‹ Étude philosophique. L'abbé Simon FoucherChapitre 41 sur 55 · A M. L'ABBÉ FOUCHER · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ FOUCHER

Auteur de la GriUqao d« ta E^ohtroh* do ta Vétlié.

Monsieur^

Je demeure d'accord avec vous qa*il est de conséquence que nous examinions une bonne fois pour toutes nos suppositions^ afin d'établir quelque chose de solide. Car Je tiens que c'est alors qu'on entend parfaitement la chose dont il s'agit^ quand on peut prouver tout ce qu'on avance. Je scay que le vulgaire ne plaist guères à ces recherches^ mais je scai aussi que le vulgaire ne se met gueres en peine d'entendre les choses à fond. Yostre dessein est à ce que je vois d'examiner les vérités qui asseurent qu'il y a quelque chose hors de nous. En quoy vous paroissez très équitable^ car ainsi vous nous accorderez toutes les vérités hypothétiques et qui asseurent non pas qu'il y a quelque chose hors de nous^ mais seulement ce qui arriveroit s'il y en avoit. Ainsi nous sauvons déjà l'arithmétique^ la géométrie et un grand nombre de propositions de métaphysique, de physique et de morale dont l'expression commode depeud de définitions arbitrairement choisies^ et dont la vérité dépend des axiomes que j'ay coustume d'appeler identiques, comme par exemple que deux contradictoires ne peuvent pas estre, qu'une chose dans un môme temps est telle qu'elle est, par exemple^ qu'elle est aussi grande qu'elle est ou égale à elle-même^ qu'elle est semblable à elle-même, etc.

Or quoique vous n'entriez pas ex professa dans l'examen des proprositions hypothétiques, je serois pourtant d'avis qu'on le fist et qu'on n'en admit points qu'on n'eut demonstré entièrement et ce plus jusqu'dux identiques (1).

Pour ce qui est des veritez qui partent de ce qui est effectivement hors de nous, c'est là principalement le sujet de vos recherches. Or

(i) c II y a longtemps, dit Leibniz dans ses nouTeaux Essais, 1. IV, c. vu, que j*ai dit publiquement et en particulier qu'il serait important de démontrer tous nos axiomes secondaires dont on se sert ordinairement, en les réduisant aux axiomes primitifs qui sont ce que j'appelais dernièrement et ailleurs les iden» tiquei, >

XLYl APPENDICE.

premièrement on ne scauroit nier que la vérité même des propositions hypothétiques ne soit quelque chose qui est hors de nous et qui ne dépend pas de nous. Car toutes les propositions hypothétiques apprennent ce qui seroit ou ne seroit pas quelque chose ou son contraire estant posé et par conséquent que la supposition en même temps de deux choses qui s*accordent ou qu^une chose est possible ou impossible^ nécessaire ou indifférente et cette possibilité^ impossibilité ou nécessité (car nécessité est une impossibilité des contraires), n^est pas une supposition que nous fassions puisque nous ne faisons que la reconnoistre et malgrez nous et d'une manière constante. Ainsi de toutes les choses qui sont actuellement la possibilité môme ou impossibilité d'estre est la première. Or cette possibilité et cette nécessité forme ou compose ce qu'on appelle les essences ou natures et les yeritez qu'on a constamment nonunées étemelles : et on a raison de les nonuner ainsi^ car il n'y a rien de si étemel que ce qui est nécessaire. Ainsi la nature du cercle avec ses proprie tez est quelque chose d'existant et d'étemel : c'est-à-dire il y a quelque cause constante hors de nous qui fait que tous ceux qui y penseront avec soin trouveront la même chose et que non seulement leurs pensées s'accorderont entre elles; ce qu'on pourroit attribuer à la nature seule de l'esprit humain, mais qu*encor les phénomènes ou expériences les confirmeront lorsque quelque apparence d'un cercle frappera nos sens. Et ces phénomènes ont nécessairement quelque cause hors de nous.

Plus quoique l'existence des nécessitez soit la première de toutes en elle-même et dans l'ordre de la nature, je demeure pourtant d'accord qu'elle n'est pas la première dans l'ordre de uostre connoissance. Car vous voyez que pour me prouver l'existence j'ay pris pour accordé que nous pensons et que nous avons des sentimens. Ainsi il y a deux veritez générales absolues c'est-à-dire qui partent de Texistence actuelle des choses; l'une que nous pensons, l'autre qu'il y a une grande variété dans nos pensées. De la première il s'ensuit que nous sommes^ de l'autre il s'ensuit qu'il y a quelque autre chose que nous c'e8t-à-dk« autre chose que ce qui pense qui est la cause de la variété de nos apparences. Or l'une de ces deux veritez est aussi incontestable^ est aussi indépendante que l'autre et M. Des Cartes ne s*estant attaché qu'à la première dans l'ordre de ses méditations a manqué de venir à la perfection qu'il s'estoit proposée. S'il avoit suivi exactement ce que j'appelle filum mediiandif je croy qu'il auroit achevé la première philosophie. Mais le plus grand génie du monde ne scauroit forcer les choses^ et il faut

