CHAPITRE V
Foucher et Leibniz.
Et maintenant, que pensait Leibniz de toute cette controverse ? Il Ta jugée magistralement dans deux écrits que nous a révélés M. Foucher de Gareil, quelques notes sur la réplique de Foucher à Malebranche (1) et une lettre assez étendue sur sa réponse à D. Robert (2).
Ce sont des aperçus rapides, mais décisifs, où se trouve résumée sous une forme concise toute la substance, comme il le dit lui-même, « de ses vieilles méditations. >
Et d'abord, pour la question de méthode, Leibniz, trop amoureux du progrès des sciences pour goûter les scrupules et les lenteurs du procédé académicien, rappelait de toutes ses forces Foucher à la pratique de la méthode géométrique, qui, sans s'arrêter indéfiniment à légitimer son point de départ, arrive, à l'aide d'un petit nombre de suppositions, aux conclusions les plus démonstratives. On sait quels étaient pour Leibniz ces principes féconds, base de toute science métaphysique, mathématique ou morale. Il mettait en première ligne un axiome logique, le principe de contradiction, complément nécessaire à ses yeux du cogito, ergo sum de Descartes. « Je supposerai toujours « hardiment, écrit-il à Foucher, que deux contradictoires a ne sauraient être vraies, et que ce qui implique contra-
(1) Appendice, v.
(2) Appendice, vi.
c diction ne saurçdt être, et par conséquent que les propo-
« sitions nécessaires (c'est-à-dire celles dont le contraire
c< implique contradiction), n'ont pas été établies par un
« décret libre de Dieu, ou bien c'est abuser des mots. »
On a, avec raison, contesté au principe de contradiction la valeur absolue que Leibniz lui attribue (1) ; c'est là, sans doute, une loi supérieure de la raison humaine, une condition essentielle de toute déduction, mais aussi un principe purement subjectif, impuissant à rien établir, à rien fonder en dehors de nous, sinon, comme le prétendait Leibniz, un ordre bien lié de phénomènes, qui n'est que l'ordre même de nos idées. Leibniz exagérait encore la portée de ce principe, en en faisant le dernier critérium de toute méthode ; à quel signe, en effet, reconnaîtrons-nous que telle notion implique ou n'implique pas contradiction? Il faut toujours en revenir à l'évidence et à l'axiome de Descartes : tout ce qui est clairement contenu dans la notion ou définition d'une chose peut être justement attribué à cette chose; axiome que D. Robert, comme nous l'avons vu, transformait en celui-ci, tout en croyant rester fidèle à la pensée cartésienne : « Toutes nos notions, toutes nos « idées supposent nécessairement une existence réelle à « laquelle elles correspondent. y> Lçibniz lui-même semble aussi confondre ce principe avec celui de Descartes, et les enveloppe tous deux dans la même critique. Il ne saurait admettre que nos idées ou conceptions sont toujours vraies, disant avec Foucher que nous joignons souvent des notions incompatibles, en sorte que le composé enferme contradiction. Il faut donc, selon Leibniz, pour être assuré que ce que l'on conclut d'une définition est véritable, savoir avant tout que cette notion est possible, ou qu'elle n'iniplique pas
(1) Cf. Ritter, Histoire de la philosophie moderne, Leibniz, 1. III, c. 11^ p. 255.
contradiction. Ainsi il soutient avec Foucher que nos idées ou notions enferment un jugement. C'est pour n'avoir pas tenu compté de ce jugement que la démonstration de l'existence de Dieu inventée par Anselme et renouvelée par Descartes est défectueuse, en ce qu'elle suppose tacitement la possibilité de l'être souverain, qu'elle devrait prouver pour avoir toute sa rigueur. Leibniz avait déjà développé cette critique dans un article sur les vraies et les fausses idées, inséré dans le Journal de Leipzig (1684) auquel il renvoie Foucher (1).
Touchant la question des idées et de la vision en Dieu, Leibniz est encore plus explicite, et tout en réfutant tour à tour Malebranche et Foucher, il substitue aux dogmes de l'un, aux doutes de l'autre ses propres hypothèses ; de sorte que, dans cette lettre de 1685, où il donne les mains à Foucher pour « reprendre l'édifice cartésien par le fonde- « ment, » se découvre déjà avec un merveilleux enchaînement tout l'ensemble de sa doctrine métaphysique.
En approuvant les doutes de Foucher à l'endroit du duahsme cartésien, de l'étendue et de la pensée considérées comme l'essence de la matière et de l'esprit, il appuie avec raison sur la nécessité de se faire de la substance une autre idée que celle des cartésiens, qui aboutit fatalement au spinozisme. « L'auteur a raison de dire que la pensée n'est « pas l'essence de l'âme, car une pensée est une action, et oc puisque une pensée succède à une autre, il faut bien que « ce qui reste pendant ce changement soit plutôt de l'es- « sence de l'âme, puisqu'elle demeure toujours la même. « L'essence des substances consiste dans la force primitive « d'agir ou dans la loi de la suite (2) des changements, Qi comme la nature de la série dans les nombres. »
(1) Foucher exprime dans sa réponse le regret de n^avoir pu lire cet article du Journal de Leipzig : « Nous ne voyons point en France^ « ou fort difficilement du moins, les journaux étrangers. »
(2) De la sorte, texte de M. Foucher de Gareil, p. 303.
POUCHER ET LEIBNIZ. 413
Ainsi, du premier coup, Leibniz supprimait cette dualité de substance qui faisait le désespoir de Foucher, en rédui-^ sant le monde extérieur à une collection de natures ou de forces semblables à celle dont notre âme est le type toujours présent : « Si les corps sont des substances, ils ne sauraient « consister dans l'étendue toute seule. » Mais avec cette notion de la substance, que devenait l'idée dans le système de Leibniz ? Sera-t-elle seulement une action, une qualité ou une forme de la pensée, une simple façon d'être de notre âme, comme le soutenait Foucher ? Leibniz rattachait la solution de cette question à sa théorie de Vaperceptiony qui n'est autre chose qu'une forme de l'idéalisme.
