CHAPITRE SIXIÈME
ÉPILEPTIQUES PARALYTIQUES
Particularités cliniques à peine étudiées jusqu'à présent. — Procès du comte Gustave Chorinski et lésions anatomiques spéciales annoncées chez le condamné, dix-huit mois avant la mort de ce dernier. — Hémiplégies et paralysies.
Il existe une variété d'épilepsie qui ne peut pas être désignée sous un autre nom que celui d'épilepsie paralytique. Elle n'a aucun rapport avec les accès épileptifoi^mes qui marquent principalement le début et la fin de la paralysie générale des aliénés, et elle ne saurait non plus s'appliquer à ces hémiplégies et paraplégies temporaires qui traversent parfois l'existence des épileptiques et dont il sera tout à l'heure parlé incidemment.
Entrevue par M. Billod, qui en a déjà recueilli dix-sept observations, probablement soupçonnée par Morel, mais non décrite encore, cette épilepsie consiste dans des accès véritables de franc mal comitial, échelonnés dans le cours de la paralysie générale, signalant surtout la période prqdromique de cette affection cérébrale, ou même précédant longtemps à l'avance les premières modifications caractéristiques qui inaugurent le plus souvent cette période prodromique. Elle est assez rare, eu égard à la très-grande fréquence de la paralysie générale, et elle se i^roduit sous la forme d'accès isolés ou multiples. Les signes physiques de l'attaque convulsive sont identiquement ceux de la crise épileptique ordinaire. Quant aux troubles intelleclutds, à l'amnésie, aux impulsions et aux actes de violence qui peuvent suivre l'accès convulsif, ils sont
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en tous points semblables aux phénomènes que j'ai précédemment décrits.
Dans un certain nombre de cas, si l'on est bien exactement renseigné par l'entourage du malade, on reconnaît qu'il s'est produit, très-longtemps avant ia première attaque convulsive, des emportements paroxystiques insolites et des actes presque périodiques d'une violence anormale. En face d'une attaque d'épilepsie survenue à l'improviste et en dehors de toute cause alcoolique, chez un homme âgé de trente-cinq à quarante-huit ans, il y a donc toujours lieu de rechercher la préexistence de phénomènes épileptiques larvés. Quand on découvre ces accidents, on doit faire pressentir, s'il y a lieu, l'invasion ultérieure de la paralysie générale. Si même on ne les découvre pas, car le malade s'ignore lui-même et sa famille peut n'avoir tenu compte de rien, le fait seul d'une attaque convulsive à cet âge acquiert une importance pronostique trop considérable pour que l'on ne songe pas immédiatement à la possibilité plus ou moins prochaine d'une méningo-encéphalite chronique diffuse.
J'ai, comme tout le monde, ignoré très- longtemps le fait clinique qui précède. J'avais bien remarqué que quelques individus considérés par moi comme épileptiques, avaient fini par une paralysie générale classique, mais j'avais absolument méconnu la signification réelle des attaques convulsives chez ces prétendus épileptiques-là. En y réfléchissant aujourd'hui, j'avoue donc bien franchement qu'il m'est arrivé de prendre quelquefois pour des épileptiques des sujets déjà paralytiques ou en passe de le devenir. Depuis que mon attention est sérieusement éveillée sur ce point, j'ai vu défiler devant moi une douzaine de malades rentrant absolument dans la catégorie des épileptiques paralytiques.
