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CHAPITRE SEPTIÈME

ÉPILEPTIQUES HOMICIDES

Signes de la criminalité pathologique. — Criminalité nonmotivée. — Thouviot, l'assassin de la rue Gujas. — Un fait d'épilepsie homicide devant la Cour d'Assises de la Charente.

Les caractères généraux les plus habituels des crimes commis par les épileptiques peuvent être résumés dans le groupe de signes que voici : absence de motif; manque de préméditation; soudaineté et énergie de la détermination; férocité dans l'exécution; déploiement d'une violence insolite et multiplicité des coups; nulle dissimulation dans l'accomplissement de l'attentat et nul soin de se cacher après; indifférence absolue; absence de tout regret et de tout remords; oubli total ou réminiscences confuses et partielles de l'acte perpétré.

En général, tout crime porte avec lui son explication. Le malfaiteur choisit sa victime et attente à la vie des gens qu'il hait, qui le gênent, s'opposent à ses projets ou détiennent des valeurs qu'il veut s'approprier. L'épileptique tue le premier venu, ami, parent ou inconnu, absolument comme dans un autre moment il se tuerait lui-même. Le criminel compte fréquemment un ou plusieurs complices, l'épileptique n'en a point.

Les crimes sans motifs s'imposent comme autant de problèmes redoutables à l'esprit des magistrats instructeurs. Souvent même une situation très-embarrassante est créée. Je ne devrai étonner personne en affirmant que la lecture attentive de la relation des procès criminels, depuis les soixante der-

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nières années, m'a conduit à cette conviction très-nette que, dans quelques crimes prétendus mystérieux, restés inexpliqués ou non motivés et attribués à une sorte de fatalité aveugle, on a songé à tout, excepté à des accidents épileptiques. J'ajouterai avec un regret douloureux que, dansées affaires si ardues, les médecins, en imaginant de toutes pièces des variétés de folie transitoire homicide, de folie subite, d'aliénation momentanée;, de manie instinctive, de vésanie périodique, intermittente ou rémittente, et en exposant à l'audience des théories peu scientifiques sur le délire homicide, ne sont parvenus la [)lupart du temps qu'à égarer la justice sur l'état mental réel (le l'accusé et à donner d'eux-mêmes et de la médecine légale des aliénés une opinion assez fâcheuse. Heureusement, ces prétentieuses ignorances datent de trente ou quarante ans et ne pourraient plus se constater aujourd'hui.

Un grand nombre de crimes sans motifs, ayant pour auteurs des épileptiques, ont déjà été rapportés ici, mais le fait suivant ne peut pas être omis. J. Falret a eu l'occasion d'observer un sieur V..., âgé de vingt et un ans, qui, sans cause appréciable et sans provocation aucune , donna un coup de couteau à une fille publique, dans la rue, à onze heures du soir, le 22 mars 1858, après s'être promené seul pendant toute la journée dans la campagne et n'avoir rien mangé. Au moment même où il a frappé, il avait, a-t-il dit, la tête perdue. « Il ne se rappelle qu'une chose, c'est que le couteau est entré en quelque sorte tout seul. » V... éprouvait fréquemment des vertiges, et il les comparait à des nuages lui obscurcissant un instant la vue. Il lui était arrivé d'avoir de petites boules bleues ou du rouge devant les yeux. Il était très-distrait, avait des absences passagères, manquait de mémoire, avait tout à coup des idées tristes, se sentait poussé à se jeter dans la Seine dès qu'il traversait les ponts, avait cherché une fois à s'empoisonner, quittait brusquement son atelier et allait se promener sans but dans Paris ou hors Paris et était resté parfois deux jours sans rentrer chez lui et sans manger. — V... a été envoyé à Bicêtre.

Le cas le plus extraordinaire et le plus embarrassant qui se

soit depuis longtemps présenté h l'examen des magistrats et des médecins est certaineaient celui de Henri Thouviof, l'assassin de la rue Cujas. Cet homme, dont la presse a eu le tort de beaucoup trop s'occuper, est né le 15 janvier 1851, à la prison de Saint-Lazare, d'une fille-mère qui n'était pas encore âgée de quinze ans et d'un père âgé de soixante-cinq ans, juif portugais, riche, très-avare et violent, il a été élevé pendant quatre ans par sa grand'mère, a suivi ensuite les oscillations diverses de la vie aventureuse de sa mère, a été placé pendant quelque temps au collège Chaptal, puis a exercé, depuis l'âge de quatorze ans, un grand nombre de professions différentes. Tour à tour relieur, sculpteur, mécanicien, garçon de salle, commis libraire, zouave pontifical et soldat en Afrique, il déclare « qu'il a manqué de direction»^ Il rapporte avoir eu quelques étourdijsemenls, avec lividité rapide des traits de la face, bruissements d'oreilles et besoin automatique de marcher devant lui, sans détermination réfléchie et consentie.