APPENDICE. XLYII

entrer de nécessité dans les ouvertures que la nature a faites pour ne se pas égarer. De plus un homme seul n'est pas curable de tout^ et pour moy quand je pense à tout ce que M. Des Cartes a dit de beau et de luy-même, je m'étonne plus tôt de ce qu'il a fait que de ce qu'il a manqué de faire quelque chose. J'a?oue que je n'ai pas pu lire encore ses écrits avec tout le soin que je me suis proposé d'y apporter; et mes amis sçavent qu'il s'est rencontré que j'ai leu presque tous les nouveaux philosophes plus tôt que luy. Bacon et Gassendi me sont tombés les premiers entre les mains, leur style familier et aisé estoit plus conforme à un homme qui veut tout lire ; il est vray que j'ai jette souvent les yeux sur Galilée et Des Cartes ; mais comme je ne suis géomètre que depuis peu, j'ostois bientôt rebuté de leur manière d'écrire qui avoit besoin d'une forte méditation. Et moy quoique j'aye tousjours aimé de méditer moy-méme^ j'ay toujours eu de la peine à lire des livres, qu'on ne scauroit entendre sans méditer beaucoup ; parce qu'en suivant ses propres méditations on suit un certain penchant naturel, et on profite avec plaisir, au lieu qu'on est gesné furieusement, quand il faut suivre les méditations d'autruy. J'aimois tousjours des livres qui contenoient quelques belles pensées, mais qu'on pouvoit parcourir sans s'arrester,car ils excitoient en moy des idées, que je suivois à ma fantaisie et que je poussois où bon me sembloit. Cela m'a encor empêché de lire avec soin les livres de géométrie ; et j'ose bien avouer que je n'ay pas encor pu gagner sur moy de lire Euclide autrement qu'on a coutume de lire les histoires. J'ay reconnu par l'expérience que cette méthode en général est bonne ; mais j'ay bien reconnu néanmoins qu'U y a des auteurs qu'il en faut excepter ; et conune sont parmy les anciens philosophes Platon et Aristote, et des nostres Galilée et M. Des Cartes. Cependant ce que je scay des méditations métaphysiques et physiques de M. Des Cartes, n'est presque venu que de la lecture de quantité de livres écrits un peu plus familièrement, qui rapportent ses opinions. Et il peut arriver que je ne Paye pas encor bien compris. Neantmoins autant que je l'ay feuilleté moy même, j'entrevoy au moins, ce me semble, ce qu'il n'a pas fait, ny entrepris de faire ; et c'est entre autres la résolution de toutes nos suppositions, c'est pourquoy j'ay coustume d'applaudir à tous ceux qui examinent la moindre vérité jusqu'au bout; car je scay que c'est beaucoup d'entendre une chose parfaitement, quelque petite et quelque facile qu'elle paroisse. C'est le moyen d'aller bien loin, et d'establir enfin l'art d'inventer qui dépend d'une connoissance, mais distincte et parfaite des choses les plus aisées. Et pour cette raison je n'ai pas blâmé le dessein de M. de

XLVni APPENDICE.

Roberval, qui youloittout démonstrer en géométrie, jusqu'à quelques axiomes (1). J'avoue qu'il ne faut pas youloir contraindre les autres à cette exactitude, mais je croy qu'il est bon de nous contraindre no usmômes.

Je renens aux yerites premières à nostre égard, entre celles qui asseurent qu'il y a quelque chose hors de nous : scayoir que nous pensons, et qu'il y a une grande variété dans nos pensées. Or, cette variété des pensées ne scauroit venir de ce qui pense, puis qu'une même chose seule ne scauroit être cause des changemens qui sont en elle. Car toute chose demeure dans Testât où elle est, s'il n'y a rien qui la change : et ayant esté d'elle-même indéterminé à avoir eu tels changements plus tost que d'autres, on ne scauroit commencer de luy attiibuer aucune variété sans dire quelque chose dont on avoue qu'il n'y a point de raison, ce qui est absurde. Et si on vouloit dire même qu'il n'y a point de commencement dans nos pensées, outre qu'on seroit obligé d'asseurer que chacun entre nous ait esté de toute éternité, on n^échapperoit point encor ; car on seroit toiiûours obligé d'avouer qu'il n'y a point de raison de cette variété qui ait esté de toute éternité en nos pensées, puisqu'il n'y a rien en nous qui nous détermine à celle-cy plus tost qu*à une autre : donc qu'il y a quelque cause hors de nous de la variété de nos pensées. Et comme nous convenons qu'il y a quelques causes sous ordonnées de cette variété qui,neautmoins,ont encor besoin de cause elles mêmes, nous avons établi des espèces ou substances particulières dont nous reconnoissons quelque action, c'est-^-dire dont nous concevons que de leur changement s'ensuit quelque changement en nous. Et nous allons à grands pas à forger ce que nous appelons matière et corps. Mais c'est icy que vous avez raison de nous arrester un peu et de renouveller les plaintes de l'ancienne Académie. Car dans le fond, toutes nos expériences ne nous assurent que de deux choses, scavoir qu'il y a une liaison dans nos apparences qui nous donne le moyen de prédire avec succès des apparences futures, l'autre que cette liaison doit

(i) C'est à Roberval qu*on attribue une réponse dont triomphent les détractears des sciences exactes, lorsque, questionné sur l'impression qu'il éprourait à une tragédie, il répondit : ■ Qu'est-ce que cela proure? •

Toici comment Roberval s'exprimait lui-même dans une des règles (la 5^) qui forment l'avant-propos de ses ElémenU de géométrie :

« Tout ce qui peut être démontré doit être démontré, quelque clairté ou éridence qu'il paraisse avoir de soi-même, y aiant d'autres vérités éndentes qui lui auraient été préférées, et en Tertu desquelles il peut être démontré...., etc. » (Cousin, Fragments de philosophie cartésienne, p. 389.)

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