ALTÉRATIONS DE LA GLANDE PITUITAIRE
a. Hypertrophie de la glande. — On rencontre quelquefois une hypertrophie de la glande pituitaire, avec un développement cou-
sidérable du tissu interstitiel et des vaisseaux. Cette vascularisatjon anormale peut, dans certaines conditions, donner lieu à des épanchements de sang abondants qui, en distendant la glande, produiront une compression presque instantanée du chiasma, et par suite une amaurose. A l'ophthalmoscope, on trouvera dans ce cas une névrite optique. Nous avons eu l'occasion d'étudier cette année, dans le service de M. Gusco, un cas de ce genre et d'en suivre toutes les phases. Il présente un intérêt tout particulier qui nous décide à le relater.
Observation XVI. — M. Thuillard, âgé de 48 ans, fut reçu à l'hôpital Lariboisière, dans la salle Saint-Napoléon, n° 26, par M. le docteur Péan, qui remplaçait dans ce moment M. le docteur Cusco. Ce malade est bien constitué, robuste, se plaint de voir très-trouble depuis à peu près A ou 5 mois; il dit n'avoir jamais souffert de la tête; mais, depuis que sa vue s'affaiblit, il ressent une certaine pesanteur à la partie frontale. 11 n'est pas très-solide sur ses jambes, ressent par moments des élancements semblables à ceux de Fataxie locomotrice. Les pupilles sont un peu plus larges qu'à l'état normal et peu mobiles. Le malade lit à peine les lettres du n° 18 de l'échelle de Jaeger, et ne peut pas distinguer les couleurs. L'examen ophthalmoscopique, fait en présence de M. Péan et de M. Fumouze, interne du service, nous fait constater une atrophie des deux papilles; les vaisseaux capillaires cérébraux sont atrophiés, tandis que les vaisseaux centraux ont conservé leur volume.
Cet état est resté le même durant les deux premières semaines de son séjour à l'hôpital, lorsque, pendant la nuit du 22 au 23 août, le malade fut frappé d'apoplexie cérébrale. Cet accident a débuté par des vomissements très-violents, des douleurs très-vives à la tête et perte de connaissance. Le lendemain, état comateux; mouvement continuel de la mâchoire; il ne répond pas aux questions qu'on lui adresse; les yeux sont fermés, et, en soulevant les paupières, on trouve les pupilles extrêmement dilatées et immobiles; les membres supérieur et inférieur du côté droit sont dans une résolution complète. L'examen fait avec notre ophihalmoscope au lit du malade nous permet de constater une névrite optique double: les veines sont excessivement tortueuses et variqueuses, principalement au voisinage de la papille; celle dernière est considérablement gonflée, œdémateuse, quoiqu'elle n'ait pas la couleur rouge propre aux autres névrites, précisément à cause de l'atrophie qui a précédé cette iuflammation. Le lendemain, le même état persiste, et on remarque en outre une légère déviation de la bouche à gauche. L'infiltration et l'engorgement veineux sont beaucoup plus considérables dans
la papille gauche.— 2(.) aoîd. L'hémiplégie <st devenue beaucoup plusaccentuée. Agonie très-longue. Mort. — L'aulopsie est faite le 30 août, en présence de M. Cusco, et nous constatons l'état suivant : Rien dans la dure-mère, beaucoup de liquide céphalo-rachidien. Le cervelet est ramolli; les ventricules latéraux contiennent du liquide sanguinolent. Dans la partie antérieure du corps strié gauche, on trouve un noyau apoplectique gros comme une grosse noisette. Les bandelettes optiques sont trèsrainollies et atrophiées au point qu'on les distingue à peine à la surface des pédoncules cérébraux; ils sont d'une teinte gris-jaunâtre. En se rapprochant du chiasma, on les trouve énormément gonflées et ramollies, ainsi que le chiasma lui-même. La glande pituitaire a acquis un volume considérable; elle est très-rouge, vasculaire et distendue par le sang. Les autres parties du cerveau ne présentent rien de particulier.
