‹ Étude médico-légale sur les épileptiquesChapitre 7 sur 25 · IMPULSION · texte numérisé non relu

IMPULSION

L'impulsion , en général, est un phénomène psychique en vertu duquel un individu est impérieusement poussé à commettre un acte. L'impulsion maladive est quelquefois si brusque, si inattendue, si violente, que l'exécution de l'acte en est la conséquence nécessaire, fatale et immédiate. C'est un symptôme commun à plusieurs états pathologiques de l'intelligence, mais tout particulièrement lié à la folie héréditaire et au trouble mental épileptique, et qui n'a par lui-même qu'une valeur relative. Il n'acquiert une importance marquée que lorsqu'il se montre concurremment avec d'autres phénomènes nettement définis qui accroissent alors sa signification véritable. L'acte malfaisant auquel a conduit l'impulsion n'est donc plus la caractéristique d'une forme nosologique : c'est un épisode qui traverse le cours d'une maladie préexistante. Pour qu'un diagnostic soit scientifiquement exact, il faut donc non pas seulement constater l'impulsion, mais retrouver tous les autres caractères de la névrose, à la suite de laquelle cette impulsion s'est produite. Sans cela, le diagnostic, ne reposant que sur une base insuffisante , sera nécessairement discutable et flottant.

A la suite d'un vertige , d'un accès incomplet ou d'une attaque convulsive, un épileptique peut avoir un désir spontané, involontaire, immodéré, d'accomplir une action fâcheuse. A chaque manifestation comitiale nouvelle, le même désir s'impose. Une lutte s'établit, le crime paraît odieux, et l'obsession est repoussée. Dans quelques cas, le malade, après une anxieuse délibération mentale, sent que sa volonté l'abandonne, que ses forces sont défaillantes , que sa résistance din:iinue de plus en plus et qu'il va enfin frapper autrui ou se frapper lui même, mais la raison l'emporte encore, et, par un dernier et suprême effort, il livre le secret qui torture sa vie, à certains moments, et il invoque une intervention étrangère ou la protection de l'autorité.

L'impulsion est bien plus souvent brusque ^ impérieuse et

irréfléchie. Elle éblouit, domine, fascine, supprime la volonté, arme le bras et immole. C'est une sorte de convulsion mentale, qui ne laisse après elle qu'un souvenir confus ou nul du crime accompli.

Un forgeron , qui avait toujours passé pour être doux, bien portant et inoffensif , travaille avec l'un de ses camarades. A un moment donné, son camarade se penche sur l'enclume et le forgeron lui assène tout à coup sur la nuque un violent coup de marteau, qui détermine une grave blessure. On arrête le forgeron, on l'interroge immédiatement, et, dans son trouble , il invoque pour se justitier de prétendus motifs de vengeance. On fait une enquête minutieuse , et l'on découvre l'épilepsie, et tout son cortège obligé de phénomènes spéciaux, l'absurdité d'une vengeance possible et la réalité d'une impulsion pathologique.

L'impulsion homicide est souvent précédée d'une sensation morbide qui part invariablement d'un point déterminé du corps et qui monte rapidement jusqu'au cerveau. Absolument analogue à Vaura epileptica, cette sensation permet au malade d'avertir qu'il va frapper et devenir dangereux. Et, de fait, il se précipite presque aussitôt sur la personne qui est le plus à sa portée. J'ai connu un sieur G..., âgé de trente ans, qui avait été condamné à mort par un conseil de guerre pour d'inexplicables voies de fait envers son supérieur, et qui, dès qu'il se sentait envahi par une aura épig'astrique, criait précipitamment : Gare/ A peine la menace avait-elle été entendue que la violence se produisait déjà. G... n'avait jamais eu d'attaques convulsives; il avait conscience de son état et était extrêmement affligé des brutalités sans nom qu'il avait commises dans sa vie. Sur sa propre demande, il est entré dans une maison de santé, puis on a dû le diriger sur l'asile de Clermont (Oise).

Skae, médecin de l'asile de Morgninside, a rapporté l'observation d'un malade dont l'aura partait des orteils, gagnait l'abdomen, la poitrine et la tête, et amenait les déterminations les plus imprévues. « Il se sentait poussé à des actes de violence contre les autres et contre lui-même. Une fois, il essaya de se tuer, mais, le olus souvent, il était poussé à assaillir les

LES ÉPILEPTIOUES.

autres. Ce malheureux déplorait sa triste condition. Il en parlait avec pleine intelligence et donnait, sur son passé et sur ses sentiments actuels, tous les détails désirables.» A une date postérieure, Skae a donné des nouvelles de ce malade : « Il continue, a-l-il dit, à souffrir de l'aura épileptique et à présenter d'autres symptômes très-voisins de l'épilepsie. »

Maudsley a connu une dame de soixante-douze ans, sujette à des paroxysmes fréquents de colère convulsive, qui faisait chaque fois d'énergiques efforts pour étrangler sa fille qu'elle chérissait tendrement et dont elle était très-aimée. Tout d'un coup elle devenait furieuse, en criant : « Il faut que je la «tue!» et elle sautait sur sa fille pour l'étrangler. Durant cette scène, elle déployait tant de force qu'une seule personne pouvait difticilement la contenir ; mais, au bout de quelques minutes de lutte, elle s'affaissait épuisée : « Vous le voyez, « disait-elle, vous ne voulez pas croire que je suis méchante ! » L'accès avait, chez elle, toute l'apparence d'une convulsion mentale.

L'observation la plus saisissante de toutes est évidemment celle que Gall a fait connaître, et qu'Esquirol a reproduite de^ puis. Je n'hésite pas à lui donner ici une hospitalité nécessaire.

Obs. VII. — Un paysan, né à Krumbach, en Souabe, et de parents qui ne jouissaient pas de la meilleure santé, âgé de vingt-sept ans, célibataire, était sujet, depuis l'âge de huitans, à de fréquents accès d'épilepsie. Depuis deux ans, sa maladie a changé de caractère, sans qu'on puisse en alléguer de raison ; au lieu d'accès d'épilep.sie, cet homme se trouve, de2mis cette époque, attaqué d'un penc/iant irrésistible pour le meurtre. Il sent l'approche de son accès plusieurs heures, quelquefois un jour avant l'invasion ; du moment où il a ce pressentiment, il demande avec instances qu'on le garrotte, qu'on le charge de chaînes, pour l'empêcher de commettre un crime. « Lorsque cela me prend, dit-il, il faut que je tue, que j'étrangle, ne fût-ce qu'un enfant. » Son père et sa mère, que du reste il chérit tendrement, seraient, dans ces accès, les premières victimes de son penchant au meurtre : » Ma mère, s'écrie-l-il d'une voix terrible, sauve-loi, ou il faut que je t'élouffe ! »

Avant l'accès, il se plaint d'être accablé par le sommeil, sans cependant pouvoir dormir ; il se sent très-abattu, et éprouve de

légers mouvements convulsifs dans les membres. Pendant les accès, il conserve le sentiment de sa propre existence. Il sait parfaitement qu'en commettant un meurtre, il se rendrait coupable d'un crime. Lorsqu'on l'a mis hors d'état de nuire, il fait des contorsions et des grimaces effrayantes, tantôt chantant, tantôt parlant en vers. L'accès dure d'un à deux jours ; l'accès fini, il s'écrie : « Déliez-moi ; hélas ! j'ai bien souffert, mais je m'en suis tiré heureusement, puisque je n'ai tué personne. »

§ 4. — ATTAQUES CON VULSlVIvS.

L'épilepsie modifie à ce point les tendances antérieures et les qualités intellectuelles, morales et affectives des malades, qu'elle finit par les ramener à une expression générale : elle leur communique un cachet commun et des plus reconnaissablés. Il semble, en vérité, que ces invalides du système nerveux aient des mœurs à part !

En dehors de toute crise convulsive, les épileptiques sont égoïstes , méfiants , ombrageux , irrilables et emportés. Un geste ou un regard suffit quelquefois pour leur causer l'impression la plus fâcheuse et enflammer leur colère. Soupçonneux, querelleurs, difficiles à vivre et n'aimant personne, ils se plaignent à tort, se disputent et se font haïr. Leurs mouvements impétueux n'excluent ni la pusillanimité, ni la poltronnerie : chez eux, tout est contradiction. Ces mêmes hommes dont l'humeur acariâtre, méchante et rebelle, a tout à l'heure éveillé votre attention, les voici maintenant soumis, prévenants, polis, flatteurs, obséquieux et rampants; ils vous entourent, vous prennent les mains, se mettent entièrement à votre discrétion et vous font mille protestations.

