‹ Étude philosophique. L'abbé Simon FoucherChapitre 5 sur 55 · P. XXXI · texte numérisé non relu

P. XXXI

entêtement de ses propres opinions, qu'entretenaient tous les jours en lui les habitudes d'une contemplation solidaire, est pleine de noblesse et d'autorité ; il va même jusqu'à l'éloquence, quand il en appelle à cette noble liberté qui est le privilège de la science et la première condition de ses progrès.

Ce livre resta sans réplique de la part de Malebranche ; car on ne peut appeler de ce nom un avertissement de quelques pages qui parut en tète du second volume de la troisième édition de la Recherche (1677), où il se contente de signaler la réponse de Foucher, et de renvoyer le lecteur, pour décider entre son critique et lui, à sa première préface. Ce qu'il ne peut pardonner à Foucher, c'est l'intention qu'il lui prête d'avoir voulu défigurer le dessein de son livre ; il s'en venge en développant à ce sujet un apologue plein de sel, qu'il avait déjà ébauché dans sa préface (1).

Mais, peu de temps après, Malebranche, mieux inspiré, désarmé par la modestie de son adversaire, retira et la préface et l'avertissement ; Foucher, de son côté, ne voulant pas se laisser vaincre en générosité, retrancha dans la seconde édition de sa réponse (1679), la préface qu'il avait jointe à la première, et fît connaître ainsi au public le noble procédé de Malebranche : « L'auteur de la Recherche ayant c ôté la préface de son deuxième volume dans la quatrième c édition, il me sera permis de retrancher celle qui était « jointe à cette réponse. Ce n'est plus des circonstances « particulières de notre dispute dont il s'agit ici, ni de sa € manière de répondre, et je suis bien aise de n'avoir plus c à me plaindre d'une préface qu'il a retranchée. »

Les deux adversaires, ainsi réconciliés, furent encore bien souvent aux prises sur les questions qui les avait d'abord divisés ; jamais ils ne parvinrent à s'entendre sur la

(1) Voir cet avertissement, Append., p. zxxvu.

nature des idées. « Je voudrais, écrit Foticher à Leibniz en « 1686, que vous eussiez été présent à quelques conférences « que nous avons eues ensemble le P. Malebrancbe et raoî < sur la philosophie ; il me semble toujours que èon opi- « nion des idées est insoutenable (1). ^

On conçoit avec quel intérêt Foucher dut suivre là lutte qui s'engagea bientôt sur ce sujet entre Amauld et Mâlebranche ; toutefois, il resta simple spectateur, se contentant de faire part à Lieibniz des grands coups que se portent les deux adversaires. Il penche naturellement du côté d'Arnauld, et toute sa critique se borne à remarquer que Mâlebranche ne lui fait pas d'autres réponses que celles qu'il a déjà faites à l'Académicien anonyme. Quant au traité de la nature et de la grâce, il abandonne ce terrain au plus grand théologien du siècle, et ne prononce point sur des tnatièi'es « qui sont au-dessi^s de son esprit (2). »

La réponse à D. Robert Desgàbets ne sel fit pas non plus longtemps attendre ; elle parut le 23 mai 1676, soUs ce titre : Nouvelle dissertation st(/r la Recherehe deld vérité, contenant la réponse à la Critique de la Crititfue de la Recherche de la vérité, ôû Von découvre les efreUr^ des dogmatistes, tant ariciens que nouveaux, avec inné dis^ cussion particulière du grand prinéipe deé ùàrtésièns.

Cette réponse était phitôt datns la penséef de Foucbér une réfutation des prértendues opinions cartésiennes de D. Robert, qu'une justification à& sa propre critique ; il se réservait de repousser à loisir un reproche qui lui tenuit fort à cœur, le reproche de scepticisme, si nettement articulé par le défenseur de Malebrancbe : « J'ai réservé, dit-il à Leib- « niz, en 1686, à lui répondre sur ce sujet, afin de faire « pour cela un livre à part ; la matière le mérite bien, ce « me semble. » L'année suivante, en effet, 1687, paraissait

(1) Append., p. Liii^ Lxzxix.

(2) Ibid., p. Li, un.

une nouvelle Dissertation contenant l'apologie des académiciens, où l'on fait voir que leur manière de philoso' pher est plus utile pour la religion, et plus conforme au hon sens (pour servir de réponse à la Critique de la Critique, etc.) Cette dissertation fut suivie de plusieurs autres, que l'auteur réunit en un seul volume en 4693.