Thouviot est intelligent; il a la mémoire assez présente, répond avec précision et franchise à toutes les questions qui lui sont adressées, et ne craint pas de donner sur lui-même des renseignements étrangers au procès, mais qui témoignent d'une perversité précoce et tristement audacieuse. Il déclare avoir eu, à des intervalles irréguliers, « la démangeaison de tuer quelqu'un d. Ces sortes de crises, comme il les appelle, duraient de un à trois jours, et, pendant toute leur durée, il se sentait nerveux, vibrant, irascible, ému, incapable de tenir en place et toujours prêt à commettre une action violente, n'importe laquelle. Elles se sont renouvelées cinq fois depuis 1865. Bien que sobre habituellement, il a subi deux condamnations : l'une pour vagabondage, l'autre pour ivresse.

Le 11 juin 1874, en proie alors à cet état particulier dont il vient d'être parlé, il quitle sans motifs son patron, chemisier, rue Laffltte, erre dans les rues, achète un couteau de 1 fr. 45 c, dîne non loin de la barrière du Trône, reprend sa marche au hasard, est accosté au faubourg Saint-Martin par une fille publique, la suit et passe la nuit avec elle. Le 12 juin, au matin, après s'être habillé et avoir pris du café au lait avec son hôtesse

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de rencontre, il lire son couteau de sa poche, l'examine attentivement et se demande si l'occasion ne lui fournit pas enfin une victime facile ; mais il pense aussitôt que son crime pourra être attribué au vol, et, pour ne pas être pris pour un infâme égorgeur de filles de joie, il s'éloigne. Il reprend sa course vagabonde dans les rues et sur les boulevards, et, bien décidé à frapper le premier passant qu'il trouvera à sa main , il tient son couteau tout ouvert dans la poche de son pantalon. A deux heures de l'après-midi^ il entre dans un petit restaurant de la rue Cujas, demande à dt'jeuner, et pendant qu'on prépare les alimenis dont il a machinalement fait choix, il écrit que sa destinée est d'aller au bagne ou de mourir sur l'échafaud, qu'il va commettre un crime, qu'il ne peut plus résister, mais qu'il ne sait pas s'il va frapper la dame qui est au comptoir ou la bonne de service. C'est la fille Marie Colard , âgée de vingt ans, qui appurte le déjeuner, et elle tombe assassinée.

Arrêté sur-le-chanip,Thouviot n'a jamais cessé d'être calme et lucide, et, pendant les cinq mois et demi qu'il a été médicalement observé à Mazas, on n'a pas, que je sache, noté chez lui le moindre phénomène délirant ou épileptique. Une seule fois cependant, il se serait laissé aller à un commencement de tentative de suicide. Après avoir reçu la visite d'un ancien protecteur et essuyé de sa part quelques reproches assez sévères, il se mit à pleurer et chercha tout à coup à s'étrangler avec son mouchoir. Ses co-détenus se jetèrent aussitôt sur lui et empêchèrent l'exécution de son projet.

Sur le rapport médico-légal de MM. G. Beigeron, Blanche et Lasègue, il fut considéré comme étant atteint de folie impulsive , avec accidents épileptiformes anciens, mais comme n'étant point un épileptique.

Les médecins-experts ont dépensé un talent considérable pour prouver que Thouviot rentrait dans la classe des malades poussés au meurtre par une violence irrésistible et passagère, sans autres perversions physiques ou psychiques constatables durant l'accès, sans troubles caractérisés de l'intelligence après la crise; qu'il était, en un mot, affecté de délire par accès, avec impulsion homicide. La conservation d'une partie de

la mémoire et la possibilité de rendre un compte relativement net de toutes les circonstances ayant précédé, accompagné ou suivi le crime, donnaient, il faut bien en convenir, une grande vraisemblance à cette manière de voir.

