‹ Étude philosophique. L'abbé Simon FoucherChapitre 25 sur 55 · JUGEMENTS DIVERS SUR FOUCHER · texte numérisé non relu

JUGEMENTS DIVERS SUR FOUCHER

Jugements de Leibniz.

1. — Leibniz écrivait à Nicaise an commencement de l'année 1697^ un peu après la mort de l*abbé Foucher qu'il ignorait encore :

(c M. Tabbé Foucher est-il mort ou vivant? Il n'a rien dit sur ma réplique dans le journal. Lorsqu'il a écrit contre mes nouvelles pensées philosophiques, il a cru que ce n'étoient que des hypothèses ; mais en y méditant^ il trouvera qu'elles sont démontrées. »

2 — En apprenant la mort de Foucher^ Leibniz écrivait à Nicaise :

a Je suis fâché de la mort de M. Foucher ; sa tête étoit un peu brouillée. 11 ne s*arrêtoit qu'à certaines matières un peu sèches, et il me semble qu'il ne traitoit pas ces matière» même avec toute l'exactitude nécessaire. Peut-être que son but n'étoit que d'être le ressuâcitateur des Académies, comme M. Gassendi avoit ressuscité la secte d'Epicure, mais il ne falloit donc pas demeurer dans les généralités. Platon, Ciceron, Sextus Empiricus et autres, lui pouvoient fournir de quoi entrer bien avant en matières, et sous prétexte de douter, il auroit pu établir des vérités belles et utiles (1). Je pris la liberté de

(1) Leibniz, après une nouvelle lecture des articles philosophiques du Dictionnaire de Bayle, lui donnait ainsi la supériorité sur Foucher : ■ J*ai été surpris tout de nouveau de la fécondité, de la force et du brillant des pensées. Jamais académicien, sans excepter Carnéade, n*aura mieux fait sentir les difficultés. M. Faucher, quoique très habile dans ces méditations, n'y approchait pas et moi je trouve que rien au monde n*est plus utile pour surmonter ces mêmes difficultés. » Puis il ajoutait ces belles paroles si souvent citées : c C'est ce qui fait que je me plais extrêmement aux objections des personnes habiles et modérées; car je sens que cela me donne de nouvelles forces comme dans la fable d'Antée terrassé. » (Réplique aux réflexions de Bayle. Erdmann, LYII, p. 189.)

■ C'est pourquoi, dit-il encore ailleurs dans le même sens(ibid.,LXXIII,p.487), j'ai toujours aimé des objections ingénieuses contre mes propres sentiments et je ne les ai jamais examinées sans fruit : témoin celles que M. Bayle a faites autrefois contre mon système de l'harmonie préétablie, sans parler ici de celles que M. Arnaud, M. l'abbé Foucher et le P. Lami, Bénédictin, m'ont faites sur le même sujet. *

APPENDICE. IX

lai dire mon avis là-dessus, mais il avoit peut-être d'autres vues dont je n'ai pu assez être informé. Cependant il avoit de l'esprit et de la subtilité et de plus il étoit fort honnête homme : c'est pourquoi je le regrette. Peut être a-t-il laissé quelque ouvrage posthume digne de paraître. » (Tiré de la correspondance manuscrite de Nicaise.)

3. — Plus tard, en 1704, dans ses nouveaux essais, L. IV, C. 2, Leibniz portait de Foucher ce jugement définitif :