La mobilité des manifestations psychiques dans l'épilepsie est telle qu'à midi un malade affable, gai, démonstratif, enthousiaste, se sera applaudi de ses actions, aura vanté les ressources de son esprit et de son cœur, aura fait le loquace et exubérant éloge de sa femme, de ses enfants et de ses amis, aura complaisamment énuméré une foule de projets, et qu'à trois ou quatre heures vous retrouverez peut-être ce

même homme en proie à la tristesse, au désespoir et au taedium vitœ.

La lésion des sentiments affectifs est en général très-marquée. Les épileptiques ont ce qu'on appelle vulgairement le cœur sec.

Indépendamment de ces modifications si spéciales que l'épilepsie apporte dans le caractère et les habitudes des malades, modilicalions compatibles d'ailleurs avec la raison proprement dite, observe-t-on des troubles intellectuels déterminés dans l'intervalle des attaques? Je ne le pense pas. Toutes les fois que l'intelligence se trouve soudainement compromise chez un convulsif, c'est qu'il y a eu auparavant une manifestation épileplique qui a échappé, dont on n'a pas tenu compte ou que l'on n'a pas reconnue. En prenant la peine d'examiner minutieusement le malade, en faisant une sévère enquête et en visitant au besoin le couchage, on ne tarde pas d'ordinaire à se convaincre qu'il s'est produit, à l'insu de tous, un vertige, un accès incomplet ou une attaque nocturne, La description qui a pu être faite des désordres psychiques dans l'intervalle des attaques ne repose que sur une erreur de diagnostic. Les troubles de la raison ne doivent donc être recherchés et étudiés qu'avant et après les accidents, et c'est là ce que nous allons faire.

Bien que la soudaineté la plus imprévue soit le caractère principal de toutes les manifestations d'origine comitiale et que le choc épileptique soit en général aussi rapide que la foudre, on doit convenir cependant que, dans un certain nombre de cas particuliers, il est possible de constater en dehors de l'aura physique une véritable aura intellectuelle. De môme qu'un malade peut annoncer son attaque quelques secondes, quelques minutes et même quelques heures auparavant, en se basant soit sur une souffrance céphalalgique ou des soubresauts, soit sur des douleurs vagues ou une aura, de même son entourage habituel, en face de la constatation de certaines particularités mentales, peut prévoir de loin et de près l'orage convubif.

Une ou plusieurs heures avant et même la veille de l'événe-

ment, le malade fait une sorte de stage: il est morne, taciturne, irritable, hargneux; il paraît manquer de spontanéité et de vivacité; il est distrait et sa mémoire est un peu en défaut. Dans quelques cas très-miiiutieusement observés, il est, au contraire, un peu loquace, expansif, bienveillant, gai, enthousiaste. De toute façon, il n'est pas à son diapason intellectuel normal.

Quelques minutesavant sa crise, il évoque tout à coup un souvenir, répète une idée, aperçoit des étincelles, des flammes, un cercle rouge, un globe de feu, une image empourprée; entend une sonnerie, un grincement, un sifflet; perçoit un goût de cuivre, sent une odeur de soufre, de fumée ou de gaz, puis il tombe. Celui qui a été témoin une fois de ces signes avantcoureurs les retrouvera toujours chez le même malade, à chaque accès ultérieur, car ils se reproduiront avec la plus invariable uniformité : même souvenir, même idée, mêmes sensations fausses. Une seule circonstance peut les modifier. La médication bromurée, en effet, supprime d'ordinaire les auras physique et intellectuelle. Le malade tombe alors sans être préalablement averti.

J. Falret, qui a étudié avec soin l'état mental des épileptiques, croit que très-souvent le souvenir, l'idée ou l'image dont nous venons de parler ne sont rien autre chose que « la reproduction de l'idée ou de la sensation qui ont provoqué chez le malade la première attaque épileptique. Beaucoup d'entre eux, devenus épileptiques à la suite d'une vive émotion morale ou d'une profonde terreur, voient apparaître dans leur esprit ou sous leurs yeux, à chaque nouvel accès, les circonstances pénibles ou la scène effrayante qui ont déterminé chez eux la maladie pour la première fois ».

La convulsion épileptique aune durée qui oscille entre vingt et cent quarante secondes. Le malade, absolument insensible, ne présente point de troubles intellectuels pendant sa crise, et est surtout un péril pour lui-même. Qu'on lui fasse respirer du gaz ammoniac, et il ne le sent pas. Qu'on entr'ouvre ses paupières et qu'on approche la plus vive lumière, et l'œil n'en est pas affecté. Que l'on tire un coup de pistolet le plus près possible de son oreille, et il ne l'entend pas. C'est qu'en effet il vit

en dehors du monde extérieur. En fait d'acles dommageables, il casse des carreaux, brise des objets mobiliers ou met le feu en s'incendiant lui-même.

Au sortir de l'attaque, le malade est engourdi, hébété, abattu, humilié; il cherche à rappeler ses souvenirs, à coordonner ses idées, à fixer son attention, mais il se heurte fatalement à la difficulté d'accomplir toute opération intellectuelle. Il n'essaie pas de lutter, se sent comme écrasé, s'abandonne à une tristesse morne, se livre mentaletnent à une douloureuse récapitulation de tous les malheurs qu'il a subis dans sa vie, s'avoue vaincu et hors de combat, récrimine à part lui avec l'exagération la plus amère et ne se résigne point. Après une ou plusieurs heures, ses pensées se rassérènent et deviennent de moins en moins noires; ses déterminations s'imprègnent d'un peu de fermeté ; sa céphalalgie diminue, et fait place à un ennui général confus et à de la courbature. La réintégration de tout l'entendement s'achève par degrés.

Malheureusement les choses ne se passent pas toujours ainsi. Dans quelques cas relativement rares , les épileptiques ne font que passer d'une attaque convulsive à un accès subit et tout à fait temporaire d'aliénation mentale. On les voit alors différer complètement d'eux-mêmes et être poussés à des actes étranges , ou à la violence la plus imprévue , par une force à laquelle ils ne peuvent pas résister. Accablés d'une anxiété ou d'une crainte vagues, ils sortent de chez eux et errent dans les rues ou dans la campagne; toutes les idées pénibles qu'ils ont eues aux diverses époques de leur vie leur reviennent en mémoire et s'emparent d'eux; ils sont dominés par un sentiment vague' d'angoisse et de terreur. Dans leur trouble et leur détresse, ils accusent leurs amis de leur en vouloir ; ils se croient en butte à des persécutions qui n'existent que dans leur imagination malade , et c'est alors qu'ils accomplissent , surtout s'ils sont en proie à des hallucinations de la vue et de l'ouïe, un acte malfaisant ou toute une série d'actes criminels. Quelques-uns se soulagent en s'en prenant aux choses et en les détruisant, en brisant, par exemple, leur montre , des glaces ou des pendules , ou bien en jetant au feu ou par la fenêtre

ÉriLEPTIQUES PROPREMENT DITS.

leurs papiers, leurs livres ou loiiis vêlements. Si, dans d'aussi déplorables dispositions d'esprit, ils viennent à rencontrer un homme qu'ils soupçonnent, qu'ils accusent , et contre lequel ils ont parfois nourri des projets de vengeance, on comprend qu'il n'y ait plus de frein possible aux sentiments haineux et aux sourdes passions qui les avaient émus et retenus pendant l^état de calme et de raison : le coup est porté. D'autres se tuent pour se délivrer de leurs craintes et de leurs inquiétudes; d'autres, enfin, dans une fureur aveugle et désespérée, se jettent sur les personnes que le hasard met à leur portée au moment oii l'excès de leur terreur et de leur anxiété ne leur permet plus de maîtriser leurs impulsions.

Dans ce délire épileptique transitoire , plusieurs signes caractéristiques sont à retenir : le besoin automatique de mouvement et de fuite, la tendance instinctive et indéterminée à vagabonder inconsciemment, pieds nus , à peine vêtus, sans boire ni manger, dans n'importe quelle direction et à n'importe quelle heure; la fureur, qui porte les malades à épuiser leur rage aveugle contre autrui ou contre eux-mêmes, à se frapper le crâne à coups de poings ou à se jeter tête baissée contre un mur; l'inutilité, la férocité et la multiplicité des agressions homicides; le nombre insolite des blessures, les victimes étant parfois déchiquetées, et l'absence ultérieure de tout regret et de tout remords.

