PREMIÈRE ASSERTION
Des JugemenU de U ▼clouté-
Ces suppositions épuisées, Foucher en vient à ce qu'il appelle lès assertions erronées de Malebranche. Il s'attaque d^abord à une de ses théories fondamentales tendant à cette conclusion, où se trouve résumée toute la première partie de la Rechêtche, que le muuvais usage de notre liberté est l'unique source de toutes nos erreurs. Malebranche, faisant Consister l'erreur dans un jugement vicieux dont la causé est la vobnté, et dont l'entendement n'est que l'occasion, était naturellement amené à étudier psychologiquenfient les rapports de ces deux facultés, et le rôle que joue la volont?é dans les opérations de l'entendement. Il soutient donc, dans le second chapitre de la Recherche^ que l'entendèttient ne juge jamais, qu'il ne fait dans le jugement et le raisonnement que percevoir les rapports, et les représenter à la Volonté qui juge et qui raisonne, en se reposant volontairement dans ce que l'entendement lui représente. L'entendement ne juge pas même des vérités évidentes ; car, dans ce cas, si le repos de la volonté danè ce qui lui est représenté par l'entendement, qui est proprement ce qu'on appelle jugement et raisonnement, n'est pas libre, il ne s'ensuit pas qu'il n'est pas volontaire. Si l'acquiescement à la vérité (assensus) nous paraît moins volontaire que le consentement au bien (tonsensus), ce n'est que parce que l'indifférence de notre volonté nous est plus sensible d'un côté que de l'autre ; comme s'il fallait que nos actions fussent véritablement indifférentes pour être volontaires, « et « comme si les bienheureux n'aimaient pas Dieu très voit lontairement, sans en être détournés par quoi que ce soit, « de même que nous consentons à cette proposition évi-
UCDER ET MALEBRANCHE.
fois deux font quatre, sans être détoure par quelque apparence de raison conf alebranche faisait entre la volonté et la t au vrai, à l'objet de l'entendement, la qu'à l'égard du bien : la volonté appliquée e serait que l'inclination, le mouvement re de notre âme vers la vérité indétermi- [a force qu'a l'esprit de détourner, d'arrêa sur des vraisemblances incapables de la
lit plutôt le résultat ingénieux de l'esprit celui d'une observation approfondie des hologiques qu'elle prétendait expliquer, volonté et la liberté, en confondant l'imlésir et de l'amour avec la libre détermié, Malebranche rompait ouvertement avec avait dit : « Il n'y a personne qui, se reme, ne ressente et n'expérimente que la erté ne sont qu'une même chose, ou pluoint de différence entre ce qui est volonst libre. » Malebranche, du reste, ne se t pour défendre son assertion; et quoiqu'il Tit pour résoudre les objections de son adîder distinctement ce qu'il a écrit, il n'en chapper cet aveu, que ces objections semassez fortes en elles-mêmes, e à rétablir avant tout la notion commune [)ntaire. II accorde à Malebranche qu'il y a peut appeler volontaires, quoiqu'elles ne mais on ne saurait appeler volontaires des it être contre notre volonté, ou qui peupré nos désirs. Ainsi il est constant que
ynse aux troisièmei oèjjectiom.
POUGHËR Et MALfiBRANGHE. 77
nous connaissons souvent des vérités auxquelles nous voudrions n'être pas obligés de donner notre consentement ; or, évidemment, on ne saurait dire que le consentement que nous donnons à ces vérités est volontaire : sinon, il faudrait dire que toutes nos actions et toutes nos passions même sont volontaires.