En même temps, Foucher travaillait à un ouvrage sur la morale ou sagesse des anciens, conçu ^ à l'instar du com- € mentaire d'Hiéroclès sur les Vers d'or de Pythagore (1); » résumait dans une longue lettre en tète de l'ouvrage de la Brune la morale de Confucius, tout en l'ajustant, dit-il naïve, ment, un peu à la française (2); faisait paraître plusieurs éditions d'un traité de physique sur les hygromètres, et soutenait dans le Journal des savants, avec son savant compatriote et ami J.-B. Lantin, une longue discussion sur le temps où vivait Carnéade.

Ces divers opuscules prouvent au moins chez leur auteur une grande activité d'esprit, et surtout une ardeur infatigable au travail. Il ne se laissait rebuter par aucun obstacle dans ses efforts constants à la recherche de la vérité philosophique; ni les dédains d'un public léger, qui, dit-il, c préfère les livres de plaisanteries et d'histoires aux bons « livres qui concernent les commencements des sciences, ^ ni les caprices hautains et les lenteurs des libraires, qui conspirent avec le commun des lecteurs, ni la difficulté de se procurer les livres et les journaux étrangers, ni le trouble jeté

(1) Voyez le résumé sommaire de cet ouvrage dans une note de rAppendice^ p. iv, Li. Foucher essayait d'y réaliser un vœu souvent exprimé depuis par de yéritables amis de l'antiquité : « Si, pour ne ce parler que de Tantiquité, dit Tun d*entre eux, une érudition intel- « ligente et généreuse s'avisait (malheureusement Térudition ne o s'avise pas souvent de grandes choses) de recueillir les nobles « aspirations de la morale ancienne, elle en pourrait former un ma- « nael assez complet. » Le livre de Fonclier ne serait pas inutile à qui tenterait de nouveau cette entreprise.

(2) Append., p. v, note sur cet ouvrage.

dans les esprits par les malheurs de la guerre, rien ne l'arrête. Il sent vivement tous ces obstacles, il en soufifre, mais il n'en est point ébranlé ; il brûle du désir de voir s'élever, grandir au moins sous ses yeux l'édifice de la philosophie ; de concert avec Leibniz, il presse tous ceux qu'il en juge capables d'y apporter le tribut de leurs conceptions et de leurs découvertes ; il attend de Leibniz, de Lantin (1), de beaucoup d'autres savants ses amis, a tout ce qui manque encore :» à l'achèvement de la science ; et comme s'il avait le pressentiment de sa fin prochaine, il jette de temps en temps un regard mélancolique et ému sur cet avenir avare qui recèle encore tant de secrets, qu'il ne lui sera pas plus donné qu'à son siècle de connaître. « Ars longay vita hrevis, -» s'écrie-t-il souvent avec le sentiment amer de son impuissance, et en même temps la légitime satisfaction des efforts sincères auxquels il a dévoué sa vie.

C'est sans doute ce zèle pour les progrès de la science qui lui attacha le plus grand philosophe de ce temps. Pendant son séjour à Paris (1672-1676), Leibniz avait rencontré Foucher, et avait contracté avec lui une étroite amitié. Nous savons par leur correspondance qu'ils se réunissaient avec d'autres savants chez un M. Delanée, où ils faisaient de curieuses expériences (2). Ils avaient ensemble de fréquents entretiens sur la philosophie ; ces entretiens roulaient surtout sur le cartésianisme, le système de Malebranche et les opinions de l'ancienne Académie : pendant qu*avec Malebranche (3), Leibniz conférait sur l'opinion cartésienne, de

(1) C*est aiosi qu'il attendait de Lantin un ouvrage sur le plaisir et la douleur^ auquel celui-ci avait longtemps trtiyaillé. Ce dessein de Lantin a été heureusement réalisé par M. Bouiilier dons un de ses derniers ouvrages, déjà populaire : Du Plaisir et de la Douleur,

(4) Append., p. lxx. Foucher, ailleurs, p. Lxxn, rappelle à Leibniz qu'il a réduit en pratique les lois de Téquilibre des liqueurs, découvertes par Pascal.

(8) Cousin, Correspondance inédite de Malebranche et de Leibniz, p. 853.