La perpétration du crime amène souvent une détente, un soulagement, j'ai presque dit une satisfaction, et puis la tempête s'apaise , et l'on peut assister au retour progressif du calme, de l'intelligence, de la volonté , de la liberté morale et de la responsabilité. D'autres fois, le meurtrier, toujours trèstroublé, jette son arme et continue à errer sans but, sans conscience et sans souvenir , attiré plutôt par le libre espace des champs que par l'aspect d'une ferme habitée ou d'une rue de village. Haletant, épuisé, il s'arrête enfin, se couche au pied d'un arbre et se laisse emmener. A ce moment, il est surpris, confus et vaguement inquiet.

Quelques heures ou quelques jours s'écoulent , on multiplie les interrogatoires, on fouille dans le passé, on passe au crible

les moindres actes du malade, on note sa bonne foi , mais on insiste pour pénétrer dans ses souvenirs , et , au milieu d'une incertitude extrême , qui a fréquemment permis de songer à la possibilité d'une simulation . on recueille çà et là quelques lambeaux épars de réminiscences avortées , quelques révélations hésitantes et peu utiles sur le dépari de la maison , la cour.-e à travers la campagne , la rencontre d'un troupeau ou la poursuite d'un gendarme, mais la mémoire est murée ou presque murée. L'épileptique a semé la mort et il ne s'en souvient pas. 11 le croit, ou veut bien le croire , puisqu'on le lui dit, mais il s'interroge lui-même et ne se répond point. Il se perd dans les ténèbres, renonce à toute recherche, soupire et se tait, ou bien, avec cet égoïsme inqualifiable qui jamais ne l'abandonne, il demande qu'on abrège un entretien qui le fatigue !

A ctes criminels commis par les épileptiques à attaques convulsives.

A la suite des graves affirmations qui précèdent, je vais rapporter, entre autres faits, une observation tristement significative. Cet exemple est l'un des plus récents et le plus épouvantable de tous, je veux parler du meurtre de sept personnes accompli, le 19avril 1875, par unépileptique,dans l'arrondissement de Montargis. L'assassin n'a été et ne sera l'objet d'aucune poursuite judiciaire : il appartient donc à la science. J'ai passé avec lui la journée du 6 mai 1873 à Orléans.

Obs. Vlil. — Jean Michot a quarante-deux ans; il est manouvrier, ne sait ni lire ni écrire, mais est intelligent. 11 est d'une grande taille, d'une constitution vigoureuse et d'une remarquable douceur apparente; ses traits sont réguliers, son crâne est un peu pointu et sa physionomie porte l'empreinte générale du calme et de la bonhomie. Il a uae très-légère blésité.

Son père est mort à un âge avancé; sa mère a succombé en trois heures à une attaque d'apoplexie ; il a perdu un l'rèrc et une sœur, mais il a encore six sœurs bien portantes et un frère épileptique et aliéné, en traitement dans ua asile spécial. Michot a eu des convulsions dans son enfance, et jusqu'à l'âge de treize ans il a de

ÉPlLEPTlOaES PROPREMENT DITS.

temps en temps uriné au lit. A vingt ans , sans cause appréciable , il a un premier vertige. Il satisfait à la loi du recrutement, sert dans la marine et fait la campagne de Crimée , à bord du Suffren. Un peu plus tard, pendant la guerre d'Italie , il reste dans les eaux de la Méditerranée , en vue de Messine , à bord de YÈhre. Quelques mois après la paix de Villafranca , il est renvoyé dans ses foyers et définitivement libéré.

De 1852, date du premier vertige, jusqu'à la fin de 1859, Michot a toujours eu un vertige « au moment de la pleine lune », mais il n'est point tombé et n'a jamais présenté d'anomalies intellectuelles. On lui a seulement dit qu'il était parfois très-pâle pendant quelques minutes. Eu 1860, il se marie une première fois. Sa femme meurt en 1864 , lui laissant une fille , âgée aujourd'hui de quatorze ans. Cette enfant ne sait pas lire , mais elle est intelligente et bien portante; elle est domestique à la campagne.

En 1863, Michot, qui a toujours continué à n'avoir que des vertiges périodiques, est un jour très-ému et très-effrayé en face d'un incendie. Le soir même, il pousse un grand cri et tombe foudroyé : il avait sa première attaque d'épilepsie. A très-peu de temps de là, il contracte son second mariage. En 1866, une attaque nocturne survient inopinément. Sa femme , en proie à la plus douloureuse surprise, se montre inquiète et grondeuse, se plaint de n'avoir pas été prévenue avant le mariage de l'existence d'une pareille névrose, et déclare énergiquement que, fidèle à ses devoirs, elle restera toujours la femme de son mari, mais qu'elle ne passera plus la nuit à son côté. Elle tint parole, et il ne fut plus question de rien entre les époux. La femme se montra attentive, tendre et dévouée, et s'ingénia à dissimuler de son mieux les accidents nerveux ressentis par son mari. Deux enfants sont nés de cette union et sont bien portants : une fille de huit ans qui ne sait pas lire et un garçon de trois ans.

De 1866 à 18T3 , Michot eut trois ou quatre attaques convulsives par an, dans la journée, et, presque à chaque fois, il mouillait sa chemise et son pantalon. Une ou deux fois par an , il urinait au lit. Dans l'intervalle des attaques, il n'éprouvait plus que quelques vertiges , à des époques irrégulières , et parfois aussi « une espèce de fausse attaque qui ne durait pas seulement la moitié d'une minute ». La veille d'une grande attaque, « il avait la tête embrouillée, il lui semblait qu'il allait lui arriver quelque chose, mais dès que la crise était sortie, il était débarrassé. »

o2 LES ÉPILEPTIQUES.

Constatons, sans plus tarder, que Ton retrouve chez Michot, au point de vue clinique, les trois manifestations officielles de l'épilepsie : le vertige, l'accès incomplet et la grande attaque convulsive.

Au mois d'août 1873, quelques heures après un accès grave, Michot se sent porté , pour la première fois de sa vie , à frapper, à mordre ou à se ruer sur quelqu'un. Il éprouve des impulsions terribles, et comme, il peut les analyser et qu'il semble avoir une demiconscience de sa situation, il rentre chez lui et se couche. Sa femme se présente bientôt et lui offre ses bons offices, mais il est pris aussitôt d'une terreur indicible et n'a que le temps de lui crier : « Vat-en, va-t-en. » La malheureuse prend la fuite et va se mettre en sûreté chez des voisins. Quant au malade, il s'endort, et à son réveil il se dit guéri.

Michot a toujours été d'une excessive sobriété. Étant marin, c'est à peine s'il buvait la ration de café et de rhum qui lui était délivrée ; il s'en trouvait habituellement incommodé. Une fois rendu à la vie civile, il fut toujours très-pauvre, et ne but presque jamais que de l'eau.

Nous sommes au 18 avril! 873. Michot a été triste, maussade et sombre pendant toute la journée. Le soir, il a une grande attaque. 11 passe une nuit très-pénible, ne dort pas, est agité ou rêvasse : il a des flammes devant les yeux , il est tout entouré d'étincelles , il monte sur une voiture pour se sauver et tombe sur une route ; il se trouve au cimetière , reconnaît les tombes de son père et de sa mère , puis roule au bas d'un fossé. Il se réveille au petit jour, prend à peine le temps de se vêtir et sort « pour aller se faire embaucher ».

La sinistre journée du 19 avril commence par une longue course inconsciente. Michot ne sait pas où il est allé ; il croit qu'il a beaucoup marché et qu'il a eu un étourdissement en route, mais comment a t-il pu retrouver son chemin et rentrer chez lui? Il l'ignore. Toujours est-il qu'il écrase son chat et qu'il blesse sa femme , mais il ne s'en souvient pas. De courageux voisins se jettent sur lui, l'attachent sur une chaise, font coucher la femme Michot et étancheut le sang qui s'échappe de ses plaies. Michot revient à lui, brise ses liens, saisit sa grande serpe, entre chez sa femme, et, pendant que tous les assistants s'enfuient avec effroi , il frappe à coups redoublés. Le lit sur lequel a expiré la victime est tout à fait haché.

