RELIGIOSITÉ PATHOLOGIQUE. — VISIONS
J'arrive maintenant à l'exposé d'une particularité psychique assez peu connue encore, mais sur laquelle James Howden a cependant appelé l'attention : je veux parler de cette sorte de religiosité maladive qui s'observe parfois chez des sujets excentriques, pervers ou tout à fait corrompus. Celte dévotion inattendue choque, fait tache, met en lumière les contrastes, les incompatibilités, les antagonismes, et provoque de profonds étonnements. Les épileptiques rentrent souvent dans la catégorie des religieux déclassés. En effet, malgré tous les côtés défectueux, imprévus ou dangereux, que présentent en général les convulsifs, sous le rapport du caractère ou de la sociabilité, et malgré la nature égoïste, irritable et pessimiste do ces malades, on constate fréquemment chez eux la coexistence d'idées mystiques et de pratiques dévotes, depuis la piété convaincue et sans ostentation, jusqu'à l'exaltation et jusqu'au
et se rattachant à une variété non encore décrite d'épilepsie, page 10. — Paris, iSfiO.
ÉtlLEPÏIQUES PROPREMENT DITS.
fanatisme pathologique. Il y a là une apparente contradiction, et cependant, en y réfléchissant bien, la justification de ces tendances ou de ces exagérations s'offre d'elle-même.
L'épileptique a été élevé et retenu le plus possible à la maison paternelle, mis à l'écart par prudence ou par amour-propre blessé, surveillé de très-près ou toujours accompagné; on lui a le plus possible laissé ignorer le nom de sa décourageante névrose, et l'on a enveloppé de mystère les accidents qu'il a éprouvés; mais il a un jour surpris la vérité, et connu toute l'étendue de son infortiine. Plus il a eu conscience alors de son malheur, et plus, dans sa solitude obligée, il a ressenti le besoin de croire, d'aimer et d'espérer. La démonstration du néant l'aurait abattu, écrasé et mené tout droit au meurtre de lui-même. Au lieu de cela, que trouve-t-il ? Une religion qui le soutient dans ses défaillances, amortit ses chutes, relève son courage, annonce des jours moins tristes et promet par-delà la tombe une vie mille fois meilleure. Il avait soif de sympathie, et il s'attache. Il se croyait perdu et il renaît à l'espoir. Sa situation présente, si fertile en catastrophes, était intolérable, et l'avenir lui apparaît radieux et comblé des plus pures félicités. En dirigeant ses aspirations et ses vœux du côté de la religion, l'épileptique a donc été logique.
Le convulsif a d'autre part de fréquentes hallucinations de la vue, et ses visions ont parfois pour objets certains personnages ou certains emblèmes religieux. L'apparition disparaît, mais une impression profonde subsiste, et l'enthousiasme mystique s'accroît d'autant.
Un garçon de ferme, Auguste C, âgé de dix-sept ans, est épileplique. Il voit des étincelles, des nuages rouges, des lumières et des flammes. Une nuit, étant couché dans son écurie, il a vu très-distinctement la sainte Vierge, tenant sur un bras l'enfant Jésus. Elle a fait un geste, et lui a montré la route de Paris. Il quitte le lendemain la Sologne et arrive à pied à Pa^ ris. Je n'ai jamais interrogé un halluciné plus froid, plus con^ vaincu et plus raisonnable en apparence. Il était extrêmement fier de ce qui lui était arrivé et parlait de consacrer sa vie entière au culte de la sainte Vierge.
LES Él'lLlil'ïlQUliS.
Un paysan de la Brie, Jean H..., âgé de trente-trois ans, marié, père de trois enfants, a des vertiges et des attaques conviilsives. Il voit quelquefois « un grand éclairage » et il lui est arrivé « d'entendre des musiques et des trompettes », 11 a vu le bon Dieu ; il était habillé en rouge, et il avait sur la tête une couronne d'or. Il lui a dit de venir à Paris, pour parler au président de la République, (c au sujet des cinq milliards ». Ce malade rapporte qu'il se confesse souvent, qu'il ne manque jamais les oftices du dimanche, et qu'il était évidemment dans des conditions particulières pour entendre la voix de Dieu, accomplir une mission et sauver la France. Il paraît tout à fait convaincu.
Obs. XVI. — Théophile Piedaoir, vigneron, âgé de vingt-six ans, épileptique depuis son jeune âge, est peu intelligent, quoiqu'il ait la prétention de faire des vers. Il est halluciné et mystique; il cause souvent avec le bon Dieu et la sainte Vierge. Il songe parfois à se marier.
