la place^ se reposent à peine, mangent peu et dorment mal. Ils ne dépérissent pas, bien que leur existence physiologique soit presque un défi porté aux lois biologiques et aux règles hygiéniques. Ils passent pour être fort difficiles à vivre, pour avoir « le caractère mal fait ou l'esprit de travers » ; et, de fait, ils n'usurpent pas cette réputation. Ces individus, que Morel avait déjà remarqués, boivent d'une façon continue, à peu près en tout temps, et absorbent des quantités considérables, inexplicables même, de vin, de bière ou de liqueurs diverses, et ne sont point influencés en apparence par de tels excès, alors même qu'Us viennent à les continuer pendant longtemps^ ce que l'on peut observer dans certains cas vraiment surprenants. Si l'on se met à fouiller dans la vie de ces buveurs émérites, qui ne sont ni alcoolisés chroniques, ni dipsomanes, on remarque qu'ils ont les mêmes instincts, les mêmes tendances, les mêmes colères, les mêmes perversions, les mêmes impulsions et les mêmes fascinations morbides et criminelles que les épileptiques larvés, mais avec cette différence qu'ils ne délirent pas et qu'ils ne sont jamais hallucinés. Ils commettent des actes pervers, honteux ou cruels, et ils les raisonnent à leur guise, en ayant soin d'ajouter ces paroles presque invariables : « Oui, j'ai fait telle chose, mais cela ne prouve pas que je sois fou. En quoi suis-je fou ? Prouvez-moi donc que je suis fou? » Us sont compromettants, malfaisants et dangereux, et, drapés dans leur opposition systématique à tout, ils sont effectivement pourvus d'une lucidité qui en impose. En cherchant constamment à discuter, à guerroyer même, avec le médecin qui a mission de les interroger et de statuer sur leur état mental, ils font preuve de mauvaise foi, d'astuce et d'outrecuidance. La menace d'un scandale dans la presse, d'une poursuite judiciaire ou d'une demande d'indemnité énorme font nécessairement partie de leurs moyens de défense et n'intimident personne.

Je n'ai jamais vu une duplicité pathologique comparable à

celle que présentent ces malades masqués. Ils ne sont ni convulsifs, ni alcooliques, ni délirants, et cependant ils sont épileptiques moins les accidents comilianx , alcooliques moins l'intoxication, et délirants moins la déraison ! Je les désignerai jusqu'à plus ample informé sous l'appellation d'épileptiques diffus, tout en n'ignorant pas que d'autres les considéreraient à ma place comme des ivrognes, des aliénés héréditaires, des maniaques sans délire, des monomanes raisonnants, des fous lucides, peut-être même comme des fous avec conscience. Ce que je sais et ce que j'affirme, c'est qu'ils portent en apparence le cachet de l'épilepsie. Je ne saurais un seul instant les confondre avec les dipsomanes, malades bien peu étudiés encore , mais que chacun se flatte volontiers de connaître.

Le dipsomane est un individu habituellement sobre, qui, sous l'influence de causes déprimantes variées ou simplement morbides, subit tout à coup, d'une manière paroxystique, un maladif entraînement à faire excès des liqueurs fortes. Il a conscience de son irrésistible besoin de boire et le déplore, fait des promesses, ne consomme même plus que de l'eau, puis retombe dans un nouvel accès, court au café et n'arrive pas toujours à se griser, tant il offre parfois de résistance à l'alcool. Il boit partout, vend tout ce qu'il possède pourboire, vole plutôt que de ne plus boire, puis s'afflige, se fait honte à lui-même, vomit et se rétablit. D'autres rechutes surviennent. Il est incurable, mais n'est généralemejit pas dangereux.

L'épileptique diffus, au contraire, est un buveur presque continu ou continu; il est irritable, partial, méchant, impulsif et dénué de tout sens moral. Ses actes pervers sont subits et imprévus. Il se fait haïr partout où il passe, comparaît souvent devant les tribunaux, réclame, se pose en victime et s'entend condamner. On questionne, en effet, tous les témoins sur les habitudes du prévenu et on leur demande s'ils l'ont vu ivre bien souvent? Ils répondent invariablement qu'il buvait, mais qu'il ne se grisait jamais. L'absence d'ivresse tourne contre lui, et il paraît pius foncièrement malfaisant qu'un autre. La justice, qui ne saurait élever l'ivresse au rang des excuses, se

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sent néanmoins portée à la sévérité vis-à-vis d'un homme qui semble avoir forgé de toute pièce sa propre culpabilité, au lieu den avoir emprunté les éléments originels à une libation exagérée.

