‹ Étude philosophique. L'abbé Simon FoucherChapitre 4 sur 55 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Vie et ouvrages de Foucher.

Simon Foucher naquit à Dijon en 1644, deux ans avant Leibniz, quelques années après l'apparition de la méthode de Descartes et la naissance de Malebranche. Nous ne savons rien de son enfance ni de son éducation. Partagé entre les sciences et la philosophie, qui étaient alors inséparables, il tourna toute son attention du côté de la doctrine nouvelle, autour de laquelle se ralliaient déjà tant d'éminents esprits. On peut présumer qu'il aborda Fétude du cartésianisme avec cet esprit de froid examen, de critique méticuleuse, que nous retrouverons dans ses ouvrages ; et jamais, assurément, la lecture de Descartes ne dut produire en lui cette vive impression, ces transports d'enthousiasme qui faisaient battre si violemment le cœur de Malebranche, et l'obligeaient d'interrompre la lecture du Traité de l'Homme.

Nous aurions été curieux de retrouver sous quelle influence et dans quel miheu se fit cette première initiation de Foucher à la doctrine cartésienne ; l'enseignement nouveau avaitr-il déjà assez profondément pénétré dans les provinces pour y prendre place à côté des vieilles méthodes, ou bien Foucher puisa-t-il dans les leçons du collège des Jésuites de Dijon c^t esprit d'opposition systématique au cartésianisme, qui devait inspirer tous ses écrits ? Tout ce que nous savons par son biographe, c'est que, engagé dans l'état ecclésiastique, où l'appelaient à là fois une piété sincère et un goût décidé pour les choses de la pensée, élevé presque aussitôt à la dignité de chanoine honoraire de la Sainte-

Chapelle de Dijon, ne trouvant probablement pas dans cette position un aliment suffisant à sa passion de savoir, à son amour de Tétude et des lettres, il quitta bientôt sa ville na. taie et alla chercher à Paris une vie plus conforme à ses goûts, plus favorable aux besoins de son esprit. Il prit le degré de bachelier en Sorbonne, entra en relation avec un grand nombre de savants, dont il ne tarda pas à iatcquérir l'estime et l'amitié. Dès lors il ne quitta plus Paris, partageant son temps entre les spéculations de la philosophie, l'étude des mathématiques et de la physique et les soins d'un humble ministère, qui lui laissait beaucoup de loishr pour ses occupations favorites (1). La vie de Foucher, comme celle de beaucoup de savants d'alors, ne fiit qu'ime laborieuse retraite, uniquement occupée du mouvement philosophique et scientifique du temps ; pendant les vingthuit ou vingt-neuf ans qu'il vécut encore, nous le voyons cultiver avec les savants français ou étrangers un commerce assidu, fréquenter les nombreuses académies qui réunissaient alors tout ce que la philosophie et les sciences comptaient de plus illustre, entretenir avec Leibniz et ses amis de Dijon une correspondance suivie, prendre une part active à toutes les controverses philosophiques du jour, et poursuivre avec une constance digne d'un plus grand objet son dessein de restauration de l'ancienne Académie.

Si nous en croyons Baillet (2), Foucher, à peine arrivé à Paris, se serait chargé, à, la prière de Rohault, de prononcer l'oraison funèbre de Descartes dans une autre église que celle de Sainte-Geneviève (3). Ce choix de Foucher par

' (1) Il était, c'est Huet qui nous l'apprend, chapelaiû de certaines religieuses de la rue Saint-Denis, et habitait un modeste logement rue de la Trudnderie, près du Puits-d'Amour, chez un épicier (Append., p. X et lu).

(2) Vie de Descartes, part. U, p. 439.