Le meurtrier a conservé un souvenir confus de cette scène. « Je me vois encore m'en aller de la Grande-Breuille, dit-il; j'étais nu-

tête et nu-pieds, je n'avais que ma chemise et mon [lantalon ; je crois que je portais mon gilet de laine sur le bras gauche, tandis que je tenais mon croissant de la main droite.»

Michot commence alors à travers champs une course de neuf à dix kilomètres, décapite la veuve Freisy, mendiante^àgée de soixantequinze ans, puis assassine l'abbé Rocher, curé de Saint-Mauricesur-Aveyron, et s'acharne avec une rage inouïe sur le cadavre de ce vieillard. « Je ne sais pas, dit-il, s'il m'a parlé et si je lui ai parlé, mais j'ai vu une grosse masse noire tomber à mes pieds. Cela devait être lui. » Un peu plus loin, Tonnelier est massacré, la femme Tonnelier a le poignet coupé: le jeune Thiéry, âgé de neuf ans, a le crâne fracassé, et enfin Tellier est tué d'un seul coup. La femme Tonnelier étant morte le lendemain, l'autorité a fait procéder à la fois aux funérailles des sept victimes.

Le 20 avril, Michot arrive à Orléans; il est calme, demi-lucide et un peu étonné. Le 21 avril, il est tout à fait revenu à lui, mange avec appétit et dort bien. Le 22, il pleure pendant un quart d'heure. Une religieuse s'approche de lui, le questionne, lui demande les motifs de son affliction, et l'épileptique égoïste et au cœur sec lui répond aussitôt : « Mais voyez donc comme il fait beau temps; depuis maintenant jusqu'à la fin d'août, voilà le plus beau moment pour les travaux de la campagne ; j'amassais toujours bien mes quarante écus. Me voici dans la peine, c'est bien du malheur pour moi! »

Le 29, à quatre heures du soir, Michot tombe foudroyé et s'ébat convulsivement. Il se mord la langue et mouille sa chemise et son pantalon. Dans la nuit du 29 au 30 avril, il a une nouvelle attaque et tombe de son lit. Son intelligence n'est point du tout troublée à la suite de ces deux crises. Le malade ne se souvient point de l'attaque de jour, tandis qu'il a parfaitement conservé la mémoire des soins particuliers que lui a donnés pendant la nuit l'infirmier du service.

Le 6 mai, je le trouve très-calme et très-lucide, et il supporte sans la plus légère émotion et sans le moindre embarras une conversation de plusieurs heures avec M. le docteur Payen et avec moi. Il est d'une bonne foi qui touche, d'une quiétude qui émeut et d'un égoïsme qui révolte.

Dans le cas suivant, rapporté par la Gazette des Tribunaux (21 août 1857), sept personnes ont été blessées par un épileptique.

Obs. IX. — Jean Thomas, ancien matelot, domicilié à Bordeaux, âgé de quarante et un ans, est en proie à des hallucinations et au mal épileptique qui, chaque mois, lui donne de \iolents accès. Déjà une fois il avait été arrêté pour des coups et blessures portés à une femme, et après trois mois de détention il fut mis en liberté. Depuis, il avait été assez tranquille, lorsqu'un dimanche matin il sortit de son domicile, armé d'un couteau qu'il cacha dans sa manche et qu'il sut dérober aux regards des personnes qui étaient avec lui dans un omnibus. Bientôt il frappe une des personnes qui sont dans cette voiture; il cherche à blesser le cheval, qu'il finit par mordre aux naseaux; il rencontre une femme portant un enfant et la frappe d'un double coup de couteau. Arrivé au coin de la rue Lafontaine, il se précipite sur un individu, qui se voit protégé par sa femme, laquelle eut trois doigts coupés; de là, il se jette sur une dame et son mari, placés à une fenêtre du rez-de-chaussée; la femme est dangereusement blessée à l'épaule -, puis, frappant à droite et à gauche, il arrive chez la dame D..., et lui porte deux coups de son arme. La fille de cette dame veut défendre sa mère, mais elle reçoit trois blessures et tombe : ses jours sont en danger. Un jeune homme eut enfin le courage de se jeter sur le meurtrier, il s'en rendit maître, mais, dans la lutte, il fut lui-même blessé au poignet. Il livra ce furieux à la police, qui le mit en lieu de sîireté. Il a répondu avec calme et sang-froid aux questions qui lui ont été adressées par les magistrats.

Ce fait fréquent de la multiplicité des attentats et des victimes peut encore être mis en lumière par les trois exemples qui vont suivre :

1" Jacques M»., (de Charroux), dont les accès épileptiques avaient affaibli le caractère, est vivement impressionné par des reproches que lui adresse sa mère, à l'occasion d'un marché onéreux. Il sort, se précipite dans la plaine et tue successivement trois personnes. Ce ne fut qu'en lui tirant des coups de fusil qu'on parvint à Varrêter ! Son esprit était confus et troublé. Lorsque le calme lui revint^ il se rappela les meurtres commis, etj tout en les attribuant à l'égarement de sa raison, il réclama l'application de la loi pénale.

La cour de Riom, à la date du 27 mai 4826, annula la pour-

suite criminelle, et fit placer Jacques M... dans un établissement spécial.

2° Un individu, dont l'observation a été publiée par Orfila, était sujet parfois à des accès de fureur maniaque, à la suite d'attaques d'épilepsie. Un jour, en 1836, il tombe tout à coup dans cet état, se livre d'abord à plusieurs actes de violence chez lui et dans une église, s'échappe dans la campagne, poursuit plusieurs personnes et en tue trois. Au moment de son arrestation, il se souvient d'avoir tué trois hommes, et surtout un de ses parents qu'il regrettait beaucoup. 11 ajoute que, dans son accès de frénésie, il voyait partout des flammes. Sa fureur étant revenue, il se jeta avec rage sur le concierge de la prison qui lui apportait à manger, et il brisa tout ce qui se trouvait aulour de lui.

3° E. Marandon (de Montyel) a très-minutieusement rapporté, dans la thèse qu'il a récemment soutenue devant la Faculté de médecine de Montpellier, l'observation de l'épileptique T..., qui, le 3 juillet 1873, fit une triple tentative d'assassinat sur la personne de sa femme, défonça chez lui quatre barriques de vin, incendia sa propre maison, se fractura le tibia et le péroné gauches au tiers inférieur, et essaya néanmoins de se précipiter du haut d'un mur.

La fureur épileptique, les impulsions homicides irrésistibles et la férocité des meurtres commis, ressortent très-manifestement des deux cas que nous allons mainlenant citer:

Obs. X. — Rœgiers, âgé de trente ans, d'une forte constitution, est né de parents sains. A sept ans, à la suite d'une frayeur subite, — d'après M. le docteur Dejœghère^ qui a publié cette observation {] ), — il fut atteint d'un premier accès d'épilepsie, auquel succéda bientôt un deuxième, puis un troisième, de telle sorte qu'au bout de quelque temps, les accès se répétèrent avec une fréquence vraiment effrayante^ et en augmentant chaque fois d'intensité et de durée, à tel point qu'ils ont dégénéré en une véritable rage; tout le monde avait peur de lui, et malheur à celui qui se serait opposé à l'exécution de sa

(1) Annales médicales belges. 1853.

volonté lorsqu'il était sous l'empire du malaise avant-coureur d'un accès ! Cependant il a le pressentiment de cet accès, et prévient ceux qui l'entourent.

Cette fureur épiieptique passée, le malade perd le souvenir de tout ce qui a eu lieu, et revient à son état normal, qui est celui d'un homme calme et pacifique, quoique d'une irascibilité extrême.

Les accès de Rœgiers se reproduisent particulièrement la nuit; ils s'annonçent de la manière suivante : sa figure s'anime et devient d'un rouge pourpre; ses yeux brillent et semblent vouloir sortir des orbites; bientôt sa vue se trouble, tout est confusion autour de lui; sa tète s'alourdit, devient douloureuse; les veines du cou se gonflent, et jusqu'au moment où l'accès parvenu à son apogée le jette dans un état d'insensibité complète, il se débat comme un furieux et se porte à toutes sortes d'actes dangereux si on n'a soin de le maintenir.