Déclaré irresponsable, il bénéficia d'une ordonnance de nonlieu. Remis à la disposition de l'autorité administrative , il traversa d'abord l'infirmerie spéciale près la préfecture, puis l'asile Sainte-Anne, et là, M. Bouchereau délivra à son sujet le certificat suivant : « Présente des vertiges épileptiques probables; actes impulsifs; tendances au meurtre; nul souvenir de certains actes accomplis; périodes d'excitation suivies d'obtusion intellectuelle. »

Thouviot fut envoyé ensuite à Bicêtre. Il entra dans mon service et il s'y trouve encore en ce moment. A son entrée, le décembre 1874, je portai sur lui le jugement que voici : « Ne présente aucun trouble intellectuel. Il est très-calme; il donne les détails les plus précis et les plus nets sur l'assassinat qu'il a commis. Ce malade a éprouvé depuis neuf ans, à de rares intervalles, quelques attaques d'épilepsie et un certain nombre de vertiges épileptiques. Il rentre évidemment dans la catégorie des malades encore bien peu étudiés et que l'on a désignés sous le nom d' épileptiques larvés. Nous allons l'observer attentivement. » Quinze jours après, dans une nouvelle pièce, je déclarai ceci : « N'a rien présenté de particulier depuis son entrée. Il est lucide et très-calme; il répond posément et sans affectation à toutes les questions qui lui sont adressées. Il continue à reprocher à sa mère la mauvaise direction morale qui lui a été donnée, et il ne retrouve des larmes qu'au souvenir d'une fille qu'il a dû épouser et qui est morte en couches très-peu de temps après l'événement du 12 juin dernier. Il lit une grande partie de la journée et cause avec ses camarades. Il doit être maintenu. »

J'ai fait venir et j'ai plusieurs fois interrogé Lazarette Thouviot, mère du malade. C'est une hystérique, fille naturelle de Jeanne Thouviot, morle apoplectique et aphasique, à l'âge de soixante-cinq ans, à l'hôpital Lariboisière. Quant au vieillard, juif portugais, qui serail le père de l'assassin de la rue Cujas,

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je n'ai appris sur lui qu'une seule chose, c'est qu'il avait légitimé un fils, qu'il l'avait institué son légataire universel, et que ce fils avait dissipé sa fortune et s'était suicidé.

L'hérédité morbide du côté de la ligne maternelle, la seule qu'il soit permis d'invoquer dans l'espèce, apparaît donc assez clairement; mais n'existât-elle point, qu'il serait fort curieux de noter qu'Henri Thouviot doit la vie à des auteurs d'un âge abolument disproportionné, séparés l'un de l'autre par un demi-siècle et passagèrement réunis par le fait d'un honteux marché. Et n'est-ce pas ici le cas de rappeler que l'on rencontre fréquemment dans la pratique des enfants rachitiques, scrofuleux, phthisiques, imbéciles, épileptiques ou idiots, dont l'état fâcheux, après enquête médicale sévère, ne peut être attribué qu'à la disproportion d'âge de leurs auteurs? En général, plus l'homme se marie tardivement et plus il recherche une femme jeune. Aucune compensation ne s'établit et la descendance est exposée à des lares. Les faux calculs de la vartité ou les sottes prétentions d'une jeunesse en voie de déclin n'ont, paraît-il, rien à démêler avec les données du bon sens et les lois de la physiologie. Passons.

Pendant les premiers mois de l'année 187S,je ne notai absolument rien de pathologique. Je remarquai, toutefois, que Thouviot était inégal, qu'il était tantôt doux et résigné, tantôt maussade et exigeant; qu'il m'écrivait un jour dans des termes mesurés, sages, confiants et parfaitement en rapport avec la position qui lui était faite, et qu'il m'envoyait le lendemain une lettre cavahère, empreinte de quelque exaltation et trahissant de malsaines aspirations à la vie libre. Je remarquai également qu'il avait souvent le teint reposé, l'aspect tranquille et l'œil bienveillant, mais qu'il était parfois plus pâle qu'à l'ordinaire, qu'il paraissait distrait et avait alors le regard sinistre. A quoi pouvaient tenir ces oscillations? Je ne me les expliquai que par l'existence probable d'accidents épileptiques nocturnes, mais ce n'était là qu'une hypothèse.

Je renouvelai fréquemment les interrogatoires et je pus relever et établir les faits suivants : Thouviot, dix ans auparavant, travaillant chez un fabricant d'instruments de précision, a été

