‹ Étude philosophique. L'abbé Simon FoucherChapitre 22 sur 55 · ET RESTAURATEUR DE L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

ET RESTAURATEUR DE L'ACADÉMIE

€ en cette vie, à moins que Dieu ne le fasse, par le moyen t d'une science infuse. Ars longa, vita hrevis. »

A propos de la première recherche, Foucher remarque que nous ne cherchons pas l'idée générale de la vérité ; autrement nous tomberions dans le diallële des sceptiques ; car si nous n'avions pas l'idée générale de la vérité, il nous faudrait un autre critérium, pour savoir si celui que nous voudrions employer serait le véritable, et ainsi à l'infini. Nous avons donc quelque idée de la vérité générale, puisque nous connaissons quelque espèce de vérité ; ainsi, qui connaît un triangle isocèle, connaît en général ce que c'est que triangle. Cette idée générale de la vérité se rencontre donc dans notre esprit, mais elle n'y parsdt pas dans toute sa pureté ; nous confondons quelquefois la vérité avec la vraisemblance, dont l'idée, du reste, suppose celle de la vérité. « Jusque-là, ajoute Foucher, que si tout ce que je viens de • dire était faux, il serait encore vrai que cela serait faux ; ff et si nous doutions si cela le serait, il serait encore vrai « que nous en douterions..., d'où il suit que nous ne pou- 9 vons être sans avoir quelque idée de vérité. »

Ce premier critérium qui ramène les idées primordiales à de pures intuitions de l'entendement sous le concept général de la vérité, est celui des vérités immuables et nécessaires, celui que Leibniz fondait sur le principe de contradiction, et qui, à ses yeux, n'avait trait qu'au pur possible. Jusque-là, et Foucher et Leibniz étaient d'accord avec les sceptiques, qui s'en tiennent à la vérité subjective ou phénoménale : « Apparere concedimus, amhigimus autem « de eo quod res est. » Ces phénomènes sont-ils le signe infaillible d'une réalité correspondante hors de nous, sontils autre chose qu'un pur rêve ? Sur ce second point, Foucher, dans tout ce qui nous reste de lui, n'a fait qu'accumuler les difficultés et les objections des sceptiques, afin d'en montrer l'importance et l'obscurité. Il s'en tient au préjugé universellement répandu que ni par les sens ni par«

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l'esprit, nous ne pouvons apercevoir les choses qm sont hors de nous ; « parce que, dit-il (1), la connaissaiioe est « tellement immanente, qu'elle ne peut atteindre imniédia- « tement que ce qui est dans l'entendement de celui qui « conçoit... Or, selon Àristote, non res sunt in animo, t sed formes rerum. »

Ainsi Foucher, comme Leibniz, partageait le domaine de la connaissance en deux parties, la connaissance du possible et la connaissance du réel. Mais celle-ci n'ofiOrait pas pour lui de certitude métaphysique, et la raison dernière des vérités nécessaires était autre pour lui que pour Leibniz. Le principe de contradiction, qui est pour Leibniz le principe suprême de toutes les vérités éternelles, Foucher le reloue avec raison dans un autre ordre de vérités qu'il appelle notions, distinctes des principes proprement dits, en ce que celles-ci sont indéterminées d'elles-mêmes, et que, ne posant rien en fait, ni pour l'affirmative, ni pour la négative, elles demeurent stériles, si elles ne sont jointes à quelques vérités déterminées qui lenr servent d'appui : ce ne sont que des instruments de jugement et des principes de démonstration. Ce n'est point pourtant que Foucher veuille enlever au principe de contradiction son autorité et son infaillibilité. Au contraire, il la défend contre l'opinion de Descartes, et en fait une des notions fondamentales de la Raison, un des éléments nécessaires de la faculté métaphysique.

Plus Foucher avance, plus il se rattache aux idées cartésiennes sur la raison. Gomme Malebranche, il la définit la contemplation des idées... \si parole intérieure de Vesprit. . . infaillible et nécessaire comme celui qui en^ est l'auteur...^ à laquelle il faut s'attacher comme à la base solide de la vérité. Puis il analyse les notions fondamentales qui la constituent; c'est d'abord, comme nous venons de le

(1) Diaml., \. III, p. i68.