L'idée , la perception , n'est en effet dans cette hypothèse que l'image du monde naturellement réfléchie par la monade, qui ne devient ce que nous appelons esprit, âme, que quand à cette propriété passive de réfléchir l'univers se joint celle d'apercevoir en elle cette image, ou la conscience de ses perceptions. N'est-ce pas, comme l'a établi Jouflroi (1), reconnaître le principe fondamental de l'idéalisme, que l'intelligence humaine ou la monade douée d'aperception n'aperçoit point les choses elles-mêmes, mais seulement l'image des choses en elle? L'idée, pour Leibniz, est ce qu'elle était pour Platon, pour Malebranche, l'objet immédiat ou prochain de la perception : a car, ditril, « quand l'âme pense à l'être, à l'identité, à la pensée, à la « duration, elle a un certain objet immédiat ou cause pro- « chaine de sa perception. » Il n'y avait de là qu'un pas à faire pour arriver^ avec Malebranche, à la vision en Dieu des idées étemelles qui sont en lui et dont notre esprit est affecté immédiatement^ lorsqu'il a des pensées qui s'y rapportent. Quant aux idées des choses extérieures, la cause immédiate n'en est peut-être que la nature de notre âme ; et dès lors il n'y a aucune difiQculté à dire, avec Foucher et
(i) Du spiritualisme et du matérialisme, p. 91S«
I>^ Roborty que rhomm« ei^t Tobjet propre de son saiitim»nX* Cependant, ^)oute l<eibniz, toHJours attiré vers la doctrine de la vision en Dieu, « on peut dire que Dieu seul, « ou ce qui est en lui, est notre objet immédiat» qui soit « hors de nous, si ce terme d'objet lui convient. »
A propos de la similitude qu'exigeait Foucher enlre> nos idiéos et leurs objets, Leibniz ajoute un dernier trait à sa théorie de l'aperception. Sans doute, pour qu'il y ait perception, il faut que la monade exprime le monde intérieur; nji^.il n'est paj? nécessaire, comme le voudrait Fouoker, que la perception soit, parfaitement semblable aux ekjet»; il sufiQt qu'elle les exprime, « comme une ellipse, par exemple^ « exprime un cercle vu de travers... Car, comme j'ai déjà c dit, chaque substance individuelle exprime l'univers 4c à sa manière, à peu près comme une même ville est « exprimée diversement, selon les diJQérents points de vue^»
Quant à l'accord qui doit exi^r entre nos pensée» et ce qu est hors de nous pour fonder la vérité de la représentation, Leibniz étant d'accord avec Foucher pour rejeter l'byj^c^^e commune de l'influence réelle d'une suibstanee créée sur l'autre, il £aut recourir à une autre hypothèse, cftUe d'un accord préétabli dont Dieu serait l'auteur. Ainsi i
Ij^eftoûz. se trouve amené à sa théorie de rharmoniepréétablie> moififii différente qu'il ne le pense de celle de Malebvancjbe, q^ né^ssitail à ses yeux « une manière de miraele>p9r- «. p^ij^Uort inutile; commie» toutes les substanoe8.esqfMniMnt I % ]fii mémoi uqjivers ou les mêmes, phénomènes, dhfi.s!eii- I ^ ti:'aQcord^nt exactement,, et. cela nous fait dire qme l'une I « agit, sur l'auitre, parce que l'une exprime plus difitîiiei»^ I «. ïf^iA qiu^ L'autre la cause ou raison des changements, i ^ p^u pxès comme nous attribuons, le mouvement plutôt «i € v^gsem qu'à toute, la mer, et cela avetc raison^. )h
Nous avons» vu Leibniz constater une eertaine^ amidiigie entre sa doctrine de la nature de l'âme et ce paradoxe de D. Robert, que Ubomme. e»i l'objet propre; de son aenti-
podctheu et leibni2. 145
ment, il aurait pu^ ce semble, en constatefl* une pltiâ ptif" fonde entre la théorie de Yindéfectibilité des substanceè et sa propre opinion des substances mgfénéraôleS et ind&nhip* tibles, qu'il fait remonter jusqu'à Hippocratte. Mais il avait beau s'appuyer sur l'antiquité, il avait beau faire d'importantes restrictions en faveur du sens commuri, en ini^stsuil} sur l'origine des substances créées et en elcemptant nos espriils de cette loi de transformation sans fhi que subisse^ les autres êtres, les réflexions sensées que le cardinal de Ret2 adressait à D< Robert au nom du cartésianisme^ ne s'appliquent pas moins à l'hypothèse de Leibniz, qui, sans avoir même le charme de la nocnresaté, comme dit lé cardinaly aiura toujours l'incoiirténient de conduire logiquemeUbt à faire ks substances aussi éternelles que Dieà.
Quoi fu'il en soit de ces^ hypothèses qtle Fû^chê^ va discuter à son touTy quoique Leibniz donne raisô^ sfHi* ^dques pdînts à la QrUique de la- Recherché, on petit dire qu'en gdnéifal ks cosDGluisionsi de Lei'btnz sont faivorabléâ à Maiebranehe* M. Foucher de Gareil les résume àsnsi :
1^ Malebranche a raise», suivant lui, de luéf pas acit^ter la dé&niti<Mi> de Tidée, prise exclusivement pour la qualité ott 1» forme de kb pensée. ËUe est aussi l'objet immédiat de la., per^teption de l'âmcy
2^ Outre Fidée-image,^ il y a l'idée qui est le' fondemââft dftla ccnmâissânce. De ce genre sont les idées de l'être, de kn penséey de kt durée, d^ l'identité ;
S*' Le tMtrt de Mallebrandtfe est de ne paâ) prendre le mot Héêi dms< uni sen» fixe, et de donner lieu à de dttàgieireusdis équivoques ;
4P Sont tort le ptaâ grave est de nous refuser laf oo^aissanGede notre âi»e,' ce qui seradt ouvrir^ ôeinme là re^ marque fort bien l'abbé Foucher, une porte de derrière au seepti€Jsmei impitoyablement exelu d'ailleurs.
Ajoutons que Leibniz^ rétablit contre Malebranclké le vrai rôle de la volonté dafiis les opérations- de l'entendemeat. U
reconnaît, avec Foucher, « que juger n'est pas proprement « un acte de volonté ; mais que la volonté peut contribuer « beaucoup au jugement, > qu'elle peut à son gré suspendre ou fixer et féconder par Tattention.