pris d'un éblouissemenl, est tombé à la renverse et a perdu connaissance. — Deux ans après, étant garçon de salle dans un restaurant, il descendit un jour à la cave et fut trouvé évanoui et la face contre terre. — Un peu plus tard , chez un libraire, il se trouve dans une chambre avec un enfant de trois ans, et il se met tout à coup à découvrir ses organes génitaux, à prendre un vase et à uriner. Congédié aussitôt, il ne s'est jamais souvenu d'avoir commis l'acte qui motivait son renvoi. — En 1869, au Havre, étunt aide de cuisine, il perdit connaissance une fois et faillit se brûler à ses fourneaux. Il revient du Havre à Paris, à pied, i n cinq jours, et se place d'abord chez un fabricant de biscuit, puis chez un crémier. Là, il fut tourmenté par le désir de tuer la bonne. « Je m'arrangeai, dit-il, de manière à la faire venir à la cave au moins sept ou huit fois, sans jamais pouvoir me décider. Je ne lui en voulais cependant pas. Nous étions très-bien ensemble. Enfin, je suis parti comme un fou, et je restai cinq jours dehors, vivant de quelques sous que j'avais sur moi et couchant en plein air, n'importe où. » — En 1872, étant soldat au 1" régiment de zouaves en Afrique, il lui est arrivé quatre fois de sortir subitement des rangs, d'éprouver des bruissements d'oreilles et de ne plus apercevoir du tout l'officier instructeur.

Ces faits, à coup sûr, me paraissaient très-significatifs, mais à Bicêtre on n'avait rien constaté encore.

Le 7 mai 1875, à cinq heures du soir, Thouviot éprouve un vertige, se décolore complètement et subit, en quelques secondes, une telle modification dans l'expression de sa physionomie que ses compagnons prennent peur et s'éloignent aussitôt de lui. Il se couche et ne dort pas.

Le 8 mai, de huit heures quinze minutes à huit heures quarante-cinq minutes du malin, il a trois crises convulsives, dont deux en présence de M. le docteur Berthier et de sept ou huit internes accourus immédiatement. Je n'arrive auprès de lui qu'à neuf heures vingt minutes et je le trouve assez pàle, un peu troublé, l'air étonné et l'œil hagard. Son pouls est à 96°. Il a totalement perdu connaissance et n'a gardé aucun souvenir des deux premières crises, mais il paraît avoir une demi-cons-

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cience de la troisième. Il se plaint de céphalalgie et de courbature.

Le H mai, le calme et toutes les apparences de la meilleure santé ont reparu. Le teint est très-bon.

Pendant les mois de juin, juillet et août, un traitement hydrothérapique est institué. Sous cette influence, le malade se sent plus fort, est gai, travaille ardemment à la fabrication des couronnes, gagne de 50 à 80 centimes par jour et déclare souvent qu'il n'a jamais été mieux portant, à aucune époque de sa vie.

Le 8 septembre, à quatre heures du soir, il accuse tout à coup du mal de tête et de la fatigue. Il ne dîne pas, se couche et passe une très-mauvaise nuit.

Le 9, il a essayé de se lever, mais i} s'est senti si faible qu'il s'estaussilôt recouché. Il est pâle, il a très-soif et ne mange pas.

Le 10, il est toujours au lit et refuse toute alimentation. A quatre heures du soir, il a eu une évacuation involontaire de matières fécales.

Le H, à six heures et demie du matin, il a une syncope, perd complètement connaissance et a une nouvelle évacuation involontaire de matières fécales. Le malade ressent des douleurs rachialgiques intenses, un grand malaise général et une soif extrêmement vive. La peau est chaude, le pouls est à 88% la face est altérée, l'amaigrissement est déjà notable.

Le 12, à sept heures quarante-cinq du matin, il éprouve une syncope d'une minute environ. A la visite, il se plaint beaucoup de la tête et déclare qu'il a dans les yeux quelque chose « comme une sensation de brûlure vive ». 11 existe de la congestion conjonctivale. La peau est chaude et le pouls est à 86°. Âonze heures trente minutes du matin, une abondante épistaxis se manifeste.

Le 16, le rétablissement est à peu près complet.

Depuis celte époque jusqu'à aujourd'hui (2 juillet 1877), Thouviot n'a pas eu la moindre indisposition apparente. Il est calme, doux, raisonnable, intelligent, bon travailleur, prêt à rendre service à ses compagnons, et il n'aventure plus que de très-loin en très-loin quelques questions insidieuses sur son