Le fait qui m'a le i)lus frappé est celui d'un médecin, âgé de quarante-quatre ans, frappé soudainement d'une attaque d'épilepsie, et qui, avec une parfaite conscience de son état, est venu me confier le soin de sa santé. Je l'ai trompé, comme c'était mon devoir, sur le diagnostic et le pronostic de ce que nous avons appelé ensemble «sa névrose », mais j'ai pensé
aussitôt à une épilepsie paralytique. Trois autres crises convulsives sont survenues dans l'espace de quinze mois. Le malade a ensuite fléchi intellectuellement, a présenté de l'amnésie, de l'inégalité pupillaire, un embarras très-léger de la parole, de l'insomnie, du tremblement de la langue et des mains, de l'incertitude de la marche, de la faiblesse générale et de l'amaigrissement. Il continuait à exercer la médecine et ne délirait pas, lorsqu'un jour il signa ainsi l'une de ses ordonnances : Comte de Lorraine d'Alsace. Sa famille est intervenue et l'a attiré dans une maison de campagne, non loin de Paris. Il ne s'est pas même aperçu de son changement de position ! Son existence se prolonge.
M. Billod a observé le cas suivant : un individu, ayant des accès paroxystiques de violence extrême, est un jour arrêté pour coups et blessures, examiné au point de vue médico-légal par MM. Billod et Daviers (d'Angers), et dirigé sur l'étabhssement d'aliénés du département de Maine-et-Loire. On constate successivement une exaltation très-grande par intervalles, sans délire appréciable, puis une attaque d'épiiepsie, des hallucinations de l'ouïe, de nouvelles crises convulsives des plus caractéristiques, et enfin de l'inégalité pupillaire, de l'embarras de la parole et du délire ambitieux. La paralysie générale a marché avec une grande rapidité et les idées de richesses ont persisté jusqu'à la fin. Le malade, en effet, promit plusieurs millions à l'aumônier qui venait de lui administrer les derniers sacrements, en lui disant : « Toute peine mérite salaire. »
L'autopsie a complètement confirmé le diagnostic.
Ce fait justifie ce qui a été dit ici tout à l'heure et présente ceci de particuhèrement intéressant, c'est que l'épilepsie larvée, sous la forme d'accès de violence et d'impulsions irrésistibles, a préludé longtemps d'avance à l'épilepsie convulsive et à la paralysie généride.
Me voici arrivé à la relation clinique et médico-légale d'une observation extrêmement concluante. Le malade a donné lieu, en 1868, au procès le plus retentissant et il a passionné toute la presse de l'Europe. De nombreux mémoires et un ouvrage entier ont été publiés sur lui. Au milieu des débats les plus scan-
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daleux et des opinions médicales les plus contradictoires et les plus irritées, une grande voix s'est fait entendre et a porté un diagnostic mathématiquement exact. L'autorité scientifique du clinicien n'a pas prévalu, et un arrêt a donné tort à sa manière de voir; mais, à l'heure révélée par lui, la marche de l'affection cérébrale, la mort et le caractère des lésions anatomiques trouvées à l'autopsie, sont venues démontrer une fois de plus que la justice n'est point infaillible et que la médecine n'est plus un art conjectural. Je vais résumer sommairement cette observation et ne point cacher le nom du malade, car il doit y avoir quelque part une famille intéressée à la réhabilitation posthume du condamné :
Obs. XLIV. — Le comte Gustave Chorinski, fils du gouverneur de la basse Autriche, a éprouvé dans l'enfance des convulsions de nature épileptique. Atteint à six ans de la fièvre typhoïde, il délira et perdit complètement les dispositions musicales extraordinaires dont il avait fait preuve auparavant. Son médecin, le docteur Turckeim, tira de lui alors cet horoscope : « Voilà un enfant qui devra être traité toute sa vie comme un aliéné. « Indocile, inconsistant, fantasque, impressionnable, emporté, passant en quelques minutes d'un extrême à l'autre, il fut toujours pour son précepteur un sujet d'étonnement, de chagrin et d'inquiétude.
A peine pubère, il se lance dans les aventures galantes les plus romanesques. S'il rencontre de la résistance, il pleure, se dépite, supplie et menace de se suicider. S'il réussit, il s'exalte et se montre à la fois jaloux et enfantin, obséquieux et tyrannique. Ses exigences sont désordonnées. Des transports les plus enthousiastes, il passe sans transition à l'indifférence, au dégoût et à la haine. Toujours placé au faîle de deux états opposés , il saute d'un pôle à l'autre. Son tempérament intellectuel semble répugner aux situations intermédiaires, aux sages moyennes.