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Voir, la notion des contradictoires, et dans la notion deà contradictoires, la notion platonicienne du même et du différent, du semblable et du dissemblable, corrélatifs inséparables. Puis, suivant la raison comme un grand fleuve dans son cours, il la contemple à sa source et « comme dans son lit naturel, in sinu paterno, » où elle se nomme la raison divine : « Là, dit-il, elle s'étend à son gré dans « l'immensité de cette nature infinie : là elle est plus vaste «( qae l'océan, plus profonde que tous les abîmes, plus ana cienne que tous les temps; egressus ejus a diebus œter- « nitatis, sa lumière y est toujours pure et toujours sinè: cère; jamais elle n'y est offusquée par les nuages de « Terreur, ni altérée par le mélange des ombres que pro- € duit l'instabilité des êtres contingents. C'est là que ces « eaux lumineuses roulent pompeusement parmi les splen- « deurs des idées éternelles : et c'est où la source de ses « clartés ne tarira jamais. Enfin c'est là où, toujours invin- « cible et toujours victorieuse, elle triomphera de tous les « temps [i). »

Mais à ces hauteurs où le regard s'éblouit, il se souvient, à propos de l'avertissement de Platon, que la philosophie se perd dans la lumière de l'être, comme le sophiste dans les ténèbres du néant, et redescendant aux entendements inférieurs et créés, il s'applique à découvrir dans l'intelligence humaine obscurcie et égarée l'étincelle de la raison éternelle.

Telle était donc, d'après Foucher, l'introduction nécessaire à la philosophie, qu'il considérait comme la science des principes en toutes choses ; en partant de cette notion, ce serait envisager la philosophie dans sa moindre partie, la regarder par le dehors, l'assimiler aux autres sciences qu'elle dirige et domine, que de la borner à im objet spécial, à l'explication des phénomènes de la nature ou à l'art

;i) Dissert., \. IV, p. 204.

de former des syllo^smes. La philosophie, mère de toute science, n'est autre chose, comme la définissait l'antiquité, que l'amour de la sagesse, l'étude de la vérité. « Nous de- « vous nous regarder, suivant Platon interprété par Fou- * cher, comme des exilés de notre patrie, qui est le séjour « de la vérité, et comme si nous étions tombés de cette € région céleste et bienheureuse où les esprits purs goûtent (n à leur gré le nectar des connaissances divines. Semblables « à des aigles dont les ailes auraient été brisées dans une c chute, nous ne pouvons plus nous élever auprès du soleil € de la vérité ; il faut attendre que nos ailes soient reve- « nues ; et la philosophie sert à les faire croître, comme < sert aux plantes l'eau dont on les arrose. Philosophia H irrigatîo alarum nostrarum, >

Foucher n'a pas été seulement l'apologiste de l'Académie, il en a été aussi l'historien. L'histoire des académiciens entrait naturellement dans le plan qu'il s'était tracé ; elle devait même venir en première ligne (1). Nous devons l'apprécier en quelques mots, et juger si elle mérite les éloges pompeux que lui ont donnés Ménage, et, après lui, Brucker, Histoire crit, philos., t. IV, p. 551.

La réserve et la circonspection de l'enseignement de Socrate et de Platon, dans leurs luttes contre l'orgueil et la présomption des sophistes, avait fait prendre le change sur le véritable caractère de leur doctrine. Parmi les disciples de Platon, les uns, comme la plupart des chefs de l'ancienne Académie, s'attachant surtout au côté moral de la philosophie de leur maître, se contentèrent de développer assez fidèlement ses enseignements positifs, essayant même, comme Xénocrate, de les réduire à des formules mathématiques ; mais bientôt les assertions tranchantes des nouvelles écoles réveillèrent au sein de l'Académie l'ancien

(1) Voy. dsDs le Journal des savants, 1690, 11 décembre, un article ?*ur cette Histoire,