L'examen microscopique des bandelettes optiques, du chiasma et de la glande pituitaire a été fait par M. Ranvieux ; voici ce qui a été constaté : Les bandelettes optiques et le chiasma sont considérablement ramollis et contiennent une grande quantité de corpuscules granuleux. Les tubes nerveux ne paraissent pas être modifiés; les parois des petites artères et des capillaires sont athéromateuses. Dans les parties atteintes d'apoplexie, les vaisseaux sont fortement dilatés et présentent des espèces d'anévrismes en forme d'ampoules. La glande pituitaire est volumineuse, gorgée de sang, et offre aussi des dilatations capillaires et des épanchements sanguins.
Cette observation est intéressante à plusieurs points de vue : 1° les désordres des bandelettes optiques et du chiasma sont de date ancienne ; ils proviennent d'une altération athéromateuse des vaisseaux qui a occasionné une inflammation chronique de ces organes et une atrophie consécutive de la papille ; 2° au moment de l'accident apoplectique, il est survenu une infiltration considérable des deux papilles qui nous a autorisé à diagnostiquer une tumeur de la base du crâne à sa partie antérieure. L'autopsie a pleinement confirmé ce diagnostic; 3° quanta l'hémiplégie, elle était indépendante de l'hypertrophie de la glande pituitaire et n'était due qu'à l'apoplexie du corps strié ; /lc la cause originaire de tous ces désordres est, sans aucun doute, l'altération athéromateuse des vaisseaux. '
b. Tumeurs cancéreuses de la glande pituitaire. — La glande pituitaire subit quelquefois la dégénérescence cancéreuse qui, plus que toute autre, comprime le nerf optique et amène la cécité. Des cas de ce genre ont été décrits par Morgagni (Epist. III, IV, IX
Galezowski. 10
et XII), Biohafc (Analomie descriptive, t. il, p. 75) et Rullier [Archives gén. de méd., 1823, p. 302); mais les détails les plus intéressants se trouvent dans le remarquable travail de M. Rayer '. Ce praticien distingué rapporte cinq observations de tumeurs de la glande pituitaire. Voici le résumé des plus importantes :
Observation XVII (lredeM, Rayer). — Chez le malade qui fait le sujet de cette observation, il y a eu diminution de la mémoire et de l'intelligence, et l'amaurose double est survenue consécutivement. La glande pituitaire était beaucoup plus volumineuse que dans l'état normal, elle avait un pouce et demi de diamètre; son tissu était plus dense, parsemé de petits points rougeâtres; l'arachnoïde qui correspondait à la surface supérieure de la glande était opaque, les nerfs optiques comprimés à leur entre-croisement, aplatis, jaunâtres, demi-transparents, peu résistants et atrophiés.
Observation XVIII (4e de M. Rayer). — La maladie est caractérisée par des douleurs de tête; pesanteur dans les orbites. L'assoupissement survient bientôt et est suivi d'amaurose. Les pupilles sont dilatées. Surdité à droite. Membres engourdis. — Autopsie. Une tumeur delà glande pituitaire, de volume considérable, adhère aux apophyses clinoïdes postérieures; celles-ci sont en partie détruites.
Observation XIX (3e de M. Rayer, empruntée à Vieussens). — Le malade était amaurotique de l'œil gauche seul. A l'autopsie, on a constaté une tumeur de la grosseur d'un œuf de poule, adhérente à la piemère, à la moelle allongée et aux apophyses clinoïdes. Elle était formée aux dépens de la glande pituitaire et portée davantage vers le côté gauche.
Observation XX (2e de M. Rayer). — J. Austin, âgé de 38 ans, était depuis trois ans affecté d'un trouble de la vue, accompagné de douleurs intenses à la partie antérieure de la tète. Plus tard, ces douleurs augmentèrent; il survint de l'assoupissement suivi de la cécité complète. L'emploi du calomel a fait revenir pour quelques jours la faculté visuelle et diminuer la cépalalgie; mais bientôt les mêmes accidents reparurent, la cécité revint, suivie du coma et de la mort. — A la dissection, on trouva une tumeur considérable qui s'élevait de la région de la glande pituitaire et comprimait les nerfs optiques.
M. Chevalier a publié dans le Journal universel (t. XLIX, 1828, p. 113) une observation de tumeur de la région pituitaire qui a amené successivement l'altération de la vue, de l'ouïe et de l'odorat.