(3) On sait qu'au milieu même du service solennel célébré devant les restes de Descaites, enfin rendus à la France, survint un ordre exprès de la cour défendant au P. LAllemant, chancelier de l'Uni-

des cartésiens dans une circonstance aussi solennelle, semble assez indiquer quelle estime ils faisaient déjà de lui, et qu'à cette époque il comptait parmi les partisans dévoués de la nouvelle doctrine. Il ne cessa, du reste, d'avoir avec le fidèle Rohault de fréquents rapports ; dès l'année 1668, il faisait partie des conférences qui se tenaient chaque mer* credi chez le savant cartésien dont nous l'entendrons faire un pompeux éloge. Ces conférences étaient surtout employées à la discussion des principes de la philosophie de Descartes ; Foucher s'y posait ordinairement en adversaire du dogmatisme cartésien au nom de la philosophie académicienne, dont il songeait dès lors à ressusciter les opinions. C'est peut-être de ces discussions souvent assez vives que sortit le petit livre intitulé : Dissertation sur la recherche de la vérité ou la philosophie des académiciens, où Von réfute les préjugés des dogmatistes tant anciens que nouveaux, avec un examen particulier des sentiments de M. Descartes (1).

Nous ne mentionnons ce premier opuscule philosophique de Foucher que pour signaler l'analogie du titre avec celui de Malebranche, qui parut un an après (2 mai 1674). C'est cette analogie, nous apprend Foucher lui-même, qui le porta à faire sa Critique de la Recherche de la vérité.

En effet, l'année même qui suivit la publication de la

▼ersité, de prononcer Téloge du grand philosophe. Foucher reçut-il le même ordre ? Son oraison funèbre fut elle prononcée? L*historien de Descartes n'en dit rien.

(1) Ce livre non achevé^ impximé à Dijon sans date et sans nom d'imprimeur, « plus d'un an avant le premier volume de la Recherche « du P. iifalebranche (1673), ne parut qu'à un très petit nombre « d'exemplaires^ seulement pour être communiqué aux savants » (Âppend., p. lu). Aussi devint-il très rare du vivant même de son auteur, qui regrette à plusieurs reprises de ne pouvoir l'envoyer à Leibniz. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit aujourd'hui introuvable; mais nous pouvons facilement nous en consoler, puisqu'il en parut plus tard une édition nouvelle « bien plus correcte et bien plus ample, » celle dont parle Foucher en envoyant à Leibniz son Hùtoire des Académies (Append., p. Lxxiii, lxxv).

Recherche, pendant que l'assemblée générale de l'Oratoire votait de publics remercîments au P. Malebranche, pour l'honneur que son ouvrage faisait à la Congrégation, paraissait un petit volume in-12 ainsi intitulé : Critique de la Recherche de la vérité, où Von examine en même temps une partie des principes de Af. Descartes, Lettre par un académicien anonyme. Ce fut le signal d'une lutte acharnée qui dura près de deux ans.

Malebranche répondit à Foucher dans la préface même de son second volume, singulier monument de l'indignation éloquente d'un grand esprit blessé, véritable factum, dont M. Foucher de Careil a parfaitement rendu l'effet en disant qu'on ne peut le lire e: sans regret et sans admiration. > Il trouvait en même temps un chaud et imprudent défenseur dans un bénédictin de la Congrégation de Saint-Vannes, D. Robert Desgabets, qui, cette même année, faisait paraître contre Foucher la Critique de la Critique de la Recherche de la vérité, où Von découvre le chemin qui conduit aux cannaissances solides, pour servir de réponse à la Lettre d'un académicien. C'est le seul livre de D. Robert qui ait vu le jour. L'auteur s'y annonçait comme le champion de Malebranche, le continuateur de Descartes et de son école. C'était une de ces mains invisibles dont Malebranche, dans sa préface, menaçait ses détracteurs : « Je « ne puis empêcher, disait-il, que l'amour de la vérité ne K sollicite quelques esprits qui auront meilleure grâce que e: moi à défendre un ouvrage à quoi ils n'ont point de part. i> Mais tout en abandonnant ce soin à des mains étrangères, Malebranche, dans sa fierté, désavouait par avance ces défenses qu'il n'avait point provoquées. Aussi D. Robert ne dut-il point être trop étonné de lire dans une nouvelle édition de la Recherche un avertissement ainsi conçu (1) : « Je « suis fort obligé à l'auteur de cette critique de l'honneur

(1) Voir cet avertissement & TAppendice, p. xxxvii.