avenir. Il reçoit très-exactement, tous les quinze jours, la visite de sa mère et il lui remet une grande partie de l'argent qu'il touche. Je reste convaincu qu'il a de temps à autre des accidents épileptiques nocturnes, qui passent nécessairement inaperçus, puisqu'il est enfermé dans une cellule du quartier de la sûreté (aliénés dangereux ou criminels) et que les veilleurs n'entrent pas chez lui. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est sa pâleur de temps en temps, l'expression presque tragique de son regard à ce moment et la facile violence de ses emportements. Je le trouvai un jour, en juillet 1876, dans cette disposition fâcheuse. Contrairement à toutes ses habitudes de soumission digne, mais respectueuse, il m'aborda avec arrogance et voulut savoir à quelle date précise il serait rendu à la liberté, me sommant de répondre sans ambage. Je priai froidement mon interlocuteur de se souvenir du passé et de rester profondément reconnaissant envers les trois médecins-experts qui lui avaient fait remise d'une pénalité trèslourde, cruelle peut-être. J'ajoutai que je continuais leur œuvre, mais que son attitude actuelle m'avertissait clairement que je n'avais pas encore obtenu la guérison du malade et qu'il fallait attendre des jours meilleurs. Qu'il ait confiance et retourne à son travail. A ces mots, Thouviot entra dans une indicible colère et vociféra des injures et des menaces. Cette fois encore, ses compagnons eurent peur de lui et se retirèrent à la hâte dans leurs cellules respectives. Je restai l'impassible témoin de cette scène de fureur, d'ailleurs assez courte, et, quand l'orage fit mine de cesser, je m'éloignai. Toutefois, pour la sécurité d'autrui et un peu pour l'exemple, je le consignai et le fis enfermer dans sa cellule. Dans la journée, il m'écrivit longuement et s'excusa dans des termes presque touchants.

Dans mon opinion, de nouveaux accidents diurnes reparaîtront à l'improviste. Épileptique il a été, épileptique il est encore. Mes deux collègues de Bicêtre, MM. Berthier et J. Falret, partagent complètement nia manière de voir sur ce point clinique si délicat.

Je suis, d'autre part, très-porté à croire que MM. G. Bergeron, Blanche et Lasègue, malgré ce qui s'est passé depuis

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qu'ils n'ont vu Thouviot, conservent leur opinion première et qu'ils diagnostiqueraient encore , à l'occasion, un délire par accès, avec impulsion homicide. En face de leur conviction, je suis presque intimidé, mais je ne peux pas faire le sacrifice de l'opinion quelque peu divergente que j'émets de si bonne foi et que je crois êlre l'expression de la plus rigoureuse vérité scientifique. D'ailleurs, ce qu'il y a de très-rassurant dans l'espèce, c'est que, dans les deux hypothèses, l'irresponsabilité du criminel et sa séquestration dans un établissement d'aliénés s'imposaient nécessairement et s'imposent toujours. Si l'on peut discuter sur des nuances et des approximations pathologiques, on ne discute plus sqr les conséquences légales et sociales. Tous les médecins ont été et sont d'accord. Cette unanimité de vues offre même un intérêt pratique considérable.

Depuis plus de deux ans et demi que Thouviot est soumis à mon observation, je n'ai jamais consenti à lui prescrire du bromure de potassium. Je tenais d'abord à asseoir un diagnostic et je ne voulais pas user d'un médicament capable d'apporter des modifications presque immédiates dans l'état d'un malade à vésanie flottante ou à névrose suspecte. Si, sous l'influence du traitement, il n'avait ressenti aucun des phénomènes morbides constatés à Bicêtre, quelle pourrait être aujourd'hui l'opinion médicale? Un doute planerait peut-être sur l'état mental de l'assassin de la rue Cujas. Les conclusions des médecinsexperts justifieraient complètement l'acte de clémence, mais comment assignerait-on dans le cadre nosologique une place absolument authentique au cas morbide dont il s'agit? Le bromure de potassium aurait donc eu l'inconvénient de masquer les manifestations comitiales. A mon point de vue particulier, l'hésitation dans le diagnostic n'étant plus permise aujourd'hui, je reconnais que l'emploi du sel bromique pourrait être commencé. Je ne larderai pas à prendre un parti sur ce point.

Et maintenant, quand Thouviot sortira-t-il de Bicêtre? A cette question qui m'a été posée déjà un grand nombre de fois, je ne peux répondre que ceci : en droit, l'aliéné guéri doit sor-

tir, même s'il a commis un crime. En fait, j'avoue que des garanties très-sérieuses doivent être fournies à l'ordre public et à la surêté des personnes et qu'il faut imposer à l'aliéné criminel une convalescence d'une durée illimitée, de façon à prévenir tout retour offensif ; mais, lorsqu'on a pris toutes ces précautions, que l'on a multiplié les épreuves et qu'au point de vue clinique on est cent fois certain de la guérison, pourquoi ne réclamerait-on pas la sortie? De quel droit le médecin se placerait-il au-dessus de la loi et interpréterait-il à sa façon le silence gardé par le législateur? J'ai fait sortir de Bicêtre, il y a deux ou trois ans, l'ex-sergent de ville S... qui, dans un accès de délire alcoolique avec hallucination de la vue, avait assassiné un sergent-major, son compatriote et son meilleur ami.