Cette longue lettre, si précieuse pour l'histoire du développement du système de Leibniz, et où il avait traité Foucher en ami, avait passé de main en main entre leurs amis communs ; tous voulaient en avoir une copie. Foucher se proposait de l'imprimer quelque jour ; en tout cas, il se préparait à y répondre amplement ; il attendait, pour le faire, l'avis de son ami Lantin. Nous n'avons pas cette réponse de Foucher à Leibniz ; mais il paraît certain qu'elle fut écrite (1) ; Foucher y fait lui-même allusion dans un article du Journal des savants (1695). « Quoique votre « système. Monsieur, ne soit pas nouveau pour moi, dit-il a à Leibniz, et que je vous aie déclaré en partie mon senti- « ment en répondant à une lettre que vous m'aviez écrite « il y a plus de dix ans, je ne laisserai pas de vous dire ici « ce que je pense, puisque vous m'y invitez de nouveau. »
Nous ne voudrions pas trop nous appesantir sur cette discussion, si longtemps poursuivie, et si connue dans ses principaux détails. Mais, comme c'est à Foucher que revient l'honneur de l'avoir le premier entamée et soutenue, ce serait lui ravir un de ses principaux mérites, que de ne pas se rendre compte de la valeur de ses objections ; c'est témoigner pour notre académicien un injuste dédain, que de se contenter de dire, comme l'a fait M. Ck)usin, que Leibniz lui fit l'honneur de correspondre publiquement avec lui sur quelques axiomes de philosophie. .. Ces axiomes : «: riatura non agit saltatim. . . , extrema in € idem reddunt > n'étaient autre chose que l'expression
(i) Quoique Leibniz, dans sa réponse à rartide de Foucher, prétende ne plus se souTenir d'avoir reçu des objections : « Autrement, c dit-il, étant docile comme je suis, je ne vous aurais point donné « si^et de me faire deux fois les qiémes (1696). »
de la loi de continuité^ à laquelle, selon une remarque très juste de M. Foucher de Careil, Leibniz croyait, comme Newton, à Tattraction. Cette belle loi de la continuité, que Leibniz se vantait d'avoir peut-être mise le premier en avant, parce qu'il en avait le premier montré la fécondité, était le lien réel de toutes les parties de son vaste système, et allait à établir dans le domaine de la science cette unité qu'il poursuivait comme le but suprême de la philosophie.
La discussion entre Leibniz et Foucher touchant cette loi se borne à son application à la physique. On le sait, c'est par la critique de la physique cartésienne que Leibniz reprend les bases de l'édifice philosophique ; toute la difficulté roulait pour lui sur la question du continu matériel ; la discussion de la continuité et des indivisibles qui en paraissent les éléments, tel est « le labyrinthe i» où il faut guider la raison éblouie. Or, pour Leibniz, devant de pareilles antinomies, toute la méthode consiste à montrer que lorsque la raison semble détruire en même temps les deux thèses opposées, c'est alors qu'elle nous promet quelque chose de profond, pourvu que nous la suivions aussi loin qu'elle peut aller. Ce quelque chose de profond que Leibniz se promettait de la solution de ce problème, c'était l'introduction des principes métaphysiques dans le domaine de la physique : « Si vous pouviez rompre, lui disait Foucher, comprenant « toute la grandeur de ce dessein, la barrière qui est entre « la physique et la métaphysique par votre problème, « comme vous avez pensé, je vous en saurais bon gré ; car « le plus d'uniformité que l'on trouve dans les objets est le (( meilleur. »
Le principal obstacle, selon Leibniz, à ce grand résultat et à la solution des difficultés de compositione continui, c'est le préjugé cartésien qui considère l'étendue comme faisant la substance des corps : « c'est ainsi, dit-il, que € nous nous embarrassons de nos propres chimères. »
Sur ce point, Foucher était parfaitement d'accord avec
il8 FOUGHER ET LEIBNIZ.
Leibniz : (K Je suis de votre avis, lui répétaitril dans sa corc respondance, que l'essence de la matière ne consiste pas f dans l'étendue ; c'est ce que j'ai prouvé dans ma Critique • delà Recherche et dans mes réponses ou autres disser- « tations. » Il admettait, avec Leibniz, qu'on a raison de demander des unités qui fessent la composition et la réalité d9 l'étendue : « Car, sans cela, dit-il, comme vous remar* « querez fort bien, une étendue toujours divisible n'e$t « qu'un composé chimérique, dont les principes n'existent « point, puisque, sans unité, il n'y a point de multitude « véritablement. »
Mais quelles seront ces unités? Ce ne sont pas des points mathématiques ; car les points mathématiques sont de purs abstraits. Ce ne sont pas non plus des points physiques: car alors, disait Foucher, posant nettement dans ce dilemme une des plus graves objections qui devaient être adressées au système des monades, ou bien ces points sont sans parties ; mais des points sans parties ne peuvent être dans l'univers, et deux points joints ensemble ne forment aucune extension ; ou ces points sont étendus et renferment toutes les difficultés que l'on voudrait éviter. « Donc, concluait « Foucher, les principes essentiels de l'étendue ne sau- « raient exister réellement (1). » Selon Foucher, il fallait donc, pour résoudre l'antinomie, éliminer l'un des deux éléments du problème, ou l'étendue, si l'on admet des unités de substance, ou les unités de substance, si l'on admet rétendue. Foucher ne comprenait pas comment Leibniz, d'un côté, rejetait les atomes, ne concevant point d'indivisible physique sans miracle, et comment, de l'autre, il supposait
(i) M. NourrisflOD, dans sa Discussion de la philosophie de Leibniz, fait valoir ce môme dilemme, p. 449, sans dire un mot dans tout son ouvrage des objections de Foucher.
Voyez aussi Vacherot, ibid,, 1. 1, p. 81Î. exposant, d'après Kanti l^uitÎDomie qui embarrassait Foucher.
POUCHEft ET LEIBNIZ. H9
des principes simples, indivisibles. « J'avoue, lui diSàit-il, € que je ne comprends pas comment vous admettez des di- € visibles et des indivisibles tout ensemble ; ûàr éela fê>* n double la difficulté et ne résout point la question. >
Une autre question venait compliquer le problème, la question de l'explication des lois du mouvement dans les coirps. Leibniz, soumettant l'hypothèse cartésienne au critérium de sa méthode ordinaire, l'interrogeait pour lui faire rendre raison de toutes les propriétés du corps ; or, il trouvait qu'on ne pouvait expliquer par la seule étendue les lois du mouvement, et en particulier Vinertie naturelle des corps. En effet, disait LeibniÉ, l'étendue en elle-même étant indifférente au mouvement et au repos, il faut donc supposer qu'il y a dans la matière quelque autre chose que ce qui est purement géométrique, et joindre à l'étendue i( quelque notion supérieure ou métaphysique, savoir celle « de la substance, action et force, » à moins de conclure avec cent qui sont pour le système des causes occasionnelles, et qui, prenant pour accordé qu'il n'y a que de l'étendue, ont été obligés de lui reftiser la force et l'action, et d'avoir recours à la cause générale, à Taction de Dieu.