a Mais venons à cette querelle, que les sceptiques fout aux dogmatiques sur l'existence des choses hors de nous. Nous y avons déjà touché, mais il y faut revenir ici. J'ai fort disputé autrefois là-dessus de vive voix et par écrit, avec feu M. l'abbé Foucher, chanoine de Dijon, savant homme et subtil, mais un peu trop entêté de ses Académiciens, dont il auroit été bien aise de ressusciter la secte, comme M. Gassendi avoit fait remonter sur le théâtre celle d'Epicure. Sa critique de la Recherche de la Vérité et les autres petits Traités qu'il a fait imprimer ensuite, ont fait connaître leur auteur assez avantageusement. Il a mis aussi dans le Journal des Savants des objections contre mon système de l'Harmonie préétablie, lorsque j'en fis part au public après l'avoir digéré plusieurs années ; mais la mort l'empêcha de répliquer à ma réponse. Il prêchoit toujours qu'il falloit se garder des préjugés et apporter une grande exactitude. Mais outre que luimême ne se mettoit pas en devoir d'exécuter ce qu'il conseilloit, en quoi il étoit assez excusable, il me sembloit qu'il ne prenoit pas garde si un autre le faisoit, prévenu sans doute que personne ne le feroit jamais. Or je lui fis connaître que la vérité des choses sensibles ne consistoit que dans la liaison des phénomènes, qui devait avoir sa raison et que c'est ce qui les distingue des songes : mais que la vérité de notre existence et de la cause des phénomènes est d'une autre nature, parce qu'elle établit des substances, et que les sceptiques gàtoient ce qu'ils disent de bon, en le portant trop loin, et en voulant même étendre leurs doutes jusqu'aux expériences immédiates et jusques aux vérités géométriques (ce que M. Foucher pourtant ne faisoit pas) et aux autres vérités de raison, ce qu'il Taisoit un peu trop. »

Leibniz écrivait encore à Beauval, après avoir reçu le quatrième livre de Foucher sur l'ancienne Académie : « M. Foucher qui travaille à faire revivre la secte des Académiciens m'a envoyé son quatrième livre sur leur philosophie. Il tâche de donner du bon sens à leurs pensées et de faire voir qu'ils ne doutolent point pour douter, mais pour apprendre* Mais il ne parolt pas qu'ils aient appris grand

X APPENDICE

chose» et M. Tabbé Foucher est obligé de leur prêter beaucoup du sien pour nous faire croire qu'ils ont eu de bonnes connaissances. » (Féder., p. 64).

Jugement de Huet.

Huei écrivait à Nicaise le 19 avril 1697 :

« Un mol que vous avez glissé dans votre lettre sur la mort de M. Foucher, ui'a fait faire réflexion que je ne Tai point vu depuis environ deux ans, quoique auparavant je ne fusse pas si longtemps sans le voir. J'ai envoyé dans son quartier en faire des enquêtes, sans qu'on en ait pu rien apprendre. Il étoit chapelain de certaines religieuses de la rue Saint-Denys dont je ne sais pas le nom. On en pourroit apprendre là de certaines nouvelles. Si vous en apprenez quelque chose, vous me ferez plaisir de m'en faire part. G'étoit un homme plein de candeur, droit, docile, sans faste. »

Un peu plus tard, le 25 juillet 1697, Huet répondait à une lettre de Nicaise :

« M. de Lamare m'a appris la mort de M. Foucher : j'envoyai aussitost pour m'en éclaircir tout à fait au lieu de sa demeure, mais je n'en pus rien apprendre- Le livre qu'il fit contre le P. Malebranche me donna de l'estime pour luy. Il s'attacha ensuite à moy par de fréquentes visites, et je n'y trouvay pas ce que je m'en étois promis. 11 s'estoit renfermé dans l'estude du Platonisme qu'il qualifioit de la doctrine des académiciens, mais cette doctrine ayant jeté plusieurs branches, il s'en fallut bien qu'il les eust toutes maniées et secouées. A peine connoissoit-il le nom de Garnéades et d'Arcésilas, moins encor le pyrrhonisme. D'ailleurs ces petits livrets qu'il répaudoit ne laissoient point d'idée complète de son système. J'avois voulu lui procurer un établissement chez feu M. de Montausier. Je l'avois fait valoir de mon mieux, mais une longue visite et un disner ensuite chez ce patron qui estoit paw:orum hominum gasta tout; car il battit tant de pays, voulant toujours parler de choses qui Jie convenoient point au lieu ni mesme à la personne, que j'en trouvay M. de Montausier tout dégousté lorsque je le revis et il n'en voulut plus entendre parler. »

Jugement de Ménage.

(Menagiaiia, t. III, p. 538.)