Tendre ou véhément, Chorinski inspirait quelque peur à ses maîtresses. Un jour, une certaine baronne veut rompre avec lui, et le voilà qui se désespère, s'évanouit, a des convulsions et perd connaissance. Et cependant, le lendemain même, il rencontre pour la première fois une fille Proboska et il s'en déclare épris. Une autre fois, chez une veuve galante, il se frappe avec des ciseaux, tombe et demeure inanimé. Exprimant à des femmes les sentiments les
plus passionnés dans des lettres de vingt pages et donnant un libre cours aux idées les plus excentriques, il leur envoie volontiers les rognures de ses ongles, des poils de sa barbe ou quelques détritus cutanés.
D'une intelligence un peu au-dessous de la moyenne, d'un caractère faible, il est chevaleresque à ses heures. Officier au service de l'Autriche, il s'engage dans l'armée papale au moment où s'élève le conflit entre Rome et l'Italie. Son colonel l'a vu passer de la plus incoercible agitation au plus profond affaissement. Versatile, capricieux, impatient, menteur, prodigue, violent, dominé par sa nature instinctive, il ne sut point conquérir l'estime ;de ses chefs et la sympathie dévouée de ses compagnons d'armes.
Les jours d'orages, lorsque le ciel était sillonné d'éclairs, il ressentait d'inexprimables terreurs, se roulait par terre et criait que le feu était partout. On était obligé de le maintenir alors dans la plus complète obscurité. Son émotivité était extraordinaire. Ses accès d'irritabilité et de colère se résumaient dans des actes agressifs visà-vis de ses frères et sœurs. Plus d'une fois, dans le salon de son père, il lui est ari'ivé de se précipiter sans motif aucun sur les personnes présentes et de les mordre cruellement. Ce n'était plus cependant un enfant alors : il avait de vingt-cinq à trente ans.
Il épouse sa concubine, l'actrice Marie Ruoff, qu'il prétendait aimer jusqu'à l'adoration, puis il la délaisse, songe à briser sa chaîne, accable sa femme de mépris et la tourmente pour l'obliger à accepter un divorce. Il venait de rencontrer Julie Ebergogny et avait conçu pour elle la passion la plus violente. La comtesse Chorinski oppose la force d'inertie aux plus injurieuses obsessions.
Un projet criminel est arrêté. Chorinski est en Autriche, et Julie Ebergogny est en Bavière. Des lettres compromettantes sont échangées entre les deux amants et un envoi de fruits renfermant du poison est fait à la comtesse. La victime de ce lâche guet-apens ne larda point à succomber. Julie Ebergogny fut soupçonnée, arrêtée, jugée à Vienne et condamnée à vingt ans de détention. Avait-elle agi de son propre mouvement, ou n'était-elle pas l'instrument d'une volonté étrangère? Toujours est-il que le mari s'était réfugié en Bavière, qu'on s'empara de lui et que la justice retint l'affaire, en se i)asant sur ce fait que le crime avait été commis à Munich. Au moment de son arrestation, Chorinski portait sur sa poitrine quelques chiffons, épaves frivoles de liaisons surannées, un livre de messe, un rosaire et une prière composée à son intention et pour son usage par Julie Ebergogny.
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Ea prison, il frappa presque aussitôt tout le monde par ses emportements et ses enfantillages. On le y\t, la face congestionnée, se rouler par terre et mordre les draps de son lit. Ses accès de fureur étaient subits, non molivés, et, d'après le gardien qui l'a surveillé, ils étaient suivis parfois d'un état syncopal.