Foucher admettait les prémisses de ce raisonnement ; il prenait même le parti de Leibniz contre la réponse qui lui avait été faite dans le Journal des savants (4) ; cette réponse lui semblait supposer ce qui est en question; et ramenant le problème à ses véritables termes, il le formulait, selon son habitude, dans une interrogation sceptique : La matière est-elle de soi-même indifférente au repos et au mouvement?
C'était surtout à propos des lois du mouvement qu'il avait peine à appliquer le grand principe de la continuité, et à l'accorder avec la divisibilité à l'infini. L'axiome « na-
(1) Appeodice, p. lzxxii.
« tura non agit per saltum, » ou, pour parler comme Leibniz, que la nature agit par des changements infiniment petits, lui semblait justifier Targument des pyrrhoniens, qui faisaient marcher la tortue aussi vite qu'Achille : c Car, «r disait-il, toutes les grandeurs pouvant être divisées à Tin- « fini, il n'y en a point de si petite dans laquelle on ne (( puisse concevoir une infmité de divisions que Ton n'épui- « sera jamais, d'où il s'ensuit que ces mouvements se doi- « vent faire tout à coup, par rapport à de certains indivi- « sibles physiques et non pas mathématiques. »
C'est la même objection que pour les substances, ou plutôt la question de la divisibilité de la matière compliquée de celle de la divisibilité des mouvements correspondant aux points parcourus. Ce n'est qu'une nouvelle fece du problème inintelligible pour Foucher : Comment on peut admettre en même temps des divisibles et des indivisibles ? Aussi Leibniz lui fait toujours la même réponse (1) : <ic Quant aux indivisibles, lorsqu'on entend par là les (n simples extrémités du temps ou de la ligne, on n'y sau- « rait concevoir de nouvelles extrémités, ni des parties € actuelles ni potentielles. Ainsi les points ne sont ni gros c ni petits, et il ne faut point de saut pour les passer. « Cependant le continu, quoiqu'il ait partout de tels « indivisibles, n'en est point composé (2), comme il « semble que les objections des sceptiques le supposent, « qui, à mon avis, n'ont rien d'insurmontable, comme on « trouvera en les rédigeant en forme. Le P. Grégoire de
(1) Il se justifie de la contradiction flagrante qu'on lui imputait^ que la matière est composée de monades ou le contenu formé de points.
(2) Leibniz a développé ce point de vue dans une lettre àFardelia, où se trouve ce passage dont celui que nous citons n'est que la traduction : « Infinitœ autem sunt substantiœ simplices seu creaturse in « qualibet materiœ particula et componitur ex illis materia, non fc tanquam ex partibus, sed tanquam ex principiis constitutivis seu « requisitis immediatis, prorsus ut puncta continui esseniiam ingrc- « diuntu^^ non iamen ui partes, »
« Saint-Vincent a fort bien montré par le calcul même de fic la divisibilité à l'infini, l'endroit où Achille doit attaquer « la tortue qui le devance, selon la proportion des vitesses. « Ainsi la géométrie sert à dissiper ces difficultés appa- « rentes. » Puis, généralisant le débat, quittant les phénomènes et les notions finies, Leibniz, emporté par ce que nous pouvons appeler chez lui le sens de l'infini, de cette notion qui termine toutes nos pensées, et qu'il faut toujours avoir présente à l'esprit quand on veut suivre son vol, s'élevait à des hauteurs où l'œil de Foucher avait peine à atteindre. « Je suis tellement pour l'infini actuel, qu'au « lieu d'admettre que la nature l'abhorre, comme l'on dit « vulgairement, je tiens qu'elle l'affecte partout, pour « mieux marquer les perfections de son auteur. Ainsi je « crois qu'il n'y a aucune partie de la matière qui ne soit, « je ne dis pas divisible, mais actuellement divisée ; et, par « conséquent, la moindre particelle doit être considérée « comme un monde plein d'une infinité de créatures diffé- < rentes. »
Ces dernières lignes nous donnent en effet le secret de ce qui divisait si profondément les deux adversaires.
Si Leibniz , par la sublimité et l'étendue de son génie, était sans cesse ramené à l'infini (1), et le trouvait toujours au bout de toutes ses spéculations ; Foucher, de son côté, en avait presque peur, comme on a peur des ténèbres, ou comme une vue trop faible redoute une trop vive lumière. Ainsi, parlant de cet axiome : Extrema in idem recidunt, et d'autres semblables, où Leibniz trouvait de grandes ouvertures pour l'invention, « à peu près comme dans les <r imaginaires de l'algèbre, » notre prudent académicien n'en concluait qu'une chose, c'est que « cet infini est in- « compréhensible à l'esprit humain, et que nous n'en « avons point d'idée positive, non plus que du néant. Ces
(1) « Le calcul nous mène quelquefois à Tinfini saus y penser. »