Malebranche n'aurait pas reculé devant cette conséquence, qui découlait en effet de sa théorie de la volonté ; ce qu'il appelait volontaire, Foucher l'appelait, et nous l'appelons avec lui naturel, instinctif ou nécessaire. Puis Foucher rendait à l'entendement son véritable rôle dans la perception des vérités évidentes, ou vérités nécessaires, qui s'imposent à nous malgré nous : a L'auteur, dit-il, ne trouvera pas « mauvais que je regarde la perception des vérités évidentes « comme le jugement que nous en pouvons faire... Il ne € doit pas soutenir que l'acquiescement de l'esprit au vrai • soit une action de la volonté ; car la volonté ne peut ac- « quiescer aux choses qu'elle fuit, consentir et refuser son « consentement, aimer et haïr une même chose dans le « même moment. Il est donc évident que l'auteur attribue « à la volonté ce qui n'appartient qu'à l'entendement, dont « le mouvement ou le repos sont causés par les objets, et « qui n'est, d'après la définition de l'auteur même, qu'une « capacité entièrement passive. Cela étant, quel autre ac- « quiescement peut-il concevoir à l'égard de la vérité et à tt l'égard de la représentation du rapport, sinon une simple « négation de mouvement, en ce que les objets ne meuvent « point notre âme et ne la changent pas comme ils le fe- « raient s'ils n'étaient point véritables? » Quant à la comparaison que Malebranche tirait de l'amour des bienheureux pour Dieu, amour qui ne laisse pas d'être volontaire, quoiqu'il ne soit pas libre, Foucher trouvait qu'elle n'était point juste, et qu'on ne pouvait établir aucune parenté entre cet amour et le consentement que nous donnons aux vérités évidentes, « qui n'est pas seulement, disait-il, indépendant
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78 FOUCHER ET MALEBRÀNGUE.
« de uotre liberté, mais qui peut être aussi contraire à no- « tre volonté. »
Ce point important établi, Foucher relève dans ce mênae chapitre (1) certaine contradiction qui ne pouvait lui échapper. L'esprit ne pouvant se porter à une chose qu'autant qu'il en a quelque connaissance, la volonté, d'après Malebranche, puissance aveugle, a besoin du secours de l'entendement, et, afin de déterminer ses inclinations naturelles, allé doit pouvoir appliquer l'entendement à la vue de ce qu'elle souhaite. Or, disait Foucher, n'est-ce pas se contredire que de prétendre que la volonté peut incliner l'entendement vers tous les côtés d'un objet, quand, d'un autre côté, on reconnaît que cette même volonté est une puissance aveugle qui ne se porte qu'aux choses que l'entendement lui représente ? Puis Foucher revient à sa thèse; il prouve longuement que l'acquiescement à la vérité évidente n'est point un effet de la volonté : que dan» cet acquiescement, l'action de l'entendement prévient toujours l'action de la volonté ; « que ce n'est point, comme le pré- « tend Malebranche, la nouvelle application de l'entende- « ment aux objets déterminés par la volonté qui fiait le € consentement que nous leur donnons, mais la vue que
< nous en avons lorsque nous les connaissons autant qu'il
< est nécessaire pour en juger. » Foucher éclaircit sa pensée par une comparaison assez bien suivif ^ et qui n'est pas le plus mauvais endroit de sa Critiqua : < On peut donc
< comparer l'entendement à la vue corporelle ; avec cette « différence que nqs yeux ne sont pas toujouars ouverts ni « tournés vers ks objets que nous voukms regarder, tandis a que Fentendement est toujours exposé à l'actiei^ dea oh-
< jet» qu'il peut conns^re. Notre volonté peut tourner nos c yeux sekm qu'il nous pkit... Mais cela ne peuirait è<iire, c si nous n^avioBs au fond de nous^mème^ \m œil toujours
(1). ihchtro/M, hv, l, e. u*
FOUGHER ET MALEBRÂNCHE. 79
ce ouvert, je veux dire rentendement; qui nous représente « les différents côtés vers lesquels nous pouvons nous tour* «c ner, et qui commence la vision en nous-méme avant « qu'elle nous vienne du dehors. Mais comme nous n'avons « aucune coimaissance ni aucune lumière qui précède celle « de notre intellection, nous ne pouvons pas dire que notre « entendement soit tourné par notre volonté vers différents a objets ou vers différentes parties d'un même objet, < comme nos yeux le peuvent être. Il faut que les objets a viennent chercher pour ainsi dire notre entendement. La « meilleure préparation qu'il puisse apporter pour en bien « juger est de ne rien ajouter à leur action ; c'est d'en € éprouvei' toute l'étendue et toute la force d'une manière « paisible et tranquille ; autrement, il se rendrait lui-même c la cause de son erreur. »
Mais Foucher, en voulant rendre à l'entendement ses droits méconnus, le dépouillait de toute activité, de toute spontanéité; il en fiadsait encore, plus que Malebranche, une faculté entièrement passive, puisqu'à ses yeux> comme il ne cesse de le démoi;itrer, l'entendement n'est actif que pour l'erreur ; qu'il ne peut y tomber qu'en dérogeant à cette loi de la passiirité, en ajoutant sa propre action à celle des objets»
QEUX4ÈME ASiSERTIOK :
Qe la rôgU générale poiiir lefi Sciences.