Rœgiers avait eu des démêlés avec un nommé B.... Traduit devant le tribunal de première instance de Courtrai, il fut condamné à quelques mois d'emprisonnement. Rœgiers soutient qu'il était innocent du fait dont on l'accusait. Néanmoins, en sortant du tribunal, il donna une poignée de main au sieur B..., en lui assurant qu'il ne lui en voulait pas pour cela, attendu qu'il n'y avait pas de sa faute si le tribunal avait mal jugé. Cependant, c'est ce même B... qu'il veut assassiner; et, à cet effet, le jour même de l'attentat, l'on voit Flœgiers, pendant quelques heures, et sans discontinuer, repasser tranquillement un couteau sur la meule, en répétant sans cesse : Je f aurai bien. Il sort en plein jour, le couteau à la main, court chezB..., qui habite un quartier très-populeux et pénètre hardiment dans la maison. Mais B... voyant arriver Rœgiers armé d'un couteau, se sauve par une porte de derrière. Rœgiers le poursuit, porte un coup de couteau à la sœur qui cherche à défendre son frère, l'atteint enfin et se rue sur sa victime comme un tigre. Il lui fait une profonde entaille à la gorge et y enfonce ses ongles pour l'agrandir. Une foule immense accourut, mais les plus audacieux reculèrent devant l'idée de voler au secours du malheureux B..., Ce n'est que lorsque Rœgiers tomba de lui-même, qu'on s'est assuré de sa personne en le garrottant sur une brouette. A toutes les questions que lui adressa le président de la cour d'assises, et à tous les détails qu'on lui rappelait sur son horrible crime, Rœgiers n'avait qu'une réplique: » Puisque vous mêle dites, monsieur, je dois bien le croire, mais je l'ignore complètement. »

Le premier médecin qui fut interrogé sur l'état mental de Rœgiers répondit qu'il jouissait de la plénitude de sa raison.

Rœgiers fut condamné à mort, mais cette peine fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité et une heure d'exposition. Pendant qu'il subissait cette dernière peine, il fut saisi de convulsions tellement violentes, que l'exécuteur fut obligé de le placer sur une chaise, oîi l'on eut toutes les peines du monde à le maintenir.

Obs. XI. — Joachim H..., âgé de vingt-neuf ans, a été épileptii^uc dès l'âge de six ans. Depuis l'âge de la puberté, la maladie s'est aggravée, et dernièrement elle survenait une fois toutes les trois semaines. Il restait longtemps sans se relever des suites de ses attaques. Il était atteint de douleurs de tête et de vertiges, et manifestait une grande aversion pour la nourriture, sans être toutefois ni furieux ni aliéné. Dans le mois de juillet 1826, il eut une.attaque; dans le cours des trois jours suivants, il en eut plusieurs autres. Le troisième Jour, il se leva de son lit, descendit dans la cour, où il rencontra le fils de son frère, âgé de dix ans , et la fille d'un de ses parents , âgée de onze ans, à laquelle il était attaché. Le petit garçon lui demanda s'il ne désirait pas manger. Le malade ne répondit pas, mais le frappa; les enfants s'enfuirent; il les poursuivit, s'empara de la jeune fille, la renversa, et, prenant une hachette qui se trouvait par terre, il lui fractura le crâne en plusieurs endroits, lorsque les voisins accoururent, et, après une résistance considérable, parvinrent à le dominer.

Il resta tranquille jusqu'au moment où l'on se prépara à le conduire chez le magistrat. Alors il se laissa aller à des expressions de haine violente envers ses concitoyens de la ville. En prison, il resta pendant deux jours dans un état d'absence de conscience, ne prit aucune nourriture, et eut un accès d'épilepsie. Le troisième jour, la raison revint; il exprima quelque intérêt pour ses amis, se plaignit amèrement de ses souffrances ; mais n'avait aucun souvenir de ce qui était arrivé (1).

(1) J. Fairet, De Vétal mental des épileptiques, 1861, p. 33.

LES Él'ILEl'TlUUKS.

§ 5. — DIFFICULTÉS DIAGNOSTIQUES. — INCONTINENCE NOCTURNE d'urine. — ÉPILEPSIE MÉCONNUE.

Lorsque l'on se trouve placé en face de l'une de ces situations émouvantes et terribles, il importe essentiellement de rechercher, — mais sans avoir l'air d'y attacher une trop sérieuse importance, — s'il ne s'est pas produit de loin en loin de l'incontinence nocturne d'urine. On sait combien Trousseau insistait sur la signification habituellement méconnue de ce phénomène inconscient. «Un monsieur, rapportait-il, appartenant à une grande famille de France, vint me consulter. 11 me raconta qu'un malin il s'était éveillé avec une très-vive douleur au bras et. ayant uriné au lit. Les sangsues, les vésicatoires et d'autres moyens furent employés sans succès. Au bout de six mois, il consulta un chirurgien des hôpitaux qui reconnut une luxation de l'épaule, mais les adhérences étaient telles que la réduction fut impossible. Pour moi, j'étais déjà certain que j'avais affaire à un épileptique ; j'appris, en effet, qu'il avait eu plusieurs fois des évanouissements et des vertiges. Sa fille revint me voir et m'apprit qu'elle avait vu son père tomber dans le salon. Tout ce qui est accident nocturne doit faire songer à Tépilepsie. »

Ma pratique personnelle m'a fourni un certain nombre d'exemples analogues, et j'ai eu maintes fois l'occasion de vé rifier toute la juslese des remarques de Trousseau.

Obs. XII. — Eat860,jt; me trouvai en consultation, rue d'Amsterdam, avec les docteurs Gaffe et Tardieu auprès d'une dame âgée, menacée par des parents avides d'être pourvue d'un conseil judiciaire ou d'être frappée d'inlcrdiclion. Les apparences physiques de cette dame ne laissaient absolument rien à désirer ; l'intelligence était ordinaire, sans que son niveau fût cependant au-dessous de la moyenne ; la mémoire seule s'affaiblisssait. Après un long interrogatoire, très-concluant en faveur de l'étal mental de la malade, nous songions à nous retirer, lorsqu'une personne présente à l'entretien crut devoir nous prévenir que madame X... était affectée

ÉPILEPTIQUES PROPUEMENT DITS.

d'une maladie des voies urinaires. M'emparant aus ilôt de ce renseignement, je formulai une série de questions, et voici ce que nous apprîmes, mes confrères et moi : depuis une quinzaine d'années, madame X...' était sujette à des brouillards, à de petites migraioes d'une durée prodigieusement courte, de trente, quarante ou cinquante secondes, par exemple, s'accompagnant invariablement d'émission involontaire d'urine. La malade ne tombait point ; elle chancelait, prenait un point d'appui contre le mur ou contre un meuble et reprenait aussitôt ses occupations. Était-elle assise et en train de tricoter, le bas et les aiguilles s'échappaient de ses doigts ; elle se baissait, ramassait ces objets et s'apercevait alors que sa chemise et ses jupons étaient mouillés. D'autres fois, en se levant le malin, elle remarquait que ses draps avaient été souillés par de l'urine. Ces phénomènes étant compatibles avec la meilleure santé habituelle, madame X... ne s'en était jamais préoccupée ; elle s'accusait simplement de vieillir.

Ep présence de celle révélation tardive, il fallait nécessairement appeler les choses par leur nom. Les brouillards et les petites migraines n'étaient autres que des vertiges épilepliques, et la malade avait pu méconnaître son état pendant quinze ans. La névrose n'avait point empiré ; les facultés de l'intelligence s'étaient soutenues à leur degré normal ; la vivacité des souvenirs seule avait périclité. Aucune mesure conservatoire n'était donc possible, et nous nous appliquâmes, dans la consultation écrite, à repousser toute éventualité judiciaire.

La conclusion de ce premier fait est facile à tirer : c'est l'émission involontaire de l'urine qui a conduit au diagnostic des verliges épileptiques.

Obs. XIIL — En 1862, je rencontrai aux eaux de Contrexéville une dame de vingt-deux ans, exubérante de santé, qui avait accompagné dans les Vosges un homme d'un âge mûr atteint de néphrite calculeuse. Ce dernier nous demanda un jour s'il serait opportun de faire boire de l'eau minérale à la personne qui voyageait avec lui, et qui de temps à autre éprouvait de l'incontinence d'urine. Nous ajournâmes notre réponse, et, après avoir questionné un matin madame X..., nous reçûmes d'elle cet aveu; une ou deux fois par mois, elle se réveillait avec de la céphalalgie, quelques taches ecchymoliques sur le blanc de l'œil, et ayant uriné dans son lit. Elle restait maussade généralement toute la journée, et elle ne reprenait sa

iKS ÉPlLEPi'lQOES.

gaieté que le soir ou le lendemain. Sa langue portait les traces de nombreuses petites éraillures. L'épilepsie nocturne ne me parut point douteuse un seul instant. Je parlai d'un état nerveux probablement convulsif ; je conseillai l'usage de préparations de belladone, et je prescrivis certaines mesu:es hygiéniques appropriées. J'en avais déjà trop dit, et l'on me sut un très-mauvais gré du jugement que j'avais porté. Je n'avais plus entendu parler de cette malade, lorsque le hasard me la fit retrouver, en 1869, dans un établissement d'aliénés. Je demandai à voir les notes qui la concernaient, et, sur le registre légal, je lus sans étonnement ces mots : épilepsie, démence, érotisme ancien. Est encore bonne musicienne.