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scepticisme polémique de Socrate et de Platon, scepticisme que l'ardeur de la lutte poussa bientôt aux extrémités, jusqu'à ce que, las de soutenir une guerre inutile, il se rattacha de toutes ses forces, avec Pansetius, au dogmatisme platonicien, mélangé même d'un peu de stoïcisme. Ce sont ces philosophes proprement appelés académiciens, dont Foucher se propose d'exposer les véritables sentiments. Il lui paraît d'autant plus urgent de les recueillir, qu'ils sont dispersés sans ordre et sans suite dans une foule d'écrits où on ne s'est point avisé de les chercher, dans la persuasion vulgaire où l'on a été que les académiciens avaient renoncé à toute sorte de science. Les sources principales que Foucher met à contribution sont Cicéron, Plutarque, Sextus Empirions, Diogène de Laerte et saint Augustin. Son histoire n'est qu'une compilation par ordre chronologique de tous les textes qui, dans ces auteurs, se rapportent à l'Académie. Il les accepte de toute main, avec assez peu de scrupules, étendant son scepticisme jusque dans le domaine de la critique historique. « Je souhaite, dit-il, que (( l'on ne demande pas ici une plus grande certitude que « celle que l'on doit se promettre en matière d'histoire : de « savoir si un tel sentiment, par exemple, est d'un tel « auteur, c'est ce que l'on pourrait toujours contester. » Avec de tels principes, il ne faut point s'étonner s'il fait bon marché de l'autorité des sources qu'il invoque ; il a cependant une prédilection pour Sextus Empiricus, dont il loue l'exactitude. Il admet avec lui cinq Académies, qui ne diffèrent entre elles que par les circonstances extérieures, et non par le fond de la doctrine. Il est tenté d'en ajouter une sixième, dont saint Augustin serait le chef ; n'avait-il pas, en effet, tiré de nouvelles conséquences des principes des académiciens en les ramenant au christianisme ? N'avait-il pas compté de véritables disciples ? Foucher va jusqu'à dire que sa logique était celle que l'on interprétait publiquement dans les écoles avant d'y enseigner celle

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d'Âristote, sans s'inquiéter de savoir si ces prindpia dia^ lecticœ qu'on lui attribuait, étaient réellement son ou* vrage.

A cdté de quelques défouts de critique, il y a dans cette histoire beaucoup d'appréciations justes et sensées. Telle est l'esquisse générale qu'il y trace de la doctrine de Platon. Sans doute il ne faut pas y chercher cette sûreté de vues, cette intelligence étendue et profonde que la critique contemporaine a apportées dans de semblables études ; et nous n'avons pour nous faire une idée juste des progrès de la critique philosophique, qu'à rapprocher ces modestes essais de Foucher des travaux autrement complets et définitifs auxquels Foucher, s'il vivait de nos jours, battrait des mains en voyant s'accomplir ses vœux les plus chers : « MuUi pertransihunt, et augébitur scientia. *

Une idée générale domine l'histoire de Foucher, tout opposée à celle qui a inspiré à Huet une revue analogue dans son Traité de la faiblesse de l'esprit humain. Celuici n'a qu'un but, outrer le scepticisme des académiciens, faire des dogmatiques mêmes de prétendus sceptiques. Foucher, au contraire, fait tous ses efforts pour atténuer le scepticisme d'Arcésilas et de Caméade (1); il reprend, en faveur de leur platonisme clandestin, la thèse de Philon et d'Antiochus. Huet ne voit dans Arcésilas qu'un disciple de

(1) Ol peut voir dans le Journal des savants, 1691, 6 août; 169i, 24 mars et 8 décembre, une savante discussion entre Foucher et son ami Lantin, sur cette question : « Si Caméade a été contemporain « d'Epicure. » Gassendi disait de cette question : « In hoc est non a levis difficullas. » Et il la tranchait en prétendant que le Caméade que Cicéron appelle a Epicuri pei'famUian's n {Academ.f II, 6, 16), était un autre que Tacadémicien ; Lantin prétendait aussi qu*U s'agissait dans ce passage de Cicéron d'un autre Caméade, Athénien, disciple d'Auaxagore. Ménage, dans ses notes sur le dixième livre de Diogèhé de Laerte, embrasse et appuie Topinion de Gassendi (p. 546]. ^Çf. Gassendi, De vita Epicuri, IV, S.) Voir à l'Appendice (p. vi) ce que Bayle, dans une note de son Dictionnaire^ dit de cette dispute entre les deux savants Dijonnais.)