Foucher examine ensuite de plus près U fanwu^e r^le de Malebra^che, qui n'est que le coo^déoa^^eAt prai^q^e de sa théorie sur l^s rapports de l'entendement et de Iii^ volonté : « On «e doit jamai& donner de çonsentemeiity eta (1) » Se-
(i) Voyez plus haut, p. 46, note.
80 FOUCHER ET MALEBRANGHE.
ion Foucher, à la considérer dans sa substance, cette règle n'est pas si nouvelle qu'on pourrait se l'imaginer; car elle est contenue dans la définition même de la science, et eUe se réduit à ne consentir qu'à des vérités que l'on juge indubitables. Mais c'est là un critérium insuffisant; la généralité de cette règle laisse subsister toute la difficulté dans la prati* que; le point important serait le moyen de discerner si l'on a tout ce qui est nécessaire pour donner son consentement en sûreté ; or Malebrancbe n'en indique pas d'autre qu'une certaine peine intérieure, quand on le veut refuser. Mais ce moyen, outre qu'il est insuffisant, est, dans certains cas, sujet à l'erreur. En effet, n'arrive-t-il pas que l'on sent ime peine intérieure, et que l'on croit éprouver des reproches secrets de sa raison, lorsqu'on refuse son consentement à certains préjugés de la nature ? « Ainsi il y a bien des gens « qui s'imaginent que la raison les oblige de croire que la « neige est blanche, que le feu est chaud..., Tetc. » L'auteur, du reste, n'avoue-t-il pas lui-môme l'insuffisance de ce remords, quand il reconnaît plus loin que les vraisemblances « auxquelles, dit-il (1), c'est un grand hasard que « la vérité se trouve entièrement conforme, » peuvent produire le même effet. C'est surtout en face de ces vraisemblances que sa théorie du consentement considéré comme un effet de notre volonté est impuissante, en nous ôtant le seul moyen que nous ayons de les discerner de la vérité. « Car, dit Foucher, avec une conviction bien sentie de la « force de l'évidence, nous ne saurions trouver une meilc leure marque de la vérité, que la force qu'elle a d'emt porter notre consentement malgré nous-mêmes, et sans < que nous ajoutions quoi que ce soit à son action ; au lieu « que la vraisemblance nous peut bien solliciter à consentir, t mais elle ne saurait nous obliger de le faire malgré « nous. La vérité appartient entièrement aux objets ; mais
(1) Recherche, 1. I, c. ii, Vi.
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« la vraisemblance nous est redevable d'une partie de ce « qu'elle est, et souvent nous la pouvons regarder comme « une entière production de notre esprit ; aussi ce que nous
< appelons êtres de raison ne contient de la fausseté que c parce qu'il vient de notre part ; d'où il s'ensuit que nous « devons tâcher surtout de bien recoimaitre si nous n'ajou- « tons rien à l'action des vérités sur notre entendement, « avant que d'y consentir; bien loin que nous devions sou-
< tenir que ce consentement doive toujours être un effet de « notre volonté. »
Nous pouvons mettre en regard de cette règle de Foucher, pour la compléter, la règle analogue donnée par Reid au point de vue de l'observation et de l'expérience; c'est le même principe et presque les mêmes expressions : t Les cox^ectures et les théories sont des productions de « l'homme, que nous trouverons toujours très difiérentes
< des œuvres de Dieu. Si nous voulons connaître parfaitece ment celles-ci, il faut les observer et les analyser sans « rien ajouter du nôtre aux résultats que nous donne « l'observation. Une juste interprétation de la nature, voiUt « la philosophie orthodoxe; tout ce que no%^ y ajoutons cfir « nous-mêmes est apocryphe. »