Ces sortes de malades, qui ne sont pas encore nosologiquement classés, sont rares. Ils créent de véritables embarras et de lourdes responsabilités. Si le médecin les place dans un établissement d'aliénés, ils ne tardent pas à sortir et s'attaquent alors à lui. S'il les laisse passer en justice, il est obligé en conscience de faire entendre quelques paroles de sincère atténuation, et il n'est pas toujours cru. S'il les fait rendre à la liberté, il peut craindre d'être pour quelque chose dans le crime qui sera peut-être accompli le lendemain.

Je signale simplement en passant ce point d'étude pour l'avenir. La question est délicate et importante. J'appelle sur elle toutes les méditations des observateurs, mais que l'on médite 1 réalablement cette observation recueillie par M. Morel :

Obs. XXXVIII. — Je fus appelé, il y a quelques mois, pour constater la folie d'un homme de soixante ans, parfaitement raisonnable en paroles et chez lequel on me défiait d'avance de trouver aucune idée délirante. Les excès d'alcool étaient, me disait-on, la cause principale de son mal, et il en consommait des quantités qui ne s'élevaient pas à moins d'un litre d'eau-de-vie par jour et souvent davantage. Mais ce même individu, si raisonnable en ses paroles, donnait le spectacle d'étranges et terribles aberrations dans ses actes. Sa femme avait été obligée de fuir le domicile conjugal, et elle avait failli plusieurs fois succomber sous les coups d'un mari que la moindre contrariété exaspérait. Ses enfants, qui gèrent une maison de commerce importante, étaient pareillement devenus l'objet de l'animadversion de leur père. Il ne se tiendrait pour satisfait, disait-il, que lorsqu'il les aurait compromis, déshonorés, ruinés. Aussi ne se faisait-il pas faute de les invectiver lorsqu'il les rencontrait, de les menacer, et de faire en public des scènes scandaleuses.

Lorsque j'allai visiter cet homme, je le trouvai chez lui occupé à vider un litre d'eau-de-vie (sa ration journalière), et la manière brusque et décidée dont il m'interpella sur les motifs de ma présence m'indiqua immédiatement que je n'avais pas affaire à un paralysé général ou à un dément. Il n'existait chez cet individu aucune

hésilation dans la parole ou dans la marche, aucune des perceptions délirantes propres aux alcoolisés. Ses idées étaient lucides, si l'on entend par là que les prévenus que l'on interroge répondent raisonnablement aux questions banales qu'on leur adresse sur leur âge, leur profession, leurs intérêts de famille. Mais si, dans le cas présent, on faisait appel aux sentiments de cet individu, on voyait soudain éclater une fureur mal contenue : J'aurai sa vie ou elle aura la mienne, disait cet insensé, en parlant d'une pauvre femme inoffensive, mère de huit enfants, et qui avait toujours supporté avec une patience angélique les mauvais traitements de son mari. Je les ruinerai, je les déshonorerai, ajoutait-il, en parlant de ses enfants qui ne lui avaient jamais donné aucun sujet de plainte -jje me déti'uirai ensuite, ajoutait ce forcené, car ce n'est pas vivre que de souffrir comme je fais.

Et quelles étaient donc les souffrances de cet homme? Fallait-il en chercher l'origine dans l'ordre des sentiments moraux blessés ou froissés, ou dans la sphère des sensations physiques suractivées par quelques causes maladives? Quant à ce qui regarde les chagrin?, les peines ou les afflictions que cet homme aurait éprouvés, il n'était pas nécessaire d'en tenir compte, car, jouissant d'une honnête aisance, entouré qu'il était de soins et d'affections, il aurait dû se féliciter de la part bien minime qui lui revenait dans les peines ordinaires et inévitables de la vie. C'était donc à un autre point de vue qu'il importait de se placer pour se rendre compte des souffrances intolérables accusées par cet individu, du profond dégoût pour la vie qu'il manifestait, des tendances homicides qu'il nourrissait dans un cœur ulcéré sans motifs. Or, voici ce que m'avait appris l'enquête sérieuse à laquelle je procédai. Je vais résumer en quelques lignes les faits détaillés dans le volumineux dossier que j'ai en ma possession :

A l'âge de dix à douze ans, François N... présentait les signes d'un caractère violent, indomptable. Au moindre reproche de ses parents ou de ses instituteurs, il se roulait par terre, comme s'il était pris de convulsions, et la crise ne cessait que lorsqu'il ava'.t eu une grande effusion de larmes. Dans ces accès de fureur, il lui anivait de mordre avec tant d'intensité qu'on avait peine à lui faire lâcher les objets qu'il avait saisis. Il passait sans transition de la gaieté à la tristesse, et sa jeunesse fut signalée par des rixes et par des querelles sans fin avec les jeunes gens de son âge. Marié de bonne heure, devenu père, il n'apporta pas dans son ménage un tempérament plus malléable.