Quelques auteurs, et notamment Aubanel, ont soutenu avec un réel talent celte opinion, que l'aliéné homicide ne guérissait pas, mais que, vînt-il à guérir, il était indispensable, dans l'intérêt de la société, de le séquestrer à jamais dans un établissement d'aliénés. Je suis obligé de déclarer que cette mesure, si dure, de rinlernement à vie, n'a point mes sympathies. Qui nous dit qu'il y aura récidive et que la guérison ne pourra pas se maintenir au dehors? Pourquoi faut-il condamner alors un malheureux à passer trente années ou plus, dans une maison de fous, en prévision d'un attentat qù'il ne commettra peut-êlre pas?

Dans le cas de Thouviot, il s'agit d'un épiieptique. Tentons d'abord d'obtenir sa guérison, nous verrons après.

En face d'un cas d'épilepsie homicide, la médecine légale peut se heurter, on vient de le voir, à des difficultés de l'ordre le plus exceptionnel. 11 n'y a jamais lieu de conclure hâtivement. Une temporisation attentive finit bien un jour ou l'autre par faire éclater la vérité. En général, l'observateur, avant de s'arrêter à une opinion définitive, doit avoir constaté tout le groupe de symptômes caractéristiques qae j'ai indiqués. Si un signe important vient à manquer tout à fait, que l'on prenne garde: on suit peut-être une fausse piste.

C'est en suivant invariablement les principes que j'ai expo-

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sés qu'il m'a été permis très-récemment de faire entendre un avis utile dans l'affaire dite du collégien d'Angoulême. On va pouvoir juger de la situation qui se trouvait faite au jeune accusé, par l'extrait suivant de mon mémoire médico-légal :

Obs. XLVI. — 1° Antécédents, — Félix Fraîche est né le 27 août 1861 à Thiers (Puy-de-Dôme). Il éprouvé, vers l'âge de trois ou quatre ans, de très-fréquentes angines. De cinq à sept ans, il a été sujet à des manifestations nerveuses assez étranges et consistant dans des mouvements involontaires impulsifs: il brisait tout àcoup, par exemple, les jouets auxquels il tenait le plus, et, pour le faire manger, il demandait qu'on lui tînt les mains. Dans l'hiver, il souffrait très-souvent de névralgies dentaires très-douloureuses. A treize ans, il paraissait être âgé de huit ans à peine, puis sa .croissance s'est très-rapidement effectuée. D'une intelligence médiocre, ayant peu de mémoire, il était généralement doux, craintif, concentré, sombre, docile et laborieux. Il paraissait assez désireux de s'instruire, se conduisait bien et n'était jamais puni. Élève de quatrième au lycée d'Angoulême, il était le septième sur cinquante-huit.

Poltron et impressionnable à l'excès, il couchait dans la chambre de son père, poussait fréquemment des cris pendant la nuit, urinait au lit de temps en temps, avait parfois des « étouffements » et une respiration tout à fait bruyante. Jamais la lumière n'était éteinte dans la chambre à coucher.

1" Examen direct. État physique. — Félix Fraîche est grand et assez fort. Il est d'une laideur repoussante. Son crâne est mal conformé et son front est bas. Il a du strabisme convergent des deux côtés, une grande faiblesse visuelle du côté gauche et une myopie prononcée du côté droit. La pupille gauche est plus dilatée que la droite. Le nez est épaté. La lèvre supérieure est immobilisée par une paralysie congénitale; la lèvre inférieure est large et épaisse; la bouche est très-grande. Les deux mâchoires ne se correspondent pas : le maxillaire supérieur est très-proéminent et armé de trois incisives énormes, le maxillaire inférieur est en retrait. Cette fâcheuse disposition, qui ne s'observe guère que chez les représentants dégénérés de l'espèce humaine, permet volontiers à la salive de s'écouler. En outre, de concert avec l'immobilisation de la lèvre supérieure, elle rend la prononciation très-défectueuse en général, et, en particulier, presque impossible l'articulation des labiales.

Le jeune accusé est asymétrique. Toute la partie gauche de la face

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et du corps est plus développée que la partie droite, si bien que l'ensemble de la physionomie a un aspect dysharmonique choquant. Le teint est terne et blafard, et il accuse une constitution lympathique à l'excès, presque scrofuleuse.

Les doigts de la main gauche sont soudés jusqu'à la moitié de la seconde phalange. Or, l'on sait que la palmation n'appartient qu'aux types les plus dégradés et les plus inférieurs.