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Pyrrhoti, tandis que FoucLer fait valoir le texte où Sextus EïûpijficuB prétend qu'il n'est pyirhonien qii'en a|f»arence, et qu'il i^dâeignoit aux plus avancés de ses disciples les dpgnies de Platon. Varron, selon Foucher, est un disciple ferv^it de l'ancienne Académie ; Huet ne fait ps^ de doute que xians sa satire des Euménides , il n'ait prouvé que l'esprit humain ne peut arriver à aucune connaissance de la vérité. Faucher élimine Aristote du nombre des académiciens, sous prétexte qu'il a reçu quelques vraisem* blances, et s'est laissé guider par les jugements des sens, tandis que Huet n'hésite point à le compter au nombre des sççp^iques le^ plus déterminés. On pourrait multiplier les rai)procheinetits de ce genre ; et, dès lors, nous ne devons plus nous étonner d'entendre Huet censurer VHiatoire des académiciens; il ne trouvait pas Foucher assez sceptique à son gré. c II s'était renfermé, dit-il dans une lettre à « Nicaise (1), dans l'étude du platonisme, qu'il qualifiait « de la doctrine des académiciens; mais cette doctrine « ayant jeté plusieurs branches, il s'en fallut bien qu'il les c eût toutes maniées et secouées. A peine connaissait-il le « nom de Carnéades et d'Arcésilas, moins encore le pyrrho- « nisme... » Huet n'avait pas trouvé dans Foucher un auxiliaire assez docile ; il ne lui pardonnait pas de s'être arrêté à moitié chemin dans la voie du scepticisme et d'avoir blâmé dans Pic de la Mirandole une prétention semblable à celle qu'il affichait dans son Traité de la faiblesse de V esprit humain. En effet, comme nous l'avons déjà vu si la doctrine des académiciens paraissait à Foucher la plus conforme à l'esprit du christianisme, ce n'était pas qu'il prétendît que les académiciens avaient soutenu qu'il est impossible à l'homme de reconnaître par les lumières de la raison aucune vérité constante : « Les académiciens, dit-il « au contraire, n'auraient point accepté cet honneur à pa-

(1) Appendice^ p. x.

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« reil titre. » Toutes ses dissertations ne tendent en effet qu'à réfuter l'opimon vulgaire qu'on s'est faite des académiciens sur le jugement hasardé de quelques auteurs tels que Aulu-Gelle ou Arrian. Une de ces dissertations tout entière a pour objet d'établir les dogmes des différentes Académies, et de distinguer leurs sentiments de ceux des pyrrhoniens.

Il est arrivé à Foucher ce qui est arrivé à Gassendi : on l'a jugé sur ce titre d'académicien comme on a jugé Gassendi sur sa prédilection pour Epicure ; mais on peut dire, en résumé, que Foucher n'est pas plus sceptique que Gassendi n'est matérialiste ; l'un croit à la nature spirituelle de l'entendement, l'autre à la certitude de la raison , en vertu de sa participation à la raison divine.

Arrivé à la fin de ce long et épineux travail, uniquement soutenu par les grands noms que nous avons rencontrés à chaque pas, nous voudrions nous faire pardonner nos longueurs et celles de Foucher, en réduisant ses opinions i leur juste valeur, en q>préciant en quelques mots son mérite philosophique et le rôle qu'il a joué dans les controverses auxquelles il s'est trouvé mêlé.

Montrer les côtés faibles de Descartes et de ses diseâples, substituer au cartésianisme le platonisme ressuscité, telle fut la pensée constante de l'abbé Foucher et le double but de tous ses efforts. Critiques et théorie peuvent se résumer dans les points suivants :

1® La critique que Foudier a £^te de Descartes est en somme peu originale, s'inspirant en bien des points de celles qui l'ont précédée ; moins complète et moins profonde que celle de Leibniz, moins passionnée, plus équi** table que celle de Huet, psurtiale toutefois et oonçue à un point de vue exclusif et étroit, le parallèle continuel des opiniœos cartésiennes avec celles de l'ancienne Acadtoie ; modérée et respectueuse, dans ses aUaques, juste et franche» ment admiratrice dans ce «fu'eBe loue et aorepte.