Digitizéd by

la nature de la matière, avec Foucher il agitait le problème de la réalité du monde extérieur : < J'ai fort disputé autre- « fois là-dessus de vive voix et par écrit avec feu M. Foute cher, chanoine de Dijon, i> dit Leibniz dans ses iiouveaux Essais, 1. lY, ch. n. Leibniz dut puiser dans ces entretiens une connaissance plus approfondie de Descartes, et peutêtre aussi un goût plus prononcé pour la philosophie de Platon. « Je reconnais qu'il y a (dans Platon) des choses plus c belles et plus solides qu'on ne pense, > écrit-il à Foucher en lui rappelant le conseil qu'il lui avait donné de le traduire. Sans doute il ne faut pas comparer l'influence des rapports de Leibniz avec notre Dijonnais à celle qu'ont certainement exercée sur ce grand esprit des hommes tels que Huygens et Pascal pour les sciences, Âmauld et Malebranche pour la philosophie. Mais, ce qu'il y a de certain, c'est que Leibniz, du vivant de Foucher, ne cessa d'en faire une estime particulière; le ton de sa correspondance indique d'ailleurs, comme l'a remarqué son savant éditeur, qu'il le distinguait parmi ses correspondants de France.

Cette correspondance, si heureusement retrouvée par M. Foucher de Careil, est, de tout ce qu'a écrit Foucher, ce qui nous reste de plus précieux et de plus intéressant (1). Ses lettres, il est vrai, pour la partie philosophique, ne sont pas à la hauteur de celles de son illustre correspondant; il se borne le plus souvent à l'humble rôle de rapporteur et de nouvelliste ; mais il s'en acquitte avec tant de zèle et de dévouement, que nous ne sommes plus étonnés du prix que Leibniz attachait à son amitié. Ces lettres font honneur à son esprit, mais, ce qui vaut mieux encore, à son caractère et à son cœur. Il faut voir avec quelle gratitude, quelle douce satisfaction il reçoit et communique à leurs amis communs ces savantes réflexions qu'il regarde, dit-il, et

(1) Aussi la reprodutsons-noas dans l'Appendice après M. Foucher de QureU ; nous n'avons fait que Tannoter.

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coDflenre chèrement c comme des tréflors ; » avec qaeUe modestie fl s'incline devant ce génie universel i qui il est heureux de rendre quelques services en retour des grandes choses que la science attend de lui.

L'abbé Ifariotte, un des savants aimés de Leibnix, venait de mourir : Foucher saisit cette occasion de renouer leur correspondance un instant interrompue, et s'ofiQre avec l'expression du dévouement le plus délicat et de la sensibilité la plus exquise, à remplir le vide causé par la mort de son ami (Correspondance, page 40).

Cette même correspondance nous le montre s'employant avec un grand zèle à faire réussir les négociations entamées pour fixer Leibniz en France, en l'attachant à l'Académie des sciences (1).

(1) On sait qu'il n'avait tenu qn*àLeibnix^ pendant son séjour à Paris, d*étre admis dans cette Académie, à titre de pensionnaire, 8*il avait consenti à abjurer le protestantisme. Ce ne fut pas sans regret que l'Académie, sur son refus, se vit privée de Thonneur de le compter parmi ses membies ; toutefois, elle ne désespéra pas de le ressaisir, et à plusieurs reprises elle essaya de l'attirer dans son sein, jusqu'au jour où enfin (1699] elle le mit à la tète des associés étrangers.

Cest à une de ces tentatives que nous voyons Foucher donner tous ses soins ; ce lui était du reste chose facile et natureUe; il était lui-même en dehors de l'Académie et en relation avec la plupart des savants qui la composaient. Une première démarche fut faite par Foucher en 1687 ; nous n'avons pas cette lettre de Foucher ; mais la réponse de Leibniz (mai 1687), et un billet à Bi. de Brosseau, qui s'intéressait aussi à cette affaire. Leibniz redoute de s'avanturer sur ce terrain ; il a, dit- il, bien des raisons de craindre que les choses avantageuses dont on a parlé à M. l'abbé ne soient que des compliments, ou que, si on a de la bonne volonté, on n'ait guère d^espérance de réussir ; et puis, il avait cm qu'on ne voulait plus guère d'étrangers. Ces hésitations de Leibniz ne semblent-elles pas trahir quelque dépit de s'être vu imposer autrefois une condition que sea idées de tolérance repoussaient? C'est moins l'honneur de Caire partie d'une des premières sociétés savantes de l'Europe qu'il ambitionne, que l'avantage d'être utile, tout en profitant lui-même des lamiëres d'autrui; voilà ce qu'il a à cœur de persuader à l'Académie; et, dans cette pensée, il lui propose, par l'intermédiaire de son ami, « de l'engager à des correspondances pour donner paît non seule- « ment de quelques découvertes curieuses et de conséquence qu'il