123 Fx>ucansR et leibniz.
« deux extrémités nous passent ; et ce n*est pas sans raison < que la philosophie se perd dans la contemplation de « l'être^ de même que le sophiste dans celle du néant, Tun « étant ébloui de la trop grande lumière de son objet, et « l'autre étant aveuglé par les ténèbres du sien. »
Poursuivons notre analyse. Au-dessus des simples monades, Leibniz plaçait dans l'ordre hiérarchique des substances créées, des monades supérieures, qu'on peut appeler animaux, parce qu'elles ont une âme ou forme substantielle douée de quelque chose d'analogue au sentiment et à l'appétit. Cette opinion de Leibniz allait directement à renverser le paradoxe cartésien qui considérait les animaux conmie de pures machines. Foucher réfutait à la fois et les cartésiens et Leibniz. Sans doute Leibniz avait raison de donner aux animaux un principe dMndividualité interne, tant de la part de leur âme que de leur corps ; mais ne dépassait-il pas les bornes d'une légitime analogie, lorsqu'en faisant dériver la sensibilité dans les animaux de la disposition des organes, il leur assignait un principe sensitif, différant substantiellement de celui de l'homme? Cette objection n'était que la reproduction du vieil argument dont se servait du temps de Descartes le scepticisme matérialiste, pour inférer que, si l'on donne à la brute une âme sensitive, il faut lui donner aussi une âme intelligente. Aussi Leibniz, en la réduisant à ces termes, la repousse sans peine : « Lorsque vous semblez dire que l'âme des a bêtes doit avoir de la raison, si on lui donne du sentiment, (( vous vous servez d'une conséquence dont je ne vois pas « la force. »
Enfin, quant à la théorie de la communication des substances ou de l'harmonie préétablie, tant de fois réfutée depuis Foucher, et souvent à l'aide des mêmes raisonnements, il ne pouvait se résoudre à admettre une hypothèse qui, à la rigueur, lui paraissait possible au regard de la souveraine puissance de Dieu^ mais en même temps pure-
FOUGHER ET LEIBNIZ. 123
ment arbitraire, et parfaitement inutile. U était difficile, en effet, d'apercevoir le lien qui unissait dans la pensée de Leibniz cette nouvelle théorie avec son sentiment des uni" tés ; et, comme Ta dit M. de Biran, qui se rencontre dans cette réfutation avec Foucher, « cette négation d'influence exercée par l'âme comme par toute autre monade hors € d'elle-même, est opposée au principe fondamental du « leibnizianisme. ]» D'un autre côté, Foucher avait raison de demander à quoi peut servir après tout « ce grand arti- « fice dans les substances, sinon pour faire croire que les « unes agissent sur les autres, quoique cela ne soit pas ? y^ et il prouvait avec beaucoup de sens que cette hypothèse est aussi inutile que celle des causes occasionnelles, à laquelle elle prétendait se substituer avec avantage. Les cartésiens, du moins, pouvaient encore excuser leur système, puisque, supposant qu'il n'y a rien de commun entre les substances corporelles et les spirituelles^ ils ne pouvaient expliquer autrement l'apparente action des unes sur les autres ; mais Leibniz devait-il s'embarrasser de leurs difficultés, et ne pouvait-il s'en démêler par d'autres voies ? N'avait-il pas en effet une belle ouverture pour résoudre le problème dans cette théorie de V effort, ou de la force active et vitale, qu'il avait si heureusement substituée à l'automatisme cartésien, dans « cette perception intérieure, dira « plus tard Maine de Biran, de l'effort qui manifeste au « sujet pensant et voulant l'existence du corps organique « obéissant à son action ? »
Foucher appuyait ces solides observations de l'autorité de saint Augustin, et lui empruntait la théorie par laquelle il explique dans ses livres de musica l'action des esprits sur les corps. On sait en effet que si d'un côté saint Augustin soutenait comme un de ses dogmes philosophiques les plus chers que le corps ne peut pas agir sur l'âme, et par là donnant lieu à la réciproque, mettait directement sur la voie des causes occasionnelles et de l'harmonie préétablie,
il admettait de l'autre avec Plotin, que sans être modifiée en rien par le corps, l'âme agit en lui et sur lui comme sur un être soumis à son empire^ et dont la résistance, en provoquant une réaction, produit dans l'âme le sentiment ou la passion (1). De cette théorie, qui est devenue le point de départ et la base de son système psychologique, Maine de Biran tirait à bon droit cette conclusion, qui aurait dû être celle de Foucher, s'il avait pu se résoudre à dogmatiser sur de semblables questions : « Pour nier l'influence physique c ou l'action des substances les unes sur les autres, et d'à- < bord l'action réelle de l'âme sur le corps, il faut, pour c ainsi dire, nier l'humanité et détruire le sujet qu'on veut « connaître ou expliquer (2). »
CSette polémique de Foucher contre Leibniz, quoique moins étendue que les précédentes, interrompue qu'elle fut par la mort, embrasse cependant les points importants du système leibnizien : la loi de continuité, la monadologie, l'harmonie préétablie. A la loi de continuité, Foucher oppose les abus qu'on pourrait faire de sa généralité, en prenant trop à la lettre les axiomes qui l'expriment ; c'est ainsi qu'il signale la formule Extrema in idem recidunt, d'une application dangereuse en théodicée (3). Il y voyait le germe d'une confusion funeste à la logique, et entraînant en métaphysique des conséquences qu'en effet l'idéalisme hégélien s'est chargé de tirer, au mépris de toutes les lois de la pensée. Foucher réfutait d'avance la fameuse théorie de l'iden-
(1) On peut voir dans la belle étude de M. Ferraz sur la psychologie de saint Augustin, p. 118^ amplement développée et finement appréciée, cette ingénieuse théorie que Foucher oppose avec tant de raison à Iliypothèse de Leibniz.
(2) Œuvres philosophiques, t. IV, exposition de la doctrine philosophique de Leibniz.
(3) Leibniz lui-même reconnaissait que ces expressions vont un peu trop loin, « comme lorsqu*on dit que Tinfini est une sphère dont « le centre est partout, et la circonférence nulle part. »
tiié des contraires, quand il écrivait à Leibniz (1) : « Comme « il y a quelque vérité éternelle, il doit aussi y avoir de € certaines distinctions immuables et essentielles, qui con- « tiennent des différences nécessaires; or, parce que la « première de toutes les différences est celle de Tètre et du « néant, il s'ensuit qu'elle est immuable, et que jamais le « néant ne se confondra avec l'être, ni l'être avec le « néant. »
De la monadologie et de la dynamique nouvelle, Foucher accepte tout ce qui, dans la pensée de Leibniz, allait à réformer l'idée de substance et celle de l'étendue, telles que, dans son amour des idées claires et distinctes, les avait imaginées Descartes ; seulement il s'embarrassait dans les développements souvent obscurs où Leibniz entrait sur la nature de ses monades, et l'union en elles du uni et de l'infini.
Quant à l'harmonie préétablie, Foucher, tout en l'attaquant, comme nous l'avons vu, était d'accord avec Leibniz sur le grand principe cartésien qui en était le fondement, et d'où était sorti l'occasionalisme de Malebranche. « Avec « tout cela, lui écrivait-il (2), nous sommes toujours obli- « gés de recourir à l'être infini, non seulement pour trouver « la cause des prodiges et des miracles, mais encore, vous « le reconnaissez fort bien, pour rendre raison des lois du « mouvement et des actions réciproques des esprits sur les « corps, aussi bien que des corps sur les esprits. »
Enfin, touchant la théorie de la connaissance, plus d'un point rapprochait Foucher et Leibniz. On sait qu'une des pensées les plus familières à Leibniz, c'est que toute substance renfermant l'infini, le concret se dérobe à notre intelligence, et une connaissance parfaite de la réalité des choses est impossible pour nous dans notre état présent.
(1) Append., p. Lxxvii.
(S) Append.^ p. lxxxviii.