Traduit devant la cour d'assises de Munich, Chorinski paraît gai, expaosif, loquace, insouciant du péril qu'il court, et ne semble humilié qu'à la pensée d'être pris pour un fou ; il s'agite, outrage des témoins, ne pense qu'à Julie Ebergogny et ricane lorsqu'on lui affirme qu'elle a été condamnée. Il a en somme une attitude choréique et donne la mesure de son impétuosité. Ses anciennes maîtresses paraissent à l'audience et affirment qu'elles ont été fréquemment terrifiées par ses colères furieuses, et qu'elles l'ont vu notamment 'se rouler sur le parquet, mordre des meubles, déchirer ses vêtements, etc.
Les médecins-experts sont introduits et exposent des opinions divergentes sur l'état mental et sur le degré de responsabilité de l'accusé. MM. Martine, Solbrig et Gulden repoussent complètement l'hypothèse de la folie et admettent la culpabilité consciente. M. Meyer estime que la justice est placée en face d'un malade, qui ne saurait être envoyé que dans un établissement d'aliénés. M. More], aliéniste français éminent, cité à la requête de la défense, dépose en allemand et affirme que Chorinski a accompli fatalement et périodiquement des actes de la plus grande excentricité et de la plus insigne folie ; que son discernement apparent n'exclut pas la déraison ; qu'il l'a vu dans l'espace d'une heure passer par toutes sortes de péripéties; qu'il est incapable de dominer ses penchants ; qu'il a fait preuve dans sa complicité criminelle d'une imprévoyance tout à fait maladive et que sa participation à l'empoisonnement de la comtesse a eu lieu sans le concours de la liberté morale. Le savant médecin de l'asile de Rouen ajoute : « A ses crises de violence, il ne manque que l'ictus epilepticux pour que le diagnostic soit absolument inattaquable. L'accusé est tantôt incohérent et furieux comme un maniaque, et tantôt il est doux comme un enfant, pleure et demande la permission de vous appeler son père, son frère, son ami. Il est héréditairement prédisposé à l'aliénation et il est irresponsable. »
Un débat clinique et médico-légal très-vif s'engage alors, et, à bout d'efforts, M. Morel, de concert avec M. Meyer, réplique une dernière fois, et, malgré la présence de Chorinski à l'audience, fait entendre ces terribles et prophétiques paroles : « L'accusé est at-
teint d'une affection cérébrale qui se manifestera un jour avec des caractères indubitables pour tous, la congestion cérébrale et probablement le ramollissement cérébral. Dans quinze ou dix-huit mois, dans deux ans au plus, le malade succombera. »
Chorinski fut condamné à quinze années de réclusion. Il mourut en prison, dix-huit mois après; et à son autopsie, M. le docteur Hagen constata toutes les lésions anatomiques les plus caractéristiques de la méningo-encéphalite chronique diffuse.
Le médecin français avait donc scientifiquement battu les médecins allemands, dans leur propre pays, et en parlant leur propre langue.
Honneur à la mémoire de Morel !
L'épilepsie paralytique est certainement une réalité clinique. Dès 1838 , Scipion Pinel avait observé le cas de Louis M..., épileptique depuis trois ans, dont les accès étaient rares, mais très-violents, qui finit par éprouver de l'affaiblissement intellectuel, du tremblement de la langue, de l'embarras de la parole et de la titubation de la marche. Pendant cinq mois et demi, il présenta à Bicêtre les symptômes les plus évidents de la paralysie générale. Il succomba, et Ton rencontra à l'autopsie les lésions les plus significatives de la méningo-encéphalite chronique diffuse.
M. Billod a rendu un véritable service en signalant un point pratique dont l'interprétation avait été méconnue jusqu'à lui, mais il doit achever son œuvre et publier ses observations. M. J. Falret compte quelques exemples de cette variété d'épilepsie, et je vais moi-même poursuivre mes recherches et recueillir lentement de nouveaux faits. Un jour viendra, et la lumière aura lui. La science n'est-elle pas la fille du temps?