ÉPILEPTIQUES ALCOOLIQrES.

On attribuait aux excès d'eau-de-vle les colères formidables qui s'emparaient de lui pour les causes les plus futiles; mais, comme me le disait sa femme, dont je cite les expressions: Il bondissait de colère, qu'il eût bu ou qu'il fût à jeun. Il lui arriva un jour, après une simple observation qui lui était adressée, de se lever avec une apparence calme, d'entrer à l'écurie, de tirer un couteau et d'éventrer son cheval. Un autre jour, étant à étable, il brisa un verre, le broya et en mit les débris dans son potage qu'il avala ensuite.

C'était parfois une heure ou deux après ces actes insensés que la fureur faisait explosion par des cris, des convulsions et des menaces horribles contre ses enfants, il se précipita un jour sur l'un d'eux infirme et maintenu au lit pour une maladie de Pott, et l'aurait étranglé si les frères n'étaient intervenus; cet homme a fait trois tentatives de suicide. Il s'est jeté une fois dans un puits, une autre fois dans une mare, enfin il s'est pendu, et n'a dû la vie qu'à la promptitude des secours qui lui ont été donnés. Sa première disposition d'esprit, lorsqu'il revenait à la connaissance, était d'injurier et de menacer ceux qui l'avaient sauvé; il s'en prenait à eux de ses souffrances, et ce qu'il éprouvait était précisément ce sentiment indéfinissable de malaise, de douleurindicible ressentie par quelques épileptiques avant l'explosion de l'accès. Pour lui, comme pour tous les individus appartenant à la même catégorie, la maladie ne se révélait pas par des accès ou par des vertiges, mais bien au contraire par des emportements furieux, par l'ensemble de tous ces actes insolites {suicide, homicide) dont j'ai donné les détails dans le cas présent, et dont j'ai longuement, et à plusieurs reprises, signalé les manifestations caractéristiques dans les autres faits que j'ai relatés.

Ce n'était pas non plus aux excès d'alcool qu'il fallait attribuer exclusivement les colères ■ et les actes dangereux de ce forcené, car depuis plus d'un an qu'il est renfermé dans un asile, où il lui est impossible de faire aucun excès de ce genre, il est sombre et concentré ; ses dispositions envers les siens sont toujours aussi farouches. Il y a des attaques périodiques d'excitation alternant avec la torpeur, et quoiqu'on n'ait observé chez lui aucun accès avec convulsion, avec vertige d'épilepsie, aucune chute, je suis amené par la comparaison que j'établis entre les faits observés à ranger ce prétendu maniaque alcoolisé dans la classe des épileptiques (1).

(1) Morel. Ouvr. cit , p. l7.

§6. — Rapports étroits entre l'épi/epsie et l'alcoolisme. — Descendance des ivrognes. — Actes criminels des alcooliques épileptiques et des épileptiques alcooliques. — Difficultés des expertises. — Un cas douteux.

En dehors de l'épilepsie alcoolique, telle qu'elle vient d'être décrite ici, il importe de faire remarquer que certains convulsifs s'abandonnent volontiers à la boisson. Attristés par leur névrose, qui les différencie d'autrui et qui les isole, ils recherchent une satisfaction passagère et la trouvent dans la fréquentation des cabarets et dans l'ivresse. Voici ce qui arrive alors : ou l'épileptique éprouve de la céphalalgie, des troubles plus accentués de l'intelligence et de la mémoire, tombe plus fréquemment, s'inquiète de son état et se prescrit à lui-même une sobriété qu'il sait garder, et alors il reste épileplique, mais n'est plus alcoolique; ou ses tendances ébrieuses puisent leur origine dans une prédisposition héréditaire, et il boit alors avec passion, d'une manière paroxystique, comme un autre mettrait le feu, volerait^se déshabillerait dans la rue ou se servirait de son couteau contre le premier venu. En ce cas, il reste épileptique, dipsomane et incurable.

La relation entre l'épilepsie et l'alcoolisme est telle, et, d'autre part, l'influence de l'alcool sur la production des attaques est si bien connue, que l'on rencontre des convulsifs qui, lorsqu'ils sont plongés dans un inexprimable malaise , dans un trouble anxieux, confus, et que leur accès ne sort pas, absorbent sciemment une demi-bouteille de vin blanc ou plusieurs petits verres d'eau-de-vie ou d'absinthe, afin de précipiter une ciise trop longtemps couvée. L'appoint alcoolique conduit en général au résultat à la fois redouté et désiré.