196 FOUCHER ET LEISmz.
C'était faire à Tignorance humaine presque une aussi large part que le restaurateur de TAcadémie ; il est vrai que Leibniz, comme Foucher, proposait encore aux recherches de l'entendement humain un assez beau champ, quand il proclamait avec lui que nos connaissances sont susceptibles d'un accroissement indéfini, et que notre esprit est capable d'embrasser tout l'ensemble des choses (1). Le caractère le plus frappant de l'imperfection de nos connaissances, pour Foucher comme pour Leibniz, c'est la nécessité où nous sommes de recourir à l'observation, à l'eicpérience, pour nous diriger dans le monde des faits et des phénomènes sensibles, la vérité des faits et des phénomènes n'étant qu'une vérité relative et transitoire, sans fondement nécessaire et absolu. Daaii^une de ses lettres à Foucher, Lezbm2, tout en accumulant les preuves les plus convaincantes' pottr établir la réalité du monde extérieur, y donne en réi^nmé gain de cause aux dowles des académiciens (2), en ccmehuuit qiiK si nous pouvions jamais être pleinement assurée de cette réalité en la fondant a priori sur l'essence' même él!es choses, (( cela approcherait fort de la vision béaitifique*. y
Mai» si Foucher, touchant la réalité du mofide extérieur, faisait cause commime avec \e& idéalistes, il a eu aussi la gloire de défendre avec Leibmz, contre les négations du sensualisme, la vérité des connaissances étemelles, universelles et nécessaires. D. Robert, en effet, peut être considéré comme le Locke français à cette époque, Locke moins positif, observateur moins judicieux et moins sage que l'auteur de VEssm sur V entendement, mais qui' atak ave» lui bien des points de contact, notaomment àsûs sa ti^éorie des idées- simples, prododt primitit de la sensation, àasM
(î) T. Rilter, Hi'stoCre de ta phiTosopkie modemey P. m, c. ii.
(2) « Je vois maintenant, dit- il dans ses Nouveaux Essais^ 1, 1, juste qu*où les sceptiques avaient raison en déclamant contre les sens... « ce que Platon entendait quand il prenait la matière pour un être « imparfait et transitoire. »
FOUCHER ST USiffiUZ. 127
lesquelles il posait les ILonites que rixktelligeDce ne saurait franchir. Nous avons vu que Foucher avait bien de la peine à admettre de semblables notions dans l'entendement. Outre la difficulté de résoudre nos idées en éléments véri. tablement simples, il considérait nos perceptions et nos idées les plus simples eu apparence comme renfermant des éléments imperceptibles et confus qu'il appelait des jugements sourds et cachés. Ce sont ces perceptions confuses et composées qu'il opposait à D. Robert, comme Leibniz les opposera dans sa théorie de k perception aux idées simples de Locke ; l'objection indiquée en passant par Foucher, développée avec des vues de génie , deviendra , dans les Nouveaux Essais {i\ une partie de la science de l'infini, la belle théorie par laquelle Leibniz prouvera victorieusemen que nulle analyse des perceptions sensibles ne résout le problème de la connaissance du simple (2).
La plupart des caritiqu«s de Leibniz n'ont voulu voir dan« sa iKfeétaphysii|iie transcendante que de brillantes hypothèses, ks fiction» d'une belle imagination, méritant la màmtdi{Qiy.iie^t Reid, qm l'arc d'ApoUo», le bouclier de Man^irve et la eeinture de Vénus dans les poèmes d'Honaère! (3)w. Foucher, dont l'esporit positif avait peur de l'hyp<»libèsi^ élmt eopendaiait moins sévère pour les productions dâ^ celui qu!ilc€Ha|)araii à Platon,, et à qui il appliquait ce nootde saûit Au^stim : « An poUBt cdiquiA exire. a fonéa
(1) Nomveeux e^tUs {paesim), « Nos p«rceptioD6 eonfoses tianneot a méfme de l'infini, et sont des explressions du détail de ce qui arrive « dtuis De» oorpB. »
(2) Riiter, ibid,, p. 270. « Si noua tooIoib) sortii dei cette eoiilkia sien, si nous youlons pénétrer jusqu'à la connaissance du simple, u U faut que nous dominions toutes nos perceptions sensibles. »
(i^. Eoy.er-Collard a^ dit à son tour, en parlant de Thannonie préétablie : « Quand eUe ne rencontrerait pas da». dâffieultés insolubles, « elle ne serait encore qu'une hypolihàsa ; et»)ik cfl^ titne, aUe a!auzait « paft plna d!autoriU» qpa les fictions, paàtiq^^a' de VUituU et de « VEnéide, » Fragm.
c PlcUonico quod non ait divinum (1)? » Son esprit s'élevait et s'échauffait au contact de ce beau génie; séduit, comme tous les amis français de Leibniz, par l'étendue, l'originalité de ses idées, il pressait avec une louable impatience l'accomplissement de ces vastes plans auxquels plusieurs Leibniz n'auraient pu suffire, la réalisation de cet idéal de la science universelle, dont l'image tracée çà et là à grands traits dans ses ouvrages nous étonne encore conune ces ébauches inachevées, où resplendit sous de simples linéaments la pensée créatrice d'un Raphaël ou d'un Michel-Ange. Mais de ce que ces belles conceptions sont restées suspendues, arrêtées par d'insurmontables obstacles, en fautil conclure, avec Royer-GoUard, que le principal enseignement à puiser dans un si grand exemple, c'est que la métaphysique n'est le plus souvent qu'une sublime méprise sur l'objet et les limites de la connaissance humaine; ou ne voir (2) dans ces hardies constructions qu'un indice de l'esprit sceptique de la philosophie moderne se contentant de la perspective de solutions hypothétiques? Nous aimons mieux voir dans ces généreux efforts du génie, quelque impuissants qu'ils puissent paraître à nos sceptiques modernes, la preuve non équivoque de la puissance et de la fécondité de l'esprit humain, manifestant par l'infinie variété de ses vues et de ses systèmes l'infinie variété de la nature des choses, qui échappe toujours par quelque côté aux prises d'une intelligence finie et limitée : nous sommes plus volontiers de l'avis de Bonnet, un leibnizien égaré dans le XVIII« siècle, qui veut que les jeunes philosophes s'occupent beaucoup de cette métaphysique transcendante, ne fût-ce, dit^il, que pour fortifier leur entendement (3).
(1) Append., p. uutxix. « Anpotest exire aliquid a fonte, Leibniiio, « quod non sit prœclaram ? »
(S) Avec M. Ritter, ibid., p. 879.
(8) Foucher, nous ravonB vu, pensait la même chose de la méta^ physique cartésienne.
FOUCnCR ET LEIBNIZ. 129
Nous pouvons maintenant embrasser cette longue polémique, où la multiplicité des détails nous a fait si souvent perdre de vue les points culminants et les principes qui la dominent.
