SEPTIÈME SUPPOSITION
Que nous coDiitiMODi par les lens qa'il y a de Vendue hors de nous.
La théorie cartésienne de l'étendue, telle est la septième supposition critiquée par Foucher. Malebranche, après avoir montré les erreurs de nos jugements touchant l'étendue, la figure et le mouvement, remarque (1) que ces jugements renferment au moins cette vérité, qu'il y a hors de nous de l'étendue, des figures et du mouvement, c quoiqu'il soit, « ajoute-t-il, très difficile de le prouver. » Malebranche ne faisait ici qu'accepter l'opinion de Descartes sur l'étendue comme essence de la matière. Descartes n'avait pas cru qu'il fallût prouver la légitimité de ce concept qui lui était donné par la conscience comme la limitation nécessaire de l'idée du moi pensant, et sur lequel il fondait sa lumineuse preuve de la distinction de l'âme et du corps. Aussi le reproche fait à Malebranche retombe directement sur Descartes, qui, d'après Foucher, s'engage dans cette supposition, quand il raisonne ainsi : « que nous avons des idées « de deux sortes d'êtres, de la pensée et de l'étendue, qui c( sont si différentes, qu'ils n'ont rien de commun entre « eux. De là il conclut, continue Foucher, que, comme « nous sommes très persuadés, à ce qu'il prétend, que la « pensée nous appartient, et que c'est ce que nous recon- « naissons de premier en nous ; comme dans l'idée que « nous avons de la pensée nous n'enfermons point celle de « l'étendue, ni quoi que ce soit qui la suppose, nous de- « vons juger que l'étendue est quelque chose qui nous est « étranger, et que nous pouvons prendre pour la ma- « tière. Mais quand toutes les parties de ce raisonnement
(1) Becherche, 1. l, c. x.
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« seraient concluantes, il faudrait encore résoudre une ob- « jection que l'auteur semble avoir prévue, quoiqu'il n'y « ait point satisfait du tout. "» Cette même objection, que Malebranche avait prévue sans y répondre, Foucher l'avait adressée sept aiis auparavant à l'un des plus fidèles et des plus babiles disciples de Descartes, à Rohault, dans une de ces fameuses conférences dont nous avons parlé. Rohault, comme nous pouvons nous en assurer d'ailleurs (1), professait la théorie de Descartes sur la sensation, reconnaissant avec lui que la sensation toute seule ne nous donne pas le monde extérieur. Mais écoutons le récit de cette discussion, qui nous donnera une idée de ce qu'étaient ces conférences cartésiennes, où, comme dit Malebranche, c on sait assez a avec quelle justesse et quelle force ce savant homme rec poussait les coups qu'on lui voulait porter, et qu'avec « deux ou trois paroles prononcées sans chaleur et sans c( mouvement, il abattait l'imagination de ceux qui, tout ce pleins d'eux-mêmes, croyaient le couvrir de confusion. » — (( Comme il soutenait, raconte Foucher, suivant la pence sée de M. Descartes, que nos sensations n'étaient, à pro- « prement parler, que des passions et de simples change- « ments que les objets produisaient en nous, ce qu'il expriif mait par cet axiome d'Aristote, sentir e est quoddampati; « il faudra donc, lui dis-je, conclure que si nous connais- « sons de l'étendue par les sens, l'étendue est une façon « d'être de notre âme, à laquelle il n'y a rien de semblable « dans les objets matériels? D'abord il me répondit que
< nous ne connaissons pas l'étendue par nos sens; et je « vous avoue que cette réponse me surprit ; car il est aussi
< évident que nous connaissons l'étendue par les sens, par « la vue et par le toucher, que la lumière et les couleurs : « je ne m'arrêtai point à le lui prouver, parce que c'est ce « que notre propre expérience nous peut apprendre. Je de-
(1) Physique, c. n et xxiii.
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« mandai donc à M. Rohault avec quelque Borte de curio- « site do quelle manière nous connaissons l'étendue des « objets. Il me répondit que c'était par le raisonnement, en (( ce que nous expérimentions que ces objets agissaient sur « nous en différents points, d'où nous avions sujet de con- « dure qu'ils étaient étendus. Mais cette réponse ne peut a servir qu'à prouver qu'il y a de l'étendue dans notre « âme. Reconnaître que les objets agissent sur elle en dif- « férents points, c'est reconnaître qu'elle contient différents a points comme différents endroits dans lesquels elle est « capable de recevoir l'action des objets ; ce qui ne peut « être conçu sans y supposer de l'étendue. »
On le voit, Foucher voulait pousser à ses conséquences extrêmes l'opinion cartésienne, que nous ne connaissons véritablement par les sens que ce que les objets produisent en nous; si donc on avoue que nous connaissons l'étendue et les figures par les sens, il en faut conclure que cette étendue et ces figures ne sont pas moins en nous que la lumière et les couleurs. Mais cette conclusion absurde dans le sens de Toucher, reprise de nos jours avec éclat au nom de là science (1), n'était nullement contenue dans les principes des cartésiens, qui, avec Rohault, ne prétendaient nullement que nous connaissons par les sens les qualités premières de la matière (2). Mais du moins, ici encore. Toucher avait le mérite de sentir qu'il y avait dans cette prétendue découverte des cartésiens un paradoxe étrange, qui, mal interprété par les disciples, pouvait conduire au scepticisme ou au matérialisme.
(1) Vacherot, la Métaphysique et la Science, i. I, p. 348.
(2) Réponse à Pierre Leroy, t. IV, p. 86 : « Rien ne peut venir des « objets extérieurs juscju'à notre âme par l'entremise des sens, que « quelques mourements corporels ; d'«à il suit que même les idées « du mouvement et des figures sont naturellement en nous. »
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