Ainsi que je l'ai démontré dans mes leçons sur la folie héréditaire, l'ivresse alcoolique produit des troubles transitoires du système nerveux. N'est-il pas aujourd'hui avéré que les enfants conçus pendant un accès aigu d'ébriété, en dehors bien entendu des altérations permanentes que détermine l'alcoolisme chronique, sont souvent épileptiques ou idiots? Ces faits avaient

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été pressentis depuis bien longtemps. Une loi de Carthage défendait tout autre boisson que l'eau le jour de la cohabitation maritale, et Amyot dit, dans un langage pittoresque et fort expressif, que a l'ivrogne n'engendre rien qui vaille » ; mais ils n'ont été scientifiquement démontrés que dans ces dernières années. MM. Demeaux, Dehant et Vousgier ont communiqué à l'Académie des sciences des observations bien nettes de cette transformation d'un symptôme transitoire en une maladie confirmée et durable, et ils ont montré que l'enfant engendré dans un accès de délire toxique passager, peut être épileptique ou idiot, et porter les stigmates indélébiles d'une dégénérescence plus ou moins avancée. Ainsi, tandis que l'ivresse n'est chez l'ascendant qu'un accident tout à fait fugitif, elle peut néanmoins fixer par transmission héréditaire une névrose grave, définitive, permanente !

Toutes les fois que l'on interroge des épileptiques ou des parents d'épileptiques, on ne reçoit d'ordinaire que des renseignements étiologiques insignifiants, erronés ou absurdes. Il règne encore tant de préjugés étranges relativement à l'épilepsie ! En recherchant les causes possibles de l'état convulsif, on arrive souvent à découvrir soil un traumatisme crânien chez le sujet lui-même, soit l'alcoolisme chez l'un de ses ascendants. Or, le public ne songe jamais à faire entrer en ligne de compte ces deux causes cependant si fréquentes.

Il semble au premier abord que le diagnostic de l'épilepsie alcoolique soit d'une facilité absolument élémentaire. Nonseulement les phénomènes convulsifs observés , mais l'état mental si particulier et le caractère anxieux et terrifiant du délire et des hallucinations révèlent, en effet, aux yeux de tous une situation sur laquelle le doute n'est pas permis; eh bien, plusieurs causes d'erreur peuvent cependant se présenter.

L'épilepsie peut avoir préexisté, avoir été méconnue ou nocturne, et alors l'alcoolisme l'a fait éclore au grand jour. En ce cas, l'alcoolisme passé, l'épilepsie persistera; mais cette épilepsie-là n'est pas l'épilepsie alcoolique. Si un acte délictueux ou criminel a été accompli, il importera d'étudier si le prévenu s'est trouvé au temps de l'action plutôt sous la dépen-

dance morbide de l'épilepsie que de l'alcoolisme, et réciproquement. Il n'est pas impossible d'arriver sur ce point à une certaine précision. On va pouvoir en juger par des exemples.

Obs. XXXIX. — En Angleterre, il y a quelques années, Bisgrove et Sweet furent condamnés à mort pour assassinat. Après la signification de la sentence, Bisgrove avoua qu'il était le seul auteur du crime et disculpa entièrement Sweet, qui fut gracié par la reine. Un ecclésiastique, frappé des circonstances tout à fait insolites de l'affaire, fit spontanément une enquête et la communiqua au ministre de l'intérieur. Bisgrove était un enfant naturel; sa santé était mauvaise et son intelligence très-débile. 11 avait eu de fréquentes attaques d'épilepsie et avait été renvoyé à peu près de toutes les usines, car, après chacun de ses accès, il s'emparait de tout ce qui lui tombait sous la main et se jetait aveuglément sur le premier venu. Il avait navigué, mais les voyages avaient été loin d'améliorer son état. Il en était là, lorsque un soir, ayant commis un excès de boisson et errant sans direction hors de la ville, il vit dans un champ un homme couché et endormi. Il prit une grosse pierre et lui écrasa la tête. Il se coucha ensuite à côté de sa victime et s'endormit. On l'arrêta le lendemain, ainsi que Sweet, qui avait été vu avec lui le jour du crime. Devant la Cour, son défenseur avait oublié de mentionner chez lui la faiblesse d'esprit et l'épilepsie ! Le bienfaisant ecclésiastique obtint d'abord un sursis, puis la séquestration de Bisgrove à l'asile des fous criminels de Broadmoor. Là, quelque temps après, se promenant avec un surveillant, il réussit à rester un peu en arrière, et il se rua sur l'employé, qu'il frappa à la tète avec une pierre. Il le tua et s'évada. A l'asile de Broadmoor, on supposa que Bisgrove, dont on n'a plus jamais entendu parler, avait fini par le suicide.