En mars 1870, lord *** reçut dans son salon, à Londres, un coup de pistolet, de la part d'un de ses secrétaires, qu'il venait de congédier pour cause d'inexactitude et d'irascibilité. Lord *** ne fut pus atteint et s'expliqua d'aulant moins cette agression qu'il avait fait remettre quelques heures auparavant, à titre de dédommagement gracieux, une très-large gratification à son ancien employé. L'auteur de la tentative criminelle fut arrêté à Paris, au sortir d'un restaurant très-renommé. Je fus chargé de l'examiner, eLje découvris que B. W. F., âgé de vingt-sept an?, urinait au lit deux ou trois fois par mois, que son père était mort à la suite d'un alcoohsme chronique, et que son jeune frère s'était suicidé. Il déclara n'avoir aucun souvenir de ce qui s'était passé et se montra très-heureux de n'avoir pas atteint Lord *** qu'il honorait par-dessus tout. B. W. F. portait des traces nombreuses de morsures linguales, et je diagnostiquai une « grande probabilité d'accès nocturnes d'épilepsie ». Lorsque des agents de la police anglaise vinrent chercher ce jeune homme, ils déclarèrent que, d'après deux médecins de Londres, il serait épileplique et aurait, à l'insu de lord reçu déjà des soins spéciaux pour wwe aliénation mentale qui aurait duré cinq jours.

D'après ce que j'ai observé, l'incontinence nocturne d'urine se produit dans la proportion de un sur six chez les épileptiqucs à accès uniquement nocturnes, et de un sur quatorze chez les convulsifs à manifestations diurnes et nocturnes à la fois. C'est donc un épiphénomène qui éclaire singulièrement le diagnos-

ÉPILEl'TIQUES PROPREMENT DITS. 01

tic lorsqu'on le rencontre , mais ce n'est pas un accessoire fatalement obligé de la névrose. Et la meilleure preuve que je puisse en donner est celle-ci : un épileptique, à accès nocturnes et à incontinence d'urine, a fréquemment des accès sans incontinence. Dans ce cas, c'est le degré d'intensité de l'accès qui décide de l'incontinence. J'ajoute enfin que l'incontinence est le premier symptôme épileptique qui soit très-rapidement supprimé par le bromure de potassium, et c'est là ce qui contribue tant à relever le courage des malades et à faire naître dans les familles la confiance et l'espoir.

Je viens de voir très-récemment dans un couvent une jeune fille de treize ans qui avait uriné au lit une fois par semaine depuis deux ans, qui avait été traitée par la belladone, l'ergot de seigle, l'atropine, le fer, le quinquina, les amers, l'hydrothérapie, et qui n'avait guéri, disait-on, que par le bromure de potassium. Or, six semaines après la cessation du médicament, une attaque d'épilepsie s'est inopinément produite un matin, à la chapelle de l'établissement. Mon avis a été celui-ci : « L'épilepsie existait et était nocturne. — L'incontinence d'urine n'était point une « preuve de faiblesse ou une fatigue « générale due à la croissance », mais une manifestation épileptique. Le bromure de potassium avait suspendu les accidents. La suppression hâtive du médicament a ramené la névrose. L'accès s'est seulement produit aune autre heure, voilà tout. Jl importe donc de reprendre et de continuer l'usage du sel bromique. »

Que Trousseau ait pu exagérer la fréquence de l'incontinence nocturne de l'urine chez les épilepliques, je le reconnais, et Terreur tient seulement à ce que ce clinicien éminent n'avait point vécu au milieu des épileptiques, depuis son internat ù la maison de Charenton, mais il n'a certainement point exagéré la portée diagnostique de ce signe qui est vraiment considérable. En voici encore quelques exemples très-concluants :

Pendant quelques années, j'avais rencontré un pou partout, au dépôt de la Préfecture, àBicêtre, dans un cabinet d'instruction ou à Mazas, un sieur D..., marchand de chevaux, et je n'avais pas sur son compte une opinion clinique bien arrêtée.

(»:^ l.liS ÉPir.KPTIQUES.

l'ayant vu tantôt très-calme et lucide, et tantôt furieux ou abattu. Je savais seulement qu'il passait pour un homme essentiellement pervers et violent, et qu'il était toujours arrêté pour vols de chevaux. Revenu à Bicètre, après avoir encouru une condamnation à un an de prison, je fus frappé du caractère périodique de ses emportements, de son trouble étrange et de son regard tragique par intervalles. Je commençais à penser très-sérieiisement qu'il devait être un épileptique nocturne, lorsque le veilleur le surprit une fois couché sur le parquet de sa cellule et ayant uriné sous lui. Il l'éveilla, ne put obtenir du malade un seul mot raisonnable et le replaça dans son lit. Le lendemain matin, à la \isite, je le trouvai tout courbaturé, bégayant et portant les traces d'une morsure linguale extrêmement récente. Il avait à ce moment le regard caractéristique qui m'avait tant frappé. Je ne prétends pas ici innocenter D... des vols de chevaux, car j'ignore absolument dans quelles dispositions mentales il se trouvait au moment où il a accompli ses mauvaises actions, mais je m'attache au point clinique resté longtemps obscur, discutable, douteux, et révélé tout à coup par une ronde de nuit. N'y a-t-il pas là, en effet, tout un enseignement?

— Adrien A..., âgé de vingt-sept ans, ex-sergent-major, domicilié rue Saint-Honoré, va un jour trouver l'un des commissaires de police de la ville de Paris, et lui dit : « Depuis vingt jours, je suis poursuivi par l'envie de tuer mon père ; je n'ai chez moi qu'un rasoir, et j'ai bien soin lorsque je sors de le laisser au fond de mon tiroir. J'ai quitté Paris, parce que je craignais de ne pouvoir plus résister, et je suisalléà A... (Deux- Sèvres) chez ma grand'mère; mais me voici revenu, et je suis dans un état pire qu'auparavant. J'ai rôdé depuis trois jours autour du monument dans lequel mon père exerce des fonctions très-lucratives; je ne l'ai pas rencontré. Du reste je n'étais pas armé. Je viens me livrer à vous , protégez-moi. »

Sait-on ce que c'est que ce jeune homme si calme, si lucide et si effrayé? C'est un épileptique méconnu, et je vais le démontrer.

Adrien A... est inlelligent; il est d'un caractère très-emporté. Il se réveille assez souvent avec de la céphalalgie, et il a remarqué 'que ee mal de tête coïncidait avec quelques taches de salive sanglante sur les lèvres ou le menton, sur son oreiller ou ses draps. Il a parfois de petits étourdissements ; d'autres fois il se décolore subitement et devient livide, ou il est pris de l'irrésistible besoin de marcher tout droit devant lui, sans besoin et sans but. L'avant-veille de sa déclaration, par exemple, il est allé aux Buttes-Chaumont, sans savoir pourquoi, et il était tranquillement assis sur un banc lorsque la connaissance lui est tout à fait revenue. Étant militaire, il a uriné une on deux fois au lit, mais il lui est surtout arrivé de ne plus voir clair du tout pendant quelques secondes. 11 passait instantanément de la lumière dans les ténèbres, sans tomber. Enfin, il y a quelque temps, il a fait une tentative inconsciente de suicide par asphyxie, sa fenêtre étant restée ouverte.

J'ai longuement interrogé le père, et j'ai appris qu'Adrien A... avait uriné au lit jusqu'à l'âge de dix à onze ans, qu'il avait eu quelques évanouissements assez inexplicables vers l'âge de treize à quatorze ans, qu'il avait peu de mémoire, qu'il n'avait jamais pu boire de vin pur ni de liqueurs, qu'il l'avait menacé de le tuer, verbalement et par écrit, mais qu'il n'avait jamais eu d'attaques de nerfs et que l'on ne tombait point « du haut mal I) dans sa famille.