Comme question absolument indépendante de celle qui précède et sans vouloir en aucune façon établir le plus faible lien avec elle, je dois rappeler ici, et tout à fait incidemment, que certains épileptiques sont frappés à l'improviste d'hémiplégie ou de paraplégie. Ces paralysies doivent être beaucoup moins le fait de la névrose elle-même, ainsi que l'a fait remarquer Valleix, que des congestions répétées des centres nerveux et des lésions qui en résultent. Elles cessent le plus souvent de
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la manière la plus rapide et la plus inattendue, même sans traitement, mais elles peuvent facilement récidiver. Je viens d'en observer un exemple qui, à plus d'un titre, pourra paraître probant.
Un sieur B..., jugé épileptique par un grand nombre de médecins, depuis 1865, condamné une première fois pour vol, traité en 1870 à la Pitié, par M. Lasègue, pour une paraplégie, s'évade de l'hôpital le 23 mai 1871, mène une vie d'aventures, est placé à l'asile de Ville-Evrard et s'en évade, puis est séquestré à Bicêtre et s'en évade également, est arrêté pour vol qualifié et passe devant la cour d'assises de la Seine, le 18 novembre 1875. Pendant l'audience, après la déposition d'un témoin à charge, B... se lève tout à coup, fait mine de se déshabiller et tombe foudroyé. La cour rend séance tenante un arrêt qui renvoie l'affaire à une autre session et qui nous commet, MM. Molet, Blanche et moi, pour procéder à l'examen médico-légal de l'accusé. B... est renvoyé à Bicêtre, et, le 9 janvier 1876, il est soudainemeat frappé de paraplégie avec insensibilité à la peau. Au bout de soixante-quatorze jours, bien que l'on n'ait opposé à son état que l'expectation pure et simple, il put faire quelques pas au bras d'un infirmier. En quarante-huit heures il était guéri. Soumis depuis le mois de mai dernier à un traitement bromuré, il est devenu calme, lucide et raisonnable.
D'après les conclusions du rapport qui a été déposé par les médecins-experts, après une année d'observations, B... a quitté Bicêtre a été remis à la disposition de la justice, puis a fini par être complètement rendu à la liberté.
Enfin, les hémiplégies épileptiques, qui quelquefois atteignent de très-jeunes enfants, m'ont semblé plus tenaces et beaucoup plus durables que les paraplégies. 11 y a encore là un point clinique qui n'a pas été suffisamment étudié, et sur lequel il importe de diriger l'attention des observateurs. Et, à cet égard, je dois signaler l'observation qui suit et appeler sur elle la discussion. Morel avait pensé à un cas d'épilepsie larvée chez un hémiplégique , mais la vérité clinique est-elle bien là?
LES ÉPJLEPTIQUES.
Obs, XLV. — M. X..., âgé de cinquante-quatre ans, aeu,ilyacinq ans, une hémorrhagie cérébrale qui lui a laissé une hémiplégie incurable. L'intelligence est parfaite du reste, si l'on s'en tient à l'opinion des personnes qui ne vivent pas dans l'intimité du malade; car M. X..., doué de facultés industrielles peu communes, dirige ses fabriques et remplit toutes ses fonctions sociales. Toutefois ce tableau ne serait pas exact si je n'en faisais ressortir les ombres et si je n'expliquais pas en quoi mon intervention de médecin spécialiste a semblé utile à la famille.
Depuis plus d'un an déjà, on remarquait de singuliers changements dans le caractère de M. X...; il était devenu quinteux, morose, irritable, au suprême degré. Cependant ce n'était pas là son état habituel, et les orages périodiques que l'on observait dans la situation mentale alternaient avec les manifestations de son caractère naturellement gai, expansif. Mais ces manifestations elles-mêmes n'avaient plus rien de leur naturel primitif; souvent, au milieu d'une conversation sérieuse, il perdait le fil des choses que l'on discutait, et il était pris d'un rire inextinguible; ou bien encore, sans que personne lui en donnât l'occasion, il devenait tî-iste, sombre et pleurait comme un enfant. Je souligne à dessein tous les commémoratifs donnés par la femme de ce malade.