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Un grand dévpueraent à l'amitié n'excluait pas dans l'âme de Foucher un^ rare fermeté : ce n'était pas pour lui un vain mot que l'adage qu'il aimait à répéter : « Amicus « PlatOf magis arnica veritas. » Il savait, à l'occasion, ence apprend de temps en temps ; mais particulièrement des observa- « lions et recherches toachant les mines et minéraux sur quoi il « croit d'avoir des ouvertures considérables. » Il serait même prêt à venir de temps en temps en personne faire des rapports à TAcadémie et à recevoir des instructions pour la continuation de ses recherchas. Mous ne savons comment cette proposition, que Leibniz tr3uve assez plausible, fut accueillie des savants français. L*Académie semblait tenir à recevoir Leibniz à titre de membre honoiaire ou pensionnaire résidant en France ; <f M. Thevenot, lui écrit Foucher « en i691, m*a dit que si vous étiez à Paris, on vous recevrait à « TAcadémie royale des sciences. » Elle lui aurait volontiers donné la place de Huygens, exilé de France par la révocation de Tédit de N<MUâ8 ; Foucher se réjouissait déjà en pensée de voir Leibniz succéder à celui à qui il devait le plus en mathématiques après Galilée et Descartes [Corresp,, page 88). A chaque nouvelle élection il le presse de nouveau, il lui a dressé une liste de tous les membres de cette illustre Compagnie, qu'il lui enverrait, si M. Du Hamel son ancien ami, ne travaillait à une histoire de TAcadémie, où doivent entrer, non seulement les noms des académiciens, mais encore un détail de tous leurs ouvrages (page 98). Mais la franchise un peu rude de Leibniz déconcerte un beau jour toute la diplomatie de son ami ; dans une lettre à Pélisson, qui fut imprimée, Leibniz, impatient de tous ces retards, déclarait nettement quMl n*appartenait pas à TAcadémie. A cette déclaration, le bon Foucher est en émoi ; il lui reproche avec humeur de s*étre par là donné lui-même Texclusiou ; s'il eût été un peu plus sceptique sur ce point, on aurait continué de croire dans le public qu*il en faisait partie au même titre que M. Tschimhaus, son ami. Le seul moyen qu'il ait trouvé de Tes c user là- dessus, c*est de dire qu'il l'entendait en ce sens qu'il n'en était pas à la manière de ceux qui sont gagés pour y assister régulièrement. Du reste, il doit, bon gré mal gré, accepter le titre d'académicien honoraire; il n'y a pas un de ces Messieurs qui ne le lui donne; il lui était déjà acquis du temps de M. Golbert ; il ne s'agissait plus pour lors que d'achever entièrement de le mettre sur le catalogue, avec la permission de M. de Pontchartrain ; Foucher disait vrai. L'Académie qui, à cette époque (1692), sous ce nouveau ministre^ a commençait, par les soins de M. Tabbé Bignon. à sortir d'une « espèce de langueur où elle était tombée, » semblait en effet disposée à considérer Leibniz comme un de ses membres. L'abbé Gallois, non content de lui envoyer par l'entremise de Foucher les Mémoires de l'Académie^ qu'il avait été chargé de mettre en ordje, ouvre ces mémoires à tout ce que Leibniz voudra bien communiquer à la Gom-

tendre une vérité désagréable, s'imposer le sacrifice d'un refus, plutôt que de trahir ses convictions. Leibniz, toujours préoccupé de la Scolastique, l'avait chargé de lui envoyer un livre de Raymond Lulle : c Pour ce qui est de cet ami « qui demande un livre de Raymond Lulle, lui écrit Fouc cher, vous me dispenserez. Monsieur, de savoir son entéc tement, car il n'y a point d'amitié qui puisse prévaloir à c celle que l'on doit avoir pour la vérité et la religion, c amicus usque ad aras, > Je ne sais de quel livre de Lulle il s'agissait ; mais Leibniz, dont l'esprit plus large est plus ouvert à toutes les conceptions, de quelque part qu'elles vinssent, trouvait du bon jusque dans l'art de Lulle (1), respecta le refus de son ami, et ne fît plus d'instances.