Dans mon opinion , le premier crime de Bisgrove est un acte d'épileptique , bien plus que d'alcoolique. L'impulsion homicide a été un pbénomène essentiellement épileptique ; mais le sommeil immédiat, par terre, auprès de la victime est un fait très-fréquent chez l'homme ivre (1). L'acte ne pouvait

(1) Alplionse Laurence, le collégien de Pontoise, avait bu de l'eau-de-vie et était ivre lorsqu'il a inconscienimeiit étouffé la jeune ilomeslique Julie et découvert son cadavre, afin de voir « comment étaient faits les organes génitaux

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véritablement emporter aucune responsabilité légale. Quant au second crime, il est- l'œuvre vulgaire d'un lâche assassin.

L'observation suivante est celle de ce malheureux malade que tous les journaux ont appelé le fou de Saint-Omer, qui a fait mettre sous les armes une garnison de quatorze cents hommes et qui a reçu trente-huit coups de fusil et quarante ou quarante-cinq coups de revolver ! On va voir, en opposition au fait clinique qui précède, que cet aliéné était beaucoup plus alcoolique qu'épileptique.

Obs. XL. — Leprètre, âgé de trente-cinq ans, est né à Fléchie (Pas-de-Calais). Il avait environ sept ans, lorsqu'un chien se jeta un jour sur lui pour le mordre. Il éprouva une vive terreur et eut depuis cette époque une attaque d'épilepsie à peu près tous les quinze jours. Il eut la variole à douze ans, cessa d'être convulsif, fit plus tard huit ans de service militaire, rentra chez lui, se fit berger et se mit à boire chaque jour de l'eau-de-vie de grains et de betteraves. Son niveau intellectuel était très-médiocre, et l'on soupçonnait c'nez lui des habitudes de masturbation.

En décembre 1874, il commença à se croire poursuivi par trois hommes et une femme, puis il les entendit dire ensuite : « Nous arriverons bien à le prendre. » Inquiet, effrayé, terrorisé, en proie de nouveau à des accidents comitiaux, dormant mal ou ne dormant plus, il quittait subitement son lit et se mettait à courir à travers champs. Venait-on à l'interroger, il rapportait que ses compagnons conspiraient pour le faire mourir; — qu'on leur avait donné de l'argent pour le mettre à mort -, — • que sa mère était leur complice ; — que son ancien maître l'empêchait de se replacer et le faisait poursuivre partout; — qu'on voulait le forcer à débaucher quelque fille, afin de le faire condamner à cinq ans de prison; — qu'on envoyait des demoiselles chez lui, mais qu'il avait soin de se sauver, etc., etc.

On le conduisit à l'hôpital Saint-Louis, à Saint-Omer, et il crut qu'on allait le mettre à mort. Il s'échappa;, monta sur un toit, s'ac-

(l'une femme ». Il s'est affaissé ensuite par terre et a dormi six iieures à côté de sa victime. Beaucoup d'autres faits absolument analogues ont été relevés, et, ainsi que je )'ai dit à la barre de la Cour d'as.^ises de Versailles , ces faits coïncidaient toujours avec une intoxication alcoolique préalable chez l'assassin. Le criminel, l'homme ivre, l'épileptique et l'aliéné possèdent chacun, dans la perpétration <'e leurs actes malfaisants, un modus faciendi un peu spécial.

crocha à une tour, eut peur de la foule et de toute la troupe en armes qui le cernait et le mettait en joue, et il crut entendre les soldats dire : « Descends , ou ne descends pas, tu y passeras tout d<3 même. » Il résista à toutes les sommations de l'autorité, et, sur l'ordre de deux fonctionnaires civils, dont les noms mériteraient bien d'être voués à jamais à l'exécration publique, il essuya environ quatrevingts ou quatre-vingt-cinq coups de feu et reçut quatre blessures. Transféré à Paris, par ordre ministériel, en 1875, il tenta de s'évader de l'asile Sainte -An ne, parce qu'il craignait qu'on ne lui coudât les parties sexuelles, fît une chute grave et se fractura la cuisse.