« qu'il paraît me faire par le titre de son livre. Mais ce c même titre pouvant faire croire que j'aurais eu quelque € part à son ouvrage, je crois devoir dire que, quoique je oc sois très satisfait de sa personne^ je ne suis pas extrême- « ment content de son livre. Il me semble que ceux qui se c mêlent de défendre ou de combattre les autres, doivent « lire leurs ouvrages avec quelque soin, afin d'en bien sa- « voir les sentiments. » On le voit, il était presque aussi djûlgereux de défendre Malebranche que de l'attaquer. À coup sûr, cette sortie de l'irritable oratorien dut faire regretter à D. Robert d'avoir mis tant de zèle à prendre en tnain la cause de son livre (1).

Cependant Foucher, obligé de faire face à deux ennemis à la fois, ne se tenait pas pour battu. D répondait en même temps à Malebranche et à D. Robert. Rien ne peint mieux l'état de son esprit au milieu de ces interminables critiques de critiques, que ce fragment d'une lettre de René Ouvrard à l'abbé Nicâise, au moment même où paraissait la terrible préface :

« Bien m'en prit d'avoir trouvé M. Fouschère deux jours € avant qu'on eût affiché et mis en vente les deux tomes 1 « et 2 de la Recherche de la vérité, pour lesquels il avait de

(1) NV a t-il pas qnelque trace de ce mécontentement dans ce passage d^nne lettre de D. Robert au P. Poisson, où le bénédictin semble décliner la responsabilité de la publication de sa Critique ^ et indiquer^ sans amertume toutefois, la cause du désaveu hautain de Malebranche ? « Il y a deux ans que, me trouvant de loisir pendant « que fêtais au chapitre général, je fis la Critique de la Critique de « ce livre ; et, en ayant donné des copies à diverses personnes, a quelqu'un s*avisa de le faire imprimer à Paris sans que je m*en « sois mêlé. J*ai aussi trouvé dans ce beau livre (la Recherche de la « térité), des choses qui m'ont paru s'éloigner de la vérité, qui m'ont a donné occasion d'en faire un long examen. Je n'ai pas oublié de « réfuter amplement la doctrine du dernier chapitre du second tome, tt où les règles de M. Descartes pour la communication du mouvect ment sont combattues avec peu de solidité, si je ne me trompe, tt quoique avec une extrême confiance » (L'^bé Biampignon, ^tude 9ur Malebranche, p. 48).

« rimpaiience. Car présentement, je le crois si enfoncé « dans cette matière et dans le dessein de critiquer, que ce « serait lui faire grand tort de lui aller rendre visite et de c le tirer un moment de cette occupation. Je m'imagine c qu'il ne voit voler devant ses yeux que des fantômes, des c atomes et des idées, et qu'il n'y a point de machine dans a M. Descartes dont il ne remue tous les ressorts. A vous « dire le vrai, quoiqu'il soit plein d'esprit et de vivacité, je « le plains de l'employer à ces sortes de critiques, où l'on « ne dispute que des manières de concevoir et de s'énoncer, a sans néanmoins apporter aucune preuve que l'on doive € plutôt faire d'une manière que de l'autre (1) » (A Paris, le 24 sept. 1675). L'année suivante, 1676, Foucher faisait imprimer une Réponse pour la Critique à la Préface de la Recherche de la vérité, où il reprenait, avec quelques détails nouveaux, avec plus d'ordre et de méthode, les objections de la Critique. La réponse de Malebranche l'avait vivement affligé ; il ne s'attendait pas à tant d'aigreur de la part d'un philosophe et d'un religieux. Aussi, dans la préface qui précède sa réponse, prit-il à tâche de conserver de son côté le sang-froid, la dignité du langage, et la courtoisie des formes. On peut lire à l'Appendice (2) cette préface, dont la modération calme et austère contraste si hautement avec la véhémence d'invectives, de passions, de sanglante ironie, qui remplit celle de Malebranche. Cependant, certains passages les plus amers de la satire de l'oratorien ne laissent pas que d'émouvoir un peu par moments la bile du bon et sensible Foucher ; il les rapproche adroitement des éloges qu'il a donnés à l'auteur de la Recherche ; et, au milieu de ses ménagements ordinaires, perce çà et là une légère pointe d'ironie habilement dissimulée. La leçon qu'il fait à Malebranche sur cette susceptibilité ombrageuse, cet

(1) Cousin, Fragments de philosophie moderne. Correspondance de Leibniz et de Nicaise»

Page 1