L'impartialité et la fermeté de Foucher se manifestent encore avec plus d'éclat dans la polémique qui s'engagea sur la fîn de sa vie entre Leibniz et lui (1695 et 1696). Foucher avait partagé avec Amauld l'honneur d'être le premier confident de ce que Leibniz appelait ses maîtresses pensées, dont nous avons la formule définitive dans le mémoire imprimé au Journal des savants, 27 juin 1695 : Système nouveau de la nature et de la communication des sub^ stances, aussi bien que de Vunion qu'il y a entre Vàme et le corps.

pagnie (pages 96^ 97, 116). Leibniz est enfin obligé de se rendre à d^aussi formels témoignages^ et, le 17 octobre 1692, il charge Foucher de remercier très humblement Tabbé Gallois et TAcadémie : « Je « n*avais garde de penser, dit-il, qu*on songeait à m'accorder une « place honoraire dans TAcadémie^ que je n*aurais osé prétendre. » On le Yoit^ il ne manquait plus, comme dit Foucher, que Tinsertion au catalogue avec la permission de M. de Pontchartrain. Foucber ne vécut pas assez longtemps pour applaudir à la nomination définitive de son ami, quand^ en 1699, « l'Académie^ ayant pris une nouvelle tt forme, » ratifia enfin un titre que son estime et l'estime publique lui avaient depuis longtemps décerné.

Ce point, assez légèrement traité dans les biographies de Leibniz, m*a semblé offrir quelque intérêt, en ce qu'il nous a fourni l'occasion d'apprécier dans le caractère de Foucher le côté aimant et dévoué.

(1) Append., p. Lxxxiv, n» 1.

Ce système n'était point nouveau dans la pensée de son auteur, comme Ta très bien démontré M. Saisset (1) contre un récent historien de la philosophie de Leibniz. Dès 1686, approuvant le doute exprimé par Foucher que les corps puissent agir sur les esprits et vice versa ^ il prend de là occasion de développer une plaisante opinion qui lui paraissait nécessaire et bien différente de celle de l'auteur de la Recherche (Corresp., page 51). Cette plaisante opinion n'était autre chose que le système de la monadologie et de l'harmonie préétablie, où venaient se coordonner et se fondre dans une doctrine originale les matériaux si divers qu'il avait réunis de toutes parts. On peut voir dans une autre lettre à Foucher (mai 1687, page 66), comment Leibniz essayait de rattacher son idée mère, l'idée dynamique, aux opinions des anciens philosophes, Pythagore, Platon, Aristote, Hippocrate lui-même. Plusieurs autres contiennent une discussion sur quelques axiomes philosophiques, que l'on peut considérer comme le prélude de la grande polémique qui va s'engager en 1695.

En effet, au commencement de cette année, pendant qu'une guerre ruineuse pour la France alarmait les esprits et faisait sentir du découragement aux savants mêmes , quoique, comme le dit Lebniz, la philosophie n'y prit aucun intérêt, Leibniz, près de publier le fruit de ses longues méditations^ avait provoqué l'opinion publique en faisant un solennel appel aux réflexions et aux jugem ents des savants; il avait écrit à Foucher : « J'en attends surtout de vous qui « pourront servir à donner des lumières. »

Ce fut au mois de juin 1695 que parut le nouveau système, et, au mois de juillet, Leibniz écrivait de nouveau à Foucher pour le presser de donner son avis : il attendait de lui des objections sérieuses, comme il en avait reçu d'Arnauld en réponse à la lettre qu'il lui avait écrite sur le même su-

(1) Précurseurs et disciples de Descartes, Leibniz, p. 419-421.

jet (1690). Il fut trompé dans son attente, comme il le laisse voir dans le préambule de sa réplique : « Je ne suis pas de « ceux à qui rengagement tient lieu de raison, comme vous « réprouverez quand vous pourrez avoir apporté quelques € raisons précises et pressantes contre mes opinions ; ce « qui, apparemment, n'a pas été yotre dessein e» G^tte ocr ce c^s^on. Vous avez voulu parler ei^ académicien hpbile et c donper lieu par là d'approfondir les choses. ^ Si Fouchef n'av^t point donné ce que Leibniz attendait de lui, U ayaijt du inoin^ consciencieusement exposé son sentiment ^veC; ^fl liberté et sa franchise ordinaires. À peina put-il lire dans Iç Journal des savants Téclaircissement donné par Leil)i|i« les 2 et 9 avril 1696. Il mourut le ^ de ce même mois, etar portant certainement avec lui la seule satisfaction qui pûtl« consoler d'avoir mécontenté son ami, celle d'avoir rempli un devoir en faisant taire l'amitié devant la vérité,