Leprêtre a non-seulement survécu aux tentatives d'assassinat exercées administrativement sur sa personne, mais encore il s'est rétabli de sa fracture. Cependant il boite. Il a été transféré à l'asile de Lommelet (Nord) et a déjà tenté de s'en évader. Son état mental ne paraît pas s'être amélioré.

Dans cinquante ans, lorsqu'on lira qu'un fort détachement de troupes françaises, armé de fusils chargés à balles pour la circonstance , a tiré en plein jour sur un pauvre malade, d'après l'ordre d'un substitut et d'un sous-préfet, personne ne voudra le croire. On croira bien moins encore à l'acquittement des deux coupables !

Une autre cause d'erreur est la suivante : un individu, atteint d'épiiepsie alcoolique, commet un acte justiciable des tribunaux. On l'a vu tomber avant le fait incriminé el on est même certain qu'il a eu une attaque après, le jour ou le lendemain. On l'arrête, on l'incarcère, et, sous la seule influence de la sobriété, il se rétablit en quelques jours de son excitation alcoolique et n'a point d'attaques convulsives en prison. Pendant l'instruction de l'affaire, on conteste et l'on nie l'épilepsie, puisqu'on n'en observe aucune manifestation. Dans ce cas encore, l'absence de tout accident convulsif dépose contre le prévenu et fait songer à un commencement de supercherie de sa part. Un directeur de prison m'a dit un jo,ur qu'il n'avait aucune confiance dans les épileptiques , parce que beaucoup d'entre eux ne tombaient que lorsqu'ils s'étaient grisés et avaient été impliqués dans quelque entreprise malsaine, et qu'aussitôt confiés à sa surveillance, « ils avaient le bon esprit de se guérir sans médecin et sans médicament ». Cet adminis-

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traleur avait parfaitenienl raison à son point de vue, mais en ce qui concerne seulement les épileptiques alcooliques. L'existence médico-légale de celte catégorie de malades n'a point encore été reconnue jusqu'à aujourd'hui, et je suis très-porté à croire qu'un certain nombre |d'entre eux ont payé peut-être assez chèrement ce manque de notions scientifiques sur un état pathologique déterminé. Je suis heureux cependant de pouvoir citer exceptionnellement un exemple du contraire.

Obs. XLI. — C... (Félix-Hippolyte), né en Alsace, cordonnier-concierge, âgé de quarante-quatre ans, marié, père de deux enfants, est d'un caractère irritable, emporté et violent. Son père et sa mère sont encore vivants, et il ne paraît compter aucun aliéné dans sa famOle. 11 ne sort jamais de chez lui, travaille très-bien et gagne de 3 à 4 francs par jour, quelquefois 5 francs. 11 boit du vin rouge, et sa fille, âgée de dix ans, va plusieurs fois dans la journée en acheter un litre.

En avril 1872, on remarque qu'il commence à boire davantage et oh lui en fait l'obseï vation. Il répond alors qu'il ne mange pas beaucoup, qu'il dort très-mal, qu'il travaille considérablement et qu'il faut bien « qu'il se soutienne ».

En juillet, il est appelé chez le commissaire de poUce de son quartier et il est mis en demeure de s'expliquer sur un acte de brutalité vis-à-vis d'un locataire. L'affaire n'a point de suite.

En septembre, il s'exalte, perd de plus en plus le sommeil, maigrit, boit en moyenne de trois à quatre litres de vin par jour et commence à avoir des vertiges épileptiques. 11 est convaincu que ses éblouissements sont causés « par la faiblesse», et, comme on lui refuse du vin chez lui, il sort, ne travaille plus qu'irrégulièrement et fort mal, mécontente ses patrons, n'a plus d'ouvrage, se croit en butte à des manœuvres hostiles de la part de sa femme, lui fait des reproches constants et la menace de mort.

Dans l'espace de quelques mois, ses vertiges se rapprochent et une attaque d'épilepsie alcoolique se produit un jour, au moment où n se levé, à huit heures du matin. A peine a-t-il repris connaissance, qu'il demande à boire, qu'il se jette sur sa femme armé d'un marteau, et qu'il la frappe à outrance. De prompts secours surviennent : C... est arrêté et conduit au poste, tandis que la blessée est transportée d'urgence à l'hôpital Saint- Antoine.

G... a une attaque convulsive au poste et une autre à son arrivée

au dépôt de la préfecture. Je l'interroge et l'examine longuement. Je constate chez lui de l'épilepsie alcoolique, des anxiétés mélancoliques confuses, des illusions de la vue, des hallucinations incomplètes de l'ouïe, la peur d'être recherché et inquiété pour participalion aux actes de la Commune, des idées de suicide et un tremblement de tout le corps. Les poursuites sont abandonnées aussitôt, et le malade est dirigé sur l'asile de Sainte-Anne. De là, il est envoyé à Bicètre et il entre dans mon service.