Trop exigeante et trop sceptique qusiMi éO» DCOUse Des-cartes de n'avoir pas assez douté, tout en exagéilant encone

la portée du doute méthodique, elle ne dit que la vérité, quand elle relève dans l'application de la nouvelle méthode Tabus de l'hypothèse et des déductions prématurées. Aussi amoureux de l'évidence qu'un véritable cartésien, mais trop préoccupé d'une évidence chimérique, Foucher a du moins compris et démontré l'insuffisance du critérium de Descartes, qui, sans fournir dans la pratique un moyen infaillible de certitude, ne donnait en résumé qu'une certitude purement relative à l'intelligence individuelle... Comment, en effet, de la vérité du phénomène aperçu par la conscience, oser conclure à l'essence même de l'objet extérieur qui n'est exprimé que représentativement par ce même phénomène ? Il avait encore plus beau jeu en attaquant ce même critérium dans le système de D. Robert, où il devenait un paradoxe insoutenable. Foucher triomphait surtout de Descartes en montrant le danger et la fausseté de cette opinion qui faisait dépendre les essences et les vérités étemelles d'un libre décret de Dieu. Mais il tombait lui-même dans un nominalisme non moins étrajoge quand il prétendait que les vérités mathématiques ne rentrent point dans l'ordre des vérités éternelles, et ouvrait par là une large porte au scepticisme.

2® Ce que Foucher poursuit dans Malebranche, c'est encore le cartésianisme, quoiqu'il lui reproche, et avec raison, de n'être point toujours resté fidèle aux principes du maître.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que Foucher, qui se dit hautement platonicien, attaque précisément dans Malebranche ce qu'il y a chez lui de plus formellement platonicien, sa théorie des idées. Mais il ne faut pas oublier, pour se rendre compte de cette apparente contradiction, que dans sa première forme, cette théorie, faite pour expliquer un point particulier, la perception du monde extérieur, était loin de la profondeur et de l'étendue que Malebranche lui donnera plus tard dans ses Entretiens métaphysique».

C'est avec raison que sur ce point, comme sur beaucoup d'antres, Foucher reproche à l'auteur de la Recherche de s'être trop facilement livré à l'hypothèse, et d'avoir souvent altéré et faussé la réalité en voulant la plier à quelque idée préconçue.

Si l'on fait abstraction des hypothèses généralement admises alors touchant les idées représentatives, il faut reconnaître que dans ce reproche incessant que Foucher adresse à Malebranche de n'avoir pas considéré les idées comme des façons d'être de notre âme, se trouve en germe la critique fondamentale de son système; entraîné par sa tendance à tout absorber en Dieu, Malebranche méconnaît l'autorité de la conscience, le caractère propre de l'activité spirituelle. Leibniz et tous les critiques modernes après lui ont vu làun commencement de panthéisme. Foucher, uniquement préoccupé de la réalité du monde sensible représenté par l'idée, n'y voit que le matérialisme. C'était en effet pour lui, comme l'a très bien prouvé M. Foucher de Careil (Introduction, p. XXXII, xxxiii), la seule solution possible du problème dans les termes où il le posait : « Comment l'âme, « diflFérente du corps, a-t-elle l'idée du corps ? » Le moyen le plus simple de trancher la difficulté, est de supprimer la diflFérence qu'il y a entre les deux termes, entre connsdtre et sentir ; solution grossière, que Foucher avait le plus grand tort d'imputer à Malebranche, en lui prêtant des prémisses d'où elle découle nécessairement. Ce matérialisme, en eflFet, était bien loin de sa pensée ; et c'était même pour se soustraire à cette conséquence, que Malebranche, adversaire déclaré des espèces et des idées-images au sens de Foucher, s'était réfugié dans la vision en Dieu, établissant que les idées ont une réalité spirituelle en dehors de notre âme dans l'essence même de Dieu où nous les voyons ; il ne faisait ainsi que développer dans le sens idéaliste la théorie des idées innées de Descartes, dont Foucher s'éloignait autant que de la vision en Dieu, quand il prétendait qu'il n'y

