CHAPITRE VI
Foucher, apologiste et restaurateur de rAcadémie.
Il nous reste à exposer et à apprécier la tentative à laquelle Foucher dévoua sa vie, et qui lui mérita le surnom de restaurateur de la philosophie académicienne.
Son esprit éminemment critique sut rattacher cette restauration à sa polémique contre les cartésiens ; sa première dissertation de lôôS, qui renfermait la logique des académiciens^ était dirigée contre la nouvelle logique inaugurée par Descartes , toutes celles qui suivirent ne furent que des réponses au livre de D. Robert. Celui-ci, comme nous Tavons vu, en accusant Foucher de scepticisme, avait attaqué les doctrines de l'Académie, que, dans son ardeur de dogmatiser, il confondait avec le pyrrhonisme. Ce fut pour justifier l'Académie, que Foucher, sous le titre de Réponse à la Critique de la Critique de la Recherche de la vérité^ fit paraître, en 1686, V Apologie des académiciens, où il expose les raisons qui lui ont fait embrasser leur méthode, et les avantages qu'en pourraient retirer la philosophie et la religion, « dans un temps où la contrariété des dogmatistes ce trouble et agite les esprits, t^ Il veut faire jouer au doute académique, en face du dogmatisme cartésien, le même rôle qu'il avait joué en présence du dogmatisme stoïcien ; nouvel Ârcésilas, un seul désir l'anime, celui de mettre un frein aux prétentions indiscrètes, aux spéculations intem-
FOUCHBR, APOLOGISTE. 137
pérantes des nouveaux Zenon ; s'il s'efiforce de réduire les dogmatistes à un doute raisonnable, ce n'est point « pour <t les y arrêter entièrement, mais au contraire pour les « obliger d'en sortir de manière à n'y rentrer jamais. »
Dans cette Apologie^ Foucher se place à deux points de vue, le point de vue de la foi et celui de la raison : c La mé- « thode des académiciens est la plus utile pour la reli^ « gion; elle est aussi la plus conforme à la raison et la « plus favorable à ses développements; » voilà les deux thèses que Foucher oppose aux griefs de D. Robert, et que nous allons rapidement parcourir.
C'est cette première partie de V Apologie de Foucher, qui l'a fait considérer comme un auxiliaire de Huet, comme « le porte-drapeau de ce scepticisme chrétien, qui croit « servir la foi en rabaissant la raison (1). » Mais on peut dire que cette pensée de faire servir le doute de préparation et de fondement à la foi n'est dans Foucher qu'accessoire et secondaire ; il fut amené sur ce terrain comme malgré lui par les insinuations aggressives de D. Robert ; Foucher s'était senti blessé dans la vivacité de sa foi, et confondant sa propre cause avec celle de ses académiciens, il leur confia la défense de son orthodoxie attaquée. Nous savons déjà, par sa querelle avec Malebranche, quelle était son opinion touchant les rapports de la raison et de la foi. Mais, quoiqu'il les considérât volontiers comme deux puissances séparées ayant chacune son empire et ses droits, il ne laissait pas, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, d'insister sur la démonstration de la conformité des enseignements de la raison avec ceux de la toi ; son livre de la Sagesse des anciens n'était qu'une application de cette démonstration à l'ordre des vérités morales et pratiques. Aussi, quand parut le livre de Huet : Concordia rationis et fidei, où se trouve en germe la doctrine audacieuse du Traité de la faiblesse
(1) M. Foisaet, Lettre à M. Foucher de CareiL
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de Veiprii humain, Foucher battit des mains et comi^imenta
l'auteur sur la clarté avec laquelle il avait démontrè que les
sentiments de Platon s'accordent avec le christianisme (<).
Déjà en 1686, dans son Apologie des académiciens (2),
(1) Voici cette lettre publiée par M. Cousin dans la Correspondance de Leibniz et de Nieaiêe, p. 15S :
« J'ai lu votre livre Concordia rationis et fidei^ el j'i^ bien de la « joie de voir que vdus avez démontré d'une manière si claire que « les sentiments de Platon b*aceordent avec le christianisme, princi- « paiement pour ce qui ett du mystère de la THoité, et de k nature « du Verbe divin. Tout le monde a fort approuvé votre style, et il »'y « a personne qui n'ait admiré votre érudition. Pour moi, je vous as- « sure que je suis édifié de cette lecture, car je suis d^autant plus « porté à recevoir les vérités du christianisoi^ qu« je suis persuada <( que les philosophes les plus éclairés les ont reconnues.
(c A l'égard des fables que vous avez rapportées, je suis fort per- « Buadé que vous ne demandez pas qu'on les regarde comme si elles « étaient vraies, ni qu'on y ajoute foi, comme faisaient les payent. « Cependant quelques docteurs ont eu peine à digérer les transfigu- « rations de Jupiter par rapport à celles de notre Sauveur ; mais ces « gens là n'ont pas lu votre livre; car vous avertissez au concunimce" « ment que vous ne prétendez pas que Ton ajoute foi aux fables c( des payens; mais seulement^ en montrant que leur religion les « obligeait de croire des choses si peu croyables (vous voulez Caire « entendre) que la nôtre nous traite plus favorablement en ne nous c( proposant que des choses raisonnables et qui ne sont pas difficiles « à croire. Voilà, ce me semble, comme Ton doit interpréter ce que « l'on trouve dans votre deuxième et troisième livre ; mais il y a des c( esprits indociles qui ont de l'aversion pour la philosophie et qui ne « veulent pas qu'on leur apprenne ce qu'ils ne savent pas.
o Je prends la liberté, Monseigneur, de vous soumettre avec an* « tant de respect que 4^e sincérité leurs réflexions ; car, pour moi, « je crois que s'il y en a quelques-uns qui n'approuvent pas votre « ouvrage, cela vient de ce qu'ils ne l'ont pas assez lu ni bien « compris. Tespère avoir Vhonneur de vous préacoter la première « partie de mon Histoire des académiciens aussitôt qu'elle sera im- « primée. »
(3) a Un illustre auteur, dit*il, s'est déclaré pour cette manière de philosopher dans son fameux livre de la Démonstration évengéa ligue. Je souhaite qu'il s'acquitte bientôt de la promesse qu'il a faite de faire voir que les sectes de philosophie qui apprennent à douter « s'accordent mieux que les autres avec le christianisme ; sa pro- « fonde érudition et son expérience me font attendre de grandes « choses. » (Cf. Bayle, Nouvelles de la république des lettres^ mai 1686.)
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Fbucber avait donné de publics éloges à la Démonatration évangélique; il y avait été frappé de cette conclusion, qui faisait pressentir les Questions alnétanes : « Des gens ha- « biles et ingénieux ont jugé à propos, pour mieux établir la foi, de déraciner la philosophie à l'aide d'arguments « sceptiques, m
C'est cette même thèse des qtuBstiones alnetanœ que Foucher soutient dans la première partie de son Apologie.
Si la manière de philosopher des académiciens lui semble plus utile à la religion, ce n'est que parce qu'elle tient davantage du bon sens, « et que, par conséquent, elle ne « saurait nuire à une religion appuyée sur la vérité, qui en « est la source et la règle. » Il ne s'agit donc que de rectifier la fausse opinion que le vulgaire se fait des académiciens, en les regardant comme les ennemis de la raison et du bon sens. Or, pour Foucher, la philosophie académicienne se résume tout entière dans le chef de l'ancienne Académie, dans Platon. A l'aide de cette équivoque, il n'était pas difficile à Foucher de trouver parmi les Pères pla^ ionisants des apologistes de la doctrine académicienne : il pouvait apporter, comme il le dit lui-même, « les témoi- (( gnages de saint Justin, de saint Denys, de Clément « d'Alexandrie, d'Origène, de saint Jérôme, de Lactance, « de saint Thomas même, et de tout ce qu'il y a eu de sacf vants théologiens. » Les règles de la méthode académicienne s'accordent parfaitement avec l'enseignement des Saints Pères et de la tradition. Ainsi saint Augustin a reconnu formellement la première loi de la logique académicienne, « Ne se conduire que par démonstration en ma- « tière de philosophie, » quand il a dit : <i Nolite putare « vos veritatem in philosophia cognovisse, nisi ita didice- (( ritis saltem ut nostis unum^ duo, trio, quatuor collecta « in summa fieri decem. » Ce n'est que parce qu'on a méconnu la seconde ; a Ne point agiter les questions que l'on « voit bien ne pouvoir décider, » que l'on est tombé dans
« les hérésies. La troisième, a Avouer que Von ne sait pets M ce qu'on ignore, » a été le fondement de tous les écrits des Pères contre les Gentils, et principalement contre les philosophes, « qu'ils combattaient par les raisons des aca- (c démiciens, et même par celles des pyrrhoniens, en leur (( faisant voir la contrariété de leurs opinions, afin de les « obliger d'avouer leur ignorance, et de venir apprendre « de l'Evangile ce qu'ils ne pouvaient apprendre des fei- « blés lumières de la raison. » La plus grande partie des Pères ne tend qu'à faire observer la quatrième : « Dis^ (( cerner les choses que Von sait de celles que Von ne sait « pas. » Enfin les académiciens, faisant profession de chercher des connaissances nouvelles, e: Je ne pense pas, dit « très bien Foucher, avec cette foi profonde aux progrès de « la science qui, chez lui, fait contrepoids à sa tendance « sceptique, qu'on puisse dire que cette loi qui tend à per- « fectionner l'esprit humain et à l'enrichir de la découverte (( des vérités, soit opposée à l'esprit du christianisme ; >• puis développant le rationdbile ohsequium de l'apôtre, si bien compris des théologiens du XVII' siècle : « Il faut que (( le chrétien croie, il est vrai, et qu'il captive son entende- « ment pour le soumettre à la foi, mais il ne faut pas que « cette foi soit une crédulité déraisonnable ; il lui faut des « motifs pour croire, et la raison lui doit apprendre qu'il ne « faut pas qu'il se serve de sa raison pour juger des choses « qui sont au-dessus de sa capacité... »
La fidélité à observer ces sages préceptes des académiciens est, selon Foucher, le plus sûr moyen de prévenir les préjugés qui sont la cause, non seulement des hérésies, mais encore de tous les troubles, de tous les procès, de toutes les querelles qui divisent les hommes, dans l'ordre politique et civil comme dans l'ordre religieux (1). Tout cet
(1) C'était aussi ud des fruits que Descartes se promettait de sa méthode et de ses principes. « Le troisième, dit-il dans sa belle préface
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article respire dans Foucher un amour de la paix et de la tolératice, auquel on était trop peu habitué alors au milieu des luttes philosophiques et théologiques qui divisaient la France : « Si l'on a de la peine d'accorder les hommes en « matière de religion^ et si l'on voit tant de sectes difFé- « rentes, cela vient de ce qu'ils décident trop, et écoutent « trop leur raison particulière, au lieu de ne consulter que € la raison imiverselle. » C'est ce que font les académi-» ciens. « La raison ne parle point chez eux, surtout en ce « qui est douteux ou obscur ; elle souffre que la religion en « décide, au lieu que chez les dogmatistes, la raison trouble * souvent la religion, et la combat presque en toutes c( choses. »
Un autre avantage non moins précieux, c'est que l'on se trouve par là moins exposé à la superstition, ^ puisqu'on « est moins disposé à ajouter de soi-même aux vérités es- « sentielles de la religion, et à prononcer sur des choses « que l'esprit humain ne comprend pas. » Enfin ces règles sont le frein le plus puissant pour empêcher que les libertins ne combattent la religion, en s'armant contre les mystères de vraisemblances et de probabilités empruntées à tel ou tel système dogmatique.
La grande autorité de Foucher, celle qui résunie toutes les autres, le type de l'académicien chrétien, c'est saint Augustin. On a démontré bien des fois depuis Bossuet (Défense de la tradition], jusqu'à quel point ce grand esprit a défrayé d'idées et d'études les docteurs du moyen âge ; au XVII« siècle, son autorité n'avait pas paru moins
« Des principes, est que les vérités qu'ils contienuent, étant très dai- « les et très certaines^ ôteront tous sujets de dispute^ et ainsi dis- « poseront les esprits à la douceur et à la concorde, tout au contraire a des controverses de Técole, qui^ rendant insensiblement ceux qui o les apprennent plus pointilleux et plus opiniâtres, sont peut-être la « première cause des hérésies et des dissensions qui travaillent a maintenant le peuple* »
i42 rOUCHER, APOLÛOISTË
inviolable ; théologiens et philosophes se faisaient gloire de relever de lui, comme au temps de saint Anselme et d*Abeilard : les esprits même les plus jaloux de secouer toute espèce de joug traditionnel sont obligés, témoin Descartes^ de compter avec saint Augustin ; partisans et détracteurs du cartésianisme n'estiment ou ne censurent la nouvelle doctrine qu'au nom des affinités ou du désaccord qu'ils prétendent y trouver avec l'augustinianisme. C'est encore au nom de saint Augustin que se produisit la grande controverse suscitée par le système de Malebranche. Foucher ne faisait donc que céder au mouvement général des esprits, en abritant ses spéculations derrière ce grand nom, et en mettant ses académiciens sous cet illustre et vénéré patronage. Un historien récent de l'influence de saint Augustin au XVIP siècle (4), devait nécessairement rencontrer sur son chemin l'apologie de Foucher en faveur des académiciens, où saint Augustin est surtout en cause. « Il serait a difficile, dit M. Nourrisson, d'indiquer en ce genre une « pièce plus intéressante que la troisième partie de la <K Réponse à la Critiqtie de la Critique de la Recherche * de la vérité. » Et il se contente de citer les titres de cette partie du livre de Foucher, en signalant l'équivoque sur laquelle est fondée toute cette apologie du doute académique.
Une question devait embarrasser Foucher au début de son apologie du platonisme augustinien confondu avec les doctrines académiciennes : comment expliquer le livre di-* rigé par saint Augustin contre l'Académie? Comment fainei de saint Augustin un académicien, quand lui-même réfute les académiciens? Foucher aborde hardiment ce problème; il était du reste plus à l'aise pour le résoudre que Huet, qui, dans son Traité de la faiblesse de l'esprit humain, le laisse prudemment sommeiller. Saint Augustin, en e£fet,
(1) M. NourriBson, La philosophie de saint Augustin, t. II, p. S87.
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dans ses livres contra academicos, combattait de toutes ses forces ce scepticisme que Tévêque d'Âvranches prenait à tâche de ressusciter au nom de la souveraineté de la foi. Quoique la logique tienne une faible place dans les œuvres de saint Augustin, on peut cependant considérer comme un véritable essai de logique ces trois livres, œuvre de sa jeunesse, où, dans la ferveur de sa conversion, au sortir des erreurs même de l'Académie qui l'avaient quelque temps séduit, il réfute en. détail le scepticisme académique, dans une langue encore empreinte de la lecture des Académiques de Cicéron, qu'il imitait en les combattant. D'un autre côté, ces livres de saint Augustin, sans cependant nous dédommager entièrement de la péris des parties qui manquent au livre de Cicéron, étaient sans contredit, pour l'historien de l'Académie, une des sources les plus abondantes et les plus précieuses, quoique le plus souvent l'érudition de saint Augustin n'y soit que de seconde main, et puisée dans Cicéron lui-même, par qui surtout il connaissait la philosophie grecque, Foucher,. comme nous le verrons, l'a certainement mis à contribution dans son Histoire des Académies; ici, il ne s'occupe que d'une chose, du dessein et de la pensée secrète qui a présidé à cet ouvrage ; en un mot, il veut prouver ce qu'il a déjà insinué, que saint Augustin est, dans le sens qu'il attache à ce mot, im véritable académicien, et que, par conséquent, D. Robert n'a pas le droit de se prévaloir de son autorité contre lui : « Les trois livres « dont nous allons parler ont été écrits pour réfuter les « fausses raisons que le vulgaire employait pour empêcher « qu'on ne cherchât la vérité, et pour détruire l'espérance « que les hommes pourraient avoir de la reconnsdtre. Ils « ne sont point contre las académiciens, mais plutôt « pour eux, d
Les académiciens contre lesquels écrivait saint Augustin, n'étaient donc pas^ suivant Foucher, les véritables académiciens,, mais ceux que le vulgaire regardait comme tels,
m POUCHER, APOLOGISTE
et, à ce titre, comme ennemis de toute certitude. II était évident, du reste, que saint Augustin s'était attaché de préférence à la philosophie de Platon, et que, malgré ses restrictions et rétractations, elle avait empreint sa pensée d'un caractère ineffaçable, et laissé partout dans ses œuvres des traces non équivoques de sa méthode.
D'un autre côté, saint Augustin lui-même croyait, avec Philon et Antiochus, que les académiciens avaient conservé les traditions de l'enseignement platonicien ; et recherchant la cause de la fausse opinion qu'on s'était faite de leur véritable doctrine, il la trouvait dans les opinions exotériques de la nouvelle Académie, nées du besoin d'opposer une digue aux afQrmations effrénées du dogmatisme stoïcien. Il faisait valoir à peu près la môme raison en faveur d' Arcésilas, attribuant sou scepticisme apparent au malheur des temps, alors qu'il était plus opportun de combattre les préjugés des dogmatistes que de découvrir la vérité à des esprits indociles. Ces considérations rendaient la tâche de Foucher facile ; aussi s'empresse-t-il d'y souscrire, et de déclarer aussi « que si les académiciens avaient eu les sen- « timents que le vulgaire leur attribue, il les combattrait « plutôt que de les défendre. »
Mais saint Augustin, revenu des enthousiames de sa jeunesse, n'avait-il pas rétracté les éloges excessifs qu'il avait donnés à Platon et aux académiciens? Il n'y a pas là de quoi embarrasser Foucher ; et à ceux qui s'autorisent de ces rétractations pour faire de saint Augustin l'ennemi de la philosophie, il répond avec une maligne naïveté : « S'il désap- « prouve ces louanges, il avoue docc qu'il les a données. » Du reste, Foucher reconnaît que ces louanges étaient en effet excessives : « C'est trop louer Platon, que de dire : Sacro- « sanda Platonis décréta...^ etc. » Mais, tout en relevant cette exagération d'une âme ardente, arrachée aux ténèbres du manichéisme, et respirant enfin au grand jour du platonisme, il rend honunage à cet esprit de conciliation et de
ET RESTAURATEUR, DE l' ACADÉMIE . 145
tolérance intellectuelle qui, chez la majorité des Pères, concevait non seulement comme possible, mais comme dési- . rable l'alliance de la science profane et de la science divine, comme émanées l'une et l'autre d-une même source : « La « vérité est toujours à respecter, de quelque part qu'elle « vienne ; et même quand elle est reconnue par des gens « qui n'ont d'autre lumière que celles qui éclairent natu- « rellement les esprits de tous les hommes, elle a d'autant « plus de force pour persuader, que nous avons moins suce jet de croire qu'elle suppose aucune religion particulière. . . « Au contraire, le vrai moyen de prouver solidement notre « religion, c'est de faire voir qu'elle s'accorde avec les véria tés générales que la raison universelle et le bon sens in- « spirent à tous les hommes. »
Foucher entre ensuite plus avant dans ce qu'on peut appeler le platonisme de saint Augustin ; toutefois, sans perdre de vue sa thèse, et en l'envisageant d'une façon un peu étroite, puisqu'il se borne à signaler quelques axiomes logiques empruntés par saint Augustin aux académiciens, tels que ceux-ci : Que nos sens sont incapables de juger de la vérité, que le sage ne se contente pas de l'opinion, que les mots ne donnent pas les idées, mais les supposent (4).
Sans doute, il faut se garder de voir dans ces sèches nomenclatures de règles et d'axiomes logiques toute la philosophie de saint Augustin ; des travaux récents (2) nous ont appris à y trouver autre chose, à envisager d'un point de vne plus élevé et plus large cette philosophie si curieuse des mystères les plus délicats de la nature humaine, et dont, après tout, les recherches, souvent profondes dans leur sub-
(1) Voyez dans la Correspondance, p. xc^ ropinion de Leibniz sur ces trois axiomes de Y Apologie.
(2) Ferraz, De la psychologie de saint Augtistin, 1862, et le livre déjà cité de M. Nourrisson. Le P. Gratry : la Connaissance de Dieu,
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tilité mèmey ont exercé sur les développements de la pensée une si notable influence ; mais ne peut-on pas dire avec l'auteur de la Philosophie religieuse (1), qu'en somme, avec un rare esprit, une foule d'idées heureuses, brillantes, profondes, saint Augustin traitant de philosophie, rappelle un peu Cicéron, qu'il aimait tant, et semble manquer d'une entière originalité ? C'est surtout ce qui ressort de l'analyse incomplète que Foucher a faite de ses doctrines philosophiques. Remarquons cependant qu'il a insisté avec beaucoup de justesse sur un point capital pour toute philosophie qui se dit platonicienne, et qui est la base de tout véritable spirituaUsme, la connaissance de l'ârr.e par l'âme elle-même. Ce que saint Augustin, dans sa belle lettre à Hermogénius, appelle € Illam Dei veri artem atque rationem^ » ce grand art, dont Platon est l'inventeur, et dont l'Académie a gardé le secret, n'est autre chose, aux yeux de Foucher, que cette vérité qui fait le fond de l'idéalisme, que les sens ne sont point juges de la réalité des choses ; que la raison seule peut atteindre le général, l'invariable, l'absolu, a D'où il suit, c dit-il, qu'il faut juger de la réalité des choses par l'en- « tendement, en développant les mystères de la raison et € de la connaissance ; ce qui conduit à reconnidtre enfin un « esprit étemel, déterminant tout ce qui est à être ce qu'il « est (2). » De ce principe fécond, Foucher^ oubliant tous
(1) Ch. de Rémnsat : Philosophie religieuse, i vol. in-i2, 1866.
(2) Tel est aussi, d'après M. Feiraz (ouTrage cité, p. 9, 10), le point capital de la psychologie augnstiDieime : « Dans la pensée d'Augna- « tin, dit-il, la connaissance de T&me n*est pas seulement un moyen « de l'améliorer, mais encore un moyen d'établir sa spiritualité d'une « manière solide et inébranlable. C'est en remarquant la difiTérence « profonde qui sépare les phénomènes de conscience et les phéno- « mènes sensibles qu'il arrive à distinguer le principe des uns de « celui des autres. C'est également sur des données psychologiques, a c'est-à-dire sur les Yérités immuables révélées par la raison et « aperçues par la conscience, qu'il s'appuie pour affirmer l'immor- « talité du sujet dans lequel ces vérités résident, et qui leur est ana- « logue. De plus, les règles étemelles de jostice, de vérité, de beanté.
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ses scrupules sceptiques, voit sortir les conséquences les plus lumineuses, les plus fondamentales, non seulement l'existence de Dieu, mais la distinction de Tâme et du corps, l'immortalité de l'âme, les plus importantes vérités de la religion, c de sorte, dit-il, qu'il y a sujet de s'étonner que c ces principes aient jamais été abandonnés par des philo- « sophes chrétiens. >
C'est cet art divin que Foucher veut faire revivre, en restaurant le platonisme. Nous allons le voir à l'œuvre.
Cette tentative de restauration du platonisme n'est pas chez Foucher le résultat d'un caprice d'érudit ; c'est le fruit d'une pensée constante, et mûrie par la réflexion ; il voit dans Platon l'adversaire d'Aristote, et dans Aristote, par un préjugé assez commun alors, dans Aristote mal connu, dans l'Aristote de la scolastique, le représentant du sensualisme. Non seulement c'est pour obéir à un besoin de son époque que Foucher essaie cette restauration, mais il lui cherche encore pour la justifier des antécédents dans l'histoire. Il les trouvait dans un des derniers représentants de l'école néoplatonicienne de Florence, l'ennemi le plus déclaré d' Aristote et de la scolastique, Patricius, et dans le savant cardinal Bessarion, « qui a tant parlé, dit-il, de restituenda € Platonis philosophia in scholas christianorum. » Il se recommandait encore de l'exemple des anciens Pères, qui retrouvaient l'Evangile de saint Jean dans Platon, et l'appelaient le Moïse de la Grèce ; il rappelait le texte de saint Augustin c Paucis mutatis, e platonico fit christianus, n n se faisait de cette œuvre comme un devoir de conscience, une espèce d'apostolat philosophique.
« qui sont au dedans de nous, lui servent à asseoir sur leurs fonde- « ments naturels la morale, la logique, Testhétique, et à s'élever tt jusqu'à cet être premier en qui la justice, la vérité, la beauté, ont « leur éternelle substance. Ainsi la psychologie de saint Augustin, a bien qu'il ne se rende pas compte de ce fait aussi nettement qu'un « moderne, est la base de sa philosophie tout entière. »
Mais était-il bien rhomme qu'il fallait pour une telle entreprise ? Quoi qu'en ait dit Leibniz du vivant de Foucher, était-il à la hauteur d'une si grande tâche ? Du reste, le temps n'était pas alors à ces restaurations savantes du passé, faites surtout pour les époques de renaissance et d'éîudition enthousiaste (1). Une nouvelle ère s'était levée avec Descartes, et la jeune philosophie, fière de voler de ses propres ailes, avait secoué avec impatience tous les liens, toutes les traditions du passé. Il fallait toute la violence de la réaction anti-cartésienne, pour ramener quelque faveur sur l'étude des anciens systèmes, et Leibniz, mieux que personne, eût fondé l'éclectisme, si l'éclectisme avait pu naître alors.
Foucher, placé dans des circonstances défavorables, n'était pas homme à saisir la doctrine de Platon, pas plus que celle de Malebranche, par ses grands côtés, les seuls qui intéressent et passionnent les esprits.
Si les néoplatoniciens de la Renaissance, tels que Ficin et Patrizzi, avaient mal interprété Platon, en se jetant, comme le disait Leibniz à Foucher, sur les pensées hyperboliques , et en abandonnant ce qui était plus simple et en même temps plus solide, Foucher allait tomber dans l'excès contraire ; il allait réduire Platon aux mesquines proportions d'un logicien vulgaire; au lieu de ces idées, âmes du monde, nombres mystiques qui rappelaient chez ces hardis interprètes les théories confuses et stériles du panthéisme alexandrin, le platonisme de Foucher ne devait plus se composer que de définitions exactes, d'axiomes logiques^ de formules sèches et vides, qui étaient encore moins Platon que les formes vagues et indécises des rêveries de la Renaissance. Cependant, il faut le reconnaître, à part Malebranche, qui devinait Platon à travers saint Augustin, à part quel-
(1) « Depuis les grands travaux du XVI* siècle jusqu*à la fin da « XV1II«, la critique platonicienne a peu de faits intéressants à « recueillir... » P. Janet, De la Critique platonicienne {Joumai des savants, février 1867).
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ques-uns de ses disciples, qui, comme le Père Thomassin, ne craignaient pas de remonter aux sources antiques, Platon comptait en France peu d'admirateurs éclairés ; il n'était en général guère mieux connu qu'Aristote (1).
Nous pouvons juger de l'état des opinions platoniciennes dans le monde de l'école et parmi les partisans d'Aristote, encore les plus nombreux, par un parallèle de Platon et d'Aristote, qui date de 1674 , l'œuvre d'un des plus élégants écrivains d'une Compagnie toute dévouée à l'enseignement péripatéticien. Voici comment le P. Rapin conclut l'histoire abrégée qu'il vient de faire des destinées de la doctrine de Platon : a On peut dire qu'elle est de peu d'usage en ce siècle, « où la destinée l'a réduite aux bibliothèques et aux cabi- « nets de quelques déclamateurs , qui cherchent à briller a dans la chaire ou dans le barreau... Le seul bon usage « qu'on peut faire de Platon est celui qu'en a fait saint « Augustin, de réduire les choses dont on parle à leur per- « fection par leurs idées, pour en faire des portraits véri- « tables. » Il est curieux d'opposer à ce singulier jugement sur Platon, celui que le même Père a porté sur Aristote et les nouveaux philosophes. Ce rapprochement prouvera combien Foucher était un adversaire autrement intelligent, autrement éclairé, et combien les ennemis de la scolastique avaient raison de s'élever contre un engouement aussi exclusif, aussi aveugle. Après avoir esquissé les vicissitudes de la fortune d'Aristote jusqu'au XVII« siècle, le P. Rapin poursuit ainsi : a On ne connaît que lui présentement dans « les universités d'Italie, d'Allemagne, de Pologne, d'An-
(1) «L'ombre du platonisme, dit Reid (Essai II, p. 151), se retrouvait « encore daos quelques mystiques, mais leurs principes n'attiraient « point l'attention, et les faibles efforts de Ramus et de quelques « autres pour le ranimer étaient restés presque sans effet » Il ne faut cependant pas oublier que si le platonisme avait en France peu d'adeptes éclaipés, l'Angleterre voyait au XVIl^ siècle, dans l'illustre école de Cambridge, une véritable renaissance platonicienne, « où « revivait l'enthousiasme de l'Académie florentine. »
€ gleterrCfd'Espagneyde France etdes Pays-Bas. D est vrai c que quelques particuliers de ces derniers temps ont parlé € peu favorablement de lui, entre autres Pic de la Mirande, € Patricius, Vives, Bodin, Bacon, Galilei et Gassendy, dans € leurs traités de philosophie. Mais il est à remarquer que « c'étaient des gens qui s'étaient mis dans la tête de se faire « chefs de partis, et de dresser de nouveaux plans de phi- « losophie, aussi bien que Hobbes, Digbi et Descartes, qui « ont ramassé de vieux fragments de la philosophie de Dé- « mocrite, d'Epicure, de Nicétas... Nous avons vu naître € ces philosophes f et nous les verrons finir, » Après un tel langage, il ne faut plus s'étonner si le P. Rapin donne tête baissée dans le scepticisme (1), et sacrifie la raison à la foi, ou plutôt à Aristote, dont il regarde l'autorité comme là plus sûre garantie de la vérité de notre créance.
Le platonisme de Foucher, quoique un peu étroit, est loin d'être aussi exclusif, aussi intolérant. Son plus grand défaut est de réduire les plus hautes et plus hardies spéculations de son msdtre aux données les plus communes de la logique vulgaire. La faculté au tribunal de laquelle il cite la méthode platonicienne entendue à sa façon, n'est autre chose que le bon sens, cette faculté, comme il la définit, qui n'embrasse que des vérités si générales et si évidentes, qu'on les comprend du premier coup. Foucher professe avec raison pour cette faculté élémentaire de l'esprit humain une singulière estime, et de nos jours il se serait associé de tout son cœur à cette réhabilitation du sens conmiun qui a été, pour beaucoup de nos modernes philosophes, le point de départ et en même temps le but de leurs recherches. « On ne doit point mépriser ces lumières, dit-il, parce
(1) Hnet, qai lai en savait gré, a cependant été sévère pour loi dans ses Mémoires. « Ce que Rapin a écrit en français est une baga- « telle ; et quand il récrivit^ il manquait quelque chose à sa proyi- « sion de science. »
ET RESTAURATEUR DE L'ACADÉMIE. iSl
c qu'elles sont communes, et quand on a le bon goût, on ne ff Êdt point de difficulté de préférer les vérités évidentes,
< quelque générales qu'elles soient, à ces lueurs incertaines c qui conduisent à des routes particulières... Ces vérités « évidentes sont écrites et imprimées dans tous les esprits; « ce sont autant de rayons de la lumière étemelle qui € éclaire tous les hommes et luit incessamment dans le c fond de leurs âmes, malgré l'image obscure de leurs pré-
< jugés. »
Par une conséquence naturelle de cette théorie du bon sens, Foucher proscrivait bien haut toute question dépassant sa portée.
Le seul moyen de nous faire une idée juste des questions et des solutions, c'est d'examiner la valeur des notions primitives qui les composent : « Nos raisonnements, dit-il, € dépendent de nos jugements, et nos jugements de nos « premières conceptions ; il faut donc commencer par déa couvrir les erreurs de nos premières conceptions, avant « de se mettre en peine de former quantité de raisonne- « ments en harhara ou en frisesom ; il ne faut qu'un mot « équivoque, ou une idée obscure, pour donner lieu à de « grandes disputes que l'on ne termine jamais. »
Mais passons rapidement sur ce superficiel aperçu de la méthode platonicienne, qui n'est, aux yeux de Foucher, que celle du bon sens, pour arriver au point capital de l'Apologie des Académiciens, à cet enseignement positif et ésotérique, professé par un petit nombre d'adeptes, et envié à un vulgaire qui n'en était pas digne : « Je sais, dit Foucher, du ton d'un hiérophante appelant aux mystères, que je € vais découvrir les secrets de l'Académie, et que ces vériu tes sont celles que les académiciens n'avaient osé décla- « rer qu'à leurs amis, et après avoir dit plusieurs fois : < procul, procul este, profani. Mais je parle à des c chrétiens et à des gens qni ne trouveront point de para-
c dôxe dans les vérités de l'unité de Dieu, de l'immortalité € de l'âme, etc.. »
Et d'abord les platoniciens reconnaissaient , comme les cartésiens, que notre âme nous est connue avant toute autre chose, puisqu'ils professaient que nos seules idées ou manières d'être de notre âme nous sont connues immédiatement et primitivement, en d'autres termes, que nous ne connaissons immédiatement que ce que notre entendement devient lui-même. De ce principe, il n'y avait qu'un pas à la conséquence qu'en tiraient les cartésiens, à savoir que par cette première vue sur notre âme, nous connaissons d'emblée son essence, la connaissance du sujet étant inséparable de celle de ses façons d'être. Seulement, pour Foucher, cette connaissance de la substance de l'âme par ses façons d'être n'est qu'une connaissance confuse, suffisante néanmoins pour nous laisser l'espérance de la connaître mieux quelque jour.
Ce même principe devenait pour les platoniciens la source d'une démonstration de l'unité et de la spiritualité de l'âme, que Descartes leur a empruntée. « Les académiciens, dit € Foucher, réfutant les épicuriens, veulent que notre âme t soit le sujet des sensations différentes que nous rapt portons aux parties de notre corps ; et de là il s'ensuit « nécessairement qu'une seule et même chose doit penser, € sentir et juger en nous, et qu'il est impossible de cons- « truire un être pensant avec des parties insensibles et « séparées localement ; notre âme n'est donc point un com- « posé de pièces rapportées ni de corpuscules ou d'atomes.» Foucher explique à ce sujet Platon par Plotin, celui qui, au témoignage de saint Augustin, passait pour avoir le mieux interprété la doctrine du mdtre. D en rapporte cette démonstration qui (4) a passé, mais avec plus dé dévelôppe-
(1) Selon la remarque du savant traducteur français de Plotin^ Etméade IV, l. 2, p. 257.
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ments, dans saint Augustin : « Si Tâme, comme le corps, a dit Plotin, avait plusieurs parties différentes les unes des c autres, on ne verrait pas, quand l'une des parties sent, « une autre partie éprouver la même sensation; mais c chaque partie de Fâme, celle qui est dans le doigt, par « exemple, éprouverait les affections qui lui sont propres c en restant étrangère à tout le reste, et demeurant en « elle-même. »
On reconnaît dans cette démonstration l'opinion de Platon, pour qui la multiplicité des sensations suppose l'unité et la simplicité du principe sentant, qu'il considérait comme composé ex eodem et diverse, c'est-à-dire comme ayant en soi une unité et une indivisibilité substantielle, applicable à des parties différentes, « et contenant, dit Foucher, « s'inspirant de Plotin (1), une sorte d'étendue intellectuelle, « qui pouvait la rendre capable de s'appliquer à différentes « parties locales, à peu près comme on concevrait qu'une « force de mouvement pourrait être appliquée à quelque « corps, et se trouver la même en quelque partie de ce « corps qu'elle serait en toute sa masse. »
La spiritualité et l'unité de l'âme ainsi établies, Foucher essaie de démontrer son immortalité, toujours en suivant les platoniciens, et surtout Plotin. Il ne faut point nous attendre à rencontrer ici l'émotion d'un saint Augustin en face, de cette question suprême, quand, dans ses Soliloques, s'entretenant avec la raison, qui lui demande ce qu'il désire savoir avant tout, il lui répond : « Si je suis immortel ; » et la raison poursuivant : € Et si tu ne peux le savoir dans « cette vie, continueras-tu à gémir ?» « Oh alors je gémi- « rai sur l'inutilité de la vie. » Foucher, comme toujours.
(1) « Ainsi^ dit Plotin, cette essence à la fois divisible et indivisible « que nous appelons âme..., est divisible, parce qu'elle anime toutes « les parties du corps, et elle est indivisible parce qu'elle est tout « entière dans tout le corps et dans chacune de ses parties » (ïbid,, p. 256).
traite cette question moins avec le sentiment qu'avec l'esprit et Térudition. Il faut remarquer cependant qu'il ne s'engage point dans le dédale des démonstrations du Phédoriy qui devaient cependant le tenter, et dont la subtilité un peu creuse se retrouve dans saint Augustin, au point même, comme il en convient dans ses Rétractations , qu'il ne se comprenait plus lui-même. Il s'adresse de préférence à Plotin, non pas que la doctrine de celui-ci fût plus pure que celle de son maître, puisqu'il admettait logiquement l'éternité des âmes ; mais les preuves de ce dogme sont présentées chez le philosophe d'Alexandrie sous une forme plus précise et plus dogmatique. Foucher lui empruntait la démonstration classique de l'immortalité de l'âme par son unité et sa simplicité (1).
Mais ici s'élevait une difficulté que Foucher devait résoudre. La substance de l'âme, à laquelle seule s'appliquait le raisonnement de Plotin, n'étant pour lui distincte que de nom de ses façons d'être qui, en lui empruntant toute leur réalité, ne laissaient guère subsister en dehors d'ellesmêmes qu'une ombre de sujet, ne pouvait-on pas objecter que ces façons d'être se succédant continuellement et mourant pour ainsi dire à tout moment, lorsque nous cessons de les éprouver, la substance de l'âme n'est plus qu'un
(1) Voici, dans la traduction de M. Bouillet, le passage de Plotin cité par Foucher dans la traduction latine de Ficin ; c*est le résumé de toute la démonstration qui remplit le septième livre de la quatrième Ennéade, p. 473 :
« Tout ce qui se dissout n^existant que par sa composition, peut « naturellement se dissoudre de la même manière quHl est composé. « Mais rame est un acte un, simple, dont Tessence est la vie ; elle « ne peut donc péril de cette manière. Périra-t-elle en se divisant « en une foule de parties? Mais, comme nous Pavons démontré, » r&me n*est ni une masse ni une quantité. Périra-t-elle en 8*alté ■ « rant ? Taltération, en détruisant une chose, lui enlève sa forme et « lui laisse sa matière ; c'est donc le propre d'un composé. Par con- « séquent, puisque Tâme ne peut périr d'aucune de ces façons, elle « est impérissable. »
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substratum indéterminé dont il est dificile de concevoir la persistance dénuée des formes qui la manifestent. C'était à peu près la même objection que saint Augustin se posait à lui-même, quand, après avoir fondé l'immortalité des âmes sur la persistance dans Tâme d'attributâ étemels, tels que la science, il se demandait comment Ton peut mettre des attributs immuables dans un sujet changeant. Saint Augustin, prenant un exemple ingénieux dans la cire, dont les modifications changent sans que le sujet cesse d'être pour cela le même, en concluait que l'âme reste au fond immuable, malgré les changements qui s'opèrent dans ces modifications. Fouchèr faisait à cette objection une réponse analogue. Il distinguait dans ces modifications un élément changeant et périssable, en tant que l'âme participe de l'étendue, en vertu de son union avec le corps ; et un élélhent persistant et substantiel, en tant qu'elles sont inhérentes à la substance de l'âme, dont elles empruntent tout ce qu'elles ont de réel : « Cette substance demeurant, ce « qu'il y a de réel dans ces façons d'être demeure aussi et « ne périt point. Notre âme a différents rapports ; mais elle « subsiste toujours dans son fonds, quoiqu'elle change ces « rapports ; encore pourrait-on démontrer, suivant Platon, « qu'elle ne peut perdre tous ses rapports en même temps ; « et c'est là-dessus qu'il fonde la nécessité de la réminis- € cence, ou la nécessité de penser actuellement par la com- « paraison du passé et du présent ; ce qui servirait encore c davantage à établir l'immortalité de l'âme (1). »
Les principes de l'Académie ne sont pas moins propres à prouver l'existence et les attributs de Dieu que la spiritualité et l'immortalité de l'âme (2). a On peut conclure de ces « principes, dit Foucher, l'existence d'un être infini, éter-
(1) Phédon, 71, c.
(9) a Je ne pense pas qa'on puisse mieux démontrer l'existence « de Dieu que par les principes de Platon... » Corresp,^ p. Lxxm.
« nel, auteur de tout ce qui est au monde, qui produit, « maintient, gouverne et conserve tout ce qui subsiste dans « l'univers. t> D'après lui, tout le fondement de la doctrine platonicienne sur ce sujet est dans ce principe de Platon, « que l'étendue suppose la pensée, et que le mouvement, « la figure, la génération, la corruption. . . tout ce que nous « pouvons connaître par les sens, ne peut subsister sans « une pensée antérieure, ni un entendement qui donne |
« l'être à toutes ces choses. » Foucher, en écrivant ces lignes, avait présent à l'esprit le dixième livre des Lois, auquel il I
renvoie souvent, et tant d'autres passages où Platon prouve j
en efifet que le principe de toutes choses ne peut se trouver I
dans la matière, mais dans l'âme, et que les idées qui se !
résument toutes dans l'idée de Dieu, sont la cause de tout ce qu'il y a de beau et de bon aussi bien dans le monde visible que dans le monde invisible, où la vérité et l'intelligence ne sont qu'un reflet de la lumière de Dieu. Mais ce qui préoccupe le plus Foucher, ce qui l'empêche d'étendre sa vue jusqu'aux sommets du platonisme, c'est ce point particulier qu'il oppose à l'opinion des dogmatistes, que pour démontrer l'existence de Dieu et toutes les vérités qui en découlent, il faut avant tout reconnaître que la pensée est antérieure à l'étendue et au mouvement, que l'étendue est une production actuelle de la pensée, aussi bien que le mouvement et la figure. C'est ainsi qu'il retombe dans son scepticisme touchant l'existence des choses extérieures et sensibles, et que, comme il ne prouve nullement qu'il y a en dehors de nous et de notre pensée actuelle de l'étendue, du mouvement et des figures, il n'en saurait légitimement conclure que tout cela suppose « un esprit différent du « nôtre, plus ancien que nous, un esprit, le père et le X maître de tous les esprits, de la plénitude duquel nous « avons tiré ce que nous avons... »
L'unité de Dieu est une de ces vérités mystérieuses que les académiciens ne découvraient qu'aux initiés. Foucher