Ce malade n'a jamais eu ni vertiges ni attaques convulsives à partir de son arrivée dans nos salles, et il s'est rapidement rétabli sans traitement. Je l'ai néanmoins conservé et mis en observation pendant quatre mois. Au bout de ce temps, sa femme, qui avait également guéri, sollicita très-activement la sortie de son mari, s'engagea à quitter Paris avec lui et à le conduire à la campagne. Il fut rendu à la liberté.

J'ai émis cette opinion que l'épileptique alcoolique, lorsqu'il était héréditairement prédisposé à la folie et aux névroses, se rétablissait nécessairement de son alcoolisme, lorsqu'on le mettait dans l'impossibilité de boire, mais qu'il rest;iit épileplique. L'exemple clinique suivant va justifier cette assertion.

Obs. XLIl. — H... (Eugène-Joseph), serrurier, âgé de vingt-huit ans, est intelligent, mais bizarre, paresseux et irascible. Il n'a jamais éprouvé d'accidents nerveux d'aucune sorte. Sa mère est morte folle. Il s'adonne à la boisson et vit maritalement avec une fille Delphine D..., âgée de vingt-huit ans.

Des disputes et des scènes de violence éclatent fréquemment dans cet intérieur, et plus d'une fois les voisins ont dû intervenir.

A partir du commencement de l'année 1874, H... a des vertiges cpileptiques, à la suite desquels il s'irrite et s'emporte, puis tombe dans un abattement profond, pleure, ne dort pas, se dit malheureux, puis malade, déclare qu'il voudrait bien mourir et se laisse aller jusqu'à la période presque extrême du découragement. 11 retourne boire, a de nouveaux vertiges, s'excite, se déprime, et ainsi de suite.

Le 27 avril 1875, après une discussion insignifiante, il se jette inopinément sur Delphine D... et lui fait de graves blessures. Je le

ÉPILEPTIQUES ALCOOLIQUES

reçois dans mon service, à Bicêtre, le S mai suivant, et je constate chez lui de la mélancolie alcoolique, des anxiétés et des craintes, des idées de persécution, la peur d'être empoisonné par de l'éther « que l'on mélangerait avec son tabac », des vertiges et des impulsions subites. Il ne paraît pas avoir eu d'attaques convulsives.

Dès les premiers jours de son entrée à Bicêtre, il est tombé deux jours de suite et a traversé notamment, à la suite de la deuxième crise, un accès de fureur maniaque terrible. Il a été camisolé, placé au quartier de la sûreté et gardé à vue.

Qu'est devenu H... depuis deux ans? Il s'est guéri de son alcoolisme dans l'espace de six semaines, mais il a encore des vertiges et des attaques convulsives. 11 a des impulsions subites extrêmement dangereuses et a failli étrangler un infirmier, il y a quelques mois. Il ne travaille pas et n'est bon à rien. Il devient incohérent et amnésique. Il tombe tout à fait en démence, est incurable et ne sortira vraisemblablement jamais de Bicêtre.

A la suite de tant d'affirniations sur les rapports étroits qui existent entre l'alcoolisme et l'épilepsie, je suis obligé de convenir qu'il peut encore se présenter à l'observation des cas presque douteux. Ils le seraient beaucoup moins si les parents des malades étaient toujours de bonne foi; mais ils sont si souvent portés à nier, par ignorance ou par amour-propre blessé, tous les phénomènes que le médecin essaie de rattacher cliniqufment soit à l'épilepsie, soit à l'alcoolisme 1 Dans le fait vraiment très-cui'ieux qui va suivre, je ne prononce pas les mots d'alcoolisme et d'épilepsie, parce que je n'ai pas pu faire établir par des preuves testimoniales les antécédents vertigineux^ épileptiques larves et alcooliques du malade; mais la lecture attentive de l'observation devra laisser subsister bien des doutes sur la sincérité des renseignements transmis.