Les principaux reproches adressés à la doctrine de Descartes par ses nombreux critiques peuvent se rapporter aux chefs suivants (1) :
1<» On ne saurait nier qu'il y a encore dans Descartes une disposition trop prononcée à choisir parfois les voies les moins naturelles pour arriver à la vérité, qu'il lui est resté malgré lui des habitudes scolastiques quelque chose de confus, de chimérique et de subtil. Ces défauts généraux s^ font sentir surtout dans sa théorie des idées, théorie hypothétique sur bien des points, embarrassée de vaines di^^tinctions (2), et par là même vague et incomplète ;
2** Descartes n'a donné des idées innées aucune classification rigoureuse, et il a mérité le reproche que lui fait Malebranche de n'avoir pas examiné à fond la nature des idées. Le grand défaut des MéditationSy c'est d'avoir oublié ou négligé de montrer la source et la validité des notions fondamentales qu'il a mises en question en posant de nouveau le problème de la connaissance humaine ;
3® Insuffisance reconnue du critérium de Descartes, pour distinguer les préjugés des principes, ne donnant du reste qu'une certitude purement relative à l'intelligence individuelle ;
(1) Ces conclusioiis sont empruntées aax organes les plus autorisés de la critique philosophique en matière de cartésianisme^ MM. Cousin^ de Rémusat, Bouillier, Saisset.
(9) Oo doit signaler^ avec M. de Rémusat^ quatre points importants dans cette théorie : !<> que Fidée n'est pas l'image du cerveau, mais une opération de Vesprit; 2« que nos idées ne peuvent venir tout entières des sens ; 3» qu*il n'est pas absolument nécessaire que nos idées ressemblent aux objets ; k° que Terreur ou la fausseté n'est pas dans les idées^ mais dans les jugements. On se rappelle que Foudier a soiumis ces qoaù^e points à sa critique.
iSO POUCHER fiT LEIBNIZ.
¥ Rien de plus confos, de plus indécis que les vues psycMogiqoes de Descartes, considérant la sensaban et nmoginatiom tantôt comnie des modes de la pensée, tantôt comme des phénomènes purement corporels ; tantôt dis* tinguant la volonté de la pensée, tantôt la confondant avec elle;
h^ Enfin Descartes méconnaissait la vraie nature de la substance en plaçant la notion de 1^ spiritualité en dehors de la notion de fbroe, ce qui le condi^dsait à la négation de toute action réciproque entre Tâme et le corps, et le portait à assujettir Jusqu'à la nature vivante aux lois rigoureuses d'un mécanisme universel.
SI nous nous reportons à la polémique détaillée que nous venons d'exposer, nous trouverons la plupart de ces re-proches non sans doute formulés avec la rigueur et la précision qu'ils peuvent avoir aujourd'hui, que nous jugeons le cartésianisme par les résultats qu'il a prodtdts, l'influence qu'il a exercée, mais au moins indiqués et devinés par Foucher avec une sagacité et une pénétration dignes d'éloges. La modération de son caractère, la solidarité de plusieurs préjugés qu'il partageait avec Deacarfees^ lui^ im« posaient une certaine équité, certains Ménagements qtte^des critiques même français, et si loin ée lui par le tefn)Ms>, liront su garder. Nous ne parlons pas de ceux qui ne reeèittiaiB^ ssmt d'autre science que la science critique, enveloppent dans la proscription de toute métaphysique les 6fCilè«tfiss qui lui font le plus d'honneur ; mais il est étonnant jusqu'où des esprits qui se disent amis de la science, régénérateurs de la métaphysique, ont poussé le mépris, la censure des théories et de la méthode cartéfiiennes. Que la critique de Foucher est loin de cette critique absolue, exclusive, subversive, qui ne laisse pas subsister une pierre de l'édifice ! La théologie cartésienne, à laquelle Foucher n'a point osé toucher, devait tomber là première. En psychologie, rien n'est épargné, ni méthode^ ni principes, ni conséquences.
FOUCHEK ET LEIBNIZ. 434
Il est temps, s*écrie-t-on, de revenir de ce préjugé <îonvenu qui rattache à la doctrine cartésienne du cogito tous tes progrès de la science psychologique et morale. La question de la nature de l'âme et de ses rapports avec le corps, c toute cette fantasmagorie ontologique » doit s^évanouir devant la pure lumière des faits ; « la science de Thomme « reste à faire à peu près tout entière (4). » Mais, je le demande, en quoi cette nouvelle anthropologie, détachée de tout principe ontologique, difFère-t-elle du grossier empirisme qui a dominé dans le siècle précédent, et dont le cartésianisme ressuscité nous avait débarrassés ?
Tout en admettant que Descartes a dépassé dans ses conclusions les données d'une observation légitime, qu*il n*a paa analysé assez à fond le fait de la pensée, qu'il ne s*est pas assez soigneusement gardé de l'esprit de système, ne pourrail>«n pas observer, au contraire, qu'il s'est trop laissé dominer par le point de vue psychologique où subjectif, et qu'il a trop perdu de vue dans l'enchaînement factice de ses déductions les notions fondamentales ou vérités premières q\ii en formaient la trame invisible? Sous prétexte que la connaissance des premiers principes <x. n'a pas accoutumé « d'être appelée science par les dialecticiens, » né sacrifierai pas trop volontiers aux exigences dé la dialectique rexame» dé ces premiers principes dont il se ser>'ait sans en avoir préalablement constaté la valeur? Voilà de quel e6té surtMVl â laissait la porte ouverte au scépticieme ; c'est aussï de ce côté que le scepticisme est rentré avec Kant, en niaftl la possibilité d'«ne science de l'absolu. Le plus grand reproche qu'on plisse fkire à Descartes, c'est de ne pas s'être attacM asset profondément ni assez rig^ôureuseviient à l'absolu ; sans dôttte il n'admet pas avec l'auteur de la Critique de la raison pure que les données de cette raison ne puiseent avoir qu'une valeur purement subjective ; pour
(1) Vi^h^Ot, Éa métaphysique €t la sdênte.
132 FOUGHER ET LEIBNIZ.
lui, la pensée suppose l'être. Mais n'est-ce pas laisser à la notion du vrai quelque chose de relatif et de contingent, que de prétendre que nous n'avons pas à nous inquiéter de la vérité ou de la fausseté absolue, dès que notre persuasion est si ferme qu'elle ne peut être ébranlée, équivalant en ce cas à une. très parfaite certitude ?