Lorsque je fus appelé la première fois pour donner des soins à M. X..., il était dans une prostration profonde ; les battements du cœur étaient forts et irréguliers; les artères temporales étaient gonflées et des bruits retentissaient, dit le malade, comme des coups de marteau dans sa pauvre cervelle. Il était en proie à une angoisse inexprimable, souffrait de partout, et ne parlait que de mourir; il avait fait la veille des tentatives pour se pendre. Je procédai à une large saignée, et, grâce auxjdérivatifsquej'ordonnai sur le tube intestinal, aux potions calmantes avec addition d'extrait de belladone, je pus rétablir un calme momentané dans la situation. Mais bientôt il s'organisa un état périodique qui ne me laissa aucune incertitude sur le diagnostic de cette affection. « Voyez-vous, me dit un jour M. X..., à côté duquel j'étais assis sur un banc de sonjardin, ce caillou qui est là devant nous? Eh bien, quand je le regarde fixément, je vois toutes sortes d'images fantastiques : ce sont des individus qui se battent et s'égorgent, et tout devient souvent autour de moi rouge et lumineux. La nuit je ne dors presque pas, ou, quand le sommeil me prend, je suis réveillé par des cauchemars terribles. Il me semble que je tombe dans un précipice.
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Dans d'autres circonstances, ce sont des individus qui me parlent à l'oreille. »
Le fait est que les nuits de ce malade étaient singulièrement agitées. La sensation devoir des objets fantastiques s'agiter ou se mouvoir dans les corps qu'il fixait était bien plus vive lorsque ces corps étaient brillants : on avait dû couvrir les glaces et les pendules de sa chambre à coucher et de ses autres appartements, car il lui était arrivé de se lever comme un furieux et de briser les objets les plus précieux. Lorsque les crises étaient passées, M. X... pleurait; il ne pouvait çroire que, dans ses moments de paroxysme, il eût attenté à la vie de sa femme et cherché à se précipiter lui-même par la fenêtre.
Or, je le demande, est-il besoin de pousser plus loin l'analyse de ces détails pour attester que M. X... est atteint d'épilepsie? Toutefois, ce diagnostic ne fut pas admis immédiatement par le médecin traitant la famille, car il manquait à cette affection son complément ordinaire, l'accès comndsif, les vertiges, les chutes. Cependant je dois ajouter que mon confrère se rallia à mon opinion lorsque, nous promenant un jour avec le malade dans son jardin, il nous dit en nous montrant son bras paralysé : « Voyez comme mon bras se contracte, je souffre horriblement. » Et cet homme qui, en dehors de la surexcitation nerveuse dont je parle, ne se traîne que péniblement à l'aide de sa canne, se prit soudain à courir et à frapper avec violence les objets qui se trouvaient à sa portée. Ces sortes de crises le prennent fréquemment. Il y a quelques jours qu'il se leva vivement de table, sortit par la porte de son jardin et se dirigea vers la rivière qui coule à 3 kilomètres de ctiez lui, avec l'intention de s'y jeter, ainsi qu'il le dit aux domestiques que l'on dirigea sur ses traces, et qui eurent à peine le temps de le joindre, car la marche|de ce paralysé acquiert pendant ses crises une vivacité extraordinaire.
Je n'ai pu obtenir de la famille de M. X... que leur malade fût renfermé dans une maison de santé. Il répugne aux sentiments de beaucoup de parents de séquestrer ceux des leurs qui, en temps ordinaire, sont si lucides et si bienveillants. C'est la situation de ce malheureux épileplique, dont l'existence est partagée entre les regrets que lui cause son état, les épanchements du cœur, les marques de tendresse et parfois d'une tendresse exagérée pour les siens, la raison la plus droite pour la direction de ses affaires commerciales, et entre les manifestations les plus soudaines, les plus imprévues et conséquemment les plus dangereuses de la fureur épileptique (1).
(1) Morel, Ouvr. cit., p. 19. ,