Au côté gauche de la poitrine, trois ou quatre centimètres audessous de la pointe du cœur, on découvre une cicatrice linéaire encore récente d'une plaie par instrument piquant et tranchant. Cette cicatrice atteste une tentative de suicide, qui n'est d'ailleurs niée par personne.

État mental. — Malgré tant de difformités et d'imperfections, on pourrait s'étonner au premier abord de n'avoir point devant soi un aliéné permanent, un imbécile ou un idiot, puisqu'un niveau intellectuel médiocre, très-peu au-dessous de l'ordinaire, peut facilement être constaté par tout le monde. Mais, en poursuivant l'examen médical avec une minutie méthodique, on est conduit aux constations cliniques les plus importantes et les plus inattendues.

Félix Fraîche rapporte qu'il avait quelquefois de très-grands maux de tète, vers les deux heures de l'après-midi ; qu'il avait à ces moments-là la mémoire bien pénible; qu'il ressentait de temps en temps, tous les deux mois, par exemple, !de petits éblouissements d'une durée très-conrte ; qu'il sentait « le sang lui monter à la tête » ; qu'il avait des absences d'un instant pendant lesquelles il changeait de place, ne restait pas dans la même chambre, descendait au jardin sans motifs et remontait de même, puis qu'il revenait presque aussitôt à lui, reprenait ses occupations et ne se plaignait à personne ; qu'il a eu fréquemment dans la nuit des étincelles devant les yeux; qu'il a vu des objets lumineux ou une étoile, ou bien encore « une lueur » ; qu'il a entendu bourdonner des abeilles; qu'il a perçu le son de clochettes, de petites sonneries, et même qu'il croit avoir entendu parler, mais sans avoir saisi le sens des paroles débitées d'ailleurs à voix basse; qu'il se réveillait souvent en poussant des cri<, et qu'enfin il urinait au lit d'une façon irrégulière, parfois plusieurs nuits consécutives, et parfois aussi après des intervalles de six semaines, de deux mois eu de trois mois.

Les parents, qui ne soupçonnaient pas que leur fils pût être affecté d'une névrose grave, déclarent même que Félix avait souvent de la salive sanglante sur son oreiller, qn'il est tombé plus d'une

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fois de son lit en dormant, et qu'enfin il a été traité, dès 1874, par le bromure de potassium et par les dragées de Grimaud contre l'incontinence d'urine (1).

Ils ajoutent qu'à une certaine époque, l'incontinence nocturne d'urine a été plus de deux ans sans reparaître.

3" Biagnostic médico-légal. — Il importe maintenant d'établir sur quel terrain morbide se trouve placé I^élix Fraîche. Eh bien, en dehors de toutes ses tares physiologiques et de toutes ses vicieuses anomalies, il est atteint de vertiges épileptiques diurnes et d'accidents épileptiques pendant son sommeil. Il l'ignore et ses parents ne s'en doutaient pas jusqu'à ce moment ; niais quel est le médecin compétent qui n'interprétera pas, comme je viens de le faire, les phénomènes innocemment accusés par le malade lui-même?

Des travaux scientifiques d'une valeur considérable et incontestée ont mis hors de doute, depuis quinze ans environ, l'influence des accidents épileptiques nocturnes non soupçonnncs sur les déterminations soudaines irréfléchies, les actes malfaisants impulsifs et les crimes non motivés. Il y a là une criminalité morbide spéciale, dont tous les caractères ont été dessinés et prévus. L'impulsion à l'homicide ou au suicide constitue l'un de ces caractères typiques

4» Acte incriminé. — Le H mars 1877, vers deux heures de l'après-midi, M. Fraîche, professeur de physique et d'histoire naturelle au lycée d'Angoulème, s'absenta de chez lui avec sa femme et ses deux filles. Il laissait au logis son jeune fils, occupé à ses devoirs, etJa domestique de la maison. Aimée Lucaton, âgée de dix-neuf ans.

Félix Fraîche faisait des vers latins daas la salle à manger, située au premier étage, et Aimée, accroupie devant le foyer, attisait le feu. Tout à coup, un quart d'heure environ après le départ de sa famille, Félix abandonne son travail, monte rapidement au second étage, s'empare dans le cabinet de son père d'un stylet corse, à la lame aiguë, et sans proférer une seule parole, plonge l'arme entre les deux épaules de la servante.

Celle-ci pousse un cri terrible, s'enfuit affolée et tombe expirante sur ie seuil de la forte, dans la rue. On accourt, on interroge, mais la victime meurt avant d'avoir pu dire un mot.