J'ai signé une pièce établissant l'épilepsie de Adrien A..., et j'ai dirigé le malade sur un établissement d'aliénés.

— Un sieur Guillaud, ancien garde de Paris et garçon de recettes chez M. F..., notaire, se trouvait en 1874 et en 1875, dans mes salles, à Bicêtre. Cet homme qui, i>endant dix-huit ans, avait toujours été réputé pour un militaire modèle et d'une sobriété exemplaire, avait parfois paru soucieux, inquiet, préoccupé, distrait, fatigué et avait vaguementannoncéqu'il quitterait l'emploi de confiance qu'il remplissait, parce que les sommes à recevoir dans Paris étaient trop considérables et que la responsabilité était trop lourde. Il se remettait très-vite de ces malaises passagers et ne p irlait plus de rien. Un jour, à l'im-

proviste, il rend ses comptes, quitte la maison du notaire, se rend tout troublé chez l'une de ses sœurs, cause avec elle amicalement, puis, sans provocation et sans motif, il la frappe de soixante-trois coups de couperet !

La victime a été transportée expiranle à l'hôpital Cochin, et M. le docteur Després en a publié i'aulopsie.

En face de ce crime aussi atroce qu'inexplicable, on se fit rapidement une opinion sur l'irresponsabilité évidente du meurtrier; mais dans quelle case de la criminalité pathologique devait-on le ranger? ^Lorsque Guillaud arriva à Bicétre, je ne lartlai pas à savoir qu'il avait uriné au lit, plusieurs fois par an, lorsqu'il était caserné au Louvre ; qu'il avait de temps en temps de très-grands maux de tête et qu'il avait eu plusieurs fois des élourdissements. Il ne pouvait s'expliquer l'acte commis, ne s'en souvenait que bien confusément, était d'une tristesse navrante, pleurait souvent et ne parlait presque pas. Il jouissait de toute sa raison.

Guillaud était un épileptique à accès nocturnes ; il urinait au lit de loin en loin. Il m'a rapporté qu'il avait souvent consulté des médecins militaires ou civils, au sujet de son émission involontaire d'urine, et qu'on lui avait toujours dit qu'il urinait en a rêvant » et que cela pouvait arriver à tout le monde. Personne n'avait songé à l'épilepsie.

Guillaud s'affaiblit, demanda à garder le lit, fut placé à l'infirmerie, eut un ictère et se rétablit. Quinze jours après, il succomba à la suite d'un accès de délire maniaque aigu, avec loquacité, divagations, cris, fureur, état fébrile, insomnie, etc., etc.

Obs. XIV. — J'ai vu, en 1872, à la prison militaire de la rue du Cherche-Midi, un jeune homme de vingt-sept ans. Il occupait une chambre d'oflicier et il était accusé de désertion devant reiinemi, d'usurpation de fonctions et de port illégal de décoration. Au premier abord, une lerrible pénalité lui semblait réservée! Mais passons en revue les commémoratifs de l'observation et divers incidents de la viè si agitée du prévenu.

C... appartient à une famille distinguée. Il est le frère d'un jeune magistrat. Il a fait ses études au collège Sainte-Barbe, et n'a jamais

été un élève brillant. Il passait pour n'avoir point de mémoire. D'un caractère peu expansif, il était volontiers triste et morose, tout en ayant quelquefois des accès étranges et non justifiés d'irascibilité et de violence. A dix-huit ans on le considérait comme « un original », et déjà depuis trois ou quatre ans, il lui arrivait environ cinq ou six fois par an d'uriner au lit. A dix-neuf ans, il a eu, dit-il^ une fièvre cérébrale; il a déliré pendant deux ou trois jours et a dû être attaché, mais il s'est remis presque tout de suite. Le docteur Bucquoy lui a donné des soins à cette époque, mais cet honorable et distingué confrère n'a gardé aucun souvenir du malade.

C... entre à l'école Saint-Cyr. Il y travaille avec zèle, se porte généralement bien, mais il continue toutefois à avoir de temps à autre ce qu'il appelle « ses faiblesses de vessie ». Au bout de deux ans, il est nommé sous-lieutenant dans un régiment d'infanterie de ligne, eu Afrique. Là, il se montre difficile à vivre , querelleur, grossier, insolent, insociable. Il commence à boire de l'absinthe, s'exalte par intervalles, se fait punir par son colonel, se bat en duel et sé trouve bientôt dans l'impossibilité de rester à son corps. Il passe avec son grade dans un bataillon de tirailleurs algériens, continue à s'absinthiser, paraît tout d'abord s'accommoder bien mieux du caractère, des habitudes et des allures de ses nouveaux collègues, les officiers de turcos, mais éprouve ensuite de graves désagréments pour affaires de service.

Sur ces entrefaites, il remarque qu'il urine très-souvent au lit, si souvent même que, dans l'un de ses logements^ on l'oblige à payer son couchage. Dans une longue marche qu'il fait dans la province de Constantine, il s'évanouit et est transporté dans un hôpital. Il y reste trois mois et on le traite pour un coup de soleil. De retour parmi les turcos, il a de grands ennuis, on lui suscite mille embarras, et, à une punition sévère que lui inflige un général, il répond par sa démission. II quitte soudainement l'Afrique, ne prend congé de personne et arrive un beau jour dans sa famille, à la fin du mois de juin 1870.

Au moment de la déclaration de guerre, C... se demande avec inquiétude si sa position est régulière, s'il ne va pas passer pour un lâche, si sa démission a été acceptée, s'il ne pourrait pas être arrêté, et dans le doute, il va s'engager. Il part comme simple soldat, se bat plusieurs fois autour de Metz, est fait prisonnier et est enfermé, avec une quinzaine de militaires, à Pont-à-Mousson, dans une église d'où il parvientà s'échapper.

LES ÉPILEl'TigUES.

C... s'oriente de son mieux, se cache le jour, marche la nuit, demande du pain sur sa route et finit par arriver encore au milieu de sa famille. Mais les événements se précipitent, de nouvelles armées s'organisent en France, et, dans un moment de véritable égarement, C... écrit à M. Gambetta, l'informe qu'il a été nommé lieutenant devant Metz et chevalier de la Légion d'honneur et sollicite de lui un emploi de son grade. M. Gambetta lui envoie aussitôt une commission de lieutenant d'infanterie et le dirige sur la Loire.

A la bataille de Goulmiers, C... tombe, l'épaule gauche fracassée par une balle. Recueilli dans une ambulance et soigné un peu partout, il n'est pas guéri encore. Mais le jour s'est fait sur sa situation et l'autorité militaire a reconnu : 1° qu'il aurait dû, après son évasion de l'église de Pont-à-Mousson, rejoindre le dépôt de son régiment, et que, ne l'ayant pas fait, il a déserté devant l'ennemi, crime prévu et puni de mort; 2° qu'il n'a pas été nommé lieutenant devant Metz; 3° qu'il n'a pas été décoré.

En discutant la question, l'avocat de C..., n'aurait pas laissé subsister sérieusement l'inculpation de désertion devant l'ennemi. Par suite d'événements de force majeure, il y a eu une infraction aux règlements militaires, mais, de là à la désertion, il y [a un abîme. Aux débats, ce point eût été évidemment acquis.

Je vais à la prison, je cause très-longuement avec C..., je lui fais raconter toute sa vie, et il proteste de toutes ses forces contre l'imputation de lâcheté ou de folie. Le fait est qu'il est calme, doux, intelligent, un peu pâle et maladif en apparence, mais sincère, confiant et résigné. En un mot, il s'ignore lui-même.

Pour moi, C... est épileptique. L'incontinence nocturne d'urine a une valeur symptomatologique tellement considérable, que, dans l'espèce, même en dehors de toutes les particularités psychiques qui ont traversé la vie mouvementée et chagrine du prévenu, je pourrais affirmer l'épilepsie, sans l'avoir vue. Mais, que sera-ce maintenant que je connais la prétendue fièvre cérébrale à Sainte- Barbe, le prétendu coup de soleil dans la province de Gonslantine et tous ces détails significatifs que je viens de rapporter très-brièvement? Classez-moi nosologiquement, cliniquement, ce malheureux jeune homme autre part que dans l'épilepsie? Cela n'est pas possible. Mais la difficulté est ailleurs.