Foucher a très bien aperçu cette lacune ; il a même es-sayé de la combler : nous verrons, dans le chapitre suivant, jusqu'à quel point il a réussi. Mais au moins a-t-il posé d'une manière nette le grand problème qu'il faut résoudre avant de faire le premier pas dans la spéculation philoso* phique : y a-t-il pour l'homme une vérité, une certitude absolue ? Les cartésiens ont beau dire qu'ils tondent leurs connaissances sur les idées que nous avons naturellement des choses qui sont hors de nous ; mais qui les assure de la fidélité de ces représentations? Le vrai philosophe, selon Foucher, en se défiant de ces idées naturelles, ne désespère pas pour cela de connaître la réalité des choses ; il tâche, par l'efibrt de sa raison, de se former des idées artificielles, dont la fidélité soit à l'épreuve, et dans lesquelles il distingue clairement ce qui vient de l'objet et lui appartient de ce qui doit être rapporté à notre âme et à ses façons d'être. Il semble qu'il y ait là en germe la théorie écossaise de la distinction fondamentale entre la sensation et la perception, la sensation n'étant que le résultat des objets sur notre âme, et la perception, celui de l'application de notre raison aux données confuses de l'expérience. Mais ne faisons pas Foucher plus clairvoyant qu'il n'a été ; l'honneur d'une grande pensée ne revient pas à celui qui, le premier, l'a vaguement entrevue, mais à celui qui l'approfondit, la féconde par la réflexion et lui fait porter ses fruits.
Malebranche s'était eflbrcé de compléter la doctrine de Descartes, en cherchant aux idées un fondement plus inébranlable dans le monde intelligible, dont le monde sensible n'était plus qu'une image phénoménale : il avait Çsdt de Dieu
FOIJCHER ET LEIBNIZ. 133
le lieu, le centre unique des réalités intelligibles, toujours présent à notre esprit, qui ne voit qu'en Dieu ses idées, n'ayant de sa propre nature qu'un sentiment confus qui lui dérobe son essence.
Ce système, comme on Ta tant de fois démontré, en ré« duisant presque à néant l'action des créatures, en mettant à la place des causes secondes et des facultés de l'homme l'action unique de Dieu, aboutissait dans ses dernières conséquences à l'abîme du spinozisme : il mettait à découvert ces semences funestes que le coup d'œil profond de Leibniz apercevait dans le cartésianisme rigoureusement interprété. On se demande avec Foucher ce que devient en effet dans ce système l'esprit humain, ce que sont ces idées qui ne sont pas même des modalités de l'âme, quelle est la part de l'intelligence dans l'opération de la connaissance ? Mais il ne faut pas nous étonner que jamais Foucher ni Maiebranche n'aient pu s'entendre sur ce point ; la méthode de Malebranche était ce qu'il y avait de plus opposé aux procédés didactiques de Foucher. Comme l'a très bien dit M. Ritter, plus équitable à son égard qu'à l'égard de Descartes, € il compte parmi les philosophes dont les ouvrages « attestent au premier coup d'œil qu'ils ont mis toute leur « àme dans leur philosophie. Il n'a presque rien à faire « avec l'école et les procédés de l'enseignement... Il déve- « loppe ses idées avec éloquence. » Foucher, s'arrêtant aux abords des problèmes, voulant voir aussi clair dans les mystères de la métaphysique que dans un théorème de géométrie, était peu préparé à suivre Malebranche dans cet élan sublime vers l'infini, vers Dieu, but suprême de notre vie religieuse et morale, en qui il voyait se réunir et se confondre la raison et la foi, comme en leur source et leur principe commun.
Il semble assez inutile maintenant de se demander si les objections de Foucher, reçues d'abord avec tant de hauteur, laissèrent quelque trace dans l'esprit et les ouvrages de
i^ FOVCBm ST LEIBNIZ.
roratoriea (1). Faut-il ax croire Foucher, (jui constate avec une certaine satisfaction que Malebranche, dans son troisiàme volume, « parle d'une manière un peu différente, et €• y paraît être un peu académicien ?» Ce qui fait triom* pher ainfii }e restaurateur de l'Académie, c'est la complaisance avec laquelle Malebranche insiste sur cette opinion singulière, < que nous n'avons point d'idée de la nature de € notre âme. » Aux yeux de Foucher, il ne manquait plus à Malebranche, pour être un parfait académicien, que d'étendre cette incertitude à l'idée de corps et d'étendue. Foucher, en cela, était constant avec ses principes : nous ne sommes assurés, d'après lui, que du monde intérieur qui nous est révélé par la conscience ; et dès lors qu'on fait des idées quelque chose d'extérieur à nous-mêmes, la perception de ces idées reste inexplicable autant que celle des objets eux-mêmes, et on glisse par là dans le plus profond pyrrhouisme (2).
Dans d'autres endroits encore de ses éclaircissements, Malebranche semblait donner la main à Foucher et aux
(1) On peut Ycir dans la préface du tome III de la Recherche (i678] ce que pensait Malebranche des jugements divers dont les livres peuvent être Tobjet, laissant à chacun le soin d'en faire l*appUcaUon aux jugements que son livre avait provoqués. — On sait que Malebranche revoyait et corrigeait ses écrits à chaque nouvelle édition. Leibniz (l'abbé Blampignon, Correspondance inédite, p. 79) lui donnait le conseil de distinguer dans une nouvelle édition de itL Recherche, les additions ou changements par la diversité des types, ou par d'autres caractères. Ce conseil pourrait être utilement suivi par un nouvel éditeur de Malebranche, surtout pour le premier volume, si différent dans la seconde édition de ce qu'il était dans la première. Il serait très intéressant (j'en ai fait l'expérience), en comparant ces nombreuses variantes et additions , de surprendre Malebranche se dénigrant luimême jusque dans la forme avec le soin et le scrupule qu'apportent à cette révision tous les grands écrivains.
(2) Append., p. c. — Malebranche, conome l'a remarqué Reid, avait trop de pénétration pour ne point remarquer cette conséquence de VBon système, et trop de bonne foi pour ne pas l'avouer. Aussi cherche-
•il à en tirer avantage en faisant reposer sur l'autorité de la révélation l'évidence que nous avons de l'existence de la matière.
FOUGHER ET LEIBNIZ. 135
académiciens. C'est ainsi qu'au premier chapitre, appuyant sur l'impossibilité où se trouve l'homme ici-bas de prétendre à l'infaillibilité, il ajoutait ^ qu'on doit y tendre avec « effort sans y prétendre. » En outre, tout un éclaircissement avait pour objet de démontrer qu'il est très difficile de prouver qu'il y a des corps, «t que nos sens ne sauraient nous éclairer. Tout l'idéalisme de Berkeley était en germe dans ces pages ; mais elles n'étaient que le développement naturel des doctrines professées dans le premier volume, et Malebranche ne faisait que creuser de plus en plus ses principes avec cette persistance et cette obstination qui en appelait aux révélations de l'autre monde pour le venger de l'incrédulité de cêluin^i.