THEORIE NERVEUSE. — NEURASTHÉNIE DE BEARD
Des trois théories que nous allons examiner, clans cette seconde partie de notre thèse, deux seront surtout développées par nous ; ce sont : 1° la théorie mécanique soutenue par M. Glénard qui, comme nous le verrons, fait jouer aux différentes « ptoses » des organes abdominaux, « à la splanchnoptose », en un mot, des organes digestifs, le premier rôle dans la production du corn plexus symptomatique qui nous intéresse ; 2° la théorie humorale de M. le professeur Bouchard qui considère, au contraire, la dilatation de l’estomac comme le seul substratum anatomique de ce môme complexus que l’on désigne du nom de neurasthénie gastrique. C’est pour cela que nous ne donnerons qu’un moins grand développement à la théorie nerveuse proprement dite, dont nous nous sommes déjà occupé, dans l’historique de ce travail.
Nous avons vu que cette théorie avait été développée et soutenue, pour la première fois, par Beard, en 1880. Nous avons déjà dit qu’en créant le mot neurasthénie , cet auteur a voulu classer, sous ce mot nouveau, toutes les névroses mal déterminées qui ne pouvaient entrer, à cause de leur symptomatologie différente, dans les maladies connues et classées jusqu’à ce jour : l’hystérie, la chorée, l’épilepsie, par exemple.
Sans doute Beard avait bien observé, sans doute, les
différents symptômes dont il nous parle et qu’il veut grouper ensemble existent pour nous, comme pour les nombreux observateurs, dont nous avons cité les noms, depuis Hippocrate jusqu’à nos jours, mais bien que la théorie de Beard soit vraie, elle n’est pas claire et cela, parce que cet auteur n’a pas vu entre les différentes neurasthénies qu’il nous décrit, les traits d’union qui les unissent et les confondent. Pourquoi créer, comme il l’a fait, tant de sortes de neurasthénies, pourquoi décrire une neurasthénie par épuisement cérébral à côté d’autres neurasthénies par épuisement spinal, sexuel et gastrique? C’est aller, ce nous semble, contre l’unité du complexus symptomatique qu’il avait voulu former, c’est détruire par l’analyse l’entité morbide qu’il avait créée par la synthèse.
Il nous est facile cependant de comprendre pourquoi cet auteur a été conduit à créer autant de neurasthénies qu’il existe d’organes affectés, c’est qu’il ne lui avait pas été possible de découvrir la cause des symptômes qu’il avait observés, et, sJil connaissait bien l’état neurasthénique sous toutes ses formes, dans toutes ses variétés, il ne connaissait bien que la symptomatologie de l’état qu’il voulait décrire et non la pathogénie des accidents qu’il observait. C’est ce qu’ont vu, du reste, les auteurs qui l’ont suivi, Leven, par exemple, dont nous avons également parlé et qui, cherchant précisément cette pathogénie introuvable pour Beard, a cru pouvoir mettre sur le compte de l’excitabilité maladive primitive du plexus solaire, la cause de la dyspepsie d’abord, de l’état nerveux des dyspeptiques ensuite, c’est-à-dire, en un mot, de la neurasthénie gastrique.
Nous avons vu, que, pour Leven, dyspepsie et neurasthénie marchaient ensemble, mais que, pour lui, contrairement à ce que pensaient Beau et bien d’autres, la névropathie était primitive et déterminait secondairement, par retentissement sur tous les organes, un état maladif des viscères, la dyspepsie., par exemple. C’est ce que cet auteur résume dans cette phrase que nous avons en partie rapportée : « Dans l’état de santé, le système nerveux fonctionne, en ne nous donnant qu’une sensation de bien-être. Dès que l’un des deux centres nerveux, cerveau ou plexus solaire, est excité, il produit un ensemble de sensations douloureuses ; le centre excité communique son excitation au deuxième centre ; le système nerveux qui relève des deux centres se trouble et à la suite tous les viscères innervés par lui ». (Estomac et cerveau , Leven, page 217.)
Ailleurs, il nous donne (page 16 du même ouvrage) un exemple de ce qu’il entend par ce retentissement sur les organes par l’intermédiaire du plexus solaire, quand, parlant de la névropathie cérébro-cardiaque, décrite par Krishaber, il dit : « Cet auteur croyait à tort que l’action du cerveau s’épuisait dans les ganglions cardiaques ; il n’avait pas vu que le cœur n’est pas frappé directement par le cerveau, mais indirectement par l’intermédiaire du plexus solaire. »
C’est encore cette pathogénie que Leven cherchait, lorsque, avant d’accepter la théorie nerveuse de Beard, cet auteur, dans un ouvrage que nous avons déjà cité et qui avait paru avant 1880, mettait la cause de la dyspepsie dans l’état de la muqueuse stomacale, dans sa rou-
geur, sa congestion et dans les modifications de sa structure.
Arndt de Leipzig reprit bien, à son tour, la théorie de Beard, mais il y ajouta si peu que les théories de ces deux auteurs, n’en font en somme qu’une. Dans tous les cas, s’il y ajouta quelque chose, ce ne fut pas de la clarté. Nous ne redonnerons pas les conclusions de l’ouvrage de Arndt, nous les avons citées plus haut, en les lisant, on pourra s’en convaincre.
En un mot, à Beard nous devons la création du mot neurasthénie, nous lui devons le groupement, sous ce mot nouveau, d’une foule de symptômes non classés, mais vus et observés avant lui. Son grand mérite fut de les signaler de nouveau, de les classer les uns à côté des autres, de faire une entité morbide distincte. Mais ce qu’il ne fit pas suffisamment, c’est d’en montrer les relations et d’en donner la cause. Sa théorie n’explique rien, mais elle a incontestablement un grand mérite, celui d’avoir dirigé l’attention vers le système nerveux. Le traitement de Weir Mitchell en fut déduit.
Pour Beard, la neurasthénie était « un manque de nerfs » ; pour Arndt, elle est l’expression d’une « hypertrophie » du système nerveux dont la principale prédisposition se trouve dans la constitution même et reconnaît les causes les plus variées. Il dresse un tableau vraiment infini de symptômes innombrables qu’il trouve dans ce processus morbide, mais, comme le fait remarquer M. Cuilleret, dans son article, déjà cité, sur la maladie de Glénard (Gazette des hôpitaux ), a il n’y a rien de nouveau là-dedans ; les cliniciens illustres qui l’avaient précédé
avaient mieux observé et étaient tout aussi renseignés ».
Quant à Leven, nous ne pouvons mieux faire que de rapporter le jugement de M. le Dr Dujardin-Beaumetz sur sa théorie : « Pour Leven, dit notre savant maître (1), les irritations des cellules du plexus solaire détermineraient les désordres dans la muqueuse stomacale et dans les organes avoisinants. J’avoue que cette explication n’explique rien. Dire que l’irritation du plexus solaire entraîne des désordres de la muqueuse est un fait qui demanderait une démonstration anatomique plus précise que celle qui a été fournie par Leven ; il faudrait, de plus, savoir quelle est la cause de cette irritation du plexus solaire ». Je terminerai en disant : Leven a soulevé le problème de la patliogénie des accidents dyspeptiques, laissé de côté par Beard, mais en cherchant à le résoudre, et par la solution qu’il en donne, il n’a fait que le déplacer.
(1) Nouvelles médications.