« M. Foucher, chanoine honoraire de la Sainte-Chapelle de Dijon, scait parfaitement l'histoire des philosophes. Il le fait bien voir dans

APPENDICE. XI

son Histoire des Académiciens, qui est un ouvrage admirable et qui lui donner^ une grande réputation lorsqu'il sera achevé. Je suis ravi de ce qu'il a conçu ce dessein ; personne n*est plus capable que lui de le bien exécuter. Si mon Diogène Laèrce que Ton imprime en Hollande n'était pas si avancé, on y pourrait joindre cette histoire aussi bien que les remarques de M. Lantin.

« M. Le Gouz^ conseiller au parlement de Bourgogne, me demandait un jour qui étaient ceux que je croyais les plus versés dans Thistoire des Philosophes et dans le discernement de leurs Sectes; je lui dis que je n'en connaissais pas de plus habiles sur cette matière que M. Huet, évéque d'Âvranche, et M. Foucher.

« Au sujet de la lecture que j'ai faite du second livre des Dissertations de M. Foucher sur la Recherche de la Vérité, je lui disais dernièrement que je trouvais qu'il avait renfermé beaucoup de choses en peu de mots, que je ne m'étais jamais beaucoup attaché à celte matière, mais que je croyais qu'elle devait être épuisée. Depuis le temps que les hommes la recherchent, ajoutai -je, il me semble qu'ils devraient l'avoir trouvée. L'art de trouver la vérité, me dii-il, est semblable à celui de lire et d'écrire; il faut toujours revenir aux principes comme on revient à l'alphabet. Néanmoins, lui répliquaije, nous avons des grammaires complètes et achevées dont on convient, mais nous n'avons point de philosophie. Cela est vrai, reprit M. Foucher, et cela vient de ce que les meilleurs philosophes, qui sont les Académiciens, à ce que je prétends, n'ont point écrit à cause des superstitions qui régnaient en leurs temps; mais maintenant nous avons plus d'avantage, et il est nécessaire de travailler à une Grammaire des idées ; car après tout les idées composent les paroles et le langage de l'esprit. Or, cette grammaire est proprement la logique des anciens que nous avons perdue et qu'il est important de rétablir. Sans cela jamais les philosophes ne pourront s'accorder entre eux, au lieu que la Logique vulgaire que l'on enseigne dans les Ecoles n'est bonne que pour exprimer les vérités que l'on connaît déjà et non pour commencer à découvrir celles qu'on ne connaît pas encore. Autre chose est de bien dire ce que l'on pense, autre chose est de bien penser comme on le doit ; en quoi il est clair que l'on a besoin de deux logiques, dont l'une enseigne à découvrir la vérité et l'autre à la bien exprimer par nos paroles : l'une à bien pénétrer les principes et l'autre à bien tirer les conséquences. Pour moi, luidis-je, j'ai vu le livre du Père Malebranche contre M. Amauld sur ce sujet. Mais je n'y comprends rien, et quantité de gens m'ont dit la même chose ; c'est un grimoire tout particulier aux philosophes. Il n'y a en cela, me dit-il, que le mot d'idées qui nous effraie*

XII APPENDICE

Il ne s*agit pas dans ces livres des idées abstraites que Ton prend ordinairement pour des chimères ; mais des premières conceptions ou notions des êtres qui sont au monde, et enfin de la connaissance de nous-mêmes et de notre propre entendement.

Parmi les modernes qui se sont occupés en passant de Foucher comme philosophe on peut citer : Brncker, Hist. philos.^ t. Y; Ch. Bartholmess (Huet ou le scepticisme théologique) ; Sainte-Beuve (Port Royal^ 1. Vl^p. 203, n. 1); Cousin, Fragments de philosophie (passhn); Nourrisson (Philosopliie de saint Augustin, t. II).

On peut voir aussi de plus amples développements dans THistoire du Cartésianisme de M. Bouillier et surtout dans le livre de M. Foucher de Careil que nous avons souvent cité.

PRÉFACE DE MALEBRANGHE

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