Quelle aurait été l'attitude du commissaire du gouvernement près le conseil de guerre? — « J'ignorais, eût-il dit, queles« faiblesses de vessie » fussent un signe révélateur de l'épilepsie et j'ignorais même

que l'épilepsie put autoriser un soldat à porter indûment l'épaulette de lieutenant el la croix de la Légion d'honneur, mais vous me dites que cela est possible et je vous crois sur parole. Comment se fait-il cependant qu'en dehors de l'épilepsie, C... n'en ait pas moins continué à porter des galons et des insignes qui, à toute heure, devaient lui rappeler une surprise inconsciente, une erreur pathologique, ou un crime, de sa part, et un excès de confiance de la part de M. Gambetta, dans la parole d'un officier français? » — « J'affirme, aurait répondu le médecin, que C... est atteint d'une névrose qui distend passagèrement les ressorts de son intelligence; je pense que la lettre à M. Ganibetta a pù être écrite dans l'un de ces moments de trouble, mais je n'ai pas à apprécier les conséquences d'un acte échappé au délire. Le procès prend sa source dans une irresponsabilité acquise, mais il aboutit fatalement à une série d'actes libres et frauduleux : je le reconnais et je le déplore. Comme médecin, je constate et je retiens pour moi le point de départ, mais, comme homme, j'abandonne le point d'arrivée à la sagesse du conseil. »

J'en reviens maintenant à C... et je dis : Voilà un jeune homme dont l'épilepsie est méconnue depuis douze, treize ou quatorze ans, et ce n'est certainement que l'incontinence nocturne d'urine qui a éveillé mon attention et qui pouvait projeter quelque lumière sur une situation digne d'intérêt. Il y a donc lieu d'insister fréquemment sur le parti que l'on doit tirer de ce signe, lorsqu'on vient à le rencontrer dans le cours de certains procès étranges ou mystérieux.

Sur le vu du mémoire médico-légal que je rédigeai à cette occasion, le capitaine-rapporteur près le conseil de guerre fit sortir C... de la prison militaire et le plaça en observation au Val-de-Grâce. Six ou sept semaines après, l'épilepsie ayant été constatée, une ordonnance de non-lieu intervint et C... fut rendu à sa famille (1).

On le voit, — et je le répèle à dessein, — toute difficulté médico-légale aboutit à une simple question de diagnostic. La clinique vraie et exacte conduit à la médecine légale juste et certaine. L'intervention médicale dans les questions de l'ordre judiciaire a donc une importance très-considérable, puisqu'elle

(1) M. Franck Chauveau, avncat distingué à Paris, aujourd'hui député de l'Oise, qui avait dû défendre C... devant le conseil de guerre, m'a appris que ce malade avait été fiappé au bout d'un an d'un accès de délire maniaque, qu'il avait été séquestré dans un établissement d'aliénés et qu'il avait succombé depuis.

68 LES Él'ILEPTIQUES.

guide le juge. Or, je ne dirai pas trop en affirmant que la médecine légale, appuyée sur la clinique la plus sévère et la plus perspicace, est plus qu'un guide : elle est un flambeau.

En présence des faits si graves d'épilepsie méconnue qui viennent d'être rapportés, je crois qu'il est possible de formuler dans les termes suivants une sorte de loi médico-légale : « Lorsqu'un crime tout à fait inexplicable et en complet désaccord avec les antécédents d'un prévenu qui n'est réputé ni épileptique, ni aliéné, vient à être accompli avec une instantanéité insolite, il y a lieu de se demander et l'on doit rechercher s'il n'existerait pas des accès nocturnes méconnus d'épilepsie. »

Que l'on ne croie pas, à cette occasion, que l'épilepsie méconnue soit une véritable rareté ou une utopie. Tous les jours, es médecins les plus instruits et les plus recommandables passent à côté de faits qui rentrent cliniquement dans l'histoire de la névrose comitiale, et, dans les consultations de la ville, on est souvent appelé pour des cas de prétendue folie périodique, impulsive ou homicide, qui ne sont rien autre chose que des manifestations épileptiques non soupçonnées. Que de faits de ce genre j'ai déjà vus !

Mais, sans vouloir citer davantage d'observations personnelles, je rapporterai ici un exemple très-concluant de ce que j'avance et qui est dû à un palhologiste éminent, à Morel :

Obs. XV. — Une de nos malades pensionnaires, âgée de soixante ans, et qui a été soignée à Paris par nos grandes notabilités médicales, a fait pendant de longues années le désespoir de ses nombreux médecins. Traitée tour à tour pour une névrose hystérique et pour une catalepsie, elle était regardée, en définitive, comme une maniaque périodique des plus dangereuses. Lorsqu'elle était prise de ses accès de manie furieuse avec tendance homicide et abolition des sentiments (ainsi que sa maladie était caractérisée dans uue consultation signée par trois de nos principaux médecins), on ne pouvait maîtriser ses actes qu'en lui mettant la camisole. Ses crises terribles étaient périodiques, et, dans les rémiltences, M"'« V... revenait à la raison la plus parfaite, mais ne conservait aucun souvenir de ce qui

ÉlMLEl'TlQUJiS PROPREMENT DITS.

s'était passé. Un jour, elle faillit tuer sa fille aîaée qui lui prodiguait ses soins depuis de longues années» Cette circonstance, qu'on ne put lui cacher, la fit insister la première pour être placée dans une maison de santé, et, pour des raisons particulières, V... fut amenée à l'agile de Saint- Yon. Je tenais beaucoup à observer le début d'une de ces crises si redoutables de la malade, et, quinze jours après son entrée, je pus assister à toutes les péripéties de ce drame délirant. Je constatai d'abord que l'invasion de l'accès n'était pas aussi soudaine qu'on nous l'avait annoncée. Une grande loquacité, accompagnée de gaieté insolite, fut, dans le Cas présent, un des signes prodromiques qui fixa d'abord mon attention. M^" V,.., qui est ordinairement pâle, avait dans cette période le visage coloré; les yeux étaient brillants, et toutes les fonctions organiques s'exécutaient pourtant avec une régularité parfaite et acquéraient même comme une activité nouvelle. Jamais, disait cette malade, elle ne s'était aussi bien portée. C'est là une manière de s'expliquer particulière aux épileptiques, aux paralysés généraux et à tous les malades au type convulsif. Dans cette même période, la conversation deM'^^V... était souvent interrompue par ce qu'elle appelait elle-même ses secousses électriques et ses absences. Dans ces instants, qui passaient avec la rapidité de l'éclair, elle devenait pâle et avait un léger tremblement des lèvres. Ces symptômes suffisaient pour faire soupçonner l'existence d'un état épileptique, et, après trois ou quatre jours de cette situation perplexe, l'agitation s'organisait d'une manièie continue et arrivait à son summum d'intensité. Ce n'est qu'au bout de quelques mois de séjour que, mepromenantavec cette dame dans le jardin de la maison, je fus témoin d'une attaque d'épilepsie foudroyante. Ce n'étaient plus de simples spasmes, des vertiges, mais tout l'ensemble de ce qui constitue le véritable accès épileptique, qu'il m'était donné d'observer : visage vultueux, puis violacé et livide, interception respiratoire, râle bruyant, écume sanguinolente, état convulsif d'une moitié du corps; puis après, accablement, sommeil soporeux.

Or, depuis que l'accès épileptique, chez l'aHénée qui fait le sujet de l'observation qui précède, s'est ainsi produit d'une manière complète, l'état que l'on était convenu d'appeler agitation maniaque est moins intense dans sa forme, et les actes de la malade, quoique empreints encore de violence, ne présentent plus, il s'en faut, le même danger (1).

(l) Moiel. — D'une forme de délire suivie de surexcitation nerveuse

70 LES Ël'ILEPTlQUES.

Jusqu'à présent, l'épilepsie a été méconnue, mais elle existait, et, pour la trouver, il a suffi de la chercher. La difficulté médico-légale n'aboutissait donc qu'à une simple question de clinique.

Autre chose est l'épilepsie larvée, et le diagnostic en est bien autrement difficile, ainsi que nous le verrons bientôt, puisque d'un état mental inséparable de la névrose, dans un grand nombre de cas, il s'agit de remonter à la névrose ellemême, de la constituer, et d'en faire saisir les applications pathologiques et légales.

Il importe donc de ne point procéder de l'épilepsie au délire, mais du délire à l'épilepsie. En effet, dans cette forme si caractéristique et si spéciale de délire, la marque épileptique est cachée, mais évidente pour les connaisseurs. C'est une œuvre signée seulement d'une lettre initiale, mais qui trahit et dénonce son auteur.

Page 1