Obs. XLIII. — Pierre B..., propriétaire, âgé de trente-neuf ans, prédisposé peut-être héréditairement aux affections cérébrales, a toujours été d'un caractère bizarre, impatient, emporté. Il se montrait facilement impressionnable et se préoccupait volontiers outre mesure des difficultés ou des contrariétés qui pouvaient traverser sa vie. Il passait pour être distrait et il avait effectivement de petites absences. Il se plaignait de temps en temps de la tête, se couchait

aussitôt, dormait quelques instants ou quelques heures, et était guéri au réveil. Il s'est complètement évanoui deux fois, sans cause appréciable. On le supposait atteint de migraines périodiques. Dans le cours de l'année 1875, il a adressé à l'autorité une réclamation au sujet d'un chemin et s'est montré inquiet du résultat de sa lettre. Il en parlait à chaque instant. Le 2 novembre, se trouvant mal à l'aise, ayant perdu le sommeil en partie, il a été impressionné par la mort violente d'un de ses employés, a tenu à assister à l'autopsie légale du cadavre et est rentré chez lui en proie à une véritable émotion. A partir de ce moment, plus troublé et plus anxieux que précédemment, racontant les détails de la nécropsie, parlant la nuit, ayant peur, allumant sa bougie et tenant des propos- incohérents, il a subi certainement une aggravation morbide.

Vers la fiu du mois de décembre, en proie à une excitation intellectuelle croissante, présentant une altération manifeste de la mémoire et de la raison, frappant tout le monde par ses allures inquiètes et anormales, tourmenté par des visions singulières, craignant d'être attaqué, poursuivi ou maltraité, dormant de moins en moins, se sentant comme électrisé, il fut tout à coup emporté, le 31 décembre, par une agitation furieuse et par des impulsions homicides soudaines; tenta en vain de se livrer à des voies de fait sur la personne de sa femme en lui annonçant qu'elle allait mourir ; se leva en chemise, poursuivit sa femme qui fuyait devant lui, rencontra Madeleine R..., domestique, âgée de soixante-dix ans, à peine vêtue, qui accourait au secours de sa maîtresse; l'entraîna précipitamment, à travers des cours et des jardins, du côté de la fontaine minérale de la précipita dedans, se jeta lui-même dans l'eau et en sortit aussitôt. Madeleine R..., fut noyée.

A la suite de cet événement, le délire maniaque continua ét s'exaspéra encore. Le malade crut apercevoir deux loups, s'imagina qu'il y avait des rats dans la paillasse de son lit, refusa de manger « parce que les aliments qu'on lui offrait sentaient 'le loup ou renfermaient du poison », déchira ses vêtements et dut être camisole d'une façon permanente.

Mandé au bout de quelques jours, en janvier 1876, auprès de M. R..., dans le centre de la France, je retrouvai des traces trèsappréciables de tous les phénomènes délirants et hallucinatoires qui viennent d'être résumés. La mémoire était infidèle et confuse, et je crus pouvoir annoncer le début d'une période assez franche de calme et de lucidité. De plus, dans une note clinique et médico-légale que

ÉPILEI'TIQUES ALCOOLIQUES.

je laissai entre les mains de la famille et du médecin, je fis la déclaration suivante : « Cette forme si grave et si dangereuse de maladie est éminemment paroxystique. Quelle que soit donc la marche ultérieure de l'état mental du malade^on devra surveiller M.B... avec une circonspection d'autant plus grande, qu'une rechute serait identiquement calquée sur le premier accès, suivrait les mêmes phases, présenterait le même aspect et pourrait préparer une ou plusieurs autres victimes. »

Le malade retomba tout à coup, devint furieux, se rua avec une rage aveugle contre un serviteur, le mordit et fît tous les efforts imaginables pour lui faire du mal. Je fus appelé et retournai auprès de lui. Je fus encore témoin d'une fin de crise, et j en fis craindre d'autres encore. Une seule est survenue. Toutes les précautions étaient prises : on mit le malade dans la plus complète impossibilité de nuire, et son médecin ordinaire, assisté d'infirmiers, l'amena à Paris.

Pierre B..., placé dans l'une des maisons de santé de la Seine, a pris régulièrement quatre grammes de bromure de potassium par jour et a paru se rétablir complètement. Depuis huit mois notamment, il est impossible de surprendre chez lui quoi que ce soit de pathologique. Il réclame assez mollement sa mise en liberté.

La situation exceptionnelle de ce malade est connue non-seulement de sa famille, mais de la justice et de l'administration.

Que réserve l'avenir? Je ne voudrais en aucune façon prophétiser des catastrophes nouvelles, mais je suis très-résolu, si mon avis est de nouveau réclamé, à m'opposer énergiquement à la sortie, jusqu'à ce que des garanties très-sérieuses viennent surabondamment démontrer l'innocuité possible d'une réintégration au sein de la société.

Enfin, s'il était vrai qu'il n'y eût point existé chez ce malade d'alcoolisme préalable? Je serais obligé alors de pencher cliniquement du côté de l'epilepsie paralytique, dernière variété de l'épilepsie qu'il me reste à faire connaître.

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