^1) M. le docteur Maclienaud , chirurgien de l'Hôtel-Dieu d'Angoulème, et M. Chaillot, pliarmacien, ont témoigné de ces faits.

Aux cris poussés par Aimée, Félix était sorti « comme d'un rêve »,

— c'est sa propre expression. — Montant de nouveau dans le cabinet de son père, il avait eu l'intention de se jeter par la fenêtre, puis il avait reculé.

Il revint dans la salle à manger, reprit le stylet et s'en frappa au côté gauche, à trois centimètres à peu près au-dessous de la pointe du cœur. JNe trouvant pas la mort, et toujours très-troublé, il se serait jeté sur une fiole d'éther sulfurique dont il aurait, à l'en croire, avalé le contenu.

On appelle un médecin. M. le docteur Machenaud, en présence du meurtrier blessé, ahuri, stupide, ne songeant aucunement à fuir, aborde le jeune collégien, constate l'état de sa plaie et lui demande : « Pourquoi as-tu frappé cette brave fille? » — Et l'enfant ne trouve à répondre que ces mots : « Je ne sais pas pourquoi... Je ne sais pas comment j'ai fait cela. »

Le commissaire de police arrive, ouvre une enquête et ne constate aucune trace de lutte. Le cadavre est transporté à l'Hôtel-Dieu et les médecins requis par la justice affirment qu'Aimée est morte vierge.

La jeune fille était entrée à l'âge de dix ans chez M. Fraîche ; elle avait été en quelque sorte élevée dans la maison. Félix jouait avec elle comme avec une sœur et ils paraissaient vivre en parfaite intelligence.

Quel a donc été le mobile de ce crime étrange?

L'instantanéité de la détermination agressive, l'exécution immédiate, la violence extrême du coup porté, le manque d'altercation préalable et le défaut absolu de toute trace de lutte, sont les signes habituels de tout meurtre accompli par un épileptique. Félix Fraîche n'est point sorti de la ligne classique si connue : il croit qu'il a été pris tout à coup de son mal de tète, c'est-à-dire de son vertige, et il ne se souvient pas d'avoir frappé Aimée; mais il est revenu à lui au moment où la malheureuse victime poussait un cri terrible! Quelques instants après, que répond-il [au médecin qui l'interroge?

— « Je ne sais pas pourquoi j'ai fait cela... Je ne sais pas comment « j'ai fait cela. »

Après la chute à terre d'Aimée expirante, Félix, dont l'impulsion délirante n'est point calmée encore, cherche à se faire du mal à lui-même.

Les annales de la science ont enregistré un nombre considérable de faits absolument analogues, ayant des épileptiques pour au-

ÉPILEPTIQUES HOMICIDES

feurs; mais, alors même que ces faits n'existeraient pas,touthomme habitué à apprécier et à juger les forfaits des malfaiteurs les plus pervers dira immédiatement, — sans même tenir compte des éléments cliniques si peu discutables et si certains de la cause : — « L'événement déplorable du 11 mars n'est point du tout l'œuvre u d'un assassin. C'est un acte absurde, non motivé et inconscient. » En résumé :

1" Félix Fraîche présente les stigmates les plus évidents d'infériorité physique et de dégradation intellectuelle, bien qu'il ne soit ni aliéné permanent, ni imbécile, ni idiot;

2° Il est atteint de vertiges épileptiques diurnes et d'accidents épileptiques pendant son sommeil;

3" Ces phénomènes nerveux si graves donnent lieu, à des intervalles indéterminés, à des troubles momentanés de l'intelligence, de la mémoire et de la volonté, ainsi qu'à des impulsions subites et irrésistibles et à des actes malfaisants et violents ;

4° L'acte du 11 mars 1877, commis sans aucune liberté morale, échappe à toute responsabilité pénale possible;

5» Toutefois, comme Félix Fraîche est dangereux et qu'il aura certainement des rechutes maladives identiquement semblables aux manifestations primitives, j'estime qu'il ne doit pas être rendu à la liberté et qu'il y a lieu de le recommander d'une manière spéciale à la vigilance protectrice de l'autorité administrative.

Le 4 juin 1877, à l'audience de la cour d'assises de la Charente^ le ministère public maintint l'accusation de meurtre avec préméditation. Le jury déclara Félix Fraîche non coupable et le considéra comme ayant agi sans discernement. La cour acquitta, mais elle ordonna, en vertu de l'article 66 du Code pénal, que le jeune collégien serait retenu dans une maison de correction jusqu'à sa vingtième année.

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