Lorsqu'il a des crises rapprochées ou qu'il est sur le point d'en avoir, il quitte sans motifs la maison de ses parents, court sans direction, devient sombre, rêveur, étonné, hagard, et marche en sifflant. Il ne sait ni où il va, ni ce qu'il veut, ni ce qu'il fait.
Dans la soirée du 22 au 23 avril 1870, son père et sa mère se disposaient à se coucher, quand I^iednoir entre, les assomme tous deux avec un bâton, mutile affreusement leurs cadavres, s'enfuit à peine habillé chez son parain, brise la fenêtre d'un voisin et arrive chez son beau-frère en disant : « Je suis rempli de rage... J'ai travaillé fort cette nuit. »
Transféré le 24 avril à la prison d'Orléans, il ne parait ni ému ni repeniant. Sa mémoire est très-confuse. Interrogé sur le mobile de son double parricide, il répond : « Il fallait que cela se fit, un autre à ma place en eût fait autant. Je sentais comme si j'étais poussé à le faire, il était impossible de me retenir. C'était ma destinée ! J'aurais vécu avec mon petit bien et ma petite femme, parce que je voulais me marier, et mes parents se seraient occupés avec nous. Je ne sais pas comment Dieu va prendre cela. »
L'instruction a démontré que Piednoir était dans les meilleurs termes avec son père et sa mère et qu'il se savait chéri par eux. Une ordonnance de non-lieu est intervenue.
Placé à l'asile d'Oi léaas, dans le service de M. le docteur Payen, le malade y est mort au bout d'un mois, à la suite d'attaques répétées d'épiiepsie.
Ne peut-on pas se poser à soi-mêiuc un point d'interrogation et se demander si certains imposteurs religieux, dont les visions et les rèvélalions ont fait tant de bruit à toutes les époques, n'étaient pas, en dehors de leurs hallucinations de la vue, des épileptiques méconnus? En tout cas, l'épilcpsie semble avérée chez Mahomet.
Le prophète aurait eu sa première vision apiès une attaque. Il sut en tirer profit et se faire passer pour un inspiré du ciel. « Un ange m'apparaît souvent, dit-il, sous forme humaine, et converse avec moi. J'entends souvent des sons semblables à ceux d'une coquille ou d'une cloche, et alors, je souffre beaucoup. » D'après une tradition, il était très-trisie quand l'ange lui avait apparu. Par les froids les plus vifs, la sueur lui coulait du front, ses yeux s'enflammaient « et quelquefois il beuglait comme un jeune chameau. »
L'épilepsie n'a point été contestée non plus chez certains sujets à célébrité équivoque ou malsaine, auxquels la crédulité publique a parfois attribué des privilèges miraculeux. La lecture attentive des ouvrages publiés sur la démonomanie et la sorcellerie démontre que la plupart des possédés étaient des épileptiques délirants et hallucinés.
En général, lorsque des hallucinations se produisent chez des épileptiques, elles précèdent les vertiges ou les attaques. Leur invasion est brusque, leur durée courte, leur caractère mystique ou lerrifianl, leur uniformité invariable. Apparitions lumineuses de personnages divins, visions d'atrocités sanglantes, voix injurieuses, sifflets d'alarme, goût métallique, saveur salée, odeurs infectes, telles sont les fausses sensations les plus habituelles des malades, celles qui les poussent au meurtre, à l'incendie ou au suicide. On a vu les cinq sens affectés chez le même sujet. Lélut, par exemple, en a rapporté une observation remarquable dans le Démon de Socrate.
LES ÉPILEl'HÛUES.
§7. — PHÉNOMÈNES PRODROMIQUES.
Parmi les phénomènes prodromiques des accidents comitiaux, on a note enfin une sorte d'aura frigida, une sensation subite de froid, un frissonnement général très-accusé, ou bien des illusions sensoriides ou des tioubles passagers de la sensibilité générale, ou bien encore de l'excitation génitale, des propos licencieux, des provocations galantes, des actes érotiques et des dépravations honteuses. C'est ainsi que des hommes ont maltraité leurs femmes enceintes ou souillé leurs propres enfants et que des femmes ont tout à coup scandalisé tout le monde et se sont abandonnées au premier venu. Mais je me hâte d'ajouter que ces derniers faits sont heureusement assez rares.