Telle est la première escarmouche de la guaire achar^fà^ dont la monadologie et l'harmonie préétablie devinrent pendant longtemps l'objet. Foucher eut la gloire da l'avpir ouverte ; son nom parut avec honneur k côté des HQms illustres qui se distinguèrent après lui dans la lutte ; et Leibnia put le compter au nombre des personnes habiles et modérées aux objections desquelles il se plaisait, parce qu'il y trouvait de nouvelles forces, c comms dçLns la fàblç d'Anté0 terrassé (1), »

3i Leibniz, dont c les premiers mouyen^ent^^ dit Fox^\^

(1} Un des plus célèbres disciples de Wolf^ BUfinger^ fit paraître en 1723 un livre intitulé : Georgii Bemhardi' Bilfingeri de Harmonia animi et corporis humant maxime prœstabilita ex mente illt^tvis Leibniti commentaiio. hypothetica : accedunt solutiones difficultqtifm ab eruditis viris Foucfœrio, Lamio, Toumeminio, Neutonio, Clarkio atque Stkaiio motarum. — On trouvera cités en note dans la Corr^sponflar^ee Içs passées de ce livre qui pe rapportent aux Qbjectipi;\s de Foucher. L'auteur y appelle notre académicien : « Vir doctissimus^ Academicœ veterum philosophiœ felix atque industrius cultor » (Append., p. ciyrcvii).

c lielle, n'étaient pas d'aimer la contradiction sur quoi que c ce fût, > se sentit un instant blessé des objections de Foucher, la rancune ne fiit pas de longue durée ; et en apprenant la mort de son ami, il écrivit à Fabbé Nicaise cette lettre où, à côté des préoccupations du savant et du polémiste, se laisse apercevoir Texpression touchante d'un véritable regret :

« Je suis fâché de la mort de M. Foucher : sa tète était « un peu brouillée. Il ne s'arrêtait qu'à certaines matières c un peu sèches, et il me semble qu'il ne traitait pas ces <c matières mêmes avec toute l'exactitude nécessaire. Peut» c être que son but n'était que d'être le ressuscitateur des « Académies, comme M. Gassendi avait ressuscité la secte e: d'Epicure, mais il ne fallait donc pas demeurer dans les « généralités. Platon, Cicéron, Sextus Empiricus et autres c lui pouvaient fournir de quoi entrer bien avant en mae: tières, et sous prétexte de douter, il aurait pu établir des c vérités belles et utiles. Je pris la liberté de lui dire mon c avis là-dessus, mais il avait peut-être d'autres vues dont « je n'ai pu être assez informé. Cependant il avait de l'esc prit et de la subtilité, et, de plus, il était fort honnête « homme ; c'est pourquoi je le regrette. Peut-être a-t-il € laissé quelque ouvrage posthume digne de paraître i> (Cousin, Corresp. de Leibniz et de Nicaise, p. 151).

On peut rapprocher de ce premier jugement les jugements définitifs portés plus tard par le même Leibniz, et ceux de Huet, que nous citons dans l'Appendice. Leibniz jugeait Foucher en ami et en homme supérieur ; Huet ne voit dans le restaurateur de la nouvelle Académie qu'un rival d'érudition peu à craindre pour sa propre renommée, et dont il prend un plaisir malin à faire ressortir la gaucherie et la maladresse ; mais tous deux s'accordent pour faire de notre savant Dijonnais cet éloge qui en vaut bien un autre : « Il était fort honnête homme » (Leibniz). « C'était un

« homme plein de candeur^ droite docile, sans faste » (Huet)(l).

Nous avons donc à étudier, successivement dans Foucher, l'Adversaire de Descartes, le Critique de Malébranche, le Correspondant de Leibniz et enfin le Restaurateur du platonisme, sous le nom de philosophie académicienne.

Un amour ardent de la vérité, un désir profond de voir Tesprit humain avancer dans ses voies ; tel est le trait saillant du caractère de Foucher; cet amour anime de son souffle ses plus subtiles dissertations, circule à travers tous ses petits livres, parvient quelquefois à en faire oublier les formes abruptes et le style suranné, attache à Thomme, au philosophe, en faisant disparaître l'écrivain.

(1) Voy. Appendice, p. ix et x.

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