a d'idées pour notre âme que celles qu'elle aperçoit actuellement, et qui n'y sont que des façons d'être successives. L'âme, pour Foucher, n'est qu'un fonds ouvert à des impressions fugitives excitées en nous par l'intermédiaire de nos organes, ou plutôt elle n'est que la successionmême de ces changements connus dans le moment qu'ils nous arrivent, Leibniz, nous l'avons vu, dans toute cette discussion, prenait avec raison le parti de Malebranche et établissait victorieusement contre Foucher ces deux points : l'idée, pour être représentative, et pour nous assurer de la réalité des choses, n'a pas besoin de leur être semblable, et, en second lieu, on ne saurait dire sans erreur que l'idée n'est qu'une façon d'être de l'âme, un simple mode de la pensée; et ainsi l'idée n'est point forcément, fatalement l'analogue du fait ; elle est aussi l'objet immédiat de la perception de l'âme, elle a une réalité objective différente de l'âme elle-même, et le principe de la connaissance est au-dessus sans être en dehors des êtres contingents et relatifs que nous sommes.

« En rétablissant ces deux thèses de Malebranche, « Leibniz, comme le dit très bien M. Foucher de Ca- « reil (1), fait deux choses. Par la première, l'âme se re- « connaît, se distingue du corps, elle se débarrasse du « matérialisme; par la seconde, Dieu nous apparaît au « sommet de la connaissance, distinct de l'âme sans lui « être étranger. Par elle, le panthéisme est écarté, et la vé- « ritable connaissance établie. »

Foucher avait beau faire, il ne pouvait se défendre d'un matérialisme qui était, sinon dans ses intentions, au moins dans ses principes ; tout en voulant prouver contre Malebranche « que l'imagination et les sens mêmes ne sont pas <L en nous des manières de connaître moins spirituelles que

(l)/6irf., p* XXXIV.

CONCLUSION. i81

ff ce qu'on appelle pures intellections, » il arrivait par là même à cette conclusion toute sensualiste, que notre âme ne peut rien sans la participation de notre corps, pas même concevoir les vérités éternelles.

3^ Ainsi Foucher, tout en souhaitant que le système de la vision en Dieu pût être vrai et solide, ne le considérait que comme une hypothèse, effet de la piété de l'auteur, ayant le grand tort, à ses yeux, de s'appliquer à des ohjets qui appartiennent à la foi, ou du moins qui doivent être considérés comme les dernières conclusions de la science humaine. L'esprit timide et circonspect de notre académicien se défiait de ce mysticisme religieux qui, dans Maie*branche, se mêlait si hardiment à toutes les spéculations philosophiques ; Foucher, ainsi que D. Robert, regardait comme étrangères à la philosophie et appartenant essen^ tiellement à l'ordre surnaturel, ces unions spirituelles de l'âme avec Dieu, qui la dispensent d'avoir des idées, et la dépouillent de toute activité, de toute personnalité véritable.

¥ Sans prétendre avec M. Foucher de Gareil que l'idéalisme de Malebranche n'a pas trouvé de contradicteur plus sérieux que Foucher, bien éloigné, selon nous, de l'élégante clarté de Fénelon, et de la singulière pénétration de Mairan, on peut reconnaître qu'il a saisi avec sagacité bien des endroits faibles de sa doctrine, signalé d'importantes lacunes, exigé avec beaucoup de raison un système de philosophie plus exact et mieux fondé. Ce qui caractérise sa critique, c'est qu'elle est purement philosophique. Amauld, tout en attaquant Malebranche par sa théorie des idées, avait surtout en vue son système théologique de la nature et de la grâce ; ce qui le rapproche de Foucher, c'est que tous deux, en se faisant les adversaires des idées platoniciennes au sens de Malebranche, y substituaient des vues beaucoup moins solides, et aboutissaient à un nominalisme assez mesquin. Ce nominalisme de Foucher n'est nulle part plus

nettement accusé que dans cet entretien entre Ménage et lui, que nous citons à l'Appendice (1).

5® C'est trop dire encore, avec M. Foucher de Careil, que la discussion de Foucher avec Leibniz est sans contredit la plus forte de toutes celles qui ont paru au XYn« siècle. Foucher éprouvait quelque peine à se familiariser avec les théories élevées et profondes de son correspondant ; mais en lui faisant part de ses doutes subtils, il le forçait à approfondir ses propres vues, à asseoir plus solidement ses brillantes hypothèses. Nous l'avons vu s'associer de tout cœur aux espérances que Leibniz concevait de son nouveau système pour le progrès de la philosophie, à la grande pensée d'unité vivante, d'harmonie universelle qui dominait toutes ses recherches, et qui, selon lui, devait combler cet immense hiatus ouvert par le cartésianisme entre l'esprit et la matière, entre la physique et la métaphysique. Mais dès que Leibniz, abandonnant le terrain des axiomes et des principes généraux, se laissait aller, comme Malebranche, sur la pente des opinions systématiques et paradoxales, par exemple, touchant la communication des substances, Foucher l'arrêtait au nom de la logique, et lui démontrait avec beaucoup de sens l'inutilité d'une hypothèse en contradiction avec ses principes fondamentaux, et si opposée aux données naturelles et communes de la raison.

6" Toute la théorie académicienne de la connaissance adoptée par Foucher se trouve renfermée dans cet axiome, qui est le point de départ ordinaire du scepticisme : « Judv- « cium veritatis non est in sensihus. d En d'autres termes, nous ne connaissons que nos idées ou les manières d'être de notre âme. Telle est la théorie qu'il prête indistinctement à Platon, à Sextus Empirions, à Descartes, à Malebranche. C'était en effet l'écueil général de l'idéaUsme et ce qui le ralliait au scepticisme, de conduire à un doute

(1) P. x-xu.

insoluble touchant l'existence du monde extérieur. Foucher aurait voulu à tout prix trouver quelque ouverture pour franchir cet abîme ; mais il était lûi-mème trop imbu des préjugés idéalistes de son siècle pour se débarrasser d'une aussi grosse question, qui avait en effet occupé toute l'antiquité, et qui, d'après Leibniz, n'était bonne qu'à arrêter les progrès de la philosophie. Leibniz, en effet, en réfutant les doutes de son ami, faisait ainsi sur ce point la juste part au scepticisme : « Dans le fond, disait-il, toutes nos expé- « riences ne nous assurent que de deux choses, savoir qu'il y « a une liaison dans nos apparences qui nous donne le « moyen de prédire avec succès des apparences futures, (L l'autre, que cette liaison doit avoir une cause constante... « Cet accord perpétuel (entre les phénomènes) donne une « grande assurance (de la réalité de nos apparences) ; mais « après tout elle ne sera que morale, jusqu'à ce que l'homme « découvre a priori l'origine du monde que nous voyons, « et qu'il puise dans le fond de l'essence pourquoi les a choses sont de la manière qu'elles paraissent. Car cela « étant, il aura démontré que ce qui nous paraît est une « réalité, et qu'il est impossible que nous en soyons désa- « busés jamais. Mais je crois que cela approcherait fort de « la vision béatifique, et qu'il est difficile d'y prétendre « dans l'état où nous sommes » (Corresp., p. 37, 38). Nous croyons, avec Leibniz, que c'est là, en effet, un doute invincible, comme dit Pascal, à tout le dogmatisme, et que la philosophie a bien autre chose à faire que de s'épuiser indéfiniment à légitimer son point de départ ; qu'elle doit s'arrêter respectueusement devant les questions qui lui sont inaccessibles, que de ce nombre il faut compter au premier rang celle dont Foucher considérait la solution comme la condition nécessaire de toute recherche métaphysique, la question de l'essence de la matière.

Cette impossibilité radicale de saisir la nature du corps nous semble même, comme à Leibniz, le fondement le plus

solide de la distinction cartésienne du corps et de l'ànie, « puisqu'on peut révoquer en doute Tun sans pouvoir met^ c tre Tautre en question » (Ibid.y p. 38). Cette môme distinction ne saurait être scientifiquement démontrée, comme Ta prouvé Joufiroy dans son lumineux mémoire sur la légitimité de la distinction de la psychologie et de laphysio^ logie, qu'en proscrivant cette proposition tant prdnée par Foucher : < L'âme ne nous est connue que par ses actes et « ses modifications, » pour y substituer cette autre propo** sition tout à fait leibnizienne : l'âme se sent cause dans chacun de ses actes, comme sujet dans chacune de sea mo* difications ; l'âme se sent substance en tant que cause et que force.

7® L'essai de restauration du platonisme tenté par Foucher se ressent trop des tendances critiques et négatives de son esprit ; il a eu le tort de ne voir dans Platon que l'adversaire des sophistes, l'auteur du Théétète et du Partner nide, le continuateur de Zenon d'Elée, et non l'inventeur de cette dialectique profonde, qui ne se contente pas de réfuter, de discuter, mais qui, aspirant à posséder la vérité en elle-même, ne s'arrête point aux abords des problènses, « et essaie de pénétrer jusqu'aux essences, jusqu'aux prin- « cipes des choses (1). »

Quant à l'histoire qu'il a faite des écoles académici^mes^ il nous semble qu'elle ne mérite ni les éloges exagérés que lui donne Ménage, ni le dédain trop pédant de Huet. Bien loin de Gassendi ou de Cudworth pour l'exactitude et l'érudition, du P. Thomassin pour l'élévation de la pensée et le sentiment du spiritualisme platonicien, Foucher n'en a pas moins la gloire, à une époque où l'histoire de la philosophie naissait à peine, de s'être un des premiers en i^'rance posé ouvertement en disciple de Platon en face du péripatétisme encore dominant dans les écoles. Seulement, trop engoué

(1) Janet^ Essai sur la dialectique de Platon,

de ces académiciens dont il prétend ressusciter la méthode et les opinions, il leur a souvent, comme le lui reproche Leibniz, prêté du sien ; sa critique historique manque souvent de réserve et de circonspection ; il tombe dans le même excès que la plupart de ceux qui, sur les traces des Pères de l'Eglise, ont voulu trouver dans la philosophie antique jusqu'à la lettre des dogmes nouveaux ; on peut lui appliquer ce qu'on a dit avec raison du P« Thomassin : « Son « éclectisme tombe dans le syncrétisme ; c'est-à-dire qu'il « prend quelquefois de simples analogies pour une parfaite « uniformité (1). » Et nous ne pouvons^ à ce sujet, que redire le sage avertissement adressé par le môme critique à tous ceux qui, de nos jours, seraient tentés de continuer l'œuvre de Foucher : « Il ne faut pas faire les philosophes « plus chrétiens qu'ils n'ont été, sous peine de réduire les ^ dogmes à des symboles d'idées philosophiques i » . De même « que la philosophie alexandrine n'est pas le platonisme, le a platonisme n'est pas l'Evangile* »

8° En résumé, on a trop rabaissé Foucher en le sacrifiant presque complètement à ses illustres adversaires ; on l'a trop élevé en prétendant faire de lui le père de la philosophie critique au XVIP siècle ; il est bien plus près de Locke et de Destutt de Tracy que de Kant. Il est difficile, du reste, de lui assigner une place bien tranchée parmi les partisans de tel ou tel système reconnu. Il me semble le voir essayant avec toutes sortes d'habiletés et de manœuvres de se tenir en équilibre entre le sensualisme et l'idéalisme, et , malgré tous ses efforts , glissant tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre, sensualiste contre Malebranche, idéaliste contre D. Robert, allant tour à tour de Platon à Aristote, de Descartes à Gassendi, réprouvant en philosophie l'esprit de routine et de servilité, et lui-même, quand il veut fonder quelque chose, réduit à tout emprunter d'une

(1) M. de Rémusat^ Revue des Deux-Mondes y juillet 4854.

école de Tantiquité ; cartésien par son amour de la vérité, sceptique par les tendances de son esprit embarrassé et timide ; partageant cette illusion si commune aux philosophes, que la science philosophique va enfin trouver sa constitution définitive, et prouvant une fois de plus par son exemple que la philosophie est toujours à refaire, qu'elle est avant tout, comme on Ta très bien dit à propos de Descartes (1), « une critique étemelle de la pensée par elle- « même. 3>

Peut-être encourrons-nous le reproche d'avoir donné trop d'importance à im homme dont le nom avait laissé si peu de traces dans l'histoire de l'esprit humain ; mais au moins n'aurons-nous pas tout à fait perdu notre peine, et devrons-nous à Foucher quelque reconnaissance, s'il nous a fourni l'occasion de pénétrer plus avant dans les spéculations des grands philosophes dont il s'est fait l'adversaire, tout en nous rendant leur commerce plus sûr, et en nous aidant à nous mettre en garde contre les séductions de leur génie.

(1) P. Janet, Descartes et la philosophie moderne, Revue des Cours littéraires, 22 décembre